‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 32 sur 50 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les mêmes, BOURDELOT

BOURDELOT, à Mme Claudel, qui va pour sortir Madame, restez. J'allais chez vous, au sortir d'ici... fA Georges.) Ton père m'envoie pour que tu l'attendes. Il n'a pas pu quitter le Sénat. On l'interpelle. Il sera ici, dans vingt minutes. Il veut te demander une explication. Tu devines sur quoi?... (A Mme Claudel.)

Ah ! madame, qu'avez- vous fait faire à cet enfant ?

MADAME CLAUDEL

Monsieur !...

GEORGES

Je te défends, Bourdelot !. ..

BODRDELOT

Tu me défends?... Je vais mettre des gants pour te parler !... Tu ne sais donc pas ce qui arrive? Ton père a le bulletin de la poste qui prouve que tu es l'expéditeur des cent mille francs reçus par Claudel ce matin. Ose me dire, à moi, que madame n'était pas au courant de cette affaire? Et vous, madame, pour que tout à l'heure je puisse défendre un peu, devant son père, ce pauvre petit, avouez que c'est vous qui l'avez entraîné. Et c'est bien mal! bien mal! Car, enfin, comment s'estil procuré cet argent?

MADAME CLAUDEL

Qu'est-ce que je vous ai dit, Georges? Ce

que pense M. Bourdelot, comment voulez-vous que mon mari ne le pense pas?

GEORGES

Mais elle ne savait rien, Bourdelot, il y a un quart d'heure, de ce que j'ai fait!

BOURDELOT

Pourquoi est-elle ici, alors?

MADAME CLAUDEL

Vous entendez, Georg^es? Vous entendez?

GEORGES, lui faisant sic/ne de s\irrêler .

Mais elle était venue pour voir ma mère, au moment où j'apprenais par Anna que l'employée de la poste a passé ici, avant d'aller au Sénat, que mon père alebulletin. Comment voulais-tu que je n'avertisse pas Mme Claudel?... Ah ! c'est trop injuste qu'elle soit mêlée à une affaire où elle n'est pour rien, dont elle n'a rien su, qui lui a fait horreur, dès que je la lui ai dite, à cause de cet argent envoyé à son mari . Je suis seulresponsable, seul, seul, seul — Mais aide-moi donc à la sauver, Bourdelot, au lieu

de l'affoler encore, en l'accusant, quand elle n'est pas coupable ! . ..Moi, c'est fini. Je vais me briser contre mon père. Il voudra savoir d'où j'ai eu cet argent. . .

BOURDELOT

Oui. D'où l'as-tu eu?

A la Bourse.

BOURDELOT, Saisi.

A la Bourse?

GEORGES, continuant.

Oui. Avec ses idées, il sera sans pitié. L'n secrétaire de ministre jouer à la Bourse!... Il faut que tout retombe sur moi seul, puisque, encore une fois, j'ai agi seul pour l'empêcher de partir. Dis que tu me crois, Bourdelot? BOURDELOT, apiès un silence.

Je te crois... Je te crois! Mais caluie-loi, mon petit! Si tu montres, à ton père, cette exaltation, tu ne feras que l'exaspérer davantage. C'est vrai. J'ai senti, tout à l'heure, sous

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son premier étoiinement, {jionder une telle colère ! . . . Et quand elle va éclater ! . . .

MADAME CLAUDEL

Elle n'éclatera pas. Du moins pas contre lui. Vous aviez raison, monsieur Bourdelot. Il faut dire à M. Portai que c'est moi qui ai entraîné son fils.

GEORGES

Ça! Jamais!

MADAME CLAUDEL

Si, Georges. Il le faut. Tout à l'heure, au premier moment, j'ai été égoïste. Je n'ai pensé qu'à moi. Je sens maintenant que je suis la seule personne qui puisse se mettre entre vous et la colère de votre père... Je vais l'attendre. Je prendrai tout sur moi. Je suis une femme, et j'ai un enfant. A cause de cela, peut-être aura-t-il pitié.

GEORGES

Lui? Vous ne le connaissez pas. Il fera justice, ou ce qu'il croira être la justice, il

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VOUS dénoncera à votre mari. Vous vous perdrez, et sans me sauver. Mais parle-lui, Bourdelot! Dis-lui que tu ne permettras pas qu'elle se calomnie, qu'elle se salisse,... et pour rien !

BOURDELOT

Non, je ne le permettrai pas, surtout maintenant que je viens de voir qui vous êtes, madame. Pardonnez-moi de vous avoir mal jugée d'abord... Voyez-vous, j'ai vécu dans un triste monde. Je n'ai pas pu y prendre une bien bonne opinion des femmes. Je n'ai pas eu de belles amours. Tout de même, j'ai gardé, dans le fond de mon vieux cœur, de quoi comprendre des sentiments que je n'inspirerai jamais... Je vous en dis trop. Je vous froisse, peutêtre... Pardon encore... Mais c'est pour vous prouver qu'à partir de maintenant vous pouvez aussi compter sur mol. Je ferai tout pour vous tirer de cette catastrophe. Fiez-vous à moi seulement, tous deux... Mais que faire? Que

faire?... Si seulement on pouvait trouver quelqu'un qui consentît à dire qu'il a voulu rendre ce service à Claudel, et que toi, Georges, tu as été son intermédiaire.

C'est impossible.

BOURDELOT, après un autre silence.

Non. Je viens de trouver ce quelqu'un... Mais, il y a l'argent. (Geste de Mme Claudel.) Je comprends trop vos scrupules là-dessus, madame. Non. Il n'est pas admissible que cet honnête homme garde cet argent... J'ai trouvé encore... Madame, je ne vous demande qu'une ciiose. Ayez confiance en moi. Vous voyez que je sens absolument comme vous. Je vous demande une promesse. Vous allez rentrer chez vous. La crise d'émotion que vous traversiez, toutàlheure, peutvous reprendre. Vouspouvez être tentée de vouloir, à tout prix, parler à votre mari, parce que vous croirez que c'est votre devoir. Votre devoir est de vous taire

pour que je puisse sauver et Georg^es et vous. Et je vous sauverai. Vous me promettez de vous taire?

MADAME CLAUDEL

Si mon mari ne doit pas garder cet argent, oui. S'il doit le garder, non.

BOURDELOT

Il ne le gardera pas. (Regardant sa monirc.) Ah! le temps presse. Portai va venir. Et vous voulez que je vous explique?. . . Eh bien! je vais aller chez la baronne Vincent.

GEORGES

Mélanie Duplay?

BOURDELOT

Oui... Ce n'est pas une fois, c'est cent qu'elle m'a offert de l'argent pour la Cause. Elle a eu beau faire ce mariage affreux, elle a gardé toutes les idées de son père. Le chagrin de sa vie, c'est que Portai et Claudel ne veuillent plus la voir. Si j'étais allé lui dire — j'en ai eu l'idée — : « Claudel est dans l'em-

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barras ; il va être obligé de vendre sa maison. Il importe à la Cause qu'il ne quitte ni Paris, ni son commerce. Aidez-le sans qu'il en sache rien," crois-tu qu'elle m'aurait refusé? Non. Il paraîtra donc tout naturel à ton père que j'aie fait cette démarche. Et je vais lui dire que je l'ai faite, que Mélanie m'a prêté ces cent mille francs pour Claudel, que je les ai envoyés par toi, parce que tu avais une machine à écrire, et pour que l'envoi restât strictement anonyme.

GEORGES

Mais cette combinaison suppose que Mélanie Vincent est prévenue. Quand tu auras raconté ça à mon père, sa première action sera de tout apprendre à Claudel. La première action de Claudel sera de rapporter cet arpenta Mélanie.

BOURDELOT

J'y compte bien. D'ici une heure, Mélanie sera prévenue. Je la connais. Elle se prêtera à cette complaisance, pour nîoi, et pour toi, quand je lui dirai qu'il s'ajjit de te sauver.

GEORGES

Tu lui raconteras?...

Que tu aimes Mme Claudel, que Mme Claudel n'en sait rien, et que tu avais gagné cet argent à la Bourse, enfin ce que tu m'as dit, que, pour l'empêcher de quitter Paris, tu as fait ce que lu as fait. (A Mme Claudel.JYous voyez, madame, que vous pouvez vous taire visà-vis de Claudel, du moins d'ici à vingt-quatre heures. C'est tout ce que je vous demande. Si d'ici là, je n'ai pas réussi, ou si je n'ai pas trouvé autre chose, vous parlerez. Vous me les promettez, ces vingt-quatre heures de silence?

MADAME CLAUDEL

Je vous les promets.

BOURDELOT

Maintenant, madame, partez. Il ne faut pas que Portai vous trouve ici. Je vous répète que je vous ferai savoir, a\antdeniain matin, le résultat de ma visite chez Mélanic. D'ici là.

dominez-vous. Si Portai a déjà prévenu votre mari, — c'est possible, — la moindre imprudence vous perdrait. Si Claudel n'est pas prévenu, il faut que le soupçon ne l'effleure même pas. Georg^es, reconduis madame, et pour qu'elle me pardonne mon intervention, dis-lui un peu quel ami je te suis.

MADAME CLAUDEL

Je le sais, monsieur Bourdelot, et je vous remercie pour lui et pour moi.

Elle Lui tend la main, que Bourdelot baise gaucbenient.

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