‹ Le tribun de Gand. V. 2Chapitre 14 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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24) Ll TRIBUN DB GARD.

les fers aux pieds, et l'entourent de tant d^entravea morales et niatérieUes, qu*il perd jusqu'au désir de la libeHé ^ leiC^rde comme une vertu la soumission à Tétranger. Cest te

ort que la Flandre subira inrailliblement, si le courage noos manque de nous détacher à jamais de la France par un ef* fort d'énergique et virile volonté. Considérez \b situation el ses conséquences possibles sous un autre point de vue encore. Lorsque, il y a quelques années, notre prince, sur Tordre de Philippe de Valois, fit arrêter en Flandre les marchands anglais, contrairement à tout droit et à toute raison, 1 industrie flamande tomba dans la plus profonde détresse. Une longue famine, fléau destructeur, vint moissonner les compagnons des métiers abattus par le découragement et le désespoir. Un nombre considérable de nos meilleurs et de nos plus courageux ouvriers quittèrent le pays et émigr^reot vers d'autres contrées; la plupart allèrent chercher un asile et du pain en Angleterre. Celte émigration échappa d*aboi^ à notre attention; et cependant jamais plus grand malheur n'est arrivé à la Flandre. Nos frères chassés d'ici onl poriê à daulres peuples noire industrie de la fabricniion des draps; ils onl, par leur exemple, éveillé ehez eux le goût du travaJ el leur onl communiqué les fruits d'une expérience siVulaire. L'Angleterre est habilée par une race intellîiîenîo c\ induslrieuse; elle a accueilli avec joie les émigrés n;im?î > dans son sein el les a comblés de bienfaits. Il s'établit maintenant des cenlaines de métiers en Angleterre ; dans \k'1 d'années le drap anglais parailra sur le continent: el rnous dil que la Flandre reslera triomphante sur le terrain d; rindnsirie, si nous fermons les yeux sur un mal inimint'iû' En France même, on se prépare à remplacer nos draps ]X des produits de la fabrication indigène. Dans un tel éuitf choses, il nous faut protéger le travail du peuple en Flaaè? contre le moindre affaiblissement ou le moindre chômsi^

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sinon tout est perdu ! La famine, la peste et les maladies auraient bientôt moissonné ceux que Tindustrie refuserait de nourrir. £h bien, que va-t-ii arriver, si les Flamands ne conjurent pas le péril par une résolution extrême sans doute, mais que dicte une impérieuse nécessité? Il nous est impossible de défendre plus longtemps noire liberté contre la France, contre le comte, contre les Iciiards, et surtout contre les divisions intestines qui ruinent partout Tautoriité. Chacun le sent, nous succomberons donc, nous retomberons sous le joug despotique de la France. Notre comte rompra l'alliance avec l'Angleterre et nous forcera de prêter aide aux ennemis d'Edouard. La défense de l'importatioa de la laine nous frappera immédiatement; tous les métiers s'arrêteront comme jadis ; les autres peuples, qui ont appris que la fabrication du drap n'est pas une industrie attachée au sol (lamand, appelleront à eux nos ouvriers. Hélas! que sera devenue la Flandre alors ? Un pays sans liberté, sans indé^ pendance^ sans industriel Sa langue maternelle, ses mceufs, son origine, elle reniera tout pour hâter sa fusion avec d'autres peuples. £t ce serait là l'avenir réservé à ma patrie? ie verrais approcher celte sombre nuit, et je ne m'efforcerais pas de maintenir au ciel le soleil de la liberté, aussi longtemps que cela est en mon pouvoir? Non, non, mes bons amis; on peut maudire mon nom et me menacer d'une fin terrible, mais j essayerai de sauver notre chère Flandre, aussi longtemps qu'une étincelle de vie animera mon cœur. Ile ne renonce pas à ma proposition, et je vais à Gaud leniter un effort suprême ; ma conscience me crie que je dois le llaire; «e le ferai!

Les puissantes raisons formulées par le capitaine général avaient fait une profonde impression sur ses amis. Un grand changement semblait s'être opéré dans l'esprit de GhelnoMt Van Lens; depuis quelque temps il contemplait AjrteveMo

ftrint» ime ê» yen MHmli d'aifliiteti0ii; imtattn ilMiriie, qin amMNiçait le courage el !• Joie^ briOailiiite tiir BM Irtili. Il rappre^a «cm ehe?iA du eqiHaiDe géDéni» Mititii iMio avao émolkm et dll :

•» YraimoU, tout avez raison, maître lee^piee^ D aeM IKiiiii eéder^ pc^nt teeuler. Sauver la Flandre ou mNirir! €tet là êa aoina un langage digne de aoos; fl Doua-W feiMela^QMir et nous leppeile que noua soranies Ftaomdi Putayie notre aang appartient à la patrie, qu'a eoole j»fu'è la den^re goutte, a'H le ftiut. Non, il ne finn :pos dnadevner totre proportion !

, La pièviar éehevln lioehant la tête avee un moTM déeoa-

•*» laeques, dit-Il, je l'avoue, vos argummita sont ùiéfth taUaa; mala dtea-vous tenu de néf^ger entîteeiiient votte ^pnçm adnt, auari knigtempa qu'il reste d'autres mifjm d'atteindre votre but TSi votre admirable dévou^nent à tapi* trie ne vous permet pas de renonce à votre projet, ajoum» en du moins la réalisation à une époque plus favoraU&

— Attendre t attendre ! Oh 1 cela ne se peut, mes amis, répondit le capitaine général. Le temps de Jacques Van Asteveide est passé : son nom, son influence sont usés. 11 sait que sa carrière va nécessairement se Fermer. Dirait-il adiea au pouvoir comme un ouvrier exténué qui succombe sous son fardeau et le laisse tomber de son épaule et se briser? Tous mes eiïorts n'auraient-ils rien produit qu'une prospérité passagère et d'inutiles eiïusions de sang ? Non , mofi suprême adieu à la Flandre sera d'assurer la grandeur lu* ture et l'impérissable indépendance de mon pays. Ami Vae^ newyck, vous le savez, j'ai juré de tout sacrifier pour U gloire et la liberté de la Flandre. Je ne connais qu'une puissance au monde qui puisse me dégager de ce serment st eré : la mort l

— Nous avons juré ensemble, dit le premier échevin, et plaise à Dieu que je ne Toublie jamais; mais Ténergie de '^'intelligence n'exclut pas la prudence. Qui nous dit que,

dans un mois, Tétat des choses ne sera pas plus favorable à la réalisation de nos desseins ? Le destin ne donne-t-il pas souvent un démenti aux prévisions humaines? Eh bien, tâchons de gagner ce mois ; je ne crois pas que la déchéance du prince soit tellement urgente que quelques semaines de retard et de réflei^ion puissent causer un irréparable dommage.

— Il faut peu de mots pour vous faire changer d*avis sur ce point, ami Vaernewyck, répondit le capitaine générai. Qu'est-ce qui empêche Philippe de Valois , qui se trouve tout prêt à Ulrecht avec son armée, de tomber sur notre pays ? Qu'est-ce qui empêche la redoutable tempête de la révolte d'éclater sur la Flandre? La présence seule du roi Edouard à l'Ecluse; vous l'avouerez sans doute avec moi. Si l'armée anglaise s'éloignait de nos côtes, nos ennemis du dehors et du dedans se lèveraient à l'instant, et, d'un seul coup, replaceraient notre patrie dans l'état d'asservissement d'où nous croyions l'avoir tirée. Tout le monde, et vous, mes amis, aussi bien que moi, a la conviction que la Flandre ne peut plus se sauver seule, parce que le peuple ne consent plus à confondre sa volonté avec celle de ceux qui le gouvernent. Ce que je suis, je le suis par le choix de mes compatriotes; ma puissance ne m'appartient pas; elle disparait dès que la confiance publique, dont elle est issue, est mise en doute ou affaiblie. Je subis le sort de tous ceux qui dirigent les peuples; mes ordres blessent et humilient, parce que Thomme ne se laisse dominer par le dépositaire de son autorité que sous l'empire de certaines circon-* stances et pour un temps limité. Ce qu'il faut à la Flandre» c'est un prince dont le droit de commander dérive d'une

source plus haute, et auquel on obéisse non pas comme à un individu, mais comme à un principe naturel d*autorité. Rappeler la servitude avec Louis de Nevers et nous soumettre aux ennemis des libertés populaires, c'est impossible. Eh bien , acceptons donc, avec le prince de Galles, Findcpendance du pays et Tamltiè d'une nation puissante et amie de la liberté, qui, sœur de notre race, est destinée à parcourir la même carrière que la Flandre. Une fois que noiis aurions fait proclamer le fils du roi d'Angleterre comme comte de toutes les villes, il trouverait bientôt la force nécessaire pour commander; une forte et durable union en surgirait; mon élévation, source de jalousies et de discordes, ne blesserait plus personne, puisque j'abdiquerais entre les mains du prince toute dignité et toute influence. La Flandre se relèverait avec une nouvelle force, et, soutenue par l'An» ^leterre, inspirerait crainte et respect à ses voisins du midi, qui attendent sa chute, qu'ils regardent comme certaine, pour l'engloutir comme une proie longtemps épiée. La première condition acceptée par le roi Edouard, c'est qu'il dt^nonce immédialement la trêve conclue avec la France, et reste sous les armes avec nous, sans relâche, jusqu'à ce que nous ayons arraché à l'étranger nos villes de Lille, Douai et Orchies. Le salut de la Flandre, sa gloire, sa prospérité nous oi-donnent de ne pas temporiser; car, si nous tardons, tout peut nous échapper. Le moindre revers des Anglais en Bretagne (1) forcerait le roi Edouard de se mettre en mer imnaédiatement avec sa flotte, et de nous abandonner à noire sort. Le lendemain, nous nous réveillerions, avec slupéfac- ' tion, esclaves et asservis. Ainsi, chaque jour peut nous ap- [ porter les chaînes de l'esclavage et le fléau de la misère : ce ' n'est pas seulement une imprudence, c'est en même temps j un crime que de laisser s'écouler plusieurs jours, quand on j ua sait quai jouy peut éclairer la ruine de la Flandre... Eh !

bien, mes amis, étes-Tous eneore â'avi$ que je doive renoncer à ma proposition f

Personne ne répondit d'abord à oettQ question; le premier écbevin avait les yeux fixés sur la crinière de son cheval et paraissait plongé dans de profondes réflexions.

Cependant Pierre Zoetaerde dit en soupirant :

— Repousser et renier le vieux sang des comtes de Flap* dre pour élever sur le trène un prince étranger l C'est une idée que ma conscience, en dépit de ma raison, oppose à la triste nécessité !

— En effet, remarqua Artevelde, cette idée pourrait faire rejeter unanimement ma proposition, si elle était fondée. Je sais quel attachement lie les Flamands aux descendants des vieux comtes, pères et protecteurs de notre liberté ; mais ne coulerait-il pas autant de ce noble sang dans les veines du prince de Galles qup dans celles de liouis de Nevers? N'estil pas le fils de Philippine de Hainaut, descendante de notre Marguerite de Constantinople? Oui, le vieux sang des princes flamands fait aussi battre son cœur; et, — ce qui le grandit à mes yeux,— ce sang n*a pas été abâtardi chez lui par rinfluence corruptrice de la cour de France. Ignorezvous donc son origine flamande, mailre Zoetaerde?

Pierre Zoetaerde parut tout soulagé par les dernières paroles du capitaine général. Il allait répondre, lorsque le premier échevin releva tout à coup la tète; son visage rayonnait de joie.

— Je crois avoir trouvé un moyen, dit-il, tandis que ses amis le considéraient avec une vive attention, et il continua :

— Celui qui rencontre sur sa route un obstacle infranchissable, cherche à le jeter de côté et parvient ainsi à son but. Ce que nous avons à craindre, c'est qu'on ne répande dans 6a id le bruit que le capitaine général revient pour faire ao ceptep se propoaition malgré le vote d'hier. JSh bieq. il fput

348 LE TRIBUlf DK GÂMD.

aller au-devant de Tennemi et lui laisser penser qu'on ne veut pas lui disputer sa victoire. Voici ce que nous pouvons faire. Dès que nous arrivons à 6a nd, je fais annoncer à son de trompe dans tous les quartiers de la ville» qu'on se réunira mardi à neuf heures, pour entendre le rapport du capitaine général sur les réunions tenues à Bruges et à Ypres au sujet de la proposition rejetée par la commune de Gand. Je donnerai è ravis une forme qui ne laisse pas prévoir que le capitaine général ait l'intention de révoquer en doute la légalité de la décision prise hier. Et si cela est nécessaire, je recourrsi à d'autres moyens pour faire croire aux léliards et à vos ennemis qu'on a renoncé au projet de déposition du comte. Laissez-moi le soin de tout, et gardez tous le secret sur nos desseins. De cette façon, maitre Artevelde n'a rien à craindre avant qu'il se soit expliqué en présence de la commune assemblée. D'ici là nous aviserons à prendre d'autres mesures de sûreté. Consentez-vous, capitaine général? Eviterez-vous vous-même toute explication avant le jour de la réunion?

— Le moyen est petit, répondit Artevelde, mais si vous croyez, ami Macs, qu'il puisse servir si efficacement au succès de notre tentative, je ne m'y oppose pas et consens à suivre votre conseil.

— Cela suffit; dès aujourd'hui l'irritation contre le capifaine général sera calmée à Gand. Nous nous réunirons ce soir, avec nos amis les plus dévoués, dans la demeure de maître Jacques et nous y délibérerons sur ce qu'on peu: faire... Nous voici à Wondelghem. Il serait imprudent d'ein mener plus loin la cavalerie anglaise; les Gantois pourraien' concevoir de la défiance en voyant approcher cette troupe étrangère. Capitaine général, ne les congédieriez- vous pas?

— Ils savent que je dois les viuitter ici, répondit Artevelde. Je vais remercier leur chef de sa bonne société. Vous, alloi

au Lion d^Or; c'est là que lord Sturin passera la nuit.

Artevelde attendit le chevalier anglais et raccompagna, tout en conversant avec lui, jusqu'au village où il trouva ses amis arrêtés devant l'auberge qu'il leur avait désignée. Les cavaliers mirent pied à terre et demandèrent des rafrai* chissements, tandis qu'Artevelde, après avoir pris congé du commandant anglais par une cordiale poignée de main, che« vauchait dans la direction de Gand avec ses trois compa^ gnons de voyage et leur escorte.

Lorsqu'ils approchèrent de la ville, le soleil était déjà trèsbas au-dessus de l'horizon : le soir enveloppait la nalure d'un voile de vapeurs dorées; les murs de Gand et les tours , qui les surmontaient ressemblaient de loin à une ceinture de pourpre semée de pierreries étincelantes : tout chatoyait et resplendissait dans un calme et solennel repos, sous le der* nier rayon de la lumière du jour qui s'éteignait...

Bientôt les voyageurs passèrent sous la porte du Sas. Le trépignement retentissant des chevaux appela les poorters de leurs demeures dans la rue. Chacun semblait surpris à la vue du capitaine général ; la plupart ne le regardaient qu'avec étonnement et curiosité; mais dans les rues plus populeuses, à l'intérieur même de Gand, Artevelde et ses amis rencontrèrent aussi des gens des métiers qui leur lançaient des injures et des invectives avec la plus grande insolence. Queiques-uns même, par un sanglant outrage, mettaient leurs télés à trois sous un même chaperon, et dans cette attitude adressaient leurs menaces à Artevelde (i).

Lui, une expression de pitié presque imperceptible sur le visage, poursuivit tranquillement son chemin jusqu'à sa de»

(I) • Ceolx de la tUle... eitoieiit aMciiiblét nir U nw par ob il deroM ptater; et sitôt qu'ils le ? eireot ils commeiioèrent à mummrer et à mettre troie lestes en un ehaperon et ^ dire : Véey ci celuy qui est trop frand mattia, al qoi f eut ordoonar da la comté de Fit lidre k la ? olonté. » Fugimamt*

980 Ll TRIBUN DE GAND.

DUNire, où nientre Macs \m Vaeriiewick et Pierre Zoelsf rde U quittèrent pour se rendre à la maisoB des échevins. Ghelnoot V&Q Lefis lui parla encore quelques instants pour lui prouver que les homoftes de la paroisse Saint- Jean devaient être convoqués, sur quoi il alla avertir le chef de cette garde, et reconduira lui-Boéme sou cheval et ôter son costume do voyage.

Le capitaine général tourna la rue de la Crapaudière, où dame Arlevolde, Veerlo cl le petit Philippe rattendaienl à la porte de derrière. Il fut reçu avec une joie mêlée d'anxiété par sa femme et sa fille; il prit dans ses bras son fils, âgé

alors de cinq ans, et le couvrit de baisers

Au viUëge Saint-Pierre, non loin de Termita^e de Saliil- Quentin, se trouvait une petite maison habitée par une pauvre veuve de foulon. Dans cette humble demeure, dans une mansarde, était assis un jeune homme, la tête baissée et les yeux fixés sur le sol.

Ses vêtements, bien qu'ils attestassent une splendeur passée, étaient malpropres et usés, et même rapiécés çà et là par de grossiers lambeaux. Son visage, éclairé par la pâle lueur d'une petite lampe de terre, était effrayant de maigreur et portait les traces évidentes d'une profonde douleur de l'àme. Tandis que des rides profondes dessinaient autour de sa bouche un pénible sourire, ses yeux brillaient de la llamme de la folie dans leurs profonds orbites. Ses mains s'aiîaissaient sans force sur ses genoux; elles semblaient appartenir à un squelette, tant on pouvait en compter disUnctement les os.

Le jeune malade resta longtemps dans la même altitude, sans que le moindre mouvement, le moindre soupir vinssent révéler la vie en lui. Enfin un frisson fébrile parcourut ses membres; il appuya les deux poings sur son front comme

s'il voulait éfpuffer un feu qui couvait 8qu9 son crâue; puis il dit d'une voix rauque :

— Mon père, îuop père! si vous pouviez voir ce que je souffre! Si vous pouviez sentir les horribles tortures que j'éprouve, et le désespoir qui me déchire le copur! Oh ! puisse Dieu mettre dans la balance de la justice mon martyre comme contre-poids à vos crimes, et je le bénirai encore de m'avoir donné à vider l'amer calice de douleur... Veerie, Veerle, tu me donnais ta vie virginale... je l'ai brisée... j'ai rempli tes jours de malheur et de soiiflrancel C'est là la récompense de ton amour! L'autel nuptial? On n'en approche pas : une mare de sang rougit le pavé du temple. Arrière! arrière! Recevez-vous la bénédiction solennelle... avec les pieds dans le sang fumant de votre père? Donnezvous votre main au fils de l'assassin?... Ah! ah! la tombe s'ouvre : elle engloutira bourreau et victimes; la mort prépare l'éternelle couche nuptiale... Être jeune, aimer et être aimé, sentir la marque infamante de votre naissance briller l'âme comme une étincelle de l'enfer... savoir son père damné... hélas! hélas! que la vie est longue!...

La voix du jeune homme se perdit peu à peu dans un inintelligible murmure; ses mains retombèrent inertes et il reprit sa première immobilité.

Longtemps encore il demeura plongé dans des rêves affreux, jusqu'à ce que le son d'une cloche vînt frapper son oreille. U se leva lentement, s'approcha de la petite fenêtre de la chambre et appuya son front contre les vitres potf r voir au dehors.

Bientôt il se retourna et dit en prenant sur le lit une dagi^e qu'il attacha à sa ceinture.

— Il fait nuit, — les rues sont désertes et silencieuses.^. Je hibou peut quitter sa retraite ! — Il peut errer et chercher un nouvel aliment à sa douleur... suivra la trace de ses

pas, lutter avec de cruels souvenirs verser des larmes

sur une tombe chère et succomber au désespoir, les yeux fixés sur la maison qui a abrité mon berceau... où mon père... ah 1 si je pouvais y mourir t si près de ma mère t

Il se tut un inslant et parut tomber dans une profonde préoccupation ; mais tout à coup il releva la téta comme un homme qui s'éveille, donna à ses traits une expression tout à fait indifférente et quitta la mansarde.

Parvenu au rez-de-chaussée, il salua en passant une vieille femme qui était assise devant un rouet au coin de Tâtre. Il allait sortir sans lui adresser la parole, mais die arrêta son rouet et lui dit :

— Vous sortez, Jean! connaissez-vous la nouvelle? le capitaine général est en ville ! Je resterais à la maison ce soir, si j'étais à votre place.

Le jeune homme lâcha le loquet de la porte et s'approcha de la femme en la regardant d'un air interrogateur.

— Pauvre garçon, dit-elle, vous ne savez rien de ce qui se passe; et si on vous en dit quelque chose vous l'oubliez tout de suite. Hier encore vous êtes resté dehors jusque bien avant dans la nuit! N'avez-vous pas entendu comme on jurait la mort du capitaine général?

— Je Tai entendu, dit-il en soupirant, mais craindriozvous donc, mère Biese, que les assassins osassent toucher au capitaine général ?

— Assassins! assassins! s'écria la veuve avec surprise, vous ne savez donc pas que le capitaine général a envoyé le trésor de Flandre en Angleterre? qu'il a vendu le pays au roi Edouard contre de l'argent sonnant?

Un sourire de pitié et de dédain contracta la figure amaigrie du jeune homme, et un cri d'indignation s'échappa de sa poitrine.

— Hélas! s'écria-t-il avec désespoir, la calomnie est une

terrible puissance t poison qui, goutte à goutte, s'amasse jusque dans .es cœurs les plus purs. Ce sont des inventions du démon^ ma pauvre femme.

— Vous n'y croyez pas encore ? demanda la veuve. Eh bien, Gand est entouré d'une armée anglaise que le capitaine général a amenée avec lui pour faire mettre à mort quiconque ose se plaindre de son injustice. On dit qu'il veut faire piller la ville. Ce serait notre punition, si nous refusions de livrer le pays qu'il a si traîtreusement vendu ! Mais il n'y réussira pas. Maître Denis saura bien l'en empêcher et nous délivrer de sa méchanceté et de ses violences ! Oui, vous pouvez bien frissonner, Jean, Dieu sait ce qui arrivera cette nuit! Regardez à travers les carreaux sur la place; il se glisse dans l'obscurité tant d'hommes mystérieux, — ici où d'ordinaire à cette heure on ne trouve pas âme qui vive. Qui sait ce qui se machine là-bas en dehors de Saint-Pierre? Non, ne sortez pas, Jean ; dans la bagarre, on ne connaît ni ami ni ennemi; il pourrait vous arriver malheur.

Depuis que la femme avait prononcé le nom de Gérard Denis, le jeune homme baissait les yeux devant elle, tremblant comme un coupable qui entend son accusation sortir de la bouche du juge. Elle quitta sa chaise et, lui prenant la main avec compassion, elle dit : — Allons, Jean, ne vous effrayez donc pas ainsi : la chaumière d'une pauvre veuve comme moi est l'asile le plus sûr en temps d'émeute. Ils ne viendront pas ici ; restez à la maison ; asseyez-vous à côté de moi : nous causerons un peu, et nous nous confierons tranquillement en Dieu, la tête du tyran tombât-elle cette nuit. j

Ces paroles n'étaient assurément pas de nature à calmer l'anxiété du jeune homme ; comme si elles l'avaient frappé douloureusement, il retira sa main, releva la tète et redressa sa taille avec une sorte de fierté. Un éclair menaçant brilla

)64 Ll TRIBUir Dl eXIlD.

daoi •6$ yaux» ses dente le a^rrèrenl avec uo aflort K^i il eoiDHie la veuve t'étonoait^e ce^ta ai^presaion UiMta aouvellc do sa physionomie, il luidi^ :

— Je vous remereie; mais il faut que je aorte. BooJieDttitl A ces roots, il f agna rapid^ant la pprte ^t aoriit de Ib

maison.

— Pauvre ton 1 dit la veuve eo secouant mélaD(umquament la tôle.

Le jeune homme fit d'un pas rapide le tour de l'ermitage de Saint-Quentin, et s'arrêta, frappé de surprise» à Tangle du mur. Le plus profond silence régnait sur la vaste plsee qui s'étendait devant l'abbaye de Saint-Pierre.. . etcepeadaot dos centaines d'ombres humaines se glissaient lentement travers les ténèbres oUjisparaissaient dans la direction de la porte de la Colline. Des deux rues qui conduisent de l'intérieur de la ville vers ce faubourg écarté, débouchaient sans relâche des hommes muets, qui traversaient la plaine d'un pas prudent et ne trahissaient leur présence par aucun bruit Par intervalle, quelques-uns de ces mystcTieux proraeneiin passaient aussi devant l'endroit d'où le jeune homme, à demi caché, les épiait; alors celui-ci remarquait avec une anxiété croissante que beaucoup d'entre eux portaient d« haches, des marteaux et des épées; il avait aussi remarque des torches dans les mains de plusieurs.

Que pouvait signifier celte sinistre expédition ? Des haches, des marteaux, des torchesl On allait donc verser du sang, on allait détruire par le fer et par le feu? Les craintes delà veuve étaient-elles fondées? La calomnie, la jalousie, la verigeanco allaienl-ellns enfin dévorer leur victime?...

Ces lugubres idées, qui faisaient trembler le jeune homme comme une feuille, le forcèrent d'appuyer la main contre le mur pour trouver un soutien. Sur ces entrefaites, il avait le« yeux fixés ?iyec une vive attention dans les ténèbres profonde*

LS TRIBUN fis 6A|rp. 355

qui couvraient I4 pUcç» pour épier ce qid s'y passait et il écoutait, l'oreille au guet, si aucun bruit, aucune voix ae viendrait lui révéler le but secret de tant de gens armés.

£0 ce moment, quatre ou cinq personnes parurent à Tisxtrémiié de la rue des Femmes. Ëiles entrèrent sur la pl^ce^i s'approchèrent peu à peu du mur de Termitage de Saint- Quentin, devant lequel elles passèrent à pas lents et en j^arlant très-bas. Le jeune homme rejeta la tête en arrière avec horreur, et se cacha Je visage dans ses deux mains en murmurant d'une voix étouffée :

— Malheur 1 mon père I il s'en mêlel ce sont des assassins! Je veux le savoir... l'empêcher... lui épargner encore ce crime odieux! peut-être... ô mon Dieu, venez-moi en aide !

A ces mots, il quitta sa retraite et songeait à poursuivre Bon père; mais il ne vit plus qu'un grand nombre d'autres personnes qui traversaient la place en tous sens et parmi lesquelles il lui eût été impossible de distinguer quelqu'un. Cependant il feignit aussi d'avoir des raisons démarcher avec précaution et s'avança sur la place dans la direction que son fére lui semblait avoir suivie

Af levelde, la plus profonde tristesse peinte sur la physionomie, était assis dans l'arrière-salle de sa demeure. Il tenait sur ses genoux son jeune ûls Philippe et s'efforçait ^e le consoler par ses caresses. Il le regardait fixement <i'un œil pénétrant; son âme semblait parler à l'àme de Tenfant inquiet, et vouloir l'armer contre l'ingratitude des liommes. L'enfant comprenait peut-être ce langage... ou peut-être était-ce déjà une étincelle d'héroïsme qui le fit tirer du fourreau la dague de son père et se mirer dans le brillant acier. Voulait-il dire : t Je vous vengerai ? » Son j^te, saisi d'une vive agitation nerveuse, le comprit ainsi.

SS6 Ll TRIBUN DB GARD.

et donna au petit Philippe un baiser pl^n d'une dookireuse émotion.

-* Pauvre enrant ! dit-il, pauvre enfant t ah 1 tais-toi, t» toi, que Dieu détourne cette pensée de ton esprit! Ofàà ce qu*a été ton père; ce chemin conduit au phis cnid tyre...

Le petit garçon se prêta avec joie à FafTec tueuse é mais comme si un mystérieux instinct l'eût poussé, flrssaisit immédiatement la dague et demanda, lorsque kopitaine général détourna sa main :

— Quand viennent donc les Français, père? Partoesfl tuer beaucoup avec une dague comme celle-là ?

Ârtevelde posa la main sur la bouche de l'enfant et A

— Tais- toi, Philippe; ta sœur Yeerle est si malade f Non loin de là était assise la femme du capitaine gw-

ral. Ses yeux étaient rouges et attestaient Texeèsdea douleur. Son regard était fixé sur Artevelde avecooe'^ définissable expression de fierté et de terreur, et elle st»blait prorondément souffrir à la vue de rinquiètc affeetefl que le père témoignait à l'enfant. Sur son giron reposât iî tête de Veerle qui, le visage caché, sanglotait touthac:

Sans nul doute, le capilaine général devait avoir eur? sa femme un entretien émouvant ; car au morne siieu^ qui régnait dans la chambre, on voyait assez que tousce^ qui s'y trouvaient étaient en proie à une profonde éoùet avaient épuisé jusqu'aux dernières sources possibles : consolation.

L'épouse pensive fut de nouveau émue par une in^ cente parole de l'enfant; des larmes s'échappèrent ài^ yeux. En même temps on entendit à la porte de la''* quelques voix parmi lesquelles on pouvait reconnaître >*' du premier échevin :

— Jacques, voici tes amis, dit la pauvre femme désoiî-"

LE TRIBUN Dl 6AND. 357

Artevelde laissa l'enfant et s'approcha de son épouse. Il lui passa le bras autour du cou et déposa uu baiser sur son front, en lui disant :

— Noble femme que tu es! Tu souffres.. . ton cœur de mère se déchire... et cependant tu ne veux pas détourner Jacques de son devoir ; tu lui donnes le courage d'accomplir son œuvre patriotique. Si notre chère Flandre est sauvée de la servitude et de la ruine, on dira que c'est moi qui ai fait cette œuvre de géant... Et c'est à toi seule, admirable héroïne, que la patrie devra sa liberté. — Car toi seule, mère de mes enfants, tu as le droit de me dire : — « Arrête t Laisse la patrie tomber dans l'abîme ; sauve une vie qui ne t'appartient pas ! Tu ne l'as pas dit 1 Merci, merci, sois bénie, Catherine! »

Sa femme le regarda avec un navrant sourire et lui prit silencieusement la main, comme si elle voulait encore le réconforter, bien que sa bouche se refusât à prononcer le' fatal consentement.

— Catherine, dit le capitaine général, n'accrois pas ta douleur par de pénibles réflexions. Trois jours encore nous séparent du moment solennel. Dieu peut faire bien des miracles en si peu de temps. Console-toi par celte pensée ; fais-le comprendre à notre pauvre Veerle ; je l'assure qu'il ne peut m'arriver malheur avant le jour de l'assemblée. Une invincible anxiété te fait trembler à chaque instant, je le sais, mais tu as tort, Catherine. Tout est tranquille et calme dans la ville ; l'annonce que je donnerai des explications publiques a calmé les esprits ; mes amis sont déjà montés là-haut, ils m'apportent de bonnes nouvelles. Sois de bonne humeur et sans inquiétude jusqu'à mon retour, Ca-. therine.

Dame Artevelde serra avec plus de force encore la main de son mari. Ce fut sa seule réponse.

Le capitaine ^néral quitta la cbaml»re et ^U^ rqolpdre ses amis ,

• Uo homme, tout haletant de feUgue, descendait vivement fa montagne Saint*Pierre ; la sueur déqoulait de son front; îl étendait les mains en avant comme s'il eOt eu à annoncer un grand malheur. De temps en temps, cependant, il s'arrêtait tout à coup, et se retournait vers la montagne dM haut de laquelle un incendie terrible frappait ses yeu^ comme un ardent brasier. Puis il reprenait, en poussant des cris d'alarme, sa course vers le Walpoort, et arriva enfin an milieu des hommes de la paroisse Saint-Jeaa qui étaient de garde devant la demeure d'Artevelde.

Sans prendre garde à la présence de ces hommes, il s'élança vers la porte et voulut frapper ; mais on l'en arracha avec vidence.

— Pour l'amour de Dieu, pe me retenez pas ! s'écria-t-il; reconnaissez-moi, mes amis ; je suis Liévia, Liévin Déni»! il faut que je voie le capitaine général. Vite I vite J

Au son de cette voix on le reconnut en effet et on se hâta j de lui faire ouvrir la porte. Il s'élança à l'intérieur de la maison et tomba comme l'éclair dans la chambre où dame Arlevelde et sa fille se trouvaient encore dans la même attitude.

— Fuyez! fuyez! s'écria-t-il, ils viennent! ils sont la! Le capitaine général ! Le feu... le fer... des assassins !

Dame Artevelde se leva avec terreur et saisit son fils dans ses bras en regardant Liévin haletant, comme si c'était de sa folie qu'elle attendait le malheur annoncé.

Veerle, toute tremblante, contemplait d'un œil fixe le squelette décharné qui venait d'apparaitre soudain devant elle. Bile ne pouvait croire que cet homme semblable à ud fantôme fût son amant vivant, et elle s'enfuit en poussant

LE TRIBUN DS 6ANP. 2i>9

des eris d'effroi. Mais lui, surexcité par une mortelle angoisse, courut à elle, et, la saisissant par la taille, l'entraina de force vers la porte ea criant à dame Artevelde :

— Vite! Le capitaine général ! qu'il fuie! quMl fuie l La mort ! c'est la mort ! 0 mon amie, dit-il à Veerle qui lui résistait avec égarement, venez, venez, suivez-moi! Je veux vous sauver, vous délivrer I 0 mon Dieu, vous refusez ! Vous voulez mourir... dans une mare de sang ! Vous voulez être dévorée par les flammes ! Hélas ! hélas !

Au bruit de la lutte, le capitaine général descendit avec une dizaine d'amis, Ghelnoot Van Lens s'élança, la menace à la bouche, vers celui qui paraissait vouloir entraîner Veerle, et d'un seul coup le renversa sur le sol.

— Dieu ! s'écria-t-il, c'est Liévin 1

Le jeune homme devait s'être blessé grièvement; cependant il se releva vivement, tomba à genoux devant Artevelde, et tendit les bras vers lui en s'écriant :

— 0 maître Jacques, écoutez-moi pour l'amour de Dieu 1 n s'ourdit sur la montagne Saint-Pierre une infernale conjuration; il y a là quatre cents assassins! Ils viennent; fuyez loin d'ici ! Ah ! sauvez votre vie qui qous est chère !

Puis, se relevant avec une précipitation fiévreuse, il courut vers la cheminée et dit :

— Ecoutez ! là-haut... dans l'air ) Ces hurlements... Cela approche... Ce sont eux I

Tous avaient d'abord été frappés de saisissement et def stupéfaction; mais maintenant que la sinistre vérité de^ exclamations de Liévin ne pouvait plus être méconnue, chacun se mit avec angoisse à chercher les moyens de conjurer le danger.

Ghelnoot Van Lens s'élança, avec cinq ou six autres, hors de la chambre, en criant de barricader les portes.

Messire Van Vaernewyck, Jacques Maseb, et GiijUaiime

2eO LE raiBUH DB GAIID.

Van Huse s'efTorçaient , les larmes aux yeux, de le capitaine général à prendre la fuite. Mais prières et uf' plica lions, tout restait sans résultats. Artevelde se rdasà avec une calme gratitude à suivre leur conseil et ne 1er répondait que par la prière d'emmener sa femme et b enrants et de les conduire en lieu sûr.

Les amis du capitaine général, convaincus qu*0 ne qnir terait pas la place, et qu'il était irrévocablement dédéi parler au peuple furieux, voulurent emmener de force lui de la chambre dame Artevelde et sa fille; maisakneK lieu une scène déchirante de désespoir et d'amour.

La femme, désolée, embrassait les genoux de soo épso. et, tandis que Yeerle, en proie à la plus profonde dooioB; se suspendait à sa main en gémissant, elle s*écriait :

— Jacques, Jacques, aie pitié de moi ! Viens ! fuis! Ttf tes enfants t Ah! grâce, grâce pour eux!

Le bruit des voix de centaines d'hommes furieux retesfr sait au loin jusqu'au faite des maisons.

Muet et en proie à d'indicibles tortures, Artevelde coort de baisers sa femme, sa fille et son jeune fils. |

Une lueur sanglante pénétra tout à coup du dehors dî la chambre et éclaira ce solennel et navrant adieu.

Artevelde porta les yeux vers la fenêtre par laquelle fr trait la réverbération des torches qui s'approchaient

— Malheur! malheur! ils sont là! s'écria dame Arte\el3 Jacques! Jacques!

Mais le capitaine général s'arracha à l'étreinte désesf^des siens, et, tout tremblant et les mains devant les vea

se rejeta vers l'intérieur de la chambre, en s'écriant, ui:que les femmes et l'enfant étaient déjà entraînés damvestibule :

— Catherine! Veerle! Philippe, mon enfant! Ah! pard-: nez-moi ! pardonnez- moi !

Le capitaine général resta comme anéanti au milieu de la. chambre jusqu'à ce que d'horribles cris de mort s'élevèrent devant sa demeure et remplirent l'air comme les éclats for* midables du tonnerre. La flamme des torches vint bientôt tout éclairer d'une ardente lueur; des cris de vengeance vinrent frapper distinctement son oreille.

^ Le sang du traître! sa tétet L'infâme qui a volé le trésor de Flandre! Le lâche tyran! Le vendeur de son pays! A mort! à mort!

Alors Artevelde releva la tête, et une expression d'orgueil mêlée d'un profond sentiment de compassion se peignit sur son visage. Il regarda vers la fenêtre et dit en soupirant :

— Malheureux peuple! éternel jouet dans la main des mé» chants. Puisse mon sang être un sacriQce expiatoire et sauver la Flandre! Mais non, vous tuez votre patrie. Pauvres aveugles, que Dieu vous pardonne ce que vous faites I

En ce moment, Ghelnoot Van Lens rentra dans la chambre avec quelques amis, et se mit à tirer avec effort, vers le vestibule, les armoires, les bahuts et les tables, en disant au capitaine général :

— Les loups peuvent hurler là dehors autant qu'ils veulent; mais, par saint Liévin, ils ne sont pas encore dedans! Si l'on doit avoir notre vie, on la payera terriblement cher; on foulera aux pieds des cadavres avant de vous toucher, capitaine général! Soyez sans inquiétude

Sur la place de la Calandre, devant la demeure du capitaine général, quatre cents gens des métiers poussaient, furieux, d'horribles clameurs, criant qu*ils voulaient la tête d' Artevelde et s'excitant mutuellement au meurtre par les plus affreuses imprécations.

Tous étaient armés de haches, de marteaux, d'épéesou de

363 Ll TRIBUN DB 6AND.

da^es. Un grand nombre portait à la main des torches eaflammées.

Les vingt-huit hommes de la paroisse Saint- Jean éUîest rangés, prêts au combat, devant la porte de la maison d*Artevelde; mais comme la foule se bornait à pousser dese» de vengeance et à frapper le sol avec les marteaox et le épces, cette faible garde la laissait faire, se contentant d'» Ipécher que personne n'approchât de la porte.

Près du tilleul, au milieu de la place, se trouvait Gémi Denis, transporté d'une joie féroce, excitant tmit le mondei accomplir l'œuvre de vengeance, et calculant comawnf i fallait commencer l'assaut pour ne pas laisser échapper s victime. Il y avait quelque chose de si horriblement mécM dans la joie qui éclalait sur ses traits, que son stopideie»lyte, Galevoet lui-même, détournait les yeux de hii avee dm sorte de frisson. Le chef-doyen tenait à la main aneoooife hadie et la faisait tournoyer de temps en temps au-dessosde sa tête, comme pour donner le signal de cris plus féroces.

Peut-être eût-on forcé sur-le-champ la maison menaça; mais une vive altercalion qui s'éleva tout à coup devant ia I taverne du Renard fit que chacun se pressa de ce côté pc:r savoir ce qui s'y passait. C'était le teinturier Liévin Coiûvi,: qui, avec une dizaine de compagnons sans armes, éclau; en reproches contre les partisans de Denis, et leur criait 2 u fîjoe qu'ils étaient de lâches assassins, das léliards eldensérables scélérats. Quelques-uns voulaient se jeter sur lu l'eussent infailliblement tué si tout à coup une formidc clameur ne fût montée du sein de la loule vers le ciel, u-t explosion des plus affreuses imprécations, au milieu ùdr quelles on entendait distinctement ce cri :

— Le capitaine général f le capitaine général !

Une fenêtre du premier étage de la maison d'Ar'.eve.: s'était ouverte. Le Sage Homme s'y trouvait. Pench'- ïu;

LS TBIBVN »B «AN». 968

l)aleoB de kst^ il faisait signe de la mâio qu'il allait parlfir. Éclairé comme il l'était par la vive lumière des torches, on pouvaitdistiMgUer sur 800 visage la plus petite éiaotioii; on s'y iiaait ni inquiétude, ni crainte; sa physionomie n'aecu-* sait qu'une càiiae Uristesse et une profonde pitié.

D*ai)ord, il hii fut impossible d'élever Id voix de façon à se faire entendre; ear la multitude se précipitait de toutes parts vers sa demeure, en poussant dee hurlements et en levant vers lui d'un air menaçant les torches et les armes. £oftn le tumulte s'apaisa et Artevelde put parier : -^ Compagnons, dit^il, que voulez-vous de moi ? Qu'est*ot qui vous irrite si fort contre moi ? Dites-moi ce que je puis avoir fait de mal; je le reparlai sebn mon pouvoir (1).

— Rends-nous compte du trésor de Flandre que ta as yolét crièrent mille voix confuses.

-^ On vous trompe, compagnons, répondit Artevelde, je je n'ai jamais soustrait un gros du trésor de Flandre. Retour^ UBL tranquillement chez vous; et, je vous en prie, revenei demain en plein jour et je vous rendrai compte à votre satisfectson entière, sur tout ce qsie vous pouvez désirer. Vous venez qu'on vous a trompés.

-* Non, non, s'écria Gérard Denis en meeaçant Arte-* velde, c'est à l'instant qu'il faut nous rendre compte. Nous savons (jtue tu as ravi le trésor et que comme un infâme voleur, tu l'as envoyé en Angleterre. Tu ne nous échapperas pas ainsi. Il faut mourir, vendeur de ton paysl

^ A nort \ hurlèrent les partisans du chef-doyen.

— Descends de là et ne nous parle pas de si haut, tyran t lui cria un autre groupe (2)

J (l)u QoiDd Jacques d' Artevelde ?eit TeO^Mt <( eoAimett il «toit oçpnésé, It vint à «ne iMètre 4e la me et «e «daMBença à bamilier 0tà dire par mault feMu langafe eti elwf ntt : « doniee «em, que V4i«b ra«t H et ^âi ^km» meut? •

MMiSSAM.

{%) •kiMntmwffmnèitdJBk itttiià mm t«ix«e«li fui ouy l^fvieut^ N«iia four

3G4 Ll TRIBUN Dl OAND.

Arlevelde, donnant à sa voix plus de force et d'expression, reprit :

— 0 compagnons, vous demandez ma mortt Ne vous rappelez-vous donc pas que j'ai sacrifié mon repos, ma fortuM et ma vie pour la délivrance de la Flandre et pour votro bonheur? qu'ici, à cette même place où vous voulez V6^ ser mon sang, vous m'avez juré de me seconder et de me défendre jusqu'à la mort? N'est-ce pas vous qui m'avei supplié les mains jointes de vous rendre la liberté et votre industrie? Dieu n'a-t-il pas béni ma courageuse entreprise? Oh! avouez-le, compagnons : moi du moins j'ai tenu ma parole : j'ai sauvé la Flandre de la famine, je l'ai délivrée de l'oppression, je l'ai fait revivre et lui ai rendu sa couronne de prospérité, de gloire et de grandeur... Et maintenant vous voulez me mettre à mort, et tremper vos mains dans mon sang innocent? Triste récompense pour tout le bien que je me suis efforcé de faire 1 Vous pouvez prendre ma vie; je suis seul contre vous tous (i); mais je vous en conjure, compagnons, avant de vous souiller de ce crime, songez à qui vous servez d'instrument sans le savoir; reconnaissez que les ennemis de voire liberté vous ont aveuglés pour que la Flandre déchire elle-même ses propres entrailles, et finisse

Ions avoir compw; du (^rand trésor de Flandre que voas ayez dévoyé tans ml titre de raison. . .

« Au trésor de Flandre ne pris oncques rien. Or voua retrayer doulzemflit en vos maisons, je vous prie, et revenez demain malin et je serai pourvudi vous faire et n^ndre si bon compte que par raison il voua devra sufflie...

« Vous ne nous échappere/. pas ainsi. Nous savons de vérité que vous l'avfl de piéça vuidé cl envoyé en Angleterre sans notre sceu, pour laquelle cho*€ il vous faut mourir...

« Descend'-z et ne nous sermonez plus de si haut. .. »

Voir Chronique de L Proissart.

(1) u Tel conune je sui* vous m'avez fail, et me jurastes jadis que onlrt tous me défendriez, et maintenant \ou% me voulez occire sans raison. Fjiri le pouvez si vous voulez. Car je ne suis qu'un »eul homme entre vous tout. ▲Uvi&ez-voui, pour DieU| et relouraez au temps pasfé, etc. »» Fa«ii>8AHT.

impuissante et épuisée, par courber la tête sous le joug le plus honteux. N'étes-vous donc plus des fils de la Flandre ? Gand n'a-t-il pas abrité votre berceau pour que vous reniiez ainsi la patrie, la liberté, la gloire, et puissiez prendre plaisir à verser le sang d*un de vos frères? Non, non, vous m'écoulerez encore; ma bouche saura faire retentir encore le cri de détresse de la Flandre jusqu'au fond de vos cœurs; j'arracherai le voile qui vous ferme les yeux et vous rappellerai au sentiment sacré du devoir. Malheur, malheur à vous, compagnons y si vous restez sourds à ce solennel appel ! "^

Déjà la puissante parole d'Artevelde commençait à captiver la foule et à dominer l'effervescence de la passion.

Un amer dépit assombrit le visage de Gérard Denis, qui remarqua avec rage que sa victime allait lui échapper. Déjà il s'était efforcé, par des clameurs farouches, d'empêcher le capitaine général de poursuivre sa harangue; mais le cri :

— Laissez parler! laissez parler! qui lui répondit de tous les points de la place, le fit renoncer à ce moyen infructueux.

— Tout à coup son visage s'illumina de nouveau d'une joie sinistre; il parcourut rapidement les rangs des conii nj^^noi^s qui écoulaient et parut leur donner des ordres mysU'neux; car beaucoup quiltùrent l'endroit où ils se truuvaicMit pour se rendre sous l'arbre. Quelques instants après il s'y trouvait environ una cinquantaine d'hommes; ils s'enlrolenniort avec animation quoique d'une voix ( touHVe et semblaient avoir des projets sanguinaires; car ils con'oin[;la:ent leurs haches ut leurs dagues avec cette expression de joie sauvage que donne la vengennce.

Gérard Denis vint bientôt les rejoindre, leur dit quelques mois, puis les conduisit silencieusement jui^qu'à la rue de la Crapaudière.

Liévin Gomyne remanjua ce niouveinent de mauvais au-

U. lô

^re dont il lui fut facile de deviner le but. If se hâta de m jeler dans la foule et réunit en peu d^instaots quelques-uns de ses amis.

Parvenu à Tarrière-porte de la dtemeure d'Arlevelde, Denis cl ses complices se mirent à pousser des cris farouches eo frappant la faible porte à coups de marteau et de hache (IJ.

Le bruit de cet assaut et les coiips sourds des marteaux rebondissaient bien contre la fôçade des maisons d'e la place, mais c'était assez loin pour ne pas empêcher le capitaine {^('mépal de parier de façon à se faire entendre à ses auditeurs subjugués et déjà calmés

Dans la chambre dont la porte s'ouvrait sur le corridor du côté de la rue de la Crapaudière se trouvaient les amis d'Arlevelde, Tarme au poing et prêts à mourir pour sa défense.

Ghelnoot Van Lens tenait une grande épée dont chaque coup devait être mortel; à côté de lui se trouvaient, à droite, le vieux Pierre Zoetaerde, à gauche, Liévln Denis, armî-s cliacun d'une dague. Derrière eux se trouvaient, tous prêts ( au cuiiibat et tournés vers la porte, Gossyii Alyn et Bodin ' Weneinaer, les deux vaillants chefs des chaperons blancs, Pierre Van deii Hovonc, Jean Van den Bossche, Pierre VaD- ' Caadeiiîiuve, Joùu Zelie, Guillamme Yoens el quelques doniesli(iucs du capitaine général. !

L'oreille au guet, et s'eucourageant mutuellement à se ' f,).ni;o;Ler intr'pidement, ils écoutaient les coups formida- ' :>o des marteaux et les hurlements féroces qui relenlis- ; leiii d'une façon si menaçante à la porte de la rue delà r.iupuudière.

[ij <c Lu lubt son chaslul cuvirouué devaiil el deiTièro, assaiUi el rompu ^ la force. » Fkoissart,

L« TRIVUK DS 6AN». 2^7

l9Aflil Ht pi9rt6 oédi 80ÙB lies coups des assassins, qui se ptécipitènent comme un torrent dans Tallée. Ils se mirent à frapf)er de leurs siarteaux la porte de la chambre et à la flaire sortir ie ses fonds : la faible barrière tomba bientôt en éclats à rintériear de la chambre, en livrant pas- , sage aux assassins fiirieHx.

L'épée de Ghehioot fendit la tête au premier ; la dague de Liévia traversa la poitrine du second. Chacun de leurs amis choisit aussi promptement* sa victime : en un instant Cinq eu six meurtriers se débattaient baignés d^ns leur sang.

A cette vue tes autres reculèrent effrayés. Comme dans rétroit corridor ils ne pouvaient s'avancer que deux ou trois à la fois et étaient frappés avant de pouvoir faire usage de leurs ainies, ils comprirent que bien peu d'entre eux pourraient pénétrer dans la chambre et qu'ils couraient au de- Téint tilihè mort «erlaine, en cherchant à frapper Artev^de. fis voaluredt baHre en retraite... Mais derrière eux, dans le fserriéor, hurlait Ufie foule furieuse qui, se sentant arrêtée "dans son élah, poussa uvec une force irrésistible les premiers éans la ch>amlm3 où ils firent invasion comme un torrent, si bieti que, sans s'en dcuter, ils se trouvèrent mai«tres du dangereux passnge.

En effeft, bien que Ghelnoot^t ses compagnons abattissent avec une sorte de rage lespremiiers ennemis, fendant la tétô aux uns, perçant ia poitrine aux autres, le nombre des assassins était trop gtand pomr pouvoir résister à la pression : les amis d'Arteveldè farèiit Irefoulés en arrière et forcés d'aîwmdorttie^leur pdste tt avamtagetrx.

Métatôt )a ehâmbrë M, remplie d'assassins; Ghelnoot et ses compagnons, cernés de toutes parts, repousses et acculés ct)tit^ <é «Mr, 8è dé$Btldaient cottume des lions et conlinoaiëtit de frttppt^ tT'^fà^'^ tk talR^^ bien qu*il8 perdissel^t llQà 1^ iéûl^ p^^hMItikmbd DleédMili.

2G8 LS TfilBUN DB GANB.

Haiire Van Lens s'eiïorça de se frayer un passage au milieu des ennemis et se trouva ainsi éloigné des siens. Soe époe se brisa en cet instant suprême et une hache se leva sur sa tcte. Liévin remarqua le danger de mort qui menaçait son ami et s*élança, la dague levée, vers lui, pour eo frapper l'assassin. Il arriva trop tard : le brave Ghelnootsfl roulait convulsivement baigné dans son sang t Cependant f le jeune homme dirigea sa dague vers la poitrine du meo^ i trier qui, découverte par le mouvement de la hache, lu | offrait une vengeance infaillible. Déjà Tacier touchait ii | chair. Liévin reconnut son père t Un cri déchirant s'échappa de ses lèvres, et son âme s'envolanl avec ce cri suprémei il tomba lourdement sous les pieds des combattants, oi son corps, écrasé et mutilé, ne fut bientôt plus recoooai»' sable.

Cette lutte furieuse était horrible, épouvantable : plus de trente cadavres gisaient sur lé plancher, mutilés, déchires,

la tcte fendue, la poitrine ouverte le sang coulait à flots

entre ces cadavres vers l'autre extrémité de la chambre ei y foî'îïiQit une iner fumanie dans laquelle les comballaDB| trépignaient telicinenl, que les murs et le plafond étaieo:! cuniiiie miiibrés de sang. j

La pi ;parL des amis du capitaine général avaient succoiubé ; (|uf;'je ou cinq seulement se défendaient encore à l'entn'e de li'scniier qui conduisait à la chambre où se Iroavâi. Anevelie Ces derniers défenseurs allaient succomber au»i '■ un coup d'rp.'c de Jean Calevoet avait abailu le vieux Pier^» Z'îoinerde et les assassins, redoublant de cris, se prccipii<^ reni avec un nouvel élan sur ceux qui restaient, pour Ifi^' écraser d'un seul cjup.

Tout à coup une douzaine d'autres compagnons des mé' tiers, venant du corridor, s'élancèrent dans la chambre, t paraisbaient conduits par un jeune homme qui portait po^

arme un lourd maillet de chêne, et qu*à ses mains bleues on reconnaissait pour un teinturier.

^ Liévin Gomyne, tu vas mourir ! cria Jean Calevoet au jeune homme, et il courut à lui Tépée haute; mais avant qu'il pût porter un coup, le maillet de chêne s*abattait avec la rapidité de la foudre et lui brisa le crâne. Sa cervelle jaillit contre la muraille... tandis que Liévin Gomyne, entraîné par le poids même de son arme, se penchait en avant, une dague lui perça le côté et il s*alTaissa en gémissant sur le cadavre de Calevoet.

Le combat reprit avec une nouvelle rage et Ton se pressa davantage encore dans le coin où le sang s'était amassé.

Les amis et les serviteurs d'Artpvelde qui étaient encore vivants, voyant qu'on venait les dégager, quittèrent Tescalier et s'élancèrent sur les assassins qu'ils prirent par derrière. Cependant quelques prodiges de bravoure et d'héroïsme qu'ils fissent, ils ne pouvaient garder aucun espoir de vaincre. Ils avaient trop d'ennemis à combattre (i).

Gérard Denis avait remarqué avec la joie du triomphe que le passage de l'escalier était devenu libre. Quittant la lutte, il se dirigea de ce côté, en s'écriant :

^£n haut! en haut!

Et il s'élança dans l'escalier en avant de ses hommes.

En pénétrant dans la chambre, il vit Artevelde, toujours à la fenêtre et parlant encore au peuple.

Un rugissement affreux, semblable à celui d'un tigre qui sent une proie sanglante palpiter sous ses griffes, s*échappa de sa poitrine; un rire épouvantable crispa son visage d'une^ con traction infernale... Il s'élança vers Artevelde la hache levée, et lui en porta un coup si violent, qu'il tomba, le cranc

(1)« Bim est vrai que ceux de déans se dérciidiiciil uionli loiicuciiieiil et en tuCiCul cl bl(.»;>cieiil i>lubieui's; mais à la fin, ils ne ituioul durer. » ri;o:>5AtiT-

270 LE TRIBUN DK GANP.

ouvert, sur le balcon de fer, et son sang, s'écbappaDtdela blessure béante, se répandit à flots sur la foule qui récoutail

— Peuplel...Gand!... Flandre ! telles furentles dernières paroles qui s'échappèrent des lèvres mourantes du Sage Homme.

Son cruel ennemi, non content de sa mort, traîna le cadavre loin de la fenêtre, foula aux pieds le crâne brisé avec une joie féroce et murmura d'un ton trioniphant :

^ J'ai dit que je te briserais la tête sous mes pieds 1 Ab! ah! te voilà abattu, vil ambitieux !

Tandis qu'il prodiguait ainsi l'outrage au corps inanimé du héros, d'autres assassins vinrent aussi a-souvir leur ressentiment, et le percèrent de tant de coups, que le cadavre perdit, pour ainsi dire, toute forme humaine.

Enfin, pour comble de cruauté, ils attachèrent une corde au cou de ce corps mutilé et le traînèrent, avec des cris féroces, par les escaliers, jusque dans la rue.

A la vue de la victime couverte de sang, un soudain effroi s'empara de la plupart des gens des métiers, ils comprirent pour la première fois quelle ineffaçable flétrissure ce forfait allait imprimer sur leur front, et s'éloignèrent avec horreur du cadavre, ou menacèrent de tirer une vengeance immodiaLe d'un crime duquel, hélas! ils étaient tous égaleiikir. ; coupables. i

Cependant les assassins ne laissèrent pas à la foule le j temps de témoigner son approbation ou son indignation. lis ; traînèrent aussitôt le cadavre dans îa rue longue diiMaia^, au milieu de la fange, et disparurent bientôt, avec cesd;!bris informes, dans 1 obscurité de la nuit

Telle fut la lin du Sage Homme do Gond ! Telle fut ia ricompense de sa glorieuse et héroïque vie !

Ah! quel beau triomphe ce dut ciro pour Tenvie, |>n:" les passions brutales et aveugles, pour les esprits cîroiL^

dévores d'ambition, que d'avoir pu acclamer la chute de Jacques Van Artevelde! Comme ils allaient paraître grands, [ ces nains, maintenant que le géant était abattu! Le ver luisant ne brille pas tant que le radieux soleil inonde le ciel de ses rayons; mais, vienne l'obscurité, il n'est pas jusqu'au bois pourri qui brille à nos yeux comme s'il était doué des feux des étoiles 1

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