SCENE VII
PORTAL, xMADAME PORTAL, GEORGES, BOURDELOT
GEORGES, s' avançant.
Mon père ! . . . (Portai le regarde sans répondre.) Mon père! c'est vrai, je suis bien coupable. Et toi, tu viens d'être bien bon. Je t'ai vu sacrifier pour moi une si chère amitié ! Je t'ai vu subir, pour moi, le plus injuste outrage, et l'accepter, payer pour moi, comme tu dis ! Et moi, je n'ai pas su, je n'ai pas pu te défendre. Ce soir, demain, quand tout sera public, quelle épreuve pour toi! Oui, je suis bien coupable Mon père, je suis aussi bien
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malheureux. Cette femme que j'aimais passionnément, je l'ai vue s'en aller d'ici, en s'échappant de moi, comme d'un malfaiteur. Son mari Va reprise. Moi, je l'ai perdue sans pouvoir la disputer. Tout ce qu'un homme peut souffrir sans mourir, je le souffre, depuis hier. Je ne me suis pas tué, pourtant, et je ne Uie tuerai pas, parce que tu m'as fait dire que tu voulais que je vive. Je vivrai pour racheter. Dis-moi seulement comment tu veux que je rachète, mon père. Dicte-moi mon devoir. Dis-moi ce que tu veux que je fasse, pour que tu puisses, un jour, essayer seulement de me pardonner. (Silence de Portai.)
MADAME PORTAL
Tu ne lui réponds pas, mon ami? Les conséquences de ce qu'il a fait sont terribles. Mais il ne les a pas voulues. Si jamais il y eut un crime passionnel, c'est le sien. 11 n'y a rien de bas dans ses mobiles. Les crimes passionnels, je t'ai toujours vu donner raison aux
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jurés qui les acquittaient. Sois juste pour ton fils. C'est moi qui te le demande. Écoute-moi, comme tu m'as écoutée, hier. Ne le désespère pas.
BOCRDELOT
Oui, Portai. Puisqu'il te revient, puisqu'il la, ce {jeste de remords et de reg^ret qu'il n'avait pas eu. Tu t'en plaignais. Il l'a. Et tu n'y réponds pas. Ça ne t'a donc pas touché, ce qu'a fait Claudel devant nous? 11 l'a écouté, lui, le cri du repentir. Et nous n'avons jamais mieux senti quel g^rand honnête homme il est. Et toi?. .. (Silence de Portai.)
GEORGES, l( s écartant.
Laisse, Bourdelot. Laisse, maman. Je lui fais horreur, vous le voyez. Et il a raison. Je n'ai pas le droit de lui demander qu'il me promette de me pardonner. J'ai à le mériter... Je le mériterai. Je lui prouverai que l'homme de responsabilité est né en moi. J'ai trop vu où cela mène de vivre uniquement
pour la passion. fA Portai, fermement.) Mon père, je vais, de ce pas, au Parquet. Oui. (Tous le regardent .J Je vais me dénoncer moimême. Je vais me livrer. Si je ne suis pas arrêté, depuis ving^t-quatre heures, je comprends : c'est que le père, en toi, a hésité. Je t'épargnerai cette suprême douleur. Ce sera ma première expiation, d'aller m'accuser. De cela, du moins, tu ne pourras pas ne pas m'estimer un peu. (Repoussant sa mère et Bourdelot.) Ne m'ôte pas mon courag^e, maman. }si toi, Bourdelot. Je ne retrouverai un peu la paix du cœur qu'après avoir fait cela. On le saura. Un coupable qui se livre lui-même, on le méprise moins. Ma forfaiture ne sera plus une arme contre toi, mon père. On ne pourra t'accuser d'être ni mon complice, ni mon bourreau. PORTAL, l'arrêtant d'un geste et éclatant. Non, Georges. Non. Je ne peux pas accepter cela. Je ne peux pas. Tu n'iras pas au Parquet. Non ! Non ^ .. .(Il reste un instant sans pouvoir par-
1er. Puis d'une voix étranglée. J Ma décision à ton égard est prise, maintenant. Tu m'as demandé mes ordres. Je vais te les donner. fA Bourdelot, en lui montrant l'enveloppe. J Jette cette lettre au feu, Bourdelot.
BOURDELOT
Enfin! tu lui pardonnes! fA Mme Portai.) C'était sa lettre au procureur de la République. fil Jette la lettrée au feu.J
MADAME PORTAL
Tu lui pardonnes?
PORTAL, plus ferme.
Non. Ça non plus, je ne peux pas. Pour que je lui pardonne, il l'a dit lui-même, il faut qu'il l'ait mérité. Mais pas en se livrant, pas en se laissant condamner. Je sens comme toi, ma femme, pour notre nom. Moi, non plus, je ne veux pas que ce nom soit déshonoré... Et puis, pour l'autre chose, Bourdelot et toi avezvous peut-être raison. Peut-être n'est-il pas seul coupable de ce qu'il a fait. Peut-être
l'avons-nous mal pris. Je ne sais plus. . . Pour le bien public aussi. Peut-être vaut-il mieux qu'il y ait un non-lieu. Je ne sais pas non plus ! . . . Ce que je sais, c'est que je ne peux ni supporter qu'il soit condamné, ni lui pardonner, ni le garder ici. L'avoir là, tous les jours, à toute heure, me serait trop douloureux. Sa présence constante me rappellerait trop d'horribles heures. Il faut que je ne le voie plus. MADAME PORTAL, dans iiH sanglot.
Tu veux?. . .
PORTAL, déplus en plus ferme.
Je veux qu'il s'expatrie, qu'il quitte la maison, non pas ce soir, non pas dans une heure, mais tout de suite. 11 a un petit capital. Il voulait nous l'offrir, il l'aura pour recommencer sa vie. S'il est vraiment l'homme qu'il vient de se montrer, s'il n'y a pas eu là, chez lui, un simple accès passager d'attendrissement, mais une volonté, une virilité, il le prouvera. Et je le reverrai. Sinon...
GEORGES
Tu me reverras, mon père. Toi aussi, maman. Toi aussi, Bourdelot. (Il les embrasse.) Soyez forts tous deux, pour que je sois fort, fil va vers la porte .)
PORTAL, sauvagement.
Georges ! (Lui tendant les bras.) Embrassemoi... (Plus sauvagement encore.) Et va-t'en. (Georges sort. Mme Portai, pleurant, va vers la fenêtre pour le regarder s'éloigner.)