II
193 Ll TRIBUN DE GÂND.
veau atteindre votre but par les voies détournées, maître; mais, si vous ne vous y prenez pas mieux, vous pouvez continuer jusqu'à demain; je ne vous en comprendrai pas davantage.
Un IVisson d'impatience et de colère fit tressaillir Gérard Denis; mais il se contint et reprit :
—Un secret n'est jamais plus fidèlement gardé, Muggelyn, que lorsqu'il est enfoui sous la pierre d'une tombe. Les morts seuls sont muets pour rélernitél
— Mais, maître, qu'est-ce que notre position a de commun avec les morts? Vous croyez-vous déjà sans tête? Je n'en isUis pas encore là. Tant qu'on est en vie, on a chance de continuer de vivre.
— Misérable hypocrite, murmura le chef-doyen , tu ne vôtlx pas me colliprendre. Même en cet instant suprême, tu ne peux t'empêcher de railler. Eh bien, je vais te parier net : il faut tuer la jeune fille I
— Comment? Que dites- vous? s'écria le i'oi des ribauds; tuer la jeune fille t
Il voulut se lever, mais Denis le maintint avec force sur son siège et poursuivit :
— Il faut la tuer, te dis-je; puis porter son cadavre jusqu'au pont do Licfhem, y attacher une pierre et le jeter dans la Lys I
Cette fois, Muggelyn arracha son bras de la main crispée du cherdoyen, bondit, et se dressa, saisi d'horreur. ' —Jamais! jamais! s'écria-t-ii.
— Ah 1 ah! dit Denis avec une amère ironie, c'est ce que nous verrons. Ta puérile indignation me surprendrait, si je ne savais combien de meurtres tu as déjà sur la conscience. C'est de l'argent, beaucoup dargent qu'il le faut, n'est-ce pas? Tu sens que l'occasion est bonne pour m'exiorquer de
nouveau un petit trésor, l^e cr^U^s rien, je t'eu donnerai» un grand.
Ces derniers mots parurent faice une profonde impression sur Tesprit de Muggelyn : on eut dit qu*il3 lui |r?3piraje9t une soudaine terreur et lui enlevaient toule ^n é^prgie; il alla se rasseoir et dit d'un ton grave : ^
-^ Maître, maître, vous savez très-bien par où Id sé4(fPtianl peut me prendre; mais, à vous parler avec i^ne pleine gqH". fiance, je vous prie de garder votre argent cette fois; pe n^e forcez pas à commettre une action qui pour la première fois de ma vie me fait frémir à l'idée du sapg répandu et me rappelle qu'il nous faudra un jour rendre pomp^e là-haut.
Denis jeta un dédaigneux regard sur Muggelyn etdii :
— Lâche t si j'eusse su plus tôt que tu étais ai^ssi couard, je t'eusse laissé de côté avec mépris et j'eusse oonûé le soin de ma vengeance à un homme plus déterminé.
^ Si vous êtes si courageux, vous, que ne I^ tuez-vous vous-même? s'écria le roi des ribauds avec colère. Vous qui avez si soif du sang du capitaine général et des siens, Vjersez-le vous-même, ou ne parlez plus de làch^ et dç çoui^rd. C'est vous qui êtes un lèche I
— A chacun sa tâche, Muggelyn; à moi de te combler de richesses et d'aisance, à toi d'être Texécuteur de mes désirs. C'est bien là notre convention... Et je ne comprends pas que tu puisses avoir l'idée de lui laisser la vie. Tu penses que ce masque te rend suffisamment méconnaissable? Et ta voix donc? ne pourra-t-elle la reconnaître?
— Elle ne m'a jamais entendu parler, sinon dans ce maudit repaire, s'écria le ribaud, comment VQulez-vous donc qu'elle devine qui je suis?
— Et plus tard, si elle te rencontre et que ta voix frappe son oreille? Cela peut arriver... En tout cas, c^tte discussion a déjà duré Urop longtemps; le t^mps pe m^i^que pour
1S4 tm THIBUN D« OAHD.
écouter l'apologie de ta yertu; tu oublies que nous Jouons avec notre vie. Eh bien, il faut choisir : vingt livres de récompense ou le glaive du bourreau ; car si tu ne fois pas ma volonté cette nuit, je te ferai accuser moi-même par les gens qui t'ont prêté aide. Ils ne me connaissent point» mais Je les connais bien, moi 1 Tu sais, par ta propre expérience, ce qu'on peut obtenir aTCC de l'argent. Quant k moi, mes mesures sont prises pour échapper à la justice et faire tout retomber sur toi. Et me fallût-ii payer un gaillard plus -fésolu que toi, pour te fermer la bouche d'un coup de dague, Je ne reculerais pas, tu le sais!
— C'est l'enfer qui vous a couvé I s'écria Muggdyn avec tristesse. Je ne vaux pas grand'chose à coup sûr; mais malheur à qui se trouve en contact avec vous! Adieu sa pauvre âme! Si vous étiez un envoyé de Satan lui-même^ vous ne pourriez mieux remplir votre devoir.
^ Je te conseille fort de me faire un sermon 1 dit Denis avec un dédaigneux sourire; le temps est bien choisi poor cela et tu pourras le répéter d'autant mieux sur l'échafaud ! J'ai honte de ta faiblesse; et vraiment, Muggelyn, je note reconnais plus dans l'impuissant enfant que je vois devant moi. Es-tu donc tellement changé, qu'un monceau d'argent comme vingt livres, n'ait plus de pouvoir sur ton âme ? Veavie de devenir meilleur t'a-t-elle pris peut-être? Ce serait bien le cas de dire que le diable s'est fait ermite. Pauvre Muggelyn, j'ai vraiment pitié de toi !
— Vingt livres t C'est une somme énorme t dit Muggelyn en soupirant. Et quand recevrai-je ce trésor?
— Dès demain, répondit le chef-doyen avec une joie visible; dès cette nuit, si tu hâtes et fais la chose bravement et
\ prudemment.
— Je ne sais ce qui me prend; croyez-moi, maître, je tremble quand je pense à ce meurtre.
LE TBIBUN DK 6AND. 1S5
— Eh bien, écoute, je ne te donne pas seulement vingt livres, mais je te promets encore une pension annuelle de pareille somme, et m'engage à t'assurer à jamais une existence digne d*envie. Folie que tes craintes, Muggelyn ; tu les vaincras facilement. Sinon l'échafaud, la mort par le glaive du bourreau ou par une dague payée... Tu peux faire librement ton choix. Eh bien, qu'en dis-tu? N'hésite pas davantage; ces puériles lenteurs accroissent inutilement le danger et me pèsent lourdement. Encore un instant, et je pars en t'abandonnant à ton sort.
— Il était écrit dans Tenfer, murmura Muggelyn, que vous me plongeriez dans cet abîme de perversité. Soit! je la tuerai et j'irai jeter son cadayre dans la Lys, près du pont de Liefkens, comme vous l'avez dit!
— Ainsi je puis compter que dans une heure il ne restera plus trace de sa présence dans cette maison... et que la mort gardera son secret?
— Je le fais avec répugnance et horreur, je le déclare encore, répondit Muggelyn, mais retournez tranquillement chez vous; je vous promets que le cadavre de la jeune fille sera bientôt enseveli au fond de la Lys; je tiendrai ma parole, vous me connaissez !
— Oh î je le savais bien 1 dit le chef-doyen avec joie. Ce sont de sottes idées qui te passent parfois par la tête; au fond, tu es bien l'homme le plus déterminé que je connaisse. Ainsi, Muggelyn, hàte-toi, et de la prudence! Charge le cadavre avec une bonne pierre; fais disparaître soigneusement les taches de sang avant de partir d'ici, et remets tout dans l'état où cela était avant l'enlèvement. Je n'ai pas besoin de te dire que ta propre vie en dépend. Hàte-toi ; j'attendrai pour te recevoir chez moi. Garde ta lumière, je fermerai la porte.
1|6 P9 TBlBpir P^ <>A99«
Acmm^p M Vf»m la pifin 4u ribWW^i 4uitt|i Ijf phsmH j^ et iJIspaw^ d'iw pat rapide jdana le joorrldor.
iBwAflêH ribf uda resta ^^ instant nivet, le rjagan) D^e âl arrêté devant liM î pau à pev un iiBi^uc^ sourtreaedçf- ^ioa sur 909 visage et H se dit h lui-mé^e :
rr Bff virf té, le chef-dayen a raison : c'est unie sçttlie. Pttiifue iGVBla doit être, Je n*y puis rien. EUe ou noua devooiii Vûfiwir, — ainsi c'est une légitime défense de ff)a vie, — et puis le sj|ing d'une feiwne esl-U plus précieux que jO^ui d'un homme? Allons, plus tôt ce sera fait, plus ti(>t ce sors oublié I
A fies mots, il prit sa dague sur la table, et, s'ajgenouiljt^t sojas la cheminée, il se mit à en aiguiser la pointe sur tes briques du parquet, tout en poursuivant le cours de 9ea ré* flexions :
— Il est bien inutile, murmura-t-il, de tant afBler ma dague... un seul coup, et elle ne bojugera plus; — cependant une dague bien aiguisée ne fait pas tant de mal. Pourquoi la foire soufn*ir inuUIomonl ?
Il essaya bientôt sur sa main la pointe de l'arme meurtrière et dit en s'approchant de la table :
— Une véritable aiguille t Metlrai-je encore ce gênant masque f Pourquoi pas f Je ne veux pas qu'elle me reconnaisse avant de mourir. Cela m'ôteraii peut-ôlre toMio résolution. Allons, et marchons doucement; elle dort probablement; il vaut mieux que je lui porto le coup sans réveiller; elle ne sentira rien... un sommeil sans un 1 C'e&i la mort U plus douce...
Puis, s*étant noué le masque sur le visage, il sortit presque sans bruit de la chambre, la dague dans upe main et la lampe dans l'autre. Arrivé au rez-de-chaussée, il traversa 4eux ou trois piécos, jusqu'à ce qu'enûn il ouvrit uœ por(6 mystérieuse et descendit par un escalier de pierre i une
certaine profondeur idan3 le 9oi. I( ouvrit alors aveo la plus grande précaution la porte d'un fUBchoi et y enjyra ;sur la pointe des pied^, en dirigeant La bimière de la lampe 3ur la prisonnière et en tenaujt «a dague prjêle pour lui donner le * coup mortel. Cependant le /spectacle qui $'o£Qrit à sa vue Farréta SQudaiu et lui fit cacher sa dague derrière son d9^• Veerle était agenouillée sur 3a couche de paille et^ les mains jointes, adressait à Dieu une fervenie prière : une expression de sereine consolation, sinoji de joie, animait son visage, dont la pâleur se détachait encore sur sa coifi'ure blanche. A rapparition du roi des rlbauds, elle avait laissé tomber ses br^s, et, dirigeant les yeux yers lui avec i,m doux et mélancolique sourire, elle Tavait regardé comice ^i elle se réjouissait de sa venue.
— Ah! mon ami, dit-elle, j'ai prié pour vpus !
— Pour moi? s'écria le ribaud avec surprise : pour mol? Et pourquoi ?
— Je remerciais Dieu de ce que, dans mon malheur, il m'eût donné un bon homme pour geôlier, répondit -elle d'une voix pleine de douceur : je vois bien que, qui que vous soyez, vous n'avez pas un cœur méchant. Ne m'avèiîvous pas traitée avec compassion ? ne m'avez-vous pas respectée dans mon infortune? Ah! je le sens, i^ousétes un instrument dans la main de mes persécuteurs; mdis je vous suis reconnaissante de la protection que vous avez accordée là une malheureuse jeune fille. C'est une bonne action pour laquelle j'ai appelé sur vous la bénédiction du ciel.
j Muggelyn fut ému à ces paroles; il pencha la tête, resta muet ei plongé dans une profonde préoccupation
— Vous êtes triste? demanda Veerle avec intérêt; vous est-il arrivé quelque chose qui vçus fasse de la peine, mon ami?
Le ribaud ne lui répondit pas. Il oberchait à s'inspirer
l'énergie nécessaire pour accomplir sa terrible mission et à le donner la conviction qu'il n'y avait pas à revenir sur la résolution prise, quelque vives que fussent les émotions, nouvelles pour lui, qu'éveillait dans son cœur le langage alTeclueux de la jeune fille. Après une lutte assez longue, il dompta tout sentiment de crainte et de pitié, et dit d'un ton qui flt frémir la jeune fille et en lui montrant sa dague étincelante :
— Jeune fille, je suis venu pour vous tuer! Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez; les belles paroles n'y feront rien. Ainsi, si vous êtes vraiment reconnaissante envers moi, livrez-vous au coup de mort avec résignation; présentez-moi votre sein; je vous ferai peu souffrir.
— Me tuer! s'écria Veerle en s'enfuyant dans 1» coin le plus éloigné de la cave; ah 1 ce n'est pas possible!
— Il le faut! grommela le ribaud d'une voix sinistre. Si vous avez encore qu^que chose à dire au ciel, faites-le vite; car je n*ai pas beaucoup de temps à perdre.
— Hélas! hélas! s'écria Veerle en sanglotant et en rampant sur les genoux au-devant du meurtrier qui s'approchait, vous n'avez donc jamais connu votre mère, pour pouvoir tuer de sang-froid une innocente femme?
— Ma Tuère? Elle est morte depuis longtemps, dit le ri* baud en retirant sa dague. — La voilà qui va parler de ma mère! c'est comme si elle avait le don de me mettre à la torture. Mais il est trop tard pour reculer !
— Ah! le nom de voire mère relient votre main, dit Veerle d'une voix pleine d'espoir; vous aimez son souvenir! Vous ne pouvez être un scélérat, un assassin !
— Il vous faut mourir pourtant! dit le ribaud du ton d'une froide et irrévocable sentence.
— Non! non! s'écria la jeune fille, l'àmede votTe mère
te TRIfiUN DE GAND. 129
me protège. Ah ! je tous en conjure par son doux amour pour vous, par sa mémoire, ayez pitié de moi I
Le ribaud ne répondit pas, et resta immobile, mais il tremblait visiblement.
— Grâce! grâce! Oh! mon ami, laissez-moi vivre! Vous tueriez en même temps ma mère, mon père... Pourquoi verser mon sang? Je n'ai jamais fait de mal à personne au au monde... Dieu nous voit aussi dans ce cachot : il est le vengeur de Tinnocence. Voyez, j'embrasse vos genoux, je suis à vos pieds... Non, non, vous ne le ferez pas...
Muggelyn sentit tout son courage faiblir. Il lui semblait, en effet, voir flotter devant la jeune fille cette même ombre insaisissable de sa mère, qui une fois lui était apparue en rêve, auprès de son lit. Tandis que Veerle, en proie à une muette angoisse, étreignait ses genoux de ses deux bras et baignait ses pieds de larmes abondantes, une vive lutte s'engageait chez le ribaud entre son esprit et son cœur.
Enfin il entra dans une sorte de fureur et, se révoltant contre les émotions inconnues qui le dominaient, il résolut de mettre promptement fin à la situation critique dans laquelle il se trouvait. Il poussa un cri rauque, saisit la jeune fille par la tête et voulut la renverser en arrière pour la tuer, en lui portant un seul coup dans la poitrine; mais elle, frissonnante et glacée de terreur, échappa à ses mains et courut au lit de camp, d'où elle étendit vers lui, comme un espoir de salut, la petite croix suspendue à sa ceinture. En voyant le ribaud s'avancer vers elle, la dague haute et les yeux élincelanls, elle poussa un cri suprême de désespoir :
— Mon père, ma mère, Liévin, adieu! Et elle tomba en arrière sur la paille, immobile comme une statue.
Le ribaud porta la lampe au-dessus d'elle et murmura :
— Si elle était morte ! C'est bien possible; on dirait qu'elle a voulu m'épargner un meurtre.
180 LU TBIBUN Dl OAND.
Il souleva le corps de terre et le laissa retomber comme une masse de plomb. En ne remarquant pas le moioftre mouvement, il dit avec joie :
— Elle a vraiment eu la bonté de mourir! Dormirait-elle peut-être ? Alors elle ne parait pas avoir enviQ de se réveiller d'ici \k longtemps. Faisons le reste maintenant : allooi jeter le corps dans la Lys. Voilà une afTaire faite et vingt livres gagnées!
En parlant ainsi il avait chargé la jeune fille sur son épaule et il monta, au milieu de Tobscurité la plus épaisse, Tescalier de pierre jusque dans le corridor, d*où il sprtit par une porte de derrière et descendit quelques nouvelles marches qui le conduisirent sous la voûte où coulait lentemeq^ i'eau. Il déposa son fardeau sur Tescalier, et, ayant trouvé une grosse pierre sous la voûte, il attira de la main une barque près du bord et plaça dedans la jeune Slle, dans riotention de descendre lui-même avec elle le courant d^ |i rivière.
Tout à coup il entendit dans une maison qui se trouvait de l'autre côté de la rivière, un bruit de voix humaines et il crut même apercevoir dans les ténèbres une télé qui se penchait par une fenêtre au-dessus de l'eau.
Dans cette situation, le ribaud se mit à trembler d'anxiék et attendit, indécis, que le bruit cessât de se faire enteadre Il ne savait que faire. S'il descendait la Lys avec la jeuœ fille, on pouvait facilement le surprendre : Il n'y avait pw songé une seule fois auparavant, et, maintenant que Géranl Denis lui avait inspiré une si grande terreur de TéchafiBiHi il ne se sentait nulle envie de s'exposer imprudemment dans un moment où l'on avait considérablement augmei^ les gardes de nuit.
Enfin il crut avoir résolu la dillSculté et se dit à lui-ffiém' d'une voix sourde :
LE TRIBUN M dÂN». ISl
— lë ël^is (tîiiî cette fille m'a ensorcelé 1 En vérité^ Mugge^ lyn, tu Jjerds la tête. Y a-l-il rien de plus simple ? Je pousse la bàrqdé éU ihiliëti de la Hvière : elle descendra bien la Lfs toute seule. Je Tatténcis près du pioni d*Amour et m'y laissé glisser par leè (ioteaut; là, caché isdus le poni, Je lui lié là pierte atitour des rëitis... et, si on me découvre, j'aurai môme le mérite d'un hdmme qui Hsque sa Vie pour sauter quelqu'un. Le hasard peut m'aVbir ebhdtiit là comme le premier venu. Ah ! voilà une bbtthé idée. A tout à l'heure, tfta flllë !
Il poussa du pied la barbue dâiis te rivière, et, sans id suivre des yeux, il courut sUr-le-châmp vers la cave, où il prit la lampe pour remonter à sa chambre. Là, il jeta son masque, endossa à la hâte son costume de Hband et quitta la maisoh.
D'un pas circonspect, il traversa le marché au fil et la rue d'Or pour aller attendre la barque. En approîchaht de lô Lys, il vit dans le lointain, se détieichér, snr te ciel moin^ sombre, une ombre noire comme celle d'une persionné qui eût été sur le pont d'AmoUr même. Lé ribaud se serra contre les maisons et se glissa, comme un irenard aux aguets, jusqu'au pré d'Amour, où s'élevait non loin du pont un bâtimenl isolé, à l'abri duquel il se mit à épiéir le promeneuir nocturne.
Le personnage mystérieux qui, à cette heure Solitaire, regardait l'eau du haut du pont, bien qu'il ne se montrât à peine dans l'obscUHté que quelques ridefe brillantes à la surface de la rivière, — était Liévitt ï)enis, qui, poui*Suivi pair une inexprimable douleur, et fuyant le sommeil, était vtehtt demander à la fraîcheur de là nuit quelque soulagement et quelque distraction. Souè le ciel sombire, aussi bien que dlàtA la maison de son père, il était sans cesse plo!*i^gé dâfts ife sinistres rêves, qui lui montraient sa pauvre Veerle luttant contre le déshonneur et la mort, et, à son dernier soupir
113 Ll TRIBUM Dl OAND.
prononçant encore son nom comme un suprême secours. Il voyait son cadavre sanglant et mutilé, gisant devant lui dans les ténèbres, et pleurant des larmes de désespoir et de rage. Depuis Tenlèvement de la jeune flUe, il avait, en compagnie de Ghelnoot Van Lens et de Liévin Comyne, parcouru jour et nuit, en tous sens, les rues de la ville et fait des perquisitions dans la campagne et les communes environnantes; toutes ses recherches avaient été inutiles.
L'infortuné Liévin venait de parcourir encore une partie de la ville et se trouvait depuis une demi-heure sur le pont d'Amour, immobile, sans but, les yeux tournés vers la porte de Saint-Georges (1).
Tout à coup il fut tiré de sa profonde rêverie par le choc d'un objet qui se heurtait contre les poteaux du pont. En regardant avec plus d'attention dans l'eau, il aperçut bientôt une barque qui descendait lentement le courant sous ses yeux. A peine eut-il reconnu dans la coiffure blanche de Veerie, la forme de celle des béguines, qu'il poussa un cri, et que, tout tremblant d émotion, il courut au pré d'Amour en passant devant le ribaud. Là, au bord de la Lys, il regarda un instant et avec anxiété, les bras étendus vers la barque, comme pour TaUirer à lui. Bientôt il se laissa glisser dans l'eau et se mit à nager de toutes ses forces, jusqu'à ce qu'il atteignit la barque. Il l'entraîna avec effort en nageant jusqu'au bord, sortit de la rivière, et traina sur l'herbe de la prairie le corps inanimé. Maigre l'obscurité de la nuit, â peine eut-il, de la main et des yeux, reconnu sa bien-aimée, qu'il s'affaissa à côté d'elle, en proie au plus violent désespoir, et, versant un torrent de larmes, il posait de temps eo temps ses lèvres brûlantes sur le fronl glacé de la jeune tille, en sanglotant :
(I) Démolie eu 4577.
LB TBIBUN DE 6AND. lS3
— Veerle ! Veerle! lui disait-il, ma bonne sœur, entendsmoi 1 C'est moi, ton ami, ton fiancé! éveille-toi, ma bienaimée ! Ah! encore un regard de tes yeux, encore un son de ta voix... et nous allons ensemble auprès de Dieu. Hélas! hélas ! morte ! elle est morte !
Dans son désespoir, il s'arrachait les cheveux et semblait vouloir se déchirer le sein. Bientôt il s'écria de nouveau, comme un homme qui a pris une résolution extrême :
— Veerle, Veerle, vivre sans toi ? Non, non, le coup qui t'a frappée a aussi brisé mon cœur. Monde, infâme et misérable monde, adieu !
A ces mots il posa ses lèvres sur la bouche de la jeune fille et y appuya un long baiser d'adieu.
Sous cet ardent baiser un frisson parcourut le corps de la jeune fille.
— Elle vit 1 elle vit ! s'écria Liévin transporté de joie, et il leva les mains au ciel. Béni soyez-vous, ô mon Dieu ! elle vit encore 1
Et, plaçant avec une énergie fébrile la jeune fille sur son épaule, il traversa le pré d'Amour en courant et en poussant de joyeuses exclamations, comme s'il eût ravi à l'ennemi un inestimable trésor.
Dès que le jeune homme triomphant eut disparu avec son cher fardeau au delà du pont de l'Arbrisseau, le roi des ribauds quitta sa retraite et se glissa le long du bord de la Lys jusqu'à ce qu'il trouvât un peu plus loin la barque arrêtée par une saillie du terrain. Il la tira lentement par la corde le long du pré d'Amour, jusqu'aux environs du pont; là, il entra dans l'embarcation et se mit à remonter le courant avec prudence.
Sur ces entrefaites, il murmurait en lui-même :
— Aq çà! Muggelyn, mon ami, rêves-tu ou le diable se méie-t-ii vraiment de l'alTaire? Tu viens de te laisser joli*
Ii4 cl TfttiVlf Dt *AIf9.
meiitëliniM. Utté intrë fdb ttt ne te flérm pitt Militflft I rSrëtidtttèMfBCMit des lentnMs. Slleè tétit te nmMe c6tiiine si éRei réttiètlt «t^rto. La Jeane flite a eii Mu iniasi clé M» aiMcHer Jttsib çuana fl en était teoifia..* Mate (pA cst^co (jtti peut avoir envoyé le fils du efier-doyetl air pré d'Anidor? On dMh 4u1H Ée tont cdiicenM peur nte fetre tomber dans le |Mg«.;. Mate fotil va énoorte pour ie nrfeux ; ei îlofsrttië là jeune flile vit, JO aonhattë qa'éUé tive longtemps; Ma nftit^ ttorté peu, et Je suis dsntent de ne pés avoir versé sofa sang. Juftpf*! ottOR Ht de mort, ce regret iif aurait jMmrsoivi satu cesse. Maintenant, quand j'aurai ramené la Mrqtiek i» jMtaé et tout rangé dtf ilils de eftté dans le coupè-go^gtér dé iltattrç Denis, — je suis carient de savoir eommeift ôti podrralt découvrir Quelque ehoae. Le cheF-dôyén doit ôtm coftténi du résultat et me donnera tout à l'heure les vifigx Uvi^ Mah si le éotpAh Me refusait la réeoritpéflèe ntàlùtetiantr Âh f alorft 6d aérait mon tour de le menacer et de lé ikirè trembler. Non, non, il se hâtera de me satisfaire, cai^ ftà aussi peu ((ue Muggielyii envie de flaire connaissance de près avec le bourreau... et, sur ma parole, je me sens capable de trahir le scélérat, et de le faire monter à Féchafaud, dusséje moi-même lui tenir compagnie !...
En disant ces mots, le roi des ribauds atteignait la maisoo isolée et disparaissait sous la sombre voûte.
Quelques jours plus tard, Arlofelds était mipfès do lit de s» iUe nmlade. H lh«ii sei> regaré aiinstè sur le pâle Tisane
de la jeune fille endormie et tenait une de ses mains dans les siennes. Il était là, immobile, muet, dans la crainte que le moindre bruit n'éveillât son enfant soutirante ; il pensait à I elle, il pensait à lui-même et aux péripéties de sa triste destinée. I Il y avait quelques années qu'à la prière du peuple, il avait quitté la vie privée et sacrifié son propre repos pour, délivrer sa patrie et se dévouer à sa prospérité. Dieu avait béni ses eilorts; il avait donné à la Flandre une parfaite unité, conclu un traité de commerce et de commune défense avec le Brabant et le Haioaut, porté l'industrie au comble de la prospérité, arraché pour jamais le pays à l'autorité de la France et à sa funeste influence, humilié et rempli de respect pour la race thioise les ennemis de la Flandre. Il faisait d'énergiques efforts pour regagner les villes de Lille, Douai et Orchies, afin de former une confédération générale de tous les peuples bas-allemands, et se flattait de l'espoir que Gand, sa ville natale, deviendrait la capitale de ce puissant royaume thiois. Il avait consacré sa vie à l'exécution de ces projets grandioses; pour eux il avait oublié sa famille, amoindri sa fortune et accepté l'amer calice de douleur... Et maintenant, en récompense de tant de sacrifices, de tant de dangers et de souffrances, il ne trouvait que la persécution, la calomnie et la haine ! On avait osé méditer jusqu'au meurtre de sa malheureuse enfant, avec l'espoir d'empoisonner sa vie par cette lâche et odieuse vengeance I De tout ce
iqul lui était cher, rien n'était resté sans souillure : femme,
ifille, amis, la calomnie avait tout attaqué. Lui-même était en butte aux soupçons les plus odieux, à la défiance la plua malveillante.
Quel serait, à la fin, le résultat de sa difficile et laborieuse carrière? Ace moment de sa triste rêverie, les terribles paroles de Louis de Nevers semblèrent retentir à son oreille, comme une prophétie. Le prince lui avait dit au commen-
cernent de ses patriotiques tentatives : « Le sort vous place à la tête d'une multitude remuante et séditieuse, jusqu'au jour où ce même peuple vous traînera dans la boue et vous idéchirera, comme des chiens furieux ; n'est-ce pas la desti- 'née ordinaire des idoles du peuple?
Son âme, assaillie par toutes ces pensées, qui étaient autant d'amers souvenirs et de tristes perspectives, tomba un instant dans la faiblesse du désespoir , et le capitaine général ne repoussa pas d'abord l'idée qu'il achèterait la paix et peut-être la vie par le sacrifice des charges et du pouvoir qu'il tenait de la ville de Gand. Mais à cette pensée, le Sage Homme releva la tête; un éclair d'indignation jaillit de ses yeux ; il lui semblait voir, dans l'avenir, sa patrie prosternée aux pieds de la France, la liberté anéantie, l'industrie paralysée, la misère régnant en souveraine, la guerre civile, el la Flandre, séparée de tous ses alliés, humiliée et opprimée luttant avec désespoir contre son incorporation définitive au pays qui depuis des siècles la guettait comme une proie! Ce spectacle l'effraya, et se relevant fièrement . Non, dit-il, cela ne sera pas! Il retrempa sa virile énergie dans la conviction que rien ne pouvait le détourner de sa destinée cl qu'il devait la remplir jusqu'au bout,— quoi qu'il arrivât, dût son sang el celui de sa famille sceller la puissance et la j»iandeur de son pays... Il accomplirait son œuvre î Dieu et la postùrilé seraient ses juges!
Cependant Artevelde portait de temps en temps sur Veerle uu regard plein de tendresse et de pilié, lorsque sa leuiiiK' entra dans la chambre et lui dit à voix basse que le pfeuwtf échevin était venu pour lui parier. Le capitaine général i<J L^va el se rendil dans l'arrière-salle, où l'allendail nmbSu^ îilacs Van Vaernevvyck.
— Eh bien, dil-il en serrant la main de sou ami, est-oD sur la trace des assassins ?
— Pas le moins du monde, capitaine général, répondit le premier échevin avec découragement, toutes les recherches demeurent sans résultat. Peut-être ne saura-t-on jamais qui a commis ce lâche attentat.
— Et vous croyez vraiment qu'on n'a eu d'autre but que de remplir mon cœur de douleur ?
— Je le crois; et ce qui me confirme dans cette présomption, c'est que, dès le lendemain de l'enlèvement, le bruit courait parmi le peuple que maître Ghelnoot Van Lens ne serait pas demeuré étranger au crime. C'est toujours le même système, capitaine général : vous combattre par toutes sortes de moyens odieux; calomnier et souiller quiconque vous est attaché par les liens du sang ou de l'amitié! Mais permettez-moi pour un instant de vous parler de choses trèsgraves qui ont assez d'importance pour mériter que vous y prêtiez attention sur-le-champ, même au milieu de votre tristesse. Nos gens arrivent d'Audenaerde et amènent Persemier et ses complices prisonniers à Gand. Les autres léliards ont été défaits dans un combat par les bourgeois d'Audenaerde(l). Selon les déclarations de quelques-uns des prisonniers, cette attaque nocturne aurait eu pour but de s'emparer par trahison d'une place forte, afin d'avoir un centre pour réveiller l'esprit de révolte et la guerre civile. Il paraît, selon leur dire, que l'on a formé en France un nouveau plan pour ravir sa liberté à la Flandre et la replacer sous l'influence de l'étranger. Le comte lui-même ferait cette fois tous ses, efforts, fût-ce même à main armée, pour contraindre les Flamands a s'allier avec la France contre l'Angleterre. Et il faut bien qu'il y ait du vrai dans toutes ces tristes prédictions; car j'ai reçu secrètement avis qu'à Termonde il se forme une conjuration dans le but de livrer la
(I) Voir Comptes ttê la ville de Ganiy «nn. 1818-14.
vîtle par trahison aux léliards, d'appeler le comte dans ses . murs, et, sous son commandement, d'entreprendre la guerre contre Gand. Si les ennemis de Tindépendance de la Flandre pouvaient parvenir à s'emparer d'une ville aussi forte que Termonde, le danger serait grand, capitaine général (i). Artevelde réfléchit quelques instants; puis :
— JiC plus grand danger qui nous menace, dit-il, ne vient pas du côté des léliards, messire Macs ; toute notre sollicitude doit se porter sur l'extinction des dissensioi^ que soulève le monopole delà tisseranderîe. Si la Flandre devait succomber, Q^, ^çrait sous le poids de cette question insoluble. J'ai l'espoir qu'avec Taide de Dieu nous vaincrons aussi sur ce point, quelque ardeur que mettent les léliards à attiser la discorde. Que notre comte se déclare ouvertement et à main armée ÇQntre les communes de Flandre, je ne le crois pas ; lorsque j'ai été reçu dernièrement par lui à Courtrai, il m'a bien dit qu'il préférerait renoncer à la couronne de Flandre, plutôt (j\ip de se liguer jamais avec les ennemis de la France, mais <}ans son mécontentement, il garde une attitude passive, et |'«i cru comprendre qu'il resterait inactif jusqu'à la fin delà jfijerre entre Philippe de Valois et Edouard d'Angleterre.
— Vain espoir! dit le premier échevin en l'interrompant: JQITS du 4ernier traité entre la France et l'Angielerre, nous avons demandé et obtenu que notre comte fût reconnu comme souverain indépendant, investi de la puissance royale, et ne fut plus désormais obligé de rendre hommage a personne sur la terre. Gomment a-t-on récompensé celle preuve de notre sollicitude pour la gloire et la^ grandeur de
\ notre souverain? En prêtant les mains à notre asservisse-
(4) « Au même temps la viUe de Tcnremonde était en opposition Tiolente avec Gand, Bruges et Ypres qui voulaient lui imposer la nouvcUe obligation de fabriquer des drapii moins larges que de coutume et d'une moindre quf lité u Le Glay. Histoire du comté de f'iandre, 11, 407 ; Dbj^pars, If m.
mentt N'oubliez pas, ami Jacques, qu4l a laissé persécutôf et opprimer par le roi de France èa propre âœur, l'héroïque Verguerite, ^ans courir à son seaâura! Oaeriei-vous tenit pour certain, en présence d'une aussi inconcevable faibleaae, que le comte ne soit pas capable de 9pivre jusqu'à la dernière extrémité les cppseils de Philippe de Valois ? Non»i non, je redoute fort sa venue cette fois, et j'ai le seeiset pr j^ sentiment qu'un grand danger nous menace. Et ce qui m'inspire irrésistiblement ce sentiment, c'est l'audace aye^ laquelle toutes les mauvaises passions relèvent la tète ^ lancent de nouveau d'inliàmes calomnies contre vous. Ils se préparent ë une lutte décisive, c'est impossible à mécoQ'^ naître. Il faut trouver des moyens pour les rendre Impuia^ sants et conjurer le mal; car, sur ma parole, cela va icop loin. Si vous saviez comme, ë 6and, on excite les écrits contre vous par les plus odieuses aecusatimisl
— Que voulez-vous faire, maître Maes, contre des oa*lomniateurs inconnus ? demanda Artëvelde : la dilTamation est comme une ombre qu'on voit et dont on sent la présenee, mais qu'on ne peut saisir. Poursuivre son chemin la tMe haute et laisser faire.
— Laisser faire! répéta messire Van Vaernewypk; non, non, il faut, coûte que coûte, mettre fin à ces perverses machinations, non-seulement pour votre propre repos, capitaine général, mais encore pour le salut de la Flandre dont vous êtes le plus ferme soutien. Je comprends votre calme et votre sang-froid : vous ne savez pas jusqu*à quel point la calomnie ë Qand a déjà dépouillé votre nom de Tauréole qui l'entourait, — de la confiance qui vous est nécessaire pour protéger la patrie contre ses nombreux ennemis. Vos amis les plus sincères commencent eux-mêmes ë dquter si vous êtes digne d'être ë la tôte de la Flandre, ^ et si vous mérites l'estime publique 1 H soullfre de devoir vous faire cette
révélation; la conviction de votre loyauté et de votre dévouement sans bornes au bien-être général est un bandeau qui vous aveugle; je dois Tarracher avant qu'il soit trop tard.
— Mes amis, dit Artevelde avec surprise , me connaissent-ils donc si peu, qu'il leur faille apprendre de mes ennemis ce que je suis ?
— Hélas ! c'est une honte pour Thumanité, dit le premier échevin en soupirant; mais le mal semble si conforme à notre faible nature, que la plus ridicule accusation lancée contre le plus digne citoyen est immédiatement crue et propagée, tandis qu un éloge mérité est reçu avec répugnance et bientôt oublié. Ce qui m*a effrayé, capitaine général, c'est que mon propre neveu, Jean Van den Hoveoe, qui a secondé en ami dévoué toutes vos tentatives, vient de se plaindre à moi de votre conduite et de votre orgueil sans bornes, comme il dit.
—De l'orgueil l de l'orgueil! s'écria Artevelde avec impatience. Que veulent-ils donc? Que le capitaine général de Gand passe sa vie dans les tavernes ? qu'il boive, chante ei joue aux dés comme un homme qui ne sait comment passer son temps?
— Non, ce n'est pas cela, poursuivit le premier échevin; on a dit à Jean Van den Hovene,— et, d'après lui, il le tient de personnes de la loyauté desquelles il ne peut douter, — on lui a dit que vous avez fait au comte, à Courtrai, un outrage sanglant, et que vous lui avez juré que jamais il ne commanderait en Flandre, aussi longtemps que vous vivriez.
— Comment! quel méchant propos est-ce là? Le comte, lorsque j'ai pris congé de lui, m'a serré la main et m'a remercié des preuves de bonne volonté que je lui avais données!
— Ce n'est pas à moi, maitre Jacques, qu'il faut dire cela. Nos efforts auprès du prince ne sont-ils pas la conséquence
d*iine décision du conseil des échevins, et ne faisons-nous pas tout ce qui est possible pour faire revenir le comte en Flandre en ami du peuple ? Mais il sufrit que cette calomnie soit répandue dans la multitude pour que cela lui donne toute l'apparence d'une vérité. Comment serait-il possible maintenant d'arracher le soupçon et la défiance de milliers d'esprits, puisqu'on ne sait où se trouvent ces sentiment8 o^ f qu'on ne les découvre ordinairement que chez des personnes qui nous sont hostiles et ont même intérêt à ajouter foi aux plus odieuses accusations? Ce n'est pourtant pas encore là le pire ; ceux qui haïssent le comte assurent que vous avez . secrètement accepté la charge de maréchal de Flandre et que vous avez le dessein de livrer le pays à la France pour vous venger de l'audace du peuple qui ne veut pas vous obéir aveuglément. L'une de ces accusations est précisément le contraire de l'autre, et cependant elles sont crues toutes deux, chacune par une portion différente de citoyens. Dans le petit peuple on répand de plus en plus le bruit que vous avez envoyé de grands trésors en Angleterre. Cet argent proviendrait des revenus du comte que vous retenez. Il est assez connu que les communes remettent les revenus du prince, en vertu de son consentement écrit, entre les mains de messire Simon Van Halé (i); mais une fausseté aussi évidente n'empêche pas celte lâche accusation de trouver créance dans les rangs les plus infimes du peuple. D'autres disent encore que vous volez la commune; la calomnie va même si loin dans son inconcevable audace, qu'on vous dépeint comme un ivrogne, comme un homme qui s'enivre pour ainsi dire chaque jour et mène une vie scandaleuse et déshonorante. Je tais ce qu'on ose dire sur votre famille; mon cœur d'ami s'y refuse.
(I) Chronique de Detpars^ 1. 11, p. 373.
— C'est affreux ! s'écria le capHaine général transporté de colère. Bt c'est Jacques Van Arlevelde que Ton ose out?ager ainsi t C'est de moi que Ton croit d'aussi basses turpitudes ! N'ai-je donc rien fait en ma vie, pour que l'homme le plus infime ose souiller mon nom, sans égard, sans respect, sinon pour moi, du moins pour mes actions?
— Vos grandes actions, votre génie, votre sagesse sont leç seules causes de la persécution que les envieux suscitent contre vous, capitaine général. Rapetissez-vous, perdez les dons supérieurs que Dieu vous a départis plus généreusement qu'aux autres, descendez et mettez-vous au niveau de Vos contradicteurs, — ils vous caresseront et vous défendront alors.
— Un honnête homme, reprit Artevelde, n'a qu'une arme pour se défendre contre la calomnie : le mépris ! Je me sens impuissant à lutter autrement contre ces misérables. Dieu in'a créé pour remporter de plus hauts triomphes par le glaive et par l'intelligence. Et, quand je serais disposé à (enter d'exterminer cette race de vipères, je ne le pourrais pas; la bouche est ici l'arme qui lance des flèches qui se multiplient dans leur vol. — Si mes ennemis parlent beaucoup contre moi, pourquoi mes amis ne défendent-ils pas inon nom avec la même énergie?
— Des amis? répondit niessire Van Vaernewyck avec un triste sourire. Les amis sont toujours faibh^s et lents; failesen des ennemis, et vous verrez av(îc (juclh» énergie, quelle ardente activité le sentiment de la haine s(î développera eu eiix.
— La nature humaine est une effrayiniic énigme, murmura Arteveld(\
— Un ami qui nous reste dans le mnlheur est sans doute un précieux trésor, mais celui qui résisle ii U\ \mvvc de louche de la calomnie, celui-là a un cœur plus pur que l'or le
lu TBlliUN I^B OAMD. 148
plos ptiB, reprit le premier éeheVm. Né vom y tarompea pas, iBditre Jacques, oeùx-là sont rare$; et fusaeiit--ib même nombreux, ils ne seraient pas encore forts contre vos persécuteurs. L'amitié ne déléad jamaia si haut ni ^ résolument que la calomnie accuse.
•^ liaissons ee triste sujet, ait Artevelde en l'interrom*pant; je prévois que vous avex autre chose à me dire; sinon, vous qui êtes mon plus fidèle ami, vous n'audes pas si oomplaisamment déroulé devant moi les perversités de mes enqiemis. La mission ou le dessein qui vous amène doit être grave, messire Maes; vos précautions le font présumer du moins.
— En effet, vous l'avei deviné, répondit messire Van Vaernewyck avec émotion, je remplis un pénible devoir. Peutêtre vais-je faire saigner votre coeur; mais Jacques, mon ami, nous pouvons le dire en présence de Dieu, jamais nous n'avons reculé devant un sacrifice qui pouvait être utile à la pairie. Aujourd'hui encore, dussions-nous nous humilier et nous abaisser, dussions-nous sacrifier nous-mêmes notre «propre dignité, -* si le bien général l'exige, nous le ferons. Nous le ferons, n'est-ce pas?
— Expliquez-vous plus clairement, meésire Maes, dit Ar^ leveide; s'humilier? s'aibaisser ? Quel fatal sacrifice voulezvous donc demander à mon amour pour mon payst
— Ëcoulez-moi avec calme, capitaine général. Durant votre absence, il s'est élevé entre les tisserands et les foulons un différend dont vous ne connaisses point tout le danger. Les fouloos excités demandent quatre gros d'augmentation de salaire pour chaque pièce de drap R»ilée; on attise les passions des gens des métiers, et l'on jette dans leur esprit ridée qu'il faut qu'ils obtiennent l'augmentation demandée, lùi-ce par la force. D'un autre côté, Gérard Denis tient 4au^ ies réunions des tiaseftiids des {discours dai» ks^eis,
de propos délibéré, il insulte et provoque les foulons. Cela parait un coup monté pour diviser les habitants de Gand en deux partis furieux et faire surgir entre eux une sanglante collision. Ce doit être infailliblement là le but de ces nouvelles intrigues; car ma bienveillante intervention elle-même est repoussée avec colère. S*appuyant sur leurs privilèges légaux, les tisserands refusent de laisser la coUace des doyens délibérer sur la demande des foulons, et contestent au bane des échevins le droit de s'occuper du différend. Les foiïlons, tout aussi inflexibles, rejettent tout bon conseil et se laissent emporter par la violence et le désir de la vengeance. Jus* qu'ici il n'y a encore eu que des combats isolés dans les tavernes; mais, croyez-moi, quelque minime que celte question paraisse en elle-même, pour Gand c'est un volcan qui couve et ne tardera pas à faire explosion, si un grand sacrifice de notre part ne conjure pas le danger.
— J'ai examiné cette question, dit Artevelde; je reconnais qu'elle est grave et difficile à décider de manière à satisfaire tout le monde. Dès demain, je m'en occuperai ; je persuaderai facilement aux deux métiers de faire chacun quelque concession et de terminer le différend à l'amiable. Les tisserands et les foulons me sont attachés de longue date et écouteront volontiers mes conseils.
— Hélas ! je regrette, ami Jacques, de devoir vous dire que vous vous trompez. Là aussi la calomnie vous a prévenu : les tisserands croient que vous soutiendrez les foulons dans leurs exigences; les foulons, au contraire, sont convaincus que vous viendrez en aide aux tisserands, pour écraser, comme ils disent, le pauvre peuple des foulons. N'oubliez pas que depuis des centaines d'années la haine la plus ardente règne entre les deux métiers et que, lorsqu'il s'agit des intérêts ou de la rivalité d'associations, les passions sont d'autant plus aveugles et plus indomptables
qu'elles invoquent comme excuse et comme motif la défense d'un principe ou d'une chose commune. Non, mon ami, ne méconnaissez pas plus longtemps votre situation. Votre influence est sans limites sur la Flandre entière, de même que la confiance que le peuple met en votre héroïque courage et en I votre haute sagesse ; mais à Gand votre force est brisée et /Votre nom a perdu sa magique puissance. Cependant, si un grand danger venait menacer la patrie et que Gand vous manquât ou se tournât contre vous, — que pourriez-vous faire? La Flandre succomberait !
— Comment ! s'écria Arteveld^ avec indignation , voudriez-vous me faire croire, ami Maes, que le peuple gantois me hait? Je sais que quelques méchantes gens me calomnient; mais je ne veux pas faire à mes concitoyens l'injure de penser qu'ils me retireront injustement leur cx)nfiance.
— Cest vrai, capitaine général, si vous partagiez la bourgeoisie gantoise en six parties, vous en trouveriez cinq qui vous sont attachées du fond du cœur; la sixième seule vous déteste et souhaite votre chute. Ceux qui vous aiment sont des gens paisibles qui jouissent avec calme et une sorte de distraction des fruits de vos efforts ; le parti qui vous est hostile renferme dans son sein tout ce qui est ambitieux, jaloux, impatient ou méchant, et a, comme ressorts de son irrésistible force, les passions les plus ardentes qui puissent s'élever dans le cœur de l'homme. Les bonnes gens s'endorment dans leur satisfaction; les méchants veillent et fïont sans cesse surexcités par les puissants aiguillons de leurs désirs inassouvis et d'une jalousie toujours en éveil... Et le moyen de changer tout cela et d'améliorer cet état de choses, n'est-ce pas? — Vos ennemis reconnaissent comme chef et comme guide maître Gérard Denis; dans tous leurs discours ils indiquent le chef-doyen comme l'homme qui comprend le mieux les intérêts de la commune. Je suis oon-
14g ht TRIÈÛN tÈ 6AND.
vaincu cpie Beûis d^ piôtir béau^ti]^ êntta lêé èdîomiîied qôi «"acharnent centre vo^â^, quoique je iie sache pas jaaqa'k (((let point il prend part ôux menées agressives de nés ennemis, ii ne cache à persoitne la haine que, depuis des années, il nourrit contre vous. Tout le inonde et ses partisans euxmêmes reconnaissent qu'il est dévoré par la jalousie et Fambition. Eh bien, capitaine général, il faut assouvir cette ambition, revêtir le chef-doyen d'un pouvoir, lui donner une part dans le gouvernement de la commune et par conséquent dans la responsabilité de conserver ce qui sera confié à ses soins. Par là nous attirons ses amis à nous, et nous paralysons en tout cas pour longtemps les fauteurs ée troubles.
Le capitaine général regarda raessire Van Vaemewyck avec élonnement, et lui dit :
— Avez-vous bien mûrement médité ce projet, ami |iae§î Parce que le loup vous menace du dehors, voulez-vous l'in- Iroduire dans la bergerie? Je doute que cela soit bien prudent. Si le chef-doyen apporte avec lui sa haine dans le gouvernement de la coflimune, ne devra-t-il pas à notre timide condescendance le pouvoir de mettre à exécution ses pernicieux desseins ?
— Je le sais, capitaine général; cela aussi offre du danger; le plus grand péril doit être conjuré par celui qui est moindre. La fatalité nous commande; nous ne pouvons échapper à sa loi inexorable.
— Soitt dit Artevelde. Cela m'attriste profondément; mais je ne veux m'opposer à rien de ce qui peut être utile à la Flandre. Mais comment lui donnerez-vous une part dans le gouvernement de la commune ? Il ne peut être échevin.
— C'est vrai, et de plus il ne se tiendrait pas pour satisfti de la charge d'échevin; son ambition va plus loin, tfon pra-
jet est d*en faire votre collègne et de M dooner, commd à vous, le droit de commander en vilte. ,
Un étrange sourire plein d'un aoM âéeouragement oontracla les traits du capitaine général. Il dit ^i secouanît ia ♦ête :
— Je serais chaque jour en relation et en dissentiment avec maître Denis ! Je perdrais inon temps dans des querelles insignifiantes f £h bien, soit I je subirai cette humiliation; mais le banc des échevins eonsentira-t-il à une aussi criante association ?
— Sans aucun doute, capitaine général, eeux de ses membres qui nous sont dévoués suivront nos conseils; les autres donneront leurs voix avec joie à Félévation du chel-doyén. Ce qu'il l'aut éviter dans cette affaire, c'est de laisser à nos ennemis le moyen de fôire passer la nomination de maître Denis pour une marque d'hostilité contre vous. De cette résolution extraordinaire et inattendue, on pourrait conclure facilement que le banc des échevins n'a plus confiance en vous, puisqu'il met votre ennemi à côté de vous. Pour éviter ce danger, il faut que l'idée émane de vons, pour que chacun voie dans cette apparente réconciliation une preuve de votre condescendance et de voire générosité. Qui sait si dans cet acte atous ne trouverez pas le raoyeA de vous fawre du chef-doyen un loyal ami? En tout cas, il ne faut pas qu'il lui soit permis de pouvoir penser que son élévation ait une autre cause que votre volonté. C*est pourquoi, capitaine gé-
néral, quelque profondément que ma proposition puisse vous blesser, je dis : — Vous seul pouvez parler à maître Denis de celle affaire; il faut que vous alliez le trouver et l'engagiez à consentir à une réconciliation à laquelle le salut de la Flandre est fatalement lié ! Trouvez assez de courage pour souienir cette misérable lutte, mon pauvre ami; il y a aussi de rhéroisme à accepter le calice de rhûmiïîatlèà; — •!, si
148 LC THIBOlf Dl ftAHO.
lu sacrifice est cruel, n'oubliez pas que vous le faif Tautel de la patrie. Donnes au sol qui vous a vu naître nés k rindépeodance de la Flandre cette preuve aupr^ votre amour!
— Impossible ! jamais 1 s'écria Artevelde en se levi digne. Comment ! je m'abaisserais jusqu'à flatter te doyen, jusqu'à le prier, le supplier 1
» Vous le ferez, maître Jacques, dit'meesire Van newyck avec tristesse, mais avec une calme fermeté, noble Cflsur se soulève avec horreur à cette pensée; mi tre grandeur d'ème vous montrera dans cette reconci une autre face, et vous pourrez pardonner à maître bien des iNissesses, si à ce pardon le salut de la F est attaché.
Artevelde étendit la main et, avec un sourire plei mortume et d'ironie, désigna la chambre où reposait s
— Je vous comprends, dit le premier échevin en bi la tète, comme s'il eût été vaincu.
— Eh bien, dit Artevelde, je ferai ce que vous dem de moi; je le ferai, si vous osez déclarer devant Diei est resté étranger à cet affreux forfait.
•— Je renoncerai à ma prière si vous osez déclarer ( Dieu qu*il en est coupable, répondit messire Van newyck.
—C'est vrai, je ne sais rien, s'écria Artevelde au dése mais le sentiment qui remplit mon cœur paternel, la 0 de la haine qui, pour la première fois de ma vie, coi mon cœur, ne serait-ce pas un rayon de lumière d'en une vérité ?
— n est possible, dit le premier j>cheYin, que par ses tations maître Denis soit la cause principale des ati dirigées contre vous; mais je ne crois pas qu*il puisse] dreune part directe à un crime aussi odieux. DaiUeon
Jacques, nous avons beau nous révolter contre la destinée, nul ne peut lui échapper. Si vous ne consentez pas à ce que je vous propose, elle se réalisera d'elle-même : vos longs voyages à travers la Flandre ne vous ont pas permis de suivre le changement qui s'est opéré dans les esprits à Gand. Je vous le répète : il faut que cela soit !
Artevelde fit en silence plusieurs pas dans la chambre, puis, la physionomie plus calme, il alla s'asseoir auprès du premier échevin et lui dit avec gravité :
— Mais, messii^e Macs, vous avez oublié qu'il y a encore un moyen d'échapper à cette humiliation ei peut-être de faire cesser toute discussion. Je parais être devenu un obstacle à la paix; mes ennemis gagnent en force et en audace; moi, au contraire, je me sens abattu, écrasé sous le poids du gouvernement ; mon âme a soif de repos et de solitude. Eh bien, comme ami, comme frère, je vous en prie, facilitezmoi l'abandon des affaires publiques; laissez-moi renoncer aux charges et emplois que le peuple m'a confiés. Permettez-moi, à moi et à ma famille, de jouir au moins de cette dernière partie de ma vie.
— Vous vous appelez Jacques Van Artevelde, répondit le premier échevin en secouant la tête d'un air de dénégation; l'indépendance, l'industrie, les libertés publiques de la Flandre sont renfermées dans ce nom. Lorsque Dieu, dans sa sainte volonté, a prononcé notre émancipation, il a pris votre vie pour en faire la colonne de la grandeur de la Flandre. Si vous voulez une part de votre vie pour vous, redemandezla à Dieu qui vous a fait une destinée de sauveur et de martyr.
A ces solennelles paroles du premier échevin, Artevelde pencha profondément la tête sur sa poitrine, comme un homme qui s'affaisse sous le poids d'une inexorable sentence.
150 LB TRIBUN DK OAND.
Messire Van Vaernewyck poursuivit avec uae énergie evoîi* santé et avec une vive émotion :
— Jacques Van Artevelde a rejeté la croix de se» ép)||ile%* — Gérard Denis est capitaine général du pays de FUedMl Dès ce moment, les propres amis du chef-doyen se tQUfnaii( contre lui ; car i*envie poursuit toujours celui qui occupe U09 position élevée. Les gens pacifiques qui ofiainlenant pnt retrouvé de l'énergie, parce qu'il s'agit d'attaquer et non de défendre, se soulèvent contre (e nouveau chef. Celui-ci s6 voit abandonné et demande à la violence et à la vengeance ce qui lui manque en génie. La guerre civile enflamme toutes les parties de la Flandre; nulle volonté qui guide, nulle autofiié qui contraigne, nul héroïsme qui sauve; désordre et anarchie ea tout, dans les esprits et dans les choses. Alors vient la France t ^lle envoie notre comte comme instrumeat de ses desseins; Termonde reçoit les léliards : le mécontentement général grossit l'armée des enneniîs de la liberté. Pons chaque ville se forment deux partis, qui engagent entre eux une limite sanglante et oublient l'étranger pour perdre dans de stupides querelles leur temps et leur courage. On est bieotôt lassé, paralysé, épuisé : et quand le cri ; Flandre au fion I retentit comme un cri de détresse dans la Flandre énervée, pas une voix ne répond à l'appel suprême de la pairie. On accepte de nouveau les fers de la France; la grandeur de la Flandre est devenue un songe, — un songe qui laisse bien quelques traces dans l'esprit, mais dont le souvenir s'évanouit lentement comme une vaine illusion... Abl voyez là-bas cet homme qui, la tête penchée, erre seul sans les arbres II se déchire la poitrine avec désespoir et arrose son chemin de larmes. Pourquoi cette douleur, ce désespoir? Hélas! il voit de loin sa chère Flandre humiliée, agenouillée devant la France, la liberté de ses frères changée en sarfitude, la misère rongeant comme un chancre te peujj^ tt
mand, la fédération thimse rompue : labeur, génie, bèn roïsme, souffrances, tout a été inutile! tout est perdu! Et de l'œuvre gigantesque de cet homesîe, il Re reste rien 1 rien qu'un stérile souvenir \ Cet homoie, e'est Jacques Van Artch velde; Dieu lui criait : Marche ! marche 1 et lui s'est soustrait à sa destinée, a abandonné l'édifice de )d grandeur de sa patrie avant que la clef de voûte fût placée...
Arteveide, la main sur les yeux, resta muet^ même quaii4 messire Yan Vaernewyck eut fini de parler, des larmes siient cieuses coulaient sur les joues du capitaine général et |l tremblait visiblement. Le premier éohevin respecta sa ÛQUrleur pendant quelques instants, après quoi il lui prit la maia et dit :
— Jacques, vous souvient-il encore qu'aux jours de la famine et de la servitude, nous avons juré, la main sur la croix^ de ne nous reposer que lorsque la Flandre serait en pleiqcf possession de son droit et de son iadépendance? Vous souvenez-vous que nous avons promis, en présence de Dieu, de tout sacrifier pour la patrie... tout... tout ?
— Non I non I s'écria Artevelde en se redressant aveo fierté et en essuyant les larmes qui mouillaient ses yeux, la sini$^ tre prédiction que vous venez de faire ne se réalisera paa) Je pourrais voir impassiblement mon pays réduit en esda-t vage.... et vivre ? Je suis décidé f je ferai ce que vous de^ mandez ; je dois sacrifiier ma dignité d'homme, mes sentie ments de père ; remettre aux mains de taon ennemi l^rme qui me tuera peut-être ! — Pour la Flandre f pour la Flandre ! Celte pensée sanctifie jusqu'à l'humiliation (
Le premier échevln se jeta avec émotion au cou in c»* pitaine général et dit en lui donnant un fraternd baiser : 1 —Ah! je n'osais l'espérer, Jacques; mais votre àme est jlus grande encore que je ne le croyais. Tandis qu'Arteveldef, dominé par une pHi^àihâê jNrèneeu^
153 LB TRIBUN Dl OAND.
pation, restait sans parole, messire Yan Yaernewyck continua :
— Maintenant, maitre Jacques, pardonnez-moi les moyens auxquels j*ai eu recours pour triompher de la fierté de votro ftme. Moi aussi, j'obéis à l'irrésistible pression des événements et souffre de remplir mon devoir. A peine ma Iriste mission est-elle achevée ici, que je dois me rendre à la hâte au conseil des échevins, pour y lutter contre les misérables entreprises des méchants. Courage et confiance, ami; an jour nous reverrons la carrière s'ouvrir plus consolante devant nous, et nous nous rappellerons avec orgueil ce que nous avons fait pour notre chère Flandre, ce que nous avons sacriflé pour sa gloire et sa grandeur 1
Artevelde dit encore quelques paroles affectueuses pour assurer au premier échevin que sa résolution était bien prise et qu'il avait Tintention de la mettre à exécution le plus tdt possible. Messire Van Yaernewyck ne tarda pas à le quitter pour se rendre au conseil des échevins.
Le Sage Homme demeura longtemps, les bras croisés sur la poitrine, le regard fixé sur le sol, plongé dans une profonde préoccupation. En sortant de cette sombre rêverie, il se dirigea à pas lents, et comme sans conscience de ce qu'il faisait, vers la chambre où reposait sa fille, et s'assit silencieusement à son chevet en posant doucement sa main sdf celle de la jeune fille et en contemplant avec tristesse son pâle visage. Puis, un sourire d'espérance se dessina sur ses traits, et ses yeux parurent briller sous l'impression de la joie. En effet, son cœur paternel avait été remué par une pensée soudaine, et peut-être ne déplorait-il déjà plus que la fatalité le forçat à une humiliante démarche. S'il réussissait à décider le chef-doyen à renoncer à ses sentiments de haine et d'inimitié, le mariage entre Veerle et Liévin serait le prix de la réconciliation. Sa fille, fortifiée par ce bonheur
imprévu, guérirait et retrouverait des jours heureux; ss, lomme serait heureuse du bonheur de son enfant; et Liévm ^ (e bon Liéviu recevrait la récompense de sa fidélité si rudeuent éprouvée t
Ce rêve consolant s'empara fortement de son esprit et le domina. 11 quitta de nouveau la chambre et regpgna Tarrièresalle. Il s'enveloppa dans son manteau, mit son chaperon, dit quelques mots à sa femme, et sortit sur la place de la Calandre, se dirigeant du côté de Téglise Saint-Jean.
Déjà la disposition de son esprit était singulièrement adoucie par ses dernières réflexions, et l'idée d'aller trouver Gérard Denis lui faisait moins mal. Chemin faisant, l'espoir s'accrut encore en lui ; bientôt il ne ressentit plus de haine pour celui qui lui portait une si mortelle envie; le désir de gagner l'amitié de Denis était le seul sentiment qui restât dans son cœur. Cependant lorsque la demeure du chef-doyen frappa ses yeux, sa prévoyance le mit en garde et lui recommanda la prudence en lui rappelant le caractère de l'homme qu'il allait visiter. Le capitaine général reprit la pleine conscience de sa situation; son visage regagna son expression de dignité habituelle ; une sorte de fierté anima son regard et il entra d'un pas ferme dans le magasin du chef-doyen, en disant au domestique qu'il désirait parler à maître Denis.
Le domestique, stupéfait d'étonnement, s'incHna et ouvrit en balbutiant une porte qui donnait accès dans la chambre où se trouvait son maître.
Lorsqu'Arlevelde parut, Gérard Denis était assis sous la cheminée, le dos tourné à la porte ; son fils Liévin était dans un coin, assis à un pupitre, et le premier remarqua l'entrée de maître Jacques. Saisi d'étonnement, il laissa tomber à terre le parchemin qu'il tenait à la main et s'écria involontairement :
— Dieu! le capitaine général ici!
144 11 TRIBCN DB GAHD.
A cette exdimation, Gérard Denft se \ewm vivement et tança uti regard irrité à celui qui venait d'entrer; maia lorsque te calme regard d'Arievelde se fixa sur lui et que ce
noble et imposant visage lui sourit, il reçut une irrésistible fimpremion. Au soudain eiiangement qui s'opéra dans ses traits, on eût dit que le respect et la confusion le rendaient jteut interdit. Mais le chef-doyen redevenant aussitôt mailre de lui-même donna aussi, lui, à sa physionomie une expression indifférente, bien que son cœur battit violemment sous le 0^ des plus haineuses passions.
— Gela vous étonne sans doute de me voir ici^ maître Denis? dit Artevelde. Ce que j'ai à vous dire doit être bien important pour m'avoir décidée cette démarche, n'est-ce pas? le désire être seul avec vous : veuillez, je vous prie, m'aceorder quelques instants d'entretien.
Le chef-doyen fit un signe à son fils, qui se leva pour quitter la chambre; mais en passant il dit à Artevelde :
— Et Veerle ?
— Elle va mieux, répondit Artevelde en lui preaçanl la main.
Liévin ayant franchi la porte du magasin, le capitaine général dit à maître Denis, en s'asseyant à quelque distance de lui :
— Chef-doyen, je viens vous prier de in'écouter avec patience; vous jugerez ensuite en toute liberti'î de ce quf'j-' vais vous proposer.
— Allons ! allons ! ces détours sont inutiles, ropliqua Denis avec brusquerie. Voyons ce que vous avez à me dire!
Artevelde sentit le rouge de la colère lui monter au front, mais il comprima ce mouvemeiît oi dit ;j Denis, qui le regardait avec une sorte d'ironie
— Chef-doyen, nous nous connaissons l'un l'autre depuis très-longtemps; il y a même eu un temps où notre vif dé-
|i8 TRIBUN DK GAND. }55
sir de donner la liberté à la Flandre a fait de nous, sinon de yraiâ amis, dii moins des combattants pour une même cause. Depuis lorà ont surgi entre nous des sentiments et des passions dont je ne veux pas m'bccuper.
— Vous faites bien, dit le chef-doyen en l'interrompant, car vous n'êtes sans doute pas venu ici pour me taire Votre confession !
Arlevelde frissonna, il se tut un instant, puis reprit sur un ton qui trahissait une certaine impatience :
— Maître Denis, les léliards lèvent partout la tête ; ils multiplient leurs agressions, ils attirent dans toutes les communes le feu dévorant des discordes civiles. La France, aidée par nos divisions, se prépare à tomber sur la Flandre avec un irrésistible élan. Si ceux qui ont de l'influence sur le peuple, si ceux qui aiment leur patrie ne se donnent pas la main en ce moment suprême, l'indépendance et la liberté delà Flandre sont à jamais perdues. C'est un triste spectacle que celui que nous donnons à notre ville natale. Désirezvous que la France nous étouffe de nouveau sous son influence? Non ! Demandez- vous que nous abandonnions l'ajliance avec l'Angleterre et que nous donnions par là le coup de mort à l'industrie sur notre sol ? Non 1 Souhaitez^ vous que notre comte revienne comme instrument de l'étranger, comme chef de l'armée de nos ennemis, comme un émissaire chargé de détruire nos libertés et nos droits ?
— Le comte ? Que me parlez-vous du comte ? dit Denis d'un ton railleur : si celui-là revient jamais, ce ne sera pas de mon consentement.
— Il peut y avoir quelque difTérence dans notre manière de voir respective, poursuivit Artevelde; cependant, au fond, vous voulez ce que je yeux : l'émancipation, l'indépendance, la puissance et le bien-être de la Flandre. N'estce donc pas une inexplicable folie que de nous affaiblir l'un
l'autre par la haine, et de donner au peuple l'exemple de la discorde? N'est-ce pas une folie que de perdre notre temps et nos forces en de puériles qu^reiles, à la grande joie de nos ennemis, tandis que l'orage s'amasse sur notre tête, orage qui doit nous emporter tous, aussi bien que l'objet pour lequel nous luttons?
— Ah ! ah t s'écria Denis avec un sourire de triomphe, je m'y attendais ! Aussi longtemps qu'on a pensé pouvoir me méconnaître impunément, on m'a laissé de côté. Maintenant on voit que beaucoup ouvrent les yeux et que le peuple se tourne vers moi, et l'on veut me séduire pour me décider à renoncer à mon influence ou à l'employer à sauver ceux qui m'ont dédaigné. Mais Gérard Denis n'est pas un enfant, capitaine général 1 Ce qu'il a en tète, ill'exécutera, que ceux qui s'estiment au-dessus de tous les autres et qui ont eu li prétention de porter à eux seuls la terre sur leurs épaules, s'y opposent ou non. Et si la Flandre se trouve en péril,' il ae trouvera encore des hommes pour la défendre et la venger avec plus de courage et de résolution peut-être. Ah! ahl capitaine général, on reconnaît donc que Gérard Denis est aussi quelque chose à Gand ?
Artevelde répondit avec uneiroideur pleine de dignité:
— Chef-doyen, je ne suis venu ici ni pour chercher querelle, ni pour accuser, ni pour séduire. Je ne veux pas prendre garde à ce qu'il pourrait y avoir d'insultant pour moi dans vos paroles. Je dois avouer que votre innuence à Gand est assez considérable pour me l'aire un devoir de désirer que vous coopériez avec moi à l'œuvre du bien général. Quelles que soient les causes de celte influence, quels que soient les sentiments qui nous éloignent l'un de rauUe,j« suis forcé de remplir auprès devons une mission qu'explique le danger de la patrie. Cela vous surprendra probablemeot, mais je vieus vous proposer d'être mon collègue, de proté-
* LB TRIBUN Dl GAMD. 157
ger avec moi le gouvernement de la commune et de siéger comme conseiller à côté de moi dans le conseil des échevins. Gomme ma charge de capitaine général fait que je sais presque toujours en voyage, l'administration de Gand vous sera presque exclusivement confiée..
Gérard Denis regarda un instant Artevelde avec surprise et incrédulité. Puis, sans répondre, il détourna la tète et se mit à refléchir. Bientôt, un sourire parut sur son visage, sombre expression d'une joie féroce, comme celle du tigre qui va s'élancer sur sa proie.
Le capitaine général ne le remarqua pas et continua :
— Si, dans TaccompUssement de nos devoirs communs, nous pouvions trouver des raisons de laisser pénétrer peu à peu dans nos cœurs des sentiments d'estime ou d'amitié l'un pour l'autre, ce serait un grand bonheur pour Gand et pour la Flandre. Je doute néanmoins qu'une intime et sincère réconciliation entre nous soit possible d'abord, et il n'est pas nécessaire que nous le niions. Soyons du moins amis, aux yeux du peuple, afin que notre exemple aide au rétablissement de la paix publique et pousse les esprits à renoncer à la haine et à la discorde. Quant à nous, nous trouverons dans la grandeur de notre mission la force de comprimer les passions qui nous éloignent l'un de l'autre,, si toutefois ces passions persistent. Eh bien, chef-doyen, dites-moi si à ces conditions vous voulez prendre part à la grande œuvre de la régénération de la Flandre? Jugez en pleine liberté, décidez selon voire propre inspiration ; car si votre association avec moi comme collègue devait être une source de nouvelles haines et de nouvelles divisions, il vaudrait mieux la repousser ,comme le plus grand danger qui pût menacer notre liberté.
Avant que le chef-doyen se retournât vers Artevelde, le
perftd» «MirirB avait 4ispapu de son visage ^ iVdemandi^ d*ttii toit moiAs iiié(K»n4eat :
•««* M^ faiies^vou^ eatte oflte si&cèrôoieQt ?
**^ J6 n'ai iamaia di^simuléi répondit Artev^jdç»
— Mais le banc des échavins coaseativatril ?^
•^ Il est oompaaé de vos ama elb des miens, hog i^im» ae s'opposeront paa à Qiie tnaaiire ft»vocal4e au rétaMôsaaaieQl de la paix dans le pays; tea vôtres feront bQw?0ifii de vuo» veif à la télé de la oomittuoeM
— Eh bien, capitaine général, j'aceepte yoUe^]^opoaitiQD> dit Denis.
— Maintenant, je vous demanderai aussi, chef-doyeai ù vous aoeeptes byaleBi^iet aincèfeme^i.
***- En toute sfncéfité.
^ Fuis'ja espérer que vous voua eCtoo^eZ) d'o^^ier qp» voua m'avez haÂ'^ et toujours coia^ttu ?
-^ Gela dépendra de vousv Hraltre Jacques ; ai ja ieneonlr» en vous ua komme vreimeni^ disposé à laisser à ohacnui m qui lui appartient, l'hostilité ne sera ni causée ni entretenue par naoi. Je vous offre même dès maintenait, comme collègue, toute mon amitié. Vaus voyez que je ne crains pas de feire le premier pas vers la réconciliation.
A ces mots, il tendit avec un sourire franc \% main au capitaine général, qui l'accepta et la serra cordialement.
— Ainsi nous sommes amis ? dit Denis.
— Je prie Dieu que nous puissions le rester toujours, répondit Artevelde. Après un instant de silence, il dit avec plus d'abandon :
j — J'ai encore une demande particulière à vous faire, maître Denis.
-^ Je prévois ce dont vous alleis parler^ remai^^a Deoi en riant.
— Probablement, reprit le capitaine général. Nos tuM
LB TtllBtN t>È 6Àin». 159
s'aiment (ïepiïh phisiéixii enflées déjè. Lintmitié qui ré-' gnait entre nous les a fait souffrir horriblement. U est ptes que temps que nous oiettfèils ftn è leurs chagHf» et que nous leur donnioîié la rgCôttti)ét)ge tTtttié tonstaricc que rien au monde n*à pu éijfraflier, fit! cônsëite, ni tjrdres, îii eabtti'^ nies, ni malheurs. ^ hous sommes vr^iiiiéht ^liîiis, robèlâéli qui séparait nos eiifàntâ disparaît dé M^thédiè: le dê^fè! vîvemettt que Tioitè rêcôtlèîllatîôti Soîi éeélléfe pài tm lîenl de famille. Consentez k ce que lé méi^iagé de votre fils àtéb ma fille soit célébré le plus tôt possible. Le peuple g^ntôib y verra imè pi^ètive éclatante de 6btré bbnne intelligence.
— Je ne Sàîs pàé, répofadii GérôM ï)ènîs, mais f èttrtfe bien voulti que vous ne m'eussiez p^s èncbre dei*iàh4é cela. Je suis pète, capitaine général, et Je dois feaùvéèâr<fer rhonneut* dé mon fils, mémo de l'apparence d*ànë soulllUfe
— Que voutez-vôus dire 1 è*éc>ia Ai^ieVelflè dont lè regard s'enftsimmîf Soudain.
— Ne VQUS emportez pas pour cela, capitàiné-êténérSî,. répondit Denis en sôuManl, mdfi intèniticrtl tt'ëtait pas de vous blesser ; triais Vôû^ sçiVei 6é qûé le ttfôriie dit lotijoihfs d'une fille qui a été enîeVée. LîéVln in'a raçfohtë l'avéïltufé; çt c'est bîén malheureux pôiir là paùWè Vêerte ; niais qui peut aller in^punémerit cbht^ I0 ôo\irûftt de Tôphiibn ^blique ? f
-^ Vqus refusez donc dé là'îàser nés ènfàbtè se marier?! Et c'e^t une tçlle raison qjHe vous vtie dpiih'é^ ? Qn-ést dbiic àevenuQ Tamitié qiiè vou^ m'ôtfrîéî ?
Le chèf-doyen feignit clé réflêçhVr iin instant, ptife :
— Allons, je veux pàêsè'r ^^t-^&eàû^ tônt, bien que ëe SOH un grand sacriûpe, Je consens au n^ariage !
^ Est-oci ui|6 ptrold donné^^ nÂaitra t>»nk î
— Le monde dira et pensera ce qu'il ve>Qdra jf nis péilH
IGO LE TRIBUN DE GAIID.
lution est prise et vous pouvez être certain que je tiendrai ma parole.
A quand la célébration du mariage ?
— Ah t vous êtes mieux à même de le savoir que moi. Veerle est dangereusement malade; je le remarquerais assez à la tristesse de Liévin, quand même il ne s'en plrindrait pas sans cesse au ciel et à la terre.
— La bonne nouvelle lui rendra la santé, maître Denis. C'est donc dit : dès que Veerle sera rétablie, nous avons te mariage ?
^ Vous aurez assurément assez de temps, capitaine général, pour mettre auparavant le banc des échevins en demeure de se prononcer sur votre proposition.
— Avant huit jours vous serez mon collègue, chef-doyen. Et maintenant puisque, dès ce moment, nos eflbrts communs doivent tendre à calmer les esprits et à faire cesser toute division, je vous prierai d'agir aussitôt que possible pour terminer à Tamiable le diiTérend entre les tisseranà et les foulons.
— A l'amiable I comment l'entendez-vous ? s'écria Gérard Denis. Voulez- vous donc que les tisserands se soumetteot aux exigences mal fondées des foulons ?
— Non , chef-doyen, je reconnais que les foulons n'oot pas le droit d'exiger, en s'appuyant sur la violence et la menace, un salaire plus élevé que celui qui leur a été accordé il y a longtemps, conformément aux décisions dtf vinders (1) ; mais je ne crois pas non plus que le salaiR soit une chose tellement immuable qu'on doive , dans us temps de prospérité comme celui-ci, continuer de refuser aux ouvriers une part équitable dans les bénéfices.
(I) Sorte d^arbftres chargés de prononcer sur les difrérends entre kf fi* det métiers et les maltret , et de r^er les reUtioot réciproquee des mtm^ dit oerps de mélMn.
LR TRIBUN Dl GAND. 161
— Et qui a supporté toutes les pertes pendant la stagnation du commerce et de l'industrie ? Sont-ce les foulons ? Non, ce sont les tisserands, qui ne pouvaient vendre leurs draps et s'en allaient se ruinant, tandis que les fbulons n'y perdaient rien !
— N'y perdaient-ils donc pas leur unique propriété, le travail? La famine neies a-t-elie pas moissonnés par centaines, chef-doyen ? Je ne veux pas dire que le métier des tisserands doive satisfaire complètement aux exigences outrées das foulons : cela serait aussi dangereux qu'un refus formel. Il y a dans cette question un grand péril pour Gand et pour la Flandre ; il faut des deux côtés faire un sacrifice pour arriver à la réconciliation. Voilà comment je comprends Taflaire et je vous conseille, si vous voulez rendre un grand service à votre pays, d'engager votre métier à la condescendance. Sur ce pied-là, il est extrêmement facile de terminer pacifiquement cette menaçante querelle.
—Eh bien, j'essayerai, dit Denis ; heureusement que mon influence sur les tisserands est grande, sinon il serait inutile de toucher cette corde-là ; ils sont trop irrités contre les foulons.
— Faites un énergique effort, chef-doyen, et vous remporterez une belle victoire ; moi, de mon côté, je verrai à ramener les doyens et les vinders des foulons à des sentiments plus modérés. Avant de vous quitter, je désire annoncer à votre fils la bonne nouvelle, et si vous n'avez rien à y redire, m'en retourner chez moi avec lui.
Le chef-doyen sortit de la chambre et appela son fils. Puis il revint à Arlevelde, et, lui prenant la main :
— Ainsi, dit-il, nous sommes bons amis 1 Ce qui est dit reste dit... en toute loyauté.
Liévin entrait en ce moment dans la chambre ; mais lorsqu'il surprit son père et le capitaine général, la main dans
IBS LU tHiBVN t>B dAND.
la main, et quM vit brtUer un seufire mt las êm% tirages, tl s'arrêta soudain, comme frappé d'un eoup imprévu.
•— Bh bien ) eh bien i dit son père d'un ton é'afieetuame plaiaanterfe, qu'est-ce qfui t'étonne si fbrt, LiéviB î Le ea* pitaine général est devenu mon ami, tu le vois f
— SeraiWil vroi, mon Dieul» s'éoria Liévin en j'afignant les mains. Bt vous, mon père, vous ?
— Je suis son ami aussi, répondit Dénis.
^ Merci ! merci 1 s'écria le jeune homme en sautant ao cou du choT-doyen. Merci I vous me rendez un père ; la f^ belle et la phis sainte atTection de mon cœur se reihime avec une nouvelle ardeur. Que ce jouf soit béni parmi tdus les jours de ma vie !
li (Quitta son père, dirigea son regard hunaide de larmes sur le capitaine général et leur prit la Hiain en tremblani ArteveMle le regarda avec émotion.
— Liévhï, tu viens avec moi porter à Yeerle malade une eonsolànte nouvelle* Ton père consent à ton mariage et désire qu'il soit conclu le plus lot possible ; c'est une parole donnée.
Le jeune homme regarda son père avec incrédulité.
— C'est vrai, dit le chef-doyen. Tu vois bien que nous sommes devenus bons amis.
Une vive émotion s'empara de Liévin : il ne trouva pss la force de parler et laissa tomber la tête sur le sein de soo père en versant des larmes de joie et de reconnaissance.
— Liévin, dit Artevekie, taîsserons-nous la pauvre Veerle attendre plus longtemps la benne nouvelle ?
— Oh î non ! non ! s'écria le jeune homme en eherehast à dominer soo émotion, venea l venez !
El, se tournant vers son père, il lui dit en le regardaai afTectueusement :
— Mon père, je reviendrai bientôt vous remercier caam
éonvierit dé^èé Métimit hiattencfn, et pHél* Dfëti de tous bêni#. Mais c'est Vëeriiôi Veerte qti*ll faut d'alkxfd èdtt^ôter et réjouir?
ArteveMte, épèiss tfvoll^ éehàAgé m ëàliit Àflàicër a1^ le ehef-éoyeti, s^fVil- fîMfmttent LMvî^ et qûîlta 1« Ajîismi.
GértiW Denîs leà suivît nii înstatït dû ^gafd', ptih ifeHli'a dans la chambre, qu'il se mit à pareourir de tong eiï lai^e, en souriant avec orgueil, et se disant à luî-mêine :
— Ah! ah ! croit-ou me prendre datis d^aussi sots ptêges? Quand on me croyait faible, on me regardait fièrement du haut de sa grandeur; aujourd'hui qu'on ne peut plus méconnaitre ma puissance, on veut me séduire à force de fausseté. On vient m'offrir son amitié pour me détacher de ceux qui me sont dévouég... Et Ton croit que je suis assez mal avisé pour accepter ainsi rànnihilalion de mon influence, pour laisser échapper ainsi le pouvoir suprême qui me sourit et pour renoncer à ma vengeance au moment où je suis assez fort pour inspirer de la terreur et punir ? Non, non, point ée ftifbîéssëj Je veii^t le velf rtittipef deVafft i*ei, le fouler aux pieds, ocrâtinanéér 6é«!! Aht Jacques Vôtt AneveMe, tu as eru qu'i'l ^affîf< d'ai^f du génie et &^roiv Mi ée grandes actions peu* être êtérneWemenf porté Sut* le j^vois par lé peuple? Efreuri A mon lour^ Déjà 16 p^eèëéKIiment de t^ elmte tliiveugle. Qû eist devenue ta dagfèssé? qu'as-tu- fait de t^ haute Intelllgehee? Tu viens le liyfet entre mes nmiifts av«c rimprud^ce dtïfi enfant;-- te vas partager ton pouvoir avec mol? Et tu crois qu'il y a plàcej pour nous deuit à la maison ctes éeheWns de Gand? C'est c^ que nous verrons! Je dois, dis-lu, engager tes tifeserands a h modération? Haillërie! cette querélte te fait tremWer; tu prévois que c'est un ffeu iqui té dévorefa; E» je jetterais de Peau sur la Aamme q\jA meMce de eonsutner men ennemi! Qiri ei>oi»-tif donc que je sois r Non, nén, tu tMibei^», tu
seras écrasé et tu tendras les mains vers moi pour implorer grâce! Alors tu connaîtras Gérard Denis; alors il te fen boire goutte par goutte le fiel que tu as amoncelé dans soq cœur. Ah t ah I Jacques, plus de moyen de m*échapper; to •assigné ta propre sentence! Et maintenant ne perdons pas de temps; il y a des hommes qui doivent prendre part avec moi à Tceuvre do la vengeance!
A ces mots, il prit à la hâte son manteau, son chapeau et sortit la face contractée par un inlernal sourire.
iiu majorité du banc des échevins avait accepté avec joie la proposition d'Artevelde concernant la nomination de Denis comme son collôguo dans le gouvernement de Gand. Bien que chacun sentit que cette nomination pouvait receler un grand péril, on avait passé par-dessus toutes les considéralions, dans l'espoir que, par là, une véritable réconciliation s'opérerait entre les deux partis qui divisaient la ville.
Cependant le banc des échevins ne tarda pas de s'ape^ cevoir de la déplorable imprudence qu'il s'était laissé conseiller par la force des circonstances. A peine le chef-doyen avait-il assisté à quelques-unes de ses séances, qu'il commença à montrer ce qu'on pouvait attendre de sa présence dans le conseil. Tout en lui, — actions, paroles, gestes, tout respirait la passion, la violence et la haine. Afin de satisfaire son Impatiente ambition, de faire parler de lui et de
paraître homme d'initiative, il faisait sans cesse des propo- f sitions qui tendaient à tout changer dans l'administration de la commune; il s'élevait, dans des discours emphatiques et creux, contre des abus imaginaires qu'il voulait voir remplacés par des impossibilités ou une injuste contrainte. Il s'eiïorçait de compenser par un flux de paroles, la raison et l'expérience qui lui manquaient en comparaison des autres magistrats; il parlait toujours et ne laissait à personne l'occasion d'exprimer librement son opinion. Quand un échevin indépendant s'enhardissait jusqu'à lui prouver en pleine assemblée le mauvais côté de ses projets ou le peu de fondement de ses raisons, il éclatait en invectives personnelles et il ne se passait pour ainsi dire pas de jours où il n'insultât quelques-uns des magistrats.
Ainsi le conseil des échevins lui-même était devenu une scène de querelles et de divisions sans fin. Il est très-vrai que la majorité rejetait presque toujours les propositions de Denis comme menaçant le salut et l'union de la commune; mais lui, se voyant soutenu par une minorité exaltée, et sachant bien que l'état des esprits dans la ville rendait le conseil des échevins impuissant, poursuivait impudemment les tentatives qui tendaient évidemment à conquérir à son bénéfice une sorte de despotisme fondé sur la violence. En même temps, ses partisans répandaient toutes sortes de faux bruits sur ce qui se passait ou se disait dans le conseil des échevins, de sorte que bientôt quelques-uns des magistrats les plus paisibles commencèrent à ne plus assister aux séances, sous prétexte de maladie ou de tout au^re motif.
Jamais la haine contre Artevelde n'avait été plus ardente
dans l'âme du chef-doyen qu'alors qu'il lui fallait presque
«continuellement se trouver en contact avec lui. Quand Denis
I faisait au conseil quelque proposition inconsidérée et vou-
hait, en faisant appel à la passion et à la colère» forcer l'ap-
f(m LB TRIBUN DB GAND.
pTobation des échevins, il suffisait qu*ÀrteVelde dit quelipias paroles pour déjouer ses effbrts et faire rejeter la propoû* tion par la majorité. Bien que le capitaine général s'exprimât toujours avec modération et ne dit jamais rien qui pût blesser le chef--doyen, eelui-ei se sentait néanmoins écrasé sous la compairaison qu'il était fcH'Gé de (aire entre son insu.* flsance et le vaste g^ènie d'Ârtevelde. L'inaltérable sang-froid du capitaine général portait au comble là rage de Denis, quoiqu'il éclatât parfois en allusions offensantes et en in* vectîves proVcicatrices pour attirer Altevelde sur le ternsi d'une discussion acerbe et irritée, il n'y réussissait jamais : le Sage Homme le rappelait chaque (bis avec urbanité an sentiment de la dignité de rassemblée et à la modération. L'irrésistible influence de la parole du capitaine général était fcomme ùft couvercle de plomb qui s'tibaissait toujours sur les ardentes passions de Denis et les empêchait d'éclater li* brement. Oetle contrainte remplissait le coeur du chef-doyefl de la plus violente animoslté contre Artevelde ; Il ne pouvait le voir sans que le rouge de la colère lui montât au visage; il ne pouvait entendre sa voix sans que le sang bouillonnât dans ses veines. Le chef-doyen qualifiait la modération da capitaine général de fausseté et d'hypocrisie; rinflueneede sa parole de contrainte et de tyrannie; la majorité du banc des échevins de conspiration d'hommes ambitieux qui l'opprimaient Il savait ainsi, par ses partisans, se faire passer aux yeux d'une partie du peuple pour une victime de Tamhition d'Artevelde^ et accusait le capitaine général et ses amis d'obéir justement aux mêmes passions et d'avoir les mêmes vues qu'il sentait qu'on pouvait lui reprocher à bon droit à lui-même.
Grâce ^ ces divisions, tout pouvoir légal était anéanlià Gand.Biep qu' Artevelde, appuyé par la majorité du banc d« èôhevîns, fût encore la véritable tête de la commune, û lè-
Ll TBIBUM Oa ftAND. 167
gnait parmi le peuple uae telle ioérfféreaee ou Uni de mau^ Yâise vôlonlé, cpfi'ii étaif^ deveau prafiffue iooipmstyè de preattdre une mesure bonne H salutaire. Cheoun avait le pressan*timer^l qu'il allait se faire u» gradd changement à Oaûô; beaucoup prévoyaient de terribtee événements; tDusVoyiéeol avec une douloureuse appréhension le désordre et la désolp*ganisation qui s'an&efiçaient par des symplôaitts ittpQS»blet 'a méeonnaltre (1).
. Artevelde, rendu Impuissant par les mille ôbstadee ifSÂ surgissaient h chat^oepàS igiUtôtir de lui, ne savait plus qfu^le résolution prendre poiif préserver sa ville hat^le d^une dé*sààtreuse révolution. 11 voyait cette révolution approcher à vue d'œil; mais toute direction, tout gouVémetoetit était déjè âevenu si impossible à Gi&nd, cftié i'aufè^ité devait se bor-* ner à espérer que le temps atùènerait un changisment heu^^ reux et à éviter tout, même les AH>yebS de coërcitioii les pins légitimes pour ne donner à là rêtoUe am^un prétexte d'é-« clater.
Quant au mariage de Liévin et de Veerïè, ï>ènîs n'ôvèft pas retiré sa parole et il en parlait même souvent comme d*une affaire sérieusement résolue et qui devait rester ett dehors de ses démêlés âveC le capitain général. Veerlè était bien encore très-soufllrànte, mais sa santé revenait asse^ vite pour faire espérer un prochain rétablissement. Les deux amants Vivaient donc dàttâ un doux espoir et oubliaient p6ur ainsi dire ce qui se passait en dehors du cercle de leur at* fection, pour se renfermer tout à fait dans la belle et douce perspective qui s'ouvrait devant eux.
La noUiination de Denis comme collègue d'Artevelde avait
(1) « Qui fut cause, ^ raison que ji^tic^ estoit au dict pays du tout bannie ^ -et abolie, que plusieurs parUaliléz 6t divisions tkïmféht joùrbelteAieùt Mi f pays de Flandre, fe Oonsbusiun', AMmUt dt flanckta^. u U, p . 35»,
d'abord eu pour conséquence une sorte de trêve dans la que* relie des tisserands et des foulons; — non pas que les foulons y vissent un avantage ou une satisfaction ; au contraire, rélévation du doyen de la tisseranderie était une nou?elle humiliation pour les autres métiers ; mais les tisserands s'étaient montrés en apparence disposés à la concilialioa ei avaient consenti à ouvrir des négociations sur Taugmeatation du salaire. Mais dans les réunions les deux métiers restèrent si inflexibles dans leurs prétentions, que les plaidoieriei réciproques en faveur de leurs intérêts respectifs, ne firent qu'exciter la scission qui existait entre eux.
Gérard Denis qui, au bout de quelques mois» se tint pour convaincu qu'il n'arriverait jamais par la voie de la légalité à réunir dans ses mains toute l'autorité à Gand, avait, depuis quelque temps, attisé de nouveau la haine entre les deux métiers et fait rompre brusquement les négociations. Il savait qu*Artevelde s'était voué entièrement à raplanissefloeni de ce menaçant démêlé, et y vit un moyen de vengeance contre le capitaine générai. Cependant ce n'était pas l'unique motif qui dictât sa conduite : il avait formé le projet desappuyer exclusivement sur la puissante corporation des tisserands, et en flattant l'orgueil de ses nombreux membres, de faire d'eux tous des partisans à lui dévoués. S'il parvenait à atteindre ce but, il pourrait se considérer comme le maitre à Gand et lâcher la bride à son ambition et à sa soif deven geance. Il y réussit parfaitement; car tandis qu'Arlevelik ne donnait tout à lait raison à personne et exhortait chacu: à se montrer conciliant, et par conséquent soulevait ains toutes les passions contre lui, — Denis s'écriait partout sur tous les tons que les foulons n'avaient pas le rooind-i droit dans leurs exigences, et que ce serait une làchelëqu^ de consentir à la moindre augmentation de salaire; en ménx temps il proclamait emphatiquement que la tisserandene
était le premier métier de Gand et avait droit à la suprématie sur tous les autres.
Au fond, celte dernière assertion était une vérité : la tisseranderie comptait dans son sein tous les marchands de drap, plus vingt-sept métiers qui avaient directement pour objet la préparation de la laine ou le tissage du drap. Depuis la renaissance de l'industrie, tous les produits de la tisseran > derie avaient haussé de prix considérablement, et ce métier était devenu extrêmement riche. De plus, il avait, de par la loi et la coutume, la préséance sur les deux autres membres de la commune, savoir sur les foulons et les petits métiers, et son doyen était de plein droit chef-doyen de Gand.
En des temps plus calmes, personne n*eût eu la pensée de contester la suprématie morale de la tisseranderie, sinon çà et là quelque vieux foulon qui se rappelait avec dépit que jadis la foulonnerie avait été à la tête des métiers (f); mais comme les esprits étaient tout disposés par une longue excitation è prendre feu au moindre frottement, rien n'était plus dangereux que les insultantes fanfaronnades de Denis et de ses partisans. Les orgueilleuses provocations des tisserands et leurs hâbleries à propos de leur puissance et de leur primauté de rang avaient enfin tellement échauffé les esprits des autres métiers, que les quatre-vingts corporations des petits métiers se rangèrent du côté des foulons et se mirent à crier aussi haut que ceux-ci, que l'augmentation de salaire réclamée devait être obtenue de gré ou de force.
Ce renfort inattendu porta les foulons au dernier degré d'audace, non pas tant à cause du concours des corporations elles-mêmes, que parce qu'ils recevaient pour chefs,
(1) De 1325 à 1335, It foulonnerie est toiyours nommée avtnt la tisseranderie dans les Comptes de la viUe.