‹ Le Tribunal révolutionnaire (1793-1795):Chapitre 13 sur 14 · PLAN IV · texte numérisé non relu

PLAN IV

APPAaTBilBHT DB FOUQUIBR-TINVILLE (ARCHIVES NATIONALB H744-i5)

240 LE TRIBUNAL BÉVOLUTIONNAIBE

Bonbec*; quand on est parvenu au eecond étage, on se trouve dans un corridor prenant jour par deux feoêtres sur les toits des bâtiments qui enserrent la cour de Lamoignon. Au fond de ce corridor est une porte scellée, au-dessus de laquelle sont écrits ces mots : Grand Criminel. Derrière cette porte, ainsi qu'à l'étage supérieur, sont conservées les minutes et registres criminels depuis 1312'. L'appartement concédé à Fouquier ' ouvre sur le corridor : il comprend une antichambre, éclairée seulement par le couloir au moyen d'une cloison vitrée garnie de barreaux : on pénètre de là dans un salon, donnant vue sur la Seine*, contre la Tour ;unechambreà coucher est à cAté ; la cuisine et la salle h manger sont à l'étage supérieur, et au-dessus encore, dans les mansardes, se trouvent trois petites chambres à coucher, dontl'une sans jour*.

' Et aussi par un escalier pins large qui s'ouvrait à l'angle fonné par la rencontre de la galène des Peintres et da vestibule de la Tournelle. Voir le plan B.

* Archives nationales, U. 1005. Apposition des scellés aur les locani du Parlement.

' Il a élé précédemment occupé par le sieur Harlin, Jean- Baptiste, serviteur de la ci-devant cour du Parlement, et par le citoyen Lemoine. Jean-Guiltaiimc, buvetier, concierge de la ci-devant Grand 'Chambre. Archives nationales, V. 1005.

' La fenêtre de ce salon était la première k l'ouest de la tour Bonbec.

* D&nB les papiers conservés par la Tamille de Liger de Verdignj, lequel présida le procès de Pouquier-Tinvilie. se trouvent un croquis et uoe note qui ne laissent aucun doute sor la situation de cet appartement,. La note, due à nn magistrat du temps de Louis-Philippe, est ainsi conçue : n Le parquet (de la cour de Cassation) auquel un accédait par un escalier situé au bout de la galerie Saint- Louis, à gauche, occupait le deuxième étage donnant sur la Seine. Le parquet oti étaient les attachés était adossé à la Tour. C'était une grande pièce où il y avait une grande alcôve munie de portes grillées. On disait que c'était l'ancienne chambre de Ponquier-Tiaville. a — Ce que les attachés dn parquet prenaient, en 1815, pour nne alcOve, avait été, en réalité, l'antichambre du salon de l'ac-

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HESSES ROUGES M

Fooqnier est, de lasorle, chez lui, au tribunal ; ^Vanbe, il rAde dans les corridors, il va au greffe, au parquet, h son cabinet, dont les portes sont toujours ouvertes, surveille l'arrivée des employés, monte h la buvette, où, dès sept heures et demie du matin les juré s arrivent, à l'ordre. C'est le moment des facéties : on cause du travail du jour :

— a Voilà des bougres qui seront bien travaillés'. «L'accusateur conseille les magistrats : au sujet d'une fournée où doit être compris l'huissier Damiens, un beau parleur,

— quand il était quelque part, personne ne pouvait plus s'entendre, disait Fouquier qui te connaissait bien — il recommande à Coffinbal : — « Il y a parmi ces accusés des bavards; il faut leur serrer la botte; tu ne les laisseras pas parler longtemps ; surtout ce bavard Damiens, tu lui fermeras la bouche'. » Aux bons jours, il se félicite :

— « Les têtes tombent comaie des ardoises ». Il aime h vanter la façon dont il congédie les importuns : — « Tu vois cette femme qui sort de chez moi ? Elle ne cesse depuis longtemps de me tourmenter pour faire juger son mari : eh bien! il sera dans la fournée d'aujourd'hui; et voilà comment je sais me débarrasser des personnes qui

cniaUur public : les porta grilUes étaient celle» gankiâï de barreaoi qui, pu le corridor, donnaient dn jonr à cette anlichambre. La note conliaue : te A cât« de cette pièce, il y avait une tourelle adossée à la grosBe Tour qui renrermait un petit escalier par lequel on pouvait monter jasqu'aui combles du Palais on descendre jnsqn'à la Conciergerie. L'eacaller était muré de notre temps ; on ne poDToit pas dcBcendre plus bas. » Cet escalier existe encore; mais tonjoniB mnré,

Guidéa par cette indication et par le croquis Iciii précis qui y est joint, nons avons facilemomont retronvâ, anx Archives nationales, les plejis des trois étages composant cet appartement ; tracés à tue tris grande âchelle ils sont conservés dans le carton H, 7ii.4S.

■ Procès Fouquier. Déposition de J.B.-B. Auvray, huissier dn tri'

^Procèt Fouguier. Déposition de Duchfi^ean, eï-aecr*taire du paria

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m LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

sollicitent'. » Un autre matin, il raconte que, la veille, il a amadoué dans son cabinet, jusqu'à deux ou trois heures, un bomme dont il a tiré des dénonciations et que, à peine était-il sorli il l'a Tait arrêter, traduire au tribunal : « à quatre heures, ce particulier élait parti avec les autres^ '>. Les jurés admirent et fout chorus : Châteletnosedéclaresatisfaitqucsion lui donneSO. 000 têtes ^; Prieur professe : — n Peu importe que les accusés soient convaincus des faits qu'on leur reproche, si, d'ailleurs, ils sont nobles, prêtres, si enfin ils ne sont pas bons républicains ; c'est un moyen de s'en débarrasser '. » Un naïf s'in formant de ce que deviennent les condamnés à la déportation et regrettant qu'on expose pour eux des vaisseaux de la République à être pris par l'ennemi, tous éclatent de rire : — «Il est bout Exposer des vaisseaux!... On embarquera les déporlés aux lies Sainte-Marguerite, et puis, îiune demie-lieue de là... iTsôoironC. »

Plusieurs jurés n'arrivent au tribunal, que vers dix heures ; ce sont les gardes du corps de Robespierre, ceux qui, chaque matin, vont le chercher à la maison Duplay, rue Saiût-Honoré. y déjeunent quelquefois ', et, redoutant un attentat, accompagnent V/ncorruplible jusqu'il la Convention '. L'escorte habituelle se compose des amis Fillon et Emery, logés, près de là, cour des Jacobins, de

' Procès Fouguier. DépositioD de Scoar.

' Procès Fouguier. Déposilioa ilt Thiriel-GraDd-Pré.

■ Wallon. IV, 116.

' Proeèê FouquUr. Dâposition de Masson. greffier.

■ Procès Fouquier. Déposllionde DDch&leau. ex-secrétaire dn par-

* Le 9 thermidor la juré Didier, serniriar à Choisy, y prend oDe UsBU de café. Archiaei nationnlts. W. 501. Il élait venn, ce jonr-ll, à neuf heures, ao tribunal.

Voir Papier» inédils trouvés cAcs Robespierre, t. I. p. 57, noie et Fiéeei jutlificatiiKS du rapport de C

SBSSES ROUGES 243

Gravier, qui habite me Saint-Honoré, n" 35î>, à quelques pas de chez Duplay, de Garnier-LauQ&y, Didier, Girard, Nicolas,detou6les solides du tribunal de Fouquier-TiQville, et aussi de l'épicier Lohier, qui demeure rue Sainl^Andrédes-Arts, mais qui fournit la maison Duplny ' : la bonne qualité de ses marchandises lui a valu de passer juge à l'époque du 22 prairial. Le luthier Renaudin est du cortège^ et quelquefois Brochet, logé, lui aussi, rue Saint- And re-des- Arts, dans la maison qu'occupe Billaud-Varenne'. Ainsi, toujours, on constate, entre ces hommes, inconnus l'un de l'auti-e il y a quelques semaines, un groupement, une étroite union, et encore l'inféodation au maître, à qui leurs façons d'agir ne déplaît point, puisqu'il supporte de se montrer en leur compagnie et accepte le secours de leur bras. On a beaucoup admiré un mot de Duplay à Robespierre, interrogeant son hâte sur ce qui se passait au tribunal : — « Maximilieu, riposta l'intègre menuisier, je n'ai jamais cherché à connaître ce que vous faites au Comité de Salut public, n Robespierre, sans répliquer, lui serra affectueusement la main*; mais n'est-il pas mieux renseigné par son ancien secrétaire Didier, ou par son épicier Lohier, ou par son coiffeur Pigeot, ou par l'ancien

* « Je fonrniss&is en marchandises de mon comnierce lo cltofeo Duplay chez lequel Robespierre demBurait. i Archiva nationala, Vf. 500.

* ReaEtndiD. quoique laUiier do valeiiT, partttt-il. était pea lettré. M. C&uipardan a Htû deui lettres do lui. I. iSli. En voici une qui eït une dênoacialion : a Un bicur Corberon de Saint-Uorise demeurant lue Vieniie et qui avet une trâgrand maison puise qu'il avet 22 domestiques. Cost homme tenet chelnie une caise qui ététe a limenté par les aristocrate et ces font étéle destina a anvoyd ansémigrë... etc. a

* Archive) nalionale». W. SOO. Il accompagna quelquefois Robeepierre dans sel promenades an bois de Boulogne. Procès Fout/ui^, dâpatition de JonrdeuU.

* Louiï Blanc, Hiêtoire dt la Réoulutton.

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2U LE TRIBUNAL RÈVOLUTIONNAIHE

bourreau Fillon, puisque ceux-là ne le quittent guère et que l'un d'eux af^me « qu'il le voit tous les jours * ».

La camaraderie, entre toue, est si manifeste, leur influence si envahissante, qu'ils s'entr'aident l'un l'autre et placent leurs protégés. Quand Souberbielle, l'un desjorés du procès de la reine, de Philippe -Egalité, de Danton, est nommé chirurgien eu chef de l'Ecole de Mars, il écrit à Fouquier-Tinville, le 4 messidor an IL

Citoyen et ami, J'ai le plaisir de t'appreodre que le Comité de salut public vient de nommer le citoyen Fouqaier, ton cousin, élève de santé à l'hâpïtal de l'école de Mars; je te ferai passer sa lettre de nomination. Si tn as occasion de voir les citoyens Lumière et Ganney, jeté prie de leurdire que les citoyens qu'ils m'avaient désignés pour infirmiers sont aussi nommés'.

De cette affiliatioD est né un compérage constant : les jurés ne se contraignent plus; ils vont k l'audience comme à une partie entre intimes, ou chacun est h l'aise et sait n'être pas épluché : dès qu'on lui remet la liste des malheureux qui composent la fournée du jour, Châtelet griiïonne un F en marge des noms, — ce qui signifie Foutu*; il passe le reste de l'audience à tracer sur son eous-main la caricature des accusés *. Prieur des-

' C'est Didier. U sigoe Didiée (Jâaa-Baplùle, né à Coulant, Maine), serrurier à Choisy, où Robespierre alla, une ou dsai fois, m promener (Décleratioo de DapU.j|. Archioe» TUilwitaUs. W. 5D1.

■ drekwet nationAiet, W. bOl.

' Procès Fowjuitr. DéposiUon de Didier- Jonrdenll.

* Proei) Fouquitr. Déposition de Tavernier, huissier.

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MKSSES ROUGES 245

3ine aussi, u des cochoDiieriea, des petites bêtises'. » Un autre assimile, d'après leur touroure, ceux qu'il Juge ii des cruchons de liqueurs : — « Celui-ci c'est de l'anisette de Bordeaux ; celui-là du parfait de M**' Amphoux '. » Ils interpellent les accuses en ricanant, s'emportent s'ils répondent, a Tu as un frère aristocrate, dit le juge Girard h un prévenu. — Je n'ai point de frère. — Eh bien, répliqua Girard furieux, si ce n'est toi, ni ton frère, c'est au moins ton père ! »

Lorsqu'ils se retirentdans leur chambre, pour délibérer, ils affectent l'insouciance la plus inatteutive; on n'est plus au temps oii ils s'effaraient d'avoir & prononcer un verdict de mort. — « Hoi, je suis convaincu d'avance », affirme Chrétien ^ — L'huissier Leclerc, chargé de disposer. sur la table, les pièces k la décharge des accusés, est accueilli par ces mots : « Remporte çà, c'est tout vu*l » Beaucoup, d'ailleurs, ne se donnent pas la peine de monter à leur salle ; ils attendent, en se promenant dans le corridor, pour rentrer h l'audience et voter la mort, que les accusés soient reconduits h la Conciergerie'. Le jouvenceau SemproniusGracchus, — de son vrai nom Vilate, — nommé juré quoiqu'il n'ait pas vingt-cinq ans', — est particulièrement facétieux. .Cet élégant sybarite, bien en cottr, — il occupe aux Tuileries l'ancien appartement de la princesse de Lamballe, — rdde par les couloirs du

' Procès Fouquier. Râponas de Prieur à la déposition do Gooreau.

liomnie de loi -, il ajoute : s Quand j'av&iB acquitté quelqu'un, je faisais son portrait u.

' Procès Fouquier. DéposiUon de Tavernior, huissier,

"^ Procès Fouquier. Buchei et Roux, XXXIV. 4S6. >' Procès Fouquier. Déposition de Leelerc, huissier.

' Procès Fouquier. Déposition de Itolrot, commii gielller.

* Vilate (Joacblm) avait 6U dans les ordres et tftait l'anteut d'un Traité sur Vitiucalioa.

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246 LE TRIBUNAL nËVOLOTIONNAlRE

tribunal, ud cure-deot à la bouche, sanB daigner prendre part aux délibérations : un jour que l'audience s'est prolongée, il lance ce mot : — « Les accusés sont doublement CDOvaincus ; voilà quatre heures et je n'ai pas dîné : ils conspirent contre mon ventre. » Il est, du reste, seiisible et déclare « ne pouvoir se résoudre à tuer une mouche' ». Les plaisanteries, d'ordinaire sont bien reçues,

— il faut rire : h la fin d'une audience, quatre jurés entrent dans le cabinet de Fouquier, dont les portes ne sont jamais fermées, et annoncent qu'ils viennent d'expédier une nombreuse fournée. » Fouquier demande de quoi les condamnés sont coupables. Cela égayé beaucoup :

— « Ma foi, disent les jurés, nous n'en savons rien ; mais si tu es curieux de l'apprendre, tu peux courir après eux, les charrettes les emmènent'. »

Après l'audieoce on se réunit à la buvette, au second étagedu bâtiment neuf.Letenancierdurestaurant se nomme Morisan : il est assisté de sa femme et de sa fille. Fouquier déjeune là, chaque jour, vers une heure et demie, seul, à une petite table, dans le fond de la salle ^; rarement il s'assied avec les jugea et les jurés ; ceux-ci déjeunent k la buvette, le matin, et y reviennent dîner vers quatre heures. Ils sont sobres pour la plupart; Dumas etCofflnhal, ainsi que Girard sont quejqufois, il est vrai, ivres dès le matin*; les autres boivent au déjeuner une carafe et le soir une bouteille de vin. Prieur ne veut que de l'eau, Vilate se fait servir du lait et Trinchard du café ou du chocolat'. Parfois, quand la presse est grande, des accusés,

' Beugnot, Mémoires. Cités par Wallon. IV. 117.

* Procèi Fouquier. Bacbez et Houjt. XXXV. p. lOS. ' Procèa Fouquier, déposition de HoriBan.

* Buchei et Rom, XXXIV, 4i0 et 4BS.

° Procii Fouquier. DépOBlUoD de Hori&ao. D'après une IradlLion tr(s atGrmative, les tables de la buvette — ou du greffe? — da

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MESSES RODGES

escortes de gendarmes, prennent leur repas aux tables voisines de celles où mangent les magistrats ; leur dépense est portée au compte du tribunal'.

Fouquierne s'enivre pas*; mais il vient souvent àla buvette, non pour y séjourner longtemps, car il ne tient pas en place. A la première heure il est debout, arpente son domaine : du haut de la tour Bonbec, contre laquelle il habite, il descend à la Tourneile, court au parquet, avant que les employés soient arrivés, ouvre les cartons, prépare le travail, passe à son cabinet, houspille les huissiers^, active les gendarmes-, dès qu'il est en mouvement le tribunals'anime, chacun s'empresse àla besogne, formidable : au greffe où les commis, souvent, passent la nuit*, il faut copier les actes d'accusation en autant d'expéditions qu'il y a de juges et de jurés ; un peintre, Lécrivain, a succédé

tribunal ecraiont a.ujaiirii'hQi anx Archives □ationales ; ce sont de aolides tables rondes, en bois noirci, dont deux sont placées dans les umbrasnres des Tenëtres de ta bbJIu de travail, Una autre pelite table carrée, également conserv.^e au( Archivas, et qu'on voit dans l'une des sftlles dn mnsde, provient certainement de Is bnvette du tribunal. L'a-t-on conservée parce qu'elle était la table habitaelle do Pouqnier-Tinvilie ? Kilo est très dissemblable des antres et ae pent a seul dîneur.

' Cela, sans'douto. n'eut lieu que pour des prévenus amènes à Hns- Iruction d'une autre prison que la Conciergerie. Proeis Fouquier, Déposition de la fille Horisan.

' Des témoins dépoeirent l'avoir vo ivre • dès sept heures dn malin a. Pouquior protesta, a Je n'ai jamais été ivre u. dit-il. Morisan déclara qu'il ne l'avait jamais va pris de boisson. Procès Fouquier. Ptutim.

' cl Dans le bureau des huissiers, Fouquier se livrait souvent à des emportements u. Procès. Déposition de Simonet.

* ■ On passait souvent la naît an travail t. Procès Fouquier, déposition de Wolf.

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»8 LE TRIBUNAL BÉVOLUTIONNAIRE

à Paris-Fabricius, daos l'emploi de grefSer en chef. 11 a BOUS ses ordres un moade de commis et d'expéditionnairee: Wolf, Ducret, Tavernier, Ardouia, Goujon, Oerbez, Filleul, Durand, Legris, Hervé, Contât, Hurot, Pesme, Jean Fabre, Noirot. — Ducret est le loustic de la bande; il aime à « faire ses farces » et singe Dumas lui-même* ; I^gris est un neveu du vice-président Naulin qui lui a procuré cet emploi au tribunal'. C'est un garçon peu bruyant, travailleur, modéré d'opinions; marié d'ailleors et très rangé.

Un matin, vers huit heures, comme Wolf arrive au tribunal il rencontre, dans le couloir, le juge Foucault, exultant de Joie : — « Sais-tu la nouvelle? dit Foucault. — Non, de quoi s'agit-il î — Legris vient d'être arrêté ; il aura le cou coupé aujourd'hui. » Wolf court au bureau : c'est vrai. Legris qui a quitté le tribunal, la veille, à dix heures du soir, a été arrêté chez lui, a. minuit il est k la Conciergerie et ses camarades sont occupés b copier son acte d'accusation, pour lequel Fouquier ne s'est pas mis en frais, se contentant d'ajouter, dans la marge, quelques lignes à l'acte, déjà prêt, concernant les autres accusés qui doivent monter ce jour-là : Legris y est inculpé « d'avoir surpris la confiance d'un tribunal qui punit les conspirateurs, sans distinction », d'avoir « prodigttéàana les mois de mars, avril et mai 1792 », — c'est-à-dire sous l'ancien régime, — « les titres de duc et deduchesse à des infâmes conspirateurs »... etc. Prétextes : mais Fouquier s'ingénie de la sorte à stimulci' le zèle de ses employés, et Naulin, d'ailleurs, emprisonné, comme on l'a vu, n'est

• Bncliei et Roai. XXXIV. 48B-*86 et XXXV, 6. ' Cttariei- Adrien Legris avait pttlé sermeol comme comniis-greî- Qor, Is 18 vcQlâsc an II. Archives nationales, U, ]0i1.

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UESSE8 ROUGES 210

plus là poui'prendrc la défense de son protège. Oq signifie à. celui-ci, à aeaf heures, son acte d'accusation ; à dix il paraît sur les gradins ; à deux heures il est condamné; à. quatre heures il n'existe plus. Les jurés en sont ravis ; Prieur, en se frottant les mains, parcourt les bureaux du greffe, où, le nez sur leurs copies, travaillent sans relâche les employés terrorisés : — «Eh bien, d it-il, ça marche. Allons î voici enûn le greffe entamé : le premier chaînon est dénoué; ça ira de suite... ' » Et Fouquier se promène h grands pas dans la salle, frappant sur les tables, criant à Hurot, en manière de réprimande : — a J'ai déjà fait guillotiner l'un de vous : vous y passerez tous si la besogne ne va pas mieux ^ . »

Quand il a, de la sorte, réconforté ses collaborateurs, l'accusateur public donne un coup d'œil h ses audiences; tes deux sections fonctionnent, maintenant, quotidiennement ; il n'y siège qu'irrégulièrement, laissant la besogne à ses substituts Grébeauvul et Liendon : mais il les surveille, dit son mot, rentre à son cabinet, écrit des lettres — il en part, de son ofÛcine, plus de quatre-vingt par jour', — passe chez son secrétaire Lelièvre, auquel sont attachésdeux commis en chef, Chdteau etBoutron^etqui occupe encore un expéditionnaire, Grillier '.

La correspondance du jour mise en train, Fouquier descend à son parquet' où dix copistes, sous la direction

' Proeè* Fout/uier. Déposilion de Tavemier, commis-greffler. ' Procj* Fouquier. Dâposition de Harot. Kt Archives nationaUe. W. 500, 50i.

' Proeia Fouqaier. Bûchez et Roni, XXXIV, p. HO.

' Ces deux commis avaient été IsisaéB ttu choii de Fouquier, lis tauchuent 3.000 livres cliBcnQ. Lelièvre en avait 4.D00, Archive» mlionala, AF"" 170 atni.

• Ou GiUier. AFh" 171, L'eipêditlonnalre touchait 2.400 livres.

' & l'eatresol au-dessous de la salle du conseil et du grelTo. Ou appelait cet bureaux lefiot Parquet pour les distinguer de ceux du mt^ine service ioslallùs an deuxième étage du mftnae biîtimcut.

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3S0 LE TRIBUNAL BÉTOLOTIOmAIRE

du secrëtnire, Poinquarrë, rédigent les assignations àa lendemain, en laissant en blanc les noms des accusés. non encore désignés. Puis il passeauz huissiers, dont les commis préparent les procès -verbaux d'exécations, formules imprimées, rangées en piles sur leur barean. Ils sont là neuf encore, Simon, Ch.-N. Tavernier, Tiranl, Boucher, J,-B. Auvray, Eustache Nappier, Degaignié. Tripier, Simonet, chargés du service des audiences, d? l'appel des accusés, de la distribution des actes d'accusation dans la prison : c'est Degaignië qui, habitaellement, remplit cet office ; il appelle cela : le journal d» soir. Les huissiers accompagnent encore les condamnés jusqu'à réchafaud, et parachèvent, au retour, les procèsverbaux d'exécution. Des ordres au bourreau, pour les charrettes, les aides, le matériel nécessaire an supplice. Pouquier oe laisse le soin \ personne. On voit, dès midi. Sanson flâner dans les couloirs, attendant les instructions du jour : l'accusateur public sait que celui-là e&it l'homme indispensable, et il est, pour lui, plein d'attentions ; il sait aussi que Sanson a tant d'ouvrage qu'il se ruine, menace de renoncer à une place si chargée etsi peu lucrative': car l'exécuteur n'a pas ici, comme en province, droit à la dépouille des supplici<!s : on lui a laisse, dans les premiers temps, les dessous, mouchoirs, bottes et souliers qu'il abandonnait à sesaides; mais, TuTimportance grandissante de ce revenu, la République confisque le tout : aussi les commis du bourreau, les deux Demorets, Le Gros et le Vnsseur, s'ad ressent-il s k Fouquier-Tinville, faisant valoir que « leurs habits se trouvent détruits en très peu de temps, malgré toutes les précautions, parle genre de tra-

• ... Si l'on peut faire ce service i meilleur marché, qu'un antre en Boit chargé, atteodu qu'il ne peut pins y leoir, qu'il ne pealfUrt autremont de tont abandonner... s'il n'obtient jilBtice. ■ ArcMta nationale). BB* 108.

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HRSSES BOUGES 251

▼ail qu'ils font ». C'est alors que Fouquier sollicite le Comité de Salut public, en faveur de la guillotine : n cette partie, écrit-il avec un dégoût assez inexplicable et qui touche à l'ingratitude, cette partie, toute désagréable qu'elle soit, méritant de ne pas ôtre négligée k raison de son utilité' ». A sa requête, le Comité se montre généreux et accorde SO.OOO livres au bourreau pour solde d'avances

' a Paris ce 9 floré&l de l'on sucond de la république aae et Indivisible.

■ Ant Citoyens dépntiis composant le Comitô de Saint pnblic. a L'accusateur pnblic prâs te tribnnal révolalioonaire.

. atoyons, «Des rëclamalions multipliées et lajusUce m'obligent de vous entretenir tm moment de l'Kiéfloteur des jugemens crimjaels : par un décret comme Krécuteur dos jugemens du tribunal criminel du département de Paris il lui est sccordé une somme annuellement, mais lors de ce décret le cas arrivant chaque jour n'a été prâvu ny ne ponvoit se prévoir : C'est qu'il eiecuteroJt tous les jugemens multipliés qui seroieul rendus par te tribunal révoluliunnairc: de sorte que par ce moj'en il est véritablement l'exécuteur de^ jugemens qui inlérussent essentiellement loute la République.

n Suivant les mémoires fournis par le réclamant, c'est lui qui est chargé de pourvoir ii tons tes usteuEiles nécessaires aui eiécntiona tels que charrettes, chevaux, etc. ; depuis un an ut plus qu'il est chargé de l'exécution des jugemens du tribunal rêvolulionnaire, il ne lai a encore été alloué aucune indemnité.

«Ilconvientvousobserver, citoyens, que les individus qu'il employé Lui content tort, cher d'après son rapport : cette partie toute, désagréable qu'il soit de s'en occuper, mérite de n'être pas négligée à raison de son utilité :

< J'appelle en conséquence votre attention, citoyens, sur l'indemnité provisoire et par forme d'acompte que l'éiécuteur reclame : peut-être relativement aux frais et dépenses qu'entraînent ces sortes d'opérations de tous genres, uneindemuité provisoire de ISOOOlivresà iOOOOlivres serolt-elle snsceplible d'élre accordée; je mebomeù vous présenter les réclamations qui nie sont faites chaque jour, que vous ne manquerez pas do peser dans votre sagesse : s Salut et fraternité,

t A. Q. PouauiBn, »

Archives nalionalei, AFn", 171, p. 34.

D.nt.zedbïG0Oglc ^

aS2 LE TRIBUNAL nÊVOLUTIONMAïaE

faites en foumitwea, depnia l'iDstalUtioa du tribunal réYOlutiouaaire '.

Sa tournée terminée, Fouquier monte à labuvette : c'est l'heure où les audiences finissent : les jur*!s reparaissent, et l'accusateur public s'informe des résultats du jour. Si la fournée n'est pas satisfaisante, il tempête : — « Vous n'êtes point au pas : il m'en faut deux cents h. deux cent cinquante par semaine * 1 » Un jour que six ou sept accusés, sur quinze jugés à la salle Saint-Louis, viennent d'être acquittés, il éclate : — « F...'. Quels sont ces bougres de jurés-là : donnez-moi la liste de leurs noms'. »Et il répète: — (c Qu'on me donne les noms de cesbougres-là : on ce peut compter sur rien avec ces gens-là ; voilà des affaires sû«es qui nous pettent dans la main* I » D'autres fois, quand les audiences sont bonnes, il s'amadoue : — « La dernière décade n'a pas mal rendu, il fautque celle-ci aille à quatre cents, quatre cent cinquante ; allons, mes bou-

<< Accusateur public

r reçu dn citoyen Foui]uier, occnsi,teur publie pri^i Is TribuD&l râvolalionnaira od arrfité da Comité de Saint public portoDt qu'il me sera paie la BOinrae de vingt mille llrreB po)ir m'indemnUer des avances en rourniture que j'&i Talte. depuis InlM mois pour l'eicîcution des jugements dudit Iriliunai, ledit ArttM en dal« du dixième jour de floréal ; à Pai'ia ce treiie flordal l'an >eeoDd de la République une et indivisible.

t Sansos, a exéculeur (les jvgemenls crimineU à Pari*, a ArehiMt nationalei, U. 1021.

* Procèi Pouqmer. Déposition de Boucher, liuissier. ' Procto Fouquier. Déposition de Boucher, huissier. ' frocès Fouquier. Déposilion de Pari S-Fabri dus.

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UESSES ROUGES %n

gres, il faut que cela marche '. » — «La semaine prochaine, j'en déculoUeraiiTois à quatre cents*. »

Et, sans s'attardera la besogne acqnise, il cause de celle du lendemain, annotant ses listes, pointant des noms.

— «Ce sera une tête de moins*. » Il parle de tuer comme d'une insignifiante fonnalité, qu'il est indispensable de remplir : un huissier auquel il commande d'amener au tribunal la duchesse de Biron, revient de la prison en faisant remarquer qu'il ; a deux détenues de ce nom :

— « C'est bon, répliqua Fouquier tranquillement, elles y monteront toutes les deux: '. » Le lendemain, en effet, elles sont toutes les deux exécutées.

Vers la fin de l'après-midi le mouvemeut, dans les salles et les dépendances du tribunal devient intense : le public, admis aux audiences*, est toujours nombreux .'i l'heure des jugements : l'accès de la galerie des Peintres' lui est ouvert et il circule librement dans les dépendances de la Tournelle. au moins jusqu'au corps de garde des gendarmes, installé dans la salle ronde de la tour Bonbec, ancienne buvette du Parlement', au bas des quelques marches qui montent au corridor du bâtiment vieux.

' Procé» Fouquier. DâpoeîtioD de J.-B. Tavernier, commiB-gref-

nor.

' FrQcé» Fouquier. DiipoaHioo de P. Relz, nÉgocîaat.

' Procèt Fouquier. Otiposition de Boucher, tiuiaaier.

' Almonaish national, pour l'aji 11.

' On appelait cotte galerie (aujourd'hui galerie Saiot-Lools), le corridor àes pritonniert; Archivet nalional**, F" ISSO. Noul coi^nUerDOB À la désigner son» son aacien oom de Gaitrit des Peialrtt, pour âviler la oonrusion avec lu U&lerie des Priêonaiers.

' Ipposition dm scellés «ur les locaux du Parlemaot. — • Dans une place appelée la Buvette, dealinée à recevoir u» eOfpê de ^arde, le scelle est app(>3é sur une porte de communicatioii avec la petite Touraeltu a. Archives nationales, U. luOS.

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254 LE TBIBUNAL RtVOLUTIONNAIKE

Tous les locaux ouvrant sur la galerie des Peintres, les pièces desservies par le corridor qui lui fait suite, aussi bien que l'étage supérieur du vieux b&timent et de la tour Bonbec', sont occupés par les services du tribunal, cabinets de juges, bureaux des secrétaires, bureaux des huissiers, des assignations, des témoins, des copistes, dépôts d'objets saisis sur les prisonniers*; plus loin, enserrant la Grand 'Chambre, sont les nombreux cabinets du greffe, du parquet, du président, des vice-présidents, de l'accusateur public, des substituts, des attachés, des expéditionnaires, des secrétaires, des copistes; la buvette, les huissiers, les gardiens, tous ceux qu'on appelle les officiers du tribunal : ce nombreux personnel va et vient sans cesse dans le corridor, seule artère de cet immense local, où l'on pénètre uniquement par la galerie des Peintres, puisque, sur la salle des Pas perdus ne se trouve d'autre issue que la porte réservée au public de la Grand'Chambre. A ce mouvement enfiévré, s'ajoute celui des gendarmes des deux compagnies spéciales attachées au service du tribunal', dont, continuellement, on aperçoit, dans les couloirs, parmi les manteaux et les chapeaux noirs des juges, les habits bleus, les buEQeteries jaunes et les bicornes à pompons. Ils amènent de la Conciergerie, à l'audience, les accusés, qui passent, les

' Auprès de rette salle (S&lnt'Louis) sonl divers cB-binets p&rlicnlîers poor chitqua juge ot, dans le corridor dil da priio-nniers (galerie des PeiDlres). pour la sûreli!, on on a Gopprimé plusieurs ; mais il en a été râconstruit de nouveaux dans titagt au-dattuset dan» la Tour t. Arehitit» nationale*, F" 1280.

* H SI floréal an II. On supprime trois barres d'appui des rroisées do la ci-devant chambre de la Connétabiie oii l'on a fait le dépôt du tribunal résolutionnaîre. u ÀycKives nationaUa. F" ItSQ. C'eat l'endroit où. dans la galerie Saint-Louis, se trouve aujourd'hai la Chambre criminelle de la Cour de Cassation.

■ Noms et demeures des ofûrLcrsdesScontpaguies de gendarroerie

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UD9, très animés, les joues en feu. les yeux brillauts, causant haut, alTectaut la fanfaronsde, les autres déjà moribonds, le front bas, les joues blâmes, le regard fixe d'épouvante; des femmes âgées qui, soutenues par deux soldats, marchent en priant, les mains jointes ; des jeunes filles en larmes, des nonnes placides, des ci-devant encore hautaines, des magistrats i cheveux blancs toujours dignes. On se range pour faire place à la « longue traînée' » que les habitués accueillent par des quolibets et des invectives^. C'est un spectacle dont ils ne se lasnationale rusant le service prt'S desTribanauxelch&rgiïs delagarde des prisons de Paris. I" division.

Le Citoyen Botot- Dûmes ni 1, lienteniuil-colanel-commandant, rue de U Calandro, w 14.

Première compagnie, Citoyeju Adnet, capitaino, rue de la Harpe, n' ÏO.

Lebrasse, lieutenant, rue SaintJacques. n* 27. I.«clerc, lieutenant, rue de BAcy, maison des anciens niousquc-

Caillet, lieutenant, rae des Noyers.

Bernard, lieutenant, quoi des Ormes.

Deuxième compagnie. Citoyens Soneon, capitaine, rua &aint-Jacquea-la-Boncheri«, d° 37. Bontelon, lieutenant, rue Sainte-Hyacinthe, vis-à-vis le jeu de

paume.

Charton. lieutenant, cloître des Bernardins.

De Bnsne, lieutenant, cul-de-aoc de U fosse aux Chiens, me des

Bourdonnais .

Fribourg, lieutenant, rue de la Vieille-Draperie. Degeane, lieutenant, rue Beaubourg, n> 66.

Jeannin, maréchal de logis, ctiorgâ des détails du service, rue Mont-

détoor. près le cloître Saint- Jeacques-la-Boucherie. (Jrsanne (Thomas), place de la U ai son-Commune, n* 33.

Almanach national, l'an 11. p. £17.

' Hi$ttÀredeaprwons,i, 234. — Mimoires d'un détenu, par Rio d [Te.

' Voir, ci-desîus, lerécitdeH"Vitasse: — «Les railleries que nous essuyâmes le long du chemin d'un grand nombre de personnes qui nous attendaient au passage, me coûtaient singulièrement à entendre. »

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2S6 LE TRIBUNAL HÉVOLUTIONNAIRE

dent pas, plus attirant peut-être, quand les malheoréu± passent de nouveau, condamnés maintenant, l'aîf hébété, necomprenantpas, se laissantconduirepar les gendarmes',' sans protestations, sans plainte. A peine un gémissement, UD sanglot, tandis que le lamentable groupe disparait dans' la noire spirale de pierre de la tour Bonbec, redes(!endant vers la Conciergerie, où les bourreaux attendent. Et déjà le couloir a repris son animation coutumière ; les jurés rient à la buvette, les juges regagnent leurs cabinets oit* ils vont interroger ceux du tendejnaln^ : ils marchent vite, l'air soucieux ; souvent ils ont aux yeux des larmea qu'ils s'efforcent de rentrer, parfois surprises cependant*.

Les prévenus que les gendarmes amènent individuellement à l'interrogatoire, sortis de la Conciergerie, sont affaiblis par l(^ régime de la prison ; ils ont la barbe longue et sale, les vêlements couverts de brindilles de paille hachée dont se compose leur litV Cette comparution devant le juge, est une aubaine, qui, pour une heure ou deux, soustrait le détenu au grouillement de la geûifl. Ce vaste préau des hommes qu'enserrent tons les bAtiments du tribunal. et que cerne la belle ordonnance du cloître gothique de

' h Tau cea ]«(mei miltUiires, li foKi. t\ vigonreniu, qu'on eHtonrait d'uue armâe de gendarmes... leur jugement BenibUit svoir f&il sur eux l'elTct d'un snGhkOtoineot qui les reuddt innnobilai. > Rionfle.

■ Hâme après la promnlfatlon do la loi da 31 prairial, un Jvge était déléRué ponr Interroger la prévcnn. V. Wallon, IV, 199. D'ailleurs l'article XII de la loi antorliait cet interroftatolre secret, dans' les circonsUnces particulières où il terait jago utile à la eonnaùs«DCB dflavâriU:. Ce n'âtait pas, corome on la pourrait crpire, daps un antre but que celai de découirrir de» complices ainsi qu'il est dit à l'artide XUI.

* Les ]ngw Haml, N^re, Scellicr, Naulin ont élé vus par plusienra It'tnoins, sortant de l'audience en pirurant, Focèi Fouquitr. pasiim,

' MéTnoirrs d'un détenu. BioufTe.

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LE PRÈAU DES HOMMES A LA CONC lEIiaERI E

HESSKS RODGBS S57

saint Louis, ce vaste prëau, vu de haut, ressemble k une fosse de fauves. Il y a, au premier étage, à la rencootre du corridor el de la galerie des Peintres, une petite fendtre par laquelle le regard plonge à l'aise dans cette cuve d'agonisants. C'est par cette fenâtre que les huissiers appellent les prévenus h l'instruction '. Cest par là aussi que Fouquier, qui ne se risquejamais à descendre dans ta Conciergerie, va explorer des yeux son domaine et ëpier ses prisonniers^. Ils sont bien à lui et rien qu'à lui; il est parvenu à exclure de la Conciergerie tous les prévenus de droit commun, pour n'y garder que ses justiciables'. Ceux-ci la remplissent, d'ailleurs, au point que la place lui manque. De tous les points de la République, les comités révolution-

' ■ Pour ta croises, nu boa de l'escalier (c'est-à-dire au baa des quelques marches qui descendent du corridor k\a, g&leria des Peintres, avant la loumaat de la tour Bonbec), [Su fond du corridor, pour appeler les prisonniers, u Mémoire de Cordonnier, serrurier, anaée *79S. Archives nationaUt, F"580.

* ■ Il allsât ensuite examiner Turtivement, par une petite croisée, les prisonniers qui se promenaient dans les cours de la prison... >. Proussinole, Biliaire aecréle du tribunal révoluUonnairt, FI 173.

' Jusqu'au commencement do l'année 1791, les détenus poliliques étaient entassés pële-m^le avec les voleurs et les assassins, attendant leur comparation devant le tribunal criminel. On sait en quelle compagnie se tronva Riouffa lors de son arrivée k la prison, a Peu de mois après, ajonte-t-il, Fouquier-Tin ville eilla tous les voleurs de la Conciergerie, leur ancien domicile, et ne voulut pins y souffrir que la probité, les talents et les lumières; rooD cachot Tut supprimé comme trop malsain, i Cette expulsion des détenus de droit commun dut commencer en ventôse an 11, car k la ddte du S de ce mois, on trouve un arrêté du Comité de Sslut public, ainsi con|;u : t Urgent de transférer les détenus de la Conciergerie dans un antr« local pour faire les réparations nécessaires il la salubrité de cette prison et de changer tes matelas. Le ministre de l'Intérieur eat chargé de donner sur-le-champ ordre pour quatre voitures, de se traniporler A. Harly, & l'effet d'y prendre tons les matelas qui y sont déposés provenant de l'ameublement du ci-devant ch&t«an, pour être Iransport^B à Paris et servir au aouvean local... etc... u Archives nationales. AF, 11" 17I)-S5.

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2&8 l.e TMBUNAL HÉVOLDTIONNA.IRE

naire&etlea représentants en miasionB expédient k Foaqnier de nouveaux penBÏonaaires. L'entassement est tel qo'on ne sait où les loger. Tous les cachots, dont les noms ont des relents d'argot, sont encombrés : la Paillerie, Belair, le Grand César\ la Gaillote, le Paradis, la Chambre du Noviciat, la Morgue, la Chambre dei Mouchardé, la Petite Anglaiie... L'un des plus redoutés est Bonèec', ne recevant l'air que par n le dessous d'une galerie qui éloigne son entrée dujour direct a ; les prisonniers y sont couchés « dans des lits en forme de cercueil, dont tous les pieds tendent à un même centre commun ^ ■.

Dans ces caveaux rampe une population étrange, dont une partie semble y être oubliée depuis plusieurs mois, tandis que l'autre se renouvelle presque quotidiennement. Beaucoup de nobles, d'ecclésiastiques, de militaires; les parisiens, qui sont nombreux, se retrouvent et fraternisent; mais il y a aussi des provinciaux, des villageois même, harassés par un long voyage et qui ont l'allure de naufragés. Un groupe de paysans du Hont-Blanc apris vingtdeux jours de marche n'y séjourne guère; Fouquier le réclame pour l'échafaud ; vingt pauvres femmes du Poitou sont étendues à cAté de leur maigre bagage et dorment sur le pavé. « Leurs regards, dit un prisonnier qui les vit lit, leurs regards où ne se peint aucune intelligence du sort qui les menace, ressemblent & ceux des bœufs entassés dans les marchés*. » Au moment où on les appelle pour le supplice, il faut arracher â l'une d'elles un enfant qu'elle nourrit et la mère pousse des cris aigus qui épouvantent toute la prison.

* L* rei-d«-chan«ié« d« la tour Céaar, probsblerasot.

* Le ret-de-chau8sie de la. tour Boabec.

' ArçhiMsnationalea, F"iS80.

' Rionffe. Mémoirti tfundéltnti.

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MRSSBB nOVGES 859

Le désordre est tel que des témoins, amenés de province, par la gendarmerie, en compagnie des prévenus contre lesquels ils doivent déposer, sont ëcroués avec eux, à la prison ^longtempsaprës que les accusés ont comparu devant le tribunal, ces témoins qu'on a négligé d'entendre sont encore sous les verrous et réclamentleur liberté'.

Le spectacle qu'il ne faut point manquer, c'est le passage des condamnés, descendant du tribunal et traversant le préau pour gagner le greffe ou les bourreaux attendent. Des fenêtres de la buvette, où les jurés se groupent pour voir, on n'en perd pas un incident^ ; dès que les gendarmes apparaissent aux grilles qui ferment, sur la cour, l'escalier Bonbec', les prisonniers se massent « avec une avidité sanspareille* >, anxieux de connaître le nombre de ceux qui vont mourir. Les voilà : les uns graves, marchent les jeux baissés ; on en voit d'autres qui, essayant de rire, se passent la main sur le cou*, pantomime expressive et rapide. Ceux qui restent, font escorte, en double baie, à ceux qui partent : on se serre les mains, on s'embrasse ; malgré les gendarmes qui activent le défilé, les condamnés vident leurs poches entre les maios des détenus, réclamant de leur obligeance un dernier service: une detteàpajer, une lettre & faire parvenir, un adieu aux êtres aimés ; ce sont des noms, des adresses indiqués h tout hasard, une dernière confidence dont on charge un ami de trois jours ou même un

• Wallon, m, 396.

* Prooit-Fouquier. Déposition de Parii.

' f Pour l'escaiier de U tour qui descend & la Conriergsrie, fonmi

8 b&rrs&ui pesant 83 livrea. a Mâmoira de Cordonniar, laiTurier ; Arcliiott nationale», F"360. Grille pour l'etcalier Btmbee. Arçhivt* natioruUtt, F'°iaSH. On diatingne ces grilles sar lea gravoru plocéei en regard dei pages Si et 2se.

' Rionffe. Mimoiret d'un détenu.

' C'est le • signe démonstr&tif s que fit M-> Rol&nd pour inetmiro ses compagnons qu'elle était condamnée. RIoalTe.

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260 LE TRIBUNAL RËVOLUTIONIfAtRE

incoDDu; ce sont des exhortations k ne pas faiblir, des gémissements : « Adieu! Courage! »

Un jour, ces embrassements sont interrompus par des cris, que jette un homme posté h l'une des fenêtres du greffe. C'est Fouquier : cette scène le met hors de lui : il trépigne, il montre du doigt un détenu qui a serré la main du condamné Nicolaf, le fils d'un ci-devant président de chambre au Parlement : — c'est à ceux-là, surtout, qu'il garde rancune. — <r Là, là, cet homme habillé de noir. Renfermez-le ! » ordonne-t-il aux guichetiers. Le prisonnier est mis au cachot de la tour Bonbec : Fouquier fait prendre son nom : il s'appelle Louvatière : le lendemain il est guillotinée

Peu à peu, après cette tragédie quotidienne, le préau reprend son calme habituel : dans les longs jours de l'été, les détenus s'y promènent jusqu'à huit heures : chacun y vit & sa guise : du greffe, où les employés préparent les actesd'accusations du jour suivant, on perçoit le bourdonnement de ces virants voués à la mort imminente : les uns se recueillent pour prier* ; d'autres chantent : on chante beaucoup à la Conciergerie. Les nouveaux venus sont ■ ébahis de se trouvera pareille fête' ». Tant d'insouciance, tant de résignation, tant de galté même déconcertent ceux qui débarquent de leur province : ces rires en présence de

' Procèi Fouquier. Déposition de Coroil, guichetier k Ift Conciergerie. Mcolai fils. ei-Dobie. eiâcutâ le 11 mesBidor an II ; Loavatiére, ex- liquidateur da la larme générale, exdenté le ii measidor. TabUi de Wallon.

* ■ J'at vD dm cultivateur dire leurs prières matlo et aolr, se recommander A la bonne Vierge Marie, fUre le signe de la croir torequ'iltooDùt... Voltaire, Rousseaut mes diviiu maîtres I Vous ne les auriez pas fait guillotiner, vons leur eusslei faltnncatéchiiiDe de la raison, et il» eussent éié bons citoyens. ■ HUloire du Prttoiu, II, 40.

■ Uitloirt dttprwru, II, 25.

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HESSES ROUGES 261

la mort leur semblent plus sinistres peut-être que les larmes. Le jour tombe : la voix des huissiers de Fouquier crie : le journal du soir; c'est la distribution des actes d'accusatioQ à ceux qui doivent monter demain. Les chansons cessent, car chacun écoute si son nom est prononcé : dès qu'un prisonnier entend le sien, il va à la grille de l'escalier Bonbec, derrière laquelle se tiennent les appeleurs; Us n'entrent pas dans le préau et présentent, à travers les barreaux', l'impriiué, en l'accompagnant d'une facétie : — « Tiens, voilà ta feuille de route — Ton extrait mortuaire. » Tous les subalternes ont pris, dans la maison, le ton du maître. C'est encore une scène qui vaut d'âtre vue. De la buvette, où il remonte, le soir, Fouquier lalguette, sans mot dire : il voit les malheureux parcourir avidement le feuilletpour connaître de quel crime ils sont accusés. Beaucoup se montrent rassurés : l'inculpation est, la plupart du temps, si vague et si ridicule I Quels jures oseraient pronoQcer,sur de telles bases, une condamnation? — « Si encore cela avait le sens commun I » dit le vieux Maleshcrbes en recevant sa feuille. Certains, aveuglés jusqu'au dernier moment sur la justice du tribunal, gardent confiance, exposent à leurs camarades de cachot ce qu'ils diront pour leur défense : un magistrat invoque le droit romain ! Un autre, récemment arrivé de Toulouse ricane « qu'il ne voudrait pas être à la place des juges et qu'il les embarrassera bien' ». Pauvres gens! Demain, dès qu'ils auront répondu à l'appel de leur nom, le classique Tu n'as pas la parole, de Dumas, ou le traditionnel Assez causé ! de Cofflnhal les aura vite désillusionnes.

* Les goJcheticra recueillaient tes acl«a d'accusation dont les titulaires DO s'éUient pas prAaenlës à la, grille, et les colportaient de chsinbre ea chambre, quand les prisouniers étalent rentrés à leurs cellvlee. Rionffe.

' Kiouffe. iUmoirsê d'un détenu.

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362 LE TRIBimAL RÉVOLUTIONNAIRE

Ed attendant, on ee reprend h chanter : da fond des cachots où, sur un signal de la cloche du préau', les détenus sont renfennés quand la nuit est close, le bruit de leurs rires, assourdis par l'épaisseur des murs, met encore une rumeur dans la cour déserte: latradition exige que les habitants d'une même cellule régalent celui d'entre eux qui doit les quitter le lendemain pour paraître devant la tribunal : il est bien rare que celui-là ne chante pas, au dessert, quelques vers de sa composition*; on boit sec, on entonne le rerraiu, on discute, on se grise de paroles. Les guichetiers circulent faisant la rondo, portant des flambeaux*; de gros chiens à l'attache hurlent lugubrement*, et l'on entend le gémisBement régulier de la pompe du préau, où, bienavant le jour, remplitdes seaux, fiergerat, le porteur d'eau de la prison».

Au greffe, au parquet, on travaille, car l'accusateur public ne dort pas. Les locaux du tribunal sont éclairés durant toute la nuit : le lampiste, Lenfumé, entretient dans les couloirs et bureaux du Palais, deux cent vingt Itecs dont vingt seulement sont éteints à dix heures du soir : les deux cents autres brûlent jusqu'à l'aube*.

' Archivti nationaUt. F" I6ï8. PoM d'une cloche daiu le préau

des hommet k la Conciergerie, 1793.

' Be&ucoup de ces conplete sodL reproduite d&ns VUiiloire et dans les Almanaeha des Priions : noua ne clteroas que ces qo&tre Tera d'une ch&nBon improvisas le St venUaa pai' Ducoumeau qui fut guilloUnélaSe.

* Bioulle, Mémoires d'un détenu.

' RiouETe. Mtmoiresd'un déttnu.

* Arckivet nalionaUs, P" S8D.

* Mémoire de Lenfamé, lampiste, du 1" vendëiuiaira de l'an III

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KBSSES ROUGES 363

Dans le Bilence des hautes sallefi et des escaliers déserts, Fooquier continue k rôder, furetant dans les dossiers, notant un nom, donnant on ordre aux commis foorbos. Par moments, un dëgodt l'oppresse : il se plaint « de succomber & la tâche' ». Il confie à la buretiëre qu'il est las de ses fonctions ; depuis le H prairial it n'a pas de répits ■ 11 aimerait mieux labourer ta terre' s ; et sans doute, en parlant ainsi, revoyait-il dans le grand lointain, les champs d'HérouSl et la ferme pateraelle où la vie était si ordonnée et si digne. Quand il allait, naguère aux Jacobins, la foute et le bruit l'empêchaient de penser; maintenant, le temps lui manque*. Il faut que chaque soir il se rende aux Tniteries, afin de prendre les ordres des Comités de la Convention : it quitte le Palais vers dix heures, toujours escorté d'un ou de deux gendarmes*. Bien

au 30 friraaira. Tribunal i-iivotnUoanaire : tonle la null : 4.6S3 becs. Le palaiB écluiré par 18.093 bocs brOlanl toute la nnit. dix jasqn'a une liiiure ilu malin, 1.712 jusqu'àdiï beures du soir. Total 19.813 becs (en Irais mots).

Mémoire du citoyen BloU. ferblantier, enlrepreneur de l'iLlluinage des deoK salles do tribanal rûvolulionnaire. à, compter du i" avril 17^3 jntqn'au 14 germinal de l'an 111. montant i I1.4S9 Uvre9 4soU. En frimaire an lU. Blois n'avait encore rien ref u ; il réclamait, t cette époque, on acompte de 7.000 livres. ArMvea nationale! P'MÎIB.

■ W^on, U, «OS.

Ml s.

' Proeii FouquitF. DâposiLionde la Site Horisan, buvsUâre.

' 1 Je n'ai pas vu Robespierre aui Jacobins, puisque, an thermidor, il y avait plus de deux mois que ju n'avais pu y sUer, u Mtmoitv pour Antoint~Quentin Fouquitr.

* < Il est Taeile de prouver, par les gMidarmes prte des tribunaux, que je me rendais directement avec quelqu'un d'eux au Comité de Salut public, chaque soir, eu sortant du Palais, et, de li, au Comllê do Sùrotii gûnérale. a Idémoire pour A.-Q. Fouquier.

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Mi LE TRIBUNAL RÉVOLUTTONNURE

qu'il ait maÎDtenant voilure, il préfère marcher et n'enploie que très rarement François, le cocher do tribuDsl ' Sa fatigue pourtant est telle qu'il a des hallncinatioDS : ai soir, qu'il passe sur le Pont-Neuf, encadré de ses deux e/Adats, et suivi de Sénar, employé au Comité de Sûreté giairaie, il s'arrête prêt k s'évanouir. -— « Je ne suis pas bien, gémit-il, je crois voir les ombres des morts gui me ponr- Boivent..., surtout celles des patriotes que j'ai fait gaillottiner^. » Sénar essaye de profiter de ce malaise pour risquer « quelques observations n ; mais déjà Fouguier s'est ressaisi : il traite son compagnon d'indulgent et le meoace : — «J'aurai soin de toi lu Plus tard, sons le guichet des Toileries, il aperçoit trois hommes mal vêtus, qui eemblent embusqués le long d'un mur : — «Si j'avais été seul, dit-il, il me serait arrivé quelque malheur*. »

Au Comité de Salut public, — lli aussi on veille jusqu'au jour, — l'accusateur public est reçu, privilège unique ', dans la salle même des séances*, la sallekdeuj: colonnes,

' Décl&ration de François Bandelot, cocber du tribunal. Papitn inédilt da Ligar de Verdigny. s Prajiçais déclare qu'il & condail quatre ou cinq foia Fouqoiur, place da Carrousel, à la p<irt« dca Comités de la Convention. Uns fois il l'a mené, en compagnie de GofGnbal, t, nne maison de la rue Neuve-Sai a L- Laurent : arrivé U. Fonquier le renvoya >. Baudelot était également employé k conduire les prisonniers & la Conciergerie. Voir Bucbez et Som, XXXT, 13S.

' Proch Fouquier. Déposition de Sénor.

' Procès Bouquier. Déposition de Sénar.

' Dès la constitution du Comité de Salut public, Robespient avait, de sa main, rédigé une note, ou, entra aubea prescriptiotu. M trouvent celles-ci : n II faut que le Comité soit fermé et inaccessible, bon les cas très extraordinaires et qo'il «it des agents pour maintenir cette pariie de sa police, que le Comité ne délibère jamais en présence d'aucun Étrangar. i Arckivei pationales, AFii"*-"", !3 A.

' I IL m'est également facile de pronver, pu- les secrétaires du Comité de Salut public, qoe j'étais introduit dans la lieu des sétnMS du Comité, et jamais dans aucun lieu séparé du Comitë. s Mémârt pour A.-Q. Fouqiiier.

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MESSES HOUGES 265

qui a été la Chambre de ta Reine. Depuis un arrêté des 24 et iS floréal, c'est le Comité qui discute et rédige latiste des accusés : laloiduSâ prairial a reuduà l'accusateur public le droit de traduire directement, lui donnant en cela, un pou- TOirégalàcelui delà Convention elle-même ; néanmoins le Comité fournit une liste ; mais il est permis à Fouquier de faire le plein, c'est-à-dire de remplacer, par un autre accusé, celui qui, porté sur la liste du Comité, manquerait à l'appel pour une raison quelconque. Il n'est pas facile de décoarrir, dans les vingt ou vingt-cinq maisons d'arrêts de Paris, parmi les huit à dix mille suspects qui s'y trouvent eDtassés, un prévenu distingué par le Comité: la recherche occupe plusieurs jours : heureusement la Conciergerie est là, où l'on peut puiser, pour faire nombre. C'est ce qui explique qu'un jour quelqu'un racontant avoirvu la veille, à la prison des Oiseaux, la ci-devant princesse de Cbimay, qu'on croyait émigrée. — « Aux Oiseaux t s'écrie Fouquier, il y a trois mois queje la cherche '1 »Et la princesse est guillotinée.

Du Comité de Salut public, Fouquier passe au Comité do Sûreté générale * : car si le premier lui a remis des noms, le second lui fournit des éléments d'accusation. C'est lii, en effet, que, depuis le 17 octobre 1793, s'accumulent les dénonciations émanées de tons les points de la France : cent mille suspects, plus peut-être, y ont leur dossier, et cet innombrable répertoire est une mine qu'il est indispensable d'exploiter.

S'il faut en croire Fouquier-Tin ville, ses entrevues avec les membres du Comité de Sûreté générale n'ont rien eu

' Proctè Fouquier. Déposition d'Anne Dncret,

* • ... Je merendalB directement an Comité de Salnl public, chaque Boir, en sortant du Palais, et, do l^, va Comité de Sflreté générais, s Uémoiit pour A,-Q. Fouquier,

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MA LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAïaE

que de correct et d'administratif : mais une nuit > qu'on l'y attend k une heure du matin, il arrive, fort ému, et très en retard, se plaignant d'avoir été « maltraité daoB un corps de garde^ ». Un détenu de la Force, Ferrière-Sauvebœuf est là, où on l'a amené, de sa prison, pour l'interroger : il voit Fouqnier entrer dans un cabinet voisin de la salie où, lui, Ferriëre, est gardé par un gendarme, et il l'entend dire :

— « J'en ai aujourd'hui trente-neuf qui vont à la Barrière renversée pour les complots de Bicôtre ; demain j'en mettrai soixante a. Et des voix s'exclament « Bravo ! ». Sur quoi 00 appelle Ferrière-Sauvebceuf, on lui annonce qu'il va être reconduit à la prison de la Force et Fouquier, l'interpellant — : « Tu devrais, insinue-t-il, nous faire connaître les complots de la Force ». C'était l'époque, où, l'on venait d'entreprendre les prétendues conspirations des prisons d'où résultèrent de si terribles hécatombes :

— n Allons, tu les connais, ces complots », disent à Sauvebœuf les membres du Comité. Comme il se défend d'en rien savoir, l'un des conventionnels insiste : — « Tiens, il y a une chose toute simple : tu es un ci-devant; tu connais donc tous les ci-devant ; ils sont tous contre-révolutionnaires : par conséquent, eu tu les fréquentes, et alors tu dois être leur complice, ou tu les fuis, et, dans ce cas, tu dois Dousdire pourquoi .» Malgré cette menace insidieuse, le prisonnier persiste à nerien révéler '.

On le voit, Foaquier n'hésite pas, du moins quand il est en présence de ses chefs, k se tailler à lui-même de la

La nuit du il sn 83 prairial an II.

* Dana la collectiOD de A, Bi^Rii se trouvait, à ce que m'a dit cet obliifeaiit érodit, un procès-verbal d'arrestation de Fouquier, ren. contra ivre, la nuit, tiaus la rue, en compagnie de son Sis, et conduit au corps de garde. Je n'ai pu vu cette pièce, nuie peat-âb« eslrce au m£mo incident qu'il est fait ici allusion.

' Papiers inédits do Liger de Verdigny.

MESSES ROUGES 3ft7

besogne. Une marchande pas sa peine. A deux ou trois heures du matin seulement, souvent plus tard, quand il fait grand jour, il regagne, toujourB accompagné de ses gendarmes, la maison de justice ' : ses scribes travaillent encore. Il ne prend pas le temps de monter a son logementdelaTonrneile, où dorment sa femme et ses deux enfants jumeaux: il s'étend tout habillé sur un matelas, jeté dans son cabinet,yrestedeuxou trois heures, essayant de sommeiller ; mais au petit jour, Dancel, le balayeur du tribunal*, le réveille, et l'écrasant labeur recommence.

Un seul sentiment semblait rattacher Fouquier-Tinville & l'humanité : celui de la confraternité envereses anciens camarades de la Société des Procureurs. H eu avait sauvé deux, Lot et Berthereau, dont un Comité révolutionnaire avait ordonné l'arreEtntion *. Berthereau avait rendu, â Fouquier, lorsque celui-ci était à ses débuts, d'importants services; il était l'oncle de Lot.

Au plus fort de la Terreur, alors que trente ou quarante têtes tombaient journellement, Berthereau, qui n'avait pluad'autre souci que celui de se faire oublier, se prome-

' Le jour du jugement de M"* Elisabeth, Fouqnier ne revint des Comités qu'à cinq ttenres du matin. Bncbei et Roui, XXXIV, p. iSI.

' Arcliives nationale», F", 1280.

> s Paliqnler-Tinvllle lui-tnGme se souvint iea blearûla reçUS : le Gomitâ réToIuUonnkire avait donné l'ordre d'urfiter Lot et Berthereau ; Fouquier l'&pprend : son rAle terrible ne lui permet pas d'agir par Ini-mËme: mais il emploie un de ses scolylcs, Decaisne, jacobin farouche, & La taille d'athlète. K la voix alliire et retentlsaante. Cel homme, d'une exaltation notoire, entre brusquement au Comité rdvolationnaire et. frappant de son gourdin la table : — i Qu'est-ce que J'apprends? On a donné l'ordre d'arrêter le citoyen Bertherean t Qui donc a pu conseiller une pareille bévue î C'est on patriote dont je réponds. Le premier qui le touchera aura alTaire à moi et j'entends que son nom soit ray^ de la liste deg arrestations, i Les noms de Lot et de Berthereau dispararent de la liata des profcriptionfl. » Balaillard. Bialoitv des Proeunvn et des atouts, t. Il, p. 338.

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nait un jour mélancaliquement sur le Port au blé ' : il vit Tenir à lai, dans ce lieu désert, l'accusateur public qui errait, le froot soucieux, l'œil aux aguets. Bertherean s'elTorce de l'éviter ; mais Fouquier-Tinvilte, l'aborde et la cODversation s'engage :

— « Fouquier, toi qui fus un homme de loi, peux-tu concevoir qu'on juge cent personnes par jour?

— ' Ne m'en parle pas I réplique Fouquier en portant ses mains k son front. Ces bougres-là veulent me perdre ; mais ils ne me tiennent pas encore : il n'est pas tombe sur l'échafaud une seule tête que je D'en aie un ordre écrit.

— Hais comment obéis-tu à de pareils ordres ?

— Si une de ces tâtes-là ne fât pas tombée, c'eût été la mienne qui eût roulé sur l'échafaud ; mais j'ai tous les ordres signés du Comité, bien en règle, dans mes cartons. S'ils me font un jour mon procès, je les entraînerai tous avec moi ; je ne périrai pas seul* .n

Fouquier mentait, d'ailleurs : il n'avait pas, dans ses car^ tons, tova les ordres signés ; mais c'était l'excuse qu'il alléguait auprès de ses anciens collègues, non point pour se laver du sang versé, mais plutôt pour parer, en quelque façon, au discrédit qui pouvait rejaillir sur lui, ancien homme de loi, du mépris des procédures et de la suppression des formes judiciaires. Scrupule d'autant plus eiugulier qu'il subsistait seul dans cette dme dévoyée.

Il conservait quelques relations avec un autre procureur, Bligny, celui-là même auquel, dix ans auparavant, il avait cédé sa charge; Bligny allait voir, parfois, Fouquier, dans son cabinet, au Palais : il entrait \îl « comme un belluaire dans la fosse d'un tigre ». S'il consentait à s'y

* Cest aajoDrd'htii 1& berg« du qnaj da l'Hûtel-de- Ville.

* Bataillard. Hialoire dt$ Proeureun et de* avouée. D'après les de U* Lot, qui (ut prêtent à l'enlreUen.

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HBBSEB ROnilRS S69

riaqner.c'^taltdansrespoirdes&DverqnelquQ vie humaine: il causait familièrement avec son redoutable confrère, lui parlait de sa famille, de ses enfants, évoquant les vieux souvenirs du Ch&telet, certain d'intéresser ainsi Fouquier, qui s'en montrait toujours friand. Bligny glissait alors le Tiomdu malheureux qu'il désirait arrachera la mort; mais l'accusateur public résistait : — « J'ai des ordres », disaitil. L'autre revenait à la charge -. — « Voyons Fouquier, fais cela pour moi, uu vieux camarade, le seul de tous les anciens du ChAtelet qui ait conservé des relations avec toi.»

Et Fouquier faiblissait parfois : il sortait le dossier, le mettait & l'écart et renvoyait Bliguy en bougonnant '.

Il eut un jour l'audace. . . Mais l'anecdote est si pittoresque qu'elle perdrait à ne point âtre citée dans son texte original : la voici telle qu'elle fut écrite d'après les souvenirs de ceux-là même qui furent, bien malgré eux, les témoins de ce fait étrange :

Fou quier-Tin ville avait été procureur au ChAtelet ; mais, homme de mauvaises mœurs, dissipateur, hantant les tripots, il avait dû vendre son office sur l'injonction des chefs de sa compagnie. Avant la Révolutiondei789,itexistaitdéj&, depuis plusieurs années, une société composée de procureurs au ChftteJet de Paris qui se réunissaient à un jour donné de chaque mois pour dîner chez un restaurateur. Cette réunion était connue sous le nom de Société du Chdlelel. Le nombre de ses membres était de 20 à 24, Lorsqu'une place devenait vacante, on proposait le procureur qui désirait entrer dans la Société, et le mois suivant, il

* Bataillard. Histoire da Procureun tt det avoués. II, StI.

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S70 LE THIBUIfAL BÉTOLUnONNAIRB

était admis, si dans l'intervalle il ne s'était manifesté aucune opposition ; celle d'un seu! membre soffisait. La suppression du Châtelet, les premiers orages de ta Révolution, les événements de 1791 et de 1792, le règne de la Terreur même, ne suspendirent pas la réunion mensuelle de la Société du Ch&telet; on serra les rangs, et l'excfes même des malheurs du temps, des habitudes de confraternité, expliquent comment il se fit que ces réunions ne furent jamais interrompues. En 1790, la société comptait parmi ses membres HM. GeiTsain Gamier (qui fut au temps de l'Empire préfet et président du Sénat), de Vauvert, plus tard juge au tribunal de la Seine, Usquin, Lacan a!né, Candon de Sarry, etc., etc., noms dont le souvenir s'est conservé parmi les doyens du Palais.

Un jour de l'année 1794, la Société du Châtelet était réunie chez le traiteur Legacque. L'entrée de ce restaurant se trouvait sur l'emplacement actuel de la rue de Rivoli, en face de la rue du Dauphin. Les fenêtres du côté opposé s'ouvraient sur la terrasse des Feuillans. Les membres de la Société venaient de se mettre à table lorsqu'un garçon de service ouvre la porte et place un couvert. Â l'instant paraît Fouquier- Tinville. Tous les convives sont frappés de stupeur. — a II est déjà tard, dit Fouquier, je n'avais pas dîné, « je me suis rappelé que c'était votre jour de réunion, ( et j'ai pensé à vous demander à dîner. » — Un silence glacial est la seule réponse, et les deux voisins de Fouquier s'écartent de lui. — « Ah ! il paraît « que je vous gêne... Je suis de trop ici? » — Même silence. Il y avait dans le regard des convives et dans

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HBBSES DOUCES 371

leur mutisme solennel quelque chose de si énergiquement réprobatif que Fouquier, comme s'il y eût été provoquépar son juge, se sentit obligé de se défendre. — « Voyons, dit-il, qu'avez-vous à me reprocher? Nul de voua n'a & se plaindre de moi ; c'est moi plut6t qui aurais à me plaindre do vous. J'étais votre confrère, vous m'avez renvoyé et forcé de vendre ma charge. J'étais sans ressources ; la Révolution a éclaté, et je m'y suis jeté sans prévoir où cela me conduirait; plus tard, on m'a nommé accusateur public, et j'ai accepté avec la môme imprévoyance... J'aurais dû sortir de là. Le courage m'a manqué, et il n'était plus temps. » — Il s'arrête, sa voix tremble, il pleure. Alors toutes ces bouches, muettes jusque-là, font explosion; un concert de malédictions s'élève contre lui. On lui reproche la mort des malheureux que chaque jour il envoie du tribunal à l'échafaud. 11 essaie quelques explications, mais les interpellations partent de tous eûtes. Les noms des plus illustres victimes lui sont jetés à la face. ~- « Et M. Angran d'AUeray, lui crie une vole, M. Angrao d'Alleray, qui t'avait protégé si longtemps; qui, dans sa trop grande bonté te soutenait contre tes confrères lorsqu'ils voulaient te chasser de leur sein, celui-là aussi, ta l'as assassiné. — J'ai voulu le sauver, s'écria Fouquier, et il m'a repoussé... » Mais à ce nom d'un magistrat qui avait laissé parmi les hommes de Palais la mémoire la plus chère et la plus vénérée, les imprécations redoublent. M. de Vauvert, emporté par un mouvement d'indignation furieuse, d'une main prend Fouquier-Tinville au collet, et de l'autre saisis-

272 LE TiQBDNAL RËTOLUTIONNAIRB

sant un couteau : — « Je veux délivrer la France d'un moosire tel que toi. » On se précipite sur M. de Vauvertet on le désarme.

A cette scène violente succède le silence glacial qui l'avait précédée.-, quelques minutes se passent ; puis Fouquier se lève et dit en se retirant : — « Pardonnez-moi d'avoir troublé votre réunion ! J'ai eu tort de venir ici ! n A peine fut-il sorti, que chacun, tremblant pour M. de Vauvert, le supplia de veiller à sa sûreté, et l'engagea &ne pas coucher chez lui. Hais M. de Vauvert, sous des manières simples, cachait un caractère ferme et énergique. « — Fouquier, dit-il, n'osera pas me faire arrêter. » Et il refusa de quitter son domicile. Ni M. de Vauvert ni les autres membres de la Société du Gh&teiet ne furent inquiétés. Peut-être le faut-il attribuer à un reste de cet esprit de confraternité qui, dans l'ancien Barreau surtout, exerçait une puissance singulière.

En 1806, la Société du Ch&telet comptait encore dans son sein M. de Vauvert et plusieurs des témoins de la scène que noua venons de raconter, c'est de leur bouche que les détails en furent alors recuetltis'.

Pourtant quelqu'un avait envié la place de ce paria. Dumas cabalait pour se faire nommer accusateur public : Fouquier, avisé*, obtint pour Dumas la présidence, et, depuis loTs, les deux compères restèrent en apparence

* Gaxttte des tribunaux:, SS octobre 1846.

* P&r Dobsen, Proeé* Fouquier. DëpoBitioa de Dobsen, a Jb prévins Tinville des menées de Qumas : hait jours eprès Damas lat Dommd président. »

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HCBSES BOUGES 273

très aoiE. Au fond, Us étaient des « eoneniie mortels'». C'est Fouquier, maialeoBDt, dont le Comité de Salut public cherche k se débarrasser : dans les papiers d'Herman, devenu, comme on le sait, commissaire des Administratioas civiles, polices et tribunaux, se retrouve ce billet, adressé àDesTÎeux^ un des fidèles de Robespierre :

8 messidor an II. Je te crois bon patriote et éclail'é. Je m'adresse à toi pour que, dans ta conscience républicaine, tu m'indiques un citoyen propre à remplir les fonctions d'accusateur public que le Comité de Salut public m'a chargé de chercher. Prompte réponse. Salut et fraternité'.

Fouquier prend cependant bien de la peine; chaque jour accroît sou souci. La Conciergerie ne suffisaDt plus à lui fournir des victimes, on lui a concédé les immenses collèges du Flessis et Louis-le-(irand, me Jacques, où il entasse des prisonniers et qu'où appelle le magasin de Fouquier: i! possède l'Archevêché, devenu l'hospice national du tribunal révolutionnaire * ; malgré ces annexes, la place manque encore ; il lui faut une nouvelle prison et l'on a fait choix de l'ancien collège des Ouatre-Nations', dont il hâte les travaux d'aménagement. Poux tant de jus-

' Mémoire pour A.-Q. Fouquier-Tinvitle,

' Harc-Louis DesvieuK, prâsident du tribunal du troUiâm* tttùAdùsement, guillolioii lu 11 Ihermidor.

* Aichirei do la Chviccllerie. Fonds nonveUemant vsrté aux Arehiiie* ttationaies.

I Sur YHotpiee national du Irl&uTxal réoolutUiTmaiTe, voir l'élud* si eomplèU et si documentée qu's pnbliëo H. Léon La Oraad, atchl- Tiate anx Archives nallonalta, dut la Revue des /jueitions iiUtoriquet de juillet 1890.

' Le palais actuel de l'InsUlot.

Itt

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su LE TRIBUNAL RËVOLUTIONNMRB

Uciables, les salles d'audiences sont bien étroites. Dumas rererait, a-t-on dit, de transformer la salle des Pas perdus en un colosêal prétoire, où l'on poiirrait juger k la fois, en feu de file, c'est son mot, trois cents accusés ; mais le temps fait défaut et l'on se contente d'agrandir démesoréinent les giadins de la Grand'Chambre '.

Pour satisfaire aux « commandes u, il faut que redoublent d'activité les employés de cette manufacture nationale d'assassinats. Danton avait coutume de dire que a en révolution il faut bâcler et non régler' ». On bâcle donc. Les actes d'accusation, — simples formules toujours les

' Sar ces différents travaui et projets.

■ 33 germinal an II.

■ La police de la priBoa de la Conciergerie, de la maison d'arr£t de la rue Jacques ainsi que de t'hoipice établi dana les bAtiments lin ci-devant âvèché appartiendra au tribunal révolationnairo et à l'accusateur public de ce tribunal. •

Archive* nationedt», APii*", IH.

« 2 messidor an II.

Une lettre de Fonquier & la Commission des travaux publics ; a Le citoyen Duhameau, nouvel architecte de la Conciergerie et dn tribunal s'est présenté à l'accnaatenr public et au président. Ils lui ont montré une partie des cbangementa à faire relatifs k la salubrité et i l'augmentation de la salle. II prie qu'on hâte les travaux de la nouvelle maison dos Qnatre-Nations, suspendus par la difllculte de se procurer dos ouvriers. »

Archioes nationalei, F", 1S8Û.

■ Lon de la constractioa des gradins destinés à recevoir les ceal-cinqnante-huit victimes du Lutembourg, on Ut disparaître le fauteuil fatal ; on enleva les tables qui sont au pourtour de l'intérieur de l'eaceinle du tribunal. Ces gradins commentaient où sont 1m tables, s'élevaient jusqu'à la cornictic du plafond, et se proloDgeoieut depuis le milieu de la fenêtre qui est près dn tribunal jnsqn't celle qui est en face de la barrière. Malgré la longueur et la multiplicité de ces gradins, on avait mis aux extrémités, pour pierres d'attente, des pontrelles. Cet énorme échafaudage remplissait une partie de l'enceinte, ce qui obligea l'accusateur public à se placer à l'est de la salle. ■ Procès Fouqaier, Bûchez et Roux, XXXIV, p. 487.

< Notes historiques dn convenUonnel Baudot, p. Ii6.

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mômes, — sont remis incomplets aux secrétaires du parquets quileacopientparmorceawaî. Soavent, îi huit heures et mfime neuf heures du soir, ils ne les ont pas encore. Il leur arrive d'être si pressés qu'ils ne peuvent prendre les noms des prévenus, laissés en blanc sur les minutes, qu'an moment de l'ouverture de l'audience, dans le bureau des huissiers '. Ordinairement, on attend pour remplir ces blancs, qu'on ait découvert les accusés dans les diverses prisons : a on a un homme payé pour les rechercher et, à mesure qu'on les trouve, on remplit leurs noms dans les actes*).. Un jour on avait mis en jugement, sur l'ordre du Comité, cent-cinquante-huit prévenus. L'acte d'accusation était dressé ; Fouquier, contrairement k ce que pensait Dumas, estima que c'était trop. On divisa donc la fournée en trois, dont la première fut de soixante ; l'affaire alla si vite que Anne Ducret. le commis -greffier, n'eut pas le temps de recopier la pièce et les juges signèrent ainsi l'arrêt de mort de cent- cinquante-huit personnes dont soixante seulement avaient été jugées : la nuit suivante, on bâtonna, sur l'acte, les noms qui n'y devaient pas figurer^.

Soixante, le 10 messidor ; cinquante, le 21 ; quarantesix, le 22; ces chiffres semblent maintenant normaux. Outre les grandes fournées des conspirations de prison, on juge des isolés, des petits groupes de sept, de dix, de douze accusés, — des misèi-es, dit le juré Vilate *. Dumas, souvent ivre, ne pose à chacun qu'une seule question, celle de son nom; il 8i^ge en furieux, ayant sur sa table deux

' Procèi Fouquier. DépoiiUon de Dncbitoau. ex-secrétaire dn p&rqnet.

' Procès Fouquier. DépoiiUon de Wolf.

* Proei* Fouquitr. DûposiUon de Anne Ducret, commii-gramer. ' Papitri iniditt de Ligsr de Verdigny.

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276 LE TRIBON\L RÉVOLtmONNAIRE

pistolets', car il a peur ; chez loi, rue de geine, il vit lapi arec sa femme et son enfant ; ea porte est percée d'uD judas BU moyen duquel il observe les visiteurs' , GofBnbal, le vice-président, s'enivre également : il va boire chez Horisan ou au cabaret*. Sons la direction de ces deux hommes. Us débats simplifiés, comme on )'a va^ allégés des interrogatoires, de l'audition des témoins, des plaidoiries, sont devenus une des formalités de Texécution, une sorte de première toilette, qui n'a pas même pour résultat d'assurer l'identité des condemnétf.

£t, chaque jour, sauf le décadi, l'usine de Pouquier fonctionne de la sorte : le public, fidèle au spectacle, s'en désintéresse, tant la chose est écourtée : il n'applaudit plus aux condamnations : en revanche, il manifeste hautement « sa joie et sa satisfaction » quand survient, par hasard, ud verdict d'acquittement*. Les amateurs d'émotions fortes préfèrent k ces audiences toujours les mêmes, le cfaargemeat des charrettes qui, bien avant midi, attendent dans la cour du Mai • : la guillotine a ses habitués, ses enthousiastes, ses dévots. On connaît te mot du Conventionnel Amar : — « Allons au pied du grand autel voir célébrer la Messe Bouge », allusion aux cérémonies de jadis, alors que, le lendemain de la Saint-Martin, les cours du Parlement, en grand costume, assistaient fc l'office de réouverture, devant la chapelle des Procureurs, dans la salle des Pas perdus. Fouquier, resté l'homme des traditions, s'offrit une de ces fêtes, lors de l'exécution des cinquante-quatre accusés de tentatives criminelles sur Collot d'Herbois et

' Proeii Fouquier. Déposition de Séu&r.

' Cunpudoo, 1. SS6,

' Déclaration de Renavdin. juré, l'an des accusés su Procès Fouquier. Bucbez et Koux, XXXIV, 410.

' BnohM «t Roux, XXXIV. 4BS.

' Buchpi et Roui, XXXV, p. fl.

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KE8SBS BOUGES S77

sur Hobespierre. Le jugement n'avait pas prononce que les condamnés seraient revâtas de la chemise rouge des assassins' ; l'accusateur public exigea, néanmoins, qu'on procëdftt k leur travestissement : il fallut attendre longtemps avant qu'on pût se procurer, dans les magasins du voisinage, assez d'étoffe pour en revêtir toutes les victimes : encore se contenta-tnin d'une bigarrure ; et c'est de coupons de serge amarante ou d'autres nuances du rouge, qu'on enroula les moribonds au moment de les hisser sur les charrettes*.

Ce qui rendait les audiences monotones, c'est que, depuis les amalgames, la sentence était prononcée en l'absence des accusés; l'interrogatoire terminé, le président elAturalt les débats et l'on reconduisait les comparants h. la Conciergerie où les huissiers venaient donner lecture du jugement^ Cotte innovation supprimait les chances d'incident. L'aspect des immenses gradins, qui occupaient maintenanttoutuncâtédelaGrand'Chambre et s'élevaient jusqu'à la corniche du plafoud*, n'en était pas moins épouvantable, tant en raison de la stupeur résignée de ceux qui y figuraient, que par l'étonnante diversité de leur Age et de leui* condition. Le 1" thermidor c'est Saint-

' — ■ J'obierve que Is jngsment ne i'& pas pronoDcé. Je témoign&l même mou âtounement loraqne j'enlendii donner l'ordre de faire des cbemisea rouges ; maia on me répondit qae cela ne me regar' dait paa. « DéclnraUoQ du jage liami, l'un des accusés an procès de Fonqnler-Tiaville. il fant dire qne la loi du 16 septembre 1791 portait : « Quiconque aura éU condamné è mort pour crime d'à»' Bassinât on poison, sera conduit au lieu de l'eiéculion revStn d'une chemise rouge : le parricide aura ia t£te et le visage voilés d'une étoffe Doire; il ne sera découvert qu'an moment même de l'exécu- Uon. a

* Souvenirs d'un sténographe, Oatelte det tribiijutur, i décembre 184S.

• Campardon, T. 3H-39T.

' Voir la note page 873.

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Pern, un enfant de dix-sept ans, appelé au tribunal par erreur, qui n'est pas compris dans l'acte d'accusation, mais qui n'en est pas moind condamné k mort : pendant le réquisitoire, il tient la main du gendarme placé près de lui, pour montrer k cet homme qu'il n'a pas peur ; c'est le soldat qui retire sa main parce qu'elle tremble'. Le 4 on amen&H las femmet If oailie», la maréchale, qui avait Boixant«dixneuf ans et sa fille, ta vicomtesse Anne-Dominique : toutes deux étaient sourdes ; il fallut pour leur demander leurs noms que le président les fit approcher de son bureau ; la maréchale, toute cassée de vieillesse descendit des gradins au bras d'un gendarme. C'est tout ce qu'elles surent du procès *.

Un autre septuagénaire, Puy de Vérine, ex-mattre des comptes, y comprit moins encore : il était non seulement sourd, mais aveugle depuis trois ans, tombé en enfance, et, dans la prison, on s'était tu obligé, par crainte d'infec* lion, de le changer de linge plusieurs fois par jour. On eut dit un témoin, toutes les peines du monde à lui faire entendre « ce dont il s'agissait ». Quand on crut l'avoir mis au courant, on l'envoya à l'échafaud*. Certain jour, on vit rouler des gradins une accusée a qui avait le corps et la langue paralysés». Fouquierà qui on expliquait les causes de la chute, dit : — « ce n'est pas la langue, c'est la t^te qu'il nous faut * ». Il y avait plus lamentable encore : bien des femmes atTolées par l'idée de mourir, se déclaraient snr le point d'être mères et obtenaient ainsi un sursis : les médecins du tribunal décidaient de leur sort : il leur eût été facile de sauver, par un mensonge, bien des existences;

' Procès Fouquier, Déposition de A.-L.-M.-C. Saint-Pem, veuve ComuiUiière.

* Procès Fouquier. DépoBitloa de I).-H. Julien, négociant.

* Proeèà Fouquier, Déclaration du médecla Geoffroy.

* Procèt Fouquier. DépositioD de P. Rpti, négociant.

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HB38ES ROUGES 279

xnais ces gens-là ne mentaient pas : eux aassi, sans doute, étaient esclaves de leur impitoyable devoir et la plupart du temps leur diagnostic concluait à l'esëcutioD immédiate. Dans certains cas, pourtant, la femme était expédiée k l'hospice de l'Évéché, en attendant le terme fatal. Pour quelques-unes ce fut le salut : thermidor survint avant qu'elles fussent mères, c'est k leur enfant qu'elles furent redevables de la vie. L'une d'elles, M*" de Blamont, condamnée k mort et échappée ainsi à la guillotine, vécut jusqu'en 1870. De toutes les personnes ayant comparu devant le tribunal révolutionnai re,c'eBtvraisemblablement elle qui disparut la dernière*. Quelques-unes avaient été moins chanceuses : tout autre que Fouquier-Tinville eût ouàlié ces malheureuses dans leur prison ; sa responsabilité était couverte par le certificat des médecins. Mais il ne perdait pas de vue les futures mamans ; il se faisait rendre compte de leur état, guettait sou heure : hélas I elle sonnait, inéluctable. La fin du siècle de Voltaire connut ces choses monstrueuses : des femmes, voyant approcher, dans l'angoisse et dans l'épouvante, le moment de la maternité : il se trouvait des bourreaux pour arracher de leurs bras l'enfaut & peine dans ses langes, et, toutes chancelantes encore, elles étaient traînées & l'échafaud'. La Terreur atteignait là son apogée : les collaborateurs de Fouquier, eux-mêmes, quelque blasés qu'ils fussent, bronchaient devant l'horrible besogne. Un jour, l'un d'eux, terrifié, entrant au greffe osa dire à ses camarades : — « C'est fini ;

' Va groupt d'habitant» de la région de Rockeshouart depant le Irilmnal révolutwmtaire, par Piarra Gaumy. Rocbechouart, 1903. M>* de BlamoDt, dit U. P. G&oniy mouml o preHqao csatanaire, vers la lia du second empire, on pen avant 1870. i>

■ La femme Rogé, ayant obtenu un sursis, est exécntéa après la nalaaance de son enfant. Wallon. I[[, 335 note. Lt femnie Quétlneau, aprËs un accidetil, ent le tniioe sort. Wallon, lit, 65.

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