CONCLUSION
A l'heure où V Inquisition de Pamiers entre en exercice, elle peut bénéficier de trois circonstances heureuses: sécurité dans la poursuite de l'hérésie; décroissance de ce fléau: réforme radicale du pouvoir inquisitorial.
Durant le premier quart du XIY' siècle, l'Inquisition arrive en effet au terme des tribulations qui ont marqué la période de son établissement en Languedoc. Les efforts de l'irritation populaire n'ont pas eu raison du tribunal redouté. Désormais le
(1) Voici le texte du TAber Sent renfermant cette condamnation: « Et tu, Guillelme Maurs, de Monte Alione, dyocesis Appamiarum, quia tu fecisti, consensisti opem et operam dedisti cum quibusdam aliis personis falsilicari litteram Inqiiisitionis Carcassonensis removendo sigillum de uua littera et ponendo in alia, ut per illam litteram persone alique innocentes de crimine citarentur, ut a te et tnis compatribus extorqueretur pecunia ab eisdem; idcirco te elevatum in scala, in tunica sine capucio et cum signo littere dependentis anterius in tuo pectore una die forensi in Appamia, et altéra in Carcassona stare a mane usque ad sextam dec4»rnimM.s loci» et dinbus illia de quibu* duxcrimu» ordiuîindu», Ad uiunia mm wunrl carccmni îiiq«l»itorum Cjir<a>Moueu;i5iutui inlcr oivitAtr-in et tovlnift Ata«i5 pcrtlt«m Ulibus pcnwnU citlpabilibus depQUtum vu«... ti9Mferatiii » (Umbordi, ^ 297; cf. hU. 40(30, folio 162 D}.
(S) Voîr Douai»» La FormuU.,. p. 22, 27. ctcc
(3) Voir Llwborcb. p. 97, I8S ; Doot, XXVII, MMÀBi JW^ico, p. 106.
244 LE TBIBUNAL d'iKQUISITION DE PAMIERS
peuple est assagi; les princes, les nobles, les officiers civils se taisent, on bien sont sympathiques, on même collaborent à l'œuvre de foi. Celle-ci peut s'effectuer dans la paix et on pent mettre à son service et manier librement, sur un terrain bien sûr, l'arme d'une procédure élaborée pendant près d'un siècle, dotée de ressorts puissants, d'un mécanisme exceptionnel, d'une portée et d'une nocivité redoutables. Seulement, lorsque l'arme est prête, lorsque les troupes qui en ont l'usage sont disposées à la guerre, l'ennemi fait défaut, il ne reste plus de ses légions dispersées ou anéanties que des partisans sans chefs et qui se cachent. C'est à réduire ces tristes survivants dans son diocèse que s'est employé l'évêque de Pamiers, Jacques Fournier. Son Inquisition trouva de l'ouvrage, et lui-même déploya de l'énergie assez pour que dans les documents du greffe appaméen nous ayons pu étudier le développement normal d'une procédure qui est au
bout de son évolution.
Cette évolution, on ne l'a pas oublié, c'est le concile de
Vienne qui en a tracé la courbe. Jusqu'alors la défense de
l'orthodoxie dans chaque diocèse appartenait aussi bien à
l'évêque qu'à l'inquisiteur régional, et il n'est pas inouï que ce»
deux frères d'armes aient été, sinon ennemis, du moins jaloux
l'un de l'autre, au détriment de l'œuvre commune. Il est encore
moins inouï que l'ordinaire, occupé ailleurs, ou volontairement
inactif se soit remis absolument à l'inquisiteur monastique du
soin de défendre la foi dans son domaine. Hélas! il est vrai
aussi que le moine, quelquefois trop zélé, trop absolu dans la
conduite de son œuvre, a provoqué l'irritation et soulevé lea
colères. On lui reproche des abus de pouvoir, des injustices,
des exactions; on se plaint du régime de ses prisons, des moyens
violents dont il use pour obtenir l'aveu, et de sa naïveté qui
ne soupçonne pas le faux témoignage, ou de sa mauvaise foi
qui .le tolère (!)•
(,1) J. M. Vidal, Jean Galand et les Carcassonnais, (Paris, 1903),. ■p. 14-23.
Errr^--;:!.
Le Concile de Vienne veut essayer de porter remède à ces maux, dont une enquête exécutée par une Commission de Cardinaux (1) a mesuré retendue. Il décrète que Fentente sera désormais nécessaire entre les deux censeurs de la foi pour l'accomplissement de certains actes essentiels de la procédure inquisitoriale. Ils seront plus forts, agissant de conserve; ils ne se jalouseront plus; ils se contrôleront, se stimuleront, s'il y a lieu; et il y aura des chances pour que Péquilibre soit rétabli, dans les cours inquisitoriales, entre la sévérité et l'indulgence, entre la justice et le zèle excessif (2).
En principe cette réforme est excellente. Pratiquement elle ne donnera de bons résultats que lorsque, à la tête des tribunaux mixtes, se trouveront des hommes modérés et disposéjs à s'entendre. Cela advint pour celui de Pamiers. J'ai déjà dit sur quelles bases l'évêque et l'inquisiteur avaient fait reposer leur entente (3). Il n'y a aucune preuve que celle-ci ait été jamais troublée.
Le Eegistre de Jacques Fournier se présente donc à nous comme le témoin très précieux d'un « moment > de la vie inquisitoriale dans le Languedoc. Il nous a été possible d'y relever en quoi la procédure traditionnelle de l'Inquisition a bénéficié des circonstances heureuses qui pouvaient provoquer une détente dans ses rigueurs: temporisation à l'égard des prévenus obstinés dans l'erreur; tendances à octroyer quelques libertés à la défense; amélioration du régime des prisons.
Cette détente, je le veux, pourra sur bien des points, être attribuée autant aux dispositions particulières, aux tendances < libérales > du juge appaméen, qu'à un concours opportun de circonstances d'ordre général. Mais n'est-il pas probable, aussi, que la longanimité de Jacques Fournier dans certains cas, le souci qu'il affiche d'être juste avant tout, et les dispositions où
(1) Douais, Documents, etc., II, p. 308-349.
(2) Clément., lib. V, tit. III, cap. I, De haereticis.
(3) Voir chap. II, parag. 1.
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il est de s'affranchir de certaines règles d'exception, n'est-il pas vraisemblable que tout cela s'inspire d'un ordre de choses nonveau et d'une jurisprudence nouvelle? Quel juge eût été Jacques Fournier s'il avait vécu au temps de la poursuite intense de l'hérésie ? Il aurait sans doute fait comme les autres, appliquant la procédure d'exception dans toute sa rigueur, l'exagérant même par zèle; et, comme les autres, il eût rempli jusqu'au bout son rôle, consciencieusement, par devoir, et comme on fait une bonne œuvre. D'ailleurs, dans ses sentences, il ne s'est pas montré moins rigoureux que les autres. S'il en a pris un peu plus à son aise avec le vieux code d'instruction usité dans l'Office, c'est que, de son temps, celui-ci s'était départi d'une raideur qui n'avait plus de raison de persister tout entière; c'est que le législateur avait consenti à s'adoucir, du moins à se précautionner contre le retour possible — disons la multiplication — d'abus trop criants; c'est peut-être que la pratique, qui, dans des institutions de cette soiie, servait le plus souvent de norme, s'était sensiblement relâchée.
Si ces dispositions à l'indulgence entrèrent en effet dans les mœurs inquisitoriales, en France et dans les autres pays, une enquête sérieuse l'établirait. Nous ne pouvons l'entreprendre ici. Contentons-nous d'avoir montré par des faits que l'indulgence était possible, même en matière d'Inquisition. Il est vrai que nous nous trouvions à une époque où, si mérite il y avait à être indulgent, ce mérite était un peu amoindri.