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CHAPITRE II

Quelque sérieuses que soient quelquefois dans Tordre politique les raisons théoriques qui exigent certaine réforme, cetle réforme devient décidément urgente, si en sa faveur se produisent des exigences pratiques, c'est-à-dire qui naissent non de conditions imaginaires, mais de conditions réelles de la vie et dont le propre est de s'imposer déplus en plus, suivant la marche du temps, à tout esprit exempt de prévention. Nous sommes persuadé que précisément par ces considérations pratiques, les États seront consciemment et inconsciemment amenés à la nécessité de créer une justice internationale, à moins qu'ils ne préfèrent à une pareille justice la perte de leur prospérité et de leur indépendance^

Jetons un coup d'œil sur quelques côtés de la vie de la société contemporaine.

1. — Un des traits qui caractérisent le plus notre siècle consiste en un prompt accroissement AbV internationalisme, c'est-à-dire des relations privées et politiques qui, pareilles à un immense filet, unissent de plus en plus fortement les nations. Les États de FEurope et de T Amérique entretiennent ces relations d'une manière permanente, et y attirent même des royaumes d'Asie et les tribus sauvages d'Afrique. Il se forme en Australie de nouvelles colonies européennes. On peut dire, sans aucune exagération, que la civilisation chrétienne est la civilisation commune à toute l'humanité,

non-sculcment par les éléments qui entrent clans sa composilion, mais aussi par sa destination^ qui est de donner à rimmanité entière la plus grande plénitude de développement et de perfection, à laquelle elle puisse atteindre/

Les relations entre nations ont pris des proportions nouvelles, jusque là inconnues, grâce à deux découvertes d'une importance universelle, la vapeur et l'électricité. Les voyages, dans notre siècle de la vapeur et des chemins de fer, sont devenus une nécessité et un plaisir pour chacun. Grâce au télégraphe nous participons à un certain degré à tous les événements, qui se produisent dans n*impor(e quelle partie de notre planète. Tout cela exige la reconnaissance de la sécurité des personnes et des marchandises sur toutes les artères de circulation. Or, la sécurité s'assure par la stabilité de Tordre juridique, lequel, par la force même des choses, se transforme de plus en plus de national en universel. M. Seebohm fait ressortir avec beaucoup d*espril, ainsi que nous l'avons vu plus haut, la loi de la dépendance réciproque des peuples, au fur et a mesure du développement de leur activité économique. Ceci est exact, mais c'est considérer les choses sous une seule face. Dans toutes les sphères de la vie contemporaine d'État, scientifique, artistique, industrielle et religieuse, nous voyons surgir des sociétés, se réunir des assemblées qui prennent de plus en plus un caractère international. En provoquant la concur-

* c Bien que ce ne soit pas la propagande religieuse, mais le commerce, la civilisalion, la conquête, qu'on se propos3 pour premier but, la loi chrétienne s'avance à la ibis par toutes les routes de Tactivité humaine, et envahit l'univers sur tous les points. C'est la révolution que verra l'avenir. Dans ces grandes usines de la civilisation, à Londres, à Paris, le christianisme a été souvent discuté, méconnu, renié ; mais au loin il s'étend avec la civilisation même ; et, qu*el!e le veuille ou non, il est inséparable de son triomphe. Comme elle, il couvrira successivement le monde ; et, lorsque le génie de nos arts viendra seconder la nature dans ces contrées barbares, au milieu de toutes les puissances de l'industrie humaine, s'établira de soi-même la religion de la race européenne. > (Villemain, Lillérature au dix-huitième siècle. XV* leçon).

{Note du traducteur).

rence entre les nations, ce mouvement, sagement dirigé, ne doit pas les conduire à l'admiration servile de tout ce qui est étranger, mais diversifier et élever leur esprit national. En même temps, leur influence réciproque et même l'accroissement de Taffinité spirituelle entre elles sont inévitables.

L'expérience de la vie nous montre le revers de ce mouvement incontestablement bienfaisant: à mesure que le contact et les relations entre les hommes se multiplient, les malentendus de toute sorte et les conflits deviennent plus fréquents entre eux et dégénèrent facilement en hostilité. Nous laissons de côté les mauvais instincts deThomme: Tavidi^éet la cupidité qui le font quelquefois aspirer au gain aux dépens du .travail d'autrui. Nous n'avons spécialement en vue que les phénomènes de la vie politique ; ici à chaque pas, grâce précisément aux relations permanentes, des malentendus et des dissentiments s'élèvent entre les gouvernei{ients^ tantôt provoqués par des incidents politiques, tantôt par des agissements de particuliers dont leur patrie ne peut parfois pas défendre la cause. Dans notre temps de réveil de la conscience nationale, les peuples sont devenus particulièrement susceptibles à Tendroit de ce qui concerne leur in^ dépendance et leur dignité. A peine quelque événement tou' che-t-il, en réalité, ou dans leur imagination seulement, à ce qu'ils appellent leur honneur national, les passions commencent à s'échauffer, et, exigeant la sauvegarde de leur dignité offensée et de leur droit, ils vont ordinairement au^ delà des bornes assignées par l'équité et par la nature de la difficulté, qui a provoqué le conflit. Ces dissentiments s*aigrissent encore par suite de deux circonstances, de la participation (directe ou indirecte) des peuples, beaucoup plus considérable qu'aux époques précédentes, à la conduite des affaires politiques et du développement de la presse pério^ dique. Les querelles et les guerres de cabinet à cabinet ont cédé la place aux rivalités et aux hostilités nationales. L'inimitié qui en découle se distingue par une grande opiniâtreté. La presse, sous l'excitation du patriotisme, ne fait le plus

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souvent que répandre de Thuile sur le feu. Peu scrupuleuse dans le choix des moyens et dans les accusations lancées contre les ennemis, même lorsqu'il s agit d'adversaires nationaux, elle perd facilement toute mesure et se met à rencontre de la vérité, lorsqu'elle s'arme contre les ennemis de la patrie. Suivant sa manière de voir, nous devrions suivre la règle des anciens et allier l'amour de la patrie à la haine de tout de qui est étranger.' Ne faut-il pas dire que cette règle tue, en principe, non-seulement la moralité, mais même le droit entre les nations ! Le patriotisme est le premier devoir de chaque citoyen ; mais il doit être complété et élevé par l'amour de Thumanité.

Quoi qu*il en soit de ces considérations, il ne serait guère possible de contester que, depuis 1848, l'Europe est entrée dans la période de complication des relations politiques entre les Etats et de nouvelles guerres. La lutte entre les classes riches et pauvres menace même de gagner le terrain in* ternational. Si les États ne se préoccupent pas de rechercher des mesures sérieuses et collectives propres à améliorer la situation des ouvriers, des barbares nouveaux peuvent surgir de leur milieu et devenir pour notre civilisation plus dangereux peut-être que les anciens barbares ne le furent pour Rome.

Si des matières combustibles s'amassent de tous côtés, il faut penser sérieusement à fortifier les facteurs du droit et de la paix. Le mal qui menace TÉtat contemporain se présente sous le couvert d'un cosmopolitisme abstrait et du radicalisme. Dans cette lutte, le droit international est évidemment appelé à dire aussi son mot.

)d. «-^ Le militarisme forme un côté très sombre de Tordre politique sous lequel nous vivons. Bien que Ton en écrive et parle beaucoup dans les meetings (notamment convoqués par les amis de la paix)y nous en avons une

' BeDtham signalait déjà, dans son projet de paix perpétuelle, cette tendance de la presse.

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idée très incomplète et très vague. Il n'en peut être autrement aussi longtemps que la statistique militaire ne nous explique pas par des chiffres exacts ce que coûte, en temps de paix, Tenlretien des troupes de terre et de mer, des forteresses et de tous les objets qui s'y rattachent ; quelle part du travail du peuple est ainsi absorbée et^ enfin, ce que coule, dans noire temps, une guerre. Celte branche de la science se trouve encore loin de la plénitude de son développement, en partie peut-être, parce que les gouvernements ne publient pas toujours tous les renseignements nécessaires, — probablement faute de les posséder — en parlie, par suite de la grande diversité que présente la confection des budgets de chaque Etat. Cependant les données qui ont déjà été recueillies par des savants infatigables suffisent pour nous convaincre de cette vérité que Tentretion des forces armées devient pour les Étals plus lourd, d'année en année.

Eu vue de ces considérations, les amis de la paix ont proposé plus d'une fois de procéder, d'un commun accord, à un désarmement simultané. Nous ne pouvons pas entrer, à celle place, dans Texamen de celte question importante et qui exige des investigations spéciales ; mais il faut remarquer que la mesure proposée doit apparaître comme le résultat, et non comme le début de toute une série de mesures propres à consolider la paix entre les nations. On ne saurait compter sur la suppression soudaine de la guerre ; mais on peut s'attendre à son remplacement graduel et progressif par d'autres moyens, plus dignes de l'homme, pour résoudre les différends entre les nations.

En étudiant les budgets des États européens, nous voyons que leurs dépenses ont commencé à devenir considérables depuis Tépoque de Tintroduction des armées permanentes, c'est-à-dire à partir du XV' siècle. Un nouveau grand pas vers Taccroissement des dépenses se fait remarquer depuis que la Révolution française a introduit la conscription générale, laquelle, à l'exemple de la Prusse, est maintenant adoptée par la majorité des États.

En même temps, a éclalé la principale plaie de Téconomie contemporaine des États, à savoir les emprunis, lesquels provoqués pour la plupart par ces mêmes dépenses militaires, absorbent improductivement les meilleures forces productives des nalions et paralysent le fonctionnement du mécanisme d'État. Au XVIIP siècle même, les dettes d*États étaient insigniKantes comparativement aux nôtres, et ne se contractaient que par une émission de papier-monnaie. Maintenant^ non-seulement chaque guerre, mais encore une simple prévision d'une guerre conduisent à de nouveaux emprunts, qui se contractent avec une facilité remarquable, grâce à l'agglomération des capitaux énormes entre les mains de particuliers (notamment de juifs), emprunts qui retombent comme une lourde charge sur les générations futures.

Rien ne peut égaler la tristesse de ce tableau. Nous ne partageons pas Toptimisme de M. Geffcken qui dit que « les armées immenses des temps modernes se sont formées, non pour le plaisir de jouer aux soldats, ou le caprice de quelque autorité puissante, mais parce qu'avec les progrès de la civilisation s'augmentent rapidement les intérêts qui exigent une défense. Les guerres, où dès le début se rencontrent de fortes armées, sont presque toujours courtes. »* Cette courte durée prônée des guerres contemporaines ne les empêche pas d'être d'autant plus désastreuses, et les États poussent leur préoccupation de la sécurité extérieure au point d'aboutir bientôt à la banqueroute. Tout ce système construit avec une remarquable étroitesse de vues, fondé exclusivement sur la force, sans le respect dû au droit, porte en lui-même sa condamnation.

Vers 1877, les États européens dépensaient, en temps de paix, 11.657 millions de marks allemands. ' De cette somme deux principaux chapitres, dépassant de beaucoup tous les

* Geffcken, Da3 Problcm des ViHkefrechls dans Nordund 5wrf, 1879, novembre, S. 224.

* Pfeiffer, Vergleichemlc ZurammeusteUtntg des Europàischcn SiaaU ausgaben, 2 Aull. 1877.

NÉCESSITÉS PHA.TIQUES. 485

autres, sont affectés : f* Au remboursement des intérêts dos emprunts, et 2^ aux dépenses militaires.

L'ensemble des dettes atteint la somme de 80 millions de marks. Pour le paiement des intérêts de ces dettes toutes les puissances, T Allemagne et la Prusse exceptées, emploient un tiers de toutes les dépenses d*État proprement dites, l'Italie la moitiéy même la Belgique 30 0/0. Des sommes non moins fabuleuses se dépensent pour l'entretien des forces armées (les armées, la marine, les forteresses) abstraction faite du premier chapitre dont nous venons de parler, les États dépensent : l'Angleterre 2/3 de la somme totale dépensée par le gouvernement ; * la Russie 60 0/0 ; la France 'presque 50 0/0 ; l'Italie, l'Autriche et les États allemands de 35 à 46 0/0, etc. « Les dépenses militaires nous montrent, dit M. Pfeiffer, leur supériorité écrasante sur tous les autres chapitres. Et cette proportion s'augmente d'année en année, parce que les dépenses pour Tarmée vont constamment dans une progression ascendante. Maintenant les dépenses pour Tarmée et la marine absorbent en Europe annuellement trois milliards ! Quand on pense que ces trois milliards sont engloutis tout à fait improductivement, il est impossible de ne pas réfléchir sérieusement sur le système militaire^ qui se pratique et à tout ce qui s'y rattache. Dans quel autre état notre culture ne se trouverait-elle pas, si la moitié tout au moins de celte somme était consacrée an^ nuellement à l'instruction publique, au développement des arts, des sciences et pour le relèvement de l'industrie ! »' Le

Ml ne faul pas, du resle, oublier que, en Angleterre, Tentretien de Tarmée coûte plus cher que partout ailleurs, par suite de l'absence de conscription, et que beaucoup de dépenses qui, sur le continent retombent à la charge des gouvernements, y sont supportées parles communes (par exemple en ce qui concerne l'instruction et la construction des chemins).

* En Suisse, où existe la milice, on dépense pour l'armée deux fois moins qu'en Allemagne et en Angleterre et trois fois moins qu'en France.

3 Les dépenses des armées et des guerres suggèrent à un autre publiçiste cette réflexîîh : « Quelles entreprises ne pourrait-on pas mener à

résultat sera encore plus frappant, si nous additionnons les sommes affectées à ces deux chapitres. Il en résulte que pris ensemble ces deux chapitres absorbent de la moitié aux: trois quarts de toutes les dépenses que font les gouvernements : en Angleterre au delà de 81 0/0 ; en Italie, presque 70 0/0; en France 68; en Russie 66; en Autriche et en Belgique 60 ; en Bavière et en Prusse environ 49, etc. La Suisse fait exception également à cet égard, elle ne dépense, quant à ces deux chapitres, que 22,25 0/0.

U n'y a rien à ajouter à l'éloquence terrible de ces chiffres : il en ressort, en dernière analyse, que ce sont précisément les grandes puissances qui consacrent des parts excessivement faibles de leurs budgets à la satisfaction des besoins les plus vitaux de la vie publique. Ceci ne prouve-tilpas toute Tinsufiisance de Tordre politique contemporain, aussi bien du côté intérieur que du côté extérieur?

Les observations que nous venons de présenter ne portent que sur un point : le coût de la guerre en temps de paix. Il n'est pas moins intéressant de jeter un coup d'œil sur les chiffres qui représentent les perles que la guerre occasionne immédiatement. Ici, également, la statistique nous fournit les avertissements les plus édifiants et les plus tristes.

M. P. Leroy -Beaulieu, l'économiste éminent, dans son ouvrage sur les guerres contemporaines, nous indique combien par un autre emploi des richesses prodiguées et englouties dans l'œuvre stérile de la guerre ? Quand on songe aux améliorations qu'un pays obtiendrait avec les milliards qu'on lui fait suer parfois en une année et pour les besoins d'une seule campagne, une sorte de féerie apparaît aux yeux de l'esprit.

« Tout ce mirage deviendrait facilement une réalité, rien qu'en supprimant une partie des dépenses militaires.

« Combien de grands problèmes restés jusqu'ici sans solution seraient sans doute éclaircis ! A peine connaissons nous complètement notre globe, dont certaines parties sont imparfaitement décrites, dont les autres n'ont pas môme été explorées, comme l'Afrique centrale et les régions polaires..» (M. H. Dumesnily la Guerre^ étude philosophique; p. 210-11).

{Note du traducteur).

ment il faut réunir les matériaux pour une pareille statistique. Chaque guerre coûte, en réalité, beaucoup plus que ne le disent les chiffres officiels, indiquant les pertes occa* sionnéos. Il faut se rappeler premièrement, que ces chiffres nous montrent le nombre des hommes tués sur les champs de bataille ou morts à la suite de blessures, bientôt après ces batailles. Or, combien n'y en a-t-il pas qui meurent plus tard, à la suite, soit des blessures reçues et des privations éprouvées, soit en général de Tébranlement de l'organisme. C'est ce que personne ne saurait dire. Pourtant chaque guerre accroît dans une mesure considérable la mortalité de la population. '

Secondement, nous apprenons les pertes matérielles causées par la guerre, d'après les budgets et les comptes*rendus publiés par les États. Mais outre ces pertes directes, il y a beaucoup, de pertes indirectes que la guerre occasionne au commerce et à l'industrie et qu'il est très difficile de déterminer. La guerre suspend la production, diminue l'ex* portation et ébranle le crédit. '

Troisièmement^ la guerre exerce un effet plus ou moins destructif sur le commerce et le bien -être des États neutres. '

M. P. Leroy-Beaulieu nous donne ime statistique exacte fondée sur des données officielles, depuis la guerre de Crimée jusqu'aux guerres américaine et allemande inclusivement (1853-66). Dans ces quatorze ans, la guerre coûtait

* Dupasquier voit dans les énormes armées de notre temps une des causes de la dégénération de notre race. On devrait s'en occuper sérieusement (Le crime de la guerre, p. 152).

* Aux États-Unis, la marine marchande a, suivant les paroles de M. Dupasquier, diminué, de 1860 à i86i, des 2/3, ayant perdu jusqu*& 900 grands navires vendus à des étrangers et notamment aux Anglais.

* Pendant la guerre civile en Amérique, la population de l'Europe perdait environ un million de francs par an sur un article tel que le coton, la demande ayant été restreinte de moitié. Rien qu'en Angleterre et la première année de cette guerre (1862) environ 3/5 des ouvriers employés à sa confection (1.200.000 h.) restèrent sans pain. (Dupasquier, Ib,, p. 164 et 163.)

en hommes 1.743.490, et en capitaux 47 milliards 830 millions de francs. Telles sont les perles positives et immédiates. *

Il importe d*ajouter à ces investigations et dans le même ordre d'idées les articles de Jf. de Foville : « Ce que coûte la guerre. »' Il ne parle que des deux guerres les plus gigantesques des derniers temps : la guerre civile en Amérique (1861-63) et la guerre franco-allemande (1870-71). La première de ces guerres a coulé aux États-Unis, suivant son calcul, 50 milliards de francs,' et la seconde a coûté à la France (avec la perte de l'Alsace et de la Lorraine) 2 millions 1/2 d'habitants et environ 30 milliards de francs.^

< M. P. Leroy-Beaulieu, Recherches éconamiquei, historiques et s/atistiques sur les guerres contemporaines , 1869, p. I80>182.

' M. de Foville, Ce que coûte ta guerre dans VÉconomiste français, 1880, 11 sep., 23 oct. iS et 27 nov.

* Les États du Sud appelèrent sous les armes, de 1861 à 1863, 4.124.000 h. li en a été tué ou mutilé pas moins de 660,000. Il faut dire de même du Nord qui envoya sur le champ de bataille 2.653.000 h. La guerre proprement dite a coûté au Nord 4 milliards de dollars, mais suivant le calcul du secrétaire de la trésorerie, Sherman, à partir du f juillet 1861 jusqu'au l«r juillet 1879, le capital^ que la guerre avait absorbé, et les intérêts, employés à son amortissement, montent à 6.190 milliards de dollars ou 31 milliards de francs. La production du coton descendit de 1.020 mil. kilogr. (1860) à 63 mil. (1865). La dette ne dépassait pas avant la guerre 60 mil. de dollars ; en 1865, elle a atteint 2.758 mil. de dollars, ce qui exigeait, en intérêts seulement, 151 mil. de dollars par an. L'amortissement de cette dette s'est fait avec une rapidité fabuleuse : en 15 ans (jusqu'à 1880), de ^/3. Mais, & la fîn du siècle, on pourra dire, en tenant compte des intérêts augmentés dans la période de son amortissement, que cette guerre aura coûté à rAmérique 60 milliards de francs.

* Depuis le mois de juillet 1870 jusqu*au mois de juin 1871, la France a perdu, en hommes tués, 150.000 soldats et, en blessés, 100.000. En outre, par suite de Taccroissement de la mortalité, en 1870-71, sont morts un demi-million de plus d'habitants comparativement aux années précé* dentés. Elle a perdu dans les deux provinces cédées un million et demi de citoyens. Elle a dû employer en capitaux comme conséquence immédiate de la guerre environ 14.6:^.098.814 fr. (savoir: contribution de guerre à l'Allemagne, 5 milliards ; réquisitions en nature, 134 millions ; entretien et logement des troupes, 102 millions ; dommages occasionnés par des incendies, brigandages, etc. 393 millions). Par surcroît, la popula-

Les conséquences financières de la dernière guerre rus* so-lurque (1877-78) ont été aussi pour la Russie assez sensibles ; * d'après le règlement définitif du budget de Tempire pour 1881, il y a 50 millions de roubles de déficit et il en ressort qu'environ im tiers des chapitres des dépenses est affecté aux besoins du nwiistère de la guerre. Vu cet élat de choses, M. le ministre des finances « considère de son devoir d'exprimer la conviction qu'il y a un besoiti urgent de prendre des mesures qui puissent contribuer à la limitation des dépenses affectées actuellement à Tentretien de forces armées. » Nous voyons, en dernière analyse, que les sociétés contemporaines, fondées sur le travail, sont arrivées à la conscience que la paix constitue une des principales conditions de leur prospérité, tandis que les États, grâce au militarisme, se transforment de plus en plus décidément en immenses casernes. Les institutions militaires absorbent à tel point toutes leurs ressources et leurs forces que le temps et les moyens leur font défaut de satisfaire aux autres besoins de la vie sociale. Les États secondaires ne peuvent pratiquer la guerre ayant cédé ce privilège aux puissances qui disposent d'armées chiffrées par millions

lion est accablée de nouveaux impôts représentant 10 milliards. Le budget des dépenses de la France s*est accru en 4 ans (1876-79) de 190 millions de francs, ce qui fait environ 50 millions par an.

* Elles se chiffrent comme suit :

lo Les déficits : en 1876, environ 14 millions de roubles ; en 1877, 100 millions ; en 1878, 27 millions 1/2 de roubles;

2o Les dépenses de guerre extraordinaires, qui, depuis les derniers mois de Tannée i871 jusqu'au 25 décembre 1877. ont atteint environ 432 millions 1/2 de roubles ;

30 Trois emprunts à 400 millions (dont deux intérieurs à 300 millions et un extérieur à 100 millions);

40 L'émission du papier-monnaie pour 300 millions ;

5" L'élévation de quelques impôts (par exemple douanier ; par suite du paiement des droits d'entrée en or, assise des tabacs) ;

60 La baisse de cours de change du rouble (100 = 203 — 197 et moins de marks allemands).

La Russie a déclaré, au congrès de Berlin, que cette guerre lui a coûté 988 millions de roubles, et vers le mois de décembre de Tannée 1878, on évaluait ces dépenses à 2 milliarclç de roubles.

490 LIVRE IV. — CHAPITRE n.

d'hommes. Cependant les moyens financiers ne permettent pas à ces puissances de vivre perpétuellement sous les armes.*

Les perfectionnements techniques vont si rapidement et nécessitent de tels capitaux, que ce n'est pas sans raison qu'on pense qu'avec le temps la guerre se tuera elle-même, en mettant les États dans Timpossibilité matérielle de s'y livrer. Mais avant que nous arrivions à ce résultat, et pour éviter la banqueroute, les grandes puissances tâcheront de s'entre-détruire et d'ériger au-dessus du monde comme le germe d'une dictature universelle ou hégémonie.* Alors l'humanité moderne, comme l'ancienne, finira son existence sous le joug du despotisme intérieur et extérieur^ si elle ne réussit pas à temps et par des efforts commufis, h créer un ordre juridique destiné à protéger sa vie collective.

3. — Des armées énormes sont entretenues dans notre temps par les États, selon l'opinion accréditée, en vue de leur sécurité. On perd cependant de vue que ce sont précisément ces armées qui nourrissent dans les peuples la méfiance réciproque, l'irritabilité et le penchant qui les porte à s'attaquer. *

* M. Hànel, leader des libéraux-allemands, dans une réunion du parti tenue dernièrement à Kiel, s*est exprimé, au sujet du nouveau septennat militaire, dans le même sens. L'orateur a fait la critique de la nouvelle loi mililaire, qui inspirée en apparence par la situation du moment, vise en réalité, a-t-il dit, un avenir plus ou moins lointain et implique des charges que la nation ne pourra point supporter à la longue, M. H&nel considère comme intolérable Télat de choses actuel et il prévoit la venue certaine d*un souverain qui fera de la réduction des armements fa base et le but de toute sa politique. L*orateur libéral-allemand a conclu en disant que le Parlement devra accorder tout ce qui est nécessaire pour assurer la défense de l'empire, mais refuser caté^çoriquement tout ce qu tendrait k favoriser et à corroborer le système d*écrasement mutuel sur lequel repose aujourd'hui toute l'organisation militaire des Etats européens. (Journal de Saint-Pétersbourg du 22 novembre 18S6).

(Noie du traducteur).

■ Montesquieu fit cette prédiction trouvée dans ses papiers : « L'Europe se perdra par les gens de guerre. » (Villemain, Littérature au dixhuitième siècle. XV' leçon). (Note du traducteur).

' Maints esprits sérieux sont d'accord sur ce sujet : AJarge' standing

Les préparatifs de guerre deviennent tellement coûteux que Ton préfère la guerre elle-même. Au moyen-âge, lorsque tout le monde portait les armes, les violences entre les particuliers, loin de cesser, éclataient au sujet dénombrent différends, môme mesquins. Le désarmement deviendra pour les nations non seuletncni possible, mais même oMgatoire^ du moment que les premières assises de leur organisation internationale auront pour but principal de prévenir et de dissiper dans leur germe tous les différends qui pourraient surgir entre elles.

Cette œuvre importante a reposé, jusqu'à présent, exclusivemenl sur la diplomatie. Bien que nous soyons loin de contester les services qu'elle rend pour le maintien de la paix entre les États, nous devons néanmoins avouer que nous la considérons comme de moins en moins capable de cette mission, non en raison des défauts que Ton pourrait reprocher à tel ou tel de ses représentants et de circonstances fortuites, mais par suite de Timperfection interne, pour ainsi dire organique, de la diplomatie, en général.

Un nombre très considérable de publicistes sont fort enclins à exagérer l'importance et le rôle des agents diplomatiques et à en espérer tous les avantages pour la vie internationale. Suivant l'opinion de M, Fricker, la principale signification des diplomates consiste, non en ce qu'ils re* présentent leurs gouvernements, mais en ce qu'ils manifestent par leur présence le contrôle réciproque, la surveillance et Toctroi d'un État sur l'autre. Grâce aux agents diplomatiques, chacun des Etats est pour ainsi dire présent dans le centre politique de Fautre ; il s'établit entre eux un échange

army, dit M. Field, is not only the enormous burden that it has been described, but il is a provocalive lo \\SLT{lntefm, code, p. 307). Keine Sophistik vermag die Wahrheit wegzurâumen, fait remarquer M. Fricker, das die Ausbildung und Zunahme des Militârwesens nicht den Frieden, sondern der Krieg befôrdert. Es ist fur sich selbst schon der Ausdruck eines feindlichen Gegensatzes und dieser Gegensatz wird durch die aligemeine Wehrpflicht noch verschàrft, weil raehr und mehrin das Bewusstsein des ganzen Volkes ubertragen (Tub. Zeitschr., 4872 ; S. 379).

continuel de pensées, et de celte façon se comblent, du moins en fait, les lacunes de Torganisation qui les unifie. '

M. de HoHzendorff va même jusqu'à qualifier les ambassadeurs du nom de « fonctionnaires de Téquité interna* tionale, » appelés à contribuer au développement du droit international et de la conscience, dans les États civilisés, de la solidarité des intérêts qui les unit. ' Il est difficile de ne pas voir dans ces déclarations et dans les déclarations semblables une certaine illusion.

Il se produit dans le développement historique de l'union internationale, par rapport à l'établissement de ses organes et à leur fonctionnement, le même phénomène que nous pouvons observer dans la vie des associations humaines, en général ; au fur et à mesure de la complication de leurs buts, des organes nouveaux s'en détachent avec mission spéciale de servir à chacun de ces buts.

C'est le grand principe de la division du travail qui se manifeste en cela, principe grâce auquel l'humanité atteint, dans toutes les sphères d'activité et de production, des résultats saisissants. Toutes les relations entre nations, lorsqu'elles étaient simples et peu compliquées, eurent d'abord lieu par l'intermédiaire d'agcnls diplomatiques. Peu à peu les Étals commencèrent à concentrer entre leurs mains Tinstilution des consuls, suivant en cela les besoins de la vie. La nécessité apparut de délimiter plus exactement les sphères d'activité de ces deux classes d'organes. On vit justement dans les ambassadeurs ou agents diplomatiques des représentants principalement des intérêts purement politiques des États ; et l'on attribue comme devoir spécial aux consuls la sauvegarde et le développement des intérêts sociaux entre les nations ou les sujets. Le professe urJ/^r/en^, en signalant celle distinction, appelle ces différents organes des administrateurs internationaux ^ disant que, « toute la sphère des relations internationales s'exprime par ces or-

< Ouv. cité, p. 373.

* Principien der Politik; S. 248.

ganes. Il voit dans les ambassadeurs « la manifestation la plus palpable de la notion de solidarité internationale, dont découle logiquement Tessence de Tadministration internationale. » *

Laissant de côté la question de savoir si une pareille idée de Tadminislration est exacte ou non dans la sphère des relations internationales proprement dites, mais en admettant pleinement la division que M. Marlens établit pour les organes de ces relations, nous disons qu'elle n'est pas suffisante : la communauté est un principe, non de l'administration, mais du droit. A mesure que le droit s'affirme comme règle fondamentale dans la vie intérieure des Etats, il devient nécessaire, ainsi que nous Tavons déjà dit, de reconnaître aussi un ordre juridique pour leur vie extérieure. Par conséquent, à côté des organes destinés à servir à des buts purement politiques (agents diplomatiques) et pour les questions sociales ou publiques (consuls), doivent être créés des organes pour le droit.

Les ambassadeurs ont assurément frayé la route au principe de communauté internationale ; mais dans la sphère politique, le droit apparaît, non comme un principe indépendant et spirituel de la vie des nations, mais comme quelque chose d'accidentel, d'irrégulier et de vague.

L'instruction qu'ils reçoivent, et plus encore le milieu qui environne leur activité, visent ordinairement plus la surface et le lustre extérieur que le solide et le sérieux. '

1 Des con^uUy p. 30, 32 et 21. Il entend par administration u la direction par l'Etat de toiAles les relations qui sont de son ressort )> et la distingue d'avec les fonctions législatives (p. 22). Il nous semble plus exact d'y substituer la politique,

' M. F. de Martens, en traitant de la codification du droit international, qu'il considère «non-seulement souhaitable, mais encore nécessaire » dit que : « En vérité les adversaires de la codification font remarquer qu'il ne suffit pas de reconnaître d'une manière générale la force obligatoire des coutumes et des lois pour les observer efîectivement dans toutes les occasions, mais qu'il faut encore les avoir étudiées à fond, et ils ajoutent que cette élude fait précisément défaut dans les sphères d'où part la direction des relations inlernationales. Or, si cette proposition est vraie^

494 UVRE rV. — CHAPITRE H.

Manquant souvent d'une connaissance approfondie des affaires qu'on leur coniie, sans fermeté de caractère el d'opinion, sous le rapport moral, quelques diplomates imaginent dans leur aveuglement et leur outrecuidance qu ils font riiistoire et se jouent des traditions et des aspirations des peuples, obéissant en cela à la volonté des puissants de ce monde, sous la dépendance desquels ils se trouvent placés. Outre CCS défauts, il y a encore une cause plus importante qui fait des diplomates un organe très imparfait de recherche et de développement du droit : les diplomates servent non seulement aux gouvernements qui les nomment, mais aussi aux intérêts spéciaux d'un Etat concret. Le bien de ce dernier est leur loi suprême. Il en doit être ainsi ; mais il en résulte que le droit international, par sa nature, n*est pour eux qu'une sorte d*accessoire, réel autant seulement qu'il coïncide, suivant leur opinion et la volonté des maîtres auxquels ils servent, avec les intérêts de leur Etat, ou, pour parler plus exactement, du parti dominant dans un moment donné. Nous ne nions pas le fait que les progrès de la vie d'un État élèvent les buts que poursuivent les diplomates et exercent un effet bienfaisant sur leur activité au profit de la paix et du bien-être politique des peuples; mais nous affirmons, et, précisément l'expérience puisée dans Thisloire nous démontre qu'avec le développement de la conscience du droit dans les nations, le peu d'aptitude des diplomates à servir aux principes sacrés du droit ressort d'une manière de plus en plus évidente. La voie pour laquelle ils montrent de la prédilection n'est qu'une série de compromissions. En procédant ainsi, ils réussissent à mitiger les prétentions personnelles et les susceptibilités des adversai-

il en découle logiquement la nécessité absolue de codifier le droit international ; car la codification» en constatant l'existence des lois en vigueur, donne aux hommes chargés d'agir dans la pratique, une source où ils pourront puiser facilement tous les renseignements authentiques relatifs au droit applicable dans un cas donné. » (F. de Martens, Traité de Droit international, T. I, p. 259 ; traduit du russe par M. Alfred Léo, Paris, 1883), — (me du traducteur)

NÉCESSITÉS PRATIQUES. 4d5

res, à trouver un terme moyen entre des exigences contradictoires, et parfois à conjurer la guerre. Mais, d'un autre côté, que de nouveaux embarras, que de complications des différends entre nations ne suscitent-ils point? Que sont tristes et édifiantes les leçons que nous inflige Thistoire même de ces dernières années ! La diplomatie de l'Angleterre a suscité l'affaire de VAlabamay qu'elle n'a pas su résoudre ; la diplomatie de la France la entraînée dans la guerre funeste de 1870-71, sans lui avoir procuré un seul allié ; la diplomatie de la Russie s'est vue contrainte, de renoncer, lors du congrès de Berlin, à beaucoup de ce qui était du au sang russe. Les succès que la diplomatie remporte parfois ne valent guère mieux que ses échecs mêmes, étant souvent accompagnés, soit de violences, soit de ruses tantôt ouvertes, tantôt cachées.

Bref, il est temps de créer pour le droit un organe indépendant placé en dehors de tout courant de politique pratique. Le caractère de la diplomatie s'améliorera alors d'une manière complète.

Les hommes d'Etat pratiques, * outre les objections contre le tribunal international, fout ressortir cette considération qu'il serait dangereux pour les Etats de confier leurs intérêts les plus importants et l'examen des différends qui surviennent entre eux à des particuliers, peu au courant de la nature et de la marche des affaires politiques.

Nous répondrons que les institutions exercent, à leur tour, une grande influence sur les hommes, et M. Bluntschli a énoncé une profonde pensée, en disant, qu'à chaque emploi est propre un certain principe pour ainsi dire psychologique, lequel imprime un cachet sur les personnes qui Toccupent. Pour des exigences nouvelles se trouveront toujours des hommes nouveaux. Plus elles sont importan-

^ Lord Palmerston en réponse à Cobden en 1849 au sujet du tribunal arbitral international ; le comte de Moltke, dans une lettre à Mn russe au sujet du code des lois de la guerre sur terre, publié par l'Institut de Dr» Intern.

tes, mieux organisées doivent être aussi les institutions appelées à y faire face, plus sévère et attentif doit être le choix des personnes qui ont à y entrer. Rien n'empêche les Etats d'exiger des membres du tribunal international un haut degré de développement intellectuel et moral. Ceux-ci obtiendront l'expérience par la pratique. Placés hors des influences politiques, ils seront plus capables que ne le sont les organes existants des relations internationales, de rechercher et de fixer le droit, et par là de servir aux intérêts bien entendus et stables des Etats.

Au lieu de se tourmenter Tesprit pour relever et corriger les vices d'une institution qui n'existe pas encore et qui pourront toujours, avec le temps, être mitigés et écartés, — il vaudrait mieux penser sérieusement à déblayer la voie pour l'établissement d'une telle institution, — du tribunal international, instamment exigé par les conditions théoriques et pratiques de l'ordre politique de notre temps.

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