DÉVELOPPEMENT, EN THEORIE, DE LIDÉE D'UN TRIBUNAL
DE l'idée de la paix £?ITRE LES PEUPLES EN GÉNÉRAL.
Nous devons, afin d'avoir autant que possible une idée exacte et complète de la formation d'un tribunal international, en rechercher la première manifestation et examiner ensuite les phases par lesquelles elle a successivement passé, en théorie. C'est en procédant ainsi que nous parviendrons à déterminer sa signification actuelle et à discerner le lien entre cette idée et les nécessités pratiques.
L'idée d'un tribunal international a découlé, après des siècles, d'une autre aspiration bien plus ancienne et plus large sur la paix. Elle s'en distingue cependant essentiellement par sa base juridique et ses conclusions pratiques. On ne saurait la considérer comme une des modifications des projets de paix perpétuelle, bien que maints écrivains commettent cette erreur importante. Elle prend naissance dans ces projets ; mais, par sa nature interne, en vertu du principe juridique qui lui est inhérent, et par ses tendances sub« séquentes, elle a un caractère distinct. Ce n'est pas la paix en soi et quand mème^ mais la paix organisée et garantie ju^ ridiquementf qui est son idéal. Ce n'est que par le but final
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qu'elles se proposent, aussi bien que dans leur principe,que ces deux idées sont destinées, on peut l'admettre, à se fondre en une seule notion de Tordre élevé et harmonique de l'existence de l'humanité à tous les degrés ; mais cela n'ôte pas à ridée d'un tribunal international son caractère particulier.
1. — Jetons tout d'abord un coup d'œil général sur l'idée de la paix, au point de vue des relations extérieures^ entre les États. Aux époques les plus reculées, quand ces relations étaient extrêmement rares et accidentelles, lorsqu'elles ne reposaient sur aucun principe juridique, nous rencontrons des hommes qui désapprouvent les violences et la guerre, lors des dissensions entre États, soupirent après la paix et rêvent l'époque bienheureuse où cette paix sera définitivement consolidée sur la terre. Quelque interrompues et vagues que soient ces aspirations parvenant jusqu'à nous des profondeurs de l'antiquité, elles dénotent que le besoin de l'harmonie, de l'équité et de la paix est inné chez l'homme. Si, d'un côté, les sauvages s'abreuvent du sang de leurs ennemis et voient dans le brigandage et la violence la principale source de l'existence et du lucre, si^ d'un autre côté, les passions humaines ne cessent d'agir, même dans des sociétés les plus civilisées, avec la force la plus destructive, on ne saurait pourtant considérer comme entièrement étouffé le vœu des âmes de vivre en paix et en bonne intelligence. La conscience éclairée de l'homme voit dans les violences de toute sorte et dans les guerres, quelque chose de transitoire et de maladif, et comprend, bien que vaguement dans la plupart des cas, que les hommes sont appelés, non pas à s'exterminer les uns les autres, mais à se perfectionner in-< Animent et sous tous les rapports par l'émulation et par la concurrence pacifique dans toutes les régions delà vie et de la pensée.
On voit, déjà dans le monde antique, païen, alors que la guerre était un fait normal dans la vie des États et lorsque
ces derniers étaient presque isolés les uns des autres, les premiers indices d'un autre ordre, plus élevé, de la coexistence des hommes, ordre caractérisé par Tétat de paix^mais ne présentant encore qu'un idéallointain, inaccessible. Tous ces indices portent un cachet poétique. Il n*en pouvait être autrement, à ces époques où toutes les conditions de la vie réelle étaient si contraires à ce but. Les traces des indices les plus anciens de Texistence pacifique et idéale des hommes, nous les retrouvons dan» la religion^ ce premier et principal précepteur de Thumanité. Dans les légendes religieuses de l'ancien Orient, chez les Indiens, Juifs et autres se sont conservées des traditions sur la pureté primitive des hommes, lorsqu'ils vivaient en parfaite harmonie avec Dieu, ne connaissant ni maladies, ni mort, ni haine entre eux.^
Ces traditions passèrent aux Grecs et aux Romains, en formant le mythe célèbre de l'âge d'or de Saturne.* Mais, tandis que les anciennes religions païennes de l'Orient faisaient remonter les légendes sur l'état bienheureux et pacifique dans lequel vécut l'humanité aux époques de son enfance, les Juifs voyaient dans la paix perpétuelle le but, quoique lointain, mais final dans l'avenir et sur lequel la Providence dirige l'humanité. Cette espérance se rencontre, sous des traits suffisamment définis, chez les prophètes. Il est à noter que la réalisation est signalée comme dépendant d'un autre grand événement, la conversion de tous les peuples à la religion unique, ce qui doit avoir lieu « dans les derniers jours. » ' Cependant il y a lieu de penser que la paix, dont parlent les prophètes, régnera, non pas sur la terre, mais dans la vie future. Leur manière allégorique de s'exprimer en est la preuve : la paix, suivant leur opinion,
* SartoriuB, Organon des vollkammenen Friedens, S. 174-178.
* Ovide dit, au commencement des Métamorphoses, que Thumanité vivait, dans la première période d'or, de paix parfaite.
^ Plus en détul que les autres, Isaïe (II, 2^4). Ailleurs, d*une manière encore plus précise (XI, 1, 2 et iO). Les mômes pensées se rencontrent dans Michée (IV, 1-4). V. aussi Osée (II, 18 et 19).
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s'étendra non-seulement à Tespëce humaine, mais aussi à tout le règne animal. ' Une semblable interprétation est assurément admissible, et elle n'est nullement incompatible avec la tendance des peuples de consolider la paix sur la terre. En donnant à entendre que Thumanilé n*atteindra la plénitude de la perfection et du bonheur que, dans la vie future, cette manière de concevoir présente néanmoins la paix comme une des principales conditions de la félicité parfaite de rhomme^ On peut supposer, en outre, que les paroles dlsaïe sur ce qu'un jour « le jugement résidera au désert » de sa patrie et qu'alors « l'œuvre de l'équité sera la paix et l'effet de la justice, la tranquillité et la sécurité perpétuelle » ' sont destinées à se réaliser, par rapport à l'humanité entière, attendu que les prophètes eux-mêmes marquent souvent l'affinité spirituelle et Tunion future des Juifs avec les païens.
En passant au monde classique^ nous rencontrons également, de temps à autre, dans les esprits d'élite, des espérances semblables à celle que nous avons retrouvées à l'ombre des religions d'Orient. Ses espérances se rapportent principalement à la sphère delà philosophie et de la poésie, etco. n'est qu'à la fin de l'histoire ancienne qu'elles reçoivent un caractère quelque peu défini. P/aton raconte dans un de ses dialogues (dans le Critias) l'existence entre les rois, à l'île Atlantide,* d'une fédération idéale, en vertu de laquelle ils règlent leurs conflits pacifiquement et ne se font pas de guerre.* Ces pensées* contiennent l'indice, le plus ancien que nous sachions, de ce que la paix extérieure parmi les
* Isaïe, (XI, 6-9).