‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 31 sur 50 · GEORGES, ANNA · texte numérisé non relu

GEORGES, ANNA

GEORGES

Tu es bien gaie aujourd'hui, Anna?

ANNA

.le le serai peut-être moins ce soir, monsieur

Georges. J'ai peur d'avoir fait une bêtise et

que Monsieur m'attrape?

GEORGES

Une bêtise?

ANNA

Voilà. Il m'avait laissé une carte pour une personne qui lui apporterait un bulletin de la poste qu'il attend, rapport à quelque chose pour M. Claudel, cette lettre recommandée... Vous devez savoir?

GEORGES

Et cette personne est venue?

ANNA

Oui, la même qu'hier.

Et tu lui as donné la carte?

ANNA

Oui. J'ai cru bien faire. Mais je vois que... Enfin, je l'ai envoyée au .Sénat...

GEORGES

Ah! Elle est au Sénat?

ANNA

Elle doit y être.

GEORGES

Et elle apportait le bulletin?...

ANNA

Elle l'a dit... Mais qu'est-ce que vous avez, monsieur Georg^es?

GEORGES

Moi? Rien. Rien... (Coup de sonnette.) y diOnvrir. Si c'est quelqu'un pour moi, je n'y suis pas.

ANNA, qui est allée et qui revient.

C'est Mme Claudel, monsieur Oeorges, (jui demande Madame.

GEOIIGES

Laisse. Je vais avertir maman.

A vos aises, monsieur Georgfes!. .(Ellciniroduit Mme Claudel et cette fois elle emporte le café en disant) : C'tc malice!... Pourvu (|iio le

SCEiNE IV GEORGES, MADAME CLAUDEL

GEOROES

Ah! C'est toi?

// la prend dans ses bras et la regarde, comme éjiouvanlë.

MADAME CLAUDEL

Voyons, Georg^es ! Laisse. Il faut avertir ta mère. Et tout de suite. Sinon, elle trouverait étrange...

GEORGES

Ma pauvre amie, nous n'en sommes plus là...

MADAME CLAUDEL

Gomme tu as dit ce mot! Tu as l'air si ému! Que se passe-t-il?

GEORGES

Il se passe que tu cours un immense dan(;x'r,

à cause de moi. En ce moment, j'en ai la certitude, mon père a entre les mainsle bulletinde la poste qu'il a promis à ton mari de lui procurer.

Celui de l'envoi de la lettre recommandée? Et après?. ..

GEORGES

Mais ce bulletin... (Il hésite.) Ce bulletin est de mon écriture.

MADAME CLAUDEL, saisie.

De ton écriture?... (Un temps.) C'est toi qui as envoyé à mon mari les cent mille francs?

GEORGES

Oui, pour t'empécher de partir.

MADAME CLAUDEL, après un silencc.

Où les as-tu pris?

GEORGES

Je les ai eus. Comment? Peu importe.

MADAME CLAUDEL

Tu n*as pas volé? Ce n'est pas possible. Mon

Georges, lu ne m'aurais pas fait cela. Mais qu'as-tu fait? Il faut que tu me dises ce que tu as fait.

GEORGES

Alors, si j'avais volé pour toi, tu ne m'aimerais plus /

Je t'aimerais toujours. Mais ce serait le désespoir... Alors, c'est ça?

GEORGES, cherchant ses mots.

Non... J'ai joué à la Bourse... J'ai {jagné et beaucoup... Tu étais venue m'aiinoncer votre départ, l'angoisse de ton mari, ses dernières démarches... Je me suis dit: «Si je pouvais prêter à Claudel ces cent mille francs, il ferait face à ses échéances... Il ne vendrait pas sa maison... 11 n'emmènerait pas Pauline. » Mais comment les lui prêter? Et qu'aurait dit mon père à savoir qu'avec ma position auprès de lui j'ai spéculé? . ..Il y avait ce vol du collier de perles... Alors jai imaginé cette soi-disant restitution...

LE THIBUN 99

MADAME CLAUDEL

Et tu n'as pas calculé que la moindre recherche te découvrirait?

GEORGES

S'il n'avait pas soupçonné Massieux, ton mari n'aurait rien cherché... Ah! mon amie, pardonne-moi !

MADAME CLAUDEL

Et tu es sur que ton père a ce bulletin?

GEORGES

Oui, sur, et à cette minute. L'employée des postes est venue ici, d'abord. D'ici, on l'a renvoyée au Luxembourg;.

MADAME CLAUDEL

Voyons, voyons... Mais tu as dé^juisé ton écriture?

GEORGES

Gomment veux-tu ?. . .J'étais à un guichet, entouré de g^ens impatients. L'employée me tend un papier en médisant: "Remplissez cette Hche. " Je demande si je dois nbsolumcul sijjuer. Elle

me dit que, si je ne veux pas, je n'aiqu'à écrire ces mots : « Je désire garder l'anonyme. . . " Et cette explication durait, durait!... J'ai écrit: «Je désire garder l'anonyme » , d'un trait.

MADAME CLAUDEL

Mais ton père va montrer ce bulletin à mon mari. Il était déjà si jaloux de toi ! Je ne te l'ai jamais dit. A quoi bon? Cet envoi d'argent sera pour lui la preuve.

GEORGES

De quoi? Si je t'aime, est-ce que cela prouve que tu m'aimes? J'aurai envoyé cet argent dans un moment d'égarement, pourt'empéclier de partir, à ton insu... Voilà ce qu'il faut que tu dises à ton mari.

MADAME CLAUDEL

Et qu'il ne croira pas.

GEORGES

Pourquoi?

MADAME CLAUDEL

Parce qu'il est jaloux, je te répète. Non,

il ne croira pas cela... Mais rien que la date de cet envoi d'argent, comment l'expliquer?. . . Quand l'as-tu mis à la poste, cet argent?

GEORGES

Hier soir, à six heures.

MADAME CLAUDEL

Le timbre seul de l'enveloppe démontre donc que tu étais au courant de ses projets de vente et de départ, alors qu'il ne les avait dits qu'à moi. Il n'a averti ton père que par le dernier courrier. Sais-tu ce qu'il croira? Que je suis ta conseillère dans cette affaire des cent mille francs, que je l'ai combinée avec toi, que je te les ai demandés, que tu es mon amant... Il est mon mari. J'aurai fait donner de l'argent à mon mari par mon amant, voilà ce qu'il croira. Je l'entendrai me dire cela. Je ne le supporterai pas. Il y a des soupçons trop dégradants, trop salissants... Je ne te reproche rien, mon Georges. Ce que tu as fait, tu l'as fait par amour pour moi. Mais

cet envoi d'argent, c'est un outrage à cet homme pire que de m'avoir prise à lui. Et qu'il m'en croie la complice, vois-tu, ah! c'est trop horrible !

Elle se laisse tomber sur une chaise, accablée. On sonne.

GEORGES

Quelqu'un?... Ce n'est pas mon père. Il a sa clef... (Soulagé.; kh.\ Bourdelot !

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