‹ Le tribun: chronique de 1911Chapitre 46 sur 50 · MADAME CLAUDEL, GEORGES · texte numérisé non relu

MADAME CLAUDEL, GEORGES

MADAME CLAUDEL, allant à Geovges .

Georges, tu m'avais donc menti, hier? Cet argent?...

GEORGES

Oui, je t'ai menti. . . Cet argent, je l'ai eu en vendant à Mayence des papiers qui le perdaient, lui et Moreau-Janville, et qu'on avait apportés à mon père.

MADAME CLAUDEL

Tu as fait cela, toi?

GEORGES

Oui, je l'ai fait. Et mon père le sait — C'a été une suite de fatalités. Gomment prévoir que ton mari, au lieu d'accepter simplement cette restitution, en chercherait l'auteur, que le bulletin de la poste serait mis sous les yeux de

LE TniBU>' 201

mon père, que Mayence et Moreau-Jaiiville viendraient ici exercer sur lui un chantage qui lui a tout appris?... Du moins, toi, je t'avais sauvée. J'avais dit à mon père : « Ou tu ne la nommeras pas, ou je me tue. ^ Pour une fois, le père l'a emporté en lui. Il a compris que ce n'était pas une vaine menace. Il s'est engagé à ne pas te nommer en me dénonçant. Il ne te nommera pas... Et la fatalité continue, puisque le collier de perles est retrouvé, juste au moment où je vais être arrêté. Bourdelot se trompe. Il est impossible que ton mari ne sache pas, d'ici à quelques heures, que c'est moi qui lui ai envoyé les cent mille francs. Tout fera preuve : mon arrestation, la concordance des chiffres, ton attitude dans la scène avec Girard, ta sortie précipitée, ta visite ici, — sois sûre qu'il la saura; il la sait peut-être déjà, — le refus de mon père, si Bourdelot l'obtient, de lui montrer le bulletin de la poste. Comment veux-tu qu'il croie, une mi-

nute, que mon père n'a pas pu l'avoir?... Mais je le défendrai. Tant que j'ai pu croire qu'en me laissant arrêter, Ion mari ne saurait rien, j'ai tout accepté... J'avais si peur de te revoir!... C'est kni. Maintenant il ne s'ag^it plus de rien, que de te tirer de ce danger. C'est une question d'heures, de minutes, peut-être. Ces minutes, nous les avons à nous. Servons-nous-en !

MADAME CLAUDEL, loujouvs (itlen'ée.

Tu as fait cela, toi? toi?

GEORGES

Oui. J'ai été fou. Mais je ne regrette rien, tu entends, mon aimée? Rien. Tu n'as plus que moi au monde, comme je n'ai plus que toi. Partons, et tout de suite. N'attendons pas, mol d'être arrêté, toi que ton mari arrive ici, avec des soupçons qui tout de suite seront des certitudes. Viens. Nous prendrons le premier rapide pour n'importe où. Je descendrai avant la frontière. Je trouverai le moyen de

passer, même si mou père a déjà tait jouer le télégraphe. Demain, nous serons hors de France, à l'abri, sous un faux nom. J'ai de l'argent, de quoi suffire aux premiers besoins. Je suis jeune. J'ai du courage. Tu seras ma femme. A force de passion et de dévouement, je te ferai une vie si douce, si heureuse, que tu me pardonneras de t'avoir aimée jusqu'au crime... Viens. Jeté répète que les minutes nous sont comptées. Partons.

MADAME CLAUDEL

Non, Georges, je ne partirai pas avec toi. Et maintenant, moins que jamais.

GEORGES, avec désespoiT\ Ah ! tu ne m'aimes pas !

MADAME CLAUDEL

Regarde-moi donc. Et ose me dire que je ne t'aime pas!... Ah! si! Je t'aime et plus encore, c'est affreux, depuis que je sais ce que tu as fait pour moi. Mais que tu l'aies fait à cause de moi, que cet amour, qui devait te

consoler, t'eiinoblir, réparer toutes les tristesses de ton sort, aboutisse à ruiner ta vie, à te déshonorer, que je t'aie perverti, quand j'aurais tant voulu t'être bienfaisante, vois-tu, c'est une impression insurmontable de révolte et d'horreur. C'était bien mal à moi de t'aimer, je l'ai toujours su, puisque je n'étais pas libre. Tout de même, il y avait tant de délicatesse, tant de poésie dans cet amour! il était si sincère, si élevé, même dans la faute, que j'en avais la religion! J'en étais si fière. Je te mettais si haut, mon Georg^es ! A présent...

GEORGES

Achève. A présent, tu me méprises?

MADAME CLAUDEL

Non! Pas toi! Pas toi! Mais notre amour, oui. J'en ai honte.

Alors, tout est fini. Cette action que j'ai commise, je ne peux pas l'abolir, Je l'ai com-

mise à cause de toi, parce qu'à l'idée de te perdre, rien n'a plus compté. Je n'ai vu que toi, rien que toi. Tu sens autrement, .le ne te le reproche pas, remarque. Je ne te dis plus que tu ne m'aimes pas. Je le demande pardon de te l'avoir dit, après tant de preuves de tendresse que tu m'as prodiguées, après ce don de toi, si absolu, si profond. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a pour toi, dans l'existence, autre chose que ton amour. Hier, ton fils, aujourd'hui, l'honneur. C'est peut-être toi qui es dans le vrai. Il y a trois jours seulement, j'aurais dit que non. Depuis que j'ai fait ce que j'ai fait, je ne sais plus... Mais que tu aies raison ou tort, tu sens comme ça. Et alors, qu'est-ce que lu veux ({ue je devienne? Celle action qui te fait horreur, je ne l'ai commise que pour te garder. Et voilà qu'elle nie fait le perdre, et plus cruellement que s'il y avait des milliers de lieues entre nous, puisque tu t'en vas de moi dans ton cœur.

MADAME CLAUDEL

Que je le voudrais, m'en aller de toi ! Je ne peux pas. Ce qui m'épouvante, c'est cette influence qui émane de toi et qui est plus forte que ma volonté, plus forte que mes croyances les plus profondes. Tout à l'heure, quand j'ai appris ton acte, j'ai eu un sursaut d'indig^uation. Je sens qu'il n'est déjà plus aussi fort. Je te plains tellement que je ne peux plus te condamner.

GEORGES, s'exaltaul.

Ah! comme tu m'aimes! Mais ne résiste donc pas à ce que tu appelles mon influence, et qui n'est que l'élan le plus intime de ton cœur, le plus vrai ! Tout le reste, vois-tu, c'est des mensonges, c'est des chimères. Ça : toi et moi, moi et toi, c'est la vérité... Rappelletoi... Quand j'ai osé te dire que je t'aimais, tu me disais : " Taisez-vous ! C'est trop mal ! » Et puis tu m'as laissé te le dire. Et puis tu m'as dit que tu m'aimais. Et tu parlais de honte

aussi. Et je t'ai tenue dans mes bras. Et je t'ai demandé, rappelle-toi, la première fois : « As-tu honte encore?» Et tu m'as répondu, en m'étreignant : a Je suis trop heureuse. » Et bien ! tu me le diras encore. Partons. Si tu m'aimes assez pour ne pas me condamner, tu me l'as dit, ne me résiste pas davantage. Un moment d'énergie, mon aimée, et c'est le terrible conflit évité, une vie nouvelle, le bonheur.

MADAME CLAUDEL

Ne me tente pas ainsi. C'est trop coupable. Et mon fds?

GEORGES

Si tu ne peux pas te passer de lui, emmenons-le.

MADAME CLAUDEL

Avec nous ?

GEORGES

Oui. En ce moment, il est à la maison. Allons le prendre.

MADAME CLAUDEL, hésitant.

Eh bien ! . . . (Se passant les mains sur le J vont.) Et le père? Qu'est-ce fjue tu me conseilles là?... Mais quel homme es-tu?... Ne comprends-tu pas que voler un enfant à son père, c'est une infamie ?

GEORGES

Il n'y a rien d'infâme en amour. Il ennoblit tout, quand il est sincère. Il a tous les droits.

MADAME CLAUDEL

Pas celui de briser le cœur d'un autre.

GEORGES

Je ne connais que ton cœur et mon cœur.

MADAME CLAUDEL

Non, Georges. Il y a pourtant un bien et un mal et des degrés dans le mal. Jusqu'ici, je n'ai été que dans la faute. Si j'enlevais mon fils, en partant avec toi, je serais dans le crime, moi aussi. Tu me [)arles de bonheur. Oui, je l'ai connu, même dans la faute. Pourquoi? Je n'avais pas tout à fait cessé de m'es-

timer. En ne quittant pas mon fils, je faisais encore un peu mon devoir. Si je t'écoutais, je ne pourrais plus étouffer le cri de ma conscience qui me crierait : « Tu es une misérable ! » Et ça tuerait tout. Et puis il n'y a pas que mon mari à qui je n'ai pas le droit de prendre son enfant. Il y a l'enfant. Il a le droit, lui, de garder son père et sa mère.

Il ne les gardera pas. Crois-tu que ton mari va te le laisser maintenant?... Mon Dieu! Et le temps passe... (On entend des voix dans l'antichambre.) On vient... Quand je t'avais dit que nous n'avions qu'une minute... (La porte s'ouvre. Anna introduit Claudel.) Lui? N'aie pas peur, je te défendrai.

210 I,E TRIRUN

Page 1