MÊME MAISON. ' J. P. M ELI NE
Mues prisonnier*.
L'empereur d'Allemagne, arrêté par un audacieux coup d'Eiat , et amené prisonnier dans sa capitale, avait été enfermé dans un château de Prague, ancien séjour des rois de Bohême, abandonné depuis plus d'un siècle, et servant alors de prison d'État 1. Quinze jours s'étaient écoulés
1 La captivité de Wenceslas demeura en quelque sorte secrète pour son peuple ; tous les actes publics étaient publiés au nom de l'empereur, et comme s'il eût été seulement absent de ses États.
(Histoire générale d'Allemagne de Ludcn.)
dans cette étrange et dure captivité , sans que le souverain eût eu d'autres nouvelles de sou empire que les lettres et les témoignages de dévouement de son page fidèle.
La nuit qui devait protéger l'évasion des illustres prisonniers était enfin arrivée.
Wcnceslas et Sophie de Bavière prolongeaient leur veillée dans la grande salle du château, dont les croisées donnaient immédiatement sur le cours de la Muldaw.
Cette vaste et triste enceinte , dont les murs s'élevaient en monceaux de pierres de taille , était renforcée à l'intérieur de deux rangs de massifs piliers , d'où sortaient les épaisses arêtes d'une voûte profonde ; une seule et faible lumière éclairait l'étendue; quelques statues des anciens rois de Bohême, grossièrement taillées, mutilées par le temps, mais encore debout sur leurs socles de pierre et rangées le long de la muraille, apparaissaient à demi dans l'obscurité; les brouillards de la rivière entretenaient dans cette enceinte une humidité stagnante , qui avait revêtu les parois de la teinte la plus sombre , et le bouillonnement de l'eau sous les fenêtres, seul bruit qui se fit entendre, répandait dans l'atmosphère l'impression d'une solitude sauvage.
Près de la vaste cheminée, où l'insouciance insolente des gardiens laissait manquer le feu, et sous la lueur d'une lampe de fer qui pendait de la voûte, Wencesïas jouait aux dés avec un compagnon de sa captivité.
Ce gentilhomme de la cour était Norberg , qui, par une volonté particulière des gouverneurs du château, avait seul été autorisé à partager la prison de son maître.
Wencesïas et le comte étaient assis dans de grands fauteuils de bois noir, devant une petite table, où étaient posés une cruche d'étain et des gobelets. Les dés roulaient lentement du cornet et sans attirer l'attention des joueurs , qui, le front penché sur la table, étaient absorbés l'un et l'autre dans d'importantes et pénibles pensées.
Sophie de Bavière, enveloppée dans une mante de laine brune, sous laquelle le froid aigu faisait encore trembler ses membres, errait languissamment le long des croisées. Elle passait dans l'intervalle où la lueur de la lampe projetait les grandes ombres des piliers et où s'élevaient les formes vagues et tronquées des statues de pierre; ses pas ne rendaient aucun bruit, et elle avait l'air d'une ombre errante sous ces antiques et solitaires arceaux.
A chaque tour de sa lente promenade, elle s'arrêtait devant un fût de granit où était posé un sablier, et elle jetait un regard d'attention mêlée d'un léger tressaillement sur l'écoulement du sable, qui marquait la fuite des heures.
Les trois personnes enfermées dans cette enceinte n'échangeaient que de rares paroles, Wenceslas et la princesse ne pouvaient s'entretenir de leurs espérances d'évasion, ni faire aucun préparatif à ce sujet. Ils étaient sous ie regard de la sentinelle en faction devant la porte d'entrée, laquelle devait rester ouverte afin qu'un gardien pût toujours exercer une surveillance immédiate sur les prisonniers. Pour le comte de Norberg, il ignorait encore les projets de fuite arrêtés pour cette nuit-là.
Wenceslas, depuis ia catastrophe foudroyante de son arrestation, était constamment plongé dans l'état d'inertie et de torpeur d'où il ne sortait auparavant que dans ses moments d'orgie.
Il était seul dans cette prison, sans pouvoir se suffire à lui-même. Le comte de Norberg, qu'une circonstance ignorée avait éloigné de lui au moment du départ de Conrad-Burg, était venu le rejoindre depuis quelques jours : mais, de tous les gentilshommes de sa maison, Norberg était le seul qui, par son esprit élevé, ses mœurs di-
LES PRISONNIERS. h
gnes et austères, lui fût parfaitement antipathique. Combien il regrettait alors son cher Ratisbonne, dont l'humeur facile, la fantaisie vive et riante, semaient la joie autour de lui, dont la figure épanouie et radieuse eût éclairé les murs d'une prison !... Mais, depuis le départ subit de Ratisbonne, on n'avait plus entendu parler de lui à la cour.
Cependant l'heure avançait, et Wenceslas ne pouvait plus tarder d'instruire le comte de la fuite qui devait être tentée dans si peu d'instants. La sentinelle passait à temps égaux devant la porte ouverte, mais en continuant à jouer, et en jetant très-haut les mots qui servaient à marquer les coups de dés, on pouvait dérober à l'oreille du soldat une conversation tenue à voix plus basse.
Wenceslas commença brusquement la confidence.
— Savez-vous, mon cher comte, dit-il, que vous devez être enlevé cette nuit?
Norberg reçut très-froidement cette nouvelle à laquelle il ne croyait guère.
— Rien n'est plus vrai, affirma le prince, vous serez enlevé de cette prison, grâce à ce que vous vous trouvez en notre compagnie.
— Monseigneur, je ne comprends pas.
— Deux mots vous feront connaître nos projets et nos espérances... Pour ce qu'il en aviendra, le secret en est cache dans les ombres de cette nuit.
— J'attends avec impatience l'explication de Votre Altesse.
— Des amis fidèles doivent venir nous chercher dans quelques heures.
Norberg tressaillit si fortement que les dés tombèrent de sa main : on ne pouvait cependant voir sur sa physionomie impénétrable de quelle impression de plaisir ou de crainte venait ce mouvement.
Le prince lui fit signe de continuer à jouer, et reprit d'une voix plus basse :
— Voici. Mes amis déguisés en mariniers conduisent cette nuit une barque devant le château ; ils jettent sous nos fenêtres ces mots sonores dont les bateliers se servent pour se répondre de loin les uns aux autres; je comprends qu'ils sont là , et j'attends le moment favorable. À deux heures du matin, le factionnaire placé à cette porte est relevé par un soldat qui nous appartient et protège notre fuite sous promesse d'une bonne récompense. Alors nos libérateurs avancent le bateau au pied du mur 5 ils lancent à la fenêtre une échelle de corde par laquelle je descends dans leur petit bâtiment ainsi que l'im-
pératricc... et vous, seigneur comte, si la promenade vous semble agréable.
— C'est une entreprise bien hardie, monseigneur , dit Norberg , dont un froncement de sourcils assombrissait davantage la physionomie sévère. N'avez-vous donc pas pensé à tous les obstacles que ce moment doit rencontrer?
— J'ai pensé au contraire qu'il en existait fort peu.
— Comment?
— Peut-on regarder la révolution qui vient de s'accomplir autrement que comme un trouble scandaleux causé par des ambitieux en démence, et la captivité où je me trouve autrement que comme un piège infâme, où j'ai pu tomber par fatalité, mais non laisser ma liberté et mes droits?... îl n'y a rien de réel dans ce mouvement dès qu'une diète ne Fa point sanctionné... Les princes confédérés se sont dits maîtres , leurs troupes ont occupé quelques places fortes ; mais la nation n'a proclamé ni leur érection ni ma déchéance. Je n'ai entendu autour des murs de ce château nulle clameur du peuple exhalant sa joie ou sa colère ; les autorités mêmes balancent à se déclarer ; le gouverneur du fort veille sur nous avec une faiblesse qui annonce bien en lui la croyance a un retour de fortune.
— Cependant, sire, vous êtes encore ici...
— Oui, les révoltés m'ont jeté dans ce séjour des anciens rois, passés de la terre depuis des siècles, pour me mettre au rang des souverains morts... Mais je leur ferai bien voir, dès demain, s'il plaît à Dieu, que je suis encore vivant !
— Que compte faire dès demain Votre Seigneurie ?
— Parbleu ! cela ne se demande pas, dit Wenceslas, retrouvant l'étincelle de vie que donne la colère. Je compte rassembler mes troupes, marcher contre les rebelles, et leur faire trancher la tête. . ou leur livrer la mienne... Mais ce ne sera pas sans défense!... Il faut que cela finisse... Croyez-moi, un mouvement violent et décisif se prépare en Germanie . . .
— Sire, je ne me permettrai d'élever de doute que sur l'évasion de cette nuit, qui me semble toujours difficile, puisque enfin les archers, qui veillent à toutes les portes, doivent naturellement garder les fenêtres.
— Cette fenêtre sera libre : il n'y a, dans toute la façade qui règne au-dessous, qu'une poterne à laquelle on n'a point placé de garde, attendu que, par des gros temps comme ceux qui régnent dans ce mois-ci, les eaux de la rivière
en baignent le seuil : cette partie -de la prison est donc dégarnie de sentinelles.
Un instant de silence se passa, et Norberg avait déjà repris le calme muet et froid qui régnait ordinairement sur ses traits.
— Il ne me reste plus , dit-il , qu'à féliciter Votre Altesse sur ses projets et prier Dieu pour leur succès.
— N'entends-je pas la pluie qui bat les vitraux? demanda Wenceslas à la princesse.
— Oui, monseigneur, dit Sophie, et l'obscurité est profonde.
— C'est un temps magnifique pour des fugitifs!
— Et qui promet de durer toute la nuit , ajouta la princesse.
— Qu'avez-vous donc, seigneur comte? demanda l'empereur en revenant à Norberg ; vous ne paraissez pas grandement satisfait de l'aventure où je vous convie... et vous regardez ce sablier d'une étrange manière.
— C'est que le temps est précieux cette nuit.
— Madame se charge de veiller à son cours, dit le prince en tournant la tête du côté de Sophie alors penchée vers l'horloge de sable , et elle nous avertira quand l'heure sera proche.
— Oui, répondit Norbcrg; mais je pensais que c'était le moment de me rendre à l'appel du gouverneur... Votre Seigneurie est dispensée de cette obligation , ajouta le comte en se levant ; mais moi je dois y manquer moins que jamais , pour ne pas éveiller de soupçons.
— Je n'ai pas entendu le rappel.
— Si, le tambour vient de battre.
— Et vous vous enveloppez de ce manteau pour aller dans la galerie voisine? Croyezvous déjà vous promener dans la ville, parce que nous avons parié de liberté ?
— L'air est glacial clans ces corridors.
— Vous enfoncez ce grand feutre jusqu'aux sourcils!
— Qu'importe plus ou moins de nuit sur mon visage?
Le comte sortit à pas pressés, et revint quelques instants après.
Wenceslas demanda à ses gardiens de lui apporter du vin et de ranimer la lampe, annonçant l'intention de passer une partie de la nuit à jouer, comme il le faisait depuis quelque temps, afin qu'on ne remarquât pas le prolongement de sa veillée quand serait venu l'instant du départ.
Le prince et Norberg reprirent leur partie; mais leur préoccupation à tous deux était profonde.
Le comte , d'abord saisi par la nouvelle de cette fuite brusquement annoncée , n'avait pas eu le temps de demander d'explication à ce sujet.
— Quels sont donc, dit-il alors au prince, les hardis chevaliers assez sûrs de leur force et de leur prudence pour entreprendre de délivrer un empereur de sa prison?
— Ces hardis chevaliers?... Mais l'un est un jeune homme... presque un enfant... mon page Edgard.
— Quoi!... l'un de vos libérateurs est un page?...
— Et bien mieux... l'autre est une femme !
— Une femme! répéta le comte en inclinant le visage sur la table comme pour regarder les dés. Et qui donc?
— Qui serait-ce , dit la voix douce de la princesse Sophie , alors appuyée sur le dossier du fauteuil de l'empereur , et en face de Norberg , qui serait-ce , sinon cette jeune Lénorc Muiler, humble fille du peuple pour aimer, fièrc et superbe patricienne pour tout oser?...
— Elle!... ici!... ce soir !... s'écria Norberg,
qui devint d'une pâleur mortelle et frémit de tout son corps.
Puis , après cette première impression , un sombre nuage demeura encore empreint sur ses traits.
Mais ce changement de visage ne pouvait être remarqué des personnes présentes.
— Madame , allez donc dormir un peu ! dit Wenccslas en se retournant brusquement vers la princesse.
Les paroles de son mari frappaient toujours Sophie comme un coup dans le sein : elle se retira du fauteuil sur lequel elle était inclinée , et se tint droite et tremblante, comme une faible tige qui vient d'être frappée par le vent et se relève en frissonnant.
— Oui, certainement, reprit Wenceslas, au lieu de rester là à aller et venir, vous feriez mieux de prendre un moment de sommeil, afin de ne pas nous arrêter à l'heure de la fuite par quelque importune faiblesse.
— Je n'ai nul besoin de repos, dit-elle d'un accent amer et douloureux, et Dieu aidant, je ne manquerai jamais de forces quand elles seront nécessaires au salut de quelqu'un.
— Je ne vous ai pourtant jamais vu la mine si pâle et si dolente..., reprit le prince. C'est
LES PIUSOIN'ÏUEKS. 13
comme vous, Norberg, ajouta-t-il en ramenant son regard sur le comte, vous avez l'air à moitié mort... Deux beaux coureurs d'aventures, vraiment !
Pendant cette rapide altercation , Norberg avait eu le temps d'essuyer la sueur froide qui coulait de son front; mais la force intérieure qui commandait toujours à l'expression de son visage cédait en ce moment à une émotion trop violente, et ses traits étaient profondément altérés.
Wenceslas, frappant son verre sur la table et demandant ainsi au comte de lui verser à boire, épargnait à celui-ci la peine de répondre... Norberg s'empressa de satisfaire à cet ordre. Il aimait mieux, avec Wenceslas , épancher le vin que les pensées.
Il s'établit un silence pendant lequel l'empereur partagea le poids de ses regards entre sa femme et le comte.
Pendant ces malheureux jours de prison , Wenceslas, dans son oisiveté et en quelque sorte forcé à ce sentiment par sa situation , était devenu épris de sa femme et jaloux du comte de Norberg. Cet amour, cette jalousie, qui se sentaient tyranniques et ridicules , avaient pris une teinte haineuse et cruelle. Ce fut le rao- 2. 2
ment où, dans le caractère de ce prince qui n'avait été jusque-là que brutalement débauché , commença à percer le premier germe des penchants féroces qui , révélés par des actes barbares, devaient sous peu épouvanter la Germanie.
Le souvenir d'un premier amour et les principes religieux de Sophie de Bavière la garantissaient assez d'une dangereuse passion pour le comte de Norberg : mais ce seigneur, par la distinction de son esprit, de sa beauté, par ce charme austère qui lui appartenait et le rendait fait pour un amour élevé , était parfaitement sympathique à la douce et noble princesse. De même Norberg se sentait attiré vers sa souveraine par un mouvement de cœur le plus pur ; le manque de beauté dans cette femme , si touchante du reste , ne lui inspirait qu'un tendre intérêt de plus; il la voyait malheureuse en secret , martyre de tristes grandeurs , et , d'après le mystère de sa destinée, il y avait peut-être là un rapport intime avec lui-même.
Dans d'autres circonstances , ils se fussent aimés ; et le germe de cet amour non épanoui faisait cependant sentir sa douceur.
Depuis quelque temps , renfermés dans les murs noirs de cette prison, et surtout renfermés
LES PRISONNIERS. lo
en eux-mêmes, il leur était doux à tous deux de se communiquer leurs peines , sans que jamais une plainte fût prononcée, de jouir de leur affection mutuelle , sans qu'un mot de tendresse s'exhalât de leur bouche.
Souvent, le soir, ils passaient de longues heures à la croisée, penchés en dehors ; le bruit mélancolique de l'eau dans la solitude berçait ensemble leurs douleurs; le voile de la nuit les enveloppait tous deux , leurs mains reposaient l'une dans l'autre ; et ces moments de douceur étaient les mêmes en prison que dans une belle campagne ou au milieu d'une fête...
Pendant ce temps-là, Wenceslas, attablé avec son flacon à l'autre bout de la salle , grondait sourdement de boire seul, tandis que sa femme avait quelqu'un pour rêver avec elle.
Ce soir-là, en trouvant tout à coup Sophie derrière lui, appuyée sur le dos de son fauteuil, il avait pensé qu'elle n'était là que pour échanger à l'aise des regards avec le joueur placé en face de lui , et c'était la cause de la brutale humeur qu'il venait de montrer.
Il y avait aussi, à ce moment, quelque chose de légitime dans son irritation. L'heure d'une fuite dangereuse approchait , et il trouvait dur que les deux personnes attachées à sa fortune ne
pussent se rapprocher de lui, même par le lien d'un intérêt commun.
— Puisque vous ne voulez ni dormir, ni prendre aucun cordial pour vous donner des forces, dit-il à Sophie d'un ton triste , vous devriez au moins prier Dieu pour le succès de notre entreprise.
— Sire, depuis que ce départ clandestin est décidé, je n'ai cessé de demander à Dieu qu'un de ses regards , plus puissant que toutes les forces humaines , protégeât la délivrance des prisonniers.
— Cela peut être, dit Wenceslas ; mais comme je ne me connais pas une grande part dans vos affections, il ne m'est pas certain d'être compris dans vos prières pour les prisonniers.
— Il ne saurait en être autrement , dit le comte de Norberg avec sévérité ; et des vœux partant d'une àme si pure doivent être écoutés.
— Vous ne sembiez pas cependant compter beaucoup vous-même sur une heureuse issue, répondit le prince à Norberg; car depuis la confidence que je vous ai faite , vous voilà plus sombre et taciturne que jamais.
En effet, les traits de Norberg étaient profondément bouleversés, et le peu de paroles
qu'il prononçait avec distraction sortaient péniblement de sa poitrine oppressée.
— Du reste , ajouta Wenceslas , on ne sait jamais ce que vous pensez... A moins que vous ne le disiez à madame dans vos entretiens secrets.
— La confiance suppose l'égalité, répondit Norberg , et d'après cela , je ne puis en avoir davantage pour la princesse que pour Votre Seigneurie.
— Quoi qu'il en soit, reprit l'empereur, vous me ferez plaisir de supprimer à l'avenir les rêveries nocturnes auxquelles vous vous livrez ensemble, avec ou sans clair de lune... En prison , cela pouvait passer, parce que, grâce aux verrous et aux sentinelles , je vous avais toujours sous les yeux ; mais ailleurs. . .
Sophie interrompit vivement son mari, et dit avec une hardiesse tremblante :
— En ce cas , vous pouvez être tranquille, sire , car il est une prison qui me suivra partout... une chaîne qui durera toute ma vie!
— Vous voulez sans doute parler de notre union, madame?...
Wencesîas n'eut pas le temps d'en dire davantage ; un bruit de pas et de fer se fit entendre dans le corridor. La sentinelle se relevait pour
la seconde fois depuis minuit, et on vit alors à la porte d'entrée le soldat qui se rendait complice de la fuite des prisonniers, pour déserter presque au même instant le château , et aller rejoindre les troupes de l'empereur.
Ce fut dans ces tristes dispositions d'esprit, et quand l'irritation de la discorde intérieure vibrait encore, que l'agitation du moment décisif commença à se faire vivement sentir. Wencesîas donna au soldat de garde l'argent qui, en attendant mieux , payait ses services ; et les prisonniers , désormais libres , s'approchèrent promptement des croisées pour attendre le signal.
La nuit était toujours belle à souhait pour une évasion : les nuages noirs, la pluie, et les eaux qui reflétaient cette sombre atmosphère , ne formaient qu'une seule masse de ténèbres. Dans ce moment où une lumière à une maison du rivage , où un passant dans ses environs eussent pu faire échouer l'audacieuse entreprise, on eut dit que toute clarté et tout habitant étaient disparus de la terre.
On vit bientôt arriver du fond des ombres une petite lueur rouge, que son balancement et sa course hâtive annonçaient être le fanal d'un bateau.
Quand la lumière qui suivait le milieu du fleuve fut à la hauteur du château, on entendit ces mots sonores qui passaient dans l'air comme une fusée de son :
— En amont!... en amont!... tire des avi-
rons
Les prisonniers à ce signal reconnurent la présence de leurs amis , et attendirent , palpitants de crainte et d'espérance , que le bateau approchât.
EjtM barqu*.
Nous allons rejoindre un moment ceux qui montaient la frêle barque arrivant sous les murs du château, et suivre leurs mouvements.
Les deux jeunes aventuriers qui venaient tenter la délivrance de leurs princes étaient descendus sur le rivage , aux abords du faubourg de Prague, devant la petite maison d'un passeur d'eau. Ils avaient demandé la permission de laisser leurs chevaux sous le hangar, et de se reposer un instant auprès des bateliers.
22 LA «ARQUE.
Introduits dans l'habitation, le page et Lénore reçurent un léger repas , qu'ils rétribuèrent largement; ils prièrent ensuite les gens du logis de leur louer pour quelques heures des habits de mariniers et un bateau.
Cette demande ne devait pas éveiller de soupçons dans la cabane. Le goût des mascarades était alors si répandu en Bohème qu'on s'y livrait à toute époque de l'année et en toute occasion. Le batelier et sa femme crurent donc que les personnes de haut lieu qui venaient de descendre chez eux ne songeaient qu'à prendre une innocente récréation ; ils cédèrent leurs meilleurs vêtements et leur plus belle barque, d'autant plus facilement que les chevaux des voyageurs restaient en gage pour représenter la valeur des objets prêtés.
Les deux jeunes gens, vêtus de laine brune, de ceintures rouges et de chapeaux ronds et pointus , montèrent leur esquif et s'embarquèrent sur la Muldaw. Lénore, dont le corps harmonieux et plein de grâce était aussi doué d'une rare vigueur, s'empara d'un des avirons et travailla pour sa bonne part à la conduite du bâtiment.
Arrivés en vue du château , à l'heure fixée, ils s'arrêtèrent à quelque distance et firent en-
tendre le mot d'ordre. Alors , à la faveur de la lampe qui brûlait à l'intérieur de la prison , ils virent les têles des captifs se dessiner en silhouette noire dans le cadre de la fenêtre.
Ils avancèrent au pied de la muraille. Une brume épaisse avait succédé à la pluie, et la lanterne élevée à la proue du bateau ne répandait sa lueur que dans un étroit rayon ; les bateliers cherchaient l'endroit où ils devaient retenir en panne le petit esquif.
Cette face du vieux bâtiment n'offrait dans toute son étendue qu'une teinte d'un gris sombre : on voyait seulement au premier étage la fenêtre éclairée où étaient les prisonniers; audessous et à fleur d'eau une poterne profondément voûtée formait un cintre d'une ombre plus noire.
Les bateliers s'étaient arrêtés au-dessous de la croisée, et déroulaient déjà l'échelle de corde qu'en arrivant au pied du mur ils allaient lancer à la fenêtre. Il ne restait plus qu'un étroit courant entre leur barque et la muraille... l'eau frémissait à leurs pieds et leurs cœurs frémissaient davantage!... Leur regard cherchait à rencontrer dans l'ombre celui des prisonniers... et un mot prononcé à voix basse allait engager ceux-ci à se disposer à descendre.
A l'instant même... en face d'eux... un soldat sort du fond de la poterne... son casque , sa cuirasse, l'acier de sa lance, briilent à la lueur du fanal !... Le factionnaire, sans remarquer ce qui se passe , se met à arpenter de long en large le seuil étroit que baigne la lame de la rivière.
Ce lancier est aperçu à la fois de ceux qui montent la barque et de ceux qui attendent à la fenêtre du château. L'aspect de la mort, si elle apparaissait sous une forme visible, ne serait pas plus terrible que ne l'est pour les prisonniers et leurs libérateurs la vue de cet impassible soldat , qui se dresse ainsi entre eux et le salut si près de s'accomplir !
Les princes se rejettent en arrière de la croisée , craignant d'être découverts; les bateliers regagnent le large à grands coups de rame. Les flots , îe vent , la nuit reviennent régner entre eux et séparer ceux qui se cherchaient avec tant d'ardeur. Ils restent des deux côtés plongés dans un cruel découragement.
La barque, qui ne reçoit plus aucune impulsion, flotte lentement au milieu delà rivière.
— Que faire maintenant? s'écrie Lénore.
— Cette entrée du château n'est jamais gardée , à ce que m'avait écrit l'empereur , dit
LA BARQUE. 2t>
Edgard ; et voilà que ce soir même, pour la première fois, il s'y trouve une sentinelle.
— Et après l'heure de faction de ce soldat, un autre lui succédera!... et toujours ainsi !
— L'entreprise devient donc impossible !
— Impossible! répètent-ils avec un profond soupir.
Mais ce mot allait mal à l'intrépidité de leur âme.
— Oh ! non, non... Il doit y avoir un moyen ! s'écrie Edgard en portant la main à son épée.
— Il y en a un, dit Lénore. Et vous y avez déjà pensé ! ajoute-t-eîle en étendant le doigt vers la garde de cette épée que le jeune homme presse violemment.
— Oui, dit Edgard frémissant et impétueux. Il faut retourner au pied du château, dresser l'échelle contre la muraille, et au premier mouvement que ce soldat fera pour s'y opposer, le frapper de cette lame et jeter son corps dans la rivière.
— Dieu saura que si nous prenons ce moyen c'est qu'il n'y en a pas d'autre, dit Lénore. Allons!
Et ils se remettent à ramer.
Revenus sous la fenêtre, ils lèvent les yeux. Wenceslas et la princesse sont encore là... Edgard tient son épée nue et regarde le faction-
naire qui, la lance au poing, fait un pas en avant... L'échelle de corde est déroulée et va se dresser contre la muraille...
Wenceslas et Sophie observent ce qui se passe, stupéfaits de tant d'audace.
A la vue de ces préparatifs, le soldat s'élance vers le bateau.
Edgard lève son épée.
Mais le soldat jette sa lance par terre en s'écriant :
— Ah! vous voulez sauver l'empereur!...
attendez... attendez, mes amis, je vais tenir l'échelle !
Et leste, agile, dans la position favorable où il se trouve sur le seuil de la poterne, le soldat tend à la croisée, à l'aide de sa lance, le haut de l'échelle de corde garni de crampons, et en assujettit l'extrémité à terre, puis il frappe dans ses mains en disant à voix basse :
— Maintenant... ça y est... ils vont descendre, et vive la joie !
De tous côtés on demeure étourdi, frappé de stupeur... Mais le sort en est jeté... Les prisonniers prennent courage. Les princes, puis ensuite Norberg, escaladent la fenêtre, descendent sur l'échelle, et s'élancent dans le bateau.
Les plus doux cris de joie se font entendre.
La princesse serre sa chère Lénore dans ses bras.
— Au large!... au large !... Éloignons-nous, commande Wencesîas.
La barque va virer de bord... mais le lancier, saisissant le crampon resté sur le bord, ramène la proue à lui, et saute dans le bateau en disant : -
— Ah ! c'est ainsi qu'on oublie les amis ?
— Dieu me damne ! c'est Ratisbonnc ! s'écrie l'empereur.
— Pour vous servir, mon prince ! répond-il en ôtant son casque.
— Étrange rencontre ! dit Norberg à part lui.
— Ratisbonne ! s'écrie Edgard ; c'est admirable !... Moi qui allais lui passer mon épée au travers du corps !
— C'est dans cette gracieuse intention que vous mettiez flamberge au vent?
— Sans doute ; je vous prenais pour un lancier en sentinelle.
— J'en avais un peu l'air.
— Silence ! silence ! dirent plusieurs voix. Nous sommes encore en vue du château... sous la portée de ses archers... Naviguons à tour de rames.
C'étaient alors le page et Ratisbonne qui te-
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naicnt les avirons et fendaient les eaux. Bientôt l'antique château fort disparut dans la nuit, les maisons du faubourg s'enfuirent sur le rivage ; on ne vit plus que des rochers et des landes solitaires. Les fugitifs respirèrent en liberté.
— Ah çà ! mon brave Ratisbonne , dit alors l'empereur, par quel hasard te trouvais-tu là?
— Par bonheur, mon prince.
— Sans doute... mais encore?
— Ah! voici. Je me suis éloigné de vous, monseigneur, il y a environ six semaines, pour une haute mission dont je m'étais investi moimême, et de laquelle je vous rendrai compte plus tard... J'avais employé un mois à cette expédition, et quittais à peine les montagnes les plus sauvages de la Bohème, lorsque j'appris la catastrophe qui vous avait subitement enlevé à l'empire. J'arrivai bride abattue à Prague pour me constituer prisonnier auprès de vous...
— Mais on t'a refusé cette grâce, mon digne ami... Tous ceux qui m'aimaient étaient sévèrement éloignés de moi ! dit avec amertume Wenceslas.
— Alors, reprit Ratisbonne, pour approcher au moins des murs que vous habitiez, et dans le vague espoir d'arriver jusqu'à vous, j'achetai l'équipement d'un lancier et je m'en revêtis...
Je n'aimais guère à nie sentir métamorphosé en lourd lansquenet, ajouta le jeune seigneur en promenant les yeux sur sa personne ; mais il n'y avait pas à choisir. Je revins ce soir rôder autour des murs du château, espérant me confondre avec les lanciers de la garde. En effet, je pénétrai dans la première cour. Là, comme je regardais de tous côtés, je vis venir à moi un homme enveloppé d'un manteau et couvert d'un feutre, qui ne laissait pas voir l'ombre de son visage ; il me dit brusquement : « Lancier, à la poterne du bord de l'eau... Reste en faction, et au moindre mouvement de ce côté... appelle aux armes. »
— Mille morts! interrompit Wenceslas, il paraît qu'un ennemi était instruit de nos desseins !
— N'ayant rien de mieux à faire, j'obéis, reprit Ratisbonne. Depuis près d'une heure j'étais au poste indiqué, ayant une voûte noire sur la tête et une vague de la rivière pour tapis de pied. Pour la première fois je songeais au sort du soldat en sentant le poids de son armure et le froid de ses nuits passées à la belle étoile. Je vis venir de loin un petit bateau... celui qui portait de. si hautes destinées!... A la manière appliquée et mystérieuse dont il manœuvrait sous les
fenêtres de la prison, je commençai à sympathiser vivement avec lui... Quand il toucha aux murs du château, je n'eus plus de doute sur ses projets... et vous savez si je les ai servis de bon cœur.
— Oh ! le coup de main a été aussi habile qu'heureux.
— J'agissais avec d'autant plus de certitude qu'à la lueur de la lanterne je venais de reconnaître notre brave page Edgard... Et rien qu'à une boucle de ces cheveux blonds tombant de dessous le chapeau de paille, j'avais deviné aussi la plus jolie femme de la cour sous le costume de batelière.
— C'est vrai, dit en riant Edgard, nous voici tous déguisés comme pour une fête.
— Et quelle plus belle fête que la délivrance de nos souverains ? dit Lénore.
On approchait de la maison du passeur d'eau, où Edgard et Lénore devaient se rendre seuls. Avant d'arriver là, on choisit l'endroit le plus désert pour aborder.
Le ciel s'était éclairci, et la lueur des étoiles laissait apercevoir les objets du rivage. Un rocher s'avançant sur les eaux, et formant à sa base une petite anse voilée de tous côtés, offrit un lieu sûr pour débarquer. La berge était très-
élevée et couverte de hauts taillis, qui dérobaient la vue d'un petit hameau caché dans leur feuillage, et d'où on entendait seulement jaillir la voix hâtive du coq des chaumières.
Ce son isolé qui, au milieu du plus profond silence, marquait le cours du temps, et annonçait la fin de cette nuit, réveilla une sensation poignante dans le sein de Lénore : elle se rappela plus vivement que cette nuit qui venait de s'écouler avait emporté le dernier espoir qu'elle eût de trouver grâce devant ses terribles juges, que cette nuit avait peut-être entendu la condamnation suprême.
L'empereur mit pied à terre, suivi de son page et de Ratisbonne; ceux-ci aidèrent la princesse à passer de la barque sur le rivage.
— Oh! la campagne, dit Sophie en embrassant du regard les landes et les bois sauvages ; la campagne î nous sommes sauvés !
Lénore entendit cette parole. Elle était restée dans le bateau, et pouvait un instant se recueillir. Elle contempla retendue de son sacrifice : une exaltation puissante mouillait ses yeux de larmes. Dans un élan irrésistible de l'âme vers Dieu, elle se jeta à genoux, tourna son visage vers le ciel, pressa ses mains jointes contre sa poitrine, et s'écria :
3^ L\ EARQLE.
— Oui, elle est sauvée... et moi... je suis perdue!
Elle était seule au pied de ce roc sourcilleux, sur la planche faible et vacillante de la barque ; son grand chapeau était tombé près d'elle; la pâle clarté de la nuit entourait sa tête d'une douce auréole ; les rayons des étoiles se réfléchissaient dans ses yeux purs et célestes comme eux, son ombre svelte et flottante s'étendait sur le miroir de l'eau.
— Oh ! quel dévouement sublime est caché dans cette nuit! dit une voix près d'elle.
La jeune fille se releva en tressaillant.
— Vous étiez là, comte! dit-elle avec un vif saisissement, en apercevant Norberg qui, sans qu'elle le sût , était resté près d'elle dans le bateau , et qui venait sans doute par ses paroles de deviner son funeste secret.
— Lénore, dit-il, qu'avez-vous fait?
— Vous savez?...
— J'ai entendu ce que vous disiez tout bas à Dieu.
— Oh ! alors gardez-en bien le secret.. . que la princesse Sophie ignore toujours que son salut a été acheté aux dépens du mien!...
— Elle pleurerait amèrement sa liberté si elle apprenait ce qu'il en doit coûter.
— Mon Dieu! dit Lénore, qui aurait pu prévoir tout ce qu'il y avait de fatal dans ces lois impérieuses qui m'appelaient chacune d'un différent côté , et marquaient toutes deux la nuit du quinze novembre.
— Vous-même, Lénore, dit le comte d'une voix tellement sourde et altérée qu'on l'entendait à peine; vous qui savez que cette fatalité étrange contenait peut-être votre arrêt de mort, vous ne connaîtrez jamais tout ce qu'elle entraînait d'épouvantable malheur!...
Lénore resta un moment immobile à ces paroles incompréhensibles; mais bientôt le courage lui revint à l'âme ; elle passa ses mains sur son front pour en chasser la terreur , secouant ses beaux cheveux en arrière , comme pour regarder en face sa destinée , et dit d'un accent intrépide :
— Quoi qu'il en soit , songeons a accomplir notre tâche !
Puis elie s'élança sur le rivage, et rejoignit les princes avec une contenance ferme et paisible.
Les fugitifs, accablés des émotions de cette nuit, se reposèrent un instant sur la plage, tandis que Lénore et le page allèrent dans la maison peu éloignée du batelier quitter leurs déguisements et reprendre leurs chevaux.
L'empereur d'Allemagne dépossédé était alors au milieu de ses Etats, sans gardes, sans asile, sans ressource ; il s'appuyait contre le tronc d'un vieux chêne pour se reposer d'accablantes fatigues, et était prêt à chercher son chemin dans la campagne et dans la nuit.
Il assembla autour de lui le peu de personnes qui formaient son conseil.
— Il faut nous hâter de partir, dit Wenceslas ; en demeurant un instant de plus dans les environs de la capitale, nous serions réduits à nous cacher ou a retomber bientôt dans les mains des ennemis. Il n'y a d'autre parti à prendre que de gagner, s'il est possible, la forteresse de Conrad-Burg.
— Vous trouverez-là, ajouta Ratisbonne, une bonne garnison et de solides remparts.
— Oui, reprit l'empereur, c'est une brave forteresse qui n'a jamais trahi ses maîtres. De là, je pourrai, selon l'approche du danger, organiser une marche contre les révoltés, ou me cuirasser contre leurs attaques : il est indispensable que je m'établisse sur ce point d'appui pour y réunir le reste de mes forces... Mais vous, madame, continua Wenceslas en s'adressant à la princesse Sophie , vous sentez-vous le courage de venir habiter une forteresse pendant
la guerre qui va peut-être y amener un siège?
— Votre doute est naturel, sire, dit-elle, car il est vrai que j'ai reçu peu de force d'âme en partage, mais le devoir me dit que ma place est auprès de vous, l'exemple de mes nobles aïeules m'apprend que les femmes de mon sang doivent savoir filer et prier au bruit des armes : ces enseignements me soutiendront assez , je l'espère, pour que vous n'ayez pas à vous plaindre de ma faiblesse.
— 11 faut donc songer à gagner notre résidence impériale, dit le prince.
— Ce trajet, quoique très-court, ne laisse pas que d'offrir des difficultés, reprit Ratisbonne.
— Je n'en doute pas, répondit Wencesîas. A la première nouvelle de mon évasion, on pensera que j'ai dû me diriger vers la place forte la plus voisine, et on enverra des troupes sur la route.
— Il faut alors , conseilla Ratisbonne, y parvenir par des chemins détournés et en ne voyageant que la nuit.
— Ce sera plus prudent.
— De cette manière, continua le jeune seigneur , Votre Altesse n'arrivant à son château fort que dans quelques jours, et lorsqu'on croira
qu'elle a pris une autre direction , en trouvera les avenues dégagées.
— Et comment voyagerons-nous? demanda l'impératrice.
— 11 ne s'agit, dit Wenceslas, que d'éviter les grandes routes où peuvent se trouver des hommes d'armes.
— Pour nous, repartit Ratisbonne ; mais pour ces dames, il faut redouter aussi la fatigue du chemin.
— On pourrait, dit le comte de Norberg, conduire Son Altesse l'impératrice et sa dame d'honneur dans un asile peu éloigné où elles attendraient le moment de gagner Conrad-Burg sans danger par la route direcle.
— Vraiment, comte de Norberg, vous avez une heureuse idée ! dit vivement Ratisbonne; et le château de votre sœur, qui se trouve, je crois , à très-peu de distance d'ici , et dans un lieu désert, semble placé par la Providence pour donner asile à notre chère souveraine.
On ne répondit rien ; Ratisbonne continua :
— 11 serait nécessaire de nous séparer dès cet instant ; je vous accompagnerai seul, mon prince, si vous le permettez, tandis que le comte et notre jeune page serviront d'escorte à ces dames.
Cette proposition . quelque sortable et natu-
relie qu'elle fût, continua à n'être accueillie que par le silence; elle rencontrait chez les personnes les plus intéressées une secrète opposition. Wenceslas n'aimait guère a confier sa femme aux soins de Norberg, dont il regardait la protection comme trop empressée et trop tendre. Sophie, de son côté, sans connaître la comtesse Ursule de Norberg, avait entendu faire sur elle d'étranges rapports, auxquels donnait lieu la solitude extraordinaire où vivait cette jeune femme, et elle éprouvait à la pensée de la retraite qu'on lui offrait une sorte de crainte superstitieuse.
Pour le comte de Norberg , il hésitait aussi , par quelque motif 'inconnu, à accueillir cette ouverture avec un empressement qui eût été de toute convenance.
Cet état de gêne dura un instant: mais comme personne ne pouvait émettre hautement les motifs qui lui faisaient repousser une proposition inadmissible en tout point, elle resta sans refus exprimé. Alors Norberg, qui ne pouvait plus suspendre son invitation , assura la princesse Sophie de tout le bonheur que la comtesse Ursule aurait à recevoir chez elle sa souveraine.
Ce compliment fut fait avec la grâce de langage d'un homme du monde qui exprime le mieux ce qu'il pense le moins, mais d'un ton où 2. 4
des observateurs plus habiles auraient pu entrevoir une contrariété profonde.
Le parti offert par Ratisbonne fut donc non accepté, mais suivi. On donna aux deux dames les chevaux qui avaientscrviàLénoreetà Edgard dans leur fuite du couvent de Saint-Bruneau, et on se sépara.
L'empereur et son jeune favori suivirent les bords déserts de la Muldaw, et les autres fugitifs s'enfoncèrent dans les chemins couverts et tortueux des montagnes.
Nous allons accompagner ce petit groupe de voyageurs dans leur course aventureuse.
A tmvet+s champs.
A l'approche du matin le ciel était devenu plus pur; un calme profond avait succédé au tumulte du vent ; la pluie chassée de l'atmosphère ne tombait plus que des rameaux d'arbres que les voyageurs frôlaient en passant. Ils suivaient un chemin creux, encaissé de hauts buissons de houx et de troëne. L'ombre régnait encore dans cette profondeur, la mousse humide assoupissait le bruit des pas, et ce passage favorable formait aux transfuges une retraite voilée en même temps qu'une route.
L'impératrice et sa dame d'honneur unissaient le pas de leurs montures et cheminaient Tune près de l'autre, escortées des deux cavaliers qui veillaient attentivement sur elles. Après une nuit d'agitation cruelle, ce moment d'une tristesse plus douce et de dangers moins immédiats suffisait pour rasséréner Pâme de Sophie de Bavière et de ses compagnons de voyage.
Ces quatre personnes, unies par des liens de cœur de nature différente, mais qui faisaient également sentir leur douceur, trouvaient un bien-être instinctif dans ce cercle d'affection : de quelque côté qu'elles tournassent leurs regards , elles rencontraient un regard sympathique et tendre, et, à leur insu même, elles respiraient le bonheur avec l'air épuré du matin. En gravissant et descendant sans cesse ces chemins couverts et plantureux, les voyageurs berçaient leurs craintes, leurs douleurs ; le pays tout boisé et mouvementé leur offrait à chaque pas des asiles ombragés, mystérieux, et ils croyaient presque s'en aller dans un monde de paix et d'union charmante.
Ils voyagèrent ainsi jusqu'au point du jour.
Un instant , en longeant le pied d'une colline rocailleuse et touffue, les fugitifs crurent remarquer, sur la hauteur où donnaient les premiers
rayons du crépuscule, quelques lueurs rapides, comme celles que jette l'acier des armes, et entendre un bruit de pas au milieu du frémissement des arbres; mais ces indices alarmants disparurent bientôt. D'ailleurs , on apercevait déjà , comme une forme blanchâtre détachée au milieu des bois, la montagne au flanc de laquelle le château des Croix, habité par la comtesse de Norberg, était suspendu, et on devait y arriver avant une heure.
Cette réflexion, faite par les voyageurs, les rassura presque entièrement.
— N'importe, dit Edgard, j'aimerais mieux que Norberg et moi nous fussions en meilleur état de défense.
— Il est vrai, dit le comte, nous ne sommes guère mieux pourvus d'armes offensives et défensives que ces daims que voici sortir de leur couche de bruyères.
— Messeigneurs, dit la princesse, vous portez tous encore les habits de la prison, où l'armure n'était pas de mise.
— Heureusement, reprit le jeune page , on a toujours son courage avec soi, et c'est là la meilleure lance.
Le chemin descendait alors très-rapidement ; la marche était difficile, et la pénombre de l'at-
mosphère détachait les nuances des masses sans les dessiner davantage.
— La route semble blanchir devant nous, dit Sophie de Bavière ; pourquoi ?
— C'est de l'eau amassée par la pluie, dit le comte, ou une source à fleur de terre.
— Oui, dit Lénore, mais cette nappe d'eau ne semble pas très-large, et nos chevaux pourront sans doute la franchir... Pour vous, messeigneurs, vous continuerez la route à pied, comme si de rien n'était.
En effet, arrivée à cet endroit, l'habile écuyère mesure sa distance de l'œil, pique des deux , et s'élance à l'autre bord.
Puis, se retournant, elle dit à l'impératrice :
— Faites ainsi, madame... courage... on ne risque rien !
— Non , répond Sophie de Bavière , j'aime mieux passer à gué.
Alors elle conduit doucement son cheval dans la mare... et au premier pas i'embourbe jusqu'à la poitrine. L'animal reste installé dans cette terre grasse et forte qui retient ses pieds aux arrêts les plus absolus.
Norberg s'avance bravement dans l'eau pour soutenir sa faible et chère souveraine , et veut conduire le cheval par la bride.
— Non! non!... s'écrie Sophie, on ne peut passer là sans se noyer (...j'aime mieux revenir en arrière.
Et tirant fortement la bride de son cheval , elle le ramène en terre ferme.
Lénore, d'un nouvel élan donné à sa monture, a bientôt rejoint la princesse.
— J'aperçois , dit Edgard , un sentier latéral sur le penchant du coteau , où on peut passer à peu près à pied sec.
— Il est vrai, répond Norberg , mais le jour commence à paraître, et il eût bien mieux valu demeurer dans la profondeur ombragée de ce chemin que de nous hasarder dans un endroit découvert...
— Peut-être , répond Edgard ; mais puisque cela n'est pas possible , conduisez ces dames par là, tandis que je vais faire passer l'étang à nos chevaux, de gré ou de force.
— C'est bien, Edgard, dit la princesse, vous avez agi en héros depuis quelque temps, et vous n'oubliez pas votre gracieux état de page.
Cependant , sur le sentier où le comte et les deux jeunes femmes se trouvèrent bientôt engagés,une eau verdâtre baignait encore le sol, et l'impératrice ne pouvait guère y hasarder ses pas. Norberg, jugeant que dans une telle situa-
tion il fallait oser toucher à la reine, la souleva doucement, et l'emporta ainsi à une assez longue distance où. il la déposa enfin sur un sol plus favorable.
II revint ensuite sur ses pas pour rendre le même service à Lénore.
Comme il ne s'offrait là que le danger de maculer ses pieds de fange, la jeune fille n'avait point à cœur de îe braver, et accepta le secours du comte.
Au moment de la prendre dans ses bras, Norberg resta une minute en suspens comme livrant un combat en lui-même... mais soudain il l'enleva de terre, l'appuya sur son sein et s'avança ainsi avec son doux fardeau.
A la passion qui éclata dans le mouvement, dans le regard de Norberg, Lénore se trouva tout à coup reportée au moment où l'aveu de l'amour de cet homme l'avait fait trembler, avait brisé comme par un charme magique toute sa fermeté naturelle, et plié son âme vaillante sous le souffle de quelque malheur inconnu.
Elle éprouvait encore la même impression ; elle détournait la tête pour éviter le rayon ardent qui jaillissait de ses yeux à la fois doux et sombres ; et muette, tremblante, elle retenait même son haleine.
A TRAVERS CHAMPS. 4o
Norberg marchait en silence, laissant seulement sentir à celle qui reposait sur son sein les battements précipités de son cœur.
Le sentier qu'ils suivaient se trouva à un endroit voilé de hauts cyprès.
Le comte s'arrêta subitement ; il éloigna un peu de lui la jeune fille étendue dans ses bras , fixa sur elle de grands yeux humides et brûlants... il hésita un moment, puis, de son bras passé autour de la ceinture de Lénore, la ramena sur son sein et l'y retint pressée avec une violence extrême.
— 0 Lénore ! dit-il dans une extase délirante, repose une fois... une seule fois ainsi sur mon sein... Sois unie à moi par un seul battement de nos cœurs confondus... et ensuite... quoi qu'il arrive... ce moment aura du moins existé pour moi, cette pensée d'ineffables délices luira au moins dans la sombre carrière où je vais marcher... toujours marcher... et laisser ma douloureuse existence !
Il régnait dans ce sentier de cyprès un calme d'une tristesse inexprimable ; la blanche lueur de l'aube , en passant h travers les rameaux serrés des arbres funèbres, prenait une teinte verdâtre et livide... Le visage de Norberg peignait en traits de feu l'amour impétueux et dévorant ,
46 A TaAVEKS CHAMPS.
l'idolâtrie des sens, la divine exaltation de l'âme; le flux de son sang embrasé faisait battre les veines de son front; un sourire d'enivrement errait sur ses lèvres pourpres et humides; tout son corps tremblait de passion et d'extase.
Il y avait dans cet étroit sanctuaire une expression frappante, quoique inexplicable, de l'amour brûlant dans le sein d'une pâle et froide atmosphère de mort.
Lénore éprouvait un sentiment d'indicible terreur; l'air semblait lui manquer; et cependant, fascinée par le pouvoir de Norberg, placée sur son sein comme dans un tourbillon magnétique, elle sentait qu'elle lui pardonnait ce qu'elle pourrait souffrir pour lui , sans savoir quel mal ou quelle douleur.
Mais Norberg détourna tout à coup ses regards delà jeune fille, et, s'élançant en avant, l'emporta d'un trait au bout du sentier.
Les quatre voyageurs se trouvaient alors réunis sur un chemin praticable. Mais la timidité de la princesse à traverser un pas difficile les ayant éloignés du chemin creux , il aurait fallu perdre trop de temps pour le rejoindre. Us suivirent quelque temps à pied la partie la plus découverte de la colline, en frayant divers circuits entre les roches et les massifs d'arbres dépouillés
de feuilles , mais encore touffus par leurs rameaux.
Sophie de Bavière, impatiente d'arriver, interrogeait souvent l'espace du regard, et adressait de fréquentes questions au comte de Norberg sur l'éloignement où on se trouvait encore du but du voyage. Celui-ci répondit que dès qu'on aurait tourné le coteau, suivi déjà depuis longtemps, on apercevrait les tours du château des Croix où résidait la comtesse de Norberg.
— Maintenant, dit Edgard, la route est meilleure; l'impératrice peut monter à cheval.
— Ah ! l'impératrice peut monter, répéta une voix qui venait du tournant d'un rocher devant lequel on passait, et semblait un écho des paroles que le page venait de prononcer.
En même temps, un homme d'armes, d'une taille colossale et richement équipé, sortit de derrière le bloc de granit, suivi de deux autres soldats ; et tous trois, d'un mouvement froid et mesuré , barrèrent le chemin devant les voyageurs.
Avant que ceux-ci, frappés de surprise et d'épouvante, eussent pu prononcer un mot, le premier des hommes d'armes reprit d'une voix forte et flegmatique :
— Puisque Son Altesse Impériale, à ce que
nous voyons, a quitté la prison de Prague, où elle était enfermée par ordre supérieur, elle voudra bien s'y laisser reconduire par nous à l'instant même.
— Qui étes-vous, demanda le comte de Norberg, qui parlez d'arrêter votre souveraine?
— Écuyer du prince Job de Moravie, porteur des dépêcbes au conseil de Prague.
— Et de quel droit un écuyer commande-t-il ici? s'écria Edgard pâle et frémissant de colère.
— L'écuyer commande au nom de son maître et exécute ses ordres , répondit l'espèce de géant.
— Les ordres d'infâmes révoltés sont des crimes, reprend Edgard, et ceux qui les exécutent de misérables malfaiteurs.
— Madame, veuillez nous suivre, dit l'impassible soldat à Sophie de Bavière.
Edgard, d'un bond, se jette aux côtés de la princesse, et tient son épée nue étendue devant sa souveraine.
— Vous nous gênez, jeune homme, dit avec sang-froid le gigantesque lansquenet.
Et saisissant l'épée du page, il lui fait faire un tour en l'air, et la lance à vingt pas derrière lui.
Puis il somme de nouveau la princesse fugi-
tive de le suivre... et étendant sa lourde main, couverte du gantelet de fer, il va la poser sur l'épaule de l'impératrice.
A ce mouvement insolent, Edgard sent un froid de glace courir dans ses veines ; tout son corps frémit ; l'ivresse de la colère jaillit à son cerveau... Dans un élan de force surnaturelle et d'exaltation terrible , porté en avant comme s'il n'était que d'air et de feu, il s'élance sur le soldat, arrache le sabre à deux mains qui pend à sa ceinture, lui en assène un coup dans la gorge, et l'étend mort sur la terre.
Un instant tout reste immobile. Edgard, le visage pâle, mais rayonnant de fanatisme chevaleresque, tient le sabre dégouttant de sang à la main... En voyant ce jeune homme, si frêle encore et si beau, vainqueur de ce colosse bardé de fer , on pourrait croire à un miracle du ciel...
Cependant les deux soldats qui suivaient l'écuyer s'avancent.
Les graves et ponctuels lansquenets ne songent point à venger leur chef, n'ayant point reçu d'ordre pour cela; ils veulent seulement accomplir le devoir que la mort lui fait interrompre, et se placent de cl\aque côté de la princesse dans l'intention manifeste de l'arrêter.
Un cri de désespoir s'élève de ce côté : Norbcrg est sans armes ; Lénore s'egt jetée devant sa maîtresse et l'entoure de ses bras; Edgard lient toujours son sabre formidable, mais la réflexion le brise, l'accable, il sent qu'il ne peut rien contre ces deux adversaires; Sopbie appelle Dieu à son secours.
Sa prière a été entendue.
On entend un mouvement dans les rameaux du taillis qui borde le sentier, et une voix sonore, retentissante, prononce ces mots :
— Respect à Sopbie de Bavière !
Au son de celte voix la princesse tressaille, et presse ses mains sur son cœur... car cette voix a pénétré son sein comme un trait rapide, et y répand une émotion aussi douce que violente... Elle a cru reconnaître... la voix de Henri Waltimor; non faible et voilée comme lorsqu'il revenait, fantôme invisible, lui parler du sein de la tombe, mais imposante et profonde comme lorsqu'il était de ce monde.
Elle a oublié tout le reste; palpitante, le regard fixe, toute son âme est attachée sur l'endroit du taillis d'où sont sorties ces paroles.
La première lueur du matin, qui éclaire vaguement les objets, est encore plus faible dans l'épaisseur du bois et dissipe à peine les ora-
bres : c'est là que dans un cintre noir, formé par les rameaux d'arbres dépouillés, on voit paraître celui dont la voix s'est fait entendre... mais c'est un vieillard, à la haute taille, aux cheveux, à la barbe blanche, confusément mêlés, à l'aspect inconnu.
Sophie à cette vue laisse retomber ses mains qu'elle tenait jointes avec ardeur, et penche la tête sur sa poitrine.
Mais les deux soldats, à l'aspect du vieillard, à son ordre, ont fait un pas en arrière et se tiennent dans une attitude respectueuse et presque craintive. Le puissant médiateur fait un signe aux hommes d'armes qui s'approchent de lui; il leur dit quelques mots à voix basse suivis d'un geste de commandement... puis le vieillard et les soldats disparaissent à l'instant même dans la profondeur du bois.
Tout cela s'est passé avec tant de rapidité, le silence et le désert de la campagne sont maintenant si profonds, qu'on pourrait prendre l'événement qui vient de se dérouler pour une hallucination bizarre... mais le corps sanglant d'un homme couché sur le sable croise les pas des voyageurs et les rappelle a la réalité.
La princesse, brisée de ses terreurs et plus encore de l'émotion insensée, mais si puissante,
qui à secrètement bouleversé son âme , demeure languissamment appuyée sur l'épaule de Lénore.
— Asseyez- vous un instant sur ces grès, madame, dit la jeune fille; vous êtes trop faible pour continuer encore la route.
— Au contraire... partons... partons bien vite! répond la princesse en regardant soudain le mort étendu devant ses pas. La vue de cet homme tué pour moi me fait mal !
— Un instant, dit Edgard; cet homme était écuyer de Job de Moravie, porteur des dépêches des princes confédérés au conseil de Prague... il doit avoir sur lui des papiers importants.
— Eh bien? interrompt la princesse.
— Ces papiers, il me les faut! continue Edgard. Les projets de nos ennemis doivent y être consignés... et s'emparer de leurs complots, c'est prendre la forge où ils doivent tremper leurs armes.
Le comte de Norberg, qui, par la force de son caractère sans doute et son expérience des troubles civils , avait été moins ému et moins surpris de cette scène que les autres voyageurs, parla vivement de la nécessité de repartir au plus vite pour éviter des dangers qui augmentaient avec le jour.
Mais le page, absolu dans ses volontés, ne Fécouta point. Penché sur le corps déjà roidi du mort, il fouilla avec ardeur dans tous les plis de ses vêtements, et enfin il retira de dessous la cuirasse un paquet de parchemin scellé. Satisfait alors de son succès, et levant fièrement la main qui tenait sa précieuse capture :
— Allons maintenant, dit-il, rejoindre l'empereur ! et, tandis qu'il dresse son plan de bataille contre les révoltés, apportons-lui la clef qui les livre sans doute entre ses mains !
On se remit en marche ; et, comme au commencement du voyage, l'impératrice et Lénore cheminaient à cheval l'une près de l'autre, les jeunes seigneurs se tenaient attentivement à leurs côtés. Au bout d'une heure de route, on vit enfin les tours du château des Croix se dessiner nettement à l'horizon.
Le comte de Norberg demanda à l'impératrice la permission de la quitter pour aller prévenir sa sœur de l'auguste visite qu'elle était priée de recevoir. Il s'avança alors vers le château du pas le plus pressé, tandis que l'impératrice, absorbée par une inquiétude nouvelle, ralentissait sa marche autant qu'il lui était possible.
Pour la faible Sophie, tout était sujet d'impressions vives et passagères : après les violentes
secousses qu'elle venait d'éprouver, il y avait place dans son «âme pour une crainte naïve et folle. A la vue de l'habitation de la comtesse de Norberg, le vague effroi qu'elle avait d'abord senti pour ce séjour venait de se réveiller.
La princesse avait entendu parler à la cour d'Ursule de Norberg, et des bruits étranges circulaient sur cette jeune femme, dont on remarquait l'éloigncment absolu du monde, sans en connaître aucunement la cause. La comtesse à vingt et quelques années vivait seule dans le vaste manoir de ses ancêtres, avec des domestiques si âgés qu'ils étaient oubliés de la génération présente, et que tout ce qui habitait ce château demeurait totalement inconnu du voisinage. Des suppositions diverses s'élevaient donc au sujet de cette réclusion de la jeune châtelaine : la démence, une laideur effrayante, ou des relations sacrilèges avec des êtres de l'autre monde, venaient tour à tour, et selon la fantaisie des esprits, expliquer cet exil de la société.
Songeant en ce moment aux difformités affreuses de corps ou d'âme dont , selon la croyance publique, cette mystérieuse solitaire était atteinte , Sophie redoutait cruellement d'arriver dans l'asile qu'on lui avait choisi.
Mais quelque soin qu'elle mît à ralentir le pas de son cheval, il la conduisit, trop tôt pour son humeur craintive, dans la grande avenue du château.
Mj9 manoir.
Le château des Croix, revêtu d'une nuance grise par le temps, se détachait cependant en teinte plus claire sur le fond des bois, déjà noircis par l'hiver, qui l'encadraient. La ruine avait démoli une partie de ses remparts, où ne flottaient plus, au lieu de bannières, que de longs cerceaux de lierre; le haut de ses tours était renversé, et il semblait dépouiller son orgueil dans une vieillesse défaillante.
La masse uniforme du bâtiment était percée
de fenêtres étroites et cintrées, garnies de deux barreaux de fer croisés, qui marquaient sa façade d'une ligne de croix, et lui avaient fait donner, sans doute, le nom qu'il portait dans les campagnes.
Une longue file d'arcades a demi rompues, qui se déroulaient entre le pied des murs et les fossés, encadrait l'antique édifice; et les rameaux courbés de gigantesques cyprès retombaient sur sa cime.
Lorsqu'on apercevait de loin ce monument d'un carré long, il présentait l'aspect d'un grand tombeau, dont l'arcade ruinée formait la grille circulaire, et qu'ombrageaient des arbres funéraires. Des vautours, dont les grandes ailes presque immobiles planaient dans une ronde continuelle, décrivaient un cercle noir au-dessus de $pn front.
Ces observations étaient faites par l'impératrice, qui arrivait lentement, l'esprit rempli de préventions étranges contre ce séjour, et surtout contre la mystérieuse châtelaine qui l'habitait.
Lorsque Sophie de Bavière mit pied à terre sous le grand portail du château, la comtesse de Norberg s'y était déjà rendue, accompagnée de son frère, pour recevoir sa souveraine.
LE BIANOIR. 59
Ursule de Norberg était une femme de vingtsix ans, grande et sveîte, blanche et gracieuse, d'une beauté élevée et touchante; son regard était froid , mais doux et limpide ; ses lèvres paies, mais fraîches et souriantes; son maintien aisé, son abord naturel et empressé, avaient en même temps l'empreinte de profond respect qui convenait à la circonstance.
Elle adressa à la princesse un compliment, dans lequel étaient exprimés avec une délicatesse d'esprit parfaite les regrets que lui inspirait la douloureuse situation de l'impératrice d'Allemagne, et le bonheur qui lui en revenait personnellement lorsqu'il lui était donné de recevoir l'illustre proscrite dans sa demeure.
La princesse demeura frappée de surprise à ce charme d'extérieur et de langage, auquel elle était si loin de s'attendre. Elle eut honte aussitôt des soupçons qu'elle avait trop légèrement conçus sur la jeune comtesse; elle lui en demanda pardon dans le fond de son âme ; et ce mouvement de cœur perçant dans ses manières, elle tendit la main avec une grâce tout affectueuse à sa charmante hôtesse.
Heureusement, dans cet instant de présentatation, Edgard etLénore étaient restés à quelque distance en arrière; on ne put apercevoir le
mouvement de surprise et d'effroi qu'ils firent tous deux à la vue de la comtesse... A cette vue, le page fronça le sourcil et rejeta la tète en arrière comme devant un objet de répulsion ; la vaillante jeune fille pâlit légèrement; puis ils échangèrent entre eux un regard où se peignait la stupeur la plus profonde.
Les deux jeunes gens venaient de rencontrer dans Ursule de Norberg une ressemblance vague, éloignée et pourtant saisissante, avec l'amazone fantastique qu'ils avaient vue à la lueur du phare passer sur la colline du rivage.
Quelque incroyable que cela dût paraître, il y avait dans cette noble dame, si belle et si paisible, a la taille élégante, à la douce pâleur, aux cheveux gracieusement relevés sous un diadème, aux traits harmonieux et purs, un aspect, une expression indéfinissable qui rappelait le sombre fantôme courant sous les torrents de pluie dans la campagne sauvage... Ce qu'il y avait de plus frappant dans cette ressemblance était le son de voix de la comtesse de Norberg, rappelant tout à fait celui du spectre qui dans sa ronde nocturne répétait sans cesse un arrêt terrible, avec des ac cents qui n'étaient plus de ce monde.
Mais Edgard et sa compagne, après s'être communiqué rapidement leur surprise, sentirent la
nécessité de cacher l'impression étrange et pénible qu'ils venaient de recevoir, et composèrent le mieux possible leur visage.
L'intérieur du château était d'une antique splendeur , mais dégradé et assombri par le temps comme sa surface.
Un repas parfaitement ordonné fut servi aux hôtes de la demeure. La jeune comtesse en fit les honneurs avec la grâce aisée des femmes de haut lieu. Non-seulement elle montrait un esprit fort distingué, mais on pouvait juger, à la manière dont elle parlait de toutes les choses du monde et des événements qui s'y étaient passés, qu'il n'y avait jamais eu aucune absence dans ses facultés intellectuelles, comme on l'avait souvent insinué à son égard.
Cependant, dès que le sourire obligé de la représentation tombait un instant du visage d'Ursule, on pouvait s'apercevoir qu'il portait l'empreinte d'une tristesse intérieure, et que le calme de son aspect était moins la sérénité d'âme que la souffrance vaincue par la sagesse ou la piété. Elle était vêtue d'une robe de soie blanche, et portait, pour seule marque du deuil qui était peut-être dans son âme, un collier de jais noir avec une torsade de ces mêmes brillants dans ses cheveux et autour de sa taille : cette parure,
quelque naturelle qu'elle fût, rappelait vaguement l'appareil ce sépulcrale du château, et établissait une espèce d'harmonie entre cette froide et antique demeure et celle qui l'habitait.
La comtesse de Norberg, plus jeune de douze années que son frère, ne lui ressemblait nullement, pas même par ce qu'on nomme un air de famille; le seul rapport qu'il y eût entre eux, c'est que les cheveux d'Ursule étaient déjà marqués des lignes blanches qui abondaient aussi avant l'âge dans la chevelure noire de son frère, et que son front, son regard, montraient, comme chez le comte, cette résolution et cette puissance de cacher les sentiments intimes sous une apparence de calme et d'impassible froideur.
Il ne semblait pas y avoir entre eux plus de sympathie morale que de rapports extérieurs , Ursule, dans la durée du repas, ne tourna pas une fois les yeux sur son frère ; et le comte avait une expression de visage plus froide et plus sévère que jamais auprès de sa sœur, et dans le château de ses pères.
Cette première journée fut tout entière consacrée au repos. On conduisit l'impératrice dans la chambre d'honneur préparée pour elle. Lénore , qui était alors la seule camériste de la princesse, lui aida à changer de toilette, et veilla
près d'elle pendant un léger sommeil. Dans cet instant de solitude, la jeune fille ne parla point de l'étrange rencontre qu'elle avait déjà faite de la comtesse, et de la forme redoutable sous laquelle celle-ci lui était alors apparue, dans la crainte d'éveiller de plus vives terreurs chez la timide Sophie.
Ce ne fut que vers la tombée de la nuit que les hôtes du château se trouvèrent réunis dans une salle basse.
Rien n'était d'une expression plus mélancolique que cette enceinte, à l'heure déjà pénible qui précède la nuit.
Une lampe à trois branches, posée sur un trépied , brûlait à l'intérieur, et les dernières clartés du soir tombaient encore par les fenêtres ouvertes ; ces deux lueurs, atténués l'une par l'autre, formaient un jour douteux et blafard. Sur les noires boiseries faites de troncs de mélèze, se détachaient de grands portraits décolorés par le temps, livides, inanimés, comme ceux dont ils étaient l'image, et qui, depuis longtemps dormaient dans le tombeau. ïî y avait partout cette grandeur de proportions qui opprime et attriste quand elle est dépouillée de splendeur. Au dehors, le parc et les forêts étaient enveloppés par l'ombre grise d'un soir d'automne, tristement
blanchie par le reflet de neige des montagnes qui terminaient l'horizon.
L'impératrice était à demi couchée sur son lit de repos, dans la profondeur d'une fenêtre donnant sur la campagne ; elle tenait sur ses genoux la main de sa chère Lénore, assise sur un siège plus bas devant elle, et s'entretenait avec la comtesse de Norberg placée devant la croisée. Le comte et Edgard parlaient d'affaires d'État en se promenant à l'autre extrémité de la vaste salle.
Après un moment de silence, qui succédait à une conversation remplie de choses indifférentes, la princesse dit à Ursule d'un ton plus intime :
— Vous vivez dans une solitude bien triste, ma chère comtesse.
— Dans une solitude complète , oui , madame.
— Et qui dure depuis plusieurs années... à ce que j'ai ouï dire... Le temps doit vous paraître bien long !
— Je ne sais vraiment, madame, si le temps passe vite ou lentement , car pour moi rien n'en mesure le cours... les mois, les années ne changent rien à ma vie; je n'en distingue pas le commencement et la fin... Et si ce n'étaient les
quelques narcisses que je vois fleurir au bord des bois, je ne saurais pas qu'un nouveau printemps nous est donné.
— Ce pays est bien sauvage.
— Non pas pour moi qui ne peux 3e comparer à aucun autre, puisque j'y ai passé toute ma vie.
— Autant que le regard peut s'étendre, on ne voit que des forêts, des roches nues...
— Et des sommets de glace, qui répandent une atmosphère d'hiver continuelle.
— Et seule ici !... avec des domestiques qui semblent si vieux... Mon Dieu, madame, que vous devez avoir peur !
— Peur... et de quoi?
— H y a bien des animaux féroces au fond de ces bois.
— Eh bien!... ceux-là ne prennent pas de place au soleil !
— Ils n'en sont pas moins dangereux.
— Avec la vie sauvage que je mène, dit Ursule en souriant, je leur ressemble un peu... Et les loups ne se mangent pas entre eux.
— Et puis, reprit Sophie, il se trouve dans ces vieilles tours...
— Des orfraies, des hiboux... Oui, il y a comme toute une ville bâtie de leurs nids.
LE MANOTR.
— Mais d'autres habitants des nuits peut-être.
— Qui donc?
— Dans ces murs qui comptent des siècles, bien des êtres ont reçu la sépulture , et leurs mânes, n'étant pas troublés par le mouvement du monde, doivent se plaire à parcourir dans la nuit ces espaces déserts.
— Oh ! n'est-ce que cela ? dit Ursule en joignant les mains avec une exaltation qui fit pâlir son visage, qu'ils reviennent!... qu'ils reviennent!... rien au monde ne peut me causer moins d'effroi !
— Comment ?
— Mais ce serait ma félicité suprême de me voir au milieu des morts!... continua la comtesse avec le même accent d'extase, et en laissant errer ses regards perdus dans l'espace.
La princesse tressaillit, et mille soupçons revinrent dans son esprit au sujet de cette femme qui craignait si peu les morts.
On ne peut comprendre cette impression qu'en se reportant au temps où régnait la croyance en la nécromancie : mais cette science était alors regardée comme positive, et ne rencontrait de doute dans aucune classe.
Sophie de Bavière pensait en ce moment aux évocations possibles des morts et autres esprits
des ténèbres, et frémissait à l'idée que la dame de Norberg ne se retirait peut-être du monde et de la cour que pour passer le temps en bien plus dangereuse compagnie :
Elle reprit d'un ton plus froid :
— Vous êtes bien heureuse, madame, d'être ainsi au-dessus de toute crainte.
— Il est un moyen infaillible de n'avoir jamais peur de rien, dit Ursule en penchant languissamment sa tête dans sa main.
— Pas même des ombres ?
— Ni des démons.
— Oh ! dites-le-moi! s'écria Sophie déjà ramenée à plus de bienveillance par l'expression de douceur et de mélancolie qu'offraient les traits de la jeune comtesse.
— J'y consens, madame.
— Dites-moi ce secret : car, pour un tel empire sur moi-même, le courage naturel ne peut suffire... Voici ma chère Lé nore, qui est une vaillante s'il en fut jamais, et je pense cependant que, devant une apparition surnaturelle et un danger impossible à combattre, elle tremblerait.
— Certainement, ma chère maîtresse, dit Lénore en souriant; si nous rencontrions ensemble un revenant, j'aurais peur pour vous tenir toujours fidèle compagnie.
— C'est bon à dire... Mais n'importe, tu seras charmée comme moi de connaître cette armure puissante contre toute terreur.
— Votre Altesse ne voudrait pas l'acheter au prix qu'elle coûte ! dit Ursule d'un accent de tristesse plus profonde.
— Mais encore?
— Eh bien ! dit la châtelaine, ce moyen de n'avoir peur de rien est d'être si malheureux que tous les revers du sort vous semblent peu de chose auprès de la vie qu'on a ; de porter en soi tant de cruelles images que l'enfer avec ses épouvantes ne puisse rien y ajouter.
— Mon Dieu ! s'écria la princesse en prenant les mains d'Ursule avec une tendre pitié, seriezvous donc si à plaindre?
— Non, non, pas moi ! répondit la comtesse en retirant ses mains avec vivacité, et jetant un coup d'œil oblique du côté où était Norberg. Non, certainement, répéta-t-elle ; je parle en général et point pour moi-même.
— Et quand cela serait ainsi, chère comtesse, reprit Sophie, pourquoi ne me parleriez-vous point de vos peines?... On trouve toujours de la sympathie pour ses souffrances dans les êtres qui souffrent aussi ! D'après cela , une souveraine proscrite, persécutée, est faite exprès pour
le rôle de confidente... Et si vous connaissiez toute ma vie, ajouta la princesse avec un long soupir, je vous semblerais bien plus propre encore à comprendre toutes les douleurs.
— Madame, dit Ursule, toute mon existence s'est passée à l'abri de ces murs, aucun orage n'a pu la troubler.
— Mais l'ennui, du moins, a bien pu y régner... J'en demande pardon à ces nobles portraits de vos aïeux.
— Je ne l'ai jamais connu.
— Vos parents étaient sans doute bien tendres pour vous?
— Vous les voyez, madame, répondit la comtesse en étendant la main vers les pâles figures suspendues aux murailles; les voilà tels qu'ils ont toujours été ; leur regard n'a jamais brillé de plus d'amour que dans cette peinture décolorée ; jamais leur poitrine n'a battu pour leurs enfants plus que ne s'agite cette toile.
— Mais vous aviez du monde au château, des amis, des plaisirs?
— Rien n'a jamais interrompu la tristesse de notre horizon ; c'était autrefois comme à présent : le silence et le désert...
— Pauvre femme ! . . .
— Et j'étais bien heureuse, cependant !
70 LE MATVOIRé
— Heureuse?
— J'avais un frère ! Tout ce qui m'était refusé de douces affections de famille, je le trouvais dans son cœur tendre, ardent, généreux; tout ce que j'ignorais de la vie et du monde m'était retracé par son imagination féconde, brillante, communicative ; l'amour, que je ne devais jamais connaître ailleurs, m'est apparu, grâce à mon frère, dans toute sa pureté et sa grandeur divine.
— Et il était toujours auprès de vous?
— Nous étions nés le même jour. Jumeaux, nourris ensemble, il y avait entre nous une extrême ressemblance de caractère et de visage, et un lien intime, mystérieux. J'étais toujours dans sa vie comme lui dans la mienne. Quand ses rares voyages l'éloignaient du château, nos lettres entretenaient entre nous cette communication de pensées et de sentiments qui ne pouvait se briser qu'avec la vie.
— Et vous n'avez jamais aimé que lui?
— Pourquoi aurais-je séparé ma tendresse? Je trouvais tout dans mon frère... Il était si noble, si sage, si vaillant, si beau !...
— Je le pense, chère comtesse, vous avez dit qu'il vous ressemblait trait pour trait.
— Ah ! madame ! il n'y a pas là d'orgueil de
ma part; je ne voyais rien de beau que dans mon frère.
— Je conçois maintenant votre bonheur.
— Non, jamais, à moins de l'avoir senti, on ne comprendra le bonheur qu'il y a d'aimer un frère ! L'existence est remplie ; l'estime, la confiance, le dévouement, les ineffables sympathies se trouvent à chaque pas ; la puissance d'amour est comblée, et on n'a rien à cacher, rien à craindre, point de reproches à se faire, point de rougeurs qui vous viennent au front, point de coupables mystères... A chaque minute on peut dire : « Les anges du ciel peuvent regarder dans mon cœur. »
— Et ce frère...? demanda la princesse avec un intérêt extrême.
Le regard d'Ursule devint fixe et des larmes se formèrent dans ses yeux égarés.
Sophie, h la vue de ses pleurs, pensa que la mort seule pouvait en faire couler d'aussi cruels, et elle se tut.
La châtelaine murmura d'une voix sourde :
— Nés le même jour, nous sommes morts en même temps.
Les trois jeunes femmes étaient seules dans la profondeur de la croisée : mais en ce moment l'ombre de Norberg se dessina sur le rideau de
lampas rouge déroulé près d'elles. Elles se turent à la présence de cette ombre comme si un témoin survenu eût tout à coup comprimé l'abandon de leurs âmes.
Ursule tressaillit et passa vivement son mouchoir sur ses yeux.
Au bout d'un instant, Edgard et le comte vinrent rejoindre les dames et restèrent près d'elles jusqu'à l'heure où la princesse désira se retirer.
Lénore était demeurée silencieuse et pensive pendant toute la soirée, ayant l'esprit étrangement troublé au sujet de la châtelaine du lieu. Si la beauté, la douceur, la tristesse d'Ursule devaient la faire juger seulement digne d'un tendre intérêt, la croyance dans laquelle Lénore demeurait toujours affermie d'avoir vu précédemment la comtesse de Norberg sous une forme bien différente de celle qu'elle revêtait alors, et surtout une inquiétude vague et pénible que la jeune Muller sentait en elle en présence de cette femme, en faisaient pour elle un objet de terreur et de répulsion...
Les mots prononcés à voix basse par Ursule, lorsqu'elle avait dit être morte en même temps que son frère, n'avaient pas été remarqués par l'impératrice; mais Lénore, toujours appuyée sur ce qu'elle avait déjà vu de la comtesse,
pensait par instants, malgré elle, mais sous l'influence des idées répandues alors, que cet être mystérieux appartenait déjà à la tombe, et que son apparence présente n'était que la forme illusoire de sa jeunesse passée, qu'un pouvoir magique lui permettait quelquefois de reprendre.
Pour l'impératrice, elle était entièrement revenue de ses préventions défavorables depuis qu'Ursule lui avait laissé voir quelque chose de ses sentiments et de ses souffrances. Sophie de Bavière était si bonne et si tendre, qu'il suffisait de lui dire : « J'aime ou je souffre, » pour être recueilli par elle.
Cependant, au moment où on allait se mettre au lit, une chose dans la conduite d'Ursule lui parut très-étrange.
La maîtresse du lieu avait naturellement cédé sa chambre, comme la mieux meublée du château, à l'illustre voyageuse. Il était d'usage, vers ces temps du quinzième siècle, d'offrir la moitié de son lit aux personnes qu'on favorisait, comme l'atteste encore l'extrême largeur des couchettes de cette époque. L'impératrice, pour ne point déranger les habitudes de sa noble hôtesse, lui offrit, d'après l'usage et de bon cœur, une place dans sa couche ; mais Ursule se refusa obstinément à cette faveur, ce qui était fort singulier 2. 7
et inconvenant dans les mœurs du temps, et se retira dans la pièce voisine.
En même temps, comme si les maîtres de ce château se fussent accordés pour avoir des fantaisies étranges pour leur coucher, on vit par la fenêtre le comte de Norberg, accompagné de deux domestiques qui portaient des flambeaux, sortir de l'habitation et choisir, pour aller y reposer, un pavillon isolé au milieu du parc.
Les autres personnes réunies dans cette demeure s'étaient déjà retirées dans leurs chambres particulières ; peu à peu les lumières s'éteignirent, et la nuit commença dans le château.
Eiit châtelaine.
La princesse, demeurée seule dans cette chambre étrangère, ne put fermer l'œil de la nuit.
Tandis que Sophie se mettait au lit, elle avait à peine aperçu les objets qui l'entouraient. L'ameublement de cette pièce était si antique, que le luxe fait pour charmer les yeux ne leur peignait plus que la ruine. Les dorures des encadrements étaient entièrement noircies ; les figures des pendentifs et des colonnes délit, mutilées
76 LA CHATELAINE.
par le temps , offraient des trails hideux ; les personnages des tapisseries rongées de poussière avaient une teinte morbide : mais ce qu'il y avait de plus triste dans cette enceinte, c'est que, vu son immense étendue, les rayons des flambeaux n'en éclairaient qu'une faible partie, et que Sophie, n'apercevant pas le fond de cette chambre, ne savait trop où elle était , ni ce qui pouvait se passer vers ces limites ténébreuses.
L'imagination, qui dans l'obscurité peuple le vide à son gré , ne manque jamais d'y mettre les objets les plus effrayants. La princesse, dont le dernier regard venait d'être frappé de sinistres images, créait sous cette inspiration les plus épouvantables visions dont l'armée puisse sortir des antres de la terre; et tandis que ces fantô^ mes s'agitaient autour d'elle , les profondeurs inconnues de l'enceinte la troublaient plus encore.
Elle entendait aussi des bruits très -faibles, mais étonnants dans ce lieu où aurait dû régner un profond silence , et d'autant plus effrayants qu'on les percevait moins nettement. C'étaient des sons vagues qui ne pouvaient s'appliquer à rien , des craquements de boiserie trop souvent répétés pour se produire d'eux-mêmes, des soupirs se dissimulant dans le bruit du vent. Enfin
LA CHATELAINE. 77
on distinguait au-dessous du parquet le piétinement continuel d'un cheval qui semblait s'agiter comme dans un mauvais rêve.
Pour entretenir encore ses terreurs , Sophie apercevait par instants un rayon de lumière sous la porte qui donnait dans la chambre de la comtesse, voisine de la sienne; elle se demandait sans cesse pourquoi cette lumière ne restait pas constamment allumée si la châtelaine veillait, ou tout à fait éteinte si Ursule était au lit.
Grâce à tout cela , la princesse eut des battements de cœur affreux toute la nuit.
Enfin, avec le premier rayon du jour, Lénore descendit près d'elle, et elle fut ramenée au monde réel par cette figure amie et charmante.
Après le succès qui était venu couronner son acte de vertu et de dévouement, la jeune fille avait goûté le doux sommeil d'un cœur satisfait, et passé une excellente nuit. Elle entendit le récit de toutes les agitations qui avaient rempli celle de l'impératrice, tout en aidant à la toilette de sa maîtresse. Ce soin terminé , les deux dames pensèrent d'abord à descendre à la chapelle, pour faire leur prière du matin.
Elles entrèrent dans une nef étroite, profonde et assombrie par les couleurs foncées des vitraux. L'autel, nu et dégradé, semblait n'avoir
78 LA CHATELAINE.
vu depuis longtemps célébrer le service divin ; toute l'étendue était remplie de monuments funèbres de la famille de Norberg. Un serviteur d'une vieillesse très-avancée était occupé à ranimer les lampes et à secouer la poudre des antiques mausolées.
Tous les domestiques du château étaient si âgés, qu'ils semblaient, comme les bastions et les ponts-le\ is, avoir toujours gardé la demeure nobiliaire. Ce vieillard surtout , que sa faiblesse faisait employer aux fonctions de sacristain, connaissait les générations écoulées dans ces murs, comme s'il eût assisté à leur succession ainsi qu'un pilastre de l'édifice.
L'impératrice se fit donner par lui l'explication des figures et des symboles placés sur les tombeaux.
Le sacristain, pour la facilité de sa démonstration, étendait sa baguette terminée d'une petite bougie allumée vers les objets qu'il nommait.
— Voici, disait-il, le cœur percé d'un trait qui marque la tombe de Jean Guth de Norberg, assassiné à la chasse à la place du roi Brzétislas, et qui se laissa tuer sans détromper les meurtriers pour sauver son maître. Ici vous voyez une branche de cyprès en croix sur une êpèe; elle fut mise dans l'écusson de Rodolphe de Nor-
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berg après la bataille de Maschek , où le haut baron alla seul, au milieu des ennemis, chercher le corps du roi Ottokar qui venait d'être tué , pour lui donner la sépulture. Ce vautour sur an rocher indique le mausolée du capitaine Ulric de Norberg, qui, avec une seule forteresse, défendit rentrée de la Bohême contre toutes les forces d'Allemagne. Cette tombe est celle du chevalier Henri de Norberg , qui , bien qu'aveugle, combattait aux côtés de Wenceslas II, et lui faisait un rempart de son corps. Voici, à côté, celle de son frère, évêque de Prague, comte de Norberg , qui resta attaché à ce même souverain excommunié par le pape, au péril de la damnation éternelle !
Les effigies de pierre de ces preux couchés sur leurs tombeaux , et éclairés dans l'enceinte obscure de la chapelle par la flamme vacillante du cierge que le vieux serviteur promenait devant leurs figures en prononçant ces paroles d'une voix émue, semblaient se ranimer et sourire encore à leurs généreux exploits.
Sophie de Bavière, devant ces morts illustres, qui presque tous avaient perdu la vie pour le soutien d'un trône qu'elle occupait , était saisie d'un respect pieux et reconnaissant ; elle se reprochait comme une faute la terreur que lui fai-
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saient éprouver ces murs, où avaient battu tant de cœurs ardemment dévoués à leur pays et à leur prince.
Elle remarqua une tombe récente, à en juger par la blancheur de son marbre, dont le sacristain n'avait point parlé... Au milieu de ces sépultures chargées de glorieux emblèmes, une pierre nue, sans inscription, sans armoiries, et marquée d'une simple croix noire , avait un aspect de réprobation et portait une tristesse plus grande que celle de la mort : mais en même temps, elle était couverte de belles fleurs fraîchement cueillies , et qui n'appartenaient ni à cette partie de la Bohème, ni surtout à la saison stérile où on se trouvait.
La princesse s'était approchée et considérait avec beaucoup d'attention ce modeste monument et le contraste qu'il présentait. Le sacristain répondit à son interrogation muette :
— C'est ici que repose le chevalier Francis de Norberg, frère du comte actuel et de madame Ursule, et mort à vingt-deux ans.
— Ah ! dit Sophie en joignant les mains avec une tendre pitié , voilà donc l'objet de tant de regrets et de larmes de la part de la malheureuse Ursule !
— Et qui dureront peut-être au delà de cettç
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vie ! dit le serviteur à demi-voix, comme s'il faisait cette réflexion pour lui seul.
— De quelle manière a donc succombé le chevalier de Norberg, si jeune et si digne d'affection, à ce qu'il paraît? demanda d'un ton pressant l'impératrice.
— Cet événement est enveloppé d'un mystère auquel il serait dangereux même de songer ; je ne puis vous apprendre , madame , que le fait seul de la mort du chevalier, tel qu'il a été connu dans le pays.
— Je n'attends rien de vous qui sorte des devoirs de la discrétion, répondit la princesse.
— Il y a quatre années de cela, reprit le vieillard ; les anciens maîtres du château vivaient encore. Depuis quelque temps on remarquait dans Pintérieur de la famille un air d'inquiétude et de tristesse, ainsi qu'une froideur plus grande de la part des parents envers leurs enfants , le chevalier Francis et la demoiselle Ursule, que, du reste , ils avaient toujours tenus éloignés d'eux, et dans les bornes d'un respect austère , conservant toute leur affection pour le fils aîné de l'illustre maison.
— Connaissait-on, demanda Sophie, la cause de ce refroidissement de famille ?
— Vous savez sans doute , madame , quelle
Ik CHATELAINE.
tendre amitié unissait le chevalier de Norbcrget sa sœur. Ils étaient jumeaux : les deux anges qui soutiennent ce tabernacle ne sont pas plus semblables qu'ils ne Tétaient de visage , et ils semblaient n'avoir qu'une âme à eux deux. Us avaient toujours été seuls ensemble, voyant peu leurs parents , connaissant à peine leur frère aîné, plus âgé qu'eux de douze ans, et qui avait quitte de bonne heure le château pour suivre la brillante carrière ouverte à l'héritier d'un grand nom. Livrés à eux-mêmes, ces chers enfants s'élevaient , s'instruisaient mutuellement ; ils se nourrissaient de lectures et de méditations audessus de leur âge, trouvant, dans l'étude des sciences abstraites et difficiles qu'ils poursuivaient ensemble, un lien de plus pour leurs cœurs et un aliment pour leur jeune et active imagination...
— Voilà d'où viennent sans doute, interrompit un peu légèrement la princesse, quelques bruits répandus sur la jeune comtesse de Norberg... et qui tendraient à la supposer versée dans des connaissances interdites aux femmes... et... bien dangereuses pour elles.
— Je ne sais rien de ces choses , reprit le serviteur. Mais, en ce temps-là , le malheur voulut qu'il tombât entre les mains des deux jeunes
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gens un de ces livres remplis de doctrines pernicieuses qui, depuis quelque temps répandus en Allemagne, viennent corrompre notre sainte religion et la diviser en sectes ennemies ; leurs jeunes esprits s'égarèrent sans doute dans ces lectures funestes, si bien qu'ils en vinrent à mettre les simples principes de la religion naturelle à la place des dogmes consacrés par l'Église. Le chevalier Francis, plus en vue dans le pays que sa sœur, fut d'abord sourdement accusé d'hérésie. Il y avait alors pour desservant de l'église voisine un vénérable pasteur dont la tolérance, la douceur conciliante couvraient les imprudences du jeune insensé. Mais ce saint vieillard mourut; il fut remplacé par un disciple fanatique du célèbre Jean Huss, qui ne voulait rien souffrir en dehors de la doctrine nouvelle et absolue dont son maître était l'auteur.
« Le prêtre de cette secte ardente et passionnée fut, dès le premier moment, en hostilité ouverte avec le chevalier de Norberg, qui refusait de recevoir les sacrements de sa main. Un jour... jour abandonné par le Seigneur ! ce ministre portait le saint sacrement parmi les fidèles ; le chevalier Francis se trouva sur son passage ; il lui enjoignit violemment de s'agenouiller devant l'eucharistie comme les autres assistants; le
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malheureux Francis, exaspéré contre ce prêtre hautain, renversa de ses mains le saint ciboire qui roula dans la poussière,
« Depuis ce moment , le plus funeste danger plana sur mon jeune maître. Le ministre novateur appartenait, disait-on, à une société secrète toute-puissante et qui vengerait cruellement ses outrages. »
L'impératrice et Lénore éprouvèrent à ces mots un douloureux saisissement. Elles pressentaient déjà sous quels coups avait succombé le frère d'Ursule.
Le vieillard continua :
— Ce fut à dater de ce jour qu'une inquiétude profonde et toujours croissante vint régner dans le château, et que les parents du chevalier se montrèrent encore plus sévères pour celui qui attirait le scandale dans la demeure des ancêtres, vénérée depuis des siècles.
— Mais, enfin, comment arriva la catastrophe? insista la princesse.
— Comme si un ami secret eût connu le danger du malheureux jeune homme et eût voulu l'y soustraire, le chevalier reçut subitement une nomination de capitaine dans la garde du prince de Saxe, qui allait passer en Kalie, avec une vive recommandation de partir de suite pour se ren-
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dre à son poste. Dans de telles circonstances, les parents, et même la sœur du chevalier , virent son éloignement avec la plus grande joie.
uSon équipage de guerre était prêt, et il allait se mettre en route, lorsqu'on apprit que le comte de Norberg arrivait au château vers la fin de la semaine où on se trouvait, pour y passer quelques jours. Mon jeune maître, avant de quitter la maison paternelle , peut-être pour toujours , voulut revoir une fois son frère aîné , qu'il avait si peu connu, et différa son départ de vingt-quatre heures.
« En vain une lettre du comte, qui semblait de loin pénétrer sa pensée , l'engageait à n'apporter aucun retard à l'exécution de son devoir, lui faisant sentir que, comme il n'avait pas encore paru sous les drapeaux, il y allait de l'honneur de mettre tout l'empressement possible de s'y rendre. Il persista dans sa funeste résolution...
« C'était dans ce temps-ci , à la fin de l'automne. Le comte devait arriver à huit heures du soir. La nuit était déjà close quand mon jeune maître voulut aller à la rencontre de son frère, qui venait de Prague , et devait arriver par les bords de la Muldaw.
« Les heures se passèrent et nous ne vîmes revenir personne.
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« L'anxiété commençait à se faire sentir au château. Mademoiselle Ursule veillait à la fenêtre d'une tour qui dominait la campagne, le regard vainement plongé dans l'ombre, mais écoutant avec son cœur les moindres bruits qui pourraient lui annoncer le retour de son cher Francis.
« J'étais dans la pièce précédente , attendant avec les mêmes angoisses.
« Tout à coup je vis venir ma jeune maîtresse, pâle, égarée, et me demandant à grands cris : Un cheval ! un cheval ! . . .
« Elle disait en frappant son front de ses mains : « Francis court un grand danger... je le « sens... je le vois... Francis m'appelle... je veux « aller à son secours... »
« Je lui sellai un cheval en toute hâte, et elle s'élança bride abattue dans la campagne. »
— Oh ! quelle puissante révélation ! s'écria la princesse.
— Oui, une révélation, répondit le vieillard , dont les pleurs, retenus dans le sein , faisaient trembler la voix. Et ce n'était pas étonnant, madame; moi qui ai souvent bercé ces deux enfants dans le même berceau, et les ai vus grandir sous mes yeux, je sais bien qu'ils étaient unis par un lien intime : ils étaient malades ensemble , et
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ensemble guéris ; ils pleuraient et se consolaient en même temps; ils n'avaient à eux deux qu'une seule existence , comme deux fleurs écloses sur une tige vivent de la même sève...
— Enfin!... enfin... qu'arriva-t-il? demanda vivement la princesse.
— Hélas ! madame , il arriva que dans cette nuit-là, étant allés à notre tour, et pressés par l'inquiétude, sur le bord de la rivière... nous rapportâmes sur un brancard de feuillages les corps pâles et glacés du frère et de la sœur... ma jeune maîtresse était arrivée trop tard... le chevalier Francis venait d'être assassiné , et avait encore un poignard plongé dans la poitrine... La malheureuse Ursule s'était sans doute évanouie en pressant son frère dans ses bras , car elle était ensanglantée , froide comme la mort... et bien plus à plaindre que lui, puis qu'elle devait rouvrir les yeux... Le comte de Norberg n'arriva pas au château ce soir-là.
— Et on n'a jamais connu les auteurs de ce forfait? demanda en tremblant Sophie.
— Depuis ce temps, continua le vieillard sans répondre, il n'y a eu ici que de tristes jours .: mes anciens maîtres sont morts dans les années suivantes ; le deuil n'a pas cessé ; et le malheur
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est venu habiter à l'aise dans le château désert.
— Mais ce meurtre , insista la princesse , on ne Ta donc jamais éclairci, jamais vengé?
Le vieillard fit le signe de la croix , baissa la tcte, et s'éloigna à pas lents.
Lorsque l'impératrice se retourna, Lénore n'était plus à ses côtés : elle la vit prosternée sur les marches de l'autel, le visage caché dans ses mains , et priant , moins dans l'attitude de la simple piété que dans celle de la détresse qui appelle Dieu à son secours. Sophie comprit que le récit de cette mort, dans laquelle on pouvait reconnaître le bras du terrible tribunal , avait rappelé la jeune fille à sa propre situation , et réveillé dans son sein des terreurs incessantes , dont il fallait tout son courage pour triompher. Elle s'agenouilla à ses côtés, l'enlaça d'un de ses bras, et pria Dieu pour elle.
Dans la journée qui suivit , l'impératrice fut d'une bonté charmante pour le comte de Norberg, qu'elle aimait depuis longtemps, et pour sa sœur , qu'elle s'efforçait de juger d'une manière plus favorable. Elle aurait voulu récompenser, dans celui qui descendait d'une race de preux , les dévouements héroïques de ses ancêtres pour les souverains de Germanie ; elle aurait voulu surtout témoigner à Ursule toutes ses sympa-
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thies pour les souffrances du cœur , et elle trouva pour ses hôtes mille preuves de bienveillance dans les inspirations de son âme tendre et généreuse.
Pendant le dîner et la promenade dans les jardins qui vint ensuite, la princesse vit cette demeure sous un œil bien différent de la veille.
Le sombre délabrement de l'édifice , la vieillesse des serviteurs , l'antiquité des décorations qui ne se composaient plus que de tristes vestiges , tout cet aspect de vétusté dans un séjour habité par une jeune femme lui peignait maintenant la douleur d'Ursule, qui ne voulait vivre que dans le passé, et repoussait tout ce qui aurait pu venir du temps actuel de l'existence de son âge.
Le parc, lui-même , était envahi par les ronces, qui jettent l'empreinte de la ruioe sur les grands arbres comme sur les monuments. 11 y avait seulement dans une partie du jardin stérile une serre chaude, dans laquelle Ursule entretenait de belles plantes des climats étrangers... Cette jeune femme laissait la mort approcher de tous côtés autour d'elle, excepté dans cet étroit espace où elle cultivait des fleurs pour la tombe de son frère.
Le caractère de ce séjour, tout rempli de mé-
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lancolie et de douloureux souvenirs, était tout à fait en harmonie avec la nature et les dispositions de cœur de Sophie ; car , elle aussi , elle n'avait d'amour que dans le tombeau...
Cependant, par un reste de préventions et de vagues terreurs plus fortes que sa raison , elle désirait vivement quitter cette retraite. Dès que l'ombre grise du soir se répandit dans l'antique manoir, cette disposition de son âme inquiète se fit plus vivement sentir, et elle annonça à souper qu'elle continuerait sa route dans peu de jours.
Malgré les efforts de la gracieuse princesse , une froide contrainte régna encore dans cette seconde soirée passée sous la voûte de la grande salle féodale. Les images pâlies des anciens seigneurs du lieu , leurs armures suspendues à la muraille et rouillées depuis des siècles, n'étaient guère plus immobiles , plus silencieuses que les personnes maintenant assises à leur place , et dont chacune , vivement absorbée dans son for intérieur , ne laissait échapper que des paroles indifférentes.
A neuf heures, les hôtes du château se retirèrent dans leurs chambres à coucher.
Une nuit profonde, où se détachait seulement le croissant argenté de la nouvelle lune , enve-
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loppait le castel isolé. Dès que Lénore et les femmes de service du château l'eurent quittée , Sophie de Bavière , seule dans cette vaste pièce, se sentit le cœur serré d'une tristesse irrésistible.
Enveloppée d'une robe de nuit, et un flambeau à la main , elle commença par explorer dans son entier cette longue enceinte , interrogeant chaque panneau de boiserie , passant sa lumière devant chaque figure de la tapisserie, qui se mettait parfois à frissonner sous le vent, et la faisait reculer d'un pas.
Elle ferma à clef sa porte d'entrée : mais lorsqu'elle voulut prendre le même soin pour celle qui communiquait dans la chambre de la comtesse de Norberg, la grosse serrure entièrement rouillée résista à tous ses efforts.
Dès son arrivée dans le château , la pieuse princesse avait remarqué qu'on n'y voyait nulle part les symboles religieux qui, à cette époque, décoraient et protégeaient le plus petit réduit ; et cette observation n'avait pas peu contribué à augmenter sa répulsion pour cette demeure.
Sophie rappelait en ce moment dans son esprit toutes les circonstances qui mettaient la comtesse de Norberg en dehors de la ligne commune des femmes : les études secrètes et auda-
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cieuses auxquelles elle se livrait avec son frère , le mépris que tous deux faisaient de la religion établie , l'assurance et l'espèce de volupté avec lesquelles Ursule parlait des apparitions de l'autre monde, enfin l'abandon où demeurait la chapelle, dont la mousse couvrait les dalles, et l'absence de symboles chrétiens dans toute l'étendue du château...
La princesse n'avait donc dans sa chambre ni le Christ, ni l'eau lustrale qui eussent pu la rassurer dans sa solitude.
Comme la Madeleine, dans le désert , s'était fait une croix avec; deux bouts de roseaux , Sophie recueillit dans le foyer éteint deux petits morceaux de bois, en forma une croix qu'elle attacha au milieu avec un ruban de son corsage, et, à l'aide de ce même ruban, suspendit le pieux emblème au fond de son lit.
Celte couche , dont quatre grandes figures de bois sculpté soutenaient le dais , était placée en long contre le mur mitoyen à la chambre de la comtesse. Au pied, et à quelque distance, se trouvait la porte qui communiquait dans cette pièce.
Un instant après que la princesse fut couchée, ou du moins étendue sur son lit, tout enveloppée dans sa robe de chambre, son flambeau
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acheva de se consumer et la laissa dans une obscurité complète.
Elle entendit bientôt se renouveler les bruits dissimulés, les frémissements sourds qui l'avaient tant occupée la nuit précédente, et revit aussi les rayons de lumière qui venaient augmenter ses soucis au sujet de la pièce voisine , où la comtesse veillait... Dieu savait pourquoi faire !...
Sophie se releva à demi , s'agenouilla sur son lit devant la petite croix faite de ses mains , et résolut de prier toute la nuit pour affermir son esprit, et ne pas se livrer au sommeil , état de néant où on cesse de veiller sur soi-même , où l'instinct de conservation est anéanti , danger usuel, auquel la pauvre princesse n'aurait pas voulu s'abandonner dans un tel lieu.
Cependant , au bout de quelques heures , un engourdissement profond anéantit tout son corps, sa pensée se paralysa et ne put plus suivre les prières que ses lèvres murmuraient encore; toujours agenouillée, et les mains jointes, elle s'affaissa sur elle-même , et s'endormit dans l'attitude d'une pauvre naufragée qui , sur une planche jetée au milieu des eaux , appelle Dieu à son secours.
Ce sommeil durait depuis on ne sait combien
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de temps, quand un bruit violent éclata au pied du lit de Sophie, et réveilla en sursaut. Elle vit sa chambre pleine de lumière.
La porte qui donnait dans la pièce habitée par la comtesse s'était toute grande ouverte , et la clarté pénétrait par là. Un large rayon, mesuré par la grandeur de l'ouverture du chambranle dans un mur très-épais , coupait nettement les ombres de la chambre de l'impératrice et allait donner dans une glace placée en face de la porte, où il allumait un foyer de lumière.
Sophie resta quelque temps immobile , les yeux fixes, les mains convulsivement serrées... Les battements de son cœur étaient si violents , qu'il semblait bondir dans sa poitrine... Énervée par ce flux du sang dans le sein, il lui était impossible de faire aucun mouvement...
Cependant un air très-vif venait abondamment frapper son visage , et les rapides oscillations de la tenture montraient que ce vent sortait, ainsi que la lumière , de la porte qui venait de s'ouvrir, tandis que les battements d'une fenêtre se faisaient entendre dans la pièce voisine. Sophie , reprenant un peu de force , pensa assez 6agement qu'une rafale d'air, ouvrant subitement cette croisée , avait dû en même temps pousser la porte rapprochée dont elle n'avait pu