SCENE VI
r-ES MÊMKS, CL/VU DEL, puis PORTAL, MADAME PORTAI,, BOURDELOT.
CLAUDEL, très calme.
Tiens? Tu es ici, Pauline?
MADAME CLAUDEL, presque déjaillanle.
Mon ami,... j'étais venue...
CLAUDEL
Annoncer aux Portai la grande nouvelle?
C'est trop naturel. Votre père n'est pas à la maison, Georges?
GEORGES
Si... Je vais l'appeler, (llva à la porte. Boiirdeloi parait.) Rourdelot, c'est M. Claudel qui demande mon père. (Quelques instants de silence pendant lesquels Claudel, qui a tiré des papiers de sa poche, les examine sans paraître troublé. Entrent Bourdelol, Portai, Mme Portai.)
PORTAL, l'isibleincnt très ému.
Qu'est-ce que m'a dit Bourdelot, Claudel ? Le collier de perles est retrouvé ?
CLAUDKL
Oui. Girard a mis la main sur mon voleur. Vous ui'avez donné là un limier de première force. l'^l, à pro{)os de lui, Portai, j'ai peutêtre un nouveau service à vous demander.
PO UT AL
Lequel ?
CLAUDEL
Si on lui confiait la seconde affaire, celle des ccn t mi 1 le Fra ncs ? Ca r i 1 y a ce t te seconde a f fai re . Oui. Qui est-ce qui m'a envoyé ces cent mille francs? Cette fois, je suis bien sûr (juc Massieux n'y est pour rien. Par conséquent votre enquête à la poste ne peut pas avoir eu de résultat. D'ailleurs je l'ai compris en ne recevant rien de vous.
PORTAL
Kxcusez-moi. J'ai été bien occupé. J'aurais tout de même dû vous écrire.
CLAUDEL
Mais non. Mais non. Le bulletin ne pouvait rien vous apprendre. Il aurait fallu un hasard prodig^ieux pour que l'écriture fût de quelqu'un que vous connaissiez. Hein?...
Mais moi, j'ai d'autres indices à fournir à Girard, et si vous voulez me le donner... BOURDELOT, vivemcnt.
Il ne peut pas vous le donner, Claudel. Cette affaire-là n'est pas d'ordre judiciaire ; elle est uniquement privée.
MADAME PORTAL
Et y mêler la police ! . . .
BOURDELOT
C'est un abus contre lequel notre parti s'est toujours élevé. Vous le savez mieux que personne, Claudel, vous qui êtes des nôtres. N'est-ce pas, Portai?
PORTAL
En effet, mon cher Claudel.
CLAUDEL
Je n'insiste pas. Je débrouillerai l'énigme tout seul. Je suis si sur que j'en tiens le mot.
MADAME PORTAL
Que voulez-vous dire?
CLAUDEL
Voilà. Ce n'est pas le premier vol dont je suis victime. Tu te rappelles, Pauline, il y a douze ans, l'année de notre mariage?...
MADAME CLAUDEL
Ce lot de rubis qui a disparu ?. . .
CLAUDEL, à Portai
Il y en avait pour trente ou trente-cinq mille francs. A peu près le tiers de la somme dont je cherche l'expéditeur. Cette énorme différence de chiffres a même été la cause que j'ai tout de suite écarté cette hypothèse. Car j'ai pensé aussi à une restitution de ce côté-là. A présent qu'il m'est bien démontré que l'expéditeur des cent mille francs ne peut pas
être le voleur du collier, j'y reviens, à cette hypothèse. Ce n'est pas Massieux que j'ai soupçonné, à l'époque. C'est un autre employé, je dois dire sans aucun indice j)osilif, sinon qu'il m'a quitté, quelque temps après, sous un prétexte de santé. J'ai su qu'il s'était établi en Amérique. Il a même (ait là-bas une grosse maison. Or il est justement de passag^e à Paris. Voulez-vous mon idée? Il a pris des renseignements sur mes affaires. On lui a dit qu'elles étaient mauvaises. Il n'a pas osé se présenter chez moi. Et il apaise ses remords, en m'envoyant le triple de la somme qu'il m'a volée et qui lui a servi à faire fortune. C'est ce que j'aurais raconté à Girard. Il aurait bien trouvé le moyen d'en savoir plus long^. Je le trouverai aussi... Ça se tient, mon hypothèse, n'est-ce pas. Portai ?
PORTAL
Tout dépend du caractère de votre voleur. Ne le connaissant pas, je n'ai pas d'avis.
LE ÏUIBUN 215
BOURDELOT
Mol, j'en ai un. C'est que Claudel a raison. Si j'avais su l'hislolre des rubis, je n'aurais pas hésité. L'autre restitution était impossible. Le voleur s'exposait trop, et il ne restituait pas assez.
MADAME PORTAL
Tenez-vous-en donc là, Claudel. Qu'est-ce que vous voulez faire? Voir cet homme? Et après?... Jamais il ne conviendra qu'il vous a volé autrefois. Vous-même, vous vous voyez, lui posant cette question?
CLAUDEL
Non, évidemment... Je voudrais pourtant bien savoir. . .
BOURDELOT
Mais vous savez, Claudel. Il y a là une restitution. Vous ne pouvez pas en douter. Vous a-t-on volé plus de deux fois? J'entends des vols considérables?
CLAUDEL
Non.
BOURDELOT
La restitution ne peut donc provenir que de l'un des deux voleurs. Puisque ce n'est pas celui des perles, c'est l'autre.
MADAME PORTAL
Il n'y a pas de doute.
CLAUDEL
c'est qu'il y a là, pour moi, un véritable cas de conscience. C'est un peu une consultation morale. Portai, que je venais aussi vous demander. On a raison de dire qu'un bonheur n'arrive jamais seul. Je reçois ces cent mille francs; je retrouve le collier, et, pas plus tard qu'hier soir, j'ai la visite d'un de mes confrères qui m'offre une participation dans une compagnie de mines d'or, qui se forme en ce moment. J'ai promis le secret. L'affaire est énorme. La mine est en France. Elle a été étudiée par des ingénieurs de premier ordre. Si j'y mets ces cent mille francs, dans deux ans, ils en vaudront cinq cent, six cent mille. Main-
tenant que le collier est retrouvé, je peux les mettre. Seulement, Portai, j'ai un scrupule. De qui me viennent-ils? Je vous ai dit mon hypothèse. Ce n'est pas une certitude. Estimezvous que, dans ces conditions-là, j'aie le droit de les employer?
MADAME PORTAL
Quelle question ! Ils ne vous ont été donnés que pour en user au mieux de vos intérêts. N'est-ce pas. Portai?
BOURDELOT
Mais oui, Portai, dis-lui que ces cent mille francs sont bien à lui. (Bas.) Puisque nous les lui donnons. Rappelle-toi.
PORTAL
Oui, Claudel, vous pouvez disposer de ces cent mille francs. Mais si vous gardez quelque scrupule, attendez.
CLAUDEL
C'est que l'affaire, elle, n'attendra pas. (Montrant les papiers qu'il a gardes à la main.Jll s'agit
de souscrire ces actions, tout de suite. La souscription se ferme aujourd'hui. L'ami qui a pensé à moi exige une réponse avant midi. Si vous me dites d'attendre, c'est qu'il vous reste un doute.
BOURDELOÏ
Mais pourquoi aurait-il un doute .^
MADAME PORTA r.
Et sur quoi?
PORTAL, qui s'est repris.
Je n'ai aucun doute, Claudel. Ma réserve portait uniquement sur vos scrupules. Je vous répète qu'à mon avis, vous pouvez, en toute conscience, disposer de cette somme.
CLAUDEL
Alors, je vais libeller ma souscription, tout de suite, chez vous, avec la plume de l'ami, du chef qui me représente la loyauté et la justice. (Il montre les papiers à sa femme. J Regarde bien ces papiers, mon amie. C'est la fortune de ton fils. (Montrant une place blanche. J C'est là que je dois signer.
MADAME CLAUDEL, dans UH ai.
Je ne peux pas te laisser sig^ner ça !.. . Je ne peux pas!... Cet ar^jent... ISon, mon ami, non, ne sijjne pas!... Tu ne peux pas accepter cet argent. Tu ne dois pas...
CLAUDEL, jetant la plume et se levant.
Allons donc! Voilà enfin un cri de vérité, le premier, depuis que je suis entré dans cette maison de mensonge!... Et moi aussi, j'ai le besoin de la crier, la vérité ! . . . Il y a une demiheure que je vous joue la comédie, pour savoir. Maintenant, je sais... Je sors de la poste. Je me suis servi de votre nom. Portai, On m'a montré le bulletin... J'ai vu l'écriture de votre fils... C'était lui qui m'avait envoyé cet argent. Pourquoi?... Vous le saviez, vous, Portai. Vous aviez vu le bulletin. Et vous vous eu taisiez. Pourquoi?... Ma femme le savait. Rien qu'à la voir devant Girard, je l'ai deviné. Et elle se taisait. Pourquoi, si cet envoi d'argent par votre fils n'était pas un outrage
pour moi?... Et, si vous considériez cet envoi, elle et vous, comme un outrage, c'est que... Ah! quel soupçon!.. , Alors, je suis venu.. . Ma femme était là. Autre preuve. Elle avait couru vous avertir. Vous êtes entré. Autre preuve. Tout, en vous, criait la complicité, Portai : votre gêne, vos yeux, votre voix. . . Et la voix et les yeux de ceux-ci, donc ! (Il moyih^e Mme Poîtal et Bourdeloi.J J'avais fait mon plan, en venant. J'avais imaginé cette histoire de mines. Je m'étais dit : Portai sait si, oui ou non, son fils est l'amant de ma femme. Il ne pourra pas supporter que moi, son fidèle, je me salisse les mains à l'argent donné par l'amant de ma femme !
PORTAL
Mais laissez-moi vous expliquer, Claudel...
CLAUDEL
Rien!... Savez-vous ce que vous mériteriez pour m'avoir menti ignoblement, comme vous venez de le faire?... (Il sort de sa poche la liasse de cent billets de mille francs.) Que je vous
soufflette avec ces billets de banque, que celuici a eus... comment? (Éclatant d'un rire terrible.) Ah! ah!... Je comprends pourquoi Delattre et Mayence sont sûrs du non-lieu ! C'était donc vrai ce qu'on raconte, qu'ils ont racheté tous les documents?... A lui, parbleu ! . . . fil rit encore.) Ah ! ah !.. . Et pour ça ! pour ça! (Il frappe sur les billets de banque.) Et vous couvrez ça aussi, Portai?... Mais quel homme êtes-vous donc? (Brandissant les billets.) Ah! tenez!...
GEORGES, s' élançant.
Ne touchez pas à mon père, monsieur. Il n'y a qu'un coupable ici, c'est moi. Eh bien ! oui, j'ai commis ces deux crimes : vendre ces papiers, et vous envoyer cet argent. Exécutezmoi. Vous en avez le droit. Mais n'insultez pas un homme qui est aussi malheureux que vous, et par ma faute.
CLAUDEL
Ah ! toi !... toi !. . . Eh bien ! oui, je vais t'exé-
cuter. Je la tiens, ma ven;<Teancc. Nous verrons s'il y a encore une justice en France. Cette dénonciation, devant laquelle il a recule, lui fil montre Porinl J,j(i m'en char^je, moi ! fil ramasse les billets de banque, va vers la porte, s'arrête, se laisse tomber dans un fauteuil, et se parlant à lui-même, comme s'il n avait plus conscience des personnes qui l'entourent.) Il faudra me nommer, expliquer... Et alors, ma femme?... Et l'enfant, plus tard?... C'est sa mère... (Il jette les billets de banque sur la table et se prend la tête dans les mains. Tout le inonde se tait autour de lui. Il découvre enfin son visage, et s'adressant à safemmc .)
r.LAUDKL
Pauline, je viens de traverser l'heure la plus tra(jique de ma vie. Il y avait deux êtres au monde auxquels je croyais absolument, lui, en qui je voyais un apôtre, le soldat de toutes mes idées, et toi, ma femme. Vous m'avez trahi tous les deux. .Seulement, toi, tout à
riieiire, tu m'as prouvé que tu j'jardais, malgré tout, quelque chose de haut dans ton cœur, que j'exislais encore pour toi. Tu as respecté ma probité. A cause de ce cri que tu as poussé, je peux te pardonner, parce que je peux encore t'estimer. Et puis il y a l'enfant... Il y a l'enfant. . , (Se lenanl et )noni7'a?it Georges. JTu vas choisir entre nous deux, et pour toujours. . . Si tu me promets de ne jamais plus le revoir, de ne plus lui donner sijjne de vie, tu m'entends? jamais! jamais! je t'emmène. Je liquide ma maison, .l'accepte la placequ'on m'offrait. Nous quittons la France. Nous allons loin, bien loin, nous refaire un foyer. . . Sinon, je pars seul avec mon fils, .le m'arrangerai pour que notre séparation ne prête à aucun commentaire. Tu auras refusé de me suivre là-bas, voilà tout. ,1e ne veux pas que ton fils ait jamais à te juger. Mais il faut choisir. Et tout de suite.
MADAME CLAUDEL
.le pars avec toi, mon ami.
CLAUDEL
Alors, tu promets?...
De mériter ton pardon. Oui. Je te le jure, sur la tête du petit. (Prenant le bras de son mari.) Emmène-moi, mon ami!
CLAUDEL
Eh bien! Allons.
I50URDEL0T
Vous ne pouvez pas partir ainsi, Claudel, sans avoir écouté Portai, sans lui avoir donné la main. Mais, quand il a dit tout à l'heure que vous aviez le droit d'employer ces cent mille francs, c'était vrai. Il était en train de faire cette somme, en vendant tout ce qu'il possède, pour la rendre à Mayence. C'était donc son argent qu'il vous donnait. Et vous l'avez outragé, menacé! Ça, Claudel, c'a été trop injuste !
CLAUDEL
Tout ce que vous direz est inutile, Hourdelot. Je ne crois plus en lui. C'est fini.
PORTAL, empêchant Bourdelot de parler.
Reste, Bourdelot. Je paie pour mon fils. La voilà, la vraie justice. (Claudel et Mme Claudel sortent.)