GEORGES, ANNA
GEORGES
Tu es bien gaie aujourd'hui, Anna?
ANNA
.le le serai peut-être moins ce soir, monsieur
Georges. J'ai peur d'avoir fait une bêtise et
que Monsieur m'attrape?
GEORGES
Une bêtise?
ANNA
Voilà. Il m'avait laissé une carte pour une personne qui lui apporterait un bulletin de la poste qu'il attend, rapport à quelque chose pour M. Claudel, cette lettre recommandée... Vous devez savoir?
GEORGES
Et cette personne est venue?
ANNA
Oui, la même qu'hier.
Et tu lui as donné la carte?
ANNA
Oui. J'ai cru bien faire. Mais je vois que... Enfin, je l'ai envoyée au .Sénat...
GEORGES
Ah! Elle est au Sénat?
ANNA
Elle doit y être.
GEORGES
Et elle apportait le bulletin?...
ANNA
Elle l'a dit... Mais qu'est-ce que vous avez, monsieur Georg^es?
GEORGES
Moi? Rien. Rien... (Coup de sonnette.) y diOnvrir. Si c'est quelqu'un pour moi, je n'y suis pas.
ANNA, qui est allée et qui revient.
C'est Mme Claudel, monsieur Oeorges, (jui demande Madame.
GEOIIGES
Laisse. Je vais avertir maman.
A vos aises, monsieur Georgfes!. .(Ellciniroduit Mme Claudel et cette fois elle emporte le café en disant) : C'tc malice!... Pourvu (|iio le
SCEiNE IV GEORGES, MADAME CLAUDEL
GEOROES
Ah! C'est toi?
// la prend dans ses bras et la regarde, comme éjiouvanlë.
MADAME CLAUDEL
Voyons, Georg^es ! Laisse. Il faut avertir ta mère. Et tout de suite. Sinon, elle trouverait étrange...
GEORGES
Ma pauvre amie, nous n'en sommes plus là...
MADAME CLAUDEL
Gomme tu as dit ce mot! Tu as l'air si ému! Que se passe-t-il?
GEORGES
Il se passe que tu cours un immense dan(;x'r,
à cause de moi. En ce moment, j'en ai la certitude, mon père a entre les mainsle bulletinde la poste qu'il a promis à ton mari de lui procurer.
Celui de l'envoi de la lettre recommandée? Et après?. ..
GEORGES
Mais ce bulletin... (Il hésite.) Ce bulletin est de mon écriture.
MADAME CLAUDEL, saisie.
De ton écriture?... (Un temps.) C'est toi qui as envoyé à mon mari les cent mille francs?
GEORGES
Oui, pour t'empécher de partir.
MADAME CLAUDEL, après un silencc.
Où les as-tu pris?
GEORGES
Je les ai eus. Comment? Peu importe.
MADAME CLAUDEL
Tu n*as pas volé? Ce n'est pas possible. Mon
Georges, lu ne m'aurais pas fait cela. Mais qu'as-tu fait? Il faut que tu me dises ce que tu as fait.
GEORGES
Alors, si j'avais volé pour toi, tu ne m'aimerais plus /
Je t'aimerais toujours. Mais ce serait le désespoir... Alors, c'est ça?
GEORGES, cherchant ses mots.
Non... J'ai joué à la Bourse... J'ai {jagné et beaucoup... Tu étais venue m'aiinoncer votre départ, l'angoisse de ton mari, ses dernières démarches... Je me suis dit: «Si je pouvais prêter à Claudel ces cent mille francs, il ferait face à ses échéances... Il ne vendrait pas sa maison... 11 n'emmènerait pas Pauline. » Mais comment les lui prêter? Et qu'aurait dit mon père à savoir qu'avec ma position auprès de lui j'ai spéculé? . ..Il y avait ce vol du collier de perles... Alors jai imaginé cette soi-disant restitution...
LE THIBUN 99
MADAME CLAUDEL
Et tu n'as pas calculé que la moindre recherche te découvrirait?
GEORGES
S'il n'avait pas soupçonné Massieux, ton mari n'aurait rien cherché... Ah! mon amie, pardonne-moi !
MADAME CLAUDEL
Et tu es sur que ton père a ce bulletin?
GEORGES
Oui, sur, et à cette minute. L'employée des postes est venue ici, d'abord. D'ici, on l'a renvoyée au Luxembourg;.
MADAME CLAUDEL
Voyons, voyons... Mais tu as dé^juisé ton écriture?
GEORGES
Gomment veux-tu ?. . .J'étais à un guichet, entouré de g^ens impatients. L'employée me tend un papier en médisant: "Remplissez cette Hche. " Je demande si je dois nbsolumcul sijjuer. Elle
me dit que, si je ne veux pas, je n'aiqu'à écrire ces mots : « Je désire garder l'anonyme. . . " Et cette explication durait, durait!... J'ai écrit: «Je désire garder l'anonyme » , d'un trait.
MADAME CLAUDEL
Mais ton père va montrer ce bulletin à mon mari. Il était déjà si jaloux de toi ! Je ne te l'ai jamais dit. A quoi bon? Cet envoi d'argent sera pour lui la preuve.
GEORGES
De quoi? Si je t'aime, est-ce que cela prouve que tu m'aimes? J'aurai envoyé cet argent dans un moment d'égarement, pourt'empéclier de partir, à ton insu... Voilà ce qu'il faut que tu dises à ton mari.
MADAME CLAUDEL
Et qu'il ne croira pas.
GEORGES
Pourquoi?
MADAME CLAUDEL
Parce qu'il est jaloux, je te répète. Non,
il ne croira pas cela... Mais rien que la date de cet envoi d'argent, comment l'expliquer?. . . Quand l'as-tu mis à la poste, cet argent?
GEORGES
Hier soir, à six heures.
MADAME CLAUDEL
Le timbre seul de l'enveloppe démontre donc que tu étais au courant de ses projets de vente et de départ, alors qu'il ne les avait dits qu'à moi. Il n'a averti ton père que par le dernier courrier. Sais-tu ce qu'il croira? Que je suis ta conseillère dans cette affaire des cent mille francs, que je l'ai combinée avec toi, que je te les ai demandés, que tu es mon amant... Il est mon mari. J'aurai fait donner de l'argent à mon mari par mon amant, voilà ce qu'il croira. Je l'entendrai me dire cela. Je ne le supporterai pas. Il y a des soupçons trop dégradants, trop salissants... Je ne te reproche rien, mon Georges. Ce que tu as fait, tu l'as fait par amour pour moi. Mais
cet envoi d'argent, c'est un outrage à cet homme pire que de m'avoir prise à lui. Et qu'il m'en croie la complice, vois-tu, ah! c'est trop horrible !
Elle se laisse tomber sur une chaise, accablée. On sonne.
GEORGES
Quelqu'un?... Ce n'est pas mon père. Il a sa clef... (Soulagé.; kh.\ Bourdelot !