‹ Le Tribunal révolutionnaire (1793-1795):Chapitre 12 sur 14 · LB TRIBUNAL B6VOLUT10N>A.IRE · texte numérisé non relu

LB TRIBUNAL B6VOLUT10N>A.IRE

gardait, comme premier secrétaire, Leiièvre, précédemment employé au parquet, auquel fut attribué ud traitement de 4.000 livres '.

SubleyrasD'occupa point longtemps la vice-présidence: dâs les premiers jours il se signala de telle sorte qu'on emploi de confiance lui fut réservé : le 14 avril, comme il préaidait l'audiencek la Tournelle, une ci-devant religieuse, qui se trouvait parmi les spectateurs pourassister aujugement de son frère le libraire Gattey, entendant prononcer la sentence de mort, cria, éperdue : Vive te roil Les gendarmes se saisirent d'elle, Fouquier, sans désemparer, rédigea un acte d'accusation, Subleyras la questionna sommairement et la condamna à mort, sans même avoir posé aux jurés la question qui pouvait sauver la malheureuse, la question d'intention criminelle. Ce zèle sembla

par l'huiasior Auvrai «tr bouUilles de rhum. Vous onl-eUeB ôlé reiniiicsî Je les avais encaissées bv ne soin. Quo vous ais-je donc fait k tous deux, pour me priver ainsi de vos nouvelles, elc. ■

Papiars inédila de Liger de Verdiguy. prÉsideut du tribunal qui jugea Fouquier.

^ Arehioea tuUionalet, AF II ïï. i70. 17 vanlosa an 11. Fonquier- Tinville no taj-da pas A placer avantageuse in enl LeIiËvrc et lui fit obtenir la place d'huissier près le tribnnal révolationnaire de Brest. Voici la lettre que, a cette occasion, il écrivit au Comité :

n Paria le 1" IloréiiJ de l'an second de la République une, indivisible.

n L'accusateur public prâs le tribunal r^voiutionaire.

a Au cituyeu Aubaiason. l'un des secrétaires principaux du Couiito de Sialut public do la Convention.

« Lo citoyen Lellàvre nommé buissierprËs le tribunal de Breatpar la Comité! ne peut partir sans qu'il lui soit délivré des fonds nécessaires pour9a)route : ladiligunce partie trois, ils'yemballeraitGi les fonds lui sont assurés ; et d'aprùs une lettre de l'accusateur public que je reçois, son arrivée devient indispensable .' je t'iavitc A lui faire délivrer une ordonnance du la somme qua le Comité jugera à propos. C'est un vruy sans culotte qui n'est rian moins que riche. • Holut et fraternité.

fl A. Q. Fouquier. s

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HRSSea ROUOBS 197

méritaot : à quelque temps de Ik, Subleyras' ëtait nommé président de la Commission populaire chargée de la recherche des suspects, etScellier te remplaçait au siège du vice-président.

Fouquier-Tinville, sûr de son crédit désormais, poursuivait avec obstination un double but: augmenter son personnel et réduire au minimum les chances d'insuccès, c'est-à-dire,d'acquittement.Déjà,enmars, il avait réclamé deux assistants pour aider, lui et ses substituts, dans la rédaction des actes d'accusation ' ; un peu plus tard il sol-

' Le 14 mai Subleyras, avant de Taire parUe du tribunal rëvolntiounairc. élait greffier du tribunal du district d'Uzès. Aiehina TiationaUs BB 'tii H. On le trouve, on 18iG, avoué au tribunal de première instance de Montpetliei' : fi cette Époque il réclame un certificat attestant que, durant son passage au tribunal, il n'a siège ni dans le procès de la reine, ni dans celui de H" EUsabetli. Arcliive» nalionalet, U 1021.

* « Paris le 16 ventôse l'an second de la République une et indivi-

n Aux représentants du peuple composant le comité de Saint

a L'accusateur public prés le tribunal révolutionnaire n Citoyens.

« Les afTaire» se roultipllent à un lel point que malgré le zélé des membres du tribunal, il eut ilîmcile et même impossible de faire frapper du glaive de la Loy les conspirateurs qui y sont traduits alnsyque le désireut et doivent le dt^airer tous les bons et vrays ri^publEcains. L'accusateur public a plusieurs citoyens employés au travail de détail indispensable pour l'ordre et la régularité: mais il en a un, entre autres, employé particulièrement à la rédaction des actes d'accusation sous sa surveillance et sons sa responsatiilité : ce citoyen quelque laborieux et intelligent qu'il soit ne peut suffire malgré le travail de l'accnsatenr public et do quelques substituts occupés de la réduction comme lui ; il devient indispensable : 1' d'aug. menUr le traitement de ce citoyen qui est de 3.0DQ francs et de le porter b 4.000 Trancs. Hi te Comité désiroit avoir à cet égard l'oploion du président et mémo de tous les membres du tribunal, j'ose lui observer qu'elle seroit unanime sur le compto de ce citoyen aussy patriote qu'intclligont ot laborieux suns exemple,

S" t D'adjoindre il ce citoyen deu.t collal>orateurs à raison de

198 ht. TRIBUNAL BÊVOLrTION^AIRK

licif«de l'ftvancemeDtpour un commis greffier et ses exp«ditionnaires, « dont le travail est extrêmement pénii>le » et auxquels k en raison de l'habileté qu'ils ont acquise soas ea direction b, on offre d'autres places plus avantageuses, « qu'ils refusent d'ailleurs n, en bons et vrais républicains », bien décides k ne quitter le tribunal que lorsque Fouquiern' existera plus •/ . Le jour mâme où il obtenait

30W fr&ncs chacun de traitemeol : J'invite eo conséqocDce te ComiU à prendre cette mesure en grande considération et je lui réponds que celte mesure adopttÏH, il sera impoEBitile qii'vn tribunal £use le travail qui se (ait et se fera par ce moyen.

■ J'observe qne ces dcui nouveaux adjoints ne pourront rien par cui ; ce sont des citoyens qui seront uniquement employûs ii faire ïous ma BUTTeillancc, direction et responsabilité le travail que Je leer distribueray et de la uianiére qne je leur prescriray. Et pour ne laisser aucun doute & cet égard j'observe qu'aucun acte d'accO' satioD ne paroît qu'il n'aîl AI4 lu. veriflé et signé par moy : cctU mesure est la seule que je prévois pouvoir Gtre prise pour que le tribunal aille conformément au vcen bien fondé de tous les bons patriotes.

« Salut et fraternité.

■ A. Q. Fonqnier u

■ Nota. — Si le comité deSire b ma demande, il convient qce son arrêté porte que l'augmentation demandée, ensemble le traitement des deux adjoints seront payés de la mSme manière usitée pour les autres employés par l'accusateur public. »

Archivei nalionoU; AF 11" registre 170, p. 57.

* a Paris ce 27 germinal de l'an second de la République nne et indivisible.

akat Citoyens Députés composant le Comité de Salut pnblic.

a L'accusateur public près le tribunal révolutionnaire, ■ Citoyens.

n Je crois devoir vous observer que le sprviee des copistes du parquet et du B>'c7e est extrêmement pénible et que dans le temps actuel leur traitement n'étant que de l.tiflO francs parannée, il estdifflcile qu'ils puissent se substanter d'autant mieux que la plupart siHit des pires de lïmille: je vous invite en canséquenceà peser dans voln sagesse s'il ne conviendrait pas de porter leur traitement i.8.l)0a flrancs t partir du premier germinal : car depuis longtemps je vois avec peine quebeaucoup de cesemployésontbesoiadesecoursponr arriver, an terme do recevoir leur trallemcnt. Je dois vous observer de plue.

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UBSSES ROtIGES 199

pour ses collaborateurs, ce subside, la ConventioD leur préparait un surcroît de besogne.

One rfive donc Robespierre? Le saura-t-on jamais? Cest lui encore qui, par la voix do Saint-Just, parlant au nom des Comités, réclame, le 27 germinal (16 avril), de douirelles rigueurs, llestimequeles tribunaux sont sans énergie, que « la faiblesse des juges enhardit les complots ». et il obtient de l'Assemblée, terrorisée, mais docile, que a les prévenus de conspiration seront traduits, de tous les points de la République, au tribunal révolutionnaire de Paris ; D un bureau spécial recevra les dénonciations et les transmettra sans désemparer à l'accusateur public '.

Fouquier-Tinville devient ainsi le plus puissant et le plus redoutable de tous les magistrats de France. Jamais homme, n'eut semblables pouvoirs; trente millions d'êtres sont ses justiciables ; rien ne l'arrête ; rien ne l'eflraie ; sa déplorable activité, en facilitant la besogne, accroît les exigences des Comités. Si, du moins, il avait temporisé ou demandé répit ; mais non : il n'a pas une objection ; il se contente de réclamer de nouveaux employés, «saDSculotteso mais bien payés, ce qu'on nelui marchande pas,

ciloyena, que les commiB-grefflerH ont on trailomeot do 3,000 francs mais daaa le nombre du ces ciLoycns il en ost trois sur qui roule le travail essentiel du greffe : ces citoyens sont lellcmenl nécessaires AU grelTe que, s'ils quittaient, le Eirrvii;e du tribunal en aoulTriroit besucoup, de plus eux-mAmes ont ûtê demandés et sollicités & raison de leur capacité connue pour occuper d'autres places pins avantageuses quant à l'Intércst : mais en vrays et bons républicains ils oui déclarés qu'attachés au tribunal ils ne l'abandonneroienl que quand je n'eiUlerai plus : je vous invite ou conséquence, citoyens, à peser dans votre Bageeee s'il ne conviendrait pas pour te bien du service public de porter leur traitement à partir de la mÛroe époque sur le pied de 4.0O0 francs :

« Salut et A<aternilé.

n .1. Q. Fouquier. "

Archives naliortaltâ AF 11" registre 171. p. lî.

' Moniteur du 27 et du 23 germinal.

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K VU la rapidité et l'accélération des aSairee ' » ; Qer de son

' it Paris c« If floréal dn l'an second de la République une et indivisible .

a Citoyens représentans, Je croie devoir vons rappeler qae verbalement, et par écrit jo voQs aj exposé que les sihires dévolues an tribunal Dotamment d'après le décret du !T germinal dernier se mnlti pliaient malgré la rapidité du travail du tribunal : et que pour les expédier avec la même rapidité il deveaoit indispensable que les employés au parquet fussent augmentés de quatre, sçavoir: deux capables de rédiger et de suivre la correspondance, aussi active qu'étendue avec tous les déporlemens K raison de S.OH francs, et les deux autres copistes et expéditionnaires des actes d'occusaUon ot d'autrua objets nécessaires i. raison de 2.0M francs, pour le tout Atre payé comme il a arrêté pour tous les membres du tribunal .

n 11 existe hait Copistes et expéditionnaires an gralTe, ce nombre est évidemment insufllsant pour l'expédition de tous les jngetnens et des afTaires vu la rapidité et l'acccélératioa dos afTaires, il eeroît à désirer qne le nombre en fut porté i dix, car quatre sont perpétnetlement occupés t recevoir le dépût des objets saisis sur tous les prévenus ; c'est un détail aussi important qn'inapprétiable. Et qae les deux nouveaux fussent payés sur le pied de 3DD0 francs comme les autres.

nQuantatlxEecrétairescommis-grefllers tenant la plume, le nombre est aussi de huit ; mais il est insnfflsant sinon qu'A raison de I1raportange de lenra fonctions et de l' intelligence |et de l'exactitude qu'elles exigent, et de la cherté des vivres il seroit convenable de porter leur indemnité k i.ObO francs au lieu do 3.000 francs.

■ Il n'y a que huit huissiers attachés au tribunal, le travail est si important et si multiplié, qu'il seroit nécessaire d'eu porter le nombre à dix pour ^tre payé sur le pied des autres : sans quoy le service en souffriroit,

D'après l'assentiroent de plusieurs membres du Comité a qui j'ay déjà fait part de la nécossilé do l'augmentation d'employés an parquet, je n'ay pas balancé ù en prendre deux le premier lloréai do manière que si le Comité n'approuvoit pas ma demande ou ne déterminait pas te jour d'où courrera l'indcmnilé, je ne pourrois sans injustice, me reruser au payement des deux sans culottes employés, je vous invite en conséquence citoyens, ji peser dans votre sagesse le mérite des demandes que je leurs («l'c) soumets dans la vue seule d'accéléré)- les adaires soumises an tribunal.

n Salut et fratemilé.

a A. Q. Fouquier. »

<r Accusateur public près le tribunal rëvointionnaire. »

Ai-cinvfs nationale» ÂF 11" registre 171, p. 3(i.

MSSSES ROUGES 201

œuvre, il se porte garant qu'i! eat impossible » ù aucun tribunal de faire « plus et mieux que le aien n.

JVotM voulons que ça marche, a-t-il dit ; et ça marche. Depuis le 1" octobre 1793, le nombre des magistrats et des jurés n'a pas ét^ augmenté ; moyennant le simple renfort de quelques copistes, Fouquier-Tinvilte est parvenu h décupler, et bien au delà, l'importance de sou rendement. De douze ou quinze condamnations à mort portées à l'actif de vendémiaire, il est passé à 65 en brumaire ; ventôse en a fourni i16 ; germinal en compte ,15b; en Horéal, qui commence, on en prononcera 334 '. Et ce qui établit, jusqu'à l'évidence, que cette effroyable progression est due à Fouquier-Tin ville, à la rapidité de sa procédure, à la suppression des formes, à la brièveté forcée des audiences, trop chargées, où le temps manque pour interroger les accusés et écouter les plaidoiries, c'est que, pour la même période, le nombre des acquittements suit une proportion inverse : 91 en frimaire, 79 en ventôse, 59 en germinal. En floréal il y en aura 155 sur S25 accusés: soit moins d'un tiers. Dans les premiers mois, alors qu'on prenait le temps d'entendre les témoins et de questionner les prévenus, le cbiAte des mises en liberté surpassait celui des condamnations.

On a renoncé, maintenant, h toutes ces longueurs : puisque le peuple a accepté, sans mot dire, les grandes fournées de la Gironde et des Dantonistes, puisqu'il a vu, sans récrimination ni pitié, mourir la reine, M"" Roland, d'autres femmes telles que M"' Gattey ou M" de Lavergne, coupables d'avoir poussé un cri en entendant la sentence de mort d'uD mari ou d'un frère, que pourrait-on craindre ? On expédie l'ouvrage : le 13 avril, pour les débuts de

mplota, ilonnt's

20S LK TRIBUNAL 8ÉVOIUTI0MNA.IRE

DumaBJi la prësideoce, c'est Chaamette, Gobel, la veuve Hébert, LucileDeBmoaliaeetqaiuzeaatres, — & mort; le 18. dix-sept nobles, hommee ou femmes, et des domestiques. convaiDCUB « de manœuvreE pour... affamer le peuple, dâlTuire la fortune publique, assassiner les patriotes et dissoudre la représentatioo Dstiouale », à mort ; deux jours plus tard, 20 avril (i" florëal), vingt-cinq ex-pr^sidenta ou conseillers, aux pailements de Paris et de Toalouse, LepeletierdeRasambo.Pasquier, BocharddeSaroD, Lefèvre d'Ormcsson, Mole de Champl&treux, Camus de Laguibourgère... une belle fournée, si belle que le menaisier auvergnat Triucbard, invita parce billet, sa femme h venir levoir juger ces messieurs.

Si tu n'est pas toutte seulie et que le compagnion soit a travalier, tu peus ma chaire amie venir voir juger 24 mesieurstous sldeven président ou conselies au parlement de Paris et de Toulouse. Je t'ainvite a prendre quelque choge aven de venir parcheque nous naurons pas Uni de 3 hures.

Je tcmbrase ma chaire amie et epouge Ton mari

Tbinchard'.

L'ex-p résident d'Oimesson, dans cette Grand'Chambre où i! avait siégé, l'hermine h l'épaule, fut apporté, malade, sur une civière, « empaqueté par les jambes et la tête, de manière qu'il ne pouvait être vu de personne*». Ckiffinhal, qui présidait les débats, lui adressa trois questions auxquelles le moribond répondit en s'efTorçant d'articuler

' Wallon, II. Ï87.

' Procèi Fouqvier. Déposition du greffier Vol II-

HGSses ROOGES 3U:t

quelques mots qu'on ne put comprendre. Fouquier-Tin- ▼ille ne s'était pas risqué h affronter le mépris de tous ces gens de robe que, par un revirement qu'il dut estimer grandiose, lui, le petitprocureur, tenait sous sa griffe, dans ee lieu jadis auguste qui, quatre ans auparavant, était leur domaine : Liendon ' son substitutle remplaçait ; mais Fouquier ne perdait pas son temps, cependant : tandis que l'audience durait encore, et avant que la sentence fût prononcée, il commandait les charrettes et l'escorte en prévision de la condamnation des vingt-cinq, qui ne manqua pas '.

Le surlendemain, les gradins recevaient Lamoignon de Nalesberbes, sa Me, de par l'ëchafaud veuve depuis l'avant-veille, le marquis et la marquise de Chateaubriand, d'Epremenil. M"° de Rochechouart-Ponville, la duchesse du Chdtelet, la duchesse de Gramont, M"" de Cboiseul, laprincesee Lubomirska, d'autres encore, douze accusés, an total : le perruquier Ganney, le marchand de sabots Deaboisseaux, l'ancien valet de chambre Brochet, Trincbard qui ne se lassait point, se déclarèrent convaincus que ces nobles gens n'étaient point partisans de la Révolution : tous furent condamnés k mort, on leur adjoignit même un des témoins, venu pour déposer au procès, et dont la déclaration parut suspecte *.

' Gilbert Liendon était SU d'an calUvateur. maire de Créchy (Allier). Comme Fouquier, il avait été clerc de procureur, et homme de loi ; il s'était signalé i. la prise de la Bostillo. commissaire de police de la section Saint-Morry on 1790, juge (le paii, puis juge au 2* arrondissement, il avait été, en soptembra 111)3, nommé substitut an tribunal révolutionnaire. 11 reprit après thermidor ses fone- Uons de juge au 3> arrondissement, puis passa au tribunal de Cliartres. Retraité on 1810, il mourut a Paris le i février 1826, t l'âge de ■(lixante-sept ans.

A. Dou&rcbe, II, 917.

' Wallon a publie la lettre. III î96.

■ Wallon, 111, 303, et Campardon I.SaS.

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204 LE TRIBUNAL RÉYOLOTIONNAIRR

Le surlendemain encore, paraissent au tribunal les trente-cinq habitants de Verdun, coupables d'avoir, deux ans auparavant, offert des dragées au roi de Prusse. Au nombre des prévenus étaient sept femmes et sept jeunes filles: les deux plus jeunes seulement. Barbe Henry et ClaireTabouillot qui avaient dix-sept ans, furent épargnées: Fouqnier obtint la tête des trente-trois autres, parmi lesquelles cinq jeunes filles dont l'aînée n'avait pas vingt-six

Trois jours plus tard, opulente chambrée : encore les plus beaux noms de France : Villeroy, d'Estaing, Lamoignon, Nicolaï, de Sourches, de Bussy, Latour-Dupin, Bethune- Charost ; trenLe-trois accusés, dont six femmes ; trentetrois condamnations à mort. Angran d'AUeray, ex-lieutenant civil au Chdtelet, qui avait protégé les débuts de Fouquier-Tinville, était du nombre : il avait soixantequinze ans.

Puis, car on ne peut tout dire, ce sont treize officiers, sous-offîciers et soldats du bataillon des Fi lies- Saint-Thomas et des Petits-Pères, condamnés pour avoir défendules Tuileries, lors du 10 août ; — ce sont les vingt-huit fermiers généraux et leur trois adjoints : tous sont envoyés h la mort: cejour-l&Coffinbals'immorfâ^isaen répondant nu grand Lavoisier, demandant un sursis pour terminer une expérience : — « La République n'a pas besoin de

' Claire TabouiJlot et Barbe Henry furent condunnéea à bÎx heures d'eiposilion sui- un Ochafnud siluû en face de colni où avaient péri leurs parents. Elles subirent ce supplice le lendemain. L'écriteau placé au-dessus do leurs tôtes annonçait que ces deux fillettes avaient n livré la ville de Verdun à l'ennemi en fournissant é. celui-ci de t'argeul. des vivres et des munitions de guerre u. Une foule énorme vint les voir sur l'échofaud ; mais nul ne les insulta. Beaucoup lisaient l'âcritean et passaient en haussant les âpaules. — Cuvillier- Pleury. PorIraiU potiliquet el révolulioniiairet. En 1SI5. le roi de Pmssc adressa à l'une de ces deux Jeunes ûlles nne bonbonnière garnie do vingt magniliques diamants. — Campardon. I. 311.

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MESSBS ROUGES SOK

gavants, ni de chimistes ; le cours de la justice ne peut être suBpendu » ; — c'est la sœur du roi. Madame Elisabeth, avec vingt-trois autres, des prêtres, des soldats, des domestiques, condamnés après la déposition d'un seul tëmoÎD pour les vingt-quatre. M"" de Sérilly, l'une des victimes, déclara qu'elle était sur le point d'ôtre mëre, obtintun sursis et vit partir son mari pour l'échafaud ; — ce sont des fournées de provinciaux, de religieuses, de paysans, de soldats, de nobles, dos ouviieis, beaucoup de domestiques et de petites gens. Quel qu'en fut le nombre, jamais l'audience n'occupait plus d'uue journée, encore cette audience, fort écoutée, se terminait-elle ordinairemeot vers trois heures, Pouquior soubaitaot que l'exécution eûtiieu, autant que pos!<ible, le Jour même du jugement '.

' C'est Hemnan qui avïit prie l'iattiative de cetCa mesura : quand, on Janvier, arrivèrent & Paris les cent dix bourgeois de Nantes que Carrier adressait à Fouqaier-Tin ville, Hcrman, se préoccupa, avant tout jugomont, de l'cxéculion de ces malheureux qui d'aUleurii, ne furent juges qu'après thermidor etfurent mis en liberté. Voici la lettre qu'il écrivait, à leur sujet :

a Paris le 17 nivôse an S de la R*Spnblique une et indivisible.

« Le président.du tribunal révoluIionnairoanireprâsentoDS du peuple composant le Comltd de Salul public.

a Je viens d'itre instruit que cent dix personnes de Nantes et environs viennent d'arriver au tnbunal révolutionnaire commo prévenus de conspbation.

■ Celte aCaire étant parte nombre et le très grand nombre d'accusés d'une nalure extraordinaire j'ai cru devoir vous en donner connaissance et vous communiquer à cet égard quelques réilexions. Ce n'est pas l'embarras de l'instrnctioa que je redoute le plus ; avec du temps et de la patience elle tlnirait comme une autre, quoique l'on ne puisse se dissimuler que, tant pour le local que pour beaucoup d'autres détails, il se rencontrera un grand nombre d'inconvénient^ mais j'envisage le cas ou ces cent dix personnes ou du moins un grand nombre d'elles seraient condamnées. 11 faudrait ou laisser les condamnas plus de vingt-quatre heures dans les ombres de la mort, ce qui est contre nos principes ou les exécuter le même jour, c'est

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206 LB TniBDNAL RÉVOLUnOHNAIRB

Une question, deux au plus, adressées aux accusa, l'an* dition de rares témoins à charge, les autres ne se hasardaient plus il paraître : uoe courte plaidoirie, tonjour» improvisée, jamais bien courageuse : rien de plus. Les actes d'accusation et les réquisitoires avaient seuls gardé toute leur amplitude. «Il faut, avait dit Rohespierre, que le tribunal soit actif comme le crime, et floisse toat procès en vingt-quatre heures '».

De ces plaidoiries, souvent fort piteuses on n'en connaît guère; l'ordre des avocats était, on le sait, supprimé^: tous les citoyens avaient le droit de plaider en revêtant le titre de défenseur officieux : on rît ainsi, au tribunal criminel, un repris de justice se présenter & la barre pour défendre un de ses complices"; un agent d'affaires traitait h. forfait avec une bande de voleurs pourobtenir une clientèle assurée *.

BOUS ce rapport parement politique qno Daîasent mes doutes que vous apprécli^rei.

D N'aiiraitrOD pua dû livrer ces cent dix personnel A. une comraiis ion établie sur les iieui, surtont lorsqa'alIeG Tiennent d'an paysdepnis longtemps en rebelliou? Est-ce bisD avec tes formes jndi claires ordinaires qa'an aussi ftrand nombre deprévenas doivent être jugés? list-ce bien par E'inBtrument ordinaire da supplice que ces coupables doivent Qnir lenr vie criminelle lors[|u'iis sunt en pireil nombre, en temps de révolution el habitants d'un pays rebelle ou du moins trâa voisin du théAtre principal de la rébellion.

n Jo n'ai pas voulu entamer cette allaii'e sans l'aEsea liment de ceux qui savent si bien ce qui est utile 011 dangereux à la chose publique. ■ liorman, ■

En marge : On a du écrire à Carrier pour cet objet.

Colleclion d'autographes de M. Georges Gain.

'Le barreau pendant la Révolution. Uscours prononce le 16 novembre ]SSS, K l'ouverture de la Conférence des Avocats par t. Delora do Méierac, avocat à la Cour d'appel.

* Décrets des 3 septembre et 15 diîcombre 1790.

* Le tribunal refusa de l'entendre. Le barreau pendant la Sévolu- (ion, p. li.

* Idem. p. 15.

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MESSES noDGES 207

An tribnnal révolutionnaire parurent, cependant, quelques-uns des plus hoDorableBinembresde l'ancien barreau. Leurs noms ont été déjà cités : Chaureau-Lagarde, Troûson-Ducondra;, Vilain, Lavam, Sezille, Grenier, bien d'autres encore. Mais tons n'avaient pas leur courage ni leur bonoéteté : lorsque M"' Vitasse et ses compagnes parurent devant le tribunal, Lalleuterie fut désigné d'of- Dce pour les défendre : il descendit immédiatement à la Conciergerie, exigea deux cents livres payées d'avance et ne reparut plus. Gomme les pauvres femmes étaient sans ressources, des prisonnières cbaritables se cotisèrent pour fournir la somme. Moyennant quoi Lafleoterie se montra à randieuce et prit la parole, attestant comme on l'a vu, « qu'il n'y avait pas de lois assez rigoureuses » pour punir des criminelles aussi coupables que ses clientes. Pnis il adressa aux accusées stupéfaites un sermon républicain.

Ce n'est point là un fait isolé : l'abbé Goutte, évoque constitutionnel deSaône-et-Loire, mal servi par le basard, fut défendu de la sorte par un homme d'affairée inconnu : — « J'ai vn, citoyens jurés, par la manière dont vous et le président avez interrogé l'accusé, que vous êtes plutôt ses défenseareoflicieux que ses juges: je n'ai rien & ajouter aux réflexions et aux observations qui ont été faites. L'abbé Goutte a, d'ailleurs, beaucoup trop de moyens de se défendre lui-même et je oe dirai rien de mon chef pour sa défense'. »

Cela suffisait pour mettre la conscience des magistrats en repos envers la loi qui exigeait encore, h cette époque, que tout accusé fût assisté d'un défenseur. Cela suffisait, surtout, pour être condamné à mort; ce qui arriva, est-il besoin de le dire, à l'abbé Goutte.

' Prceta Fauquier. Bûches et Roui, XXXIV. p. Ha.

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208 LE tribunjll révolutionnaire

Si nombre d'avocats de talent se virent obligés de re- DODcerà leur professiOD, c'est que la Comnaune de Paris interdit l'accès des tribunaux aux défenseurs non munis de cartes de civisme. Elle les faisait comparaître, leur demandait quels gages de dëvouement ils avaient donnés aux idées nouvelles. Ceux qui n'étaient pas jugés dignes d'obtenir le certificat étaient immédiatement classés parmi les suspects et dénoncés au Comité de Sûreté générale. Le Conseil de la Commune considérait également comme suspects les défenseurs qui renonçaient It leur état, espérant ainsi se dérober à sa censure. « Us doutent euxmêmes de leur civisme, alléguait-on ; s'ils ne se présentent pas, c'est qu'ils ODtconcience de leurs crimes'. »

Pour se rendre compte des vicissitndes de ceux qui se résignaient k plaider dans ces conditions, il faut lire le recueil de Souvenirs, que rëdigeaàrépoquejde la Restauration, l'uD des défenseurs of^cieux, H* Lavaux : son récit a paru sous le titre ; Les campagnes d'un avocat ou anecdotes pour servir à l'histoire de la Bévolution^ . Comme il contient nombre de traits utiles à la reconstition de la vie du tribunal et de la physionomie même de Fouquier-Tioville, il n'est pas superflu d'en citer textuellement les principaux passages :

Le tribunal révolutionnaire accordait des défenseurs aux accusés, mais leur miaistère était sans objet réel, lorsque la victime se trouvait désignée par les Comités de la Convention, le Club des jacobins, les sociétés populaires ou les députés en mission. Les

' Consi'il général de la Comniune. Séance du 26 germiDa] an II. Uoniteiir du Î8 germinal, cité par M. J. Delom de Hëzerac, Le barreau de Pari$ pendant la Réool-ution.

' 1815, in-8*, de Sci paget.

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HESSeS ROUGES 200

défenseurs n'en agissaient pas moins de bonne foi; ils n'étaient pas dans le secret des tyrans.

Pour être en règle, ils devaient être munis de certificats de civisme, el une loi célèbre déclarait suspecta tous ceux auxquels de tels certificats seraient refusés.

Au commencement de chaque décade, le tribunal faisait afficher à la porte et dans l'intérieur de l'auditoire et de ses bureaux, un placard, pour interdire l'audience aux défenseurs qui n'avaient pas ce talisman. J'en étais privé, et je n'en plaidais pas moins. Souvent même le tribunal me nommait d'office. Il y avait lieu d'être inquiet ; on l'est quelquefois pour un sujet moins grave.

Voulant en finir, je pris le prétexte d'une de ces nominations pour m'expliquer avec Fouquier-Tinville ; je lui dis, d'un ton dégagé, que je n'avais point de certificat de civisme et que je ne voulais pas en demander ; <( car, ajoutai-je, tu sais que la loi déclare « suspects ceux qui les demandent sans succès, et tu « sais bien aussi ce qu'on fait des suspecta dans ce a tribunal ».

Voici sa réponse : — « Moque-toi de cela (J'adoucis « le premier mot). Va ton train. La loi veut qu'il y « ait des défenseurs; or pour défendre des conspira- « teurs, il faut des aristocrates ; les patriotes ne s'en « chargeraient pas. — Mais ces placards ? — C'est K pour contenter le peuple. »

Tranquille sur la parole de l'accusateur public, autant qu'on pouvait l'être avec de tels hommes, je continuai mon ministère. J'avouerai cependant et l'on

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n'aura pas de peine à croire, que je n'eatrai jamais dans l'auditoire sans éprouver un frisson : que souvent réveillé & cinq heures du matin par le bruit de ma sonnette, j'ai cru voir mon dernier jour. C'était des actes d'accusation qu'un huissier du tribunal m'apportait, sur lesquels, je devais plaider à dix heures sans avoir encore vu l'accusé. Mes appréhensions étaient d'autant mieux fondées que les arrestations se multipliaient autour de mon domicile, et que, dès la pointe du jour, les coups de marteau frappés aux portes des maisons voisines, m'en envoyaient l'avis dans mon lit. Je savais d'ailleurs que des personnes prises chez elles à midi, avaient été traînées à l'échafaud à deux heures.

J'avais un sujet d'inquiétudes plus sérieux encore. Je voyais souvent des accusés, parmi ceux que je défendais, convaincus par des lettres éc^tes au commencement de la Révolution et trouvées sous les scellés des émigrés. Le tribunal réservait toujours ces pièces pour la fin des débats. J'avais moi-même écrit plus de cent lettres pareilles avec beaucoup de véhémence. Qui pouvait m'assurer qu'aucune de mes lettres n'avait été découverte, et que, lorsque j'aurais défendu un accusé, je ne me trouverais pas accusé moi-même et envoyé d'emblée au supplice! Je vis cet instant arrivé, à l'occasion de l'afiFaire de M. Gossin, ex-député à l'Assemblée constituante, à qui j'avais écrit vingt lettres, dont chaque ligne aurait pu motiver un aiTêt de mort.

Retiré k Bar-le-Ouc, sa patrie, il fut forcé d'avoir, en sa qualité de maire de ta ville, des relations avec

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■BSSBS R0D6ES SU

l'arinée prussienne. Cela suffît pour le faire décréter d'accusation par la Convention. Il se retira k Verdun où il resta caché chez un parent pendant une année.

Un député en mission fut cependant chargé de faire une enquête juridique sur sa conduite; elle le justifiait complètement. M"' Gossin vint à Paris pour faire révoquer le décret d'accusation. Les membres des comités, en lui exposant la difficulté d'une telle demande, lui persuadèrent d'engager son mari à subir un jugement, et se rendirent, en quelque sorte, garants du succès. Barère fut seul d'un avis opposé et le soutint fortement. J'employai, de mon cdté, tous mes efforts, tous les moyens de persuasion pour inspirer à M°" Gossin une juste défiance. Je m'appuyai surtout de l'autorité de Barère. Mais, 6 aveuglement, ô fatalité! les conseils de l'expérience, les prières de l'amitié n'ont pas d'accès dans le cœur de cette épouse trop tendre ; elle ne voit dans Tavenir que des images riantes ; un mari dans les bras de sa femme, un père dans ceux de ses enfants.

Elle part et va l'enlever de son impénétrable asile, pour l'amener en poste à Paris. Il se repose un jour dans un hâtel garni ; ce temps est employé & voir les protecteurs; ils le visitent, le rassurent. Le lendemain accompagné de sa femme, il se présente à la Conciergerie ; le geôlier refuse de le recevoir, parce qu'il n'a pas connaissance du décret d'accusation. On sollicite un ordre de l'accusateur public, et le malheureux obtient enfin la faveur d'être écroné. Le procès-verbal de l'enquête qui justifie sa conduite est déposé au greffe. On demande un prompt jugement ;

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m LV. THIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

il est fixé au cinquième jour; c'est une nouvelle faveur qui excite la reconnaissance des deux époux. Le jour, le moment est arrivé ; l'accusé monte au tribunal rempli de confiance ; mais elle l'abandonne quand il se voit associé à vingt autres accusés. Les débats sont courte ; l'innocence de Gossin est prouvée jusqu'à l'évidence parle procès-verbal des députés; mais cette preuve se confond avec les moyens justificatifs des autres accusés, et tous sont condamnés, comme en masse, & perdre la vie'.

Ma situation pendant le débat fut terrible. Le bureau était couvert de papiers, et Gossin n'avait pu me dire ce qu'étaient devenues mes lettres. Je lui avais indiqué un habile avocat, car j'aurais été inconsolable si je l'eusse défendu moi-même.

Sa mort fut précédée d'une circonstance déchirante. Debout dans la cour du palais de Justice, ayant les mains liées, et les charrettes étant remplies, il fut laissé à lui-même, perdu en quelque sorte dans la foule des curieux. 11 se serait retiré librement, paisiblement, si un être sensible eût coupé ses liens ; mais ceux qui étaient à ses cAtés se contentèrent de fixer sur lui des regards stupides. Les charrettes étaient en marche et il les suivit machinalement jusqu'au lieu de l'exécution. Sa malheureuse épouse en perdit la raison et donna la vie à un cinquième enfant.

Fouquier-Tinville était secondé par plusieurs substituts. L...', l'un d'eux, en exposant les faits d'une

du Lniem bourg.

* Lieodoii, su» dont*

QoMin, Miciea conitituant, fat englobé doos one des fournie» Lniembourg. le t thermidor.

D.nt.zedbïGoOglc

HP.BSE8 ROUGES 213

cause dont j'étais chiirgé voulut jjrouver la conspiraration d'un commissionnaire de roulage d'une des villes du nord de la France, âgé de quatre-vingt-deux ans, et complètement sourd. Ce vieillard dont l'établissement était dirigé par sa fîlle, veuve et mère de six jeunes enfants, impliquée dans le procès comme complice, était accusé d'avoir reçu chez lut, une malle remplie d'effets précieux appartenant à un prince du sang et de l'avoir expédiée pour Turin.

J'interrompis L..., en m'écriant que a ni lui, ni le « représentant du peuple qui avait envoyé cette hon- <( nëte famille au tribunal, n'avaient les premières « notions de la géograpiiie, puisqu'ils supposaient « qu'une malle, envoyée du Nord, était destinée pour « le midi; que l'ignorance avait produit beaucoup « d'injustices j mais qu'étant dévoilée dans la cause Il où je voulais bien ne pas voir autre chose, je croyais « pouvoir me reposer sur les lumières du tribunal «.

Ma saillie produisit un mouvement général d'indignation ; les juges allèrent aux opinions pour décider de mon sort; je me crus perdu ; car l'on m'accusait publiquement d'avoir voulu avilir une autorité constituée, lapins respectable de toutes, après la Convention. Ce crime était prévu par les lois révolutionnaires et déclaré digne de mort. J'en fus quitte cependant pour recevoir une mercuriale du président Dumas. Ceux qui ont connu ce tigre, peuvent seuls se faire une idée juste du risque que j'ai couru. Mon client et sa tille furent condamnés. Ce vieillard ne fut point instruit de son sort. II avait passé tout le temps de la séance dans un sommeil profond : sa fille avait

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214 LE TRIBUNAL BÉVOLUTIONNAIRE

répondu poar lui. Reotrés dans la ge6Ie et ayant les mains liées, elle sut lui persuader par des signes de tête et en affectant un air satisfait qu'ils allaient être transférés dans une prison plus commode; hélas! elle ne le trompait pas. Il aurait été désabusé si il avait porté son attention sur les autres condamnés, mais il ne voyait que sa fille. Etant placé sur la charrette fatale, il se rendormit appuyé Sur elle. Au lieu du supplice, elle obtint qu'il fut porté avec précautions à l'échafaud ; et il passa, sans être informé de rien, du sommeil à ta mort.

A quelque temps de là, Fouquïer-T in ville m'étonna par un acte de sensibilité dont je fus l'objet. J'avais à défendre, conjointement avec Julienne, M. Boncerf,' ami de feu M. Turgot, et dont le Parlement de Paris avait fait brûler une brochure révolutionnaire plus de dix ans avant la Révolution.

Il était républicain dans toute la force du terme. Retiré dans un domaine national en Berri, il y fut arrêté comme conspirateur et envoyé à la Conciergerie, oîi il tomba malade. On le transféra à l'Archevêché dont on avait fait une infirmerie.

Ayant besoin de régler sa défense avec lui, j'en demandai la permission h Fouquier-Tin ville. Sur son refus prononcé d'une voix brusque, je crus que j'étais tenu pour suspect; il s'en aperçut et reprît d'un ton plus doux : — « Je te refuse la permission, parce qu'il règne dans l'infirmerie une maladie contagieuse; tu es père de famille, je veux t'en préser-

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HESSeS ROUGES 215

ver. » J'insistai cependant et j'obtins l'ordre ; je vis mon client et je ne gagnai pas la maladie.

L'aventure de M. Boncerfestassez intéressante pour en continuer le récit. Dès les premiers jours de la Révolution, nous nous trouvâmes tellement divisés d'opinions, que nous cessâmes de nous voir, après une amitié de quinze années. Retiré en Berri, il défrichait des terres et desséchait des étangs. Ce dessèchement ordonné par un décret qu'il avait provoqué, lui avait fait autant d'ennemis qu'il existait de propriétaires dans une province où les étangs formaient une grande partie des richesses territoriales; et ce fut la cause unique des dénonciations qui le conduisirent au tribunal révolutionnaire.

Les jurés étaient au nombre de douze. Après un délibéréde deux heures, il y eut partage ; six votèrent pour la mort et six pour la vie. Il fut donc acquitté à. défaut de majorité.

L'exemple était unique dans les fastes de cette boucherie d'hommes.

Pour ne pas le laisser prospérer, la Convention rendit le lendemain un décret portant défense aux jurés de juger à l'avenir en nombre pair. M. Boncerf mourut six semaines après d'une Quxion de poitrine. Puisque j'ai rapporté un trait d'humanité de Pouquier-TinvtUe, je ne dois pas oublier un acte de politesse non moins surprenant de Simon, président du comité révolutionnaire de la section de Marat. Mais je ne puis pas en faire connaître le mérite sans quelques détails préliminaires.

Les jugements du tribunal révolutionnaire étaient

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314 LE TRIBUNAL RËVOLUTIONNAIHK

tous motivés en ces termes : ■ Il a ezialé une conspî- « ration contre le peuple français, tendant & resTcr- (t ser le gouvernement républicain et à rétablir la « royauté. Un tel est convaincu d'être autear ou com- « plice de cette conspiration. »

Au moyen de cette formule simple et meurtrière, il n'y avait pas une action innocente à laquelle on ne pût prêter une intention criminelle.

Une des innombrables preuves de la conspiration était prise dans l'intention ^affamer le peuple français pour le porter à un soulèvement contre la Convention ; et l'on était censé coupable de ce crime, aoit que l'on eût chez soi ou ailleurs, des objets de première nécessité ou d'une consommation habitaelle au delà des besoins du jour ; soit qu'on en eût laissé perdre ou avarier. Ainsi un riche fermier, père de dix enfants, fut condamné à la peine de mort, parce qu'un de ses valets avait répandu devant la porte de sa grange des criblures de seigle, en nettoyant le grain avec un van.

Un ancien ministre d'État, octogénaire*, le fut, sous prétexte que dans un bassin de son jardin, mis à sec, il avait fait pourir une quantité de froment. La supposition était fondée sur des brins de blé en herbe qui végétaient au fond de ce bassin*.

Pareille condamnation fut prononcée contre un habitant de Paris, pour quelques croûtes de pain,

' Laverdj. ancicD contrôleur des finances, membre île l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, condamaë à mort le 23 novembre 17B3.

* Dans le jardin de son château de Gambais, piës de Montrartl'Amanr]'.

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UESSËS R00GR3 ^7

entassées par ea servante au fond d'un buffet, et découverles dans le cours d'une visite domiciliaire.

Ces visites étaient des perquisitions que les comités révolutionnaires et les commissaires aux accaparements faisaient, à volonté, chez les personnes soupçonnées d'tTictuûme sous prétexte d'y chercher des armes cachées, des munitions de guerre, et des provisions de houche excédant les besoins journaliers, et enfin des preuves de la grande conspiration contre le peuple français.

Rarement les perquisiteurs se retiraient les mains vides. Lorsqu'ils ne trouvaient rien à prendre, selon les règles de leur mission, ils prenaient, soit individuellement et en secret, soit collectivement et sans précaution, les bijoux, montres, vaisselle d'or et d'argent, mâme l'or et l'argent monnayés.

Heureux encore les propriétaires, lorsqu'à raison de ces objets de luxe, ils n'étaient pas déclarés suspects et conduits en prison.

Il arrivait aussi que ceux de ces brigands privilégiés qui n'avaient pas été admis au partage du butin dénonçaient leurs confrères. Dana ce cas, le tribunal ne pouvait se dispenser d'en faire justice. Plusieurs commissaires de mon arrondissement ont subi la peine de mort, non comme voleurs, puisque le vol était l'objet spécial des visites domiciliaires, mais pour avoir compromis la dignité de fonctionnaires républicains, par leur maladresse dans la forme de l'exécution. L'un d'eux se nommait Ducroquet.

Informé qu'un de mes voisins, qui possédait deux pains de sucre, venait d'Olre arrôlé et dévalisé par le

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Comité révolutionnaire, je m'avisai comme par inspiration, de me trouver coupable du crime d'accaparement, à raison d'une certaine quantité de tabac en poudre que je tenais en réserve. J'allai sans délai en faire la déclaration au Comité révolutionnaire, en offrant d'abandonner ma provision au peuple français. Voici le dialogue qui eut lieu à ce sujet entre Simon et moi : — « Citoyen, ton tabac est-ii bon? — Tiens, « citoyen président, goûtes-le. — Il est ma foi, u excellent ! Combien en as-tu ? — Environ cent a livres. — Je t'en fais mon compliment, et je te « conseille de le garder pour toi : tu n'en retrouveu rats pas de pareil au maximum.-a

L'amour de la vie, ce premier sentiment de tous les êtres, s'était généralement affaibli sous le régime de la Terreur, L'existence alors était un fardeau ; la preuve en est dans l'indifférence et même dans Tair de satisfaction qui accompagnaient un grand nombre de condamnés, jusqu'au supplice. D'autres, que les tyrans n'auraient peut-ôtre jamais apertjus, provoquaient leur fureur pour obtenir la mort. J'ai vu condamner trois jeunes filles et un dragon, uniquement parce qu'ils voulaient mourir.

La première est M'" Gattey, la soeur du libraire. Elle était dans la foule qui remplissait journellement l'auditoire, quand elle entendit prononcer la sentence de son frère; elle cria : « Vive le Roi! » On voulut lui imposer silence et la sauver, en lui ouvrant un passage pour s'enfuir; elle répéta dix fois son cri d'une voix plus ferme. Elle fut mise en jugement le lendemain, on me nomma d'office pour le simulacre

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HBSSeS ROUGES S19

de la défense. Je n'espérais rien et cependant j'insistai sur cet axiome : Volenli mori non creditur. Je citai l'exemple d'un homme qui, s'accusant lui-même d'un crime capital, pour obtenir la mort, ne porterait pas la conviction dans l'&me de ses juges; il leur faudrait d'autres preuves pour le condamner. Cette doctrine n'était pas à l'usage des révolutionnaires, et H"* Gattey était bien loin de se prêter à mes efforts ; en irritant ses juges par des sarcasmes, elle obtint ce qu'elle désirait.

Les deux autres jeunes filles étaient assises à côté d'elle. On les avait arrêtées rue Saint-Honoré au moment où elles essayaient d'ameuter les passants par le cri de : « Vive !e Roi ! »

Plus loin, sur le même siège était le dragon ; il avait été pris à l'armée, le lendemain d'une action où son régiment s'était distingué. It avait dit, dans un accès de mauvaise humeur a qu'il était las de se battre tt pour des coquins qui désolaient la France et )ais- « saient les dragons sans bottes et sans pain ».

Plusieurs défendeurs se trouvaient présents, et les accusés au nombre de douze ou quinze. Le dragon approuvait ou blflmait comme si il eût été placé là en qualité de censeur public : — « Bon, disait-il, cela est (c juste, mais ça ne prendra pas. — Ceci ne vaut rien, « — A merveille ça ! — Celui-ci parle comme un « jacobin ; je plaiderais mieux, si je m'en mêlais. » Comme accusé rebelle, il avait les mains liées ; mais il fut impossible de lui lier la langue. Son défenseur d'office s'étant levé pour plaider, il lui imposa silence : — « Je ne reconnais, dit-il, de défenseur que

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320 LE TRIBUNAL BEVOLCTIONNAIRB

o le sabre, qu'où oie rende le mien et qu'on en donne « si on veut, à toute cette canaitie de jurés et de << juges ; l'on verra beau jeu. Je consens à laisser « dépendre ma vie de la victoire, n Le président furieux le mit hors de débat ; il fut reconduit en prison et condamné en son absence.

La conduite des deux jeunes filles fut plus mesurée. Une gaieté naturelle animait leurs traits et ne les abandonna pas un instant. Elles raillaient les juges et les jurés avec plus de finesse qu'on n'en trouve dans cette classe du peuple. Elles allèrent du même air, à la mort.

A cette séance étaient encore présens, comme accusés, deux jeunes gens, de dix-neuf à vingt ans défendus par M. Lafleutrie; ils étaient atteins et convaincus d'avoir, un an auparavant, étant ft dtner le jour des Rois, crié : « Le roi boit! » Us durent la vie à leur jeunesse et k l'éloquent plaidoyer de leur avocat. Le public regarda ce jugement comme un acte de clémence.

Cette séance sanglante qui coûta la vie à treize personnes, produisit néanmoins sur les specialeurs, habitués à voir ordonner des meurtres, l'effet d'une scène comique. Elle fit couler aussi quelques larmes de joie; mais l'on n'en donna aucune aux malheureux envoyés à la mort. C'est ainsi que la tyrannie, en donnant le change aux affections du cœur, corrompt les mœurs du ^peuple et dégrade la nature humaine.

M. Duparc ancien concieige du château des Tuileries, eut le bonheur d'échapper au massacre du

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uesBES noui:E

10 août. Neuf mois après, il fut reconnu sur le Pont- Neuf par un agent de la faction qui le conduisit au corps de garde ; de là il passa h la Conciergerie. Il fut accusé d'avoir distribué des cartes d'entrée au château, aux aristocrates qui devaient assassiner le peuple; car dès lors, les jacobins ne permettaient plus de douter que la cour n'ait elle-même provoqué le funeste événement qui avait renversé le trOne. Un ecul témoin fut entendu, c'était le dénonciateur.

Lorsqu'il eut expliqué la distribution des cartes, je le sommai, en qualité de défenseur, d'en indiquer la forme. 11 répondit qu'elles étaient rondes. L'accusé lui donna un démenti formel et soutint que toutes les cartes dont on s'était servi depuis le séjour du roi à Paris, pour entrer au chftteau étaient carrées. Le faux témoin resta confondu ; un murmure d'indignation se fît entendre dans l'auditoire, mais mon client n'en périt pas moins comme fidèle serviteur du Roi...

... Des accusés mis en jugement au tribunal révolutionnaire ne pouvaient être sauvés, parce qu'ils étaient désignés pour la mort. Que pouvaient eu effet, la puissance de la parole et les preuves de l'innocence contre une proscription? M. Boncerf forme exception à la règle ; et te décret rendu le lendemain de son jugement, prouve qu'il ne devait pas être excepté. Si quelques autres furent acquittés, c'est parce qu'ils avaient été accusés pour en imposer au peuple par de faux exemples de justice. Il fallait donc circonvenir par des protecteurs pris dans la faction même, tantôt le Comité de salut public, tantôt celui de sûreté générale, tantôt Fouquier-Tin ville.

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228 LG TMBDIfAL RÊVOLtmONIfAIBE

J'usais avec toute la circonspection possible de l'une et l'autre voie. Je vais en rapporter encore quelques exemples. Santhonax, commissaire de la Convention au Cap-Français, lit embarquer le comted'Esparbès, gouverneur, et les officiers composant l'état major du régiment du Cap, en leur disant : a Je vous « envoie en France poury être jugés, parce que toute « la colonie vous accuse (il ne voyait la colonie que « dans les nègres révoltés) ; mais je ne veux pas la « mort du pécheur. Dès que vous serez à Paris, K adressez-vous à l'avocat L... ; il est plus aristocrate « qu'aucun de vous ; et s'il existe un moyen de vous o tirer d'affaire, il le trouvera, n'en doutez pas. »

Etrange conQance ! Les officiers de l'état-major suivirent le conseil de leur ennemi. M. d'Esparbès, octogénaire et plus circonspect, prit un défenseur de la main d'un ami.

Je passai trois jours et trois nuits dans la prison de l'Abbaye pour rédigerla justification de mes clients. Ils furent mis en liberté après six semaines de détention et sans jugement, avec défense de reparaître dans la colonie. La peine leur parut d'autant plus douce, qu'ils auraient acheté la permission de ne pas retourner à leur poste.

Le comte d'Esparbès fut retenu pendant neuf à dix mois tant à l'Abbaye qu'à la Conciergerie. Heureusement, il ne fut traduit au tribunal révolutionnaire qu'après le 9 thermidor.

Alors, il n'y avait plus de risque à courir; il fut acquitté. Dégagé de ses fers, il prit la poste et se rendit dans un de ses domaines en Languedoc. Le jour

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de son arrivée, il fît le vœu de oe plus voir un républicain en face, et, de peur des rencontres imprévues, il se mit au lit pour n'en plus sortir. li y passa douze ans sans infirmités, sans maladie, sans incommodité quelconque, et s'éteignit, âgé de quatre-vingt-treize ans, comme un flambeau dont la substance est épuisée.

J'avais toujours & rassurer, à consoler plusieurs prisonniers ; je passais ma vie dans la Conciergerie ; j'y voyais d'un cdté les condamnés faisant de tristes adieux à leurs femmes, leurs enfaus, leurs parents, leurs amis au désespoir; de l'autre, les tendres affections s'épanchaient autour des détenus à qui il restait encore de l'espérance. Ici on se faisait de plus douces caresses et l'on se quittait pour invoquer le secours du ciel, ou pour cacher des larmes qui auraient augmenté l'affliction réciproque.

Si j'ai quelquefois réussi à faire déclarer par la Chambre du Conseil qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre, j'ai obtenu plus de succès par un autre expédient. J'engageais, je forçais Fouquier- Tin ville à m'accorder des remises de cause, sous prétexte que j'attendais des pièces justificatives, des certificats d'autorités constituées, de comités révolutionnaires ou de sociétés populaires.

J'espérais toujours que ce régime atroce s'userait par ses propres fureurs ou qu'une révolution le renverserait. Mon système, ou plutôt ma marche, déplaisait à la plupart de mes clients. Ils écrivaient à l'accusateur public, m'accusaient de négligence, sollicitaient une prompte décision. Tout cola se

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224 L?. TRIBUNAL nÉVOLUTIONNAIRIi

conçoit. Les prisonniers, jusqu'au dernier moment, croyaient b I» justice, se reposaient sur leur innocence, se persuadaient que ceux qu'ils voyaient disparaître journellement étaient convaincus d'avoir trempé dans une conspiration. Quelques-uns préféraient la mort à une plus longue captivité. Fouquier- Tinville, en m'opposant ces lettres, disait naïvement . — « Tiens, lis ; pourquoi t'obstincr à vouloir paralyser le tribunal révolutionnaire, lorsque tes clients sont pressés de se faire guillotiner? » Je répondais qu'ils avaient perdu la raison et ne pouvaient apprécier l'importance des preuves que j'attendais, que presser leur jugement sans ces preuves, c'était en effet vouloir être condamné et, ajontais-je : Volenti mon non credittir? Fouquier aimait les citations latines ; il se rendait à la mienne et mettait tes dossiers h part. Dès lors, ils étaient oubliés, car ractton meurtrière du tribunal était telle, qu'il suffisait à peine aux nouveaux objets qui se présentaient à chaque instant du jour.

Les accusés arrivaient en foule de tous les départements par ordre des députés en mission. De sou c^té, te Comité de Salut public envoyait ses listes avec une extrême régularité.

Le 9 thermidor fit remettre en liberté ceux de mes clients que j'avais fait placer dans ta réserve. Doux souvenir t Mes cheveux ont blanchi depuis, et il fait encore palpiter mon cœur.

L'un d'eux était Ledru, surnommé Cornus, physicien escamoteur célèbre sur le boulevard du Temple. Son arrestalion avait eu pour cause une somme de

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UBSSBS ROUGES 225

quatre-vingt mille francs trouvée chez lui, dans un colTre-fort où elle était ensevelie depuis ta Régence. II la tenait de sa mère qui l'avait héritée de son aïeul. Comus la destinait à former la dot de sa fiile unique. Plein du bonheur de se voir libre, il eut encore, en rentrant dans sa maison, celui d'y retrouver son trésor.

J'ai souvent entendu dire qu'avec de l'argent, on pouvait s'affranchir de la proscription. 11 y aurait donc eu peu de victimes ; on n'économise point quand il y va de la vie.

MM. Gigot, d'Espagnac et D... furent accusés par un décret de la Convention, d'avoir fait manquer les subsistances aux armées. Le premier me chargea de sa défense. Tous trois réunirent leurs moyens pour faire une somme de trois cent mille francs, destinée à acheter leur liberté. On mit le tiers de la somme à ma disposition pour Gigot, mais je refusai d'entamer la négociation.

D'Espagnac et D... qui avaient offert et peut-être fait accepter deux cent mille francs, furent séparés de leur camarade et condamnés. Gigot redevint libre après six mois de prison. Pour être témoin de sa délivrance, j'allai au Palais : il sortait à l'instant même de la Conciergerie ; m'ayant aperçu il fit éclater sa joie par des transports si vifs, que nous fîmes spectacle : — « Voilà mon sauveur'! » s'écriait-il.

Les curieux accourent de tous cAlés, et il leur raconte son histoire en me tenant par la main pour m'empëcherde m'échapper. 11 mourut dans l'année.

Mon récit ne renfermant que des faits isolés, je ne

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puis m'attacher à l'ordre obronologique, je les écris de mémoire, et je les enchatne le mieux que je puis, pour en rendre la lecture supportable. M, de la Michodiëre, ancien prévôt des marchands et M. Tiroux, de Crosue, son gendre, ancien lieutenant de police, furent enfermés aux Madelonnettes. Beaucoup d'ouvriers y travaillaient pour disposer la maison à recevoir d'autres prisonniers. M'élant présenté pour les voir, Devaubertrandi concierge, me priade les attendre dans sou appartement. 11 les amena et s'éloigna saas prendre aucune précaution pour s'assurer d'eux. Ma première pensée 8e porta sur la position où je les voyais : — « Vous êtes libres si vous voulez, leur dis- « je ; il y a un étage à descendre, et toutes les portes o sont ouvertes, d Us déclarèrent sans hésiter qu'ils n'en voulaient pas profiter, pour ne point compromettre l'estimable Devaubertrand. Je m'y attendais. La question seraitde savoir si j'ai blessé la délicatesse de ma profession en laissant échapper cette pensée ? Je réponds que je ne pris pas alors le temps de la réilexion, et qu'aujourd'hui, la solution n'aurait plus d'objet. La noble résolution de mes clients profita à M. de la Michodière qui fut remis en liberté ; mais elle conduisit son gendre à l'écbafaud. Depuis plus de vingt siècles l'univers admire dans Socrate un refus semblable et qui n'est pas sorti d'une source plus pure.

Quelques sommaireii et éoourtëee que fussent les plai> doiries, certains les estimaient trop longues encore : )e

tlESSES ROUGES -iH

cafetier Chrétien n'appréciait pas ces sermons a que les accusés patent de leur or et le tribunal par sa patience' ». Fouquier-Tinville, pour sa part, avait une autre idée : quelqu'un le vit un jour « fort en colère u, morigénant un de ses employés en ces termes : ce Vous ne savez pas ce que vous faites ! Vous ne voyez donc pas oii j'en veux venir... je veux qu'on te passe de lémoins^t » C'était avant la loi du 23 prairial; quand elle fut promulgée elle modifla bien peu la façon d'agir du tribunal et ne Ût, en réalité, que sanctionner — et légaliser un état de choses déjà existant.

Cependant, elle datera, dans l'histoire du monde, comme une monstruosité : peut-on croire qu'une assemblée de sept cent cinquante législateurs, dont l'immense majorité se composait d'honnâtes gens et d'ardents patriotes, fût terrorisée au point de voter, en feignant l'enthousiasme, que « tout citoyen a le droit de saisir et de conduire devant les magistrats, les conspirateurs et les contre-révolutionnaires : il est tenu de les dénoncer dès qu'il les connaît^ » ; — que « la formalité de l'interrogatoire préa-

' Archives nationales, V. lOSl.

• Procès Fouquivr. Buchaï et Boui, XXXV, 98. Déposition de L«plftca, iecrâUlr? au pirquet da triboniJ criminel du départe- Dieat. ^- Fouquier répliqua à cette dêpositioD : a C'est en sy&copant une phrase qu'on envenime tout. Je nie le propos, d

Dans Isi paiera saisis chez Robespitrra, on ddcoariit uqb lettre d'Uerman il Robeapierre qui stmble établir que la nouvelle loi était depuis tongl«mps à l'étude, — la lettre est datée dulS brumaire an |[ — et que Dumas n'y était pas étranger : n Autre chose, Dumas m'a dit vous avoir présenté un projet d'organisation pour ce tribunal ; jel'iilu en entier, il m'a paru bon en général. J'ai eu uteomoint quelques observations à faire ; je les ai mises en marge de la miaula qu'il m'a communiquée. Lorsque vous serez dans te cas de vous occuper de ce projet, je vous prie de jeter les yeux sur ces mtmes obserratioas pour les apprécier. >

' Article^IX.

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Sâe LE TRIBUNAL RËVOLUTIONKAIBE

lable est supprimée comme superflue' »; — que «s'il existe des preaves, soit matérielles, soit morales..., il ne sera point entendu de témoins, h. moins que cette formalité ne paraisse nécessaire pour découvrir des complices*»; — peut-on croire que la lecture, faite parCouthon, de chacun de ces articles fut saluée des applaudissements de ceux-là môme qui, consternés et le cœur déchiré. Bayaient bien qu'une telleloi était une souillure à l'honneur de la Convention et un coup mortel porté à la République ? Hais ils étaient k bout de résistance et s'abandonnaient; ils ne croyaient plus au lendemain : « Je parlais dans ce temps, écrit Baudot, à quelques conventionnels de mes amis d'un calcul personnel qui embrassait l'avenir d'un mois. Ils se moquèrent beaucoup de ma présomption de compter sur un mois de vie dans ces temps orageux' ».

La loi passa donc tout entière, établissant pour unique règle des jugements la conscience des Jurés éclairés par l'amour de la 'pairie^, supprimant la défense* et n'admettant qu'une seule peine : la mort'.

A la lecture du projet, il y eut bien, dans l'Assemblée, quelques hésitations : Ruamps s'écria : — « S'il est adopté, je me brûle la cervelle ! « Bourdon de l'Oise demanda l'ajournement ; mais Robespierre étant descendu de son siège de président pour déclarer que la loi était parfaite et que tous ses articles étaient fondés sur la justice et la raison, les Conventionnels se turent ; Bourdon présenta

' Arlicle XII,

' Article XIU.

' Nolt* binloriqutt de Baudot, ei-membre de la ConventioD aalion&le.

■Article VIll.

■ Arlicle XVI : La loi ilonne pour défenseurs aui pntriotes cftlomoiéa d«B jurés patriotes : elle n'eu accorde point aux coDsplralâura.

• Article VU.

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des excuses et l'inique décret fut voté au bruit des applaudissements.

Il indiquait la nouvelle composition du tribunal ; sauf que le juge Naulin était promu, comme Scellieret Cofflnlial, vice-président', le personnel de magistrats se trouvait peu modifié : cependant l'épicier Lohier, de juré, devient inge ; Hasson et Dobsen, sont renvoyés : on les remplace par un ancien avocat, Garnier-Launay, par Julien Paillet, professeur de rhétorique û Châlons-; auxquels on adjoint L>aporte et Félix, membres de la commission militaire de Tours.

Des jurés, tous les /iïiéiies sont exclus ' : l'expérience

' La loi du 2B prairial nommait un quatrième vice-président, GIvois, a^ent national du district de Cnssct; mais il ne semble pas qa'il siége&t.

' Le toxt« de la loi l'iâdiqDe ainsi. H. Campardon, I. 343, dit : n professeur de rhétorique à Touri o.

' Aux Ardiiuei nationales (U 10Î1) se trouve cette note de la main de Fonqaier :

n Liste (la jurét {et des juges] qui ont été rejettes par Robespierre à l'époque du renouveltemenl du Tribunal révolutionnaire, décrété le iS prairial, an S*.

Thoumin. — On prétend que ce citoyen a été dénoncé an Comité de Sûreté générale, vers ta fin do prairial.

CtiTétien.

Baron. — Est iadiciué comme ayant reçu, à l'époque où les droits do l'hommo ont été voilés, aux Cordelière, les abonnements pour le journal inUtulé ; Continuation du jountal de Marut, ensemble les notes et renseignements.

Klispi».

Auvrest.

G amie r.

Campagne. — A été nommé à une place de directeur dans les

armées .

Mercier. — Etait regardé comme un CODDQ pour un eicellcnt patriote et d'n Martin.

Servlêre.

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avait Tait connaître que, des soixante nommés en septembre, la moitié seulement présentait ce caractère de solidité que recherchait Fouquier-TinTille. Cette fois le Comité n'en désigna que cinquante, mais de choix : vingt-neuf sontconservés : Lumière, Chitelet, Prieur, Didier, Leroy- Dii-Août, Ganney, Desboiaseaui, Uuplay, Brochet, Trinchard, tous ceux qui ont fait leurs preuves. Comme la la loi exige « des esprits justes et raisonnables », des hommes » éclairés'»,^ ceux-lh Robespierre ajoute Pigeot, son coiffeur, le dénonciateur éméritc de la section Mgrat' ;

Aotonelle.

Soubcrbielle a été nommé depuis ofllciiir de santé au camp de l'Ecole de Mars.

liaiubat.

Dateur > l'observaljon faitu plus haot rslalivement aa clloyen

MaupiD ] Mercier est commune à ces deux citoyens.

Le ciloycD Fiefve et anlres sont morU.

Dobseo.

Denizot.

Masaon .

Ardonin, oo citoyen a été maire de Parthonay; 11 y était aolaire. 11 a été dépouillé d'une partie de ses effets pour les brigands.

n J'atteste que j'ai lait ce relevé le li tliermidor d'après ta demande du Comité de Salut public, et j'en ai fourni, le mSme jour, le double au citoyen Thuriot. et le motif de ce relevé était pour coun^lre ceni des juges et jnrét qui avaient été rejettes le 2i prairial, par le décrut du mi''nin jour, pour qu'il fût procédé à la nomination daucnn d'euï.

A.-Q. PooguiEB. ■

' Article VIII : la preuve nécessaire pour condamner Iw eoneinia du peuple est toute cspùce de documents, soit matérielle, loit itiorate. soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obleoir l'assentiment de tout esprit justa et raisonnable : la règle de» jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie : leur but. le triomphe de la Hépublique et la ruino de sei annemis ; la procédure, les moyens simples que le bons sens indique pour )>arTenLr à la coonaitsauce de la véi'ilû doua les formes que la loi détermine.

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MESSES nOUGBS 231

M&sson, un cordonnier lyonnais qui s'est distingué lors du siège de la ville ; Emery, an chapelier, lyonnais lui aussi, dont les titres sont les mêmes; Fillon, un lyonnais encore, qui s'offrit à Ghalier comme bourreau', lors des grandes fournées de Commune affranchie ; Jean Moulin, un perruquier du faubourg Honoré, dont la Révolution a dispersé les pratiques et qui, depuis huit mois, est l'espion de sa section '; grand « poseur de scellés n sur les appartements d'aristocrates condamnés, prévenu « de Eoùslraction et de dilapidation d'effets saisis par la loi* ».

Duplay, Pigeot, Masson, Nicolas, Emery, Fillon, Fauvety*. Desboisseaux sont des créatures, des amis du moins, et, pour la plupart, des intimes même de Robespierre ;

' Campardon, I, 343.

' La lettre suivaDtc, écrite par Moulin après lo S thermidor, alors qu'il était en prisan comme Robespiorrisle, fera jnger de son degnS d'ioatmction :

n De la maison de force ca jourd'hni Si uivose Isa 3... ayans pardue iDOii Etat de peniquier je suis âtée forcée dantrée au comité de surveillance de ma section pour pouvoir supalster jai ^erée lespasso de haitl« raola et je me (nia condny comme un Calan honima... par le docret du a préréallo je suis été nommée jurde do tribuuolla rdvolutionaire jai gcré ce trop lontan jusquaui oeul thermidor et je ne ania jamais sortie dn tribunal qu'a vec lea larme an yeux je n ais jamais en aacane relaetion avec robespieire ni avec pereonne jti parlée trois ou quatre fuis au represaiitau le Baa a la «ortie dea jacobin et jo lui al rcmle i|ueilque déclaration pour les remetre au Comitd da Surette generalte illevrais je lo crolyct les amies de la liberlée et les celerat noua prep&ret des ter. Voilà bientût «iz mojt que }e languis dans un malheureux cachot... vous aitte Juste cîloyen représantan aulée moi de ce inaudy cachot vous sauveréa la vie a un malhereDi qu'il n'a jamais en de msavaise inlaution si J'ai comie quellqne légère fauta il sod involontaire.

a Moulin, demeure rue faubourg Honorée m 7Î section de la république détenue an la maison de force au secret, o Archiott nationale», F'VTJi."

' Archives nalionaCei, F'47t'*.

* ■ Pauvety me charge de to faire ses amilés... » lettre de Perney, juge de la commlasion d'Orange, à Robespierre l'alniS. Papiers inédits trouvéx chez Kobe^pierre, 1, 191.

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232 LE TRIBUNAL HÉVOLimONlIAliie

Villers.uD des nouveaux jurés, est secrétaire de SaiDt-Ja&t= Didier, autre juré, a été celui de V Incorruptible*. Celni-c tient encore le tribunal par Coflinhal, par Dumas, pu le juge Garni er-Launay, un avocat, pur sans-culotte, qni lui écrit : « Je t'embrasse comme je t'aime, cher frère républicain, de tout mon cœur. » tl le tient eocore par Gravier qui lui a servi d'espion, dont la singulière phjsioDomie se reflète dans une correspondance dont il faut citer quelques extraits.

Juré depuis huit mois déjà, le vinaigrier Gravier a vi arriver avec grand plaisir ses amis Filton, Emerj et Masson, avec lesquels il a lutté à Lyon pour le triomphe df la cause révolutionnaire : mais ils ont laissé, là-bas, de boas camarades qui leur envoient des nouvelles du pays. Parmi eux, est Pitot, le directeur des postes à Lyon, «cette infime ville, écrit-il, dont on ne peut répéter le nom sans Être armédu poignard de la vengeance », 11 donne, à son ami, le tribunal lyonnais comme modèle : « Qu'il est grand ! Qu'il est sublime ! Tu serais émerveillé de lui voir déployer le caractère républicain ; qu'il condamne on qu'il innocente, tous ses jugements sont rendus à la face dn peuple. Point d'intermédiaire entie lui que le peuple et le ciel... » Passant du lyrisme au pratique, Pilot ajoute en post-scriptum : « Je me ferai un plaisir de te faire passer, comme tu le dis bien, des débris du compagnon de saint Antoine; mais un peu de patience, il n'est pas encore assez salé. Je t'enverrai un gros jambon, un gros, gras saucisson et tout ce que tu voudras. Embrasse bien

' n Manbeuge, 1* messidor, an II. Villers me charge dete dirttpif les représentants du peuple... Saint-Just, désirenl le coDserrer quelque temps auprès d'eux, u Arohiven nationales BB"*58.

* interrogaloire de CliarloLte Robespierre. ~ n D'après cela il fol nommé Juré an tribonal rérolutLoanaïre de Paris, u Archivât nalionaîet, Fi*. OosEier Charlotte Rabopîerre,

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HBSSES ROUGES 333

ta femme etla mienne etdis-lui qu'il D'y a rien de nouveau pour son oncle, sauf qu'il est transféré de Saint-Joaeph à la Gare' : cela sent mauvais. Je m'occupe de sa commission de mouchoirs ainsi qoe des bas. » Ut il signe : a Ton ami sans-calotte, G. Pilot. n

Poat-scriptnm d'une autre lettre : — « Tu diras à ma femme que le citoyen Pelou de la rue Buisson a été guillotiné hier, et je crois que son vieux aristocrate d'oncle ne tardera pas... Enfin, tous les jours il en passe, tant fusillés que guillotinés, au moins une cinquantaine. »

Pilot vient d'être malade; mais il va mieux : — « Ma santé se rétablit chaque jour par l'effet de la destruction des ennemis de notre commune patrie. Mon ami je t'assure que cela va on no peutmieux; tous les jours il s'en expédie une douzaine; l'on vient même de trouver cet expédient trop long. Tu apprendras, sous peu de jours, des expéditions de deux ou trois cents à la fois : les maisons se démolissent ii force. »

On a compris que la femme de Pilot est à Paris, chez l'ami Gravier : elle y est arrivée chargée « d'objets de commission pour le citoyen Duplay »; car cet aimable monde fraternise « Embrasse bien ma femme pour moi et pour toi, si tu veux... La guillotine, la fusillade ne va pas mal ; soixante, quatre-vingts, deux cents à la fois fusillés ; et tous les jours on a le plus grand soin d'en mettre de suite en état d'arrestation, pour ne pas laisser de vide aux prisons. » — u Du moment où j'aurai pu me procurer les bas pour Robespierre, je les ferai passer. » — « Je t'ai fait passer un jambon, je souhaite que tu le manges en bonne santé. Tu diras & ma citoyenne que je me dispose à la faire revenir ; j'ai chargé Saulnier de la conduire à la Convention nationale, pour qu'elle soit témoin des grands

< Prison de Lyoa,

D.nt.zedbïGoOglc

234 LE TniBDNAL RÉVOLUTIONNAIRE

principes de notre Révolution. T&che qu'aile voie lesjacobifu le plus souvent qu'elle pourra avant que da partir. C'est Burtonl dans ce lieu où une mère peut sa procurer les grandes dispositions qui doivent servir de base à l'éducation de ses enfants. Mon ami, je sais bien que les occupations importantes dont tu es cbargé, ont prive ma femme de beaucoup de choses intéressantes que tu te serais empressé de lui Taire connaître ; le salut de la patrie passe avant tout... Bien mes civilités h Ilenaudin. »

On serait tent^ de croire aune myetiflcalion : mais non; c'est ainsi qu'ils étaient, & Lyon, en l'an II. Un autre, te •ans-culotte Achard, écrit aux deux jurés Emery et Fi lion : «Amis, patriotes, continuez l'honorable carrière oh vos sentiments républicains vous ont conduits ; vous n'aurei l'ieo laissé k faire h ceux qui vous succéderont. Votre absence ne fait qu'accroître notre zèle; nous nous préparons k vous tailler de la besogne : il faut espérer que sous peu vous recevrez le complément de ce que votre cœur désire. Je travaille & ramasser toutes tes preuves, et il ne tiendra pas à moi que vous n'ayez la douce satisfaction de prononcer sur des individus qui n'ont eu de patriotisme que le masque, n

Le chapelier Ëmeryn'est sans doute pasun mari modèle, car Achard le sermonne, n Emery, ta femme mérite quelques égards : il vient un temps où l'âme juste, reprenant son équilibre, se sent déchirée de remords. Crains ce moment, il sera terrible : le mat que l'on a fait ne vaut pas le bien que l'on aurait dû faire et l'on est souvent coupable pour avoir été injuste, même envere soi-même. Un bon citoyen réunit toutes les qualités morales et physiques; l'amitié en est une, elle est une dette bien chfere à acquitter envers un second soi-même. Souviens-toi de ce que ta répondis lorsque notre président te demanda si tu étais bon père, bon mari ? Le patriote a toujours la vérité dans te

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uesses rouges 336

cœur, sa bouche ne peut mentir. » « Le bonjour à Gravier, à la famille Duplay, à Robespierre, Couthon, Itenaudin, à tous les amis de la République, u Un autre conseil, en passant : « point de pitié, du lang, du sang ».

Achard redoute, ceci parait évident, la comparaison entre les opérations du tribunal de Lyon et celles du ttibunal de Paria : il est âer pour sa province, quand il peut annoncer de beaux chiffres ; malgré cela, si loin de la capitale, on travaille mollement. « Le tribunal... aurait certainement besoin de boue renseignements, mais il ne se donne pas la peine de les rechercher ou demander à ceux en qu'il peut se confier : néanmoins, hier, dix-sept ont mis la tête k la chatière et aujourd'hui huit y passent et vingt-cinq reçoivent le feu de la foudre. » On sait que la Convention avait décrété qoe Lyon serait détruit, en punition do sa rébellion : on y travaille ; mais Achard n'est pas satisfait: ceLyonnais estime que la suppression de sa ville tarde beaucoup: n Quatre cent mille livres se dépensent par décade pour démolitions e( quelques autres objets... Encore si l'ouvrage paraissait ! Mais l'indolence des démolisseurs démontre clairement que leurs bras ne sont pas propres à bâtir une République... Le bonjour ainsi qu'à Robespierre, Gollot, Duplay, Reuaudin, Nicolas, t« femme et tous les amis. »

Pourtant le 17 frimaire, Achard est content: « Frère et ami, encore des têtes, et chaque jour des têtes tombent I Quelles délices tu aurais goûtées si tu eusses vu, avant* hier, cette justice nationale de deux cent nenf scélérats 1 Quelle majesté I quel ton imposant! Tout édifiait. Combien de grands coquins ont, ce jour-lii, mordu la poussière dans l'arÈne des Broleaux ! Quel ciment pour la République I... Billemaz a payé le tribut; une infinité d'autres que tu connais... en ont fait tout autant... quel spectacle

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S36 LB TRIBDN&L RÉVOLUTIONNAIRE

digne de la liberté I Kn Toilà cependant déjà plus de cinq cents ; encore deux fois autant y passeront, sans doute, et puis, ç& ira... Bonjour à Robespierre, Dupla; et Nicolas. »

Cet Achard qui burine des phrases telles que celle-ci, à l'adresse des bourreaux de la vérité : » de votre &-ont ignominieux va couler cette sueur froide qui naît de la bonté et du remords, avec laquelle l'éponge du républicanisme lavera votre visage encroûté de la crasse de l'hypocrisie, de la perûdie et de la trahison... », cet Achard ne manque jamais de terminer ses lettres à Gravier par nne mention amicale pour Robespierre, la maison Duplay, Renaudin, Nicolas... etc'.

Comment était née cette camaraderie entre des hommes si distants par l'éducation, sortis des points les plus éloignés de la France et qui formaient, c'est manifeste, une sorte de coterie dont Robespierre était le pontife ! On ne le sait pas; ce qu'il importe d'établir, c'est qu'ils se connaissaient, se tenaient, échangeaient des idées et des mots d'ordre. Un autre intérêt de ces lettres c'est qu'elles nous révèlent le phénoménal état d'esprit deceBénergumènes : nous ne connaissons pas les réponses que Gravier, Emery et Fillon adressaient à leurs compatriotes ; mais il n'estpas téméraire de les imaginer montées au diapason des billets qu'on vient de lire. L'on juge de ce que peuvent être les dispositions de ces gens, prenant place au banc des jurés, et dont les pensées ne roulent que mort, sang, tueries, guillotine et fusillades; ils en sont arrivés à considérer leur épouvantable métier comme le plus noble des apostolats ; ils s'en gloriflent avec «ne ferveur d'artistes et une dévotion d'amoureux: ils vivent à l'aise dans cette

!. Paris, BandODin, 18^8,

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atmosphère d'horreur, comme un poète vit dans son rêve : ils y sont accoutumés, ils s'y plaisent ; leur excuse, — si c'en est une, — c'est qu'ils nu sont plus hommes, ils sont monstres, et le grand sculpteur David d'Angers s'illusionnait lorsqu'il écrivait dans VAlmanacfi du peuple : a Le tribunal révolutionnaire de Paris eut pour jurés les citoyens les plus purs, les plus justes, les plus ardents amis de l'humanité. J'en ai connu plusieurs : rien n'égalait )a candeur de leur Ame, la stoîque vertu de ces excellents vieillards'. »

Tous, il est vrai, ne réussirent pas k se déskamaniser : Dnpiay, Naulin, Harny, Prieur auraient désiré se retirer quand futpromulgée la loi du SS prairial ; mais il leur eût fallu, pour oser le faire, Ctro des héros, car ils n'avaientle choix, on l'a dit, qu'entre leurs fonctions ou la mort'. Scellier, qui pourtant avait rempli sa tdche, essaya timidement, lui aussi, de critiquer la loi -. Dumas le menaça de la guillotine' ; pourtant, un jour qu'il fl&nait avec Saint-Just au jardin des Tuileries, Scellier eut le courage de réitérer ses doléances : mais Saint-Just o du ton le plus dur, loi répliqua « qu'il n'y avait qu'un lâche pour abandonner un poste où it avait été appelé par la Convention et que, s'il faisait part au Comité de l'intention de démissionner, il serait arrêté sur-le-champ*. »

Ils restaient, prêts à tout, pour tâcher de vivre. Ce qu'ils

' Campardou, 11, 195, note.

* Je déclare que le citoyen Htimy a manifesté en plusieurs circonst&nces le désir qu'il avait de donner eft démisEion, s'il était possible de la faire accepter, a Priicés Fauquier. Déposition de Joseph Noirot. Bûches et Roui, XXXV, p. 8.

* Procès Fouquier. Buchen at Honi, XXXV, p, 301,

' Idem. XXXV p. 411. Le convenUonnel B&udot s écrit : ■ Je no serais pas étonud qu'à l'aide de beaucoup de sophismes la mémoire de Robespierre ne fût un jour réhabilitée ; quant à. celle de Ssint- Jast. elle ne saurait se l'élever, il subira le surnom d'Eiterminateur. B Notei hittoHque», p. 113.

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iSS LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

durent éprouver, ce qu'ils virent, ne pourra jamais être racoDU : eux seuls auraient pu le dire eluul n'eu a eu L'audace rétrospective. D'ailleurs ils alTectaient l'impassibilité, la sëréoité même ; « il fallait, a écrit ud régicide *, montrer une espèce de joie, si l'on ne voulait s'exposer h périr soi-même ; il fallait du moins avoir un air de cootentement, un air ouvert et calme... u C'est ainsi que quand le juge Laporte' vint prendre séance au tribunal, et entra pour la première fois dans la Grand'Cbambre pour j prêter le serment, il put apercevoir sur les gradins, soo frèrCj qui, ce même jour, était condamné à mort^ Laporte jura, se retira sans mot dire, et le lendemain il entrait en fonctions.

Depuis un mois, déjà, Fouquier-Tinville a quitté son logement de la place Dauphine et occupe avec sa femme, et ses deux jumeaux, un appartement au Palais même, dans la Tournelle* : on y monte par l'escalier de la tour

' Le mem« B&odot.

■ Ou Delaporte.

' < Buivant procÉE-verbal d'audience du il meuldor an II, n* 94S, F.-C.-U. LaportQ prête auraient et est reçu comme Jngt as tribunal. » Archives nalionaUi (I. 10'21. Laporlo ELvait recneilii dans son appartement de la me de la Hénnton, le, sœur d«s deni Robespierre, qui ne se croyait plus en sécurité dans la maison Duplay. Peulr&tra était-il chargé par eui de la surveiller etde parer h tonte esclandre. Archiim nalionaU», P7. Dossier Charlotte Robespierre, s Paris, !5 lloré&l an II.

n Le Comité de Salul public,

s Arrêta que l'accusateur public du Iribunol révolutionnaire auia son logement à la maison de justice ci-devant le palais.

■ La Commission des admintslrations ciriles police et tribunaui est chargée de l'etéculion du présent arrêt.

I BiaiRE. RoBESriERRB. Bll.LADU-VARIN.fE. *

Archives nationales, AFll"t71, p. 3i.

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