BOURDELOT, GEORGES
BOURDELOT, sur un ton de reproche amical, regardant Georges qui rentre après avoir reconduit Mme Claudel.
Alors, tu as joué à la Bourse?
GEORGES, visiblement gêné sous ce regard , Non. C'est ce que j'ai dit à Mme Claudel. Dans le bouleversement où tu l'as vue, j'ai cru devoir lui mentir. A toi, Bourdelot, et maintenant qu'elle n'est plus là, non ! non !. . . Je n'ai pas joué à la Bourse. Mais je ne te dirai pas comment j'ai eu cet argent. Ne me demande rien. Je ne répondrai pas.
BOURr)ELOT
Il faut que tu répondes. Depuis que ton père m'a montré ce bulletin, je me débats contre cette idée : « Mais où Georges les a-t-il pris, ces cent mille francs?... » Ah! oui, je le suis, ton ami, mon petit ! Si tu savais les minutes que j'ai passées, dans le fiacre qui m'amenait ici? J'ai tout imaginé, tout, jusqu'au crime. Quand tu m'as parlé de la Bourse, c'a été un soulagement! ... La Bourse, dans ta position, c'était bien mal... Mais tout de même!... Alors j'ai pu promettre ce que j'ai promis. J'ai promis, je tiendrai.
114 LE TRIBDN
Seulement j'ai le droit de savoir ce que je
couvre.
GEORGES
Tu ne couvriras rien. Je te rends ta parole. Tu crois que je ne sais pas combien tu m'aimes, Bourdelot? Si, je le sais. Toi et Pauline, vous êtes les seuls êtres au monde qui m'ayez montré de l'affection. Dans cette famille où j'ai tant souffert, entre mon père qui n'aime que ses idées, et maman qui n'aime que mon père, tu as été pour moi, quand j'étais enfant, puis jeune homme, comme un très grand frère, très tendre ... Et tout à l'heure encore ! . . . C'est pour cela, encore une fois, que je te rends la parole. Tu as raison. Je ne peux pas te faire couvrir l'action que j'ai commise pour avoir ces cent mille francs, sans te la dire, et je ne te la dirai pas. Elle est telle, qu'avec les convictions que je te connais, tu en aurais l'horreur. En te mentant, je t'aurais fait mon complice. Et ça, non ! non ! non ! ça ne sera pas !
BOURDELOT
J'avais donc deviné!... Ah! oui, si tu as fait ce à quoi je pense, c'est affreux!... Ces abominables théories de nihilisme et de crime, que je prenais pour des paradoxes de jeunesse, tu les pensais donc vraiment?... Je tremble des abîmes que je découvre en toi, tout d'un coup... Et cependant, tu viens de me montrer quelque chose de si généreux, de si haut!... Tu me voyais prêt à te sauver. J'avais trouvé le moyen. Il te suffisait de me mentir. Et tu n'as pas pu supporter ça. Tu t'es dit : » Bourdelot a une relig^ion, c'est sa foi sociale et politique. Je respecterai cette foi en lui. Je ne la lui ferai pas trahir... " Mon petit ! ce g^estelà, je ne dis pas qu'il efface l'autre, mais c'est propre, c'est très propre ! C'est la preuve que tu n'es pas un scélérat... Ah! mon pauvre petit !.,. (Il se prend la tête dans les mains, puis regardant Georges.) Mais si je ne t'aide pas, tu es perdu, perdu?... Qu'est-ce que tu
vas dire à ton père, dans une minute, peutêtre?
GEORGES
Rien.
BOURDELOT
Comment? Rien?
GEORGES
Non, rien. Je suis majeur. Il n'a aucun droit à me demander compte de l'arg^ent que j'ai ou que je n'ai pas.
BOURDELOT
Et Mme Claudel ?
GEORGES
Tu diras à mon père, toi, ce que tu as vu, ce que tu sais, qu'elle n'a été pour rien dans cet envoi d'argent, qu'elle l'a ignoré absolument. Je ne méconnais pas mon père. S'il est implacable jusqu'à en être inhumain, quand il s'agit de ses idées, lui aussi a une religion : il est juste. Me dénoncer à Claudel, c'est livrer sa femme à ses soupçons. Il fera cette démarche,
s'il la croit coupable. Non, s'il la croit innocente. Il dépend de toi de l'en convaincre.
BOURDELOT
Et l'argent? Tu ne crois pourtant pas que ton père laissera Claudel...
Le garder? Non. Mais tu as imaginé un plan tout à rheure. Tu n'as qu'à le suivre, en décidant mon père à y entrer. Il y entrera, s'il est bien persuadé, encore une fois, que Mme Claudel ignorait tout.
BOURDELOT
Il n'y entrera pas. Je la connais l'action que tu as commise, entends-tu? Et il va la connaître aussi. Il est déjà sur la trace. Alors!...
GEORGES Alors, quand on a de ça (se frappant la poitrine) et qu'on est très malheureux, on ne le reste que si on le veut bien.
BOURDELOT
c'est logique! Aller à sa passion par tous
les chemins, ne tenir compte de rien, ni de personne, prendre la vie pour une partie à quitte ou double, et, quand on a perdu, se faire sauter, comme au tripot ! . . . Se faire sauter ? Si on ne faisait sauter que soi ? Et ton père? Et ta mère ? Et Mme Claudel? Et ton vieux Bourdelot? Nous sommes tous atteints en toi, quoi qu'il t'arrive. Et tu crois que je te laisserai sombrer ainsi, toi le petit, moi le grand frère?... Non! non! Moi vivant, il ne t'arrivera pas ça. (Georges va pour lui parler.) Taistoi. Ton père! (Entre Parlai. y