‹ Le tribun de Gand. V. 2Chapitre 10 sur 15 · partie du peuple j ijoula foi et se mit à déplorer hautement · texte numérisé non relu

partie du peuple j ijoula foi et se mit à déplorer hautement

le sort des révolléi, dans lesquels on voulait voir des victimes

de la aévériié dea ordres d'Artevelde.

Vers cette époque, le conseil échevinal de Gand reçut aeerètement avfa qu'il alourdissait dana la West-Flandre une grande conspiration entre les léiiards et les mécontents des communes, dans le but de se soulever en commun contre les trois villes principales de la Flandre, d'anéantir les privilèges des tisserands, de donner au comte une autorité illimitée, de reconnaître la souveraineté de la France et de rompre l'alliance avec rAngleterre. Cette conspiration devait éclater dans la huitaine; déjà on avait secrètement formé quatorze compagnies d'hommes d'armes : un des principaux cbevaliera d'Ârdenburg, messire Pierre Lammens , en était le chef et le commandant reconnu.

Dès que le collège échevinal eut reçu cette grave nouvelle, Artevelde fut chargé de partir pour Ardenburg, accompagné d'un corpa de bourgeois de Gand, avec la mission d'attaquer lea conjurée et d'en avoir raison.

En arrivant h Ardenburg, lea Gantois s'en allèrent direetmm% cbea Pierre Lammena et le tuèrent devant aa de-

meure. Ses amis prirent la fuite et portèrent dans toute la ville la triste nouvelle que Pierre Lammens venait d'être cruellement mis à mort devant sa porte. Le peuple s'amassa autour du cadavre et se mit à crier vengeance contre les .Gantois, voulant les tuer tous, sous prétexte qu'ils avaien inhumainement mis à mort un citoyen innocent d'Ardenpnrg. Déjà les menaces s'échangeaient réciproquement; le peuple, qui affluait sans cesse, devint si nombreux et si exaspéré, que les Gantois, comprimés par la foule, allaient faire une trouée pour se dégager, lorsque Artevelde sortit avec quelques-uns de ses compagnons, de la demeure de messire Lammens, et montra au peuple l'étendard de la révolte qu'on y avait trouvé avec une grande quantité d'armes de guerre. Les emblèmes que portait cet étendard, c'est-à-dire récusson du comte Louis et les fleurs de lis de France, ne laissaient aucun doute sur les motifs qui avaient déterminé à faire par la force une perquisition chez messire Lammens (1), et, comme il n'y avait que peu de gens parmi le peuple qui connussent la conspiration , la grande majorité approuvait la punition infligée. Quoique de nombreuses vok criassent encore vengeance en s'eflbrçanl d'exciter la foule contre Artevelde et ses hommes, on laissa les Gantois partir sans opposition, pour aller faire justice dans les autres communes des tentatives de rébellion.

Soit que lecomte Louis de Nevers eût prêté les mains àcette conjuration, soit qu'il craignit d'y être entraîné, il quitta la Flandre sans retard et partit pour la France, en donnant pour

(4) • Ayant tué messire Pierre LammeDS, un noble chevalier, devant sa propre demeure et étant interrogé par les gens de la commune sur les motifs ^ de celte action, il répondit : « Bonnes gens, entrex dans cette maison, et vous y » trouverez les bannières avec lesqaeUes ce rebeUe comptait susciter avant peu M une nouvelle prise d'armes et sédition. » Sur ces paroles, on alla à la rechercbê des bannières qui furent trouvées, en effet, conmie Artevelde l'avait dit. » {Chroiùque de De^pars^ t. 11, p. ;t64.)

MlM AflbnéépilH, (pàonM fàfsëit liMéfib«, et qti'il Httffi^ fiit de hti être attaché fmt être traité par M îsbmamës M ooopablB (1). Lea léliards fié tiêgligèirant paâ d« jtotet l(is •hetttt eris aar TuAbltititi d'Àrtevelde; Ida èhVieuit du Hîëpllaiiie général de ibanquèrent pas noh plua de déplorer par- " UnA, àvèc une hypoorite tristesse, le départ du aouveraiti légitime, et métne d'enoiter contre Artevelde les pacifiques bourgeois.

D'un aatre côté, comme le capitaine général insistait aoprès des gouterneurs des villes pour leur foire renoncer, pour le moment du moinsj au plein exercice de leurs privilèges Matifs à la fabrication e)tclu6ive des drapa, beaucoup de riéhea pMfiefB lui devinrent hostiles, et, même dans le coUége éohevinal de Qand, il se forma un parti contre lui.

A peiné avait-il étoulîé la sédition imminente dans la Veat-Flandre^ qyxé ses ennemis et ses envieux crurefii le moment ftivi^rable pdur tenter un nouvel effort contre lilf. L'expérience leur avait appris qu'Artevelde serait invincible aussi longtemps qu'il serait appuyé par le conseil échevinal 4e la puissante ville de Gand. C'est pourquoi ils résolurent de l'attaquer au centre même de sa puissance et de soulever dontre lui le conseil des échevins. C'était bien une entreprise diiUciie, perce que presque tous les échevins avaient participé aux grandes aclions du capitaine général; mais quel- <|ues-uns avaient cependant déjà laissé pénétrer dans leur cœur Un sentiment de jalousie contre son influence sans bornes (a); on en avait séduit d'autres par des promesses de

(4) « TantoM après le comte dft flétodre, qui eétait demouré en son pays pour ce qs'oii lui ftiisait peu d^oftétsSancê I son gré, par maHalent S'en partit d^tec lei PlélMtfs« et s'en tint deters le roi de Fiance et furent les diefcs frfitM tM-oloiH^ et eonUntiées à diverses fois. • (Annalet et ehroniqwêÉ tf« #lMMlr»,pir Kicelas GiUt. Paris, iSffiP, t. Il, fbl. 8.)

^ « Sm crédit «t sà grande fortune lui eréaledt é(^htnent heauconp d'eifitiix. » (Leglay, HUloirê dt» comM d€ Flandre^ t. If, p, 40t.)

im fRlBUK 0S 6 AMD. Il

charges (>lu8 élevées et de faveurs prinoièfes j ({uelques^fts d'entre euty 4ui appartëdaierlt â la tidsermidérie^ coiHBleii^^; çaieni b craindre tiue les peliuss commufles Ée kittadsé6tk Gonti'e les villes et ne t)ortassent à oi^les^oi ttû detnnM^e eonsidérable dans léut iifidtislfie^ -

Ceux qui oroyaietit ainsi avoii!' quélqab rsiémi é'étr» ttl6eontehts du capitaine général étaient eëpeddënf «li dilndiité et n'osaient encore rten entrepretidré par etix-méknes , diààs Tincertitude du succès; tiaaiB ils espérëlenl qa'uà giHnd nombre de ceux qui hésitaient èntote ie rangeraient de teâr côté, dès qu'une énergique déthoiisMtion durait pu leur fluife jsrésutner que Tinfluénce d'Arterelde chancelait et que bientôt le capitaine général suecombèrail sous ^ dolère du peuple soulevé.

Gérard Denis assurait ^iie le i/ioitient ifétait pas V«ttu tte tenter le coup décisif; jtnais le sire de Steenbeke, le plus courageux et le plus loyal etanetni d'Artevelde^ ne voulait plus entendre parler d'aucun délais et déclarait qu'il engagerait à lui Seul la lutte contre Ârtevelde, si les autres conjurés lui refusaient leur aide M qualité d'échevin et de chevalier, son influence auprès du comte, dont il était le fbvotfi, llii donnaient asëez de crédit ailx yeux dès partiSads de ce prince pour les décider à suivre sOn cohseii (1). Géreird I>ehis se vit donc obligé, contre son sentiment, de prendre part à la périlleuse tentative que l'on allait risquer ; car, si dette tenitative venait à réussir, son ardehte ambition était à jamais déçue, attendu que, dans ce cas, d'autres hériteraient du pouvoir du capitaine général. D'àilleurë^ depuis quelques jour^, 'les choses semblaient prendre une tournure plus favorable pour les ennemis d'Artëvelde : on hvait persuadé à tirdis

(I) D'après un l'enseignement qui m'a été communiqué yerbaleroent par k. lé j^r^fés^étii' lënï et ^lii dt ik ykmilàï ée Ms i-èl^k^ki, Jte ^ts de Statnbeke A? ait ra^ du ceinta H titra de danaei^Ar.

11 LE TKIBUH Dl OÀHD.

DOttfeaux éebeyins de ae prononcer contre la domination d'Arlevelde; le capitaine de Saint-Jacques, Guillaume Van Yaemewyck» chancelait et se rangerait assurément dn o6lé des révdtés, au moindre espoir de succès. Le compte que les émissaires vinrent rendre de Tétat des esprits dans les divers quartiers de la ville, annonçait un nombre si considérable d'adhérents, que l'on pouvait, pour ainsi dire, se tenir certain de la victoire.

Quelque volontiers que Fambitieux Gérard Denis se fôt mis ouvertement à la tète de la coi^uration, afin de pouvoir s'en approprier tous les fruits, ses instincts de ruse et de prudence le firent néanmoins reculer devant l'incertitude du succès de l'entreprise. Il recourut à sa fourberie habituelle pour tromper amis et ennemis, et faire en sorte qu'en cas de succès, tout le profit et tout l'honneur lui en revinssent à hû seul, comme aussi, si l'émeute était écrasée par Artevelde» toute la responsabilité retombât sur ses complices. C'était par l'intervention du roi des ribauds qu'il comptait prêter à la conjuration un appui assez sérieux pour pouvoir, après la victoire, réclamer pour lui la plus grande part dans le triomphe remporté.

Tout était prêt pour tenter l'entreprise le lendemain; les chefs de la conspiration devaient encore se réunir secrètement le soir.

Une heure avant le moment fixé, Gérard Denis s'enveloppa dans un épais manteau, abaissa son chaperon sur son visage, et quitta sa demeure pour aller trouver le roi des ri« bauds avant de se rendre à la réunion. Il tourna d un pas rapide le cimetière de Saint- Jean, traversa la rue du Haut* Escaut, et se trouva bientôt sous la voûte sombre de la Wa/poor^ où il fut accueilli avec un certain respect. En entrant dans la chambre de Muggelyn, il trouva celui-ci en train de jouer aux dés avec deux de ses ribauds. Chacun des joueurs

avait devant soi un certain nombre de pièces d'argent, et ils étaient tellement absorbés par le jeu, qu'ils ne remarquèrent pas le chef-doyen avant qu'il eût éveillé leur attention en répétant son salut à haute voix.

Les ribauds se hâtèrent de glisser leur argent en poche et se tinrent tète baissée devant le nouveau venu, avec une sorte de crainte respectueuse, comme si Denis eût été leur maitre et les eût surpris en flagrant délit de vol.

Le chef-doyen, surpris à la vue de l'humble attitude des ribauds, jeta sur Muggelyn un regard interrogateur; mais celui-ci s'écria d'un ton dégagé :

— Holà ! compagnons, vous vous en iriez parce que notre ami maitre Denis nous honore d'une visite ? Vous êtes trop fins, par ma foi t Parce que du premier coup j'ai amené seize poinls, vous voulez interrompre le jeu ? Allons, allons, encore un coup !

— Je désire vous parler seul, Muggelyn 1 dit le chef-doyen d'un ton qui accusait une colère concentrée.

— Mais vous vous trompez, mailre Denis, répondit le roi des ribauds ; ce sont de très-braves et très-hardis compagnons qui sont des nôtres et, sur votre ordre, passeront à travers le feu s'il le faut. N'est-ce pas, Jean? n'est-ce pas, Slévin, vous mettez votre bras et votre courage au service de notre généreux ami et maitre, Gérard Denis?

Les deux ribauds attestèrent leur dévouement au chefdoyen avec un enthousiasme plus qu'ordinaire, et s'exprimèrent en termes qui, tout flatteurs et tout obséquieux qu'ils étaient, firent tout à coup pâlir maitre Denis : il frémissait de colère. Agité par un trouble qui ressemblait à une fièvre, il répéta d'un ton impérieux, qu'il voulait rester seul avec le . roi des ribauds.

Muggelyn fit signe k ses hommes de se retirer. Denis les suivit jusqu'à la porte, qu'il referma en dedans, derrière eux ;

14 Ll tBlUtllt M ÙJlH^.

ApMs qudli MtiitKyrté de eolêre, il û6unk% iu roi ûm rD4«éM, •I hii Ofia d'une Toit altérée :

-^ MiséHiblë lâché f to M trahi mon nottt I tu as dit à (él ribauds que, moi» chef-doyeri des ihétièm dé Gand, je suis à lé léte do la conspiration ? As-til donc oublié, misérable, que, depuis plusieurs mois, est payée une bonne dagoe pour te tiiér secrètement^ ë la moindre révélation ?

— Ah ! ah ( ah 1 dit le ribaud d'un ton ricaneur en se le^ vànt, M uggelyn se rit de votre dague aussi bien que de votre foi emportement. VoUs n'ignorez pas non plus, vous, maître Denis, qu'on ne touche pas si facilement au roi des ribauds, et que, si la dague soudoyée par vous lui faisait seulement une égratignure eu visage, vous séries, dès lé lendemain, au fin fond de l'enfer^ digne séjour de vos éminentes vertus?

En entendant ces mots, le chef-doyen sô prit à trembler de rage et d'inquiétude, aU point qu'il dut s'appuyer de la main sur un siège.

-^ Traître t s'écria-t-fl, ta langue maudite a donc ihis ma tf^te en jeu ? Tu aS violé ton serment solennel ? Qu'en rcsultera-t-il maintenant, si notre tentative échoue? Je serai déeat)ité par la main du bourreau peut-être, ou banni avec ions les tniens, déshonoré, perdu à jamais t Le même sort t'est infailliblement réservé. Hélas 1 si tu n'avais pas commis Cette rélonie envers moi, nous pouvions recommencer la lutte à plusieurs reprises et sans péril, et combattre avec lai cerlilude de triompher un jour. Malmenant, tout mon pou* voir est anéanti; si Id tenia!ive de demain ne réussit pas complètement, le capitaine général meiira la main sur nous; il saura surprendre le secret que tu as si lâchement violé et frapper tous ses ennemis. Dès lors aucun obstacle n'entravera plus sa carrière ; il pourra presser Impunénàent le pied Sor la gorge du péUplé, ôér les défenseurs de la liberté j^^

Wipaé ^é»mi êcmè^. kàû fiiëtii M<^ tm \ ^ëUi-ét^ dëtiieâd^è't'll borhté de Flàùd^ I

A Céâ ihdte, la tête du bbéMB^éfi S'df fôi^k téUtéiilétit Sttr 8à pôilHlië, et, .blfefi qtiè l*éliViè et la éôlèfe cbhtrtbtââsêht encore ses traits, une sombre triste^ éi lé dé^pbtf è'êlli- (Tàrâlëhi de lift.

Le k^dl des rlbëuds âvàit écdiité lëai làdlëtiidtiôi^s du btiëfdôyefl, fefl éodriâiit k defiii et àviéfc tihé isldrte d'étodnèittëïlt railleur. Il semblait prendre plaisir à la pi*Ofdtide émotidn tidi ragîtàit, et dit ëîi rihterfôthpahl :

-- Ah çà ! msdtire, renlfepirtfee dé démdib Votis inijnrtt-èlle de tellèé apt)réhensiohs cjû^elle vous en fasse perdre la tête? ou l'affeife a-t-elle peut-être déjà échoué f S*ii en est ainsi, tant tiiieiix, car je ne la vdyàis pas d'uû bon deil. Sé- Vez-voUs, tnaltre Denis, qu'il faut bien deà fourmis pour manger un lion?

— Ue tréhir ! eôtffler n!ià vie h deà hdtntrié^ q^'én peut acheter pour une cruche de vin I dit le chef-doyen en ô<mpirant. Ah ! Muggelyn, e3t«ce là la récompense de ma bonté ?

^ Le diable sait sur quel serpeht vous avez mal^hé, maître Denis ; vous me faites là Un sermon i^ur Féchafaud et la potence, sous prétexte que j'àiirais trahi votre nom; mais je voudrais bien savoir quelle méchante langue vous a dit cela; je l'aurais bientôt délogée de la bouche menteuse qui la eaehe.

— Ne viens-je pas de fentendre dire toi-même à tes hommes ce que nous avons projeté de tenter demain? et he m'âs-tu pas désigné comme faisant partie de ta conjuration ?

— Est-ce là ta cause de votre tristesse, maiti^e? demanda Muggelyn avec tîne feinte surprise. J'ai dit à eertains de mes hommes les plus résolus, et surtout à Jean et à Slévin, que vous êtes le plus riche et le plus généreux poorter de 6dnd, que vou^ ^vëz beeueoup d'influence et récompensez grassement les moindres services; que d'iufèmeâ ennemis

porlflBl Mvie k tôt irerlm^ et bin d'autres dMMet quitOBdflBt k gnodir votre boime leDOOunée et à Yous gagner ta fartjaant dévoués, jusqa'an jour oà ou en aura beaom. Ils M saveot rien autre diosel iresl-cepas là la leçon que vous ■e bites tous les jours ?

La dief-doyen entra dans une violente colère ; car il comprenait qu'il s'était encore laisBé tromper par rastodrax ribaud» et que celui-ci l'avait eflrayé à dessein, pour se jouer de ses angoisses.

«- Quand je suis entré dans cette chamiNre, lui dit-il d'un tonde voix sévère, vous étiexen train déjouer. Muggdyn, d'où vient l'argent que j'ai vu dans les mains de tes camarades ?

' le le pensais bien I dit M uggelyn en riant : en vérité vous reobunaives votre argent à lodeurl Ces chers écus viennent» en ^iet, de votre poche, — si vous-même ne les svis reçus d'un autre pour me les donner.

— Insolent ! gramme le chef-doyen en grinçant des

— Allons, allons, ne vous fâchez pas, encore une fois, maître, dit M uggelyn : je sais ce qui vous vexe : vous croyez que je n'ai pas exécuté vos ordres et que j'ai perdu au jeu la plus grande partie de votre argent ?

^ J'en suis convaincu, s*écria le chef-doyen. Ce ne serait pas la première fois. Mais pour cette fois-ci...

— (Hi 1 oh I pas d'injustes menaces, maître Denis ! s*écria Muggelyn en Tinterrompant; j'ai fait plus que remplir vos curdres ; au lieu de soixante et quinze hommes, plus de deux cents compagnons intrépides seront présents.

•— Deux cents? Ne me trompes-tu pas ? demanda Denis avec un étonnement mêlé de joie.

•» C'est-à-dire, entendons-nous : deux cents, si je puis leur donner Is récompense promise; sinon, il n*y en aura pas cinquante.

— Mais je t'ai donné hier dix livres. Qu*est devenue cette forte somme ?

— Le compte est facile à faire, maître Denis. J'ai réfléchi que je vais jouer ma tête à ce jeu dangereux ; et, comme, si je la perds, il serait trop tard pour exiger une récompense, j'ai pris cinq livres pour moi sur les dix. Vous ne prétendrez pas que je ne suis pas honnête homme : la tête de Muggeiyn vaut hien cinq livres, ou je me trompe fort.

^ A qui as-tu donné les cinq autres livres? demanda le chef-doyen frémissant d'impatience.

— Un instant; restez donc assis, maître, répondit l'imperturhahle Muggeiyn ; je ne les ai données à personne. Vous ne croyez pas, j'espère, que je puisse acheter deux cents hommes avec cinq livres. Eh hien, pour ne pas faire de jaloux, j'ai voulu attendre que vous me missiez à même de satisfaire tous nos gens en même temps.

— Soitt dit Denis. en soupirant et d'un ton mécontent; tu as, par conséquent, encore cinq livres ?

— Trois livres, maître, trois livres : outre les cinq livres qui me revenaient, je vous ai emprunté deux livres encore; mais ne craignez rien, je vous les rendrai aussitôt que vous serez capitaine général de Gand, et que je recevrai ma grande récompense. Vous pourrez les en déduire vousmême.

Le chef-doyen sentait hien que le roi des ribauds ne songeait qu'à lui soutirer encore une bonne somme. Néanmoins, comme il ne pouvait se passer de l'aide de Muggeiyn, et qu'il savait par expérience que, malgré toutes ses ruses, il finissait par faire ce qu'on désirait de lui, maître Denis se contraignit et dit d'un ton calme en apparence :

— Ton empressement à me rendre service me coûte déjà le prix d'une belle maison, Muggeiyn ; mais, en considération iiu danger que nous allons courir, je ne veux pas te cher-

îè i;k TlllBON Di AâNDi

Ûéf (Jtièfëllë pKlâ longtemps ati Kujet de teë gaspfllages. Voyons, combien demandes-tu encore pour satisfaire leé, àénk cehts( homiùes t '

— il Thé seMblë Qtie, ôi voué; me doftniéi énôôife tingt Hvrës, je pôurir&iâ, en y mettant beatlcout> d'éeoiiomiè, ooih < iénter ioùl le ihôndè.

— Mais puis-je compter qùé tu m'àmèdélfàs ^àfmèât deux cents hommes?

*- Entendons-nous^ c'est tierre Taggelinck An Waterwyk qui les amènera. Vous comprenez bien que je né puiè me lancer en avant dès le commencement : on s'apéréevrait à rinstant que le chariot s*embourbe.

— Tu ne réponds pas à ma question, reprit le chef-doyen; il me serait agréable de savoir où tu as trouvé ces deux cents hommes.

Le roi des ribauds ne se laissa pas émouvoir par cette question à brûle-pourpoint» et répondit sans hésitation en paraissant compter sur ses doigts :

— Jeaii de Brugne, de derrière l'école de la ville Saint- Bavon, rti*Èi promis quarante hommes qui, au premier mot, fié trouveront, munis d'armes cachées, sur le point que je voudrai; -^ Georges Varinckx, du Haut-Escaut, en promet trente; — François Willebroot, de Royghem, et Karel Overmeire, de Saint-Pierre, chacun vingt; — Liévin deSnagger, de la rue de la Vallée, quinze; — Pierre Taggelinck, quarallié; et Maes de Gorte du Meirhem, vingt. — Gela fait bien en tout... Gombien cela fait-il, chef-doyen?

^ En tout, cent quatre-vingt-cinq, répondit Denis^ qu* 'lavait suivi attentivement le relevé du ribëud.

— Ah ! é'est Vfai, j'Otiblialà Martin de Pyrider, du Poortacker, qui viéiidr'ë ëvèC Vingt hotttmei.

— Et qtié tôVétit ôes gétis sui' mon compté ?

tk tRtduN DÉ ftÀfrb. 19

— Qtlë ^Us étëH \ih iMiitte fiiràvé et réàolli, doué d'une întèllîgèncfe et d*un gènîè ëxlrtiordîïiaireS; qu'il n'y & J^kônhé h Gdtlâ (}tii ébtt piuè bët)àblé tlnë vous d'ft)»sul[iôr le bonhèui» de là (îbtiAikluné. îls né tetent den de plus I Piérte Tàggëlihôk, slétil, febntiiàll tout Stip VôUà et Sût môlj âëhs cela, rien ri*ëtâil jiù^àiblè, él II n'tt été taiS 6u eôUfàht qU'&Vëc Vôtre âàééUtiÛiièht.

— C'ë^t bieh, ituj^gèlyh, dit Denis éti pressant là mttin du iribâtid avéô sati^t^titlbU; ce soir, tU aiil'as ie^ Viti|j;t livrée. Maintenàill, pàMtotlà d'îiutte chose. Ce que je vais te dire est tfè^-sérieui^ prètë-iiiDi tddte ton attention^ et surtout ne Vh pîaà plaléétitèf ; c*éàl trop grave.

— J'étbute, dit lé foi defe HbiaUds en Se retti^eMâfat ttlr ^ôn àiégé, et, ]si je f ik, dédùisèi: t^ Mt deux sbheliings âtir lés vihgt liVrés I

Lé chéf-doyôh fat)p]N5chà soh âiége et dit t

— Il hô SuilQt pas, ttiig^iyti, que nous féâsionS tine l*é- Vôîaiion ; il feût prendre dfes itie^dres pour qu'elle tourné à notre avantage. Messirë Van Sleeribeke est le guide el le fchef de là cotijutation.; moi-même, je feinà dé le reconnaître cômtne iél, parce que rtous gagnons par là côtntne auxiliaires tous les partisans de la France, et que, sans ceux-ci, ttouà ne Somtnes pas assez forts poiir fait*e ilhe tentative sérieuse. Si nous laissidtis irtiphidemment l'affaire Suivre son cours naturel, la révolution aurait de tbut autres conséquences qtie celles que UoUS déisironâ. On rappellerait le comte, on romprait l'aHtatice avec l'Angleterre, oti nous placerait Sous la domhiâtloil de la ïrantîë, on désarmerait la bourgeoisie et on réduirait à néant Tautorllé des capitaines des villes. Messire Van Sleeiibeke,qui, depuis quelques jours, est nommé Conselllei* du cdmië, souscrirait & toutes ces condltiohià, pouf que Son ambitiott pQt être satisfaite d'une aUlfe màiiièrë : mais hôtt^ tié pôliVdnâ âfàUflVir ^uê le ^tttnë ^it

3t U TBlBim »S «ASB.

ciNifes êb wmifBÊUx fat; il bnt inmirar des BK^fens w InMBper dans knr e^oir wtomin Ytn Steenbeke et tes le- Hudi. lé pois bien, par ma coup d'audtee, me mettre 1 11mproviMe, dès le début» à k t£te des révoltés; mû U ne JNS être asMi mdavisé pour mettre tout eu jeu d*un seid eoup. BisD que nous soyons presque eertsius de kmloiie^' fl se peut que, per UD hassrd quelconque» nous soykms Tain-l

Puisque mesriie Yen Steenbeibe se j^le en svani stbcI les léiisrds et engage la lutte, laissons-le foire; si les choses tournent m^ lui seul slors s*y brûlera les ^ngts. Yolci ee que, loi, tu us à fiùie. Tu laiSBes Pierre Tsggdinck, qui esl un homme sftr et prudent» seconder syoc ses hommes meastoa Yan Sleenbeke. Comme ils ne s&yent rien de moi, ils erierant tout ee qu'on mudra. An commencement, peu impoTto;mais, dès que d'un cnl vigilant tu auras remarqué qun liinsurrectîon prend le dessus; jette4oi à la tête des hommes de TsggeUnck et crie de toutes tes forces : < Yive DenisI vive le chef-doyenl > Tu feras crier à tous nos hommes k même diose et d'sutres semblables; le peuple te suivra bientôt, car il ne veut pas entendre parler des léliards, et nous avons depuis longtemps fiiit connaître messire Van SieenbdLO tel qu'A est. Au moment où la foule m'appellera ainsi par des cris répétés, je paraîtrai. Nous courons au beffroi et nous laisons sonner k cloche Roland. Pendant que le looûn répand l'alarme dans toute la viVe, nous nous fendons I k maison des échevins et y faisons prisonniers Artevdde et ses partisans. Nous déclarons à l'instant le gouvernement de k commune dissous et mettons à la place des hommes sur k fidélité et le dévouement desquels nous pouvons compter... Et, s'il t'est possible dans la mêlée de frapper k capitaine général, ou de le faire frapper par un de tes hommes, cek vaudrait mieux encore; alors nous n'aurions pas besoin de k faire périr sur l'échafaud... spec-

tacle qui remuerait trop les esprits en Flandre... Eh bien, Muggelyn, as^tu bien compris tout?

— C'est étonnant 1 s'écria le ribaud sortant comme d'un rêve; si le diable n'est pas votre parrain, assurément il n'était pas loin quand vous êtes venu au monde !

— Tu m'as promis de ne pas plaisanter, Muggelyn.

f — Je veux dire, maitre Denis, qu'au besoin vous sauriez en remontrer au diable. C'est seulement par manière de parler et pour vous donner les éloges qui vous reviennent.

— Voyons, Muggelyn, trêve à tes sottes plaisanteries. Parlons sérieusement. Que penses-tu de mon plan ?

— Le capitaine général n'échappera certainement pas à son sort, cette fois-ci. Les pièges qui le menacent sont trop habilement tendus autour de lui. Quant à messire Van Steenbeke, il est beaucoup trop loyal pour ne pas se laisser tromper aveuglément par vous. Ainsi je vais bientôt quitter ma cour de la Walpoort pour habiter un stem avec mes ribauds? Vous me l'ayez promis. Et double solde, et vingt-quatre hommes de plus ?

— Tu auras tout cela après-demain peut-être ! Mais, pour le gagner, il faut du courage et surtout de la prudence. Tu exécuteras mon plan ponctuellement ; je puis compter sur toi, n'est-ce pas?

— Comme sur vous-même, maitre Denis. Soyez tranquille, je vous montrerai ce que peut Muggelyn quand il y va de si grands intérêts.

— J'ai encore une demande à vous faire, et j'allais presque l'oublier. Mon fils Liévin a été séduit par Artevelde, il faut faire en sorte qu'après la chute du capitaine général, il ne reste pas suspect.

— Cela sera bien difficile, répondit le roi des ribauds; tout le monde sait que Liévin lui porte un inaltérable attachement et que son admiration pour lui n'a pas de bornes.

» LB CIU9U» nie «AND.

le capitaine général comme m emmgé, pet teui oCi l'en cm riiquer m moteenta» lui. -^ li i6vieii4n 4» ion meur quMd ArieveUe ne leie plu9. 1'«i VfiUeiition 4^ f«ire ti elerc delà ville de Gead, Ifugiel^Fll*

— Et la «M>ïftii 4'anriveE le ?

•^ U mepon» o'aal que, tPl el tea e(Qdé9> Ml le j^9 de i» vkloiNi, Toua répandîea, k greod reufon d'àlog^f, kl bmiitl que me Me Uévia e reinki d'wdigeei aervice% % t'iowr reeiioa. le ne flameede rieq de plus detoij; tf reat^ l'erraagéra de aoi-BA^me,

^ Je fimi ee que von^ dâûrez, «b^^doy^ ; itpus «^vez qee» 4e|iiiia que je voun co^ewa, je auis devenu pasaé in^Uie dana l'art de répaqdce dee bruila el dm oouveilQfu

-- Aipi Muf gelyn, bon esRCDûr peur demain \'iH Qew ep ae piéparaut à partis; je doia me tamw, k neuf beuF^ k une dernière nèunioa.

•^ A neuf taeuieat II eat d^à neuf beureik ^ demi^

— Je le sais bien, et j*espèfe qu'à mon arrivée |^ ptlm gros sera falL J'échappe ainsi aux explicationa auxquelles pourraient me forcer les ieterpella Lions de m^sske Van Steenbeke.

•—Mais vous ne savez pas non plus ce qv^i a'est f{|it ^u/^ laiéuiMent

— Mettre Calevoet s'y tn>uve et me fera rapport avuT 1^ tout. Viens à onze heures, Muggelyn, entre le moulin k eau et le pont Neuf; tu m'y trouvera^ me promenant, jci t,*y d.ojanerai tes dernières instructioeSi sur le temps et ^ ]\^\^ qu iX faudra itgir, et te dirai ai Von, a changé quelque Gtv>j)e ^ plan que je t'ai communiqué. Je te remettrai au9$i T^rgept. Au ravoir!

Ui cbefdoyei^ quitta lu ^c|fe)o<^ et remonta te I^P^rer (i);

L9 n^^^N mfi %^vf, as

gna d'uQ pas discret le pont des Frères-Mineuirs, puljs \^ i«u<^ dqst qjiappetjpr^^ qn nm pfpfer^ hwqjfiiiQe i^ tp^^ajt ^mk^^ et imipobilft aeyanl ur^ por^çi. {^q cb^fr4JlAy4^ W?cha 4eç^ il

— Pélw^nQe aveq TflidQ fle Çli^ !

A oe^ mots, te TOMet gardieii mtri?duisjt im§ clef dfio^ lu porte e\ \?L\m pénétrer le chf^^flQyfjn à J ■i^l^çi^up.

Cette ipajspa deyfjU ne pas 4fr^ inQôHç^p§ ^ Gérqrd ï}^nis, car U traversai i^ans Jiésiter m ot)|Scur çorr^l^r, JM^qvHi 4f(PA une petite Qoyr; là, il changea ()et dirQC^JQq et fir«pp9 ub

p^u plus loin, à gauche, à m^ sort^ cj'^rrière-lpgi^ 4q&i )& porte s'ouvrit sur-le-champ.

Une vingtqinQ 4'hoaupes s'y tfouvaie^f^t Q^§is m\mx d'uiîQ table ()ans ui^e vastp pièice, UoQ seulç l^rApe 4^Qendait 4tt plafond, et sa pâle lupur p'^ût pas permis i^ p^ono^itr^ 1^ personnes présentes si le feu qui {IfimbQyQit d^ns la iarg^ cheminée n'eut illuminé d'une foug^ el étrapge lu^wp 1% chambre et tout cç qui s'y trouvait.

Au moment où le chef-doyen entça, la délibérii.tiQii p«^^ raissait être déjà close; car un grand nombre d'^^jstan^ témoignèrent une impatience mêlée 4e reprpohes m vQyant apparaître mailre Dienis. Ses amis se levèrent ^its Vincent iu4 serrer la mai», tandis que messire Yaa Steeqhake e^ ge$ p^^ tisans, comme irritée contre lui, sp bpi^ftèiçeftt ^ \\^\ at^fes^ep d'une voix brève et ^he le salut d'q^g ô«

— Qu'est-ce que celçi, me$firtre§? ^'éqria^ Ifi qbçf-doy§«i^vec un élpnn^ment simulé; déj^ ^Qu» iei? ]St n^ (iui wqy«ja êtrfi le premier l

-7T II est près de dix heures! pemiirqua m^Q^sire V^n Steex^ bpke d'un ton demi-paiUeup.

— Ser^it-^ vrai? ditDieui^. Je me %m trompé 9UP l'heure t

Kh bkûf l'alhire refta-t^Ue décidée pour demain? Cfliacun lert-Ml à ion poêle et risquera-l-il sa vie pour la liberté et cour la patrie?

*- n nous est impossible de répéter tout ce qui a été dit ici, dit messire Yen Steenbdœ : chacun de nous a à se préparer/ pour demain et à avertir aujourd'hui encore quelques amif dévoués. Permettez-moi donc, messires, de communiquer eo peu de mots au chef-doyen les résolutions qui viennent d'être prises. Demain, à dix heures, s'ouvre à l'hôtel de ville la réunion solennelle des échevins. D'après les avis reçus, Artevelde doit, au commencement de la séance, proposer une loi extrêmement sévère sur les émeutes, les querelles, les blessures et les meurtres. Je saisirai cette occasion pour l'accuser devant le conseil des échevins de violence, de violation du droit et de despotisme, et je le ferai en termes qui forceront bien le rusé capitaine général à se mettre en colère, tout prudent qu'il est sans aucun doute. Il m'attaquera et m'accusera moi-même, parce qu'il sait que je combats sa détestable politique et que je veux voir notre légitime souverain rétabli dans son autorité. Au moment donc où il me reprochera des choses qu'il n'a pas le droit d'imputer à un cchevin de la commune, je me lèverai, quitterai rhôtel de ville et crierai à haute voix qu'on porte atteinte à l'autorité des échevins et qu'on fait violence aux magistrats. Nos gens qui se trouveront en bas, selon les dispositions que nous venons de prendre tout à l'heure, crieront vengeance de toutes leurs forces; la plus grande partie de nos hommes qui, sur ces entrefaites, chercheront à soulever le peuple sur le marché du Vendredi, accourront au bruit: nous nous emparons de l'hôtel de ville, arrêtons le capitaine général et les échevins mal disposés en notre faveur, et nous tenons ë l'instant même, en prétfence du peuple, une cour de hislice dans laquelle nous condamnons à mort tous les trai-

très au pays et tous les tyrans. Le comte revient iromédialement et, avec son approbation, nous donnons à la commune Forganisation qui lui convient. Voilà, en termes sommaires, tout le pian que, d'ailleurs, sauf quelques changements, vous connaissez depuis trois jours.

— Et puis-je enfin savoir de quelle force nous pouvons disposer avec certitude, messire Van Steenbeke ? demanda Denis.

— Elle s'élève en tout à quatre cents hommes environ, d'après les données de chacun de nous. Ce n'est pas beaucoup; mais nous comptons sur le peuple, qui s'élancera sur nos traces dès que l'impulsion sera donnée. Ah! j'oubliais que ce brave compagnon nous a offert l'aide d'une trentaine de membres de la confrérie de Saint-Georges.

Par ces derniers mots, messire Van Steenbeke désignait un jeune homme qui se trouvait à côté de lui et que le chefdoyen ne connaissait que pour l'avoir vu de temps en temps au jardin Saint-Georges parmi les tireurs. Il lui déplutqu'on eût si légèrement introduit un nouveau venu dans une assemblée secrète et de cette importance. Messire Van Steenbeke, qui lut cette impression sur son visage, haussa les épaules en disant:

— Maître Calevoet l'a introduit et nous répond de sa loyauté. Il a, d'ailleurs, prêté le serment avec une courageuse résolution.

— Oh 1 je suis tranquille sur le compte de notre jeune compagnon, répondit Denis; la parole de mon ami Calevoet n'était pas nécessaire pour prévenir en moi tout soupçon ; je vols aussi à l'éclair de son regard qu'il sera un défenseur dévoué de la vraie liberté.

Ces paroles parurent déplaire à messire Van Steenbeke; elles avaient pour lui un sens menaçant; cependant il leiguit de ne pas avoir compris :

S6 Ll TftIBUll Dl QkfHh.

^ Mais vous» maître Denis, dll- il, qui noua avei piomla un secours si important, combien d'hommes fournissez- voua à la bonne cause ?

«- J'apporte cent cinquante hommes, messires, sans compter ceux que mes émissaires ont encore pu trouver cet aprèsdîner.

Ce nombre dut paraître considérable aux conjurés, car une expression de joyeuse surprise se peignit sur leur visage; quelques-uns vinrent même serrer la main du chef-doyen. Celui-ci poursuivit :

^ Ce n'est pas tout, messires ; mon fils Liévin amènera du Nieuwland cinquante hommes courageux.

» Votre fils? votre fils? s'écrièrent toutes les voix avee l'accent de Tincrédulité.

Le jeune confîrère de Saint^veorges sourit avec satisflBKStion, comme si cette communication avait pour lui une signification particulière.

— Je sais pourquoi cette nouvelle vous surprend, messires, reprit Gérard Denis avec une franchise a(TecU'^: mais ne se* rait-il pas possible que mon fils n*eùt jamais eessô de rendre h la cause de son pays des services inconnus et denieurt'S sans récompense? Il y a des sacrifices qui sont lollemonl audessus des forces de l'homme, que Ton n'y peut croire facilement. Doutez de la vérité de uies paroles si vous le voulez ; mais j'espère bien que, demain, vous entendrez parler des exploits de la troupe du Nieuwland.

— Mettons fin à celle réunion, dit messire Vnn Sleenbekc. Je vous rappelle, messires, que nous avons juré solennellement de sacrifier notre sang et uotre fortune pour délivrer notre patrie de l'oppression, et, quoi qu'il pût nous arriver, dût même notre télé rouler sur Técharaud, de ne jamais révéler le nom de nos compagnons. Quiconque le ferait donnerait par là à chacua des survivants le droit léj^ilime de lui Ater

LB TJilBUN OB 6AND<. 27

la vie par la force ou par la cuse. Allons, ne tardons pas da-> vantage, il se fait tard.

On était convenu que les conjurés ne pouvaient quitter la maison en même temps; à de courts intervalles, il en sortait un isolément, ou tout au i^us deux à la fois.

Gérard Denis dit quelques mots à voix basse à Toreille de certains de ses partisans; après quoi, il disparut dans la cour avec Galevoet. Ils se succédèrent ainsi, jusqu'à ee qu'enfin le jeune confrère de Saint-Georges qui, par unipentiment de déférence, était demeuré le dernier, s'enveloppât à son tour de son manteau, prit son chaperon et, plongé dans une profonde préoccupation, s'acheminât à travers les rues désertes vers sa demeure, située sur le haut Escaut. Quand il eut dépassé la montagne de la Calandre, et comme il approchait de la rue du Haut Escaut, il rejoignit, grâce à sa marche rapide, quelqu'un qui marchait devant lui. A son allure, il erut reconnaître dans les ténèbres ce promeneur aiUardé, et dit d-'un ton mystérieux :

— EsL-ce loi, Liévin?

Le personnage interpellé s'arrêta, se retourna et demanda avec défiance :

— Qui èles- vous, vous qui m'appelez?

— Ne. connais- tu donc plus Jean Sporrelinck, ton confrère de Saint- Georges?

— Ahl sans doute, je te connais: commeat vas-tu, ami Jean ?

Le compagnon l'attira contre la muraille du stem des Rasseghem, et dit d'une voix étouffée :

— Tu viens sans doute de chez le capitaine génoial,* il ne soupçonne rien de notre affaire de demain?

— Je n'en sais rien, répondit machinalement Liévin, sans soupçonner son ami de mauvais desseins.

— Quel poste dois-tu occuper avec tes hommes^ Liévin ?

Hends-toi à la Haute-Porte; moi, je me placerai dans la ruelle de la Serge : de cette façon nous pourrons nous venir en aide Tun à Tautre si la lutte devenait trop chaude; et, de là, nous pourrons le mieux voir quand messire Van Stepnbeke donnera le signal de la révolte. Viens un peu avant dix heures; nous sommes les plus jeunes, et nous pouvons nous montrer les premiers. La partie ne s'engagera cependant pas avant onze heures; car l'accusation peut durer assez longtemps.

Liévin ne comprenait rien à ces paroles de Jean Sporrelinck, et, comme hébété, il écoutait sans comprendre.

— T'aurait-on assigné un autre endroit? demanda l'autre.

— Mais je ne sais ce que tu veux dire! dit Liévin stupéfait. Une lutte, une révolte, demain à dix heures, à la Haute-Porte?

— Il est inutile de feindre avec moi, Liévin.

— Je ne sais rien, répondit le jeune Denis.

•» Allons, allons, on sait assez que tu es d'un caractère prudent et réservé, Liévin; mais ce n'est pas une raison pour refuser d'échanger avec un ami un petit mot sur l'affaire en question. Personne ne peut nous entendre ici, et puis nous parlons assez bas.

— Que pourrais-je te dire, Jean ? Je ne te comprends pas.

— Allons donc I comme si ton père lui-même ne m'avait pas dit que tu amènerais cinquante braves compagnons du Nieuwland I

— Tu me confonds I Sur ma parole, je suis parfaitement ignorant de l'affaire dont tu parles; explique-moi donc un peu mieux ce dont il est question. Peut-être m'en souviendrai-je.

— Par saint Macairel s'écria Jean avec une colère concentrée, veux-lu te moquer de moi ? Le moment est mal choisi. Tu as peut-être raison de te taire; lu te méfies de

moi. C'est bien, nous verrons demain lequel des deux se comportera le plus bravement... Bonne nuit I

Liévin resta plus d'un quart d'heure encore muet, immobile, appuyé contre la muraille du steen des Rasseghem, el réfléch'ssant à ce que lui avait dit Jean Sporrelinck. A mesure qu'il pénétrait davantage le sens des paroles de son ami, une pâleur mortelle s'étendait sur son visage, et de grosses gouttes de sueur venaient mouiller son front.

On allait tenler une sanglante insurrection! Contre qui? Contre Arlevelde? Son père avait dit que lui, Liévin, avait promis d'amener cinquante hommes pour aider à chasser le Sage Homme, à l'assassiner peut-être. Etait-ce une calomnie ou une plaisanterie de Jean Sporrelinck?

Quelques mots que Liévin se souvenait d'avoir entendus de la bouche de son père vinrent tout à coup frapper son esprit : il poussa un cri à demi étouffé dans sa poitrine; il traversa rapidement la montagne de la Calandre et la rue des Foulons, et vint frapper, dans la rue des Champs, à la porte d'une maison d'assez grande apparence.

— Le capitaine de Saint-Nicolas est-il chez lui ? demanda Liévin.

— Eh ! ami Liévin, cria-t-on d'en haut, est-il arrivé un malheur pour que vous veniez si tard frapper à ma porte?

— Maiire Ghelnoot, maître Ghelnoot) dit Liévin d'une voix étoulTée par Tanxiété, vite, ouvrez 1 J'ai à vous communiquer d'importantes nouvelles.

La porte s'ouvrit, et Liévin entra dans la demeure de maître Ghelnoot,

La façade de l'ancien hôtel de ville, qu'on apfmlait aton la maison des échevlns de la Heure et de la Gefieele, donnait sur la rue Haute-Porte. C'était un steen irès-vastc, avec une tour en saillie de chaque càU), et dans lequel on entrait par une porte assez basse, dont le seuil no dépassait pas le niveau delà rue. D'ailleurs, la maison des «'chevins ne se distinguait des steen des familles nobles que par sa grandeur. A quelques pas de là, le côlèbre beiïroi de Gand dressait vers le ciel sa lourde masse et dominait la ville entière, comme un g('nnt toujours en éveil. Les formes nidC'S et grossières de cet important rdiflce, dont les babilants des libres communes pouvaient scîuls annpnTHire la destina lion, (Hnicnt étranges cl bizarres. Une énorme tour carne à laquelle ne se rattachait aucun bâtiment, s'élevait, droile comme une flèche, du sol vers le ciel ; on n'avait ménagé dans ses murs, durs comme le rofiher, que quelques étroite»» fenêtrcîs et (;â et li) une meurtrière, tandis que la porte d'entrée, par son exi- /•.:ïlé, faisait présumer que ce colosse de pierre ne servait pas do demeure habituelle aux lionimos. A l'intérieur se trouvait une place couverte d'un(; voûte épaisse qu'on nommait le Secret et où reposaient, (huis mw. caissrî de fer, les titres et documents qui consaeraient les lilxTlés et les privilèges de la ville. La porte de ce réduit, de même que la caisse, se fermait au moyen de trois clefs dont les doyens des tis-

LE TRIBUN Ï)S GAITD. M

sérands, dés foulons et des petite métiers avaient chacun une, de sorte qu'on ne pouvait Jamais visiter les titres des libertés de la commune, sans leur présence simultanée.

Quiconque osait pénétrer, sans mission de la commune, dans ce sanctuaire de la liberté gantoise, ledoyenquiy lais^ sait illégalement entrer, êtàtt éondatUné h ihort sans gràcè ni pitié (1).

Sous le toit de la tour était suspendu le redoutable tloland ou la cloche d^alarme, auprès de laquelle on veillait nuit ei jour. Ses sons puissants, quand elle annonçait que la liberté ou l'indépendance de la commune étaient menacées, faisaient )»rendre les armes à tous les poorters en éinoi: ils couraient alors au marché du Vendredi, pour se ranger sous la ban* nière de leur métier.

Au sommet de la tour, veillaient les sonbeursjdé trompe de la ville, qui observaient de tous côtés la campagne pouir découvrir si des bandes iarmées ne s'approchaient pas de là ville.

Chaque libre commune possédait une tour pareille, nbnseulement pour servir à la conservation de ses privilèges, mais en même temps comme un monument commémoratff de son émancipation et comme un témoignage de son indé^ pendance. S'il y avait peu de villes qui pussent montrer un beffroi aussi grand et auèsi imposant que celui de Gand, il n'y en avait aucune non phis qui pût rivaliser, pour les liberfe tés, la puissance et la richesse, avec la métropole de lia Flandre.

Le lendemain de la dernière réunion des conjurés, lottg-

(4) Le 28 août 4539, Liéyin Pien, échevin de Tannée précédente, tôt mis Il mort, après d'horribles tortures, pour aroir donné accès au secret du bef Iroi. (Voir Meieager des sciences hiêtwiques, Gaod, année 4839, Ut. U, oii Von trouvera, p. 34 et suir., une description complète du beffroi, et trois dessins de ce monument câèbré.

93 Ll TRIBUN DB GAND.

temps avant l'heure fixée, de pe/ts groupes de gens des métiers statiounaient déjà près du beffroi et plus loin, sur le marché au beurre, dans la direction de la maison des échevins. L'aflluence du peuple augmentait d'heure en heure; ▼ers neuf .heures et demie, la rue Haute-Porte, la rue Saint- Jean et la ruelle du Puits se remplirent de poorten de toute condition et de tout âge.

Le roi des ribauds allait et venait avec une dizaine de ses hommes, et se tenait de préférence du côté de la rue du Bas- Poldre, où Pierre Taggelinck, indifférent en apparence, était appuyé à Tangle du Sablon.

On lisait sur tous les visages que chacun prévoyait un grave événement, bien que très-peu pussent soupçonner la véritable cause de ce concours de peuple. Il est vrai que l'annonce de la proposition qu'allait faire Artevelde au sujet des attroupements, des émeutes, des querelles et des meurtres avait jeté une certaine fermentation parmi le peuple; en premier lieu, parce que les gens des métiers qui passaient des jours entiers dans les tavernes à boire et à jouer, craignaient d'être punis sévèrement pour la moindre altercation; en second lieu, parce que des instigateurs avaient faire croire à une grande partie des habitants que cette loi nouvelle et trèsdure portait atteinte à la liberté des poorters et n'avait d'autre but que de donner à Artevelde une puissance illimitée, qui lui permit de frapper quiconque lui déplairait. Cependant de tels motifs n'étaient pas assez graves par eux-mêmes pour faire penser que le peuple s'était réuni dans le dessein de s'insurger. Une autre circonstance faisait redouter à une partie ûes poorters des scènes violentes et désastreuses.

L'étrange attiiude des gens de métiers qtji — réunis silencieusement en petits groupes — interrogeaient mystérieusement les rues avoisinantes et s'éloignaient les uns des autres, sans dire un mot, dès qu'une personne inconnue ve-

LB TRIBUN DB aAND. 33

riait se mêler à eux; la vue de la poignée d'une dague ou du manche d'un couteau qui parfois brillaient sous un manteau; les regards obliques que les passants échangeaient entre eux, tout cela jetait quelque soupçon dans Tesprit des spectateurs, et plus d'un citoyen paisible quittait la place pour regagner sa demeure. D'autres allaient d'un groupe à un autre pour obtenir ou surprendre une explication; mais, sauf quelques accusations contre Artevelde, ils ne pouvaient rien apprendre.

Sur ces entrefaites, l'heure de la réunion approchait; déjà plus de la moitié des échevins étaient entres à l'hôtel de ville, et les autres arrivaient successivement par toutes les rues.

Les conjurés se réjouissaient intérieurement, dans la certitude que leur projet n'avait pas été trahi, puisque, à l'exception des ribauds et des seize hommes du capitaine de Saint-Jacques, aucune force armée ne se montrait.

On avait bien appris que maître Ghelnoot Van Lens avait convoqué, en toute hàie, quelques hommes de sa paroisse pour ce jour-là; mais on n'y pouvait voir d'autre but que celui de former une petite garde pour maintenir l'ordre, garde qu'on n'eût pas négligé d'organiser dans toute autre circonstance semblable. D'ailleurs, c'était le tour de service des gens de Saint-Nicolas, et rien n'était plus naturel que d'en voir paraître un petit nombre pour veiller au repos public.

Gérard Denis avait déjà parcouru d'un pas rapide toutes les rues voisinos, pour calculer jusqu'à quel point il pouvait compter sur le concours promis par les conjurés. Comme il trouva partout une foule considérable, et qu'il n'était pas rare qu'une accusation lancée à haute voix contre Artevelde vint fiapper son oreille, il se crut presque certain de la victoire, et reprit de nouveau sa i)romonndo, w.Y'?^, vo'io fois,

34 LE TQIBUfr Dl GAND.

le visage oufert et tout souriant, serrant la main à tout IfiP monde et semant autour de lui des paroles ambiguës contre le capitaine général.

Quand il se fut ainsi montré dans chaque groupe populaire, il descendit la rue du Bas-Poidre, puis alla à quelque distance de Thôtel de ville se promener seul dans un endroit désert, en attendant le moment où il devait paraître.

Depuis un quart d'heure, tous les yeux étaient tournés avec une sorte de curiosité inquiète du côté du belTroi, par où devait venir le capitaine général. Tandis que les conjurés s'étonnaient qu'il tardât si longtemps et commençaient à craindre que leur victime ne pût leur échapper, Artevelde parut avec les vingt-deux hommes de la paroisse Saint- Jean dont il était capitaine, et qui, en cette qualité, ne le quittaient jamais dans les cérémonies publiques. A son arrivée, on entendit circuler d'une manière confuse, dans certaines parties de la foule, un murmure de haine; mais, sur les points où passait le capitaine générai, ses ennemis les plus ardents se rejetaient silencieusement en arrière, afin de ne pas devoir saluer le héros dont la renommée et l'autorité les contraignaient encore au respect. Les autres poorters i'inclinaient respectueusement devant lui et lui ouvraient un large passage.

Le capitaine général n'eut pas sitôt disparu sous la porte de la maison des échevins, que les conjurés, délivrés d'une apparition qui les frappait de crainte, reparurent sur le marché et commencèrent à faire entendre plus haut et en fermes plus intelligibles qu'ils avaient rintentlon de s'opposer par la violence à l'adoption de la proposition d' Artevelde. Pleins de confiance dans le succès de leur entreprise, ils étaient occupés à exciter le peuple, lorsque tout à coup maître Ghelnoot Van Lens, le capitaine de Saint-Nicolas, apparut sous le beiTroi avec plus de deux cents gens des mé-

CB TRIBVN D8 OAlld. i^5

• tiers Hnnés, traversa le môrché laù beurre bt vint écmipèlr lliôtd de vilie, de façon à ce que piMrsminè n'en pût plus approcher.

Assurément ce^ troupe n'eût pas suffi k empêcher une insurrection, si cdle-ci eût été vraiment dans la pensée dû peuple. Cependant l'arrivée des hommes de Saint-Nicolas parut tellement saisir les conjurés, qu'ils se regardèrent entre eux avec inquiétude, et que plusieurs môme, perdant peu à peu courage, quittèrent le voisinage de l'hôtel de ville. Ce n'étaient pas précisément les deux cents hommes qui les faisaient craindre pour le succès de leur entreprise; c'était GhelnootVan Lens, l'intrépide capitaine, qui, souriant ironiquement, fixait les yeux sur les mécontents comme s'il connaissait leurs projets; — Ghelnoot, dont l'héroïsme inspirait à ses hommes un aveugle dévouement, et qui, sans doute, avait choisi les plus braves d'entre eux; — oui, c'était Ghelnoot dont le fier regard leur faisait baisser les yeUx et Usdt ôtait le courage nécessaire pour tenter l'entreprise.

Il était temps que quelqu'un vlht, par une démonstration audacieuse, leur donner un ûo^uveau courage, sinon l'émeute échouait certainement. En ce moment messire Yéh Steenbeke, la physionomie triomphante, parut sur lé marché au beurre. Avant d'entrer dans la maison des échevin^, il s'approcha des divers groupes de conjurés et se plaignit, d'une voix irritée, de la violence faite à la loi et au peuple en faisant délibérer ainsi le conseil soûfi la pression de la force armée. Il laissa assez entendre qu'il allait demander compte de ce chef à la réunion des échevlns, et annonça même que, dans une heure, il donnerait le signal de la délivranèe de la commune.

I' .Au moment où, sur le marché au beurre, il avait parlé en ce sens au milieu d'un des rassemblements les plus considérâbles, tin compagn(Hi teinturier s'approcha rapidement de

S6 LB TBlBUlf DB GABD.

Gbebioot Van Leas et lui rapporta ce qu'il veuait d'entendre de la iNNicbe de messire Van Steenbeke, en ajoutant qu'il quittait la place pour aller prendre son arme et réunir ses amis pour la défense du capitaine général. Ghelnoot envoya on de ses dizainiers à la maison des échevins; pour faire part è Artevekie de ce dont Liévin Comyn venait de lui donner avis.

Lorsque messire Van Steenbeke crut avoir suffisamment préparé les esprits à Tinsurreclion, il se rendit à son tour à la maison des échevins et entra dans l'assemblée- au moment où le premier échevin, Macs Van Vaemewyck, achevait la lecture de la proposition du capitaine généraL

Les treize échevins de la Keure et les treize échevins de la QedeeJe étaient tous présents et assis autour d'une longue table. Deux clercs de la ville» maître Augustin et Jean Van Loven, étaient placés de chaque côté du premier échevin, prêts à consigner par écrit les pâncipaux incidents de la déUbéraion.

Après la lecture de la proposition, une certaine agitation se manifesta parmi les membres de l'assemblée. Tandis qu'un grand nombre se montraient disposés à approuver la loi nouvelle, d autres s'écriaient avec colère qu'on anéanlissait par là la liberté publique et qu'on voulait placer le pays sous la domination dun despote. Cependant celte divergence d'opinions se borna en ce moment à de simples exclamations et à des discussions isolées, mais très-vives.

Après quelques instants, Artevelde se leva de son siège : un profond silence se fit, et tous les membres de l'assemblée tournèrent les yeux vers lui. Il dit d'un ton calme et posé :

— Mcssires échevins, c'est avec regret que je me vois contraint de vous proposer une loi qui, au moins en apparence, est une restriction de la liberté sans limites que nous avons conquise au prix de notre sang. Peut-être quelques-

uns d'entre vous déploreront-ils avec moi la nécessité de cette loi ; mais je les prie de vouloir bien prendre en considération que, dans les temps de danger, il faut mettre audessus de tout le salut de la patrie, et qu*on ne doit pas se laisser arrêter par la pensée que, pour obtenir ce résultat, chaque citoyen doit abdiquer une partie de son droit individuel.

— De quel danger parlez-vous donc? s'écria Guillaume Dejonckere, un léliard, avec l'intention visible d'interrompre le capitaine général.

Celui-ci poursuivit sans prendre garde à l'apostrophe : — Rien, messires, n'est plus dangereux pour la liberté que l'exercice de la liberté même, quand celle-ci n'est pas réglée par des lois qui puissent en prévenir les abus. Je ne vous demande pas le pouvoir d'empêcher chaque citoyen de faire ce qu'il veut et comme il le veut, selon son propre intérêt et d'après son bon plaisir, aussi longtemps que les actes qu'il pose ne sont préjudiciables ni à la commune ni au pays; ce que je vous propose, ce n'est pas la restriction de la pleine liberté de faire ce qui est bon et avantageux; c'est la répression de la hberlé de faire le mal et de pousser à sa ruine la commune et le pays de Flandre. On me demande de quel danger je parle ? Si maître Dejonckere a pour but de m'engager à exprimer plus clairement ce que tout le monde sait et voit de ses propres yeux, je suis prêt à le satisfaire. — Nous avons lutté avec un héroïque courage et n'avons reculé devant aucun sacrifice pour secouer la domination tyrannique de la France. Aussi longtemps qu'a duré cette glorieuse lutte, tous nous étions animés d'un même désir : émancipation du pays, réveil de l'industrie et du commerce, liberté pour chaque citoyen d'après les privilèges et les us de sa commune! Mais il semble que les peuples, après un énergique déploiement de forces couionné

9B tÈ ^ÈIBtJlf bfe iSAllA.

par une victoire complète, ont hftte ide rttitter lèil¥ prOpè ouvrage oa du moins de le laisser tomber en raines par ull manque fttai de résolution. Cette période de transition, mes frères, est plus dangereuse que la lutte même, perce qu'dle trouve les plus braves sans force contre les attaques de l'ennemi. C'est donc è ceux auxquels est confié le soin de conserver les fruits, du triomphe, qu'il importe de montrer qu'eux! du moins continuent de veiller, et qu'ils ont assez d'énergie pour frapper le mal, même lorsqu'il s'abrite sous le manteau de la légalité.

» Ce sont là les raisons qu'allègue un tyran ! s'écria de nouveau Guillaume Dejonckere. C'était bien la peine de verser tant de sang pour jouir de moins de liberté que sous la domination de la Praftce!

-^ Je m'oppose à une semblable façon de délibérer comme à une violence illégale, dit le vieux Pierre Zoctaerde, en interrompant Dejonckere furieux; le capitaine général, élu par nous-mêmes conseiller du banc des échevins, a le droit de parler sans être interrompu. Il est de notre devoir de l'écouler jusqu'au bout.

— C'est vrai, remarqua le premier échevin; je prie maître Dejonckere de cesser ses interruptions. S'il désire parler, qu'il ne le fasse pas avant que le capitaine général ait complètement exposé et expliqué sa proposition. I

— Voyez, messires, reprit Arteveide d'un ton toujours; aussi calme, voyez ce qui se passe en Flandre. Les partisans de la France sèment l'argent à pleines mains dans les communes, pour soulever le peuple contre l'alliance avec l'Angleterre, contre cette alliance à laquelle nous sommes redevables de la richesse et de la puissance de la Flandre ! Et, parce que ces partisans sont membres d'une commune flamande, nous devons rester inaclifs, souffrir qu'on abuse ainsi l ooinion publique, et voir, les bras croisés, préparer une

révolution au t)^t do Tétiraiigier f Nbus devons voir avec IndifTérencese préparer la perte et l'asservissement de notre patrie, parce que les bis doniient à tout citoyen la liberté de faire et de dire ee ^ui lui plaît, dussî longtemps qu'il ne prend pas ouvertement les armes contre la commune? En temps ordinaire, messires, ie plein usage de cette liberté peut être, sinon sans danger, du moins eonciiiable avec le maintien de la paix publique et du bien-être du pays; mais, à une époque de corruption comme celle où nov& vivons, les droits du peuple deviennent une arUae formidable dans les mains des ennemis de ces droits mêmes; quand il s'agit du salut ou de la perte de la patrie, les magistrats doivent avoir assez d'énergie pour rappeler chacun à son devoir et réprimer les tentatives des mauvais citoyens, dussent-ils par là s'attirer la haine d'une partie de la population. — Je comprends que certains d'entre vous reculeront devant un acte qu'ils considèrent comme une violence, parce qu'ils ne sont pas pénétrés ^e cette vérité, que fe nécessité est une loi de fer qui suspend toutes les autres lois. A ceux-là je dis : Voyez, dans toute la Flandre, on attise le feu de la révolte; toutes les communes sottt livrées au trouble et à l'agitation; on prépare ouvertement un soulèvement général contre les grandes villes, sous prétexte de détruire les privilèges sur la tisseranderie; mais, en réalité, on a en vue de nous livrer, sans force et impuissants, comme une proie, à l'ambition de la France. Partout on sème la haine et la discorde; il ne se passe pas une semaine que cinquante meurtres ne soient commis sûr le sol de la Flandre, à l'occasion de querelles sur l'état du pays ; les communes courent aux armes et engagent entre elles des luttes sanglantes. Partout on méconnaît l'autorité et les lois; toute la Flandre semble se dissoudre pour préparer l'avènement infaillible d'un conquérant, et un nouvel asservissement de la patne. Rien»

40 LE TBIBUN DB OAND*

selon moi, ne peut sauver encore la Flandre que l'adoption le la loi que je vous propose. Elle me donne, comme exécuteur de vos ordres, le pouvoir de faire arrêter ceux qui conseillent ouvertement une révolution en Flandre, et qui répandent Targent à profusion, pour gagner les dernières classes du peuple à la cause de l'insurrection; elle établit, de plus, des peines sévères contre les émeutes, les soulèvements, les querelles et les meurtres. Loin de moi Tintenlion de vous imposer cette loi; je vous prie, au contraire, de la discuter mûrement; et, s'il arrivait que vous crussiez devoir la rejeter, je vous en conjure, par Tamour que vous portez è la patrie, efforcez-vous de trouver d*aulres moyens de réprimer Tana: thie qui éclate de toutes parts et d'empêcher 13S partisans da la France de continuer sans obstacle leurs attaques contre Tordre de choses établi ! Je vous le dis avec une pleine conviction, messires, si en ce moment votre âme ne sait pas s'élever au-dessus de l'opinion vulgaire de la multitude, la Flandre est perdue ) La France regagne sur nous cette domination qui nous tue, l'industrie péril de nouveau et la famine suit infailliblement; car la première conséquence de notre soumission à la France sera la prohibition de la laine anglaise. Mon cœur me crie que vous sauverez la Flandre par l'adoption d'une loi qu'on ne doit considérer que comme transitoire, puisqu'il sera libre au conseil des échevins de l'abroger dès que le péril sera conjuré, dùt-elle ne rester exécutoire que quinze jours. C'est un essai, un essai énergique, il est vrai I mais vous, qui avez si vaillamment combattu l'eniicmi alors que ses forces semblaient devoir nous écraser, reculerez-vous maintenant devant une mesure nécessaire, parce que vous craignez qu'une partie du peuple ne la désapprouve? Ah! messires, il est grand, le héros qui ose engager une lutte dans laquelle il n'y a d'autre gloire à conquérir que la couvicliun d'avoir fait sou

devoir, et d'avoir, dans Tintérêt du salut de son pays, accepté jusqu'à la haine de ses frères pour seule récompense. Vous avez été mes compagnons de lutte et mes amis contre les eanefflis du dehors; je suis assuré, messires, que vous me seconderez aussi courageusement dans la lutte contre les ennemis plus dangereux du dedans, lutte que j'engage pour la défense et la conservation de notre Flandre bienaimée. Je prie Dieu d'éclairer votre esprit en ce moment solennel !

A peine Artevelde avait-il terminé son allocution, que messire Van Steenbeke se leva vivement et dit d'une voix aigrie par la colère :

— Messires, je m'étonne, — et cela fait saigner mon cœur, — de voir que les magistrats de Gand puissent entendre une semblable proposition sans la rejeter à l'instant même avecv une indignation unanime, que dis-je? avec une réprobation sans bornes ! Comment! il ne suffit pas que, depuis huit mois, le peuple flamand soit courbé sous le bon plaisir du capitaine général? il ne suffit pas qu'un tyran foule aux pieds toutes les lois pour avantager ses favoris et pour frapper ceux qui osent se plaindre de l'oppression qui pèse sur eux ? Non, il faut que nous devenions ses complices! il faut que nous livrions entre ses mains la liberté du peuple, notre propre liberté, afin qu'il puisse traiter à son gré tout le pays et écraser sans obstacle quiconque possède encore assez d'amour de la patrie et de fierté civique pour se soulever contre cet odieux despotisme ! Quel aveuglement nous a frappés, messires, pour que nous ne voyions pas l'abîme auquel nous conduit une telle marche politique, pour que tout sentiment de dignité nous soit devenu étranger et que nous nous laissions guider par la crainte, comme d'ignorants enfants? Ne voyez- vous donc pas que l'on n'a recours à tous ces moyens violents que pour maintenir une influence que le peuple hait

43 Lt T1IB01I Dl OAND.

et méprise, — pour maintenir une autorité illégitime? ne Toyez-vou8 pas que la patrie est saeriftée au profit d'unevile Ambition (l)T

Dès le début, un murmure toujours grandissant aTail accompagné les étranges paroles de messire Van Steenbeke; en ce moment, il fut interrompu tout à coup par les cris d^ndignation d*une partie des échevins, se disant qu'un tel langage était un outrage à l'assemblée et ne pouvait être toléré davantage. D'autres s'écriaient, au contraire, que tout échevin jouissait de la Kberté de dire ce qu'il voulait et ecHume il le voulait, et que les partisans de la loi proposée faisaient évidemment violence à leurs adversaires. Messire Van Steenbeke pouvait à peine se contenir de rage; il s'efforça à plusieurs fois de reprendre la parole; mais des cris oon« tinnels étouflèrent sa voix, jusqu'à ce qu'Artevelde se levftl ékifln et dit :

— Je vous en prie, messires, laissez messire Van Steoihfke poursuivre ses accusations contre moi. n a sur ce point un droit légitime qu'on ne peut lui enlever. Je nourris, d'ailleurs, l'espoir que de ses paroles mêmes ressortira avec une incontestable évidence la nécessité de trouver promptement un moyen de sauver la Flandre du péril qu'elle court.

—Il ressortira de mes paroles, s'écria messire Van Steenbeke, que vous êtes un ambitieux et inique tyran 1 Ah! vous feignez de rester calme devant mes accusations ; vous espé-^^ rez que lepeuple, aveuglé par le bonheur qui vous a favorisé.' jusqu'ici, n'osera pas encore briser ses chaînes, et que longtemps vous le retiendrez courbé sous vos pieds ? Erreur t quel l'on accepte votre loi de servitude, et, dès demain vous verrez

(I) « Eientôt, il y eut k Gand «n bomme poissant qui ost publi<iaeiiieiit raccuter de trahison : c'était Jean Van Steenbeke, lequel a^ait eu soin de sa ménafer de nombreux partisans. » (Edw. Lb Glat, Histoire de* comteê dc Pkmdre, t. 11, p. 4<l.)

le féu de h révolte éclater {mr toute la Flandre; dès demaiti> le peuple vous demandera compte de sa liberté anéantie...

— Vaines paroles que tout cela î s'écria avec impatience un echevin. Si messire Van Steenbeke veut accuser Ife capitaine général, quH s'appuie sur des fliits.

— On demande des faits? poursuivit mèssirë Van Steeûbeke. Comme si chaque Flamand lie les connaissait pas et n'en demandait pas vengeance depuis longtemps! Eh bien, je dis que, si la Flandre est déchirée par lés hâinésët les assentiments, si chacun y est mécontent, si Tanarchie et rémeute y régnent, le capitaine général, seul, est cause que la patrie court à sa perte. En se mettant au-desèus de la loi, en laissant commettre imptmément toutes sortes d'excès parieà capitaines de la Wesl-Fiandre, il a aigri tous les esprits. Eli promettant aux comilnunes du plat pays de les isbutenir contre les grandes villes, il les a encouragées è s'engager dans une sanglante insurrection; en excitant le peuple contre notre prince légitime eteii lui rendant celui^-ci odieux, H a placé la Flandre dans un état perpétuel de réVbluâoti et fà soumise à son orgueilleuse volonté. Et c'est lui, l'auteur des maux dont nous souffrons, qui nous menace de la ruine dû pays de Flandre 1 Etonnante présomption ! Il jette le pays dans l'anarchie, éveille partout un désir universel de changement, s'attire la haine et le mépris du peuple, — et, lorsqu'il voit que le sceptre de fer va lui échapper, lorsqu'il est impuissant à comprimer le feu que lui-même a attisé, alorà il ose, dans l'assemblée des échevîns de Gand, demander le sacrifice du seul bien qui nous reste, — de la dernière apparence de notre liberté! Oui, messires, il est vrai que la Flandre peut être sauvée que pat un tooyen énergique; mais on vous trompe, quand on vous indique comme telle une loi qui n'est autre chose qu'une immense aggravation du malheur public. Ce que le peuple demande, c'est d'être délivré du

44 LBTRIBUN DR OAND.

bras despotique qui pèse sur la Flandre et récrasc. Voulezvous sauver la patrie? Eh bien , brisez ses chaînes ! enlevez son autorité au capitaine génml parune décision immédiate. — Cette proposition semble vous effrayer? Vous avez peur, je le sais bien; votre tète se courbe aussi sous sa domination violente... Vous n'avez plus le courage d'oser disputer au tyran son pouvoir, vous rampez devant...

Une tempête de cris éclata ; les échevins se levèrent tous à la fois, une partie d'entre eux pour exprimer par des menaces l'indignation que leur inspiraient les insultantes paroles de Van Sleenbeke, les autres pour appuyer l'accusation portée contre Artevelde par ces exclamations : c II a raison ) C'est vrai t Nous sommes opprimés I Nous rampons! A bas le capitaine générait >

— C'est une infamie t s'écria tout à coup un ochevin en s'adressant au capitaine général; vous parlez toujoura d'amour de la patrie, et, maintenant que votre retraite peut seule la sauver, vous la sacriflcz pour garder le pouvoir. Si Tambition ne vous aveuglait pas, vous déposeriez volontairement une autorité qu'en tout cas vous perdrez. Donnez votre démission, si la derni<^re étincelle de générosité n'est pas éteinte dans votre cœur.

Un tranquille sourire fut la seule réponse du capilaino général; mais, dans ce sourire, rayonnait tant do calme d'esprit, tant de (1ère dignité et tant de mépris, qu'il porça, comme un poignard, le cœur des calomniateurs et fit étinceier dans leurs yeux le feu de la rage.

Quelques efforts que fit le premier érhcvin pour rappeler l'assemblée au calme qui convenait à ses déliixraiions, il ne réussissait pas à atteindre son but et (Init par menacer de lover sur-le-champ la séaure. Celle mesure ne plaisait ni h Van Stcenbeke ni à sesparlisans, et ils se j)laigiiircnt avec vivacité de l'illégatilé de cette façon de soustraire le capitaine

gcn Jral aux conséquences de leur accusation, et consentirent enfin à reprendre leurs places, bien que le silence fut loin d'être rétabli.

. — Mais, capitaine général, s'écria un échevin, comment pouvez-vous rester si froid devant le sanglant outrage qui nous est fait à tous ?yotre parole n'aurait-elle plus la puissance d'étoulTer de lâches et viles calomnies sous le poids de votre indignation ?

Artevelde s'avança et dit sans la moindre émotion :

— Messires, la façon dont messire Van Steenbeke parle de moi, ne m'étonne nullement. Avant de me rendre à cette réunion, je savais ce qu'il devait dire et faire aujourd'hui.. .

A ces mots, messire Van Steenbeke pâlit visiblement et ses amis s'entre-regardèrent avec anxiété. Le capitaine général poursuivit:

—A quoi servirait-il que je me défendisse contre des accusations sans fondement, devant vous, échevins de Gand, dont les ordres ont été la règle invariable de mes actes? J'ai aigri les esprits, dit-on; j'ai encouragé les communes du plat pays à s'insurger contre les grandes villes; je sacrifie l'intérêt général à la conservation de mon autorité? Je vous demande à vous, messires, quel est celui de mes actes qui n'a pas été l'exécution de vos décisions? Et, s'il est arrivé souvent que la première pensée d'un acte ou d'une résolution soit venue de moi, jamais elle ne s'est traduite en fait avant d'avoir reçu votre approbation. Parce que, sur la mission que j'en avais reçue de vous, j'ai déjoué les menées des léiiards et eu recours à la force, lorsque la loi et le danger de la patrie m'en faisaient un devoir, on dit que j'ai aigri les esprits! Ce serait ma faute que le peuple haït notre légitiuie souverain? Messires, qui s'est donné plus de peines et a couru plus de dangers que moi pour réconcilier avec ses sujets notre gracieux seigneur Louis? qui

plus que moi, l'a entouré de respect et d'amour, aussi longtemps qu'il a paru Flamand de cœur et cessé d'être Français? qui demande qu'on fasse encore chaque jour des tentatives pour Toir le comte remis en possession de sa légitime autorité, pourvu que cette réintégration n'ait pas pour conséquence notre soumission à la France ?

' —Hypocrite! s'écria de nouveau Van Steenbeke; le comte m'a déclaré dix fois que vous êtes le seul obstacle à son retour.

— A son retour, comme émissaire de la France? C'est vrai, dit Artevelde, je m'y suis opposé, et, tant que je vivrai, je serai un obstacle à ce qu'une telle humiliation s'accomplisse. — J'ai excité les petites communes contre les villes? Et pourquoi Teussé-je fait ? Mon crime consiste en ce que, recourant à un légitime emploi de la force, j'ai contraint les petites communes à respecter les privilèges des villes , mais qu'en même temps je me suis efforcé d'inspirer aux villes des sentiments de condescendance, de concorde et de générosité! Je serais un despote, un tyran ! £t une simple décision du banc des échevins de Gand peut me dépouiller de toute autorité, de toute infhience et me faire rentrer dans l'isolement de la vie privée I Une telle décision me trouverait obéissant; mes ennemis eux-mêmes le savent bien, puisqu'ils demandent ma destitution avec la pleine conviction que je subirais ma sentence avec respect et sans murmure. Mon pouvoir dépend d'un seul mot, qui peut être prononcé à toute heure, et l'on m'appelle despote et tyran t

— Vous êtes un despote, un tyran 1 s'écria maitre Dejonckere en l'interrompant; oui, nous pouvons vous déposer; mais votre gouvernement tyrannique a inspiré à la plupart une telle crainte de votre pouvoir, — et, par des faveurs et des flatteries, vous vous êtes fait dans tout le pays de Flandre tant de milliers de partisans, qu'il ne nous reste plus

qu'une apparence 4'autQrité. Çcips cela, vous seriez dès aujourd'hui dépouil^ de votre pouvoir; mais vous mettriez la Flandre à feu et à sang, n'est-ce pas ? vous puniriez les échevins de Gand de leur audace?,

— Gomment! s'écria Van Steenb^ke, vous osez vous cacher derrière le conseil des échevins de Gand ? vous nous rendez responsables de l'oppression que vous faites peser sur le peuple ? N'avez-vous pas absorbé toute autorité et ne l'avez-vous pas concentrée dans vos mains ? Vous êtes tout ici : pays, souverain, général : vous commandez, vous décidez, vous exécutez! Le moindre mot qui blesse votre orgueil n'est-il pas puni coqptme une atteinte à la Flandre ellemême ? Ne foulez-vous pas aux pieds toutes les lois? Et qui vengerait la patrie d'une telle usurpation? Personne ne le peut, sinon le peuple lui-même. Bientôt, oui, bientôt vous vous en ferez l'expérience, tyran que vous êtes !

— Il me répugne, répondit Artevelde toujours froid et calme, de répondre à des accusations auxquelles j'ali43che une si faible importance. Je laisse la calomnie retomber de tout son poids sur ceux qui, de propos délibéré, altèrent la vérité pour atteindre un but qu'ils rougissent d'avouer. Ce qui a jeté le trouble en Flandre, ce n'est assurément pas la détresse publique, car jamais il ne s'y est vu tant de richesse et de prospérité. Ce n'est pas non plus la servitude ou l'oppression; car chacun y jouit d'une liberté sans bornes, liberté si illimitée, qu'elle permet même de faire le mal et de porter ouvertement préjudice au pays. D'où vient donc cette fièvre menaçante, celte soif d'émeute et de changement, qui semble s'être emparées d'une partie de la population? Ah!

! messires, la cour de France a été forcée de reculer devant notre courage de lions; elle s'est vu arracher les fruits de trois siècles de ruse et de perfidie; çlle a vu le libre pays de Flandre se rasseoir sur de solides fondements, comme un roc

désormais inébranlable contre tous les assauts. Croyez-vous que Philippe de Valois ait subi cette humiliation sans garder l'espoir de la vengeance? croyez-vous que la chevalerie rançaise renonce à la lulte et qu'elle souffre, inactive, que h Flandre, par son glorieux exemple, appelle è la liberté tous les peuples de l'Europe ?

— Mais c'est un odieux système, s'écria un échevin, que d'attiser sans cesse la haine contre un pays qui s'est abstenu de se mêler de nos affaires et qui recherche notre amitié t On concevrait qu'on recourût à ce moyen, alors que les armes devaient décider entre les intérêts de la Flandre et ceux de la France; — mais maintenant? C'est un indigne artifice par lequel on veut faire croire qu'il est impossible au pays d'être heureux et prospère, sans certains hommes dévorés d'ambition. Si l'on espère nous tromper plus longtemps par cet épouvantail, on se méprend assurément.

— Maître de Witle croit-il vraiment que la France ait renoncé pour toujours à ses entreprises contre l'indépendance de la Flandre? reprit Artevelde. Non, non, le mode d'agression seul est changé; la politique fran(;aise apprend qu'il faut miner ce qu'on ne peut renverser par la force; et les conseillers de Philippe savent assez que la paix dissout l'union des peuples, et prépare le terrain à la corruption et aux dissensions de toute sorte. Ainsi, qu'a fait la cour de France pour nous d ''pouiller dos fruits d'une victoire chèrement achetée, pour nous affaiblir, pour nous épuiser par les haines et les discordes intestines, et, si c'était possible, pour nous forcer à accopier de nouveau le joug odieux que nouf avons si virilement secoué ? La France a ouvert ses trésors et a envoyé sur notre sol une invisible armée d'agents corrupteurs; elle a fouillé, remué toute la Flandre pour découvrir 011 la haine, la jalousie, la discorde pouvaient s'allumer, et elle y a attisé ces mauvaises passions; elle a eu recours à

la calomnie publiquement propagée, et chaque jour elle fait répandre les bruits les plus infâmes pour inquiéter et émouvoir les esprits et les préparer aune insurrection à son profit, Philippe de Valois — je le dis avec un sentiment de honte — a trouvé en Flandre des hommes qui, sur la promesse de hautes faveurs ou mus par Tenvie qu'ils portent à certains de leurs frères, prêtent la main à la vente de leur patrie. Ces hommes sont coupables de tout; si la Flandre devait succomber sous la tempête qui nous menace, la juste malédiction de la postérité s'attacherait à leurs noms ; chaque larme versée par le peuple appauvri et opDrimé serait un analhème à leur mémoire. . .

— Impudent I hurla avec rage messire Van Steenbeke, tu oses cracher l'injure à la face des échevins en plein conseil!

Mais, par quelques Interruptions qu'on s'efTorçât de faire perdre patience au capitaine général ou de le mettre en colère, il agissait comme s'il ne les entendait pas et poursuivait son discours sans laisser voir la moindre émotion. Cet imperturbable sang-froid mettait au supplice messire Van Steenbeke et ses partisans, parce que l'attitude du capitaine général ne leur permettait pas de mettre leur projet à exécution avec la promptitude qu'ils désiraient. Comment se plaindre de violence, aussi longtemps qu'Arlevelde restait maître de lui-même? comment faire chanceler les autres échevins, aussi longtemps qu'on ne pouvait blesser assez profondément le capitaine général pour qu'il se laissât emporter par une colère aveugle ? Et puis la parole de l'invincible orateur les dominait eux-mêmes, et ils se voyaient forcés de prêter attention à ses discours.

Sans s'interrompre, Artevelde avait poursuivi : '

— Ces bâtards ont conduit notre beau pays de Flandre 8ur le bord d'un abime sans fond; sous la protection de nos lois libérales, l'autorité n'est pas assez puissante pour pré-

60 Ll TBIBUM Dl GAND.

venir ie mal. Et cependant messires, je vous en conjoret répoDdez-moi dans la sincérité de votre cœur ! Voulez-vous retomber sous Fécrasante domination de la France? voulezjvous voir se briser rallianœ avec TAngleterre et appeler rhorrible famine sur le pays de Flandre ? voulez-vous abdiquer votre liberté et vous courber dans la poussière devant rétranger ? consentez-vous, à la vue de tous les peuples» à baiser la main qui vous offre des ehaines? Non» n'est-ce pas? Une telle bonté doit être épargnée à la Flandre. C'est de Gend. c'est de cette assemblée que partira pour la seconde fois le signal de raffranchissemeot» la parole de délivrance; et une A>is 4e plus la patrie bépira notre glorieuse ville comme le berceau de la grandeur flamande* J'ai cherché pendant des semainei le moyen de prévenir le danger imminent d'une révolution; la nécessité m'a forcé de reconnaître que rien ne peut nous sauver^ sinon l'adoptioB d'une loi qui confère à l'autorité publique le droit de metlie la main sur quiconque excite le peuple à la révolte ou intrigue ouvertement en faveur de la France... et même; messirès, sur les échevins et autres magistrats quand ceujLci abusent évidemment de leur pouvoir pour favoriser les entreprises de l'étranger....

— Ah ! je comprends la menace I s'écria meseire Yaa Steenbcke, tandis que ses partisans tendaient les poings vers Artevelde en grinçant des dents. Vous avez fait cerner cette réunion par des hommes armés, pour que la crainte nous empêche de nous opposer à vos desseins per\'ers, pour que la peur de la prison ou de la mort éiouflé dans nolf6 cœur le courage civique I Et vous osez dire que vous n'Ôies pas un tyran> vous qui ne craignez pas de demander la permission, sur un simple i$oupçon^ de faire arrëGer por vol hommes les échevms de Gand ? Quant à moi, rien ne p6ol me faire fléchir sous votre odieux despotisme; et je vous

LE TRIBUN DE GAND. âl

déclare ici que. si, vous qui êtes la seule cause de toutes les dissensi^^ qui agitent lé pays^ vous ne vous déme|.tez pas. à l'instant de votre charge |^t ne déposez pas yotre auto)rité,|

WQi-fSénîP,^>ppçll?rSJ fe P^PPfe à Refendre ses raggistratsi CQiiitre voyi. S'jl faut q]ip de$ ^orrents |d^ saiig soient Vjsr^s' po]ur y^n^,ef !? <}rof^ ef |^ liberté violés, que ce sanç retombe survpirpcoijçp^f^feî

— ^^ A^fl?ettri? jfe ^^ phargp ? 4it Af^^yielde aypc un ftccenf iJp fîjç^rité, et cçla au mopfep| 9J^ ma p,aitrij^ est pr^ dp tojpber ^a«§ iin f W?pe? JVon, ftpp, je parcourrfli| ma p^jrfjère ^uçqjif^ff bQfjt, ^ fer^i ip^on jj^^roir Jjfsqu'au lK)r4 1*9 >a fp^be. S'jl p9t dap? ç^ç 4Ç?f*^® él^ ^pcom^^r ^\nn} qiip Ja Flandre ^o}}. sauyée ^ jpm^fg, auqjnjB lâcheté .^u mpin$ ^e dé§)a|9BPjrer^ mon nom, aucup remordg ne trpji^bte.ra J'étérsieJ rep9S (jjB çaon ^mp. ^/îhp?5-le, mie?§fr^ yap SfeenbeRp, si je yo)Ld^is déjw^er ina chgrge, j'aûendrfiii^ i^^^'k ,<?J9ro9ip; P3r ^«jojurf );ijfj je ^erm ppi*i-p|f e appelé ^ f;^re juçiiÇiQ dji crime le pluç ipfîgoapj J^ yous attei^d? à rgçuyrp, afin (jMe vous p'échappj^f pj?$ à la ju^te piupjtion ^ yofjre lâclxe,té. Allez, donnez le ^ignal à peux qui aUeojlent là-ba^ ppur commencer une saçi^lanie révolte contre le magistrat de pand et alJpDjer la guerre civile e^ Flandre 1 Alliez, mai^ j^parez^-yoi^ en même te^ps § rendra compie de yotre làcbe et icriminel ^ttenlat. Je vous accuse de haute trahison, ^t je den^^nc^ que la loi iire jupe éclatante yçngeao|ce de yotre fiç>rfait. JC'eç.t vous qui seçoie» daps le p^^ys l'argent 4^ la France; c'est vjpus qui, au prix de fty^^nç et de dignités, yom êtes yendi^ à l'étf^p ^ ger; c'/e^t vpws qui avjBz entrepris dp jivrpr 4pf aujpiird'h.iu ^ dès jce nfptjp pj^ffie, te pay^ à PJvlipjfte ^ Y^^p'^^

Une /^jgçu^ a^tâtipp /fu^vif opii^^JB^CM^ai^n; n^e^sfra Van ^l^b^ s;^^ :

La iàchctc de cette assemblée est ta seule force, n'est-ce pas? Eh bien, le peuple va décider entre nous! Toq règne est fini, la révolution va l'engloutir!

A ces mots, messire Van Sleenbeke descendit Tescalicr en couranl. Arlevelde le suivit, tandis que le premier échevin faisait fermer les portes et conjurait les échevins de ne' pas quitter la salle du conseil en ce moment solennel.

Parvenu dans la rue, messire Van Sleenbeke s'élança au milieu du peuple et se mit à appeler au secours à pleine voix. Comme si la foule eût été frappée par une baguette magique, une formidable ondulation se dessina soudain dans les rangs du peuple, et des cris de fureur et de vengeance montèrent çà et là vers le ciel. Sur ces entrefaites, des détachements entiers d'hommes affluaient,' comme un torrent, des rues voisines sur le marché au beurre, où se trouvait messire Van Sleenbeke. Il était évident que les conjurés s'étaient trompés sur les dispositions des poorters gantois; car l'immense majorité témoignait sa surprise de ce qui se passait et ne montrait pas la moindre envie de venir en aide aux émeuliers. Aux environs de la rue Haute-Porte, se trouvait même un groupe de gens des métiers qui, à l'apparition d'Artevelde, fit retentir la rue du cri de 1 c Vive le capilaine général! Vive Arlevelde! A bas les léliardsl à bas les léliards ! *

Les conjurés étaient tellement éloignés les uns des autres par les rangs pressés de la multitude, quêteurs cris de guerre et leurs clameurs do vengeance se perdaient, pour ainsi dire, dans le tumulte général, et qu'ils ne voyaient au-' cun moyen de donner au peuple une impulsion régulière. Ceux (|ui se trouvaient sur le marché au beurre avec messire Van Sleenbeke se mirent à appeler à eux avec une sorte de rage leurs partisans; leur nombre grossit rapidement et déjà quelques-uns d'eutre eux tiraient leurs armes de dessoiM

leurs manteaux et les agitaient au-dessus de leur tête comme une sanglante menace.

Artevelde, debout devant la maison des échevins, avait jeté un rapide regard dans toutes les directions. Il remarqua que les coujurés s'efforçaient de se réunir autour de messire Van Steenbeke, Il lui parut qu'une intervention immédiate était nécessaire pour ôler aux insurgés le temps de réunir des forces plus considérables. Il donna ordre à Ghelnoot Van Lens d'occuper la porte de la maison des écbevins, se mit ^ui-méme à la tête de la moitié de la garde de Saint-Nicolas et s'avança avec une centaine d'hommes, à travers la foule stupéfaite, jusqu'à l'endroit où messire Van Steenbeke était occupé à exciter les conjurés à prendre l'offensive. L'échevin, se voyant surpris avant que ses hommes fussent en nombre suffisant pour oser engager la lutte contre la garde de Saint-Nicolas, prévit que le capitaine général allait l'arrêter. Il n'attendit pas qu'Artevelde arrivât jusqu'à lui, il se glissa à travers le peuple en passant devant le beffroi, pour sauver sa liberté. Son but était probablement de gagner par d'autres rues le marché du Vendredi, où un nombre considérable de ses partisans attendaient l'ordre de prendre part au combat. Mais, se voyant suivi de près par Artevelde et par une foule de gens des métiers qui ne cessaient de crier : c A bas les léliards 1 mort aux traîtres 1 > la terreur et l'angoisse lui serrèrent le cœur et il se hâta de gagner du terrain sur Artevelde et d'aller s'enfermer dans son steen de la^ rue du Haut-Escaut, qui était très-lortiilé, jusqu'à ce que ses' partisans vinssent le délivrer (l). )

Cependant une agitation extraordinaire continuait de sé-

(I) « Steenbeke s'était réfugié dans sa maison fortifiée et ciénelér, comme la plupart de celles des riche» boujgeuis eu Flaudre. (Ëdvv. Ll Glaï, i. n^ p. 4ud.j

$4 LB TBIBUlf DB GABD.

gner sur le marché au beurre. La fuite de inessire Van Steenbeke avait grandement affaibli la résdution de ses partisans; les armes avaient disparu de nouveau sous les manteaux, et l'on se bornait à s'exalter mutuellement par des clameurs furieuses. L'unité de mouvement était brisée entre les conjurés ; entourés d'une foule de citoyens dont ils pe connaissaient ni Fopinion ni les intentions, sans cesse menacés par le peuple lui-même, ils ne savaient qu'entreprendre et regardaient avec découragement autour d'eux si personne ne venait se mettre à leur tète et les commander.

Dès que le roi des ribauds s aperçut de la mauvaise tournure que prenait l'insurrection et qu'il estima la tentative avortée, il quitta ses hommes, qui occupaient leSablon, s'enfonça dans la rue du Bas-Poldre, où il trouva, non loin du Bas-Escaut, Denis, la pâleur de la mort sur le visage.

— Lâches! misérables lâches! dit Denis en trépignant de rage.

— Ah ça ! maître, dit Muggelyn, je trouve le temps mal choisi pour injurier les gens. De qui parlez- vous donc? Vous ferlez-vous peut-être des reproches ë vous-même ?

— Où sont les deux cents hommes que tu m'as promis? ~ Ils soiil là-bas ! répondit le roi des ribauds avec une

joyeuse insouciance qui flfjillit faire étouffer de colère maître Denis.

— Ils sont là-bas î répéta le chef-doyen; fallait-il ies payer au poids de Tor pour qu'ils restassent là, tout tremblants, à l'instant du danger?

— Ils font comme vous, maître; ils al'ondent avec Tintréplde courage du lion ; mais je crois, enire nous soit dit, qu'ils attendront longtemps encore, — et nous aussi !

— L'affaire cst-ello donc tout-à-fait manquée? N'y a-t-il plus d'espoir de vaincre? Toujours Artevelde! Daouiationl damnation î

— C'est ridicule ! dit Muggelya; quand m Q'f n| rénçrgie ni la prudence nécessaires pour mriger un pareil pavire, on ne met pas la main au gouverna|l. On ne s'e;^tend jpa3 les uns les autres : les uns crient : c Yiye le conole ! à bas les Anglais ! i les autres : < Abas le capitaine général ! ^ bas les | léliards t àbas le comte ! à bas les Françàisl > Gn^yez-yous, maitre Denis, qu'un chariot auquel s^nt çilelés côte à i^ôte un cheval et un âne puisse marcher droit et vite ? L^ ^ef^ret est pourtant bien gardé, sur ma parole. Vous vous cachez dans Tombre la plus profonde pour tramer la révolte; à vq^s entendre, on croirait que tout est disposé et coijicer|é dans une tombe. Et, maintenant que le moment décisif est venu, le capitaine général semble savoir mieux que you^ ce qye vous voulez faire et ce que vous avez résolu. ]||lpssjre Yan Steenbeke court, comme un chat aveu^le^ la té^^ed^sun sac, et veut commencer l'insurrection en présence di^ çapitaine général, de n^aitre Ghelnoot et de deu^ cent çixiquante hommes de Saint-Nicolas...

— On nous a trahis... Qui ppuvait le penser?

— Ainsi, maitre, vous croyez qu,e nous seuls sommes capables de tromper?

— Ah! je connaîtrai le scélérat; je le pun^ixai par uçe mort affreuse 1 — Pojurquoi restes-4u ici, îjujg;gelyja ? ftçtourne 1^-bas, donne du courage à tes homoies, vois si Ton le peut faire aucun effort pour faire éclater la révolte. Peutêtre tout n'est-il pas encore perdu !

— U vaudrait mieux, dit le ribaud en riant, chercher à vous débar;*asser de ce veau mort, ^ans cela le cajpitçdiîe |:énéral nous fourrer^ sans dout^ tous dans le stemAe me^sire Gérard le Diable. L'oisçau |)risonpier ap|MreQ(l vite à parler^ p^ilre Do^js; aoSiÇmis p9urr.aient ])^n |ua dire plus long qu'il n'est nécessaire |[)^\ir i^t^0 ^aisir. (Jouant pt çdoi.

steen du Diable, surlout quand on court risque d'en sortir sans tête...

Gérard Denis regarda fixement le ribaud et paéut tout à coup saisi d'un grand eiïroi.

— Crois-tu vraiment, Muggelyn, qu'un tel danger nous menace ?

Le roi des ribauds souleva son manteau et montra au chef-doyen un pain et une cruche de vin qui étaient suspendus à sa ceinture, et tira en même temps de sa poche un jeu de des.

— Quelle folie est cela ? demanda Denis étonné.

— Voyez-vous, maitre, dit Muggelyn d'un ton railleur, je suis sûr au moins de ne mourir ni de faim ni de soif au steen du Diable; et, s'il arrive que nous nous trouvions ensemble dans le même cachot, je joue cinq hvres contre vous!

— Mais que faire pour échapper au danger?

— Que faire? Vous l'avez dit vous-même : laisser messire Vau Stcenbeke dans le pélriii ; aller au marché au beurre, et, là, par un liingage ambigu, paraître travailler cx)nlre l'émeute en prcsmce de personnes que nous connaissons être amies du capilaine général. Leur témoignage nous sauvera si quoiqu'un nous trahit ou si l'on nous soupçonne. Voilà ce que je vais faire; mais surtout de la prudence...

Tout à coup on entendit, dans la direction de la maison des échevins, des cris persislaiits, une rumeur confuse qui semblait annoncer le couimenceiuent de l'émeute ou tout au moins une lutte. Les yeux de Gérard Denis étincelèrent d'espoir, un sourire de bonheur vint illuminer son visage.

— Viens, viens, Muggelyn! dit-il, l'affaire est en trainl Tu t'es trompé. A nous la victoire !

—Faites attention îi ce que vous allez faire,;dit en ricananti

le rîbaud,qui le suivit; nos chiens aboient bien, mais ils ne mordent pas; tout ce tapage me prouve que tout se passera en crisilleries, jusqu'à ce que maître Ghelnoot s'en lasse et empoigne au collet les criailleurs.

— Viens! viens! répéta le chef-doyen.

Sur ces entrefaites, les léliards, qui étaient réunis en grand nombre sur le marché du Vendredi, avaient reçu avis qu'Artevelde assiégeait leur chef, messire Van Steenbeke, dans sa demeure. N'espérant pas pouvoir expulser par la force le capitaine général, de cette position, ils s'étaient rapprochés, sous le commandement de messire Gillis Van Gavere, de la maison des échevins, et se trouvaient en présence de la garde de Saint-Nicolas. Ils criaient aux échevins qu'ils voulaient que le capitaine général fût destitué, et se plaignaient vivement de l'insulte faite à un magistrat de Gand (1).

Cependant messire Van Gavere fit demander par un héraut de la ville à être introduit dans le conseil des échevins, afin, disait-il, de leur faire connaître les vœux du peuple. Sa demande refusée, il se rejeta en arrière, et, agitant son épée en l'air, il s'écria d'une voix furieuse :

— Il est temps ! qui m'aime me suive l

Les hommes du premier rang de la garde de Saint-Nicolas tendirent leurs arbalètes et placèrent les flèches de fer dans la rainure, tandis que les léliards tiraient leurs armes et se formaient en corps pour tomber sur la garde.

Une collision semblait inévitable ; déjà un homme de la

(i) • Lorsque les amis et les parents de messire Jean Van Steenbeke virent cette grande injustice, ils se réunirent k la hftte en très-grand nombre sur le marché du Vendiedi, partirent de là pour la maison des échevins, en ciiant très-haut qu'ils ne voulaient désormais être régis ni gouvernés par pei'soime autre que leur naturel seigneur et prince, et que, par conséquent, il fallait démettie de sa charge ramlilioui Jacquet Ytn Aitevelde. » Chroniqui de IHspart, 11, p. 3M.

garde avilit été blessé ppr un coup de dague, et deu^ lél^ard^ ^vaieqt été frappé;^ par des traits, — lorsque le conseil cpatier d^s écbevins apparut sous la porte de Thôtel de villie, et un puissant appel de trompette attira Tattenlion de la foule.

De tous côtés, on se hâta d'accourir pour apprendre ce que je conseil ^es écbevins avait à mander au peuple; la pressa 4^vint tout ^ coup ^i grande, qu'on ne pouvait plus songer k une lutte, quand mén^e la curiosité n'eût pas arrêté ré)an des émeutiers ^ux-mémes.

JjC premier écbevin, Macs Vaq Waepnewyck^ s'approcha du capitaipe Van lt^qs et', )e,s yeux humides, lui dit quelque^ noots qui, au premier ^bor^, firent trépigner de colère maître Qbelnoot. CepeQdan^, après de nouvelles explications^ il fit signe de la tête qu'il étaft satisfais et ppessa avec une mélancolique recjopnaissancp la main ^e messire Macs.

Le silence régna devant la maison des écbevins ^u mojment où le clerc de 1^ ville, maiire Jean Van Lovep, déploya un parchemin revélu du sceau échevinial et fipnna lecture de la résolution suivante :

« Il est porté à la connaissance de chacun que le conseil des écbevins de Gand, vu les troubles graves qui sont résultés dun différend entre maître Jacqiijes Van Artevelde, capitaine général, et messire Van Steenbeke, chevaliejr et échevin de cette ville ;

» Voulant faire droit à chacun, selon le yœu de la loi, et punir ceux qui ont pi^ donner occasion à ces troubles;

» A résolu (Je citer maître Jacques Van Artevelde et ipessire Van Steenbeke prénommés, devant le banc des écbevins, pour entendre la sentence à int^rveni^ sur le difréjrend en suspens;

» Ordonne que le capitaine général soit suspendu de son emploi jusqu'à ce que l'aiTaire soii instruite et ^u'U eo $9it légalement décidé ;

» Ordonne que maître Jacques Van Àrtèvelde'soit arrêté et retenu prisonnier dans le steen de Gérard le bisibie; ordonne en même temps que ihessire Van Sleenbeke soit ègalement arrêté et enfermé dans le château des comtes, jusqu'à ce que le banc des échevins ait prononcé sa sentence;

» Charge maître Macs Waernewych, premier échevin de la Keure, de Tëxécution de la présente résolution, et ordonne à tous capitaines, doyens des métiers et chefs-hommes des gildes de lui venir en aide à cet effet (1). »

Une longue et triomphale acclamation s'éleva des rangs des ennemis du capitaine général, qui se mirent à battre des mains de joie. L'immense majorité du peuple baissa^ au contraire, la tête en murmurant, comme si un coup douloureux eût frappé chaque citoyen ami du pays.

Quelque profonde que fût la tristesse qui frappa la plupart des spectateurs, en entendant proclamer une décision par laquelle le capitaine général était cité comme un criminel devant le banc des échevins, ils ne manifestèrent cependant aucune intention de résistance. Tous ceux qui étaient attachés aux idées que représentait le capitaine général appartenaient à cette partie du peuple qui, mue par un amour désintéressé de la patrie et no songeant qu'au développement d'une pacifique activité, nourrit un profond respect pour la loi et pour le droit. De tels hommes ne sont capables de s'insurger contre l'autorité établie qu'après de longues provocations et lorsqu'ils ont perdu tout espoir de voir régner la justice. Aussi, en cette occasion, tombèrent-ils dans un morne découragement et, comme accablés sous le poids de la nouvelle qu'ils venaient d'apprendre, laissèrent-ils les conjurés acclamer librement la chute du capitsiine général*

Aussitôt après la lecture de la grave décision que nous ve-

(I) Voir Chronique de DegparSj U} p. 366,

60 Ll TRIBUN Dl GAlfO.

nons de rapporter, Maes Yan Waemewyck, avec les antres échevins, tourna lecoin du marché au beurre et ordonna à Gfaelnoot Yan Lens de les faire suivre par la garde de Saint-Nicolas.

Maître Gheinoot était pâle d'émotion et assurément tout à fait découragé, car il marchait devant ses hommes, les yeux baissés et comme accablé par la honte.

Une foule nombreuse suivit les échevins, qui se rendir^t vers la rue du Haut-Escaut pour faire exécuter la décision sous leurs yeux. Chemin faisant, on discutait très-vivement sur la question de savoir si Artevelde se laisserait arrêter oo non. Beaucoup assuraient qu'il ferait résistance et mettrait les échevins eux-mêmes dans le steen de Gérard le Diable; d'autres pensaient qu'il se soumettrait sans réplique à l'ordre des échevins.

Gérard Denis suivit rapidement le cortège pour jouir avec certitude du spectacle de l'humiliation d'Artevelde; son cœur gonflé de joie battait vivement, ses yeux rayonnaient, et il était tellement troublé par le s'intiment du bonheur qu'il éprouvait, qu'en ce moment il oubliait et lui-même et son ambl.ion pour ne songer qu'à la colère, au dépit et à la honte que devait ressentir le capitaine général.

Bientôt les échevins atteignirent la rue du Haut-Escaut, où Artevelde, avec ses hommes, cernait étroitement la demeure de messire Van Sleenbeke.

Le premier échevin s'avança vers le capitaine général et lui montra, avec une visible tristesse, le parchemin sur lequel était inscrit l'ordre du banc des échevins. Il déclara en nnême temps que lui-même avait imaginé cette mesure et l'avait proposée comme un moyen suprême d'éviter une sanglante insurrection et de ravir aux partisans de la France une victoire certaine; et, de plus, qu'il avait obéi à la nécessité, pour se sauver lui-même et le capitaine général avec tous ses amis, d'une mort violente.

Artevelde, un peu surpris d'abord d*un ordre si inattendu, détacha son épée de sa ceinture et la tendit au premier cchevin. Il aperçut maître Van Lens, qui se tenait tout tremblant devant lui :

— Et c'est vous, mon bon ami, qui allez me conduire au $een de Gérard le Diable ? Merci de ce que le courage de

emplir ce triste et fraternel devoir ne vous manque pas! Ghelnoot lança un regard de flamme à Artevelde, et, transporté de rage, parut vouloir lui adresser une question.

— Non, non, répondit le capitaine général en lui saisissant la main. On m'a accusé de tyrannie; calme-toi, mon ami; ne donne à mes ennemis aucune apparence de droit. La loi ordonne, je suis son premier serviteur : je dois et je veux obéir I

Le capitaine de Saint-Nicolas se porta la main au front avec désespoir.

Sans attendre une nouvelle invitation, Artevelde alla se placer au milieu des compagnons des métiers armés, prêt à se laisser emmener au stem de Gérard le Diable (1).

En ce moment, le jeune Denis accourait précipitamment. Il venait d'apprendre chez lui l'ordre du banc des échevins; il était pâle de douleur, et son front était couvert de sueur. Comme il demeurait immobile et laissait errer son regard ému du capitaine général à la multitude, son œil tomba tout à coup sur un personnage dont les traits étaient contractés par une joie infernale et qui semblait jouir au fond de Tàme du malheur d' Artevelde, auquel il lançait de temps en temps un regard ironique et insultant. Le pauvre Liévin se détourna, profondément blessé et comme anéanti, et gagna l'autre côté de la rue, pour fuir cette sinistre apparition; il

(1) M Artevelde, sMnelintnt devant les lois de la commune, recommanda au peuple d'obéir • ms magistrats, puis il se rendit de bonne volonté. » E. Gens, Histoire du comté dt Flandre, t. U, p. 132.

n'osait même plus regarder dans la direction d'Artevelde» dans la crainte que TalTreuse physionomie de son père ne retombât encore une fois sous ses yeux. Il s'appuya la léle contre le mur d'une maison et demeura là, sans conscience de ce qui se passait autour de lui.

Sur ces entrefaites, maître Jean Van Loven était occupé à sommer, au nom de la Vilie^ mess^ire Van Sleenbeke de sortir de sa demeure. Ix)rsque celui-ci eut vu par une meurtrière ce qui s'était passé, il ne fît aucune dilTicullé d'obéir, Ût ôler la barre de la porte de son stem et l'ouvrit. Des qu'il parut dans la me, il fut appréhendé par le premier écheviQ et livré à une partie de la garde.

Messire Van Vaernewvck donna ordre d'emmener les deux prisonniers. Mailre Ghelnool parîit avec le capitaine général dans la direction du Bas-Escaut, tandis que messire Van Sleenbeke était conduit vers la rue Saint-Jean.

Le peuple se partagea en deux grandes troupes : chacune d'elle^ .«^•îivit un des prisonniers jusqu'à ce que les portes de la prLsf» se fusseal lefermées sur eux.

Quelques jours af;r«!r'^. avant le lever du >-oU:r, Liôvin De:;U était agenouilié deiTiCfe le mur du ciaieâeix*, devant la tombe de sa mère.

Le champ sacré du repos était triste et désert; pas une haleine de vent ne courbait les brins d'herbes; les abeilit^s voltigeaient paisiblement en chantant sur les, ûeurs dont ks

calices brillaient sur les ossements dé inorts Oubliés. Lb plus profond silence régnait parmi les tôinbës, bien qu'en haut de la tout* les corneilles échangeassent leur plaia^f appel, et que sur la ville entière planât un bruit sourd Qt profond comme la rumeur d'un vaste essaim populaire.

La tète penchée et les yeux fixés machinalement sur la pierre tumulaire, Liévin était plongé dans une rêverie som-r bre et désespérée. Son âme, en proie à d'horribles torture?^ Tavait conduit en ce lieu pour y prier et y chercher du squr lagement aux souffrances qui le décriraient; mais, succoipr bant bienlôt sous le poids de la douleur.^ il s'était laissé exiporter par une rêverie qui lui fit oublier le lieu où il se trouvait.

Douze jours s'étaient écoulés depuis (j^u'on avait enferisé Artevelde dans le sU&n de Gérard, le Diable^ Durant tout ce temps, la vie du jeune homme avait été un martyre. Assis à cùlé de Yeerle, il était condamné à voir couler ses larmes comme un torrent, et à entendre ses déchirantes, lameata* lions, sans pouvoir apporter aucun soulagement à sa dou^ leur. Il lui fallait la voir dévorée par la fièvre, et, le désespoir dans l'âme, contempler son pâle visage et ses yeux rpih gis par les larmes, sans que sa propre douleur lui laissât 1^ force de la consoler autrement qu'en gémissant avec elle sur le coup terrible dont les frappait le sort.

Le corps brisé, l'âme navrée, il regagnait alors sa à^meure, plein de soucis en songeant aux tortures q^^^y atr tendaient chaque fois. — Son père se réjpuissait en sa présence de la chute du capitaine général, vomissait le poison de la calomnie sur le nom du héros,, lui prédisait la persécution, la mort et l'infamie. Quelque lutte (jue le fils respecitueux engageât contre sa conscience pour trouver une excuse à une telle méchanceté, quelque effort qu'il fit.pour défendre et garder intact le sentiment d'amour qu'il portait à son

C,4 Ll TRIBUN Dl GÀND.

père, ii n'y réussissait pas; la conviction d'une vérité impossible à méconnaître descendit dans son cœur comme un poison mortel. Hélas! son père, Thomme que son coeur lui disait de vénérer et d'aimer à côté de Dieu, sur la terre, cet homme était dévoré par les plus abjectes passions : la haine, Fenvie, la soif de la vengeance semblaient les seuls mobiles de ses actions ! Maintenant que le capitaine général était prisonnier et abandonné par la plupart de ses amis, le père de Liévin avait jeté le masque et se vantait d'avoir eu recours au mensonge, à la calomnie et à la dUTamation pour précipiter Artevelde dans l'abîme, — et prendre sa place ensuite 1 Et il voulait faire participer son fils à cette Infâme ingratitude, à cette odieuse trahison envers le grand citoyen. Il lui avait même conseillé d'abuser de l'amour de Veerle pour aider ^ écraser son pèret

L'infortuné Liévin eût béni Dieu, s'il lui eût été donné de trouver même une ombre d'excuse à la conduite de soù père! Mais il voyait chaque jour que le sentiment sacré de l'amour filial allait peut-élre s'éteindre pour jamais dans son cœur profondément blessé !

C'était à cet horrible malheur qu'il pensait depuis une heure, les yeux distraitement fixés sur l'inscription de la tombe de sa mère. Peu à peu d'autres motifs encore de s'abandonner au désespoir se présentèrent à son esprit. Il se rappela les jours bienheureux de sa première jeunesse, alors que le doux amour de Veerle semait pour lui le sentier delà vie des plus brillantes fleurs, et inondait son âme de toutes les joies; alors que Taffection de son excellente mère le protégeait, comr .e un ciel toujours bleu, contre l'ouragan el contre la douleur; alors que rien encore ne lui avait révélé que son père pût faire le mal de propos délibéré; alors que l'ange de la poésie et de l'enthousiasme le conduisail par la main et donnait à tout, sur la terre, de magiques cou-

leurs et des voix consolantes. Puis, chassant ces riants souvenirs, il rechercha ce que la cruelle réalité lui avait laissé. Veerle dépérissait sous les étreintes de la douleur ; la calomnie et les persécutions Tavaient hrisée, comme une pauvre fleur détachée de sa tige ; son amour ne lui avait apporté que chagrins et soucis. Quel que fût le sort d'Artevelde, sa vie resterait désormais sans consolation; elle était condamnée à un éternel célibat, car jamais son père ne consentirait à son mariage. Déjà les plus belles années de la vie avaient disparu pour les deux amants : la vieillesse les. trouverait séparés ; la mort viendrait peut-être poser sa faux entre eux avant que la bénédiction nuptiale eût récompensé tant de constance et d'aussi navrantes douleurs 1

Le jour était enfin venu où le banc des échevins allait prononcer sa sentence entre le capitaine général et ses perfides ennemis. Liévin priait sur la tombe de sa mère, pour confier à Dieu ses anxiétés et implorer son aide pour le héros innocent. Mais, quelle que pût être la décision de la suprême sagesse, il ne restait en tout cas au jeune homme que deuil et infortune. Son père s'était ouvertement prononcé contre le capitaine général, et, comme il s*en vantait auprès de son fils, c'était lui qui avait été la tête et Tàme de l'émeute. Messire Van Steenbeke n'avait été qu'un instrument aveugle dans sa main t C'est pourquoi, si Ârtevelde triomphait et si Veerle était sauvée par là des horribles angoisses qui menaçaient de la tuer, son père à lui serait arrêté comme coupable de haute trahison et monterait peut-être sur l'échafaudt si, au contraire, son père réussissait, Artevelde serait banni ou mis à mon, — et Veerle en mourrait 1

Pauvre Liévin! Telles étaient les pensées qui traversèrent son esprit, tout le temps qu'il resta agenouillé sur l'herbe du ciinclière. De temps en temps, une troupe de gens du peuple passait en courant et en poussant de grands cris, le

long du ^iir du cimetière; parfois une autre bande passait, éteàdard déployé, ou la rue de TEglise retentissait sous le paç régulier des gens des métiers en armes; mais rien ne PQUyaii arrçicher Liévin à ses sombres pensées.

Q; OÇ fut aue lorsque quelques femmes entrèrent en cantsfii 49ns le clipetière et allèrent s'agenouiller sur le banc devapt le ebarnier, que leur présence lui rendit la conscience de 99 situation, et qu'il se souvint que Veerle l'attendait ppur allçr remplir avec lui un triste devoir.

|1 levg lç9 yeux au ciel, poussa quelques exclamations étoufféçs, pariai lesquelles le mot : < Ma mère! ma mère! > B^ fai$9it enteQdre le plus distinctement, se leva et quitta le cimetière.

^ ppinci ayf|i^-il dépassé le portail du temple, qu*à rentrée d^ la TMQ de la Croix, il se vit retenu par une bande de j^UAQ9 eem qui, tout en criant à pleine voix : « Vive ihi^itre f^mnesl vive le capitaine général! » entourèrent le jeynç D^nis en rengageant à les accompagner.

-r yiep3, viens, dit Liévin Comyne en s'élançant en ^vant, il faut venir avec nous. Nous allons à la Walpoort recevoir les bonnes gens de Bruges. Les Klauwaerts (il d'Ypres, de Termonde et de Courtrai sont arrivés tout à Theure; ç^ux d'Audenaerde et de Dixmude sont en ville depfiis hier; dans une demi-heure, les Aloslois et les gens du pays de Waes seront avec nous; et bien d'autres encore! On a youlu fçrmer les portes, comme si les Flamands des autres parties du pays étaient ennemis de Gand; mais nous avons fait ouvrir la ville sur tous les points, à deux battants (21 Qu'on ose toucher maintenant à un seul cheveu de la tête de maître Jacques et on en verra plus de cinq cents partir

(I) PariiMiH de rindépeodQnce de la Flandre, de Klaauw^ griffes du lioo. (%i Chron. d^ Pespars, t. II, p. S6C.

LK TÇl^UN DP GAMD. 07

poiir y^nivp monde î M^udita léjiards! il dqus ont fait là un mauvais ragoût; mais ils Iç mangeront eux-mêmes, qu'il Leur plaise ou non !

— Pour être juste, c'est son père qui devrait ep recevoir le plus grand mqrceau I remarqua avec aigreur un compagnon.

— Qu'a de con^mun son père avec leç léliards? demandai Liévin Cqmyne, qui vit combien le jeune Denis était douloureusement affecté. C'est messire Va^i Steenbeke et ses partisans fanatiques de la France qui sont coupable^. Ils ont preusé la fosse; il faut qu'ils y soient précipités. Allops^ Lié vin, viens avec nous l

Le jeune Denis dit confidentiellement quelques mots au compagnon teinturier, et lui fit comprendre qu'il ne pouvait le suivre, parce qu'il devait aller rendre visite au capitaine général. Liévin Comyne lui serra affectueusement la main, se tourna vers ses hommes et s'écria :

— En avant! à la Walpoort ! Yiye maître Jacques, notre capitaine général!

La troupe disparut dans la rue Saint-Jean, et Liévin Denis se bàla de gagner la montagne de la Calandre. Il n'en était pas à vingt pas, qu'il aperçut, à une certaine distance, contre les maisons, un groupe de bourgeois qui paraissaient discuter avec une grande vivacité sur les affaires de la co.mmune; il reconnut en même temps quelques personnes, et, entre autres, mailre Calevoet, le doyen des tisseurs de coutil.

Les paroles de Liévin Comyne et l'arrivée des amis d'Artevelde de tous les points de la Flandre avaient jeté dans son àme un rayon d'espoir et l'avaient rendu désireux de recevoir d'auires citoyens la confirmation de la bonne nouvelle. Il s'approcha lentement du groupe, s'arrêta et prêta l'oreille.

Un hompae co;rpi|)^pt^ ^'à §91) langage on pouvait recon-

68 LB TRIBUN DB GAlflK

naître sur-le-champ pour un bourgeois, répondait avec vivacité à ce que venait de dire un Gantois.

— Oui, oui, je le répète, j'en ai lionte pour la ville de

Gand. Quelle ingratitude! C'est inouït Un citoyen ose mettre

\aL vie dans la balance, quand la Flandre entière, épuisée

»ar la famine, réduite au désespoir, est courbée sous le joug

oe l'étranger ; grâce à son héroïque courage et à son génie,' il brise les chaînes de sa patrie, il la fait jouir d'une prospérité inconnue jusque-là, il consume sa vie au milieu de durs labeurs et d'amers déboires, pour nous conserver les bienfaits dont nous lui sommes redevables... Et, au moment où son œuvre semble accomplie, la ville de Gand donne la main à ses lâches ennemis t aux léliards t Sous prétexte du droit, elle humilie l'homme qui l'a élevée en puissance audessus de toutes les autres villes flamandes, et elle ose mettre sa vie et sa liberté en balance avec un Van Steenbeke, qui n'a jamais rien fait pour le pays 1 C'est une honte, dls-je, c'est une misérable lâcheté t

— Il a raison, dit un forgeron; il me semble que le conseil des échevins joue un jeu dangereux. Que les Français viennent, comme on dit qu'ils en ont l'intention, et nous en appellerons alors à maître Jacques; mais il sera trop tard ! Et, si nous sentons la verge de l'étranger, dût-elle nous frapper jusqu'au sang, je dirai toujours : Nous l'avons mérité!

— Comment t s'écria Calevoet en s'adressant au Brugeois, Artevelde serait cause que Gand est élevée au-dessus de

toutes les villes flamandes?

— Et comment en serait-il autrement? répondit le Brugeois. N'allez-vous pas croire peut-être, dans votre présomption, que la ville de Gand ait quelque droit de s'estimer plus haut que Bruges ou Ypres, qui soût aussi bien qu'elle membres du pays de Flandre? Si nous avons consenti pendant quelque temps à reconnaître Gand comme une espèce de

capitale, c'était uniquement parce que le libérateur du pays habitait dans ses murs, un homme qui, par son éminent courage civique et sa haute sagesse, était digne de montrer à la Flandre entière le chemin de la liberté et de la gran- ■ deur populaire. Mais cela va finir, compagnons! Plaise à Dieu que nous ne renoncions pas plus longtemps à nos droits/ au profit d'une ville dont les habitants se laissent entraineir aveuglément à la plus odieuse lâcheté, et semblent tout prêts à mettre à mort celui qui s'est sacrifié pour le bonheur de tous I

— Continuez vos invectives, dit Calevoet; les Gantois se rient de vous et décideront tranquillement sur l'affaire, sans demander ce que Bruges ou Ypres en pensent. C'est vous qu'on peut accuser d'ingratitude; vous devriez nous bénir de ce que nous allons vous délivrer d'un tyran qui, depuis longtemps déjà, nous tient courbés sous son orgueil, et, dans son ambition, veut anéantir nos dernières libertés. D'ailleurs, toute votre éloquence et les clameurs des partisans du capitaine général n'empêcheront pas que, dans une couple d'heures, il ne soit banni du pays, et qui sait si le conseil des échevins ne lui fera pas expier sur l'échafaud son odieux despostisme ?

— Que Dieu nous en garde, sinon il coulera bien du sangt s'écria le Brugeois en soupirant. Je sais que votre conseil échevinal a l'intention de condamner le capitaine général; mais, croyez-moi, tout ne sera pas fini par là : on joue ici avec le feu, de propos délibéré I

— Ah ! ah ! dit Calevoet en riant, c'est sans doute pour cela que la ville entière fourmille de Brugeois, de Termondois, d'Yprois et autres? Ils viennent pour défendre le capitaine général contre le conseil des échevins et le délivrer; mais il vous est aussi possible d'y faire quelque chose que de porter le beffroi sur votre dos. Voyez seulement les mé-

ti.Qrs se Singer vei:s la maison des échevias; quand il y aura 1^ quelques milliers de compagnons sous les armes, vous laisaieirez tout se passer sans souffler mot, ou bien peu d'entre Y0U3 s'en reitourneront cooune ils sont venus.

^ Je ne sais, dit le forgeron en Tinterrompant, pourquoi y^fW (arl^z comme si la sentence était déjà rendue t II y a cqijendaat uo écbevin qui qa'a dit que beaucoup de ses collègue^ ont changé d'idée.

-w fiU pourquoi î demanda ironiquement Calevoet. Non, non, c'est le contraire qui arrive ! Maintenant que maître Artavelde est cq pi^ijson, presque tous se sont tournés contre hii.

*- Cett» lâcheté leur fait beaucoup d'honneur I murmura teBrugeois.

— Pourquoi? reprit le forgeron. Parce que l'enquête a démontré que messire Van Steenbeke est un traître et qu'on a reconnu l'innocence de maître Jacques.

— Allez faire accroire cela à d'autres, répondit Calevoet; je sais qu'on a eu recours à assez de ruses et de machinalions pour tromper ou inlimider les échevins ; maître Maes Van Vaernewych, aura aussi à rendre compte de cela, si toutefois il ne prend pas aujourd'hui le même chemin que le capitaine général. On a différé longtemps de pronrmcer la sentence, dans le but de donner aux partisans du tyran le temps d'accourir à Gand, et là, de faire impression par des cris et des clameurs passionnées, sur l'esprit des échevins; mais si l'on croit que les Gantois ont peur de ce petit tapage, on se trompe. C*est justement parce qu'on veut faire violence à la commune, que les échevins prouveront, par un arrêt sévère, ce qu'ils sont et ce qu'ils osent!

— Nous verrons comment finira ce jeu aussi puéril qu'odieux, dit le Brugeois; si la Flandre entière doit être mise à

^IB TRlBUîî p,]Ç ÇAND. 71

fQu et {| sang pour venger le di^oit outragé par quelques audacieux calomniateurs, eh ]?ien...

— Quelques calomniateurs! s'écria Calevoet; non pas! mais tout le peuple gan,tois ; et, s'il pouvait arriver que le conseil des échevins fût assez lâche pour ne pas oser punir le capitaine général selon la mesure de ses crimes, les Gan^tois eux-mêmes se soulèveraient et donneraient à mailre Arlev^lde la récompense qu'il mérite.

— Cela n'a-t-il pas duré assez longtemps ? s'écria un bout cher qui, les poings serrés et le visage menaçant, vint se dresser devant Calevoet. Le peuple gantois penserait comme vous! Non, le peuple gantois est pour maître Jacques: il sait ce qu'il a fait pour notre bonheur et pour la liberté du pays. Vous calomniez les Gantois, vous, et, quand il en sera temps, vous verrez qu'ils ne sont pas ingrats. Quant aux léliards et aux langues empoisonnées qui portent envie au capitaine général parce que, dans leur nullité, ils ne peuvent pas même atteindre à ses genoux et qu'il leur crève les yeux par sa vertu et sa grandeur! vous devriez vous cacher et vous sauver de honte. Vous osez parler avec mépris de maître Jacques! Qui êtes-vous donc? Qu'avez-vous jamais fait en votre vie ? Vous avez calomnié et votre cœur a été rongé par l'envie, n'est-ce pas ? Ah ! ce n'est pas la première fois que je vous entends parler, doyen des tisseurs de coutil ! Nous vous connaissons... votre tour viendra un jour.

Calevoet allait éclater en fureur contre le boucher; mais, tout à coup, un homme, arrivant au pas de course et tombant au milieu du groupe, dit tout hors d'haleine :

— Compagnons, savez- vous la nouvelle ? Un messager de Tournai est arrivé à la maison des échevins. On dit que le^ Français ont paru sur nos frontières avec une puissante armée et veulent envahir notrç pays. Ah ! ab ! pour le coup, on va mettre le capitaine général en liberté; car qui noué mè-

nerait au combat et saurait tenir tête aux Français si maitre Jacques restait en prison ? C'est bien comme je vous le dis; allez au marché au beurre...

A ces mots, il quitta le groupe et se dirigea vers l'église Saint-Jean, sans doute pour porter la nouvelle plus loin.

— Puéril artifice! s'écria Calevoet. Ils s'imaginent que les échevins vont se laisser prendre à un piège aussi grossier | Et, quand cela serait vrai, n'avons-nous pas à Gand assez d'hommes courageux pour nous guider? Qu'on mette le chef doyen à noire télé, et nous ne nous apercevrons même pas de l'absence d'Artevelde.

— Maitre Denis? dit le boucher d'un ton moqueur. De mieux en mieux! Depuis quand est-il devenu un foudre de guerre ?

Dès que Liévin entendit le nom de son père et remarqua qu'un grand nombre de regards étaient fixés sur lui, il s'éloigna et poursuivit son chemin en réfléchissant à ce qu'il Acnait d'entendre. Quelques efforts qu'il fit pour se donner à lui-même quelque espoir de délivrance pour Arlevelde, il devait cependant s'avouer au fond du cœur que rien n'était change dans sa triste situation. Il remarqua bien, aux cris des gens des métiers, que l'immense majorité du peuple était dévouée au capitaine général et déplorait sa chute; il voyait bien avec joie que, de toutes les autres villes de Flandre, étaient accourues des bandes entières d'hommes, pour témoigner de leur attachement à maitre Jacques; mais il savait aussi qu'au sein du conseil des échevins beaucoup de voix s'étaient prononcées contre le capitaine général, et que, si l'on en devait croire la rumeur publique, sa condamnation îtîiit presque infaillible. La nouvelle de l'arrivée des Français eût seule été de naiure à jeler quelque lumière dans son esprit, parce qu'il eût pus'attendre, avec raison, qu'on eût supplié Arlevelde de tirer de nouveau son glaive puissant pour

la défense de la patrie. Cependant il courait, depuis quelques jours, tant de faux bruits favorables ou défavorables à Artevelde, qu'il n'osait ajouter foi à cette nouvelle.

Tout en rêvant, il atteignit la montagne de la Calandre et la demeure du capitaine général, où il entra.

Il trouva dame Artevelde et Veerle prêtes à sortir. Jacquemine, la servante, tenait déjà le petit Philippe (l) sur les bras. L'enfant dormait et était recouvert d'un voile de gaze.

Lorsque le jeune Denis parut dans la chambre, Veerle lui dit d'une voix triste :

— Ahl ce n'est pas bien, Liévin, de vous faire attendre si longtemps; si vous n'étiez un si bon ami pour nous, j'aurais presque cru que vous aviez oublié le pauvre prisonnier.

— Mais il n'est pas encore l'heure, Veerle; votre impatience vous a trompée, répondit le jeune homme.

— Hélas I dit Veerle en soupirant, il y a huit jours que vous nous conduisez à la prison ; pourquoi comptez-vous les heures au moment où l'on va décider de son sort?

Liévin prit la main de la jeune fille et lui dit d'une voix caressante :

— Veerle, que votre tristesse ne vous rencîé pas injuste envers moi; je me suis arrêté en chemin pour écouter si je n'apprendrais rien qui pût vous consoler.

— Vous paraissez content, Liévin? dit Veerle avec une joyeuse précipitation. Dieu soit louél vous apportez dé bonnes nouvelles ?

(1) Cet enfant, alors âgé de deux ans ^1 était né en 4310), est le célèbre Philippe Van Artevelde, qui, trente ans plus tard, se trouva à son tour à la t^te des Flamands, et, Tépée au poing, mourut pour la Flandre à la bataille de Roo.ebike.

u Philippe ran Artevelde était le plus jeune enfant du célèbre Jacques Fan Artevtlde; il fût tenu sur les fonts baptismaux en \ZhQ, dans l'église Saint - Jean, a Gand, par Philippine de Hainaut, reine d'Angleterre. » LisU des Gantois iltustrts, Vaernewyul.

— De bonnes nouvelles ? répéta le jeune homme tout étourdi par la joie soudaine de sa bien-aimée. Je sais que h ville est pleine d'amis de votre père, qui s*y çont rendus de tous les points delà Flandre; je sais que le bruit court qu'une armée française a paru sur nos frontières et quMl est question de mettre le capitaine général en liberté pour lui confier la défense du pays; mais ce n'est qu'un bruit...

— Et que dit-on du vote des échevins ? demanda dame Artevelde.

Liévin, saisi par cette question, resta un instant sans savoir que répondre, el dit enfin :

— Je n'ai rien entendu sur le vote des échevins qui mérite atlenlion... Certains disent que la majorité se prononcera en faveur du capitaine général, d'autres assurent le contraire.

Deux larmes s'échappèrent des yeux de la jeune fille, et elle détourna la léte pour cacher son émotion.

Liévin allait lui adresser quelques paroles de consolation, mais dame Arlevelde dit ;

— Veerle, mon enfant, rassemble tout lo courage qui te reste; supporte ta douleur pendant quelques heures encore * ne donne pas aux ennemis de ton pore le spectacle de ton désespoir. Allons, le prisonnier nous atlend déjà depuis trop longtemps; l'heure de la réunion des échevins n'est pas loin.

Veerle essuya ses larmes, et, comme une patiente victime, vint se placer avec résignalion à côté de Lipvin , dont elle prit le bras pour soutien. Elle suivit sa mère.

Les deux femmes, en signe de deuil, étaient vêtues de velours et de soie de couleur sombre. Le vi.sage do Veerle, plus blanc encore que sa cape, se détachait étrangement sur sa robe noire, et, bien qu'elle marchât la télé baissée et cachât presque entièrement ses traits, on les distinguait

Déanmpin^; les yeux de tous les passants s'altac^aient sur elle avec une curiosité mêlée de compassion. Tout le monde, ou tout au moins ceux que n'aveug^lait pa$ leur haine envers son père plaignaient le triste sort de cette fleur étiolée, qui, peu auparavant encore, briijait parmi les jeune3 filles de Gand comme une ros^e éclatante, et était enviée par les plus belles. Maintenant, elle marchait d'Un pas chancelant, consumée par les chagrins intérieurs, noircie par la calomnie, accablée d'anxiété et confuse comme une coupable qui n'ose ouvrir les yeux.

On pouvait lire sur les traits de ds^nae Artevelde qu'une intime soulTrance déchirai^ son cœur; mais elle, pourtant, ne courbait pas la tête. Sans aller avec hauteur au-devant des regards des passants, elle ne les évitait pas cependant, et s'avançait avec une fière résignatioa au milieu de la foule, comme une femme qui trouve daijsï l'entier sentiment de sa dignité la source d'un inébranlable cpurciçe. Quoiqu'elle vit ou entendit, — que cela la blessât ou la coosolàt, — son imposante physionomie ne laissait pas apercevoir la moindre émotion, et elle allait comme si elle eût été étrangère à ce qui se passait. Seulement, de temps en temps, qUe jetait un regard plein d'inquiétude sur Jacquemine, qui lasuivait avec l'enfant.

Chemin faisant, Liévin prodiguait à voix basse des consolations à Veerle et s'efforçait de lui inspirer l'espoir d'un dénouement imprévu ; il regardait très-attentivement devani lui, pour éviter tous les rassemblements QàiJl pouvait à quelque indice soupçonner des ennemis, du capitaine général, et pour épargner ainsi aux deux femmes la peine d'entendre des paroles qui les eussent humiliéçs.

Il commençait à croire que se^ min tes étaient sans fondement; car, bien que ç^ et là, ^n ^léob^nl; sourire fût adressé a la femme du caj^^t^ g^éc^U cefjendâiit la

plupart des poorters s'inclinaient avec respect sur son passage.

Un peu en avant de la demeure de messire VanSteenbeke, dans la rue même du Haut- Escaut, se trouvait un rassemblement de gens des métiers, de ceux-là, sans aucun doute, qui avaient été achetés par l'argent des léliards; car à peine eurent-ils aperçu la famille du capitaine, qu'ils se mirent à crier de toute leur Torce :

— A bas le capitaine général I à bas le tyran 1 à bas le traître à son pays î

Non contents de ces clameurs, ils se portèrent au-devant de dame Artevelde, comme s'ils voulaient lui barrer le chemin; et un homme ivre, sortant du groupe, dit ironiquement:

— Eh bien, madame, voilà ce que c'est que de regarder les Gantois du haut de votre grandeur ! Les beaux temps sont passés : chacun son tour. Avez- vous fait vos préparatifs pour aller, avec maitre Jacques, .aire un voyage d'agrément pendant cinquante ans hors du pays de Flandre ? Le changement d'air ranimera votre pâle fille. Adieu, et bien du plaisir !

Liévin, frémissant de rage, avait porté la main à sa dague, et en eût assurément frappé le mauvais plaisant; mais dame Artevelde le saisit par le bras et lui dit à l'oreille des paroles si puissantes, qu'il ôta la main de son arme et dit d'une voix suppliante aux gens des métiers qui les entouraient:

— Au nom de Dieu, compagnons, respectez ces femmes. Quel aveuglement vous a frappés pour que vous preniez plaisir à voir souffrir des personnes qui ne peuvent se défendre de vos outrages ? Oh ! c'est une honte qui me fait rougir de mon nom de Gantois 1

Sur ces entrefaites, dame Artevelde avait pris des bras de ia servante son enfant endormi. Soit que la vue de cette ac-

tion, soU qu'un senliment de honte eût fait reculer quelquesuns des gens des métiers devant la lâcheté d'une persécution contre des femmes sans défense, ils donnèrent raison à Liévin et voulurent écarter les autres du chemin; maïs l'ivrogne continua ses méchantes plaisanteries et fit rire la plupart des auditeurs. Il eût été impossible à Liévin de résister plus longtemps à l'ardent désir de vengeance qui l'animait, si dame Artevelde ne lui eût fait comprendre qu'il ne pouvait l'abandonner au milieu de ces railleurs, avec son enfant et Veerle malade, pour engager une lutte dans laquelle il succomberait certainement. Les supplications de sa bien-aimée, qui l'engageait en pleurant à rester calme, le retinrent aussi et lui firent enfin courber la tête, tout en grinçant des dents, comme un homme qui se sent accablé sous une inévitable fatalité.

Dame Artevelde et sa fille subissaient ces insultes, quand soudain une autre troupe de gens des métiers déboucha de la rue Saint-Jean et s'approcha par curiosité des léliards. A peine eurent-ils appris ce dont il s'agissait, qu'un robuste compagnon s'élança en avant et demanda à Liévin, en promenant sur les spectateurs des regards furieux :

— Qu'est-ce que cela ? Ce chien de foulon ose insulter dame Artevelde ?

— Ahl ami Comyne, dit Liévin en soupirant, délivrenous de ces méchants railleurs 1 Ils font à la famille du capitaine général de sanglants affronts I

— Éloignez vous d'ici, répondit précipitamment Comyne i je vais tordre le cou à quelques-uns de ces coquins... Etl d'un I

Aces mots, il porta au visage du foulon un si violent coup de poing, que le sang lui jaillit du nez et qu'il tomba à la renverse au milieu de ses compagnons. Ceux-ci tombèrent sur Liévin Comyne en poussant des cris de vengeance; mais

il se défendit comme un Mon jusqu'à ce que ses amis vinssent aussi prendre part à la lutte. Il s'engagea un combat général dans lequel on ne voyait pas briller de dagues et où l'on se contentait d'échanger de formidables coups de poin^.

Sur ces entrefaites, Liévin Denis s'était hâté d'emmener les femmes. Tout émus, ils s'acheminèrent silencieusement vers la prison, et, comme celle-ci n'était pas fort éloignée, ils y arrivèrent au bout de quelques instants.

Le petit Philippe s'éveilla et se mita rire en balbutiant, à la vue des costumes bigarrés des gens des métiers qui passaient au loin.

Avant d'approcher de la garde qui se trouvait sous les armes devant le steen de Gérard le Diable, dame Artevelde dit :

— Veerle, mon enfant, dissimule les angoisses, je t'en supplie; ne dis rien de cette insulte à ton père : cela l'aCEligerait plus que tout ce qu'il a pu souffrir jusqu'ici. Et vous aussi, Liévin, ne dites pas que ces gens égarés nous ont fait un pareil outrage.

Cette recommandation faite, dame Artevelde s'approcha de Pierre Van den Hovene, capitaine de la garde, et lui montra un morceau de parchemin revêtu du sceau de la ville. Il l'introduisit dans le steen et fit ouvrir devant elle toutes les portes, jusqu'à ce qu'elle fût entrée avec Veerle et Liévin dans la prison d'Artevelde, où maitre Van den Hovene prit respectueusement congé d'elle, fil refermer la porle en dehors et regagna sa garde.

La pièce dans laquelle le capitaine général était retenu captif, avait vue par deux fenêtres sur le bas Escaut et recevait assez de lumière pour ne pas être considérée comme une prison. Un bon feu pétillait dans la vaste cheminée; des tables et des chaises étaient disposées avec ordre sur le parquet, et toutes les commodités qu'on peut procurer à un pri-

sonnier, avaient été mises à ^a disposition d'Artevelde par les soins du premier échevin. !1 lui avait été permis aussi de recevoir tous les jours sa famille et quelques amis intimes; ces derniers, sous prétexte de lui permettre de concerter sadcfense avec ceux qui s'étaient offerts àlui servir d'interprètes. Sur la demande du premier échevin, il avait désigné le vieux Pierre Zoetaerde pour répliquer à ses accusateurs, et lui avait, par conséquent, communiqué tous les documents, notes et explications de nature à mettre en lumière son innocence. Cependant sa défense ne devait pas se borner là ; le principal orateur qui devait parler en faveur du capitaine général devait être son fidèle ami, Maes Van Vaernewyck lui-même; et, pour donner d'autant plus de forc^ à son éloquente parole, il devait, comme président, n'intervenir qu'après tous es autres orateurs. Tel était le plan de défense du capitaine général, imaginé par le premier échevin.

Au moment où sa famille entra dans sa prison, Artevelde, assis à une table, était occupé à écrire sur une feuille de parchemin; il paraissait absorbé par son travail, car il n'entendit pas la porte s'ouvrir, et se leva vivement, tout saisi, quand Veerle lui adressa de loin le doux nom de père.

Une radieuse expression de joie vint illuminer le visage du capitaine général, et il reçut sur son cœur sa fille bienaimée, en appuyant sur ses deux joub un long baiser paternel. Puis il posa un baiser sur le front de sa femme, serra la main de Liévin avec Témotîon de la reconnaissance, et se hâta de disposer quelques sièges de façon à ce qu'il pût s'asseoir autour du feu entre sa femme et sa fille. Liévin s'assit auprès de Veerle en se tournant du côté du capitaine général.

Arlevelde avait pris son jeune fils des bras de la servante et l'avait placé sur ses genoux en le couvrant de baisers et de caresses.

Dès 80Q entrée, Veerle s'était mise à pleurer silencieusement, et, en ce moment encore, de grosses larmes coulaient sur ses joues, bien qu'elle tint les yeux fixés avec une joie visible sur le visage de son père.

C'est à elle qu'Artevelde adressa d'abord des paroles de consolation, tandis que le petit Philippe lui caressait le visage de ses petites mains.

— Toujours aussi triste , ma pauvre Veerle ! Je comprends : tu verses des larmes parce que tu m'aimes trop, n'est-ce pas? Tu déplores le sort de ion père ? Merci, ma bien-aimée; mais, pour l'amour de Dieu, chasse de ton àme l'inquiétude et le chagrin. Crois-moi, nous n'avons pas de raison de nous laisser aller à un tel désespoir sur ce qui s'est passé et sur ce qui peut se passer encore.

Veerle sourit au milieu de ses larmes et demanda avec une joyeuse surprise :

— Triompherez-vous donc de vos pervers ennemis, mon père? Redeviendrez -vous capitaine général? Ah! s'il en était ainsi, je ferais bien certainement un pèlerinage à Notre- Dame des Tilleuls, et je suspendrais ma chaîne d'or au cou de son divin enfant.

— Je ne veux pas te tromper, ma chère enfant, répondit Artevelde; il m'est impossible de conjecturer avec quelque certitude quelle sera la décision des échevins. Quelle que soit d'ailleurs la sentence, nous sommes toujours délivrési et l'avenir nous promet encore d'heureux jours.

— Je ne vous comprends pas, mon père, dit Veerle.

— Suppose, répondit Artevelde, suppose qu'on me bannisse de ma patrie, Dieu peut permettre qu'il en soit ainsi» mon enfant.

— Hélas ! hélas ! dit lu ^eune fille en gémissant.

— Ah ! tu ne juges pas bien, Veerle, poursuivit Artevelde* Ce serait un bienfait qu'on nous accorderait. A quelle exis-

tence ne sommes-nous pas condamnés à Gand? Ton père est en voyage pendant des semaines entières; on ne lui laisse pas le temps d'oublier chaque mois, pendant quelques heures, les soucis du gouvernement dans la douce société de sa famille. Il lutte sans cesse contre la révolte et Tintrigue; il travaille sans relâche, comme un esclave condamné à un éternel labeur. Et, pour récompense, on souille son nom et on calomnie tout ce qui lui est cher, — tout, jusqu'à toi, ma bonne et innocente Yeerle. Ce sort est-il si beau, qu'il faille se plaindre alors qu'on peut espérer qu'il va changer?

— Et l'opprobre donc, mon père ! s'écria douloureusement Yeerle, l'opprobre du bannissement!

— L'opprobre, mon enfant? dit Artevelde en souriant, qu'est-ce qui fait l'opprobre et la honte? C'est le sentiment qu'on est eoupable, — le sentiment qu'on mérite le mépris et la haine de ses frères. Un pareil sentiment peut-il nous atteindre, nous qui savons que l'amour, le droit et le devoir sont les seuls astres qui aient éclairé notre route? Ah! si tu ne redoutes rien autre chose, mon enfant, bannis toute tristesse. Ni déshonneur ni honte ne toucheront jamais le cœur de ton père.

— Quitter Gand! aller vivre sur une terre étrangère! c est pourtant une cruelle rémunération de tant de travaux et de sacrifices! dit en soupirant dame Artevelde.

— C'est vrai, répondit Artevelde, il est pénible de devoir dire adieu à sa patrie quand on l'aime comme nous l'aimons; mais on peut puiser le bonheur à plus d'une source, si l'on se courbe avec résignation sous la volonté de Dieu. En ce moment, on est occupé à décider de mon sort;— remarquez-vous en moi quelque tristesse ou quelque crainte? Non, c'est de la joie plutôt qui remplit mon âme. Oh! depuis hier, j'ai rêvé pour nous tous un bonheur qu'une condamnation

Êi Lfc tBlBUlf DÉ idÀNb.

iseule peut donner. Ecoute, Veerle, et toi, ma bonne Catherine, nous irons habiter une belle maison de campagne aux environs de Bruxelles; délivré de tout souci politique, je serai tout le jour avec les miens ; nous verrons notre petit Philippe folâtrer et grandir sous nos yeux; nous vivrons en paix; nous nous aimerons d'une aflection que rien ne troublera, sous un doux et généreux soleil, an milieu des fleurs et des oiseaux. Nous aurons le jeu, la chasse, la promenade, la lecture, le chant, et nous remercierons Dieu de ce qu'il n'ait du moins pas fait ingrate sa bètlè nature. Là, la calomnie ne viendra plus nous chercher, car on n'aura rien à â nous envier; nos jours s'écouteront dans des jouissances pures et sans mélange; notre monde ne s'étendra pas audelà du cercle dans lequel seront renfermés les êtres qui nous sont le plus chers; et, s'il nous faut parfois quitter le tranquille paradis de notre famille pour remplir un devoir sur la terre, que ce soit, Veerle, mon enfant, Calherïrie, ma fidèle amie, pour répandre par vos mains, dans les chaumières du voisinage, des secours qui soulagent les souffrances du prochain... Ainsi notre nom sera béni devant Dieu 1 C'est la seule gloire que je veuille encore ambitionner; c'est là le paradis que j'ai rêvé pour nous tous î

Artevelde avait esquissé ce tableau avec une sorte d'enthousiasme; sa belle voix si pénétrante avait pris son accent le plus persuasif et avait résonné comme les accords harmonieux d'une harpe, à l'oreille de sa femme et de sa fille. Toutes deux semblaient suspendues à ses lèvres; elles fixaient sur lui un regard brillant de joie, et, sous sa parole, leur cœur battait d'un doux espoir. Veerle, si sensible et si facile à émouvoir, se perdait surtout dans la contemplation de la vie bienheureuse qu'on lui promettait.

— Mon Dieu, mon Dieu I s'écria-t-elle, que ce que vous dites est beau, mon père I Je cultiverai des fleurs et j'aurai

LS i'klBÛN bâ 6ÀND. H

des toiifierëlles ! i*habiilerai la sainte Vierge, je visiterai leâ malades, j'apprendrai à prier àut ehftinls pauvres et serai une mère pour tout ce qui souffrira autour de nous 1 Qiiand donc ce sera-i-il, mon père ?

A cette question, elle jeta les yeux sur le jeune Denis, qiiî écoulait avec stupéfaction.

— Ail I malheureuse que je suis ! s'écfîa-t-elle. Et Liévln?

— Je vous éliivraî partout où vous irez, si cela m'est permis, dit le jeune homme.

Veerle, lui prenant la main avec émotion, lui dit :

— Ah ! ce sera bien ainsi ; nous serons tous heureux. Cependant elle baissa ta tétë avec une certaine confusion,

lorsque la rougeur que ses paroles firent monter au front de Liévln vint lui rappeler qu'il ne pouvait habiter la belle campagne avec elle.

Arlevelde remarqua leur embarras et dit en souriant :

— Ne craignez rien à ce sujet; après ma condamnation, s'il est vrai que le sort^me condamne au bannissement, maître Denis fera moins de difficulté pour consentir à votre mariage, mes enfants; les vœux de bien des gens qui jusqu'ici ne pouvaient être satisfaite, et étaierit causé de profonds ressentiments, de haines ardentes peut-être, ces vœux seront accomplis après mon départ. Je sais, en tout cas, lé moyen de faire disparaître tous les obstacles par l'intervention du duc de Brabant. C'est mon secret; mais, je vous en prie, tranquillisez-vous. H en sera comme tu dis, Veerle ; nous serons tous heureux et vivrons ensemble en paix à la campagne.

Les deux amants se regardèrent quelques instants en silence, puis se mirent à s'entretenir presque â voix basse, du bonheur qui leur était promis.

Cependant, dame Artevelde était tombée dans une profonde préoccupation; elle semblait contempler avec joife son

jeune fils, qui caressait les joues et le^ cheveux de son père et bégayait quelques mots qu*elle seule pouvait comprendre; mais son attention fut bientôt détournée par une pensée sérieuse, à laquelle elle n'échappa que lorsque son époux lui dit :

— Et toi, Catherine, tu ne dis rien de mon beau rêve?

' — J*y ai amèrement réfléchi, Jacques, répondit avec gra* vite dame Artevelde; mais il me semble que nous ferons bien de dérider irrévocablement, dès maintenant^ la mise è exécution de ton heureux projet, quand même le banc des échevins, par un arrêt équitable, te rétablirait dans ton ancienne charge. Comme notre vie serait belle! Nous demairerions en Flandre 1

— C'est impossible! dit Artevelde avec un sentiment de tristesse.

— Mais qu'est-ce qui t'attache donc si tyranniquement aux affaires publiques? Puisqu'on te dispute ton autorité et qu'on t'accable de calomnies, laisse à d'autres à savourer ce que contient la coupe de rafTeclion populaire. Vis aussi un peu pour nous, pour toi-même !

Comme si Artevelde se sentait ému par les paroles de sa femme, il se leva, déposa encore un baiser sur les lèvres de son enfant el le donna à Jacquemine. Puis il dit avec enthousiasme :

— Ce qui m'attache aux affaires publiques, Catherine ? Le devoir el l'haaneur, l'amour de mon pays. Eh! dans le paradis de la vie de famille, un noir nuage me poursui\Tait toujours : je verrais notre Flandre bien-aimée livrée à la France, humiliée, opprimée; je verrais la famine décimer de nouveau mes frères, el Téternel ennemi des peuples thiois ouvrir les griffes pour saisir el dévorer enfin sa proie, après trois cents ans de fraudes et d'inirigues. Si le banc des échevins me condaome à l'impuissance, si l'on me bannit

vers d'autres lieux, je partirai en gémissant en silence sur le sort réservé à noire soi natal ; mais, en même temps, je trouverai des consolations dans la pensée que, jusqu'au dernier moment, j*ai fait tout ce que la Flandre peut exiger d*un Flamand; je vivrai avec la conviction que je ne suis cause en rien de la chute de ma race et que j*ai fait mon devoir. Mais que le banc des échevins me rende mon épée et invoque de nouveau mon aide pour détourner le danger qui nous menace... j'accepterai cette croix, je lutterai, je souffrirai; mais aussi je déjouerai les odieuses tentatives de nos ennemis, je sauverai la Flandre ! Que la calomnie me poursuive, que le peuple me haïsse... peu importe! au-dessus du peuple qui nail, change, se transforme, s'élève et disparait, il y a le sol de la patrie, — le sol qui, à côté des ossements de nos pères, renfermera les ossements de nos fils,— la patrie, qui seule subsiste éternellement! Non, non, Catherine ! s'il y a du courage à déposer l'autorité et à renoncer au pouvoir, il y a lâcheté aussi à fuir sa destinée, quand elle nous impose de pesants devoirs. Jamais, non, jamais on ne dira que Jacques Van Artevelde ait reculé dans sa voie, ni qu'il ait refusé de tirer son épée contre les ennemis de la Flandre, parce qu'on lui promettait en récompense la calomnie et l'outrage! — La récompense! Elle est là, dans ma conscience, — la voix de Dieu, qui, seule sur la terre, peut me juger et me condamner !

En disant ces derniers mots, Artevelde se frappa la poi-» trine avec force ; ses yeux rayonnaient d'une noble fierté; il y avait dans toute son attitude quelque chose de grand et d'imposant, dans sa parole une puissance qui surprit dame Artevelde et fit battre son cœur d'orgueil; car elle était femme à comprendre cette âme héroïque. Elle ne répondit pas, mais joignit les mains et leva les yeux au ciel, comme pour remercier Dieu du honneur qu'il lui envoyait.

Ârtévèliie sVpprôcha d'elle, et, »g(>à^nt m rliiihi ^M'ëA èéihif une, il àli :

— Et loi aussi, tatherihé, toi, la vraie moitié âè moii être, ioiy qui, en tout temps, as aitis'é dans mon cœur l aiii'ôdr de la patrie...

. Un bruit à la porte de la prison l'interrompit. Sa femme, Veerle et Liévin se levèrent à la fois en poussant un cri de saisissement, et, tout tremblants, fixèrent les yeux sur la porte, d^QS la pensée qu'ils allalenl apprendre le résultat de la réunion des échevins.

Ghelnoot Van Lens s'élança vivement dans la prison, et, après s'être assuré qu'on avait refermé la porte derrière lui, il dit d'une voix altérée, en s'adressant à Artevelde :

— Ce iqué j'ai à vous dire^ capitaine général, sera court Maître Zoetaerdë est vertu mé trouver tout à l'heure-, rue Haute-Porte. Il avait déjà plaidé votre cause pendant une Heure; mais cela n'avait servi de rien. Maître Maes Van Vaernewyck avait commencé à son lour; mais il parait qu'il n'y a rien à attendre non plus de cclie leniiitive; vos ennerifiis sont nombreux et auront probaijlenient la majorité. Vous serez condamné...

— Eh bioll , soiti kttott bon ami ! dit Arlcveitle en l'inlcrrortipAnL

— Gomment, s'écria Gheî^Vôot, soil? Par les os de sninl Liévin, W h'en sera t)às airtsi ! Comment ! ces lâches hiianls, celtfe infâme en p:cancè, triôinpliernitMll de l'innocence, de maître Jacques, le libérateur de mon pnys? Noh, noti; il y a en ville plus de trois mille hommes de tous les poit^ls de la Flandre; les Gantois eux-mêmes palissent d'indijg^nalion. le n'oserais l'entreprendre sans voire permission ; mais dites ntt mol, tin seul mol, el les murs du ste€7i de Gérard le Diable s^ôiivrifont pour vous donner la liberté ; le peuple

écrasera vos infâmes ennemis dan^^^ cp|è,^p,.. pa][|^5 vite! Peut-être votre sentence est-elle dé|ç( ppp^ç^j^çé^I

4p(QVel4e saisit ^ m^^Afi P^^P9*. ^^ WP^I* ?Y?^.?^ calme sourire :

- Jç ^011^ îÇïPar^îife fihçlpoflt i ççi^ 4fi yp^i^ Çriç, J> vous ^HPPlie ils ffle flopnçr ^ncoc^ u^^e j^reuv^ 4-««?^t^ié \^\%^' mpi cespfiçtflc )§ Jpj i^?q^'al^ J)«ut, §j l'^fleçtjç,p s^p^ pf>f:i^^

que voq^ {Ipmanjiçii, je ne Je ^ifai point- ^^ çflf^trifiirf,, ^\

^yez dé§hono|é mpp ^qm.

-Jl Ifi r^ut I s'épria Gl^e^^iqpt tpnt }]p;ç ^e Jui.

iQai$ irrévpç£))^|e Résolution.

Gh^lnoot trépigq^ii de dé^ps^paip fit g^ tpf^ajt, P9^y^)?iYgment les. piembf'e^.

-Mon nifîW, «)on pie\^! ^'qcçia-^-^(.

Et, pâle et frémlssar^t, il allçi Jpjjt ^ CflUfl at} ppp.itçinç ^^ ïîpral, l'allira dans un 8\pgle Qloigpé dç. I9 prj^Qn et liii dit d'une voIjv étqurfép :

-- Ah I vous ne youle?, pas dire pe iflot que j'ioiplqre dovous? Et si voire fcmmfi, votrp f^Hp, yqlrp fljs Philippe devaient rçs^er fc\i\^ eq ce PRfli]flp? §i aujourd'hui i][iême pne tQMibe deyqit ^'(myrin entifp yous çt yqlrp ^fortunée famille ? §1 auJQurd'hiii mpme yolfe saqg^^yyit ^trp répandu?

Le capitaine ^énpj'3[ pit la n\Q\^ ^uf l'épaule deGhelnpqt cl murmura avec effroi à son oreille :

- Tfti8^z-yous„ t3isez:îîflus|... ^i^'il^ pp, Yops qntpndent pas î Hélas î qu'avez-vous dit ?

- Qn veut yqtre ^0t^... i^n ^{ipfaud... ^ç b^Ufreau |... Eh bien, il faut choisir «nfif? ^^ fi?Dg y^ çt uç poble ,^anj^...

— Je ne puis le croire!

— Cela est, vous dis- je!

— Que la volonté de Dieu s'accomplisse; mon sang coulera si on le demande.

— Il est inexorable! Malheur ! malheur! s'écria Ghelnoot d'une voix déchirante, en s'élançant dans un angle de la prison et en s'arrachant les cheveux avec une sorte de fureur.

Dame Artevelde, Veerle et Liévin, le sein palpitant, frémissaient d'angoisse et de terreur. Bien qu'ils ne pussent comprendre ce que Ghelnoot disait au capitaine général, ils remarquaient bien que le nouveau-venu avait apporté une sinistre nouvelle. Dès qu'Arlevelde revint à eux, sa femme et sa fille se jetèrent à son cou, pleurant et sanglotant, et lui demandèrent ce qu'avait dit Ghelnoot ; mais lui, tout égaré, ne répondit pas et fit signe à la servante de lui apporter son fils. Il contempla fixement Tenfant; deux larmes s'échappèrent de ses yeux et tombèrent sur le front du petit Philippe, comme si, avec elles, Tàme du père avait passé dans i'enfant. Puis il étreignit dans ses deux bras sa femme, sa fille et son ami, et resta immobile et muet.

Tout à coup Ghelnoot Van Lens bondit en avant et s'écria d'une voix déchirante en montrant du doigt la porte *

— Ecoutez, les voilà dojà! Capitaine général, maître Jac- .ques, au nom de Dieu, décidez vous!

. Artevelde leva la tète et entendit, en effet, un bruit sourd et lointain semblable à une multitude furieuse dont les flots venaient se briser au pied de sa prison. Il jeta encore une fois les yeux avec tristesse sur sa famille éplorée et sur son

enfant, et dit :

— Ah! la tentation est forte; mais Artevelde restera cependant ce qu'il est 1

— Mais que sera-t-il? s'écria Ghelnoot. Héros ou martyr?

— Martyr ! répondit froidement Artevelde.

Ghelnoot, abattu, se laissa tomber sur un siège et se mit à pleurer amèrement, en murmurant avec un dernier effort ;

— Hélas 1 le sacrifice est accompli!

A peine Ghelnoot était-il assis, que Ton entendit les cris et les hurlements de la foule éclater devant le steen de Gérard le Diable en clameurs formidables. La porte de la prison s'ouvrit violemment; Macs Van Vaernewyck, Pierre Zoetaerde et une dizaine d'autres échevins se précipitèrent vers le capitaine général, l'arrachèrent aux bras de sa famille et se jetèrent à son cou en l'accablant de félicitations.

— Mais, mes bons amis, demanda Artevelde, quelle nouvelle m'apportez- vous donc ?

Le vieux Pierre Zoetaerde voulut parler; mais un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et il ne put prononcer une parole.

— Hourra! hourra! s'écria Maes Van Vaernewyck à.pleine voix. Van Sleenbeke et quatre-vingts autres léiiards sont bannis du pays. Maitre Jacques, notre capitaine général est déclaré innocent, libre, respecté!

Jusque-là, dame Artevelde, Liévin et Ghelnoot, comme pétrifiés par la stupéfaction, étaient restés immobiles et muets sous le poids de l'angoisse; mais, quand ils entendirent le premier échevin proclamer l'innocence du capitaine général, ils bondirent comme si un coup violent les avait réveillés. Veerle et sa mère repoussèrent les échevins loin d'Artevelde et se jetèrent à son cou en s'y suspendant comme paralysées par la joie et l'émotion. Liévin, debout à côté du capitaine général, versait des larmes de joie. Quant à Ghelnoot, il était, pour ainsi dire, fou de joie ; il courait autour de la prison en poussant des cris de jubilation et de triomphe dont la puissance dominait tout autre bruit.

Ces transports de joie continuaient encore, lorsqu'on entendit soudain des centaines de voix retentir devant la porte

90 L|B TBIBUN DB GAND.

dp la prison. Le peuple avait repoussé la garde du itÊen, et, comme un irrésistible torrent, s'était précipité à l'intérieur de la prison en criant :

— - Nous vouions maître Jacques, notre capitaine générai t Vive Artevelde! Maître Jacques I maître Jacques!

Enfin un gros de gens des métiers força le geôlier à ouvrir la porte de la pièce où se trouvait Artevelde, et une nuée d'hommes, Liévin Comyne en tête, y pénétrèrent en poussant des cris enthousiastes. Ni ordres ni prières n'avaient d'empire sur ces compagnons ; ils devaient et voulaient avoir le capitaine général; car ils avaient juré dans la rue qu'ils ramèneraient avec eux. Bien qu'Arlevelde s'excusât et suppliât, il ne pût résister à la douce violence que lui faisait le peuple et fut conduit hors de la prison avec tous les échevins(i).

Ghelnoot et Liévin s'étaient chargés de conduire sur-lechamp les femmes à leur demeure.

Devant le steen de Gérard le Diable et dans toutes les rues avoisinantes, aussi loin que pouvait porter le regard, la foule pressée poussait des cris de triomphe. Cent étendards et drapeaux déployaient les insignes des giUes au-dessus de cette mer de têtes; les toits, les fenêtres, les seuils, tout était chargé de gens du peuple en liesse.

Arlovelde, la physionomie calme , s'avança, au bras du premier échevin, uu milieu du torrent qui, de toutes les rues, se précipitait au-devant de lui et couvrait la ville entière des bruyants éclats de sa joie. \

Bientôt le capitaine général atteignit sa demeure et y en-' tra avec quelques amis.

(1) On va chercher le capitaine de Saint-Jef n (Arteyeldo) ; on lui prôf e pibIi(|urnionl. elavecacclnniation un nouveau s<rinont de ll(iélil(^ et son pguvoir e<l rétabli dani toute hé force première. » Lk (jlat, t. II, p. 465.

LB TRIBON DB 6AND. 9i

L'afnuence poptilaire, les acclamations^ les chahts, se pirn longèrent bien avant dans la nuit.

Ce jour-là, on ne prononça pas un seul mot contré Attevelde. Où donc étaient passés les calomniateuW et lesjâloutT

Que devient la lâche envie quand elle reconnaît Son itfk-! puissance? Comme le serpent, elle rampe dans t'ombre jusqu'à ce qu'un nouveau poison remplisse ses dents venimeuses.

La sentence des écbevins, par laquelle messife Van Stéen^» belce et quatre-vingts d'entre les principaux lélîards étaient bannis pour cinquante ans du pays de Flandre, fut immédia^ tement mise à exécution ; Artevelde fut réintégré comme capitaine général dans son ancienne dignité et reprit les mêmes pouvoirs. Acclamé par la population de toute la Flandre, il se vil, par un retour du sort, investi d'une influence et d'une autorité auxquelles on ne pouvait plus assigner de limites. Il lui eût été facile en ce moment de flaire .punir ses perfides envieux et ses vils calomniateurs, qui n'étaient pas moins les ennemis de leur pays que de luimcnio; mais il n'était pas dans son caractère de recourir h la force, aussi longtemps qu'il conservait l'espoir d'atteindre son but par une voie plus douce. Bien qu'il sût parfaitement la part que cerinins de ses envieux et de ses ennemis avaient prise à la révoiie des léliards, il n'en laissa néanmoins rien voir dans le conseil des échevlns, parce qu'il s'attendait à ce

que la chute de messire Van Steenbeke leur inspirerait assez de crainle pour les ramener à de meilleurs sentiments. Sa bonté Taveuglait au point de lui faire croire que Tenvie est une passion qui peut s'éteindre dans le cœur où elle a une fois pris racine; — que la calomnie peut être vaincue par la générosité et la vertu ; — tandis que ce sont précisément la . vertu, la générosité et la grandeur qui, seules, font surgir Tenvie et la calomnie 1

S*oublianl encore une fois lui-même pour travailler exclusivement au salut de sa patrie, il se mit à rechercher les moyens de diminuer sa propre puissance et de donner à la Flandre une organisation qui fondât enfin son existence sur des bases solides.

11 proposa de partager le pays en trois fédérations inséparables, à la téie de chacune desquelles serait placé un capitaine général Investi de la même autorité qui lui était reconnue à lui-même à Gand. Bruges commanderait aux contrées nommées le Franc, l'Est, l'Ouest, le Nord , et aux communes qui en dépendent. Tout le quartier de l'Ouest avec le quartier de la Lys se trouverait sous le coinmandemenl d'Ypres, tandis que les quatre Moliors, le pays de Waes, Audenaerde et Courlrai seraient compris dans le territoire de la ville de Gniui (î). Rien d'important, quant aux aiïaires communes du pays, ne ) oiirrait être entrepris désormais sans l'assentiment des trois dislricts de la Flandre, dételle sorte néanmoins e,uo.si doux d'entre eux dJcidaiont on un sens, la troisième devrait se soumettre à celte drcision, bien qu'elle fût lonlraire à son opinion particulière. En cas de guerre, chaque commune suivrait IVlendard de son district, dont le gouvernement resterait, d'ailleurs, res- , ponsable de l'exécution des lois, comme aussi il devrait fournir

(*) Chumiqfâtdf JJtsjMrs, (. Il, p. 369.

le nombre d'hommes fixé et tout ce qui est nécessaire au service militaire. A la suite de cette organisation, les communes et les diverses parties du pays continueraient cependant de jouir de Tentière liberté de se gouverner d'après leurs privilèges et leurs usages propres, sans que les trois villes principales puissent jamais limiter cette liberté, sinon en temps de grand péril.

Cette proposition fut accueillie dans tout le pays avec une grande joie, et la Flandre se constitua ainsi en confédération Bruges et Ypres reconnurent Artevelde comme chef suprême et le chargèrent de nommer lui-même les capitaines généraux des deux autres districts. Il choisit pour Bruges, Gilles Van Coudenbrouck, homme plein de sagesse et de modération, et, pour Ypres, le brave chevalier messire Jean Ystn Houlkerke (1).

Le magistrat de Gand ne subit pas d'autres changements que la nomination comme échevins de deux capitaines de paroisse, Pierre Van den Hovene et Guillaume Van Huse, lesquels furent remplacés comme capitaines de Saint Michel et de Saint-Martin- Ackergbem, par Joseph Apare et Pierre Van Caudenhove (2).

Sur ces entrefaites, le comte Louis de Nevers revint en Flandre et s'y vil, comme de coutume, accueilli avec respect et joyeusement acclamé. De toutes parts, on fit des efforts pour le détacher du parti du roi de France et le rétablir dans la paisible jouissance de sa légitime autorité; mais, quelque peine qu'on se donnât pour arriver à ce résultat, tout fut j inutile. Aussi bien, que pouvait-on espérer de Louis, depuis 'Si longtemps égaré? N'avait-il pas laissé le roi de France attaquer sa propre sœur, Marguerite de Bretagne, la perse*

(I) Chronique de Detpargj t. U, p. tfiS.

(9) Complet de ta vUk de Gamd, ann. IMl-U.

94 LÇ THiByif PB GJ^^h,

cwtçr, la précipiter fl^ps d^ffçpi^x m^enfi^, sans o^ pi^ S8A9 vouloir lui ^^W 6P aidçiî n'^vait-i) pa^ fncçonq\) la voJH dii sqng, au bp4[^ér)çe dq la France? Qn pouvait crqifol qUQ, ai le pripce restait ^i a^eugléopent ^ltac|)é % Philippe' de Valois, p-était uniqueipenl par çr.aipte de perdfQ ^ comtés de Rethe) el de ]HeYep$, guj étaiçn| $iluf a en Fc^ nçfi; mais Tàme de Louis était trop noble pouf ^ lais%^ fiTUldor par rintérét personnel. La véritaUl^ cau^e étaii que, depuis son enfance, il avait été nourri, à la cour dQ Franco, dao^ la pensée que la liberté du peuple était un but coupable à ipmf^^ suivre, et que tout chevalier était tenu devant I)ie^ dee(^T battre de toules ses fonces l'élévation ^^^ communes, çosnQ)a une révolte çonlre la civiJisatiQq et contre le droiU. Jl avait, d'ailleurs, épousé la fiil^d'un roi de Fraqçç, pt cptle çirc(\iftstance contribua probablement à le faire perçévérçc pyaq obstinalipn dans aa ïnanière de voir antiOamancIfi.

Pendant qu'Artevelde était capitaiue géi^érf^l, 1^ qqnil^ Louis s'était rendu maintes fois en Flandre, sans qpe jamais les habitants ni les magistrats lui eussent refpsé l'hon^inagô qui lui était du; mais jamais ilu'av^jl pu réussir dïjns ses exigences au profit de la France ; il trouvait les conamunes si fermes et si inflexibles sur pe point, elles pcartaient ses demandes avec tant de froideur, que, chaque fois, qprès up court séjour, il retournait en France sans avoir aboutj. Pluç; d'une fois, Artevelde s'était rendu auprès de luj et avait eu recours à toute son éloquence pour faire comprendra au prince combien il serait puissant et aimé ep Flandre s'il voulait accepter loyalement pour lui-même l'alliance avep l'Angleterre; il le supi>lia à différentes reprises de rendre à la Flandre son souverain légitime et lui propiit, le cas échéant, de mettre toute son influence au service du prince; mais Louis resta inébranlable dqns son fittçichpmeut à Pl^ilippe de Valois. Il reconnut souvent, il est vrai, qu'Arlevelde

était doué d'une force d'âme extraordinaire et que, pour un bourgeois, il possédait une science étonnante des affaires d'Etat; il voyait bien que le système du Sage Homme l'eût .porte au comble de la puissance et de la richesse ; mais tout cela ne sulTisait pas pour le détacher des intérêts de la France. Il resta dévoué à l'étranger et déclara enfin qu'il préférerait renoncer à l'héritage de ses pères plutôt que de s'aliier avec les ennemis du roi de France.

Après l'éclatante restauration de l'autorité et de rinfiuence d'Àrtevelde, les léîiards et autres mécontents ne virent plus de moyen de combattre ouvertement le capitaine général. Beaucoup d'entre eux renoncèrent complètement à la lutte e linirent par se ranger peu à peu dans les rangs des amis dé la prospérilé et de l'indépendance de la Flandre; les autres se tinrent à l'ombre et dévorèrent leur ressentiment, en attendant que les événements leur donnassent l'occasion d'attaquer le capitaine général ouvertement avec quelque espoir de succès. Pendant ce temps, la calomnie ne cessait de mettre tout en œuvre contre Artevelde pour le compromettre comme homme et comme politique; niais ces tentatives étaient si visiblement empreinte^ du cachet de la peur et de la mauvaise foi, que, pour le moment, elles ne portèrent que de légères atteintes à l'influence du capitaine général.

Le découragement des mauvaises passions donna à la Flandre un long repos, durant lequel lé développement de l'industrie et du commerce dépassa, pour ainsi dire, les limites du possible, et le plus grand bien-être se répandit jusque dans l'a plus humble chaumière de paysan (i).

Sans qu'on put deviner quelle main cachée avait jeté de

(1) u Arlcvilde avoist assez bien et heureusement gouverné le p»ys de Flandre, lequel florissoit eu toute sorte de commerce et de roarcliaudyse et scm* biableuieut en toutes richesses et prospérité. » Recherches wur ia noiHesee de Flandre^ Douai, 1630.

06 Ll TaiBUlf DE OAND.

nouveau dans le peuple le brandon de la rivalité industrielle, une eiïrayante fermentation s*empara tout à coup des esprits dans diiïérentes parties de la Flandre, à propos de la question restée indécise du tissage des draps, dont les grandes villes voulaient conserver le monopole (1).

Ainsi les habitants de Poperinghe avaient établi un grand nombre de métiers pour imiter le célèbre drap fin d'Ypres, et y avaient si bien réussi, qu'en peu de temps ils eussent peut-être surpassé les ouvriers yprois pour la perfection du travail. Le banc des échevins de la ville dTpres ordonna aux Poperinghois de respecter leurs privilèges et de détruire les nouveaux métiers; mais, sans égard à cette injonc ion, les bourgeois de Poperinghe coururent aux armes et se montrèrent prêts à défendre leur industrie contre toute entreprise violente. Sur ce, le banc des échevins d'Ypres fit marcher Poperinghe le capitaine général, messire Jean Van Houtkerke, avec une grande armée. Après quelques escarmouches sanglantes, les gens des deux villes rivales en vinrent aux mains dans un combat acharné. Le capitaine des Poperinghois fut tué avec un grand nombre des siens, et des troupes entières de prisonniers furent emmenées à Ypres. De plus, Langemark, Reningheist et le château de Reninghe furent saccagés et incendiés par les Yprois (2)

Dans d'autres villes, de déplorables effusions résultèrent

v<) «< Depuis un certain temps, le commerce et la fabrication des draps excH taient une livalité séditieuse entre \e% principalei villes du comté et celles d'un (iociiud ordre. » Ed. Le Glay, histoire des comtes de Ftandn, t. II, p. ktZ.

fS. « Auno Domini 13U, parce que ceux dn Poperinghe Taisoieut du drap pareil au lirap «l'Ypres, ceux d'Ypres prirent un capitaine, et celui-ci alla avec une armée à Poperinghe . . on s'y battit « haudement ; Jacques Oets y fut tua et un grand nombre de Poperin^hoid lurent faits prisouniert. • Chronique de Jeun de Dixmude^ Ypre» Ib39, p. 990.

aussi de ce sujet de dissension, qui continuait à maintenir dans toute la Flandre une sorte d'hostilité permanente entre les grandes et les petites communes. Les ennemis du capitaine général virent dans ces difllcultés un moyen de Tattaquer d'une façon détournée, et se mirent à attiser partout un feu qui, selon leur espoir, devait bientôt éclater en une véritable guerre civile.

Artevelde réussit à faire comprendre à quelques villes leurs privilèges d'une façon plus large, et en même temps à inspirer aux communes secondaires le respect des privilèges existants; si bien que, pour le moment, si ce menaçant orage ne fut pas entièrement détourné, il fut néanmoins grandement apaisé. Celte circonstance rejeta pour quelque temps dans Tombre les léliards et les ennemis du Sage Homme.

Gérard Denis, rendu impuissant contre Artevelde par la décision du banc des échevins, et forcé de reconnaître au fond de son cœur qu'il lui faudrait peut-être renoncer pour longtemps à assouvir la soif de vengeance qui le dévorait, sur le terrain politique, était tombé dans le gouffre sans fond de l'envie. La flamme de la jalousie dévorait son cœur, consumait sa chair; il maigrit, ses yeux s'enfoncèrent dans leur orbite, une teinte jaune se répandit sur son visage, un sourire persistant et plein d'amertume contracta ses lèvres, tandis que sa voix prenait un ton aigre et sec.

Le chef-doyen quittait très-rarement sa demeure; durant des jours entiers, il restait assis auprès de la cheminée, la léte dans les mains, muet, le regard fixé dans les cendres, et cherchant quelque soulagement dans les plus sombres rêves de vengeance. S'il sortait parfois dans la rue, c'était pour tramer avec Muggelyn, et d'autres instruments secrets' de sa haine, quelque machination contre le capitaine général et pour ourdir contre lui de viles calomnies.

Denis était d'une brusquerie extrême envers son fils Lié- II. «

f8 LB TRIBUN DR GAND.

yipqu^d il lai adressait la parole, ce qui n'arrivait plus que trè9-raremeut; et comme il repoussait brutalem^it le pauvre jeune homme chaque fois qu'il s'efforçait de le consoler, celui-ci finit par élre saisi d'une sorte de crainte et se résigna à gémir en silence sur les souffrances de son père, desquelles il ne pouvait méconnaître la véritable cause, n s'établit ainsi entre le père et le fils un muet éioignement, et ils vivaient dans la même dpmeure comme s'ils fussent devenus étrangers l'un à Taulre.

Une autre cause de chagrin assombrissait le front de Liévin. Yeerle, durant la captivité de son père, avait supporté les angoisses et les inquiétudes continuelles avec une apparente force d'âme ; mais, après la délivrance d'Artevelde, elle était tombée plus qu'auparavant dans un état de langueur 6t d'aiïai$sement tel, que, sur les instantes prières de sa tante et avec le consentement de Liévin lui-même, elle s'était retirée pour quelques mois au grand Béguinage, pour essayer si, en servant Dieu loin du monde, le repos et le calme dont on jouissait dans ce séjour ne lui rendraient pas sa sanlé perdue (1).

Liévin ne pouvait plus visiter sa bien-aimée Veerle qu'une fois par semaine, le dimanche, lorsqu'il allait passer l'aprèsdinée au Béguinage avec dame Arlevelde ou le capitaine général. Parfois, quand il ne pouvait résister à la passion qui le poussait à se rapprocher de sa bien-aimée, il se rendait au Béguinage pour y entendre la messe. Il hii étai permis ainsi de jeter un rapide regard sur Veerle, qui, U tête penchée, priait au fond de l'église, au milieu dei autres béguines, et, à la fin de la messe, au moment où

(1) Les béguines ne s'engagent que ponr un tnnps limité et peuTent quitter rétablissement pour rentrer dans le monde. V oir i»ur le béguinage qui a cooséné jusqu'aujourd'hui son organisation U Description de Game, par SlBl AMT, p. 6t.

7<?. PJFB «F <ï^JÎP-

sa coutume, pour aller errer et rêver au bor4 (JH r?f ¥^(99*' la porte de la rue s'ouvrit avec violence et son nère apparut dans la çhai][ibre, I^ yisaj^e dépomposé par la (ureur. Il ferma les deux portes de la pièbe, et, les yeux élincelahts, marcna vers Lievin en le menaçant du poinç :

— Ah î dit-il, il est donc vr^i ffué l'jai récHiaufîé un gerpept dans mon seiiil C'est de mon propre fils que ié devafs rècevoir le coup de mort. Si le chagrin me' consume, si une tombe béante s'ouvre sous mes pieds, il fallait que èé fût toi, toi qui allumasses cette flamme 'dévorante dans'mônsélh.^ioi qui ouvrisses cette tombe devant moi 1 Mais toi, du moins» ma vengeance peut ^atteindre et t'écrasér;... jusque slir mon lit de mort, ma bouche conservera assez de force pour maudire un fils dénaturé !...

Liévin bondit épouvanté de son siège et, tout tremblant^ se rejeta en arrière. Le9 UaîU» convulsivement orlipés de son père ne le faisaient pas moin^ frémir que Ut l^rribto iqenace qui venait de frapper pon oreille comme un «mip de foudre. Il leva vers Denis de3 main$ supi^antes et dit :

— 0 mon père î on vous a trompé assurément; j.e a'ai ja-' mais rien fait qui justifie vptre colère. GrÂpel grâce t écqutez-moi avant de continuer l

— Hypocrite vipère! reprit le ehef- doyen, capable d» vendre sçcrèiement au tyran la tête de \Qn pêne, capable de le conduire à l'échafaud et de donner aon fajxg en pâture à ses ennemis !

— Arrêtez î arrêtez! s'écria Liévin. Ce que vous dites est odieux. Même mon pèr(B n'a pa^ le droit dé me faire un outrage aussi sanglant I Celui qui vous a dit de tellas ehoaes est un misérable calomnialeuri

A Qes mots, Lâévjp avail r^leyé la tête. V/av^s même de

tOO Ll TRIBUN Dl 8AND.

l'injustice de son père l'avait tiré de son anxiété; il prit une attitude plus décidée et s'avança avec résolution vers son père en disant :

-*Eh bien, si je suis coupable, condamnez-moi; mais auparavant dites-moi plus clairement de quel crime je me suis rendu coupable envers vous, et, si je puis vous prouver que Ton vous a induit en erreur, vous serez assez juste, je Tespère, pour lever la malédiction que vous venez de faire peser sur ma tête.

-* Ahl ah ! s'écria Denis, parce que ton père est malheureux et qu'il souffre, tu oses lui parler avec insolence et lui donner des leçons; mais nous allons voir, fils dénaturé t ce que tu peux dire pour te défendre de la plus infâme trahison. Gonnais-tu Jean Sporrelynck ?

— le le connais; il était mon ami avant qu'il se laissât entraîner dans une mauvaise voie.

— C'est suivre une mauvaise voie que m'aimer, n'est-ce pas? s'écria le chef-doyen avec un redoublement de colère. Me combattre et seconder le tyran, voilà la vertu selon loi 1 Me trahir et me vendre, comme lu l'as fait, c'est de l'héroïsme, c'est de l'amour de la patrie ! Il y a longtemps déjà que cela s'est passé, et tu as pu te taire et dissimuler jusqu'aujourd'hui ! Un hasard tout particulier devait me révéler ta perfidie I C'est donc toi qui as donné connaissance de notre projet au capitaine général, au moment où nous allions délivrer le peuple d'une odieuse servitude? Et tu as probablement dit aussi que ton père était le principal chef de la révolte? tu l'as trahi et l'as livré aux mains de son ennemi mortel; et lui, il m'a fait grâce... jusqu'à ce qu'il lui plaise de faire rouler ma tête sur l'échafaud !... Ah 1 cette pensée me brise le cœur et fait bouillonner mon sang dans mes veines ! Quelle peine serait assez grande pour te faire

LK TRIBUN DK GANO. lOt

expier ton parricide? La mert? Non, la mort seule serait itrop douce; tu as mérité ma malédiction !

Ah! au nom de Dieu, mon père, écoutez-moi 1 s'écria Liévin en l'interrompant. C'est vrai, j'ai surpris par hasard le secret de la conspiration dans la houche de Jean Sporrelynck, et je l'ai révélé à maître Ghelnoot Van Lens, afin qu'il prit des mesures pour déjouer l'atlentat projeté contre Arievelde et contre le salut de la Flandre; mais jamais le nom de mon père n'est tomhé de mes lèvres, de façon à lui nuire. J'ai beaucoup entendu et vu, j'ai beaucoup souffert et enduré, et cépendanl je ne me suis jamais plaint de mon père ni à maître Artevelde, ni à Veerle, ni à qui que ce soit. Quelque eflbrt que je fasse pour détourner mon attention de vos actes, je suis convaincu que vous vous égarez. Mais n ne m'appartient pas déjuger mon père; je respecte son erreur. Mais que je prête les mains à la ruine de ma patrie ! que je ne protège pas, lorsque je le puis, le héros dont tout le monde admire la grandeur et dont la généreuse bonté me remplit d'admiration! — je ne puis renier à ce point l'âme que Dieu m'a donnée. J'ai révélé la conspiration au capi* taine de Saint-Nicolas, et je crois par là avoir rempli un devoir sacré; — mais vous, mon père, je vous ai toujours défendu, chaque fois qu'un soupçon s'est élevé contre vous. Pour de tels actes, bien qu'ils soient peut-être en opposition avec vos idées, vous ne pouvez cependant m'accabler de la terrible punition dont vous me menacez. C'est Dieu qui est le juge suprême ; il casserait votre injuste arrêt I |

Pendant que Liévin parlait ainsi d'un ton digne mais respectueux, le chef-doyen parcourait rapidement la chambre ^ en tout sens et en murmurant, comme un homme qui veut échapper à une conviction qui lui pèse. Il se sentait profondément blessé par le langage calme de son fils, qui ne lui donnait pas l'occasion, comme il l'avait désiré, d'éclater en

lOaf Ll TEIBUN DB 6AND.

repfMedes iianglants et en imprécations» et qui élevait vraiment Liévin au-dessiis dé son père, autant que la saine rai* son l'est au-desbU8 de la passion aveugle.

Api^ kvoïh jiarbblirl) M chanibrë pendërtt quelque temps sarià mbt dii*ë, (jèfard fienii s'arirétà devant son fils et lai dit À^tin Mi autre toh :

-^ Èii blèd, ïi traiiîàon eàt ébnsonfimëe, él, eu besoin, je pourrais oublier cette méilvaise aclfôti; tiiàïk notre siltiélion réciproque rie peiit se prolonger telle qu'elle est. Mes ëinis me fuieqî i^l ine craignent; je perds toute considération et toute influencé, parce qu'on mè soupçonne d'être dîét)OSê b mè rëcôîiciliyr avec Ârtévélde par ton intermédiaire...

— - Ah I combien je remercierais Dieu si ce soupçon pouvait être fondé 1 s'écria Liévin avec élan.

-^ Moi, me réconcilier avec Artevelde t dit avec une amère ironie le chef-doyen, avec lui qui m'a dépouillé de mon droit, avec lui qui me tient courbé sous le poids de son orgueil ? J'arracherais plutôt mon cœur de ma poitrine pour lebroyer sous mes pieds. Non, non, la lutte que j'ai engagée contre le tyran n'est pas terminée. Aussi longtemps qu'une goutte de sang me restera dans les veines, je saurai et je sentirai que je vis ! La roue capricieuse du sort m'a donné le dessous; mais cette roue tourne toujours, et mainiefois elle ramène en haut le plus faible. Qu'il craigne ce revirement! Il ressentira alors l'amerlume du fiel qui depuis des années s'accumule dans ma poiîrine ; il rampera à mes pieds, demandera grâce en vain pour luimônie, pour tout ce qui lui est cher, pour tous ceux qui osaient l'estimer et l'aimer. J'anéantirai sa race, je ferai disparaître son nom de ce monde, ou plutôt je le livrerai à l'histoire chargé d'une ibftimie et d'un opprobre éternels... et, dût ma vengeance être assouvie dans un bain de sang, je serai impitoyable et

LÉ T^Btlfi tÉ 6ÂNI^ 103

flfbMënërèii le ^^ttàvé, comttië nhé Mx séDgldtite, sur hr Fltindrè entière...

Liévlh mit sa tnain tretulblante sur là bouché de son père et coupa court aux imprécations de sa vengeance.

— Ah! ëyet pitié de moi ! dit-il d'une voix suppliénlè; vos paroles me percent le cœur et me jettent dans une mortelle anxiété. Est-ce bien, moti père, vous qui parlez ainsi? N'estce pas un mauvais esprit qui s'est placé entre nous deux et remplit cette chambre d'horribles blasphèmes ? Vbyet, je tremble, je frémis, comme si votre voix avait évoqué sous mes yeux un démon du fond de l'abime. Ayez pitié de moi, ô mon pèrel laissez-moi croire que l'égarement vous a inspiré ce langage insensé; n'arrachez pas si cruellement de de mon pauvre cœur brisé le dernier Sentiment d'alfection ! Je vous en supplie, délivrez moi de TaHreuse pensée qui me torture! rétracte» ce que vous avez dit!

— Rétracter? répéta Denis d'une voix sombre. Non, il n'y a pas place pour nous deux sur la terre : lui ou moi devons disparaître ! Tu Semblés étonné de mon juste désir de vengeance ? Si tu savais ce que je souffre depuis des années, si tu sentais là cruelle morsure du ver qui ronge mon cœur, si le feu de l'enfer dévorait aussi ton cerveau, ô fils barbare, tu maudirais l'odieux tyran qui opt)rimatoil malheureux père et le fait mourir. Toi aussi tu demanderais au ciel de voir couler son sang odieux, comme un sacrifice expiatoire pour le mal qu'il à fait à moi, à ses frères; à la patrie, — mais tu es aveugle, tu adores mon assassin.... Ah! tu pleures, Liévin, tu te rèpens de ton monstrueux attachement aU plus infâme de tous les hommes...

— Hélas ! hélas ! où en suis-je venu ! dit eh soupirant Liévin dont les yeux sfe rfemiilirent de iarmel 0 mon pèreî J)Ourquoi m'avoir Ibrcé par là tiolèncé à vous juj^er ? pourquoi avoir ëiiVërt vttttè ctétir sdùs mes yeilx ? Maintenant je

ne puis même plus, par une illusion volontaire, vous chercher une excuse. Faut-il donc que je remplisse le plus pénible de tous les devoirs? A cette heure solennelle, vous dirai-je la vérité ?

— Vérité ou mensonge, parle, je le l'ordonne ! s'écria Denis d'une voix provocante.

— Puisse Dieu envoyer dans votre àme un rayon de lumière ! reprit Liévin ; puissicz-vous écouter patiemment ma parole hardie, mais respectueuse, et peut-être le calme reviendrait-il dans votre cour torturé et le doux sentiment de Tamour filial dans le mien ! Vous nourrissez contre maître Artevelde une haine ardente, vous vous en vantez. Cette passion, toujours coupable, peut trouver quelque excuse devant Dieu et devant l'humanité, quand l'insigne perversité de celui qui en est l'objet l'a fait naître et continue de l'alimenter, mais dites-moi donc, quel mal le capitaine-général vous a jamais fait? Son premier acten'a-t-il pas été de vous rappeler de l'exil ? Il sait que depuis cette époque, vous lui êtes hostile; il n'ignore pas que vous avez fait de sa chute le but de votre vie. Et cependant, — reconnaissez-le loyalement, mon père, — quand il lui est arrivé de punir, il vous a toujours épargné, — il vous a épargné quoiqu'il sût que vous ne cessiez de travailler à sa ruine. Et, pendant qm vous le blâmiez, pendant que vous maudissiez son nom, jamais n'est venue sur ses lèvres une parole contre vous, ni même une plainte sur votre injustice. C'est par amour pour votre pairie que vous le haïssez, dilcs-vous? Qu'était la Flandre, lorsque sa main de géant l'a retirée de l'abime de l'humiliation et de la misère? La famine moissonnait sans pitié nos Crères épuisés; nous étions les esclaves abattus cl découragés de l'étranger; le commerce, l'industrie, le bienêtre, tous les dons départis par Dieu à notre généreux sol avaient été anéantis par l'injustice et l'oppression. Et main-

tenant la Flandre remporte en puissance, en liberté et en richesse sur tous les pays qui l'entourent; maintenant le linceul de plomb de l'influence française est à jamais soulevé et rejeté; l'abondance règne sur notre sol, et les nations de la terre vantent notre patrie comme le foyer de la civilisation ^ et de la grandeur du peuple ! C'est là l'œuvre magnifique du Sage Homme ;— et vous le haïriez au nom de la patrie ellemême? Ne craignez -vous donc pas, mon père, que des passions moins nobles ne se soient, sans que vous le sachiez, emparées de votre cœur? Je ne puis poursuivre; le respect me retient; mais croyez-moi, mon père, votre haine est sans motifs. Il y a quelque chose qui vous aveugle; peut-être est-ce un sentiment dont vous n'oseriez vous-même prononcer le nom sans rougir. Vous souffrez, dites-vous? Ah t vous ne souffrez pas seul t Si vous pouviez voir les tortures qui depuis si longtemps déchirent mon cœur; si vous pouviez mesurer l'immensité de la douleur que me cause Tégarement dans lequel vous persistez!... La vie sera-t-elle donc pour nous abreuvée, jusqu'à la fin, de fiel et d'amertume, alors qu'une seule parole de vous peut nous donner l'affection, le bonheur et la paix? Écoutez ma voix, mon père, sanctifiez votre âme par la pure flamme de la fraternité; chassez de votre cœur ces passions sans nom; permettez à votre fils d'être le lien d'une solennelle réconciliation entre vous et le Sage Homme. Allez à maître Artevelde, demandez-lui son amitié, il vous recevra les bras ouverts, comme un frère qui revient à lui!...

Gérard Denis, le visage sombre et contracté, avait écouté lallocution de son fils. Cependant, à la fin, il avait donné à s 3s traits une expression affectée de calme, et il feignait de se laisser ramener à des sentiments plus modérés. Cependant jamais la haine et la colère n'avaient plus violemment embrasé son cœur. Dans le sinistre sourire qui contractait soi

lOé LE TRIBUN DB dXNt).

lèrèiis; on pôavhit voir le précurseur d'un redoublement de p^eiiité.U ttSiii sàhé doute trouvé le moyen de punir cruellement son fils. II alla à lui, lui prit la main dvéc u&e feinte afTecttoh, et dit d une voix expressive :

—C'est vrai, Liévin, ce que la passion me faisait dire tout k rheure, ne venait pas du cœur ; tes paroles toutes peu fondées et tout exagérées qu'elles sont, m'ont friappé. TU ne connais pas bien Ion père; je ine laisse facilement emporier, mais je éiiis incapable de pousser juscjo'iaui mêmes limites, ma juste vengeance; et, s'il arrivait que je triomphasse de mes ennemis, je serais assez généreu:!t pour pardonner et oublier le mal qu'ils m'ont fait. Ce qui parfois m'éntraine en paroles hors des bornes de la modération, ce n'est pas iih sentiment d'intérêt personnel, c'est l'indignation que m'inspiren-t les railleries dont lu es l'objet dans la maison même de ceux pour la prospérité desquels tu sacrifies ioût, jusqu'à rhonneur et à la vie de ton père t Tu ne m'as pas cru, quand je te disais que maître Ghelnoot Van Lèns et Veerle étaient d'accord pour te faire servir de manteau à leurs coupables relations...

— Ôràce! grâce 1 mon père, s'écria. Liévin d'une voix altérée par la douleur et l'elTroi. Ne brisez pas cette dernière fibre dans mon cœur ! laissez-moi fuir... ne me parlez plus; vous me condamneriez au plus grand des forfaits; je haïrais •mon père, et je serais maudit par Dieu lui-même... l —Eh bien, clit bénis avec un sang-froid triomphant, sors 'et calme tes sens agités. Je ne veux pas t'en empêcher, car je sais parfaitement que dans Irès-peu de temps lu avoueras toi-même que maître Ghelnoot et Veerle le irompenl oulrageusemenl...

Liévin n'avait pas attendu la fin de ces paroles pour s'enfuir hors de la maison.

Il erra pendant quelque temps, comme pourchassé, dans

%k rtiës, jiiàqti'ft ce qû'*efafih, saiià fe âivdlr, il âe t^bïivâl i|réS du moullii à èàii, ik, lék cdûdes àp^liliyèd kui* id bàliikitkde de pierre, H se iiiit à reg&rdfep diSïraitëmerii réielmel tourbillonnetriehl deà hbts.

Plorigé dans tin'é sorte de sommeil de l'esprit, il rfesta ùrlë demi-heure environ, absorbé dané la conlëihiilalibii dié èoû malheureui sort, Jùàqu'à ce qm là ijàti^ue dil berVéaU le rendit incapable de rêvéi' et lé râiiiëhiàt, pWls calme, à la triste i'éalité. Il s'éloigna du bas Escaut et reiiîbnta la tUe dé firabant.

Près du steen de Papegbem, il reiiconlra nîaître Ghelrioot Vah Lens qui Tattira mybtérieùsement ^ l'écart, il mit id main dans isa poche et, en liraiit un tiarchemin, il le inil sous les yéux du jeune hbmme en lui delii'éndant :

— Regarde bien cet écrit, Liévin. Lé rebotiriElis-tut

— Il me semble être de la main du capitaine général, répondit Liévin; cépeiidant il y a quelque chose d'extraordinaire que je ne puis préciser; peut-èlté l'écriture est-ëllé imitée !

— Peut-être? Mais regarde attentivement ces lettres; le capitaine général n'écrit assurément pas ainsi.

— En effet, dit Liévin, cette écriture est contrefaite; j'en suis tout-à-fait convaincu mâintehaht, fei lie éeeaû lùi-mêmà n'est pas une véritable empreinte ; il est imité à la mai'...

— Eh bien, lis ce que cet écrit contient, Liévin. Le jéuiie Denis lut et dit ensuite avec étorineiîient :

— Un ordre de maitre Artevelde qui vous appelle siir-Iechamp à t«'urnes et vous prie de garder le ïilus profond fiëcret sur votre départi Qû'ést-ce qui peiil être caché làdessous ?

— Ah ! toujours la même chose, Liévin, l'intrijgue et là perversité. Je m'imagine qu'on a dressé utié ehlljliscnde ëii quelque ehdroil de la route, \>o\\? )Ln:^:^h\\lï\• îî Viti^V'î'ovis-fe

et me tuer, si c'est possible. On veut régler avec moi de cette façon le compte de rinsurrection avortée ! Tu le vois, on me fait remettre cet ordre dans Taprès-dinée, pour que je doive voyager la nuit, et on me demande le secret sur mon départ, afin que personne ne puisse soupçonner que des Gantois m'ont attaqué.

—Vous n'irez pas a Fumes, n'est-ce pas? demanda Liévin.

— C'est-à-dire, dit Ghelnoot en riant, je suis en train, depuis une demi-heure, de chercher un moyen de prendre les loups eux-mêmes au piège. C'est cependant un peu loin. Je vais parler de l'afiaire à mailre Macs Van Vaerncwyck, Il me conseillera ce que j'ai à faire. En attendant, ne parle pas de cela ; ei, si lu ne me trouves pas à la maison ce soir» à huit heures, pense que je suis allé à la chasse à Fumes. Au revoir, je n'ai pas de temps à perdre, autrement il serait trop tard.

Liévin demeura encore un instant à la même place; mais il oublia bienlôtce que Ghelnoot lui avait dit, pour s*abandonner au vit* chagrin et à h profonde terreur qui s'étaient emparés de lui depuis les anallièmcs de son père. Poursuivi par les pensées les plus cruelles, il erra à pas lents par toute la ville, s'urrèlant çà et là sur les ponts pour voir couler l'eau, et se trouva vers le soir devanl la porte du grand Béguinage, sans savoir comment il y était venu. La cloche de la tour sonnait pour le salut du soir, et un grand nombre de bourgeois et de femmes du voisinage entraient dans l'enceinte pour assister à roffice. A l'intérieur, sur la place, on voyait dans la demi-obscurité les béguines sertir de leurs demeures et se diriger vers l'église.

Liévin resta quelque temps immobile devant la porte, suivant du regard chaque bégume, tandis que son cœur batlait vivement dans sa poitrine oppressée. Poussé par un irrésistible désir de voir Veerle et de trouver dans la con*

templatioD de sa bien-aimée soulagement et consolation, il entra enfin d'un pas hésitant dans l'enceinte et gagna Téglise, où le salut était déjà commencé.

L'intérieur du temple était mystérieux, effrayant même, à cette heure. L'autel seul était éclairé par quelques cierges; mais dans la nef et les bas-côtés régnait une obscurité où Ton ne pouvait distinguer que des formes douteuses. Le long des deux murs se trouvaient les béguines , semblables à des statues, immobiles, muettes, disposées en rangs. Leur costume noir se fondait dans les ténèbres et échappait à l'œil, tandis que leur coiffure blanche restait seule visible, et semblait suspendue en l'air sans soutien. Cette coiffure formait, par ses plis saillants devant le visage, une impénétrable enveloppe, qui laissait difficilement deviner qu'une tête humaine y fût enfermée. Un imposant silence régnait dans l'église; seulement, de temps en temps, on entendait la voix murmurante du prêtre devant l'autel , ou une toux lointaine qui retentissait dans les ténèbres comme le croassement d'un oiseau de nuit.

Liévin, qui avait bien assisté le jour, mais jamais le soir, à l'offtce dans l'église du Béguinage, ne put s'empêcher de frissonner en apercevant cette réunion qui ressemblait à une assemblée de fantômes; et cependant l'émotion même que lui causait ce spectacle, détournait sans cesse ses yeux de l'autel, et il s'eiTurçait de percer du regard les coiffes, liour découvrir, si c'était possible, le pâle et doux visage de Veerle sous l'une d'elles. Chaque fois il détournait les yeux en frémissant, et il finit par être saisi d'une inexprimable inquiétude. Égaré par son imagination surexcitée, son œil donnait des formes à ce qu'il ne voyait pas; il s'imaginait distinguer sous les coiffes des crânes grimaçants, et, attribuant à ceux-ci un corps, il découvrait dans les ténèbres une foule de cadavres décharnés. Par degrés, il finit par

lié LÉ TRtBtlii bis OAKD.

slsiilShcér tttiit h féit dans oe songe Itignbre; se crut transperlé déhà le troyaume dè& morts, et sentit sa poitrine se contracter, son cœur se serrer. S*il entendait çà et là une cbéisé qui craquait ou uiie respiration devenue perceptible pour sei senà excités, il tressaillait, coitimé si le cliquetis d'un squeletlë ou le gémissement d'une âme en peine eût frappé son oreille.

Tout a coup une îtiélodîe célekte descendit d'en béiit et se répandit dans le teiiiple en accents lents et prolongéls. C'étaient des voix d'anges ou de fertimes dont le chant révissant montait et s'abaissait en un chœur harmonieux, comme les calmes et douces émotions d'une aine dé jeûné fille.

Liévin, en extase, leva la tête et chercha du regard d'où venait la ravissante mélodie; mais les chanteuses demeurèrent invisibles pour son œil avide. Seulement un seul cierge, dont la lumière était renvoyée par un réflecteur, laissait deviner que le chant venait du fond du jubé et se répandait de là, comme des nuées d'encens, à travers la nef, jusque devant l'autel.

Si, au milieu du morne silence qui régnait peu auparavant, Liévin s'était cru transporté dans les demeures souterraines, en ce moment, son imagination impressionnable avait toute raison de lui faire croire que le ciel s'ouvrait aux âmes dans Tattenle et les saluait par un chant de délivrance. Seulement, ici une bienheureuse réalité se mêlait à l'illusion magique. La plus douce de toutes les voix, celle qui envoyait à Dieu avec le plus de force ses mélodieux accents, et faisait pleuvoir ses notes argentines, comme d*étincelanles gouttes de rosée, — cette voix faisait tressaillir son cœur d'une céleste émotion et y versait à grands flots le baume des consolations, il ne pouvait s'y méprendre; la

Lii HÎBiiii î>« dÂÎTD. ili

principale ch'àiiièUée de i^Hymhe '^tréë, b'ètttit ^ft bietiaimée Veerle \

Pendant lon^téilfi^s, le Vi^éj^e îiitittiîné par tan ^&diè\)i sourire, il plon'géà ib rëfeStd détifi le fond de Téglisé poBt saisir chatitiè note ^ ^(^H brigine et là suiVrë jti^qil'à Ce qu'elle s'éteignît réttiplacée par une autre ; tenètenipé il écoula àihsi, àdns côhsciehce de Ce (tui l'entourait et devant uiie félicité céleste ()ariabt laquelle il mariait àà Vbix à là voix de Veerle devant le trône de Dieu, — durant laqtiellë la même flamme d'un éternel amour unissait son âme à Tâme de sa sœur chérie... jusqu'à ce; que le chant mourût tout à coup dans un long accord et cessât de se faire entendre (1).

Le jeune homttie, ravi, demeura d'abord immobile; il espérait toujours entendre de nouveaux accords descendre du haut du jubé; et la mélodie sacrée résonnait encore si doucement dans sa mémoire, qu'il semblait la coiitinùér dans une douce rêverie. ÎBienlôt il s'agenouilla devant le bartc dé l'autel et se mit à adresser à Dieu une fervente prière, en le remerciant de ce qu'il l'eût conduit en ce lieu pour le sauver de l'abîme de désespoir où il allait se prébii)ilfer. Miaifatenant il sentait son àme soulagée; il avait relrëuvé d'é nouvelles forces pour supporter avec résignation l'immense douleur qui l'accablait; il avait trouvé le soulagetioent et la consolation dans l'élan d'effusion de l'àme de sa bien-ainiée vers le Seigneur.

Le service du soir était terminé : il etàtnihà pendan

(1) Ce tableau est peint d'après nature. Le 8 janvier 1848, lorsque jVtais k Gnnd pour y faire les études locales que nécessitait moii œuvre, M.Ed Michiels, littiM-atour de mes amis, me conduisit au grand Béguii^age. où j'assistai à un salut et y vis et ressentis ce que je viens de décrire. Depuis de longs siècles, les béguint-s qui habitant cette retraite, portent le même costume, obéissent aux mêmes régiments et suivent les mêmes usages. Le grand Béguinage, liabilé aujourd'hui par plus de. six cents béguines, fut iondé en 1*234, par Jeanue de Conslaulinople «t m steûr M&rguerite*

H) Ll TRIBUN DK GAND.

quelque temps les béguines, qui toutes étaient leur coîfTure, lui donnaient une nouvelle forme et la replaçaient sur leurs têtes comme un long voile pendant en arrière, sans cacher leurs visages cette fois. Gela fait, elles s'approchèrent tour à tour du bénitier, auprès duquel Liévin se trouvait, et franchirent successivement la porte de Téglise.

Enfin le jeune homme vit Veerle s'avancer à son tour vers lui; elle s'approcha, la rougeur de Témotion sur le front, et lui jeta un doux et pcnélranl regard en prenant de l'eau bénite.

— Ah ! Veerle, que vous chantez bien ! dit Liévin dune voix émue : mon cœur bat encore d'attendrissement...

La jeune fille baissa la tête et dit d'une voix presque inintelligible :

— A dimanche, Liévin; venez un peu plus tôt.

En disant ces mots, elle sortit du temple, se repentantdéjà ie l'infraction qu'elle venait de commettre à la règle du béguinage, en adressant la parole à un homme, dans l'église même.

Le jeune homme la suivit du regard, aussi longtemps quïi le pouvait; mais, dans l'obscurité complète qui s'était faite au dehors, il ne put plus découvrir que quelques ombre:* noires, qui disparaissaient tour à tour dans différentes directions, derrière les angles des pelilcs maisons.

Aussitôt après la sortie de Liévin, la béguine chargée de l'ofllce de sacristain avait fermé la porte de l'église et se préparait à aller aussi fermer la porte d'entrée du Béguinage. Elle avertit le jeune homme qu'il devait quitter i'établisbeujent et raccompagna jusqu'à la porte .. lorsque tout à coup, à l'extrémité opposée de la place, un cri sinistre retentit, et cinq ou six béguines accoururent vers l'église eo poussant des cris d'alarme. La sacristine y répondit par de plus hautes lamentations encore; car elle ne doutait pas

LS TaiBUN DE 6AND. lU

qu'un affreux malheur ne fût arrivé, pour que Téternei repos qui régnait la nuit dans le Béguinage fût troublé par un tel désordre. Sans savoir quel danger pouvait menacer soit ellemême, soit ses compagnes, elle courut au-devant d'elles, suivie de Liévin. La première qui la reconnut s'écria en levant les mains au ciel :

— Que Dieu nous protège, sœur Begge! Hélas 1 hélas t quelle profanation ! quel malheur I

— Ciel! vous me faites mourir! Qu'y a-t-il donc? demanda sœur Begge avec une anxiété croissante.

— Ah ! s'écria la première, nous arrivions avec notre vieille sœur Artevelde à notre demeure, et nous allions ouvrir la porte, quand tout à coup sœur Veerle a été arrachée d'au milieu de nous et enlevée par une échelle sur le mur. Elle se défendait et poussait des cris à fendre le cœur; mais il y avait beaucoup d'hommes; l'échelle a disparu par-dessus le mur... Nous sommes accourues... Oh! pauvre malheureuse enfant... entre les mains de brigands! Que va-t-il lui arriver ?

Liévin n'attendit pas la fin de ces exclamations; un cri perçant s'échappa de sa poitrine; il tira sa dague, et, saisissant de l'autre main le bras de la béguine, il s'écria vivement :

— Venez! venez! montrez-moi l'endroit... que je la délivre! Vous n'osez pas? Mon Dieu! que faire?

— Je vais avec vous, dit une autre qui prit l'avance et l'eut bientôt conduit devant le mur où s'était commis le rapt.

Liévin y trouva un grand nombre de béguines qui se la mentaient sur le sort de leur malheureuse sœur; mais il n'^ avait plus trace ni de Véerle ni des ravisseurs. Tout, au der du mur, était noir et muet comme la tombe.

Emporté par une rage fébrile et en proie au plus profond désespoir, le jeune Denis s'enfuit hors du Béguinage, cou-

114 Ll tAlBUN DB OAND.

riit de l'ântrë c6té du mur et écouta attetitirëmeut tH n^etitendait aucun bfuit; il chercha aussi à percer leis tënèbreà du régëfd; tnaià tous ses efforts Aireiit vains. Lé ccéur bfisé et iësi yeux pleins de larmes^ il revint au Béguinisige, où ii tr6tiva beaucoup de gens accourus du voisinage & là nouvelle de l'enlèvement.

Peu dp^ës, Ohelnoot Tan Lens accourut aussi àVec d'autres amis d'Artevelde. Ils se partagèrent la tâche d'explorer le Ràbbt; les remparts de la ville, et même la campagne. Ils ne découvrirent rien qui pût faire deviner par où on avait etfitiiétté là pauvre Veerle.

Le âdleil, à soh lever, trouva Liévin arrosant de i&i larnïèà le chemin, en dehors de la fValpoort (1), et presque aflëàhti pat* là lassitude et le désespoir.

À Tangle de la riie Wadstege, au bord de la Lys, était une vieille maison appartenant a Gérard Denis et qui, depuis quelque temps, était restée inhabitée, probablement à cause de son isolement. Elle était séparée de tous côtés des autres maisons, auxquelles elle ne se trouvait rattachée, avec le terrain (jui en dépendait, que pa^ de hautes murailles d'enceinte. La Lys eri baignait les muirs, et durant la saison des pluies, comme le cours de là rivière était plus rapide, on

(i) Àujoùi-ci'llûi ii Porte dé érûg'et.

LB TBIBUN BB OAND. 116

pouvait entendre jusque dans les appartements intérieurs^ le grondement des flotfi.

Trois ou quatre jours après renlèvetâent de Finfortunée Veerie, le roi des rtbauds se trouvait dans une chambre spacieuse, au premier étage de celte maison. Une petite lampe portative répandait une lueur douteuse sur la table à côté de laquelle Muggelyn était assis. Pour empêcher plus sûrement que les curieux ou les espions ne remarquassent que quelqu'un habitait cette demeure déserte, on avait tendu derrière les volets de bois des fenêtres de longs morceaux de tapis déchirés, et, bien que le temps fût assez froid, il n'y avait pas de feu dans la chambre; mais un large réchaud plein de cl^arbons ardents, brûlait souS le manteau de la cheminée.

Dans un coin, sur le parquet nu, quelques vieut morCëaux de tapis amoncelés formaient un mauvais lit dé camp.

Sur la table, à côté.d*une cruche de vin, d'un vefre et de nombreuses pièces de monnaie, se trôuvaietit un grand masque noir et une dague.

Le roi des ribauds ne portait pas son costume habituel; tel qu'il était en ce moment, on Teût difficilement reconnu au premier coup d'œil ; et, à coup sûr, ce n'était pas sans motif qu'il s'était accoutré d'une façon si extraordinaire.

Dans la solitude et la nuit, tandis qu'un morne silence régnait autour de lui et sur la ville entière, Muggelyn se livrait à une étrange occupation. Il jetait satis relâche des dés, parlait et s'agitait avec autant d'animation que s'il eût eu vis-àvis de lui un invisible partenaire. Toutefbis il ne s'agissait ici de rien de surnaturel; le roi des ribauds, afin de donner à sa passion pour les dés, au moins une apparence de satisfaction, avait provoqué da main gauche à jouer contre sa main droite; il avait dontié à chacune d'elles là moitié de son argent ; puis, considérant sa main droite comdie lui*

!!• LE TBIBOH 01 OAHD.

même, iijoiull iTee mie profonde préoccupation et a¥eo eottre oonlie sa main gaoehe, qui lui avait déjà gagné preaqœ tout oe qu'il possédait

— On a bten raison, a'écria»t-il, de dire que le diable eet du côté gauche, car si tu ne hantes pas le diable. Je ne le connais pas I

Tout è coup M nggelyn entendit dans la chambre un bruit singulier, pareil au pénible soupir qui s'échappe d'une p<ritrine oppressée. Vraisemblablement ce n'était qu'un coup de ▼eut dans la dieminée ou le gémissement d'une renétre mal fermée; cependant le roi des rlbauds pftlit et promaia les yeux avec anxiété tout autour de la chambre. Après avdr écoulé pendant qudque temps avec une grande aitmlion, il dit en grommelant :

— C'est étonnant : ûeçnih que j'ai rêvé que je voyais ma mère ddHNit devant mon lit, j'ai peur des revenants ei des esprits ! D y a dans mon corps je ne sais quoi, qui se prend de soi-même à trembler quand je suis seul, vers minuit, dans une chambre obscure. J'avais bien besoin aussi d'aller parler du diable! Mais, à parler franc, qu'est-ce que le maudit pourrait faire de moi? Je ne vaux assurément pas la peine qu'il se dérange de son chemin pour si peu... Ce n*était rien : un hibou ou un chat peut-être qui cherche société... Eh bien, je joue quitte ou double en trois coups! Oses-tu risquer l'affaire? Oui ? — Attention I je commence ! — Quatorze 1 — Dix! — Ne maudirait-on pas le jeu ? Comme l'hôte du Cerf, sous le beffroi, maugréerait et enragerait si je perds et me vois obligé de le payer de nouveau en monnaie de singe t Allons,'

' allons, ne te presse pas, nous avons tout le temps. Le dernier coup ! — Ah t trois six ! Cela fait bien en tout quarantedeux. Joue un peu contre cela! Quoi? tu oses dire que je mouille les dés? que je te trompe? Je ne sais ce qui m'env* pêche de te tordre le cou, séance tenante. Mais tu en serais

LB TBIBUN Dl «AND. 117

trop heureux, car le jeu ne continueraU pas et tu as certai- Dement perdu. Ah 1 tu avoues que les choses se sont pas< sées loyalement ? A toi! -^ Commeall dix-huit ) Que le diable Ah ! sept et neuf seulement t A moi, Tenjeu ! Tu as

perdu, camarade 1

Il mit en poche avec joie les deux tas d'argent et dit en levant la cruche au-dessus du verre :

— Allons 1 je veux te faire boire un bon coup !

Une sorle de surprise et de dépit contracta le visage de Muggelyn, quand il remarqua qu'il ne restait plus de vin que pour remplir le verre à moitié. Il but ce reste lentement, jeta un mélancolique regard sur la cruche et se dit à luimême :

— Vide ! Je m'ennuie horriblement ici. Déjà trois nuits 1 Et où en sommes-nous avec ce coup manqué? L'affaire était mal emmanchée, quoiqu'il faille avoir l'âme du chef-doyen pour trouver des choses pareilles. Si cela eût réussi, cela eût porté un fameux coup au capitaine général. La jeune fille n'était pas difficile à enlever ; elle ne pèse pas plus qu'une plume et est tombée en pâmoison avec beaucoup de bonne volonté ; mais là n'était pas la difficulté. U nous fallait aussi maître Ghelnoot Van Lens, pour faire croire qu'il l'avait enlevée avec son consentement. Sur ces entrefaites, la calomnie aurait fait son chemin, et, après les avoir tenus cachés pendant quelques semaines dans la West-Flandre, on les eût abandonnés tous deux dans un lieu écarté. De cette ïaçon, ils seraient sans doute revenus ensemble. Il est vrai qu'ils auraient pris le ciel et la terre à témoin de leur innocence; mais effacez donc les souillures de la calomnie quand elle s'est attachée à vous, ne fût-ce que pendant quelques jours 1 Serait-il vrai que la langue de la vipère distille le poison le plus violent? Il me semble que la langue de l'homme tue avec plus de certitude. Le capitaine général qui met

11$ urtMBuir hm oahd.

teM» lonl le MitliiiMit de l'honneur, aurait douté de le f «aflu de aa lUe et de aeA meiOeur ami. Voile le but qu'il Mlait alMftdre I Je eomprends dans qud désespoir cela Teût Jeté et qpielle horrible douleur cela lui eût causé ; mM êe que Je comprends mieux encore, c'est que moi, vaurien, livngne et joueur, je ne «uia pas asses méchant pour tramer de pareils complots. En venté, quand j'y pense, je eommence k orqire que jM encore un bon cœur; car. Je le dis too) v0if je ne voudrais pas être dans la peau de maître Dents. Si c^)ii4k ne rôtit pa» un Jour au plus prorond de l'en tm, j'ai eneove quelque' chance d'arriver au paradis, quoique eaia me semble fort douteux pour le moment. Qui sait ? Avec tout cela Je suis pourtant curieux de savoir ce qu'on . fan de la jeape Qtle et je m'étonne que le chef-doyen n'ait . pas enc«é trouva quelque nouvelle méchanceté pour se debfvrasser de ce lourd paquet. Si c'était une autre, il y a hmgtempa que je lui aurais donné le coup de grâce et l'aurais fait retrouver sur le pavé de quelque rue; mais je ne sais quel étrange sentiment de faiblesse s'empare de moi quand je la vois. Sa voix est si douce, si caressante ! Elle parle si bien, sans colère; elle a de si belles paroles, que je hQ me sens vraiment pas la force de faire du mal au pauvre agneau. Elle doit être protégée par quelque secret; car moi, qui ne savais pas qu'un homme pût jamais respecter un&' femme, je n'approche de cette jeune fille sans défense qu'avec une sorte de crainte et de respect... Pourquoi faut-il aussi que le chef-doyen exerce sa vengeance sur une femme? ^ Sur la ûancée de son propre fils ? Parce qu'il n'est pas capitaine général et ne le sera jamais ? Cela irait drôlement à fi^nd, si ce diable iqcarné y était maître t Je ne comprends pay comment maître Artevelde, qui doit cependant connaître la haine du c^ef-doyen et peut-être ses entreprises contre lui, n'a pas déjà écrasé la tête à ce serpent. Il le pourrait ce-

l^ef^^mt cl'qn ^\fQ^ ]^ main | Oui, pjai^, Muggfilyn, quç 4tviendraient alors les livres de grp§ et la prifc^ie de x|i| ^( (^ bienheureux jeu dQ dé^? ^9udit argpnt I pue dis-je là ? Allons, ^llpns! jç tjop^be ^p ^«îff}^i) ^ son^^çr 9 cep çJi^SjÇ? sérieuses... Il fj^oft êj-re naipuff 4?P^*^ Ippgiemp^; j^ v^.is allçr me fourrer dans mon nid jusqu'à demain; aussi I)iep |a jeune fille n'à-t-elle besoin de rien. Si seulement ie puis dormir! J'ai bu terriblement peu; ou ce trompeur mel-il peutêtre de Teau dans son vin, de peur que je ne m'oublie èl que je ne mette ses forfaits au jour?

En disant ces derniers mots, Muggelyn se leva de table et se laissa choir tout vêtu sur son lit de camp.

Il essayait de fermer les yeux pour s'endormir, lorsque tout à coup un bruit retentit dans le vestibule du rez-dechaussée.

— Qu'est-ce que cela peut être? grommela le roi des ribauds en bondissant sur son siège. Aurait-on découvert l'endroit où les loups ont emporté l'agneau? Alors je n^ai rien de mieux à faire que de descendre sous la voûte de la Lys et de gagner à la nage le pont de l'Écluse.

Sur ces entrefaites, prêtant attentivement l'oreille, il entendit, cette fois plus distinctement, qu'on avait frappé trois coups légers à la porte extérieure.

— Le chef-doyen î s'écria-t-il avec surprise... qui revient après-minuit? Gela ne peut annoncer rien de bon. Allons! je vais ouvrir, il apporte peut-être une nouvelle cruche.

}\ prit la lampe, descendit l'escalier et ouvrit }a porte en disant d'upe yoix étouffée à Gérard Deqis :

— Ab çà, m9Ure, ce p*est pas bien à vous de venir m'éveiller aifssi taipd : j^ rêvais justement que nous partions ensemble ppur }'enfer» et )e yoyagi^ étçit ^nguUèzremçnt étrange, je vous l'assure...

Le chef-doyen ferma la porto ^vec précipitation, et, s^ps

répondre, tandis que Muggeiyn lui portait la lampe au visage et s*écriait avec surprise :

—Vous tremblez, maitre! La sueur découle de votre front! Auriez-vous rencontré en chemin l'esprit de votre femme? C'est égal : je n*ai pas encore vu le diable; mais maintenant je le vois.

—Tais-toi, sur ta vie, tais-toi! hurla Denis avec un frémissement de rage.

Il saisit le roi des ribauds par le bras et le força, malgré ses railleries, à monter l'escalier avec lui. Arrivé dans la chambre, il se laissa tomber sur un siège et dit avec le plus grand trouble :

— Muggeiyn, nous sommes perdus si la jeune fille demeure ici jusqu'au malin! Un habitant de Marienland a déclaré au premier échevin que le soir dû l'enlèvement il avait vu une barque dans laquelle se trouvaient quelques hommes silencieux, descendre la Lieve et que, dans l'obscurité, il avait aperçu quelque chose de fort blanc au milieu de la barque. On a supposé là-dessus que Tobjet blanc était la coiflé de la béguine. On donne en ce moment à tous les dizainiers de service l'ordre de fouiller du haut en bas, au point du jour, toutes les maisons situées au bord de la Lieve et de la Lys; et vous pensez bien qu'on ne passera pas celleci. Si l'on découvre la jeune fille, l'échalaud nous attend; le rapt est puni de la décapitation, tu le sais!

— Oui, je n'ai pas envie de mourir si haut. Voyez à vous sauver vous-même; quanta moi, je regagne mon giie de la Wa/poor^(l) ; et, si l'on trouve la jeune fille, tant mieux!

— Comment, tant mieux! s'écria Denis avec rage. Dans une maison qui m'appartient? où je suis entré et d'où je suis

ii) Aujourd'hui la Porte d$ BrugtM,

sorti si souvent depuis trois jours ? Tu veux me livrer sans pitié au bourreau, ingrat!

— Ingrat? grommela Muggelyn, comme si un petit coquin pouvait devoir de la reconnaissance è un grand coquin 1 Mais, voyons, — vous seriez bien capable de me trabir, s l'on mettait la main sur vous. Vous ne voulez pas qu'on trouve la jeune fille ici ? Eb bien, mettez-la dans la rue et laissez-la courir où il lui plaira.

— Pour Tamour de Dieu, Muggelyn, cesse de plaisanter, le danger est plus grand que tu ne le penses.

— Je ne plaisante pas. «

— Et la jeune fille ne reconna!tra-t-elIe pas le chemin qu'elle a suivi ? Ne désignera-t-elle pas la maison où on l'a tenue enfermée ?

—Je ne le crois pas, cbef-doyen ; j*entends qu'il faut lui bander les yeux et l'empêcher de crier. On pourrait alors la transporter dans un autre quartier de la ville et la planter là.

•— Mais, mal avisé que tu es, si la garde de nuit ou même un seul bourgeois te rencontre, nous sommes trahis 1

— C'est vrai ! Dites donc, vous, ce qu'il faut faire ?

Le chef-doyen se rapprocha davantage du roi des ribauds, qui était assis non loin de lui, et, lui prenant la main, il dit :

— Ah l Muggelyn, es-tu arrivé à Tàge que tu as sans savoir qu'un médecin prudent a recours au fer, dès que les moyens ordinaires sont devenus impuissants à guérir une blessure dangereuse ? Ne trouverail-on pas dans ton cœur courageux assez d'énergie pour te résoudre au seul acte qui puisse nous sauver? Serait-ce bien la première fois que ta dague te débarrasserait d'un témoin importun?

Muggelyn regarda fixement le chef-doyen dans les yeux avec stupéfaction et dit en souriant à demi :

— Vous pensez sans doute que j'ai appris le latin pour comprendre cet obscur galimatias? Vous voulez de nou-

Page 1