LA CHÂTELAINE
fermer la serrure , et qu'ainsi il n'y avait rien que de naturel dans cet événement.
Sa poitrine se dilata à cette pensée , elle respira plus librement et eut alors le courage de se glisser doucement au bas de son lit.
Elle allait même d'un pas furtif , la tête en avant, dans l'intention hardie de jeter un coup d'œil dans la chambre de la comtesse , et de juger enfin quelle occupation, innocente ou criminelle, occupait la veillée de cette femme.
Le battant de la porte ouvrant de son côté lui permettait de se livrer à cette investigation en restant cachée , et en avançant seulement le regard.
Mais elle s'arrêta subitement... son front se mouilla de sueur froide... On allait et venait dans la chambre voisine... on parlait bas... les mots, on ne les distinguait point... mais les accents étaient si brisés... la vibration si différente de celle des voix humaines, qu'il était impossible de croire qu'il se trouvât là des êtres de ce monde.
Sophie frissonna et se rejeta en arrière... Elle regarda de tous côtés en cherchant du secours... mais rienî... rien qu'une nuit profonde ne l'entourait !
Une espérance mêlée de crainte revint dans
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son âme : elle pensa à gagner la porte qui donnait sur les corridors et à s'enfuir de ce côte... Elle tremblait cependant que le bruit de ses pas ne la trahît et ne fît venir celle dont elle surprenait bien à regret les funestes secrets... car loin que le moindre mouvement de curiosité fût encore en elle à cet instant , elle aurait préféré mille dangers réels à la vue de cet être mystérieux... Elle quitta sa chaussure pour marcher silencieusement; et, tremblante de froid et de terreur , tendant ses mains devant elle, elle chercha à se diriger dans l'ombre du côté de cette immense pièce où devait être la porte d'entrée.
Le bruit de la serrure s'ouvrant devait être aussi à redouter... mais comme en ce moment Sophie serait près de la sortie , elle aurait le temps de s'évader avant qu'on pût la rejoindre , et gagnerait les lieux habités du château.
Elle avait enfin rejoint cette porte bénie et cherchait à retrouver la clef... mais le tressaillement de ses nerfs était si violent que sa main tremblante ne pouvait la servir... elle frissonnait, palpitait et répétait tout bas :
— Mon Dieu!... mon Dieu!...
Enfin, un cri de joie fut prêt à s'échapper de son sein. . . elle venait de sentir le frokl du fer et tenait la clef secourable.
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Elle la tourna d'abord doucement , puis avec plus de force, car la serrure résistait ; elle y mit ensuite les deux mains et toute l'énergie de son être ; ses veines se gonflèrent , elle déchira ses doigts dans cette lutte avec le fer, et la clef resta fixe, sans rendre un son, sans faire le moindre mouvement.
La malheureuse femme, il fallait bien qu'elle se l'avouât, était enfermée !
Sophie, à son âge, avait encore, par sa nature sensible et frêle , quelque chose d'une grande jeunesse ; elle s'appuya contre la muraille et se mit à fondre en larmes.
Au milieu de sa douleur muette et cruelle, un objet attira son attention : elle crut voir des images se former dans la glace placée en face de la porte ouverte de la pièce adjacente, et frappée par la zone lumineuse qui en sortait.
Elle était trop éloignée de ce point pour rien distinguer nettement; aiguillonnée par un désir fiévreux d'éclaircir ce mystère , elle s'approcha doucement et se plaça à peu de distance du miroir.
La glace, de trois pieds de haut, était ovale, entourée d'une énorme bordure de cuivre sculpté et noirci. A l'intérieur du cadre était un rang de facettes de glace séparé de la pièce principale par un filet.
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L'intérieur de la chambre d'Ursule, du moins de la partie qui était en face, s'y réfléchissait.
Le tableau offert par le miroir représentait des lambris de chêne, de grandes tablettes garnies de livres ; au milieu, un piédestal de forme fantastique, sur lequel étaient posés un poignard et une tête de mort.
Personne ne paraissait dans cet intérieur : mais des pas continuels se faisaient entendre dans le reste de la pièce.
Sophie tremblait de tout son corps; une attention palpitante la retenait cependant clouée h cette place , et l'œil ardemment fixé sur le miroir.
Dans l'atmosphère lumineuse qui remplissait le tableau , elle vit d'abord passer une chauvesouris qui venait du fond de la chambre. L'oiseau de nuit décrivit deux fois l'orbe noir de son vol lent et appesanti et alla se poser sur la tête de mort.
Ce qui parut ensuite était horrible.
Une femme, vêtue d'une longue robe de laine grise, s'avança lentement.
Elle avait le visage creusé , livide , sépulcral : ses yeux, enfoncés dans leurs orbites sombres, roulaient une prunelle terne et pâle ; ses cheveux noirs , épars , étaient mêlés de brins d'herbe
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jaunie. Sous cette apparence morbide le fantôme gardait encore quelque reste des formes humaines... une créature épouvantable placée entre la vie et le néant.
Sophie se croyait sous la puissance d'une affreuse hallucination... Elle voulut porter ses mains sur ses yeux pour s'y soustraire... Mais une force invincible retirait ses mains tremblantes... la forçait h regarder... Elle voulait fuir, il lui était impossible de se mouvoir... les battements de son cœur étaient arrêtés... Un froid qu'elle n'avait jamais connu la changeait en marbre immobile... ses pieds, d'une pesanteur étrange, étaient fixés sur le plancher.
Le spectre vint se placer au centre de ce tableau fantastique. La grande figure était debout, roide , fixe ; le corps rejeté en arrière , la tête relevée comme dans un mouvement d'inspiration , la main posée sur le poignard ; ses traits exprimaient une férocité sauvage ; elle promenait dans l'espace ses yeux sans regard. À côté d'elle, se détachait en sphère blanche la tête de mort dont les traits étaient dessinés par un filet de lumière glissant sur chaque saillie de Possement luisant. La chauve-souris posée au-dessus de cette tête la couronnait de l'ombre de ses ailes noires.
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Ce groupe se développait dans la profondeur de la glace tout ardente de lumière.
Tout à coup Sophie sentit sous ses pieds une oscillation du plancher, la muraille trembla , les objets se confondirent dans la glace, il y eut une confusion éblouissante... Puis, la lucidité revint... Alors, au lieu d'une seule et terrible figure , vingt spectres semblables au premier s'agitèrent un instant dans la glace, et disparurent dans le lointain.
Le miroir se voila , tout se perdit dans une nuit profonde.
La princesse était tombée à genoux , sans force, sans mouvement... Maintenant, le charme était rompu ; elle revenait à la vie , mais pour sentir la peur dans toutes ses angoisses; les palpitations de son cœur avaient redoublé de violence ; une agitation fébrile l'égarait ; elle tournoyait dans cette chambre spacieuse , les pieds nus, précipitant ses pas, tendant ses mains dans l'ombre. Comme elle se heurtait à toutes les murailles, la porte de sortie, qu'elle n'avait jamais pu ouvrir, se trouva devant elle , et céda en ce moment à son premier effort.
Elle franchit ce seuil avec une joie indicible , et s'élança dans les sombres dédales du château .
Dams Vautre monde.
Il était deux heures du matin, et Lénore dormait paisiblement dans une chambre élevée du donjon , lorsqu'elle fut éveillée en entendant frapper à sa porte à coups bas et précipités.
Tandis qu'elle se jetait en bas de son lit et passait une robe pour ouvrir, les coups devinrent plus pressés et des cris étouffés s'y mêlaient ; ce qui n'empêcha pas la jeune fille d'ouvrir dès qu'il lui fut possible de se montrer.
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L'impératrice, à demi vêtue, échevelée, se jeta dans ses bras.
— Viens !... viens ! Lénore, dit-elle, sauvonsnous !
— Mon Dieu, madame, qu'avez-vous?
— Viens... Nous descendrons par l'escalier qui est au bout de ce couloir... La grille est ouverte, j'en suis sûre... le pont-levis est baissé... Delà, nous pourrons gagner la campagne.
— Quelle idée insensée!... Attendez à demain, madame ; nous partirons, si vous voulez, au point du jour.
— Non, certainement, je ne resterai pas dans ce château le reste de la nuit... Sur mon âme , je n'y resterai pas !
Lénore cependant avait attiré la princesse auprès de son lit, et l'y avait fait asseoir... Elle recouvrait ses épaules glacées d'une mante , enveloppait chaudement ses pieds nus... Puis elle se tint debout près d'elle, l'enlaçant dans ses bras.
— Voyons , ma chère maîtresse , reprit-elle avec douceur, dites-moi , je vous en supplie, ce qui vous épouvante à ce point.
— Ah! mon amie!... soupira la princesse. Et elle laissa tomber sa tête languissante sur
l'épaule de la jeune fille.
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— Eh bien ?
Un instant, l'émotion empêcha Sophie de parler.
— Écoute..., dit-elle enfin, écoute... Il faut que je reprenne cela de plus loin... Déjà la nuit dernière je n'avais pu reposer un moment à cause des bruits épouvantables qui , tu le sais, se font entendre chaque soir dans cette maison.
— Je ne m'en suis point aperçue.
— On les entend à peine , et c'est pour cela qu'ils sont plus effrayants... tellement que ce soir je craignais de céder au sommeil , et d'être livrée sans défense aux dangers inconnus de cette demeure... Mais j'étais si lasse, qu'au bout de quelques instants une faible somnolence s'est emparée de moi... Hélas ! j'ai payé bien cher cet instant de repos ! . . .
Ici la princesse raconta à Lénore d'une voix à la fois tremblante et exaltée les aventures de la nuit, son emprisonnement dans cette chambre fatale, les horribles visions qui l'y avaient frappée. Quand elle vint à parler de la comtesse Ursule, à dire que cette femme , vouée aux sciences occultes, pâlie, défigurée, vieillie dans ses infernales pratiques , lui était enfin apparue sous sa véritable forme, sous celle d'un spectre, Lénore, tremblante à son tour, murmura tout bas :
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— Encore une fois!... je ne m'étais pas trompée.
La princesse entendit à peine ces mots et répéta :
— Oui , un spectre , un esprit de l'autre monde... Je ne rêvais pas, je n'étais pas folle, et je l'ai bien vue... C'était bien encore le visage de notre châtelaine , mais la face cadavéreuse , les yeux couverts d'un voile de mort... car ces êtres qui habitent sur la terre en trompant les lois de la nature ne peuvent jamais prendre les couleurs que répand le soleil ni le regard qui vient de Dieu.
— Madame, qui peut sonder de tels mystères ? - — Oh ! si tu avais été à ma place ! ... reprit la
princesse. Je ne puis te rendre cette situation... Un froid mortel coulait dans mes veines. .. Je me sentais comme attirée aux entrailles de la terre, et je me cramponnais aux pilastres de la muraille pour résister à cette impulsion terrible.
— Ma chère maîtresse , calmez-vous... vous tremblez encore comme une feuille.
— Enfin , quand l'horrible vision a disparu , j'ai repris ma liberté. J'ai pu sortir de cette enceinte maudite, traverser dans la nuit les détours de ce château que je ne connaissais pas... Et je me suis réfugiée vers toi... ma chère Lénore...
DANS L'AUTRE MONDE. 10d
Que c'est bon de tenir ainsi tes mains !... tu me réchauffes!... tu me consoles!... tu es bien un être vivant, toi ; le souffle divin t'anime, ton sein est plein d'existence et d'amour !
— Chère princesse!...
— Mais il faut nous sauver ensemble... Viens vite, maintenant, reprit Sophie.
Et sans perdre de temps, avec une rapidité à laquelle la jeune fille ne put s'opposer, l'impératrice s'habilla à la faible lueur de la lune aussi bien qu'il lui fut possible , et s'élança dans le sombre corridor.
Lénore l'y suivit, et les deux jeunes femmes se trouvèrent au milieu d'une obscurité complète, dans un espace inconnu à leurs pas.
D'après ce qu'elle avait vu elle-même , Lénore ne suspectait nullement le récit de l'impératrice. Elle pensait bien que la comtesse de Norberg, vouée à la magie , reprenait la forme de la jeunesse et sa place dans le château à la lueur du jour, et que, la nuit, dépouillant cette trompeuse parure , elle ne portait plus qu'une figure sinistre, semblable à celle des êtres de l'autre monde avec qui sa science funeste l'avait mise en rapport ; elle pensait aussi que ce château était livré aux esprits des ténèbres : mais elle pensait en même temps que Dieu ne devait pas
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laisser à ces génies du mal le pouvoir de nuire h des créatures formées par ses mains, et qui lui étaient toujours restées fidèles.
S'appuyant sur cette pensée, elle tâcha encore de retenir l'impératrice.
— Madame, lui dit-elle , au nom du ciel ! renoncez à sortir à cette heure...
— N'entends-je pas du bruit? interrompit la princesse ; là, de ce côté ?
— Non , c'est le vent... Mais vous ne pouvez ainsi , seule avec moi , à pied et dans la nuit , parcourir un pays désert.
— Je ne crains rien , dit Sophie , tandis que ses dents grinçaient et qu'elle avait peine à se soutenir. Je n'ai peur ni des bêtes féroces , ni des brigands, ni des troupes ennemies que nous pourrions rencontrer... J'ai du courage, va, quand il le faut.
— Je m'en aperçois , dit Lénore , qui ne put s'empêcher de sourire au milieu de ses troubles cruels.
L'impératrice ne voulut rien entendre, possédée de l'idée fixe de sortir de ce manoir, et de se trouver en rase campagne.
Elle se dirigea du côté opposé au grand escalier par lequel elle était montée, pour s'éloigner le plus possible du lieu de ses terreurs.
bans l'autre monde. 107
Les deux fugitives marchaient dans une étendue uniformément sombre, semblable à un crêpe noir, posant timidement le pied en avant et rasant de la main la muraille.
Une marche d'escalier heurta leurs pieds ; elles montèrent quelques degrés, et se trouvèrent sur une plate-forme , que surmontaient encore des sommets de tours ruinés. La vue du ciel leur fît du bien, et elles marchèrent plus librement dans cet espace. L'herbe de la solitude croissait entre les dalles , où s'étendaient aussi des serpents de ronces et de lierre qu'il fallait surmonter à chaque pas ; les gerfauts et les hiboux, maîtres de ces lieux, ne se dérangeaient pas à leur passage, et regardaient du haut des créneaux celles qui venaient dans leur ruine.
La plate-forme rompue, s'arrêtant subitement, n'offrait plus qu'un affreux précipice ; il fallut prendre de côté, redescendre dans l'intérieur du bâtiment, et livrer de nouveau ses pas au hasard.
La princesse et Lénore traversèrent l'une des grandes galeries du château , à ce qu'elles jugèrent par l'étendue du chemin qu'elles faisaient sans rencontrer d'obstacle. Là , un léger grincement de fer qui bruissait à temps inégaux alarma vivement la princesse, mais Lénore lui fit observer qu'il devait venir d'anciennes masses d'ar-
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mes suspendues sans doute dans cette galerie et faiblement agitées par l'air de la nuit.
Au bout de cette pièce , des couloirs tortueux et d'inextricables détours vinrent les forcer à ralentir infiniment leur marche, ce qui fut un bonheur pour elles , car une trappe ouverte se trouva tout à coup sous leurs pieds. Elle découvrait un escalier à vis creusé dans une muraille de vingt pieds d'épaisseur. Lénore s'y engagea la première et tâcha , en lui donnant la main , d'affermir les pas de la princesse. Elles descendirent dans ce gouffre si longtemps et avec tant de peine que toutes deux, ayant enfin rencontré la dernière marche , y tombèrent affaissées de soucis et de lassitude.
En reprenant leur route, elles se trouvèrent dans un corridor du rez-de-chaussée qui passait devant la chapelle et conduisait sous la ligne des arcades extérieures.
Dans cet endroit, percé d'un côté de grandes fenêtres, la nuit du dehors, faiblement éclairée par la lune naissante , succédait aux ténèbres compactes , et on pouvait , quoique vaguement , distinguer les objets. Un cintre ouvert au fond du couloir faisait enfin distinguer la sortie de cet immense bâtiment que les fugitives désiraient si vivement atteindre.
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Tout à coup , Sophie poussa un cri étouffé et se jeta palpitante sur le sein de Lénore , qui la serra dans ses bras en frémissant aussi de tout son être.
Leurs yeux s'étaient portés ensemble sur le même objet.
Sous le portique de la chapelle , on pouvait apercevoir l'ombre d'un jeune chevalier. La plume de sa toque , son pourpoint blanc , la forme de son manteau bordé d'un filet d'argent, se détachaient sur le fond sombre de l'arcade, et faisaient reconnaître cette apparition... Sur le seuil de cette chapelle, où reposait sa tombe, ce devait être l'âme du jeune Francis, frappé autrefois de mort violente.
La princesse et Lénore eurent cette pensée en même temps, et s'appuyèrent contre la muraille sans avoir la force de faire un pas de plus.
Tout resta un moment immobile dans la nuit percée d'une douteuse clarté. Puis , l'ombre fit un léger mouvement d'ondulation, glissa le long des piliers qui soutenaient la voûte, et se perdit dans la profondeur du couloir.
Les fugitives eurent alors le courage de reprendre leur chemin , mais plus brisées encore de cette dernière émotion, et marchant dans un triste silence. Elles précipitèrent leurs pas en 2. 10
passant devant la chapelle, sans oser regarder dans l'enceinte, qui était d'ailleurs profondément ténébreuse , et arrivèrent sous les arcades avancées , où elles trouvèrent enfin l'air extérieur et respirèrent avec plus de liberté.
Traversant alors des parages qui leur étaient connus, elles purent s'orienter sous la longue ligne d'arceaux , et arrivèrent dans la grande cour, où se trouvait la principale porte du château donnant sur le pont-levis.
Là, un moment de vif bonheur leur fut enfin donné, Elles distinguèrent des pas humains, s'entendirent appeler tout bas par leur nom , et reconnurent Edgard qui venait précipitamment à elles. L'impératrice pressa la main du jeune homme avec un soulagement extrême.
Le page avait veillé très-tard à sa fenêtre pour terminer une ballade toute remplie de ses belles amours qu'il devait dédier à Lénore. A une heure avancée de la nuit , ayant entendu quelque mouvement dans la chambre de l'impératrice qui était au-dessous de la sienne , il était promptement descendu au premier étage , pour veiller sur cette enceinte où reposait sa souveraine. Là, il avait trouvé la porte ouverte et la chambre vide. Courant alors à l'appartement occupé par la jeune dame d'honneur, la même
désertion s'était offerte à lui. Une vive inquiétude l'avait saisi; il s'était mis à parcourir au hasard le bâtiment : mais étant descendu par le grand escalier, et ayant exploré les galeries qui donnaient de ce côté , ses pas l'avaient toujours tenu éloigné des fugitives ; il venait d'entrer par un autre côté dans cette cour où il avait le bonheur de les retrouver.
Cette explication fut donnée en peu de mots, mais le rapport des circonstances qui avaient forcé la princesse à fuir un endroit de malédiction demanda bien plus de temps , d'autant mieux que Sophie, réveillant ses terreurs par le récit qu'elle en faisait, s'arrêtait parfois dans un tremblement extrême , ou entremêlait ses paroles de justes anathèmes contre les cruels ennemis du genre humain.
Edgard entendit tous ces détails avec une foi profonde et des frémissements que n'eussent pas éveillés en lui les plus grands dangers de la terre.
Dans son trouble , il se laissait conduire vers la porte de sortie de la cour sans se douter nullement du dessein de l'impératrice.
La décision de sortir à l'instant même du château , pour se mettre en route au milieu de ces solitudes et se confier à l'étoile des loups, lui fut annoncée si brusquement qu'il ne put examiner
d'abord ce parti ; et, sur Tordre de la princesse, il se disposa à ouvrir la forte grille.
Le jeune homme et Lénore n'avaient pas eu le temps de réfléchir à ce qu'ils faisaient, Sophie était incapable de penser à rien, et quoiqu'il fût très-naturel de trouver cette masse de fer bien fermée et cadenassée , ils n'en éprouvèrent pas moins d'étonnement et d'impatience de ne pouvoir l'ouvrir.
Au moment où cet obstocle important se présentait, ils crurent entendre du bruit derrière eux, aux portes du château. Il était probable qu'un des domestiques affectés à la garde de la demeure avait été frappé du son que rendait la grille ébranlée par de vains efforts, et allait venir en reconnaître la cause.
A la pensée d'être surpris dans une évasion qui, au fond, avait quelque chose d'un peu lâche et ridicule, les trois fugitifs, sans se communiquer leur sentiment, se jetèrent simultanément derrière une fontaine en forme d'obélisque qui se trouvait vers l'un des angles de la cour.
Ils demeurèrent dans cette retraite, qui n'offrait ni aboutissant ni sécurité, faute d'avoir un autre parti à prendre.
Dans ce moment de repos forcé , les jeunes amis de l'impératrice lui avouèrent avoir déjà
rencontré dans leur voyage nocturne à Prague la redoutable comtesse de Norberg , dépouillée de la forme charmante qu'il lui plaisait de revêtir dans la journée , et , fantastique amazone , courant dans la tempête et les bois solitaires, sur un cheval magique comme elle.
Us répétèrent aussi les paroles terribles qu'elle prononçait sans cesse dans sa ronde nocturne.
A peine achevaient-ils cette confidence à laquelle ils se décidaient alors, parce que rien ne pouvait plus augmenter l'effroi de Sophie au sujet de la châtelaine , que le bruit, d'abord insaisissable, qui les avait frappés , se renouvela d'une manière plus distincte ; il se passait de l'autre côté de la fontaine , et était produit par un cheval qui, enfermé dans une écurie, frappait la terre de ses pieds, à temps égaux et pressés, en galopant sous lui.
La princesse se rappela que ce même piétinement de cheval s'était constamment fait entendre à elle la nuit précédente , au milieu de tous les bruits étranges qui la tenaient éveillée.
Comme elle communiquait ce souvenir peu important à ses compagnons, un coup de tête du cheval frappé contre la porte de l'écurie la fit ouvrir au dehors , et sur les dalles blanches de la cour, où se répandaient les lueurs d'une
nuit assez claire, ils virent paraître l'animal qui venait se poster là de lui-même.
C'était un grand cheval , de race indigène , noir, efflanqué , la crinière rude , hérissée , le cou d'une longueur démesurée , le crâne proéminent, sourcilleux, et le bas de la face rentré ; ses gros yeux largement ouverts laissaient voir leur globe d'un blanc rougeâtre , mais terne et inanimé.
Après avoir tourné lentement la tète vers toutes les parties de la cour, où il semblait chercher quelqu'un, il alla d'un pas sourd, et sans même faire entendre son souffle , se ranger devant la grille de sortie.
Les jeunes gens observaient cette évolution silencieuse du mystérieux animal.
Soudain la princesse, serrant violemment le bras de Lénore , se pressa contre la jeune fille en disant d'une voix entrecoupée et frémissante :
— Tenez ! . . . tenez ! ... la voilà ! . . . c'est elle î . . .
En effet, la comtesse Ursule, ou plutôt le fantôme au visage hâve, aux longs flots de cheveux noirs, à la sombre robe de bure, avait surgi tout à coup devant eux.
Elle traversait la cour en glissant sans bruit sur la dalle ; la chauve-souris tournoyait encore au-dessus de sa tête ; un air froid comme celui
DANS L'AUTRE MONDE. lîo
de l'hiver le plus intense s'était subitement répandu dans l'espace.
Les trois personnes qui la regardaient d'un œil épouvanté crurent plus que jamais voir en elle un être surhumain , lorsqu'elle quitta la terre , et se trouva enlevée sur le dos de son coursier noir avec la légèreté d'une ombre.
Puis elle dit de sa voix monotone, précipitée, où n'était plus l'accent de la vie :
— Francis m'appelle !... je le vois... je l'entends... je vais le rejoindre.
Elle se pencha sur la grille que les fugitifs n'avaient pu ébranler, la toucha du doigt , et la barrière s'ouvrit comme par enchantement.
Alors elle prit dans ses mains la rude crinière de son cheval et inclina le haut du corps sur le cou de l'animal... Ses yeux, morts jusque-là, lancèrent soudain dardents éclairs... L'œil du cheval s'alluma en même temps , son souffle s'échappa en lugubres hennissements.
Et le spectre et sa monture s'élancèrent plus rapides que le vent dans la campagne... dans la campagne?... on ne sait... peut-être dans le sein des nuages... peut-être aux entrailles delà terre.
Les spectateurs de cette apparition , muets , pétrifiés , étaient réellement frappés par la foudre de la terreur.
L'impératrice et Lénore pensèrent que l'ombre de Francis, qu'elles avaient vue sortir de la chapelle, était sans doute allée attendre sa sœur sur le lieu de sa mort terrible , et qu'elle courait l'y rejoindre.
— Oui... oui... va retrouver ton frère! dit Sophie, va le visiter dans le monde des morts, pour revenir ensuite souiller la terre de ta présence!... Magicienne!... esprit des ténèbres!
La princesse pouvait à peine murmurer ces paroles ; sa frayeur, un peu atténuée par l'éloignement du fantôme , se fondait en larmes. Cependant, comme l'effroi même est ingénieux pour ce qui le regarde , Sophie pensa à profiter de celte grille , maintenant ouverte , pour fuir du château maudit.
— Madame , c'est une chose infaisable , dit Lénore qui avait enfin repris sa ferme raison.
— Tu vas me parler encore des dangers que nous courons... mais rien, rien ne me paraît effrayant auprès de ce qui se passe ici... D'ailleurs, maintenant Edgard est avec nous.
— Oh ! non , ma chère princesse , reprit la jeune fille, je n'objecterai plus les périls de la fuite, car, ainsi que vous, je craindrais moins les montagnes et leurs précipices, les bois et leurs bêtes fauves , qu'un souffle de la puissance ma-
giquè. Mais je vous dirai qu'il est impossible à l'impératrice d'Allemagne de sortir d'un château où elle a pris asile par une fugue nocturne, qui semblerait une disgrâce pour ses hôtes.
— Cette femme n'est rien pour moi ; et que lui importe, à elle, la faveur ou la disgrâce des grands de la terre ?
— Mais le comte de Norberg , si digne par sa loyauté, son dévouement, des preux dont il descend, et qui furent les illustres soutiens du trône, il serait perdu par cette démarche imprudente... Déjà l'empereur aime peu le comte ; en voyant qu'il a si mal répondu à la confiance souveraine , que de conduire l'impératrice dans une demeure d'où elle a été forcée de fuir en pleine nuit , le prince ferait retomber sur lui le poids de son mécontentement... Et qui sait? il saisirait peutêtre cette occasion de le disgracier ouvertement.
Sophie de Bavière était bonne avant toute chose, affectueuse encore plus que timide, et toujours prête à se sacrifier aux autres. Elle aimait trop surtout le comte de Norberg pour n'être pas touchée de ces raisons.
Edgard, en les appuyant vivement, acheva de la vaincre.
— Eh bien, dit-elle, je m'abandonne à vous ; que faut-il faire?
— Remontez dans votre chambre , madame , répondit le page ; Lénore et moi nous veillerons près de vous. La damnée comtesse Ursule est hors du château maintenant ; et dans quelques heures , à son retour ici , elle ne sera plus à craindre. Le jour a une puissance toute divine, et le premier chant de ses jeunes oiseaux sait mettre en fuite les plus hardis démons de l'enfer.
Un instant après, l'impératrice, accablée de fatigue , était étendue sur son lit , et Edgard et Lénore assis familièrement au pied de la couche royale.
— Je n'étais pas faite pour de si rudes épreuves , mes enfants , disait la princesse avec douceur, et ce tourbillon d'événements répand sur mes jours plus de peine que chacun d'eux n'en peut porter... C'était toi, ma chère Lénore, avec ta grande sagesse, ton calme héroïque, ton indomptable courage, qui aurais dû naître sur le trône; et moi , vivre et mourir sous le toit de l'artisan, où il faut seulement savoir filer, aimer et prier.
— Ma chère maîtresse, dit Lénore, la royauté n'a pas seulement de mauvais jours.
Sophie commençait à s'assoupir ; elle répondit encore :
— Voyez à quoi m'a servi de sortir du couvent, de renoncer au repos dans le sein de Dieu, au souvenir sacré de mes premières amours, pour devenir la plus grande souveraine de l'Europe... Depuis deux mois à peu près que je règne... Dieu sait avec quelles jouissances de cœur!... j'ai habité une triste forteresse, une prison et un castel hanté par les démons... Un beau gite, vraiment, qu'une chevrière refuserait pour s'y abriter une nuit , et qu'elle fuirait en faisant le signe de la croix.
— Qu'est-ce que cela, ma bonne maîtresse, dit Lénore , quand on a la paix de l'âme, la satisfaction d'avoir toujours bien mérité de Dieu , et qu'on peut goûter le repos béni d'une conscience pure ?
La princesse répondait déjà à ses paroles en dormant d'un profond sommeil.
Tous trois passèrent ainsi le reste de la nuit ; Lénore regardant la douce princesse endormie, et rêvant pour elle un avenir meilleur; Edgard regardant Lénore et savourant à longs traits cette contemplation... car on voit ceux qu'on aime bien même dans l'ombre la plus profonde.
Le lendemain, de grand matin, le hasard vint au secours de l'impératrice pour lui aidera quitter le château des Croix. Avant le lever du so-
leil , un messager de Wenceslas vint annoncer que l'empereur avait pénétré avec plus de facilité qu'il ne le pensait dans la forteresse de* Conrad-Burg, et appelait près de lui, dans le plus court délai , la princesse de Bavière et les personnes de sa suite.
L'impératrice fit aussitôt prévenir le comte de Norberg. Partant à une heure aussi matinale , elle pouvait, sans que cela fût trop étrange, quitter le château sans prendre congé de la maîtresse du lieu , ce que Norberg ne paraissait pas désirer non plus.
La petite cavalcade se retrouva donc bientôt, avec une satisfaction extrême, dans l'espace libre de la campagne , et le château des Croix , laissé en arrière, s'enfonça dans ses bois de cyprès.
ïïje conseil»
Un château fort dans un pays désert défendait seul en ce moment la dynastie de Charles IV et l'unité de l'empire d'Allemagne , que des ennemis puissants menaçaient de tous côtés. Mais la citadelle de Conrad- Burg avait des murailles éprouvées par des siècles de combats et une double ceinture de rochers; ses forts remparts étaient garnis de soldats inébranlables comme eux ; un camp dressé au pied des murs réunissait les compagnies amenées par plusieurs seigneurs suzerains pour renforcer les troupes im- 2. 11
périales, et cette armée toujours debout formait à la résidence royale une puissante armure.
La princesse de Bavière et ses fidèles compagnons de voyage, que nous avons vus quitter le château de la comtesse de Norberg , arrivèrent le jour même de leur départ à Conrad-Burg.
Le premier soin de Sophie lorsqu'elle se vit en lieu de sûreté fut de rendre grâce à ses bienfaiteurs, avec le charme qu'elle savait donner aux paroles de reconnaissance et d'amitié. Puis elle se retira dans sa chambre avec Lénore. Voulant consacrer par un souvenir visible le dévouement que la jeune fille lui avait montré, et dont pourtant elle ne connaissait pas toute l'étendue, elle prit dans ses écrins un collier de perles fines, qu'elle avait porté aux temps plus heureux où elle aimait à se parer pour Henri de Waltimor, et l'attacha au cou de sa belle compagne.
Edgard , aussitôt son arrivée , remit à Wenceslas les papiers scellés qu'il avait si heureusement enlevés à l'écuyer de Job de Moravie. L'empereur pressentit tout l'avantage qu'on pouvait tirer de cette capture. La journée étant près de finir, il annonça que le lendemain matin ces dépêches seraient ouvertes dans le conseil formé des seigneurs alliés et des grands officiers de la couronne.
Le comte de Ratisbonne n'avait point encore fait part à Wenceslas du complot surpris par lui au sein du tribunal secret... Le maître de l'empire, tour à tour sombre, colère, ou voluptueux et délirant, était rarement propre à entendre parler d'affaires ; d'ailleurs cette nouvelle devait l'exaspérer au dernier point et redoubler le malheur de sa situation. Ratisbonne se promit donc de prendre aussi le moment où le conseil serait assemblé pour révéler le plus puissant danger qu'eût à courir le règne de Wenceslas.
On se retira de bonne heure dans les chambres à coucher, et la forteresse se ferma sous l'ombre d'une de ces nuits limpides où va se répandre la première gelée de l'hiver.
La jeune Muller remonta dans la chambre circulaire qu'elle occupait au second étage d'une tour. Cette pièce était lambrissée d'un mur de vingt pieds percé d'étroites meurtrières; mais après ce luxe de maçonnerie on n'en connaissait pas d'autre; un lit de chêne, une petite table, deux escabelles de bois, une harpe, une tablette surmontée d'un miroir incrusté dans le mur, tel était tout l'ameublement dont jouissait la première demoiselle d'honneur.
Lénore avait le cœur épanoui. Le succès de sa glorieuse entreprise l'enivrait d'une fierté douce
et sainte; elle était aussi en ce moment-là heureuse sans cause; elle éprouvait une de ces joies instinctives qui dans la jeunesse éclosent sans être semées. Elle entra dans sa chambre tenant d'une main une lampe et de l'autre un bouquet des dernières fleurs de Tannée , qu'elle avait cueillies sur la terrasse, moins pour en jouir que pour les soustraire à la gelée qui allait les flétrir en un instant. Une chanson voltigeait sur ses lèvres.
Elle arrangea son bouquet dans un vase de terre, le caressa de la main et le posa sur la tablette ; puis elle se regarda dans le miroir qui était au-dessus.
La jeune fille ne s'était point encore vue avec le collier que lui avait donné l'impératrice. C'était plus qu'un présent , c'était un privilège que Sophie accordait à sa favorite, les bourgeoises, en ce temps, n'ayant pas le droit de porter dorures ni perles fines. Lénore tourna le collier dans ses doigts, l'ôta, le remit... Placée devant la glace , entre la lampe et le bouquet, elle se voyait si fraîche et si belle !... Il y avait dans son image une suave expression des plaisirs de la vie, avec ces fleurs qui l'accompagnaient et ces perles où rayonnait l'éclat de la parure.
Son visage était empreint du plus radieux
sourire lorsqu'elle se retourna vers son lit pour aller se reposer.
Comme elle passait devant sa table de bois brut, une particularité frappa ses regards ; un morceau de la planche de dessus avait été enlevé avec une lame1 ; en même temps elle vit un papier posé près de l'endroit où l'éclat de bois manquait.
Tout son sang se glaça dans ses veines... Ce papier exhalait le frisson de la mort... La malheureuse enfant savait d'avance ce qu'il contenait... C'était un souvenir de ceux à qui elle n'eût demandé que l'oubli pour vivre... pour vivre belie, heureuse, aimée!... Elle avait été distraite un instant de l'effroi de son sort : jaloux de cet instant de repos , de cruels persécuteurs le lui faisaient payer bien cher.
Elle voulut dompter sa faiblesse, connaître de suite son arrêt... Mais longtemps ses mains tendues vers ce papier se retirèrent sur sa poitrine douloureusement oppressée... Enfin, dans un effort extrême, elle saisit cet écrit, l'approcha de la lumière... Mais un voile répandu sur ses yeux l'empêchait encore de lire... Cette appréhension
1 Les francs-juges emportaient une parcelle de bois où ils avaient placé un arrêt, pour montrer que la mission était remplie.
était trop affreuse ; elle voulut en sortir à tout prix ; rassemblant toutes les forces de son âme et forçant son regard, elle découvrit ces mots :
« Nous, les juges suprêmes, interprètes de la volonté céleste, déclarons que Lénore Muller, ayant manqué de comparaître au quinzième jour de ce mois, a elle assigné, est déclarée par son absence coupable du crime de haute trahison envers le saint tribunal, et dès ce moment vouée au poignard vengeur des invisibles... »
Lénore après ces mots ne distingua plus rien ; elle jeta un cri sourd ; le papier s'échappa de sa main ; elle fit quelques pas en arrière et tomba anéantie sur le bord de son lit.
Elle demeura là oppressée , palpitante , mais sans avoir même le bonheur de perdre connaissance et de trouver dans le néant quelques minutes de suspension à ses terreurs. Maintenant qu'elle était sous le coup mortel, l'excès de l'effroi la tenait animée. Elle connaissait la rapidité d'exécution des invisibles , et savait que contre leur poignard il n'y avait aucun abri.
Toute la nuit s'écoula dans des angoisses indicibles. Sous la première impression de terreur, la pauvre condamnée croyait que la mort devait suivre immédiatement l'arrêt; elle n'osait pas respirer, pas faire un mouvement, de crainte de
révéler sa présence aux meurtriers errants sans doute dans les ténèbres de la forteresse; elle avait peur du bruit du vent qui lui semblait le pas des assassins, peur des ombres projetées par les mouvements de la lumière et qui prenaient la forme d'hommes armés, peur des rayons d'étoiles qui passaient par les meurtrières de la tour et lui semblaient les étincelles d'un poignard.
Elle essaya de prier, et ne trouva dans sa pensée que les psaumes funèbres... Alors une impression de pitié pour elle-même la saisit, ses sanglots éclatèrent, elle jeta la tête sur l'oreiller et fondit en larmes.
Comme il arrive dans les crises violentes, il y avait deux êtres en elle : la faible créature humaine succombait dans la détresse , tandis que l'âme immuable sentait qu'après ce premier moment de trouble elle reprendrait sa puissance habituelle.
Enfin, l'épuisement qui suit de rudes secousses fit tomber la jeune fille dans un pénible sommeil, où l'effroi mortel ne fit que se changer en rêves affreux.
Elle fut éveillée par des coups frappés à la porte. On venait lui dire que l'impératrice, obligée d'assister au conseil qui allait s'ouvrir, désirait l'avoir près d'elle pendant la durée de cette
séance, et la priait de descendre dans peu d'instants.
11 fallut se disposer à paraître. Mais un soleil brillant pénétrait alors dans la tour ; Lénorc retrouva des forces nouvelles. Pour ceux qui ont passé une nuit pleine d'épouvante, le jour est un bienfait ineffable; le jour semble un archange qui nous protège de son glaive de lumière... La réflexion vint augmenter le courage de Lénore ; elle se dit qu'en réalité sa situation n'était guère plus effrayante que les jours précédents, puisqu'après avoir manqué de comparaître au tribunal , elle ne pouvait mettre en doute l'arrêt de mort qu'avait entraîné sa désobéissance ; que si elle avait oublié un moment la terrible menace qui planait sur elle en se dévouant à une tâche généreuse et sainte , elle y parviendrait encore en s'appliquant tout entière à aimer et servir une souveraine si digne de sa tendresse ; et qu'ainsi elle arriverait jusqu'au moment... où il n'y aurait plus rien à redouter !
Elle eut même le courage de relever le funeste parchemin, qu'elle vit alors signé de trois croix, et de le déchirer en morceaux pour que cette condamnation ne parvînt pointa la connaissance des deux personnes qui en souffriraient plus qu'elle-même ; de la princesse qui était pour elle
une si tendre amie , du noble Edgard qui , en face du danger dont il ne pouvait la sauver, avait juré du moins de mourir avec elle.
Lénore descendit dans la grande salle du château. Son visage, qu'avaient pâli les souffrances de la nuit , n'avait plus alors qu'une expression grave et pensive.
Wenceslas et les conseillers royaux étaient rangés autour d'une grande table ; derrière eux se tenaient debout les officiers supérieurs de l'armée impériale. A distance de là , et dans l'embrasure d'une croisée, la princesse, entourée de quelques-unes de ses femmes, achevait de broder la bannière que devaient porter les chevaliers de l'empereur dans l'expédition prochaine.
Dès que Lénore entra , l'impératrice la fit asseoir à ses côtés.
— Ma chère enfant, lui dit-elle à voix basse, ce n'est pas pour te faire assister à cet ennuyeux conseil que je t'ai demandée; mais j'étais forcée de demeurer ici à entendre discuter les affaires d'Etat, et j'avais à te parler d'une chose qui me touche bien plus, mon Dieu ! que de savoir si je resterai impératrice ou non... Le comte de Norberg... notre ami, notre digne chevalier dans cette course aventureuse...
— Eh bien ?
Un regard impérieux deWenceslas vint fermer la bouche aux deux dames qui se permettaient de parler bas pendant cette importante conférence.
L'empereur commanda d'abord au capitaine Warner de faire le dénombrement des troupes réunies à Conrad- Burg et des machines de guerre qui se trouvaient à leur disposition.
Ces forces ayant paru suffisantes pour entrer en marche contre les rebelles, on aborda le sujet de la séance, qui était de régler le plan de campagne. En ce moment l'empereur parcourut du regard le cercle de ses conseillers , et remarqua avec peine l'absence du comte de Norberg, dont il reconnaissait la haute sagesse, malgré ses préventions contre lui.
Il appela un des officiers de service et de manda brusquement :
— La maladie du comte de Norberg est-elle donc si grave qu'il ne puisse se lever pour venir jusqu'ici ?
— Sa Seigneurie , répondit l'officier , a été frappée hier soir à huit heures d'un mal foudroyant. Après une longue défaillance, la fièvre et le délire se sont déclarés et n'ont pas encore cessé un instant.
La princesse tourna vers Lénore un triste regard en disant à demi-voix :
— Voilà ce que je voulais l'apprendre.
Wenceslas fit un mouvement d'humeur et revint à la conférence.
Il ordonna qu'on ouvrît d'abord les papiers enlevés par Edgard à l'écuyer du prince Job de Moravie, et qui contenaient peut-être sur les projets de l'ennemi quelques indices qui pourraient éclairer le conseil dans ses résolutions.
On donna lecture de ces missives.
Le chef des conjurés annonçait aux autorités civiles de Prague que le jour de Saint-Maxime , dernier de ce mois de novembre , la diète particulière serait assemblée dans la cathédrale de Saint-Jean, au faubourg de la capitale. La lettre ayant été écrite pendant la captivité de l'empereur, le prince de Moravie se basait sur cet état de choses , et ajoutait que l'assemblée des princes confédérés avait lieu à l'effet de prononcer la déchéance de Wenceslas IV du trône d'Allemagne , de mettre le prince dépossédé en jugement et de procéder à la nouvelle division du territoire de l'empire.
La colère deWenceslas était largement abreuvée par cette déclaration régicide qui venait le frapper à la face, en présence de sa cour, le juger indigne de régner et de vivre , et semblait le regarder déjà comme effacé de la terre. Ce prince.
égoïste et brutal, qui n'avait d'autres vues politiques que son intérêt individuel, et renfermait tout le salut de l'empire dans la prospérité de sa personne, montrait sur sa figure empourprée la rage animale et sauvage de l'ours blessé dans son antre.
Heureusement l'indignation de ses capitaines et l'assurance qu'ils exprimaient de triompher des révoltés vinrent lui montrer en pespective le moment où il pourrait à son tour prononcer sur la fortune et la vie de son bon cousin Job et des autres conjurés ! A cet espoir, il reprit assez de raison et de contenance pour revenir aux pressantes affaires du moment.
Le capitaine des gardes fit alors l'énumération des forces dont pouvait disposer l'ennemi , et calcula les corps de toutes armes, archers , cuirassiers , arbalétriers , que le camp alors placé devant Conrad-Burg pourrait y opposer.
Cependant Edgard, bouillonnant d'impatience pendant ce dénombrement militaire , sortit des rangs.
— Dieu est avec nous, dit-il, cela suffit ! Nous défendons la sainte cause de la royauté légitime ; fussions-nous un contre cent, c'est à nous de triompher. Il ne s'agit donc pas de compter combien de bannières inscriront dans les airs
notre glorieuse entreprise , combien de sabres de lansquenets sortiront du fourreau pour la soutenir ; le sort des combats n'a jamais compté les hommes d'armes ; ses décisions viennent de plus haut; il doit nous préparer le succès. Ce qu'il faut faire à présent est de chercher, pour y arriver, le chemin le plus court et le plus sûr.
A ces mots, plusieurs membres du conseil témoignèrent, par un froncement de sourcil, leur mécontentement qu'un jeune homme , qu'un page , osât de sa propre autorité se mêler à leurs débats ; en même temps le coup d'œil protecteur de Wenceslas engageait son jeune favori à parler : mais Edgard ne remarquait ni l'un ni l'autre; la tête haute, le regard ardent et réfléchi, il continuait résolument :
— Les révoltés nous donnent eux-mêmes le moyen de les atteindre : cette lettre, que Job de Moravie a eu soin d'écrire avec une parfaite confiance, nous apprend le jour, l'heure et le lieu où ils seront réunis, sans soupçons et sans défense. Les princes conjurés s'assembleront le dernier jour de novembre à la cathédrale Saint- Jean : c'est à la cathédrale Saint-Jean que les troupes impériales doivent marcher avec mystère et fondre avec éclat. Dans un seul point de
l'Allemagne, elles frapperont au cœur tous les Etats révoltés ; elles vaincront à la fois la Moravie, la Saxe, la Silésie en abattant leurs maîtres... C'est dans un monastère, c'est aux pieds du Christ, dont l'ampoule a sacré les rois, que les insurgés ont osé porter la main sur leur prince; c'est aussi dans un temple de ce Dieu outragé qu'ils seront punis... punis de mort, car ce ne sont plus des princes, des chevaliers à combattre, mais des traîtres à renvoyer de ce monde.
Il y avait sur les traits d'Edgard, au milieu de sa grande jeunesse, une empreinte d'autorité légèrement despotique, mais noble et inspirée, dont il était impossible de ne pas subir l'influence ; les grands de l'empire avaient écouté comme malgré eux les paroles du page, et avaient senti se développer dans leur esprit le plan de campagne dont elles étaient le germe. La chaleur d'âme du jeune homme se répandait autour de lui en courant électrique.
Les délibérations reprirent leur cours, et en définitive, le parti proposé par Edgard, étant plus prompt et presque aussi sage que ceux présentés à la suite , prévalut sur eux. Après avoir discuté toutes les marches et contre-marches que les troupes devaient tenir pour enva-
hir la capitale de différents côtés, par des circonvolutions qui les laisseraient toujours prêtes néanmoins à se replier sur Conrad-Burg si le danger l'exigeait , on arrêta que le jour de la première attaque serait celui fixé pour la diète de Saint-Jean de Prague.
On nomma les chefs qui devaient conduire ces détachements.
Les seigneurs suzerains à la tête de leurs vassaux , le capitaine Warner , commandant en chef les troupes impériales, les officiers supérieurs restant à la tête de leurs compagnies, se partagèrent l'autorité militaire ; il restait encore cependant quelques postes à occuper.
L'empereur se retourna vers son page favori, vers son libérateur :
— Le capitaine Edgard, dit -il, conduira l'avant-garde des lanciers.
— Capitaine! répéta -t- il en ouvrant de grands yeux étincelants.
— Cela t'étonne, reprit Wenceslas, parce que tu n'es pas encore élu au premier grade de la chevalerie. Mais comme, par la fidélité et le courage que tu as déployés en venant me délivrer de ma prison, tu as montré le caractère d'un vrai chevalier , c'est à moi de t'en conférer le titre, et dès demain tu pourras ceindre les épe-
rons d'or. Tu occuperas ensuite le grade militaire auquel tes services me font un devoir et un bonheur de t'élever.
Chevalier!.,, capitaine!... Edgard entendait résonner pour lui, et dans la bouche de son maître, ces noms qui, jusque-là, avaient seulement passé dans ses rêves, ces titres dont l'illusion seule faisait violemment battre son cœur, dont la possession, placée dans un trop lointain avenir, mouillait ses yeux de larmes... Une joie brûlante le saisit, l'existence redoubla dans son sein, enflamma ses joues des plus vives couleurs, alluma de radieux éclairs dans ses yeux.
Le premier mouvement du jeune homme fut de se tourner vers Lénore pour que la femme qu'il aimait le vît dans toute sa gloire... Mais tout à coup, à la pâleur extrême qu'il aperçut sur les traits de la jeune fille, une pensée terrible, effacée une minute de son esprit par l'étourdissement du bonheur, revint avec force... Il avait juré de rester près de Lénore tant qu'elle serait menacée par le tribunal secret, de mourir avec elle si elle était condamnée, pour qu'un amour sans borne la suivît dans une autre vie... Et le grade dont il serait investi allait l'éloigner d'elle pour la première fois depuis ce serment.
Ces impressions avaient été si rapides, que lorsque Wenceslas achevait à peine de parler, le jeune homme fit un signe de tète négatif et entr'ouvrit les lèvres pour refuser les faveurs de son souverain...
Mais en ce moment Lénore se trouva près de lui. Elle avait lu dans son âme, suivi ses mouvements intérieurs; prompte comme la pensée, elle s'était glissée derrière le cercle des conseillers royaux, et, penchée vers Edgard, disait d'une voix hasse et précipitée :
— Edgard, si vous abjurez le devoir et l'honneur pour moi, je refuse votre amour; si vous savez sacrifier vos plus chers sentiments à l'intérêt suprême de l'empire, je vous aime, je suis à vous.
Edgard pâlit profondément; il prononça un arrêt souverain en lui-même, et répondit tout bas à Lénore ce mot solennel :
— Je partirai.
Ils échangèrent un regard. Ces deux nobles êtres, qui s'étaient rencontrés à la même hauteur, parcouraient rapidement le même cercle de pensées et se comprenaient en silence. Os voyaient ensemble en ce moment la force du devoir imposé à Edgard, l'étendue du sacrifice qu'ils faisaient tous deux, et tout ce que le pre-
mier aveu de Lénore, dans un pareil moment, donnait à leur amour d'assurance profonde et de divine grandeur.
Mais quoique rehaussés par ce saint enthousiasme, ils ne sentaient pas moins tous deux le coup terrible de la séparation ; le front d'Edgard demeura penché par la souffrance, et Lénore... elle qui savait que cette séparation serait sans doute éternelle! avait des larmes brûlantes dans les yeux en retournant à sa place.
Cependant le brillant comte de Ratisbonne , le favori et le bras droit de l'empereur, n'avait pas encore prononcé un mot dans cette conférence. Laissant complaisamment les membres du conseil s'armer contre un danger connu de tous et dresser un plan de guerre qu'ils croyaient définitif, il allait ensuite révéler le complot surpris par lui dans la ténébreuse assemblée des francs-juges, découverte importante qui changeait la face des affaires, étourdissait les esprits et le posait, lui, porteur de cette grande révélation, comme la lumière du conseil.
Ce fut avec l'assurance de produire cet effet prodigieux qu'il demanda alors la parole , et la prit en même temps.
— Messeigneurs, dit le comte de Ratisbonne, nous ressemblons aux chasseurs qui poursui-
vent le renard sur la glace d'une rivière, s'inquiétant beaucoup d'abattre le chétif ennemi qui ne peut leur causer que de faibles dommages, et ne songeant point à l'abîme qui gronde sous leurs pas, au courant qui peut les engloutir. Les princes confédérés sont de misérables animaux sauvages, qu'avec quelques flèches bien lancées il est facile de renvoyer dans leurs tanières ; mais c'est au-dessous de nos pas qu'est le véritable ennemi, le véritable danger...
— Que voulez -vous dire ? interrompit Wenceslas d'un ton de violence qui pressait l'orateur d'aller au fait.
— Vous vous en souvenez, sire, reprit le comte. Il y a deux mois, dans cette même résidence royale, nous signalions les dispositions hostiles du tribunal secret contre le gouvernement impérial. Cet esprit de révolte se manifestait en ce moment de la manière la plus audacieuse par l'assassinat du comte d'Hasting, chargé par vous de lever des taxes sur le peuple, et la menace du tribunal secret de condamner à la même peine les agents du pouvoir qui imposeraient des contributions arbitraires. Nous supposâmes avec raison que la défection qui se montrait dès lors dans les grands vassaux, les mouvements populaires qui troublaient parfois
l'État, étaient fomentés par cette puissance mystérieuse. Nous ne savions clans quel but ; car les arrêts de mort sont la seule voix de ce #énie funèbre; et tout ce qu'il condamne, les institutions et les hommes sont frappés en silence et gardent son secret. 11 nous parut donc qu'il serait d'un intérêt immense pour le salut du prince et de l'empire de connaître l'esprit qui animait cette association formidable, l'étendue de sou opposition au pouvoir établi ; et même de découvrir quelle profondeur mystérieuse de la Bohême était le centre de réunion du tribunal secret , pour triompher de sa révolte à force ouverte, s'il fallait en venir à ce point.
Un frémissement sourd se fit sentir dans l'assemblée, des murmures s'élevèrent : la terreur des invisibles était tellement enracinée dans toutes les classes, que l'opposition et même l'examen envers cette puissance ressemblaient au sacrilège.
Mais l'empereur, exaspéré par tant d'agressions successives, était alors au-dessus de cette superstition terrifiante qui l'avait toujours soumis lui-même. Il dit avec une amère impatience :
— Sans doute, nous avons jugé tout cela : mais qui pourrait connaître les secrets et la retraite des francs-juges?
— Un franc-juge , monseigneur, répondit le comte, et le voici devant vous.
— Comment !...
— Dans la soirée que je rappelle ici, je demandai un congé de quelques semaines à Votre Altesse, et je partis sans dire le secret de mon voyage. Il y avait un moyen audacieux de parvenir au cœur du tribunal secret, c'était de me faire recevoir parmi ses membres; je le tentai. Après un mois de courses errantes, j'ai pu me présenter au tribunal comme aspirant à l'initiation qu'il dispense ; j'ai été admis au premier grade de l'ordre... Oui, sire, j'ai pénétré dans l'assemblée solennelle, j'ai respiré l'air du sanctuaire, j'ai été un moment sous la robe des francs-juges, mon visage a porté leur masque noir. Enfin, j'ai prononcé le serment de silence et de fidélité éternelle qu'ils m'ont imposé... avec une traîtrise bien grande, monseigneur, car elle était proportionnée au dévouement pour vous qui devait me faire manquer à ma foi.
Les seigneurs qui entendaient cette révélation demeuraient dans un sombre silence. Leur honneur étroit, barbare, mais fortement trempé, n'admettait en aucun cas la déloyauté, et surtout envers une corporation presque religieuse.
Wenceslas, au contraire, s'écria :
— Vrai Dieu ! vous avez fait cela pour mon service, comte de Ratisbonne? vous en serez récompensé.
— Oui, sire; vous aurez à bénir le hasard, ce dieu terrestre qui m'a inspiré ; car j'ai fait bien plus encore que je ne pensais. Allant seulement épier les théories et les tendances politiques d'une société séparée de la nôtre par un mur d'airain, j'ai entendu (sous peine de mort, si j'en trahissais le secret), j'ai entendu la révélation d'un complot qui mettait votre trône , votre existence à deux doigts de l'abîme, si vous n'étiez averti à temps pour le prévenir.
— Encore des ennemis ! interrompit l'empereur, partout la haine, la révolte !
Ratisbonne poursuivit :
— Les francs-juges, du fond de leur antre, soulèvent une révolution, renversent le pouvoir des grands vassaux, le gouvernement impérial, nomment le prince, sacré par eux, qui doit régner à la place de Wenceslas.
— Un prince nommé au trône que j'occupe ! dit l'empereur en frémissant de colère.
— Une révolution enfantée par le tribunal secret ! répétèrent dans un sombre écho les partisans de Wenceslas, menacés dans leur fortune.
— Une révolution complète, reprit le rapporteur. Ces hommes, dans leurs projets, retournent la terre féodale tout entière, rejettent à cent pieds de profondeur le château seigneurial, ses tours, ses arsenaux, pour faire éclore à la surface je ne sais quel édifice social, immense et protecteur, qui abriterait le peuple en même temps que les grands...
— Mais ce prince, ce prétendant, quel est-il? interrompit Wenceslas d'une voix étouffée.
— Que sait-on?... Les francs-juges le disent consacré par la légitimité , couronné par les dons purs et splendides de la jeunesse ; mais on ne peut guère les comprendre avec l'intelligence vulgaire ; leur langage est une mascarade mystique, où l'idée revêt le costume de l'être réel, et réciproquement. Dans leur bouche, je ne sais vraiment si légitimité ne veut point dire le droit de la sagesse et de la vertu ; si jeunesse ne signifie point l'éclosion d'éléments nouveaux et providentiels... îl faut convenir cependant que cette langue ascétique a une force et un charme extraordinaires dans la bouche du président Arnold , de ce vieillard centenaire, ou plutôt éternel, qui paraît l'âme du tribunal suprême...
— Ils conspirent... c'est assez î dit Wenceslas, dont on voyait le front se couvrir des plus
sombres nuages. Comte de Ratisbonne, ajoutat-il, pourriez-vous nous conduire au centre de réunion de ces mystérieux ennemis? i
— Monseigneur, je suis maintenant initié, et j'agirai comme l'épervier dressé à prendre d'autres oiseaux.
— Mais le lieu qui les abrite est cacbé dans quelque solitude.
— On m'a conduit les yeux bandés au souterrain où siège le tribunal secret ; mais j'étais arrivé seul au point où les membres se réunissent pour se rendre à l'assemblée , et qu'ils nomment le rocher d'Arnold. Je suis sûr de retrouver cet endroit sauvage, au pied du mont Granort, et comme de là je n'ai marché que quelques minutes dans l'ombre , il serait facile en sondant la montagne de retrouver le souterrain qui abrite dans ses flancs le terrible cénacle.
— Où vous êtes entré comme aspirant à l'initiation suprême?... dit Wenceslas.
Puis se souvenant de la majestueuse terreur qui régnait dans ce sanctuaire, où les francsjuges allumaient leurs flambeaux et rendaient leurs oracles dans les doubles ombres delà nuit et des voûtes souterraines, il ajouta :
— Comment avez -vous pu supporter cette
initiation imposante, où la foi ne vous soutenait pas et que vous receviez sous de si étranges auspices ?
— Avec une force de résolution presque surnaturelle, j'ose le dire, et qui m'était inspirée sans doute par ma fidélité envers vous. J'ai été soumis à des épreuves cruelles ; j'ai trouvé dans ces souterrains remplis d'une sombre épouvante des horreurs mille fois plus difficiles à braver que celles des combats ; j'ai été abreuvé de dégoût et d'effroi jusqu'à ce que mon cœur ait failli s'y briser; j'ai fait un serment fallacieux qu'il faudra, la vie entière, porter sur ma conscience...
A ces mots, le sentiment de répulsion fut si vif dans l'assemblée , qu'un murmure élevé interrompit le courtisan qui vendait ainsi son âme aux faveurs du prince.
Mais lui, luttant avec ces signes de blâme et de dédain, continua la tète haute :
— Oui, j'ai supporté tout cela, mais j'ai découvert une conspiration tout armée contre la personne sacrée du souverain ; et la découvrir, c'était la renverser. Les francs-juges ensevelissent leur trame sous leur masque et dans les profondeurs de la terre; il leur faut par-dessus toute chose le secret. Le secret dévoilé, ils sont
frappés d'inaction, ils demeurent anéantis dans leur puissance révolutionnaire, et le trône est sauvé.
En ce moment, les regards de Wenceslas tombèrent sur un parchemin posé sur la table, et qu'il n'avait pas remarqué là, ou plutôt qui n'y était pas d'abord, car son large sceau et sa teinte jaune l'eussent fait distinguer parmi les autres papiers.
L'œil de l'empereur devint flamboyant ; il se leva roide de son siège, sans ôter le regard de ce parchemin.
Un secrétaire s'en saisit et lut ces mots :
u Les initiés, interprètes de la justice divine, font savoir à Wenceslas IV qu'un souverain légitime et reconnu par eux va être élu pour occuper le trône d'Allemagne. Les prétentions des grands vassaux de l'empire tomberont d'ellesmêmes devant les droits irrécusables du nouveau monarque. Si Wenceslas veut abdiquer, il conservera la vie sauve et la liberté ; s'il entreprend de se défendre en faisant verser le sang de ses sujets et le sien, toute résistance sera vaine, et rien ne pourra retarder le triomphe du prince envoyé par le ciel.
« Nous, les vengeurs de l'Éternel. ;>
Pendant les instants qui succédèrent à cette foudroyante lecture, il n'y eut dans rassemblée qu'un silence de stupeur, puis des mots entrecoupés, des exclamations impétueuses, qui ne peignaient encore que l'étourdissement d'un choc si violent.
Il s'y mêlait pourtant, quelle que fût l'imminence de la situation des rires mal contenus et des signes d'ironie dirigés vers Ratisbonne, qui, dans la simplicité de son orgueil, avait voulu se mesurer à une puissance suprême, et dont les tristes exploits, ainsi que le parjure inutile, demeuraient couronnés de si flagrants déboires.
La fougueuse irritation du prince déborda bientôt.
— Eh bien ! tant mieux ! s'écria- 1— il. Seigneurs et chevaliers, vos épées sont prêtes, n'est-ce pas?... Vous me suivrez... Je suis bien aise de me voir face à face avec cette puissance des ténèbres qui ose s'opposer à la mienne, de montrer un peu à ces soi-disant ministres de Dieu qu'ils ne sont rien que des sujets... et des sujets révoltés ! . . . Nous verrons alors de quel front ces juges, ces vengeurs, toujours placés devant des accusés tremblants ou des victimes tendant la gorge à leur poignard, soutiendront
148 LE CONSETL.
la vue de leur propre juge, entendront leur propre condamnation !...
Il y eut un cri de répulsion unanime.
— Le tribunal secret est inviolable î
— L'homme en armes ne peut arriver à lui!
— C'est faire la guerre contre des fantômes ! •
— Quand des épées fidèles chercheront leurs cœurs dans leurs poitrines, répondit l'empereur, elles les trouveront bien.
— Mais c'est impiété de le tenter.
— C'est trahison envers moi de le refuser.
— Au nom du ciel, monseigneur, dit d'un ton de gravité profonde un des membres du conseil qui se rendit l'organe de tous, songez au danger qu'il y aurait à outrager ceux qu'une puissance céleste semble soutenir et que tant de vénération entoure sur la terre.
— Quant au Christ qui les protège, dit avec amertume le comte de Ratisbonne, je l'ai vu de près : c'est un bois taillé par leurs mains ; c'està-dire qu'ils se targuent aux yeux du vulgaire d'une consécration divine à laquelle ils ne croient pas. Quant au peuple, qui tremble à leur pensée et fait le signe de la croix à leur nom, son culte pour les francs-juges n'est que celui de la ter-
reur; il les traite comme Satan, dont il admet très-bien la divinité, mais qu'il serait fort aise devoir anéantir.
— Que je puisse seulement, reprit Weneeslas, me trouver à portée de jeter mon javelot dans leur camp, et le combat que je leur livrerai ne finira pour eux que par l'obéissance ou l'extermination.
A ces mots de l'empereur, l'agitation redoubla.
— Et tandis, s'écria l'un des seigneurs alliés, tandis que nous irons, en chevaliers errants de tous les pays sauvages de la Bohême, frayer les profondeurs des bois, sonder les montagnes du sommet à la base, nous perdre dans des antres où les bêtes féroces seront les seuls adversaires à combattre, les princes confédérés auront tout à leur aise envahi et déchiré l'empire.
— Quand je respire encore, dit Weneeslas, le tribunal secret choisit et nomme un autre empereur!...
— Ce prétendant n'est encore qu'une ombre vague; on ne sait pas son nom, on n'a pas vu ses traits... et les princes de Saxe et de Moravie ont déjà fait sentir la force de leurs bras ! et nous venons de compter les lances qu'amènent leurs bannières ! . . •
— Le complot de ces hommes noirs, faits pour juger et pendre les voleurs, et qui osent attenter à la majesté royale, est une insulte honteuse à qui ne saurait la punir !
— Ce complot n'a encore enfanté qu'une menace. Mais le dernier jour de novembre écoulé, la diète des conjurés aura effacé sur la terre de Germanie jusqu'au nom de l'empire!
Et les voix s'élevèrent plus haut, le choc des esprits devint plus ardent ; un tumulte effrayant envahit le conseil; les volontés, les opinions, les partis se heurtaient à grand bruit ; les traits acérés, les paroles brûlantes, se croisaient; cette lutte répandait dans l'air comme l'électricité étouffante et le fracas de la tempête.
— Que de bruit, que d'agitation pour l'amour d'une couronne ! disait tout bas à Lénore l'impératrice, assise dans l'embrasure de la croisée auprès de sa demoiselle d'honneur. Ne dirait-on pas que le monde va s'engloutir ou renaître avec la royauté de Wenceslas ?... Et ces discussions vont se transformer au dehors en guerres acharnées et sanglantes ! . . .
Sophie avait repris la bannière blanche sur laquelle elle brodait en fil d'or les armes de l'empire.
— Oh! continuait-elle, cette aigle impériale que
je tiens là, entre mes mains, s'il dépendait de moi, comme je la laisserais prendre sa volée, et s'en aller où elle voudrait !
Bien que l'éloignement d'Edgard et le nouvel arrêt des francs-juges, qui venait de tomber au milieu de l'assemblée comme un coup de foudre, eussent redoublé la tristesse et les douloureuses impressions de Lénore, elle conservait sa courageuse tranquillité.
— Madame, répondait-elle à l'impératrice en tenant sa belle et gracieuse tête penchée sur sa main, si vous dédaignez pour vous-même la conservation d'un empire, acheté bien cher, je l'avoue, faites au moins des vœux pour ces nobles chevaliers dévoués à votre cause !
— Dieu le sait, j'ai pour eux une affection de sœur plus encore que de souveraine, et mon profond regret est de ne pouvoir leur en donner des preuves... Tu l'as entendu tout à l'heure, le plus digne de tous, le comte de Norberg, est malade, dangereusement malade, et je ne puis même aller le voir.
— Qui vous en empêche?
— La grande maîtresse ne le permettrait jamais... L'intérêt qu'on porte à un ami souffrant n'a pas de place dans les lois somptuaires.
— Il faut aller où le cœur vous dit, sans vous soucier d'une misérable autorité.
— Non, je n'oserais pas... Mais, après tout, la duchesse de Ralisbonne a ses moments de bon : dès que sept heures du soir sont venues, elle dort profondément dans son fauteuil ; et dans ce moment-là je pourrais risquer une visite au malade... Cependant il y a tant de monde au château !...
Un bruit de voix plus élevé interrompit la princesse. On venait enfin d'amener l'empereur au sentiment commun, et l'accord se manifestait par des accents de satisfaction qui partaient de tous les points de la salle.
11 n'y avait plus à s'occuper que de l'armement des troupes, qui, trois jours avant la fin du mois, devaient se mettre en marche par des chemins différents pour se réunir à Prague le dernier novembre , tandis qu'une garnison suffisante pour la défense de la place forte resterait sur les remparts de Conrad-Burg, où l'empereur devait attendre la fin de l'entreprise.
— Ce soir, dit Wenceslas, je passerai une revue générale des troupes dans la prairie du Grand-Chêne. Vous entendez, capitaine Warner, que toutes les troupes soient sous les armes !
Après la revue et à la nuit tombante, le chapelain bénira les drapeaux.
L'impératrice pencha la tête vers sa confidente, et dit bien bas en souriant :
— Et toi aussi, Lénore, écoute bien cela : ce soir, l'empereur, tous ses officiers et le chapelain doivent se trouver réunis dans la prairie du Grand-Chêne.
— Eh bien ! madame ?
— Eh bien ! le château sera solitaire ; c'est l'heure où la grande maîtresse s'endort... nous irons visiter le malade... Tu viendras avec moi, n'est-ce pas ?
— Sans doute.
— J'irai dans ta chambre , qui est immédiatement au-dessus de la sienne, et nous descendrons chez lui par le petit escalier de la tour.
— C'est une bonne œuvre que vous ferez , madame, et je la partagerai volontiers.
— Ta présence fera du bien au comte de Norberg... car il t'aime au fond de l'âme.
— Depuis le jour de la promenade dans les montagnes, il ne me l'a jamais témoigné.
— Comment pourrait-il te l'exprimer? il ne te parle jamais et te regarde à peine.
— Alors, madame, pourquoi pensez -vous?...
154 i-E CONSEIL.
— Qu'il est amoureux de toi?... parce que cela est ainsi, et que je le vois.
— Paix ! madame ; le conseil est levé, nos seigneurs viennent vous saluer avant de se retirer.
— Je ne pourrai peut-être pas te revoir de toute la journée; mais à ce soir!
JLa tout*.
La nuit commençait à tomber.
Dans la chambre circulaire qu'occupait le comte de Norberg, au premier étage d'une tour, l'ombre était plus avancée, les murailles n'ayant d'autres ouvertures que de rares et étroites meurtrières. Le peu d'objets que renfermait cette pièce , le prie-Dieu et l'armure du chevalier, commençaient à s'effacer à la vue ; les grandes figures de la tapisserie de laine confondaient leurs traits, leurs couleurs, et n'offraient plus que des apparitions vagues.
Le comte de Norberg , encore vêtu du pourpoint brun brodé de palmes d'or qu'il portait la veille, était étendu sur un lit à colonnes de chêne bruni, dont les rideaux de laine rouge et les coussins dérangés , froissés , conservaient le désordre empreint par le délire. Personne n'était auprès du malade.
La fièvre violente venait de tomber; une sueur abondante coulait sur son visage de la pâleur mate de l'ivoire. Ses traits ne présentaient aucun symptôme d'état anormal ; la science n'aurait pu caractériser le mal dont il mourait, mais l'humanité sympathique y aurait reconnu le désespoir.
Sur le tapis étaient encore dispersées les armes du comte, qu'on lui avait ôtées à la hâte en le transportant sur son lit, lorsqu'une faiblesse subite l'avait saisi peu d'instants après son arrivée au château. Il se trouvait là un poignard de forme bizarre , que Norberg portait sans doute par quelque fantaisie particulière, puisque cette arme, en aucun cas , ne devait servir aux chevaliers.
— Il me semble que je n'y vois plus..., dit à cette heure-là le comte en se soulevant avec effort et s'accoudant sur l'oreiller. Est-ce que la mort s'approche?... Oh! si je le croyais!...
Après tant de souffrances, comme je bénirais encore Dieu , qui m'épargnerait la plus cruelle de toutes !
L'horloge sonna sept heures.
— Vaine espérance ! cette ombre répandue devant mes yeux n'est rien que celle du soir , reprit-il avec un amer sourire. La mort , ce bienfait suprême , ne viendra pas à mon secours... Et quand il suffirait de cette lame enfoncée dans ma poitrine pour me délivrer de tant de maux , je ne puis prendre cette lame et la tourner contre moi ; la liberté de disposer de sa vie, accordée au dernier des hommes , m'est refusée... Dieu n'a demandé à ses fidèles qu'un moment pour îc martyre ; moi, il faut que je le souffre aussi longtemps que la nature voudra me compter de jours.
En ce moment, la porte s'ouvrit doucement. Norberg vit une faible lueur pénétrer dans sa chambre. Il tressaillit, ses sourcils se contractèrent... Il avait ordonné qu'on le laissât absolument seul pendant la maladie où sa raison ne pouvait plus répondre des paroles incohérentes de la fièvre... Mais il vit la douce figure de l'impératrice penchée sur son lit, et son front s'éclaircit... Il voulut remercier la gracieuse souveraine de sa sollicitude pour lui... les paroles 2. u
ne purent arriver à ses lèvres, qui laissaient seulement voir un sourire de reconnaissance.
Sophie de Bavière attira un tabouret et s'assit près du lit. Comme la princesse craignait vaguement que la vue de Lénore ne causât une impression trop vive au malade , la jeune fille était restée derrière le chevet du lit, et cachée par le rideau.
Les deux jeunes femmes furent frappées de la profonde altération qu'avaient amenée vingtquatre heures de souffrance sur les traits du comte. Les plans de son visage s'étaient creusés, et les lignes en étaient plus fortement accusées; mais il semblait ainsi plus beau que jamais. Cette figure tout intellectuelle apparaissait mieux en diminuant de carnation ; l'âme s'y reflétait d'une manière plus splendide ; les yeux agrandis avaient des traits plus ardents, et les cheveux, presque entièrement blanchis, couronnaient dignement cette tête, image de grande et noble douleur.
— Eh bien ! mon vaillant chevalier , dit la princesse, vous voilà donc vaincu et désarmé par la fièvre?
— Je ne sais , madame , répondit le comte avec un triste sourire, si on peut traiter d'ennemi triomphant le mal qui me consume... car
on maudit toujours un vainqueur; et moi , au contraire , je me sens prêt à bénir cette fièvre de feu et de glace qui m'éloigne au moins du monde où souvent de plus grandes douleurs se font sentir...
— Voilà votre misanthropie habituelle...
— Vous voyez qu'en ce moment elle me console.
— Ce n'est pas consolation, mais résignation cruelle... Et par ce funeste sentiment, vous vous refusez aux secours les plus nécessaires dans votre état, même aux soins qu'il serait si doux à vos amis de vous prodiguer.
— Je ne pouvais en recevoir de plus efficaces que votre présence, madame, qu'il ne devait pas m'ètre permis d'espérer.
— J'ai eu la pensée de venir vous voir , cher comte, dès que j'ai connu votre état ; et je voulais même , ajouta la princesse en jetant un regard dérobé vers Lénore , amener avec moi une personne dont la vue aurait eu sur vous , sans doute, une influence plus favorable encore que la mienne.
Norberg souleva la tête, une rougeur brûlante colora son visage.
— Oh ! non, madame, dit-il avec un accent de prière et de délire ; venez seule î . . . seule, je vous en supplie !
La princesse le regarda avec étonnement. Lénore, qui avait fait un mouvement pour approcher, se retira derrière le rideau.
C'était, comme on le sait, le moment où l'empereur passait la grande revue. Le bruissement sonore des armes , le son élevé du clairon , retentissaient dans la prairie et venaient en décroissant jusqu'aux murs du château, où ils s'éteignaient sous les voûtes dans une pénétrante harmonie.
— Qu'est-ce que ce bruit de guerre ? demanda le comte en tournant la tête vers la fenêtre de la tour.
— C'est celui des troupes en armes qui se réunissent ce soir pour la bénédiction de leurs drapeaux, étant prêtes à entrer en campagne contre les princes fédérés.
Le comte , appuyant sa tête sur sa main , se mit à rêver tout haut.
— 0 dévouement î fidélité au prince donné par Dieu ! dit-il, nobles combats sous le drapeau légitime!... vaillance généreuse qui donne des palmes à un autre !... douce mort sur le champ de bataille ! vous êtes les chimères de l'honneur à son berceau... mais qu'il y a de jouissances pures dans ces illusions de l'enthousiasme égaré !...
Sophie , sans bien comprendre ces paroles , crut que Je brave chevalier regrettait la place qu'il aurait pu tenir dans cette importante expédition.
— Quel renom et quelle gloire pourriez-vous envier à d'autres? dit-elle. Vos services passés envers l'empereur sont une garantie de ceux que vous pourrez lui rendre encore.
— Sans doute, dit-il avec un étrange sourire.
— Si Wenceslas ne vous témoigne pas son estime d'une manière plus amicale, il faut en accuser son caractère peu digne , qui lui fait rechercher, avant tout, de joyeux compagnons de plaisirs.
— Sur l'honneur , madame , il a encore plus de bonté pour moi que je ne le mérite.
— Pourquoi parler ainsi?... vous avez toujours été vaillant et loyal entre tous.
— Moi!...
— Si une cruelle maladie vous tient en ce moment éloigné de la lutte glorieuse qui se prépare , vous avez encore , grâce au ciel , de belles années devant vous et d'honorables travaux à fournir.
— Moi! répéta-t-il d'une voix plus sourde et avec égarement.
La princesse voulait attirer la pensée du ma-
lade sur les objets qu'elle croyait propres à reposer doucement son âme.
— Voyons, disait-elle, monseigneur de Norberg , n'êtes- vous pas le plus heureux des hommes? Vous descendez d'ancêtres qui vous ont transmis leur gloire avec leur nom, de preux célèbres par leur fidélité au souverain , qu'ils servaient héroïquement depuis le jour où ils ceignaient l'épée jusqu'à celui où on la déposait sur leur tombe. Et vous avez ajouté par le mérite personnel à l'éclat de si haute origine...
Le front de Norberg s'obscurcissait , ses traits se contractaient davantage ; mais l'intérieur de la tour n'étant éclairé que par la lampe que Lénore avait apportée et placée derrière le rideau , Sophie ne pouvait suivre sur le visage du malade l'impression que produisaient ses paroles.
Elle continuait :
— Tout ce qu'il y a d'hommes éminents dans les différentes cours d'Allemagne vous estime et vous aime. Si d'indignes courtisans, blessés de votre supériorité , retirent de vous leur cœur souillé par la débauche, leur haine est encore un hommage... Mais vous avez des frères d'armes, de dignes et nobles amis... et une véritable amie
aussi, puisqu'il m'est bien permis de me compter pour telle.
— Oh ! oui, dit le comte dont l'expression de souffrance augmentait à chaque mot de la princesse. Oui , l'amitié de Sophie de Bavière est douce comme l'exhalaison des plantes qui rendent la vie... Mais elle va bientôt m'abandonner.
— Que dites-vous, comte?... C'est le délire qui vous fait parler ainsi... Non, mon cœur est bien à vous; il vous est assuré comme les autres biens que vous possédez si légitimement... et , quand vous le voudrez , il ne tiendra qu'à vous d'ajouter à ceux-là un bonheur plus grand encore, celui qui peut seul remplir l'existence... La femme que vous choisirez , cher Norberg , vous aimera naturellement , car l'âme se porte vers ce qui est noble, généreux, comme la flamme s'élève vers le ciel...
 ces mots qu'il entendit , Norberg se dressa sur son séant. La figure du malade paraissant alors dans le clair-obscur rougeâtre que produisait la lampe à travers le rideau, Sophie fut atterrée de l'expression de délire et de terreur qui y était empreinte.
Il semblait tout à coup se croire seul ; ses regards étincelants se perdaient de tous côtés 5 il
murmurait pour lui-même des mots entrecoupés; ses yeux hagards, ses soupirs brisés, sa voix sourde et voilée , peignaient cette fièvre intense qui est à la fois la surabondance de vie et la mort.
— Oui, disait-il , mes aïeux m'ont légué une gloire immortelle; qu'en ai-je fait? J'ai eu une famille aimée... un frère, si jeune et si beau!... une sœur... des amis... un , surtout... Qu'en ai-je fait?... Autrefois, je les voyais souvent, je serrais leurs mains... Maintenant, je ne les vois plus jamais le jour... Ils viennent seulement parfois me visiter dans le cours de la nuit... à l'heure qu'il est maintenant.
Il porta ses regards sur les personnages de la tapisserie à demi perdus dans l'ombre, et que le vent des meurtrières faisait flotter.
— C'est cela, dit-il, les voici... Mais comme leurs délicieuses figures sont changées et flétries ! Leurs corps incertains , vaporeux , n'ont plus de mouvement que celui imprimé par le vent de la nuit... Leurs lèvres n'ont plus de voix... leurs yeux ne me cherchent pas. Ils viennent m'apparaître , mais ils ne veulent plus me voir...
Il semblait que ces souvenirs bénis d'honneur héréditaire , de famille , d'amitié , d'amour, que
Sophie venait d'évoquer autour du malade pour charmer sa souffrance, lui eussent chacun tour à tour porté un coup mortel.
Un frémissement douloureux le saisit; il trembla un instant de tout son corps et retomba anéanti sur sa couche.
La princesse s'élança vers lui , entoura sa tète du bras et la soutint ainsi doucement appuyée.
Lénore n'osait approcher ni faire un mouvement.
Après quelques instants, Norberg revint à lui ; le doux et tendre visage de la princesse placé entre lui et ses visions rompit le charme fatal ; son regard adouci montrait qu'il reconnaissait sa noble amie ; mais ses tempes battaient violemment , et le souffle ne s'échappait de sa poitrine oppressée qu'en soupirs interrompus.
— Quelle fièvre ardente ! ... dit Sophie en posant sa main sur le front du malade. Et ses lèvres sont sèches, sa respiration brûlante!... Voyons , Norberg , laissez-vous soigner , guérir , par moi qui vous aime... N'est-ce pas, vous voulez bien prendre une boisson bien douce , bien fraîche , que je vous apporterai moimême?
— Oui... j'ai soif... bien soif... Écoutez, So-
phie... madame... donnez-moi une coupe de vin... Je voudrais boire du vin qui enivre... et fait qu'on oublie...
— Oh! ça n'a pas l'ombre de raison... boire du vin avec une fièvre semblable! Vous vous ferez un mal affreux... Mais attendez, j'ai toujours chez moi un clixir préparé par mes bonnes sœurs du couvent de Sainte-Marie, et avec lequel nous avons souvent ensemble calmé les crises les plus violentes. Je vais vous en donner quelques gouttes... Elles vous procureront sûrement un sommeil favorable.
La jeune femme , sans attendre davantage , s'élança dans le couloir et se dirigea vers sa chambre le plus rapidement qu'elle put, à traversas passages obscurs du château.
Vaincu par l'épuisement , le comte laissa retomber sa tête et demeura affaissé sur l'oreiller et les paupières fermées.
Au bout d'un instant, sa langueur devint plus douce.
Les frémissements de son sein s'étaient apaisés : il respirait plus librement; une chaleur naturelle et vivifiante s'était répandue dans ses veines. Il ne sentait plus qu'un bien-être inexprimable dans son corps brisé ; au lieu des hallucinations affreuses de la fièvre , il flottait dans
son cerveau une molle rêverie , aussi légère à porter que les mélodies de la harpe.
C'est qu'en ce moment une tète jeune et fraîche , penchée sur la sienne , l'enveloppait d'un fluide bienfaisant ; une main, dont le mouvement était une caresse ineffable, essuyait la sueur de son front, puis allait ensuite prendre doucement sa main et la serrer comme pour l'inviter au repos. La force, la jeunesse, la paix de l'âme, se communiquaient à lui dans un souffle de volupté chaste.
Malheureusement une lueur de lucidité trop complète revint à Norberg... Il se demanda qui pouvait être près de lui en ce moment... Il leva la tète et vit Lénore... Une exclamation toute vibrante de douleur et d'effroi s'échappa de son sein.
— Au nom du ciel , qu'avez-vous , monseigneur? demanda la jeune fille réellement effrayée de l'exaspération et du désespoir qui croissaient sur les traits de Norberg à mesure qu'il la regardait.
— Que faites-vous ici? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous venue ?
— C'est la fièvre, comte de Norberg, qui vous fait parler ainsi.
— Non, j'ai toute ma raison.
— Alors je ne comprends pas.
— J'avais ordonné qu'on ne laissât entrer personne... Et c'était pour être sûr de ne pas vous voir , vous , Lénore , que j'avais éloigné tout le monde de moi.
— Son esprit se perd encore, dit-elle à demivoix.
Norberg cependant l'entendit.
— C'est bien , répondit-il ; que vous preniez ma prière... mon ordre... pour l'effet du délire ou de la raison, peu importe; seulement entendez bien que je vous prie de me quitter à l'instant même, et de ne jamais revenir ici.
— C'est assez , monseigneur , dit-elle avec un froid sourire ; quelque étranges et malséants que soient les caprices des malades , on ne peut en être blessé... Je vous promets de me conformer au vôtre.
Elle s'approcha de la porte et mit la main sur le bouton pour l'ouvrir.
Le comte l'avait suivie des yeux , il la rappela avec un accent de tendresse suprême.
— Lénore, dit-il à la jeune fille qui était revenue et se tenait debout devant lui, Lénore, si je n'étais pas enchaîné par la faiblesse sur ce lit de douleur, s'il me restait la force de me soutenir, je me mettrais à vos genoux... C'est pro-
sterne devant vous que je voudrais vous implorer, vous demander au nom du ciel de pardonner ces paroles dures... que vous croyez dictées par les divagations de la fièvre... et qui le sont par un autre délire peut-être, mais plus dangereux et plus durable.
— Il suffit, comte; ces paroles sont déjà oubliées.
— Il faut vous souvenir cependant de la promesse que vous m'avez faite de ne point rentrer dans cette chambre... Moi, je ne la quitterai plus ; et je dois bientôt sans doute y mourir du mal qui me consume... Ainsi je ne vous reverrai jamais... mais quelle que soit la bizarrerie de ces derniers adieux...
Il s'arrêta, ses mains se joignirent en tremblant, ses yeux jetèrent un éclair d'amour immense.
— Dites-moi, continua-t-il, oh! dites-moi que vous ne garderez point un souvenir injuste à ma mémoire... que, malgré tout, vous ne penserez jamais que je ne vous aimais pas!... Songez-y bien, Lénore, si vous aviez cette pensée quand je ne serai plus, ce n'est pas une des tristesses passagères de ce monde que vous causeriez , ce serait une souffrance attachée à mon âme pour toute l'éternité où je vais entrer.
Cette prière était faite d'un accent de vérité pénétrant, irrésistible. La jeune fille tendit la main à Norbcrg en signe de foi en son amour et le regarda avec douceur.
L'impératrice rentrait en ce moment. Elle obtint du malade qu'il bût quelques gouttes de la liqueur onctueuse et calmante qu'elle lui apportait.
Au bout d'un instant, le comte tomba dans un accablement extrême ; ses douleurs cessèrent, ses paupières s'appesantirent. Il devint immobile , semblable à ces beaux christs de marbre, que le souffle de vie n'anime pas, et qui peignent pourtant si bien la grandeur et la souffrance.
Les deux charmantes sœurs de charité, après avoir fait pour l'intéressant malade des vœux ardents, qui tombèrent sur lui comme une bénédiction un peu profane, mais non moins efficace, sortirent doucement de la tour.
Dans les jours qui suivirent, la citadelle avait pris un aspect morne et solitaire. Les seigneurs suzerains et les officiers supérieurs de l'empire, tout occupés de l'armement des troupes et des préparatifs de départ, étaient sans cesse dans les arsenaux du castel ou sous les tentes dressées à ses portes. La petite cour de Sophie de
Bavière se tenait dans les appartements particuliers de la princesse, et ni fêtes ni jeux ne signalaient sa présence.
Pour Wenceslas, fatigué de s'être occupé de tant d'affaires dans la journée du conseil, et d'avoir posé en empereur si longtemps, il était retombé dans son état d'oisiveté et d'apathie habituelles.
Mais ce n'était pas cette heureuse somnolence d'une ivresse tempérée et voluptueuse, dans laquelle il eût volontiers cédé sa couronne pour la coupe de vin dont il savourait amoureusement le baume parfumé.
C'était une torpeur mêlée de colère et d'ennui , une absence de sensations amenée par l'épuisement. Les rudes secousses de ces derniers temps avaient hâté la vieillesse de Wenceslas, et la vieillesse, après la vie qu'il avait menée, était l'énervement, la viduité, où, toute belle faculté étant tarie, il reste encore le regret acerbe et l'envie, où la nature, stérile pour tout bon sentiment , peut enfanter le mal , comme la terre infertile produit des touffes de ronces.
L'irritation profonde inspirée à l'empereur par la rivalité et la haine qu'il voyait éclater de toute part autour de lui, par la défection des
princes, ses tributaires, ses alliés, ses parents, par la guerre que lui déclarait le tribunal secret, Tordre le plus imposant de l'empire, était entretenue chaque jour par des blessures nouvelles.
Excepté le petit nombre de vassaux réunis autour de lui, ni ville, ni bourg, dans le rayon de la capitale, ne lui avait donné témoignage de fidélité. Les environs de Conrad-Burg n'étaient qu'un morne désert ; les paysans mêmes n'osaient approcher de ses tours, et c'était pour la forme seulement que la sentinelle placée au haut du rempart criait Au large à l'effarouché villageois, qui paraissait aux gorges des rochers voisins et s'enfuyait aussitôt.
Cependant il arrivait parfois jusque vers la forteresse qu'habitait l'empereur, jusqu'au pied de son trône barbare, des chansons et fabliaux où était moqué l'ivrogne couronné.
Un jour Wenceslas, en montant sur le rempart, avait vu la bouche de ses lansquenets épanouie d'un gros rire. Frappé de cette excentricité, il en avait découvert la cause dans un chiffon de papier resté entre les mains de l'un d'eux. C'était un chant populaire, dont les couplets se riaient fort du souverain maître de la Germanie.
Comme le petit chanteur ambulant qui l'avait jeté sur la plate-forme, à l'aide d'un gravier, était encore à demi caché dans les taillis à se lécher les lèvres de sa malice, Wenceslas le fit incontinent saisir et pendre à un jeune bouleau de son âge, juste assez fort pour le porter... Le corps de ce joyeux petit vagabond, qui en arrivant sur ce sol maudit y demeurait pendant à un arbre, redoublait l'aspect de tristesse de cette âpre et sombre nature.
D'autres soucis plus secrets , plus intimes , troublaient encore l'empereur et envenimaient son esprit.
Dans ces jours de solitude morose, Wenceslas s'attacha pour la première fois à l'étude; il lut un livre entier. Ce volume, ouvert sur sa table, montra à ceux qui eurent la curiosité d'épier le sujet de méditation du prince, le livre de haute justice, où étaient consignés les différents supplices alors en usage, et la manière de les appliquer.
L'impératrice et sa belle compagne passaient mieux le temps dans cette rude retraite.
Sophie de Bavière était souvent retournée visiter le comte de Norberg, dont ses soins calmaient les sombres et mystérieuses souifrances. Elle se rendait, à la nuit, dans la chambre de
Lénore, d'où un escalier dérobé la conduisait au premier étage de la tour. Lénore attendait sa maîtresse en faisant de la musique, et recevait des nouvelles du comte au retour de la princesse.
Tous deux aimaient assez le séduisant malade pour trouver du charme à s'entretenir ensemble de cette affeclion, sans rivalité comme sans dangers.
Mais Lénore respectant le désir du comte, quelque insensé qu'il parût, n'était plus descendue près de lui.
Du reste, elle ne quittait pas l'impératrice, et partageait toutes ses occupations.
La jeune Muîler était riche : son père, outre le premier envoi d'argent qu'il lui avait fait pour son installation à la cour, renouvelait souvent ses libéralités envers elle. Grâce à cette fortune, les deux jeunes femmes pouvaient, en sortant quelquefois seules, répandre des secours dans les chaumières des environs. La petite bourgeoise donnait à sa souveraine l'argent que celle-ci distribuait aux pauvres, et cet échange de bienfaits les charmait également toutes deux.
Lénore , dans ces promenades charitables , passait souvent près du grand chêne de la prairie. Lieu d'effroi et de doux souvenir! où elle
avait appelé sur elle la vengeance des francsjuges, où le même instant l'avait élevée à la faveur de l'impératrice, où son existence était devenue à la fois si brillante et si fragile.
Une pensée de mort toujours présente n'avait fait que développer dans sa noblesse et sa pureté le beau caractère de Lénore. La jeune fille, en quelque sorte spiritualisée par son étrange position, en était venue à vivre en dehors d'ellemême, dans les objets de ses dévouements et de ses affections, cherchant seulement la satisfaction de conscience qui fait mourir en paix, porsant ensuite le désintéressement de soi-même jusque sur l'existence.
Cependant elle croyait à un danger terrible et toujours présent. Souvent, en brodant aux côtés de l'impératrice, elle s'arrêtait sans cause, son aiguille tombait de ses doigts, elle devenait pâle et glacée; souvent la vue de l'objet le plus indifférent la faisait tressaillir... Bien qu'enfermée dans une forteresse inaccessible et dans l'enceinte d'une cour, elle sentait la mort à deux pas d'elle; soit que cette impression lui vînt de l'inflexibilité qu'elle supposait aux arrêts des francs-juges, soit d'un pressentiment secret.
On arriva ainsi à la veille du jour où les troupes de l'empereur devaient partir pour Prague.
JLe 8@§*metfoi.
Ce soir-la, Lénore, vers la nuit tombante, attendait dans sa chambre le retour de l'impératrice, qui était allée encore une fois porter ses soins consolants au comte de Norberg , maintenant hors de danger, mais persistant à ne pas quitter l'intérieur de la tour.
Après avoir tiré quelques accords de sa harpe, la jeune fille descendit prendre l'air sur une plate-forme,
Le plus vaste arsenal du château fort donnait en cet endroit ; Lénore, en trouvant la porte ouverte, fit quelques pas dans l'intérieur.
Malgré l'obscurité naissante , ces masses d'armes se détachaient encore en monceaux resplendissants, et semblaient, à force d'éclat, vouloir effacer la nuit qui venait sous la voûte.
Lénore eut un tressaillement d'admiration et son cœur battit d'enthousiasme à la vue de ces splendeurs de la guerre, de ces faisceaux de haches, de lances, serrées, jaillissantes, et jetant déjà des étincelles en avant de leurs coups, de ces boucliers dont les bosselages , les ciselures richement travaillées, offrent des emblèmes, des devises, et portent la pensée qui se mêle dans le courage aux ardeurs du sang; à la vue de ces brillantes cuirasses d'acier damasquinées d'or, nappes d'eau limpides où flottent des rayons de soleil, de ces grandes machines de guerre, prêtes à abattre des tours, des bastions, vingt fois plus hauts qu'elles, et qui semblent porter le dieu de la force dans leurs flancs.,.
Mais bientôt l'attention de la jeune fille fut détournée de cette contemplation chevaleresque par des voix qu'elle entendit près d'elle.
Deux jeunes officiers de l'empereur se trouvaient dans l'arsenal.
Lénore, cachée à leurs yeux par des branchages de glaives entremêlés, ne put s'empêcher d'écouter leur entretien.
— Voici, certes, de bonnes armes, disait l'un d'eux , nous sommes fidèles et braves comme elles...
— Et pourtant?...
— Et pourtant , sire Othon , je parie mon cheval de guerre contre votre plus mince faucon qu'il arrivera bientôt malheur à ce château et à son maître.
— Je tiens le pari... bien que je sois, sur mon âme , tout à fait de votre avis.
— La chouette chante sur ses créneaux.
— Et le maître déchante au-dessous.
— 11 a cassé son flacon, l'empire s'en va.
— Sa Seigneurie a bien encore d'autres soucis.
— Vraiment?
— Vous savez que notre gracieux prince s'inquiétait fort peu de son grand officier, le comte de Norberg, qui vient d'être malade à la mort... Eh bien ! à présent il s'en inquiète beaucoup.
— Comment cela?
— On a remarqué que vers le soir, aux deux étages de la tour, la chambre du comte de Norberg et celle de mademoiselle Lénore Muller, située au-dessus, sont également éclairées.
— Ensuite?
— A cette lumière intérieure , on aperçoit dans chacune des deux pièces la forme charmante d'une femme vêtue d'une mantille blanche... On reconnaît bien l'enveloppe de satin bordée de cygne que porte l'impératrice : mais comme Sophie de Bavière a la fantaisie de vêtir dans les jours d'œuvre sa première demoiselle d'honneur comme elle, on ne sait laquelle des deux fait solitairement de la musique à un étage, laquelle passe plus agréablement son temps auprès du beau malade.
— Ah !... En vérité!
— On a rapporté cela à l'empereur.
— Qui voudrait bien éclaircir le mystère des deux dames.
— En attendant, il soupçonne la souveraine... de cette preuve de charité.
— Sur ma foi, je voudrais que ce fût vrai!
— Et moi !.., Dieu, que ça m'amuserait!
— Mais, hélas ! non... l'impératrice est trop sage... et je jurerais parla messe...
— A propos de messe , il n'y en aura plus au château.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'il n'y a plus de chapelain
— Bah!
— Vous ne savez donc pas que ce digne Jean Népomucène, que nous avons vu l'autre semaine bénir avec tant d'onction nos drapeaux , a disparu peu de jours après?
— Mais c'était le confesseur de l'impératrice.
— Oui , depuis que son mari lui avait fait quitter Jean Huss.
— Et qu'est devenu le chapelain?
— On n'en sait rien... Il court pourtant de drôles de bruits : on dit que la nuit même où il a disparu... Mais c'est propos de paysans...
— Encore?
— Que cette nuit-là, des passants qui suivaient sous les saules le bord de la Muldaw ont vu , positivement vu , deux diables jeter un prêtre à la rivière.
— Et pourquoi ces satans jetaient-ils le prêtre à l'eau?
— Ils pensaient peut-être aussi que ce vieux château allait crouler sur nos têtes , et ils retiraient d'avance le confesseur.
— Pour nous emporter tous au diable !... Les deux jeunes gens s'éloignèrent en riant de
leur pronostic.
Lénore remonta dans sa chambre, épouvantée des soupçons de Wenccslas , des dangers que courait sa souveraine... Elle eût voulu la rap- 2. 16
peler a l'instant même... Mais c'eût été une démarche inconvenante devant le comte de Norberg... Elle était frappée aussi de la disparition du chapelain, et ne savait comment cette pensée la préoccupait autant, au milieu des poignantes inquiétudes que lui inspirait la situation de sa chère maîtresse : ii semblait qu'il y eût un lien secret entre la fin tragique de ce vénérable prélat, si elle avait eu lieu en effet, et le péril où la jalousie de Wenceslas mettait l'impératrice.
Tandis qu'elle réfléchissait ainsi à la fenêtre de la' tour, elle aperçut, à la faible lueur du fanal éloigné, un panache rouge qui se glissait au pied des fortifications, le long du mur d'enceinte, et se dirigeait vers l'entrée du petit escalier de la tour.
A la marche de ce panache, empreinte d'une espèce de sournoiserie , Lénore reconnut ou plutôt devina Wenceslas.
A l'instant elle se précipite dans l'escalier, le descend comme un souffle de vent, entre dans la chambre de Norberg, et saisit la main de l'impératrice en s'écriant :
— Madame , voici le prince ; c'est vous qui êtes en haut ; c'est moi qui suis ici.
A peine a-t-elle achevé, que Sophie, qui a pris
les ailes d'un oiseau pour monter les degrés, est, en effet, dans la chambre haute. Lénore referme la porte, prend une tasse de boisson qui se trouve à sa portée , se penche sur le canapé , où Norberg, que la surprise tient immobile, est encore étendu , appuie une main sur le dos du siège et de l'autre approche la coupe des lèvres du malade. A la voir ainsi calme et souriante, on dirait qu'elle est là depuis longtemps , et que des moments d'intimité ont précédé le tendre soin qu'elle rend.
A la même minute , Wenceslas entre comme une bombe : comme elle, il fond avec rapidité , et s'arrête lourdement.
Il ne songe point à considérer le gracieux tableau qu'offrent deux figures d'une indicible beauté, groupées d'une manière harmonieuse et touchante. Il enveloppe la jeune fille du regard pour bien se repaître de sa vue, et de cette conviction rassurante que c'est elle, et non point l'impératrice, qui cultive ainsi la charité près du plus séduisant seigneur de la cour.
— Vous êtes bien empressée , mademoiselle , dit-il enfin en soufflant bruyamment , de venir savoir des nouvelles du malade.
— Sire, dit-elle en riant, vous venez bien savoir des miennes.
— Je ne viens pas en secret , moi ; j'entre ouvertement.
— Votre manteau, monseigneur, est tout blanc de la poudre de la muraille.
— Vous pouviez, au moins, prendre ma volonté avant de faire une telle incartade.
— Une bonne action , sire ; vous deviez la prescrire d'avance !
— C'est bon... Où est l'impératrice?
On entendit alors au-dessus la voix un peu tremblante, mais distincte, de Sophie, qui chantait en s'accompagnant de la harpe.
— Son Altesse vous répond elle-même, dit Lénore en élevant le doigt vers l'étage supérieur.
— Que va-t-elle faire dans votre chambre?
— Ma harpe est à sa voix ; elle aime à en jouer.
— Il ne manque pas de harpes dans nos appartements.
— Le froid les a détendues, sire ; on ne peut y trouver d'harmonie...
— Il suffit; je vais dire à la princesse de descendre... Pour vous, mademoiselle... c'est bien... restez ici.
Il se dirigea vers la porte ; puis, quand il fut sorti , il dit encore en tenant le battant entr'ouvert :
— Demain , toute la cour saura que la première demoiselle d'honneur a passé la nuit dans îa chambre du malade, qu'elle traite à merveille.
Et, tournant la clef, il ferma la serrure à double tour en dehors.
Tout cela s'était passé si vite , que Norberg , sous le poids d'une émotion violente (où la scène qui venait d'avoir lieu n'était pour rien), n'avait pas prononcé une parole.
Quand il fut seul avec la jeune fille, ces mots s'échappèrent enfin de ses lèvres tremblantes :
— Vous encore ici ! Lénore ?
— Ah ! c'est vrai, dit-elle en riant ; j'ai oublié mon serment.
Puis, voyant que Norberg baissait la tête d'un air sombre, elle croisa les bras et dit avec impatience et gaieté :
— Ah ça ! voyons , monseigneur, vous avez donc toujours peur de moi ?
— Lénore...
— Vraiment ! quand ma chère maîtresse était en aussi grand péril , j'avais bien autre chose à faire que de songer à vos caprices de malade !... Vous ne voyez donc pas que l'empereur est jaloux maintenant... jaloux de la pure, de la pieuse Sophie... qu'il venait ici pour la surprendre près de vous... et que sa colère eût été terrible?..,
Heureusement , j'ai vu venir Wenceslas , et je suis arrivée à temps... Oh! notre chère princesse est sauvée !
Et la jeune fille frappait ses mains de joie.
— Je comprends... c'est bien..., dit le comte. Maintenant, sortez... je vous en supplie!...
Lénore se dirigea vers la porte et la trouva fermée.
Norbcrg, voyant qu'elle ne pouvait ouvrir, s'élança de ce côté, tourna le bouton en tous sens... Mais la serrure résista à ses efforts.
— Cette porte est fermée ! dit-il d'une voix étrangement altérée.
— Mais nous le savions bien , dit Lénore en riant de nouveau ; le prince nous avait avertis de sa spirituelle noirceur.
— Et l'escalier est désert ! ... la tour isolée ! . . . 0 fatalité ! continua Norberg d'un accent plus sourd.
— Vraiment, comte , je crois que vous tremblez ! dit Lénore.
Et cette observation redoubla sa gaieté.
Mais Norberg se tourna vers elle en ce moment-, sa figure avait une expression si solennelle et si triste, que le rire tomba soudain des lèvres de la jeune fille ; elle se retira de deux pas le cœur serré, et dit avec un trouble naissant ;
— Je le vois bien , vous craignez pour moi , monseigneur, les propos inconvenants que peut faire naître cette aventure ; mais je saurai les supporter avec indifférence... Que serait donc le courage si, en résistant aux coups du malheur, il se laissait abattre par les misérables attaques du sarcasme et de la raillerie ?
Norberg se taisait.
— Mais cela ne peut même aller jusque-là , continua-t-elle ; l'impératrice saura bientôt la situation embarrassante où je me trouve , et elle viendra me délivrer.
Même silence de la. part du comte.
— Enfin, reprit Lénore en cherchant à se rassurer elle-même , enfin , le pire de tout cela est que je passe la nuit ici...
Elle se tut et écouta quelques instants : aucun pas ne se faisait entendre dans l'escalier ; le plus profond silence environnait la tour.
Pendant quelques instants , Lénore se promena à pas lents dans l'étroite retraite.
— Remettez-vous sur votre canapé, dit-elle au comte avec douceur ; vous êtes encore bien souffrant... moi je vais me reposer quelque part... là... dans ce grand fauteuil.
Norberg restait toujours immobile et pâle comme une statue.
Lénore venait de s'approcher d'un grand siège de tapisserie. Elle vit le rosaire du chevalier suspendu auprès de lui à la muraille , et le détacha .
— Vous me prêtez votre rosaire, n'est-ce pas? dit-elle avec une sérénité feinte, car l'inexplicable effroi de Norberg commençait à pénétrer en elle ; je vais dire ce chapelet à l'intention de hâter ma délivrance.
Elle s'assit, posa la tête sur l'oreiller du fauteuil, et fit tourner quelques instants les grains bénits entre ses belles et gracieuses mains.
Puis elle écoutait encore.
— Allons... rien ne vient. Il faut rester ici à ce qu'il paraît , dit-elle. Pourquoi demeurer ainsi, comte? Asseyez-vous...
Par instants les yeux de Lénore se voilaient d'un léger assoupissement , puis se rouvraient avec plus d'éclat, et elle murmurait :
— 0 ma chère princesse ! quel danger elle a couru !... mais elle n'a pîus rien à craindre, Dieu merci... elle est paisible, heureuse !
Puis penchant de nouveau sa tête alanguie :
— Mais reposez-vous donc, monseigneur, ditelle à Norberg.
Elle ajouta , en essayant encore un sourire :
— Moi, je suis bien fatiguée ce soir.,. Et si
je m'endors ici... vous verrez... je suis capable de ne faire qu'un somme toute la nuit.
— 0 mon Dieu ! c'est elle qui le dit , s'écria Norberg en sortant de sa fixité par un violent tressaillement. Si elle s'endort ici, ce sera d'un sommeil aussi long que la nuit... que la nuit éternelle ! . . .
La jeune fille le regarda avec stupeur et pitié. Elle se leva et s'approcha de lui à pas lents*
— Il y a encore là , dit-elle , une fiole de cet élixir qui calme si promptement les transports de la fièvre... Oui... vous devriez en prendre quelques gouttes.
Le comte ne l'entendait pas. Le feu extraordinaire de ses regards, le gonflement de ses veines, les mouvements précipités qui soulevaient sa poitrine, montraient en lui un redoublement de forces impétueuses ; en même temps brisé par cette surexcitation d'existence, il semblait chanceler.
Debout auprès du lit, il appuya son bras contre une des colonnes et y reposa sa tète.
Lénore , dans un mouvement de compassion tendre, prit la main que le comte laissait pendre à côté de lui , et la serra dans les siennes.
A ce contact, on put voir passer sur les traits de Norberg un doux frémissement ; ses fibres
se détendirent , les violents battements de son sein s'apaisèrent en longs soupirs, il tourna lentement la tète vers Lénore.
Ses yeux cherchèrent ceux de la jeune fille , alors si près de lui. Dans cette union magnétique et profonde du regard , ses prunelles sèches , ardentes, se baignèrent d'une ineffable douceur ; le rayon de l'amour y parut dans son éclat divin.
Lénore émue, troublée, et sous la puissance d'une séduction suprême , lui dit d'une voix tremblante :
— Qu'avez -vous? Parlez -moi du fond de l'âme... L'autre jour, quand je me suis trouvée seule ici avec vous, vous m'avez suppliée de ne jamais douter de votre amour pour que vous puissiez reposer en paix dans la tombe...
Un sourire de tendresse indicible passa sur les lèvres du comte.
Elle continua :
— J'ai senti une foi profonde en cet amour... Et maintenant votre trouble, votre désespoir de vous retrouver près de moi m'en feraient douter... Dites-moi donc, que faut-il croire?
Norberg détacha son bras de la colonne du lit où il le tenait appuyé ; il se laissa tomber doucement aux genoux de la jeune fille, sans
ôter son regard du sien, et dit en joignant les mains devant elle :
— Si Dieu pouvait m'apparaître dans sa bonté, dans toute sa beauté divine, je ne l'aimerais pas autant que toi !
— Eh bien, pourquoi souffrir et trembler de ma vue?
Il se releva, passa un bras autour de la taille de Lénore, attira doucement cette tête d'une beauté ravissante sur son sein, et dit en tournant tour à tour vers elle et dans l'espace son visage radieux et égaré :
— C'est vrai, mon Dieu, pourquoi donc ces tortures?... Lénore est là... seule avec moi... sur mon sein... au milieu de la nuit... Que cette nuit est belle !... cette tour semble décorée par magie de splendeurs inconnues... la lumière de cette lampe est une étoile qui verse les rayons les plus brillants du ciel... l'air porte des parfums d'une mystérieuse douceur qui pénètre dans l'âme... Lénore est là... elle est là sur mon sein...
Il pencha sa tête sur celle de la jeune fille et dit encore :
— Oh ! l'envelopper de mon regard est une si profonde volupté !... Que serait-ce donc si je pouvais ainsi toute la nuit la presser dans mes
bras et pleurer à ses pieds?... Mon Dieu î à cette pensée l'âme s'exalte, s'illumine; elle entrevoit l'infini du bonheur.
Il éloigna un peu la jeune fille de lui pour la voir ; il parcourut d'un regard passionné la forme de cette figure enchanteresse; il s'enivra jusqu'au délire de cette contemplation voluptueuse.
Puis il s'écria avec une explosion terrible :
— Non... je l'aime trop... je ne puis la tuer.
Ce mot apprit tout à Lénore. . . Elle jeta un cri déchirant et tomba sur le canapé en cachant sa tête dans ses mains.
Le vengeur du tribunal secret était devant elle.
C'en était fait/, elle était livrée à cette puissance implacable... La porte de la chambre était fermée, la fenêtre inaccessible... La tour était déserte et située dans une partie du château inhabitée... Au delà, l'ombre était répandue, la forteresse endormie ; aucune pensée ne veillait sur la malheureuse enfant... Elle devait attendre la mort.
Tandis que Lénore était affaissée, anéantie sur les coussins du lit de repos, le franc-juge se tenait debout devant elle, et sans s'occuper qu'elle connût maintenant ce qui se passait en
lui , il continuait de jeter des paroles de défi à son destin.
— Qu'est-ce que cette loi épouvantable , ce martyre inventé pour moi seul?... J'idolâtre cette femme, mon œil embrasse ses angéliques beautés, mes lèvres aspirent l'air qui l'environne, mon sein en devient embrasé... Et il faut prendre un poignard, l'enfoncer dans sa chair, faire couler son sang î ... Je jure Dieu que c'est là un ordre bien menteur.
Et croisant les bras dans sa méditation :
— Moi qui connais aussi les ineffables beautés de son âme, j'irais anéantir ce chef-d'œuvre de vertu, de candeur, de générosité!... Et quand j'aurai effacé ces admirables perfections de la terre, et quand j'aurai tari cette merveilleuse existence, jamais la nature pourra-t-elle trouver dans ses trésors de quoi en former une semblable?
Norberg était pâle , défait ; ses cheveux , grandis pendant sa maladie et tombant jusque sur ses épaules , étaient collés par la sueur froide à ses tempes creusées. Ses traits avaient l'expression de détresse du faible qui se défend avec un noble et inutile courage contre la puissance qui l'opprime.
Cependant Lénore, étourdie de la vérité qui 2. 17
venait de se révéler à elle, n'en avait pas encore la perception lucide. Elle ne pouvait comprendre que ce seigneur si brillant, si envié, si célèbre dans les cours, fut un de ces assassins ténébreux qui faisaient trembler l'Allemagne. Ce doute, ou du moins cet étonnement, éloignait d'elle encore quelques instants le désespoir de sa situation... Accoudée sur un coussin, elle avait relevé la tête et examinait, avec une espèce de calme, la tempête des passions qui était soulevée devant elle et prête à l'emporter.
— Mon Dieu ! disait Norberg, faiblissant et demandant grâce sous les coups répétés de la tourmente ; pourquoi donc tant souffrir , palpiter et pleurer? Que m'importe cette loi, et l'œuvre qu'elle accomplit, et l'avenir du monde? Qu'en reviendra-t-il à Dieu et à moi que l'Allemagne soit perdue ou sauvée de sa ruine?... Que ces bommes , qui se croient si grands, si forts, parce qu'ils ont su étouffer leur cœur, achèvent sans moi leur ouvrage! Je ne leur appartiens plus ; je ne suis plus le vengeur qui va cueillir la palme ensanglantée; je ne suis plus ce que le tribunal a ordonné ; je l'oublie à jamais... Il y a autour de l'amour une immensité de joies célestes , de pensées ineffables ,
d'extase éternelle, qui va me séparer du reste de ce monde... Cette nuit, que la fatalité avait préparée à plaisir pour le crime, je vais la passer tout entière aux pieds de Lénore, comme un homme enivré, anéanti de bonheur devant une femme adorée !...
Un rayon de la lune commençait à pénétrer dans la tour.
Le vent de la nuit soufflait avec violence ; il avait ouvert la fenêtre , et agitait la tenture, légèrement attachée au-dessus du canapé sur lequel Lénore demeurait à demi étendue.
En ce moment, le pan de tapisserie tomba tout à fait et laissa voir contre la muraille un christ de bois grossièrement taillé , avec un bouquet de roses sèches attaché au pied de la croix.
A cette vue, Norberg frémit de tout son corps, comme un arbre sous le nuage qui porte la foudre.
Il regarda ces objets comme s'ils lui eussent parlé un langage muet et mystérieux, et leur répondit :
— Le serment... oui... il faut lui obéir... Pourquoi me le rappeler?... Je connais bien sa puissance... Le serment est à la fois en moi pour me posséder et hors de moi pour me con-
damner. J'éteindrais dans mon sein ma voix qui a juré, je laisserais se consumer sur le brasier ma main qui s'est levée, que je ne pourrais me soustraire au serment... C'est l'âme qui l'a prononcé, elle l'emportera avec elle dans l'éternité.
La pâleur, l'égarement de Norberg redoublaient. Il dit d'une voix creuse et palpitante :
— Je l'ai assez servie votre religion formidable... J'ai prié avec le poignard. J'ai communié avec le sang... J'ai accompli des actes faits pour l'ange exterminateur ou la béte féroce : moi qui ne suis ni si haut ni si bas, qui ai la faiblesse et la grandeur de l'homme pour souffrir et pour aimer... je sais ce qu'il en coûte... Maintenant ce que vous m'ordonnez est plus horrible que tout le reste, et il faut obéir encore...
Il regarda le christ et ses emblèmes avec un fanatisme ardent.
— 0 signes trois fois saints, je ne peux vous trahir ! Vous dites : « Prends ton arme, » et cette arme est toujours sur mon sein...
Il tira son poignard.
— Vous dites : « Frappe sans regarder dans ton cœur, sans savoir si tu aimes ou si tu hais. » Et celle qu'il faut frapper est là.
Son œil hagard et enflammé se portait tour à tour sur le christ et sur Lénore.
Norberg était à la fois possédé d'un amour passionné, dévorant, pour celle qu'il fallait sacrifier, pour celle qu'il aurait voulu élever sur un trône, entourer d'éternelles délices, et qu'il fallait jeter froide, morte dans un cercueil; possédé aussi de cette foi au sacerdoce des francsjuges, qui était enracinée dans son âme, consacrée par des actes de dévouement terribles, qui était devenue en lui une seconde nature... un dieu eût succombé dans une lutte semblable.
Il y avait tant de grandeur et de désespoir inexprimable empreints sur ses traits, que Lénore, un moment s'oubliant elle-même, se laissait aller à plaindre ce martyr. Par une abstraction d'esprit bizarre , mais telle qu'il en existe parfois dans les moments extrêmes, elle s'occupait à regarder des images fantastiques que son imagination frappée déroulait devant ses yeux.
Il lui semblait voir planer dans l'air, au-dessus delà têtedufranc-jnge, deux archanges également forts , également armés de glaives indestructibles, le fanatisme et l'amour, luttant, se séparant, se mêlant, tournoyant ensemble, et, dans leur combat corps à corps, soulevant au lieu de poussière d'épais nuages d'où tombaient des
fleurs et des larmes... Les combattants étaient couronnés de feu ; chaque coup de leur arme faisait naître le feu qui crée et qui tue, qui tour à tour anime et dévore...
Tout à coup un cri de joie de Norberg fit évanouir ces songes, et ramena la pensée de Lénore tout à lui.
Ses yeux brillaient d'un rayon d'espérance. Il porta la main à son front, et répéta d'un accent entrecoupé le texte de l'une des lois inscrites aux tables du saint tribunal.
« Si l'exécuteur rencontre le condamné dans un endroit où la mort qu'il donnerait pût le faire reconnaître comme membre du tribunal secret, il doit s'abstenir de frapper. »
Mais l'article ne finissait pas là, Norberg continua, et sa voix devint frémissante.
« A moins que l'exécuteur n'ait un moyen de faire disparaître de cette place le corps de la victime , et de rester ainsi caché sous le voile des invisibles. »
— Fatalité! s'écria le malheureux, fatalité! tu ne m'abandonneras pas. Voyons, l'homme, éprouvé par de rudes tortures, ne doit pas, comme le faible enfant, se soustraire à sa tâche par un mensonge... Cette porte est fermée, mais je peux briser la serrure avec une lame de fer..,
Quand cette femme ne sera plus, je peux la prendre morte dans mes bras et l'emporter dans la campagne. Il n'y a personne dans la tour, la poterne qui s'ouvre au pied n'est pas gardée... Une fois la victime hors d'ici, qui soupçonnerait le comte de Norberg de l'avoir immolée? Je la déposerai dans la prairie, au pied du grand chêne où d'Hasting a été assassiné ; j'enfoncerai, comme il l'était ce jour-là, le poignard dans îe tronc de l'arbre. On trouvera Lénore Muller morte à la même place où elle a bravé la puissance des francs-juges, on dira : «La vengeance invisible a passé 3à! » et tout sera consommé.
À ces affreuses images qu'on évoquait devant elle, au tableau qu'on lui montrait à elle-même de son corps glacé, de ses funérailles barbares, dont on déroulait la marche ténébreuse... Lénore sentit enfin toute l'horreur de sa situation. Elle avait bien devant elle le vengeur chargé de l'assassiner; elle était toute en sa puissance, et près de tomber sous son arme.
C'en était trop î... les terreurs de la mort la saisirent tout entière. Elle se dressa du canapé, regarda autour d'elle, poussa des cris d'effroi , puis retomba au même instant sans force sur sa couche.
L'égarement vint dans ses yeux, la sueur sur
son front ; Je vertige la saisit, sa voix éteinte appela encore du secours... puis toutes ses forces succombèrent dans un anéantissement mortel... son âme, ferme jusqu'à l'héroïsme, se brisa comme l'acier, qui, sans avoir plié, est tout à coup rompu.
Elle palpita quelques instants sur les coussins, où se dessinèrent les formes suaves et harmonieuses de son corps ravissant ; tout son être tressaillit dans de sourdes convulsions.
Mais son dernier regard tomba sur la figure de Norberg... Ah ! cette vue pouvait faire naître la pitié même dans ce moment suprême...
Lénore s'écria :
— Mon Dieu, ayez pitié de lui !
Et elle s'évanouit.
Norberg la regardait les bras croisés sur la poitrine.
— Oh ! dit-il, j'ai déjà commencé à la tuer, habile bourreau que je suis... La voilà déjà comme elle sera tout à l'heure, prête à descendre dans le tombeau, pâle, les yeux fermés, le corps couvert d'une glace humide... et toujours belle... plus belle que jamais... Mais à présent un souffle d'air pur, un rayon du jour pourraient la ranimer... tandis que dans un instant, tout le souffle embrasé de ma poitrine, toutes les
étreintes de mon amour ne rendraient pas un battement à son cœur.
La tâche de Norberg était devenue plus difficile.
Frapper en traître celle qui est là sans connaissance, sans mouvement, qui ne voit pas le fer levé sur elle ! Assassiner lâchement celle qui ne peut se défendre , même par ses pleurs , par le charme de ses regards , par la séduction de ses prières... assassiner la victime endormie !
Souvent, dans ces instants de combats, de crises terribles, Norberg leva son poignard, puis se jeta prosterné, éperdu, aux genoux de Lénore, baignant ses pieds de larmes, demandant grâce à Dieu, puis se redressant, fuyant comme un insensé, et tout à coup retombant abîmé sur la terre, où il frappait son front empreint de délire.
Enfin, dans le plus violent éclat de cette tempête de Tâme, il s'écria :
— Non, je ne peux pas la tuer... Et, pour en finir avec ces luttes terribles, je brise ce poignard !
Il lança alors son arme contre la pierre, de toute la force de son bras.
Mais le poignard vint rebondir et tomber aux
202 LE SERMEINT.
pieds de son maître... Il était encore tout entier, et sa lame jetait un arc-en-ciel de radieuse lumière.
Le fanatique crut à un miracle et releva son arme.
Le rayon de la lune qui effleurait, il y a quelques instants , l'épaisseur de la meurtrière , venait de pénétrer en plein dans la tour, et décrivait dans cette solitude de désespoir sa légère ligne bien argentée.
On eût dit que cette lueur, en venant se refléter sur la figure de Norberg, la transformait tout entière : il n'y eut plus bientôt sur ses traits que la froide exaltation religieuse, et la force de fer du sacrificateur.
La lune était le régulateur céleste de tous les actes des francs-juges, sa lumière était pour eux l'inspiration d'en haut, mystérieuse et puissante... Nul n'a jamais su ce qu'il y avait de communion occulte entre ce globe radieux, mobile, passager et pourtant éternel, qui influe sur les airs, et ces hommes exaltés, qui voulaient aussi agir sur le monde, dispenser la beauté de ses jours, soulever, balancer à leur gré les flots de la population humaine.
Oh ! rien ne peut rendre l'impression que produisit cette zone de vapeur éclairée sur
LE SEKMENT. 203
l'âme du franc-juge, sur cette âme possédée de pieuse et sublime folie.
Norberg se tint debout, immobile, le poignard à la main, au chevet du lit de repos où la jeune fille semblait dormir déjà du sommeil delà mort. Il suivit des yeux la marche imperceptible et pourtant rapide de la ligne de lumière sur le pavé blanc de la tour, et se dit dans un serment intérieur qui ne laissait plus à ses incertitudes le pouvoir de renaître :
— Quand le rayon de la lune sera venu toucher au bord de cette couche, je ferai mon devoir.
lue siège.
Cette même nuit où le vengeur était près d'exécuter la condamnation portée par le tribunal suprême, la citadelle avait été tout à coup enveloppée par les ennemis de l'empereur.
A minuit le siège commençait. Les assaillants, déjà maîtres des barrières et des redoutes, étaient rangés sous les remparts.
Les haches, les béliers, les catapultes sapaient, déracinaient ces murailles séculaires , tandis que des pierres lancées par des frondes
et des nuées de flèches prenaient possession de l'espace.
Le feu, allumé sur plusieurs points, allait aussi porter son formidable assaut.
L'action s'était engagée tout d'abord avec cette ardeur féroce restée ensevelie dans les temps de guerre individuelle, où chacun combattait pour soi-même, pour le pouvoir ou pour le butin, et avec ces armes primitives qui faisaient prendre les hommes corps à corps. Cette lutte, telle qu'on la voyait allumée, ne pouvait finir qu'avec l'extinction de l'un ou de l'autre parti.
Les capitaines réunis autour de l'empereur se disposaient, comme on le sait, à partir le lendemain au point du jour pour attaquer les princes confédérés assemblés en diète particulière dans la cathédrale de Prague. Ceux-ci, instruits de ce plan par les intelligences qu'ils avaient dans la place, s'étaient hâtés de prendre les devants, et, décrivant des marches secrètes, ils avaient apporté le siège devant Conrad-Burg.
Le prince Albert de Saxe , le duc Ulric de Wurtemberg , le comte Hermann de Silésie , tous les grands vassaux soulevés contre le pouvoir impérial, sous la direction puissante de Job de Moravie , cousin et ennemi mortel de Wenceslas, étaient en ce moment réunis sous les mu-
railles de la forteresse, dernier refuge de l'empereur d'Allemagne.
Au premier signal d'alarme donné par la sentinelle, la garnison du fort s'était jetée sur les remparts. Les chevaliers, les seigneurs alliés et Wenceslas le premier, se montraient au front des combattants. Les arsenaux ouverts avaient répandu au dehors leurs masses d'armes. Les bastions , les plates-formes , les tours , les créneaux , tous les points où pouvait poser le pied de l'homme d'armes s'étaient garnis de combattants.
La chambre de la tour où nous avons laissé le comte de Norberg et Lénore , à l'instant que le franc-juge avait marqué pour frapper sa victime, s'était subitement remplie de fracas et de lumière ; la porte en avait été enfoncée au milieu de ce cri : Aux murailles! qui courait dans toute l'étendue du château pour éveiller les chefs et les appeler sous les armes.
Le comte de Norberg avait disparu comme un fantôme de la solitude que les pas humains font évanouir : le franc-juge était devenu invisible. Lénore , conservée à la vie par miracle , s'était réfugiée dans les bras de l'impératrice.
Au milieu de la nuit, le siège était dans toute sa violence .
Sur tous les points où l'action était le plus vive, on voyait flotter le panache de l'un des chefs conjurés qui s'avançait le premier, croyant conquérir une province de la Germanie dans chaque pierre de la forteresse impériale qu'il envahissait. Mais le prince Joh de Moravie se montrait partout à la fois comme l'âme du combat. S'il n'avait pas le commandement en titre de l'armée , sa supériorité reconnue , sa force herculéenne, la fougue et la persévérance de son courage, faisaient presque entièrement reposer en lui le sort de la bataille.
Les premières palissades emportées, les assaillants avaient pu poser des échelles au pied des murs. Les soldats y montaient le bouclier sur la tète, le sabre au poing, tandis que des remparts on faisait pleuvoir sur eux des pierres, des masses de fer, des brandons rouges.
Des machines de guerre frappaient toujours de leurs lourds balanciers la base des murailles : aux coups qu'elles portaient , on croyait sentir trembler la terre; on voyait déjà osciller ces antiques pierres, qui semblaient, comme les rochers d'alentour, tenir de la création.
L'incendie qui s'allumait dressait de toutes parts ses lances de feu ; le pont-levis , les bastions extérieurs brûlaient ; une tour écroulée al-
lait faire de ses décombres des degrés pour pénétrer dans la place.
Ainsi se passaient ces heures de carnage , où chaque grain qui s'écoule du sablier est la mort d'un homme.
Au milieu de la nuit, le siège, éclairé par l'incendie, offrait un magique tableau.
La forteresse , dans le jour le plus ardent de la flamme , montrait ses formes gigantesques tout enveloppées de flèches et de pierres volantes ; au loin, le galbe des montagnes était flanqué de teintes pourpres ; les arêtes des rochers se sillonnaient de vives lumières , et toutes ces masses de granit flamboyantes se détachaient sur le fond des bois de sapins immuablement noirs.
Cependant , à cinquante pas de ce tumulte , de ces cris de guerre , de ces flammes , était au bord de la prairie un massif de mélèzes tellement hauts et touffus, que la clarté de l'incendie n'y pénétrait pas, et que le bruit des armes n'y arrivait que sourd et brisé.
Un ruisseau d'eau glacée coulait dans des bords de mousse ; la grande branche horizontale du mélèze étendait au-dessus sa voûte immobile; le peu de lumière qui pénétrait dans ce réduit sauvage semait son vert sombre de fines
210 tE SIÈGE.
étincelles, comme par un soleil de printemps, et faisait ressortir le filet d'eau en ligne ar gentée.
Un homme d'armes accroupi aiguisait un large sabre à deux mains sur une pierre à fleur d'eau.
En face se tenait adossé contre un tronc d'arbre un chef militaire à la haute taille, aux traits bronzés, marqués de fortes cicatrices ; son casque détaché reposait sur l'herbe; sa cuirasse dorée était sillonnée de gouttes de sang, provenant de légères blessures dont cet homme endurci aux travaux de la guerre ne s'apercevait pas.
— C'est bien , disait Job de Moravie à son écuyer , la brèche de mon sabre doit être effacée.
— Encore quelques coups sur la pierre, monseigneur, et je vous le rends.
— Fais vite...
— Oui... Le siège marche bien , mais n'importe ; on ne peut se passer de Votre Seigneurie à la tète des troupes.
— Je n'y retourne pas.
— Seigneur, est-il possible?
— Ne reste pas là à me regarder... dépêchetoi.
— Il faut encore affiler la pointe.
— C'est bon... J'ai en ce moment à mon service une arme plus puissante , épée et bouclier à la fois.
— Cette arme, monseigneur?
— C'est la ruse.
— Je ne comprends pas, dit l'écuyer en fronçant le sourcil.
— Tout à l'heure, dit le prince, comme je m'éloignais un instant de l'assaut pour faire réparer mon armure , je passais au pied de cette tour de l'ouest, où l'attaque ne s'est pas encore portée. Derrière les barreaux d'une meurtrière, j'ai aperçu la tête d'un soldat , et j'ai aussitôt entendu ces mots : « Prince Job , revenez ici dans un instant, je serai seul au poste , et , sur le saint nom de Dieu, je vous ouvrirai la porte de la tour. »
— L'infâme !
— Non... Il appartient sans doute à cette société secrète, dont les membres à double face n'obéissent point aux devoirs de la profession qu'ils exercent au grand jour, mais aux principes de leur institution occulte qui, dans les dissensions actuelles de l'Etat , a déjà manifesté sa protection à notre cause.
— Mais, vous... vous, mon prince, vous ne
voulez pas entrer dans la place par ce moyen ?
— Je veux vaincre à tout prix.
— L'avantage du combat est pour nous... Écoutez, écoutez ces cris de triomphe !... Nos soldats viennent de forcer un bastion !
— Quand des montagnes de pierres crouleraient par minute , quand des bataillons ennemis tomberaient comme un seul homme, nous ne pourrions en finir dans le reste de la nuit. Au jour, un renfort peut arriver, les serfs d'alentour peuvent s'armer pour défendre l'asile impérial... nous serions entre deux périls... Il faut donc pénétrer dans la place...
— Par ce que vous nommez la ruse?
— Je te l'ai dit , c'est une bonne arme; elle sert depuis le commencement du monde et ne s'est pas ébréchée.
— Je voudrais être mort avant d'avoir vu mon prince s'en servir !
— Tu t'avises d'avoir honte pour moi...
— Non ; j'ai peur... Mon prince, votre père, après avoir traversé heureusement cent batailles, est mort dans une embuscade qu'il avaittendue au feu roi de Bohême... Ils étaient dix contre un pour cette attaque... et cependant votre père est mort.
— C'est vrai ,
— Monseigneur , la trahison est un pays qui ne convient pas à votre noble race : Fair qu'on y respire la tue.
— Eh bien, soit ! Je risque ma vie pour conquérir la couronne de Bohême ; car , dans le partage de l'empire d'Allemagne, ce beau royaume est ma part... Voyons, tends-moi mon casque... resserre mon armure... et maintenant écoute bien : ma première idée a été d'amener des forces vers cette tour ; mais un gros de soldats attirerait l'attention et la défense de ce côté... J'aime mieux tenter seul l'entreprise... Si le soldat qui a juré sa foi de m'ouvrir la poterne n'est pas un traître , tu me verras bientôt paraître au sommet de ces créneaux. Réunis en un clin d'œil mes archers ; qu'ils viennent me rejoindre par le chemin de la tour ; je pénétrerai à leur tête dans l'intérieur du château... Et, dans un instant, celui qui règne encore sur l'Allemagne sera mort ou dépossédé.
— Que Dieu vous entende î
— Retiens bien ce que je t'ai dit. Ici , l'œil fixé au sommet du donjon, comptant les minutes, et, à mon signal , amenant rapidement des forces sur mes pas.
Job de Moravie sortit de l'ombre du massif.
— Adieu , mon prince , dit tristement en le
suivant de l'œil son écuyer , qui n'avait cependant pas d'adieu à lui adresser en ce moment.
L'ami secret qui favorisait le chef des conjurés ne l'avait point trompé. Job , arrivé à la poterne obscure qu'il cherchait, la trouva ouverte. Il pénétra dans l'intérieur; n'apercevant personne dans l'ombre, il ne sut comment cette porte avait pu s'ouvrir; mais, sans s'arrêter à cet incident, il monta rapidement les degrés escarpés du donjon.
Arrivé à une certaine hauteur , il entendit le bruit de la poterne qui se refermait , et des pas qui montaient derrière lui. Le soupçon le retint immobile un instant : mais il réfléchit qu'on laisserait certainement pénétrer sa troupe puisqu'il avait des afîidés inconnus de ce côté de la place, et que celui dont il entendait résonner l'armure au-dessous de lui était sans doute le soldat qui avait favorisé son entrée.
Job continua de monter. L'obscurité de ce chemin ascensionnel était complète ; ce pas , qui montait aussi , et demeurait à la même distance, résonnait toujours comme un écho du sien.
Le prince passait parfois devant les meurtrières de la tour ; alors il entendait le fracas du siège retentir dans toute sa violence ; et \ dans
cette enceinte ténébreuse, seul avec un être inconnu, le brave chef avait peur à se trouver ainsi loin du combat.
Enfin, arrivé sur la plate-forme, il se pencha sur les créneaux. Son regard embrassa le champ de bataille, que l'incendie éclairait largement de ses mille flambeaux.
Il distinguait nettement les mouvements des troupes. Les assiégeants qu'il avait laissés sur la brèche d'un rempart en étaient maintenant repoussés... Ils luttaient avec peine au pied des murs... Quelques-uns avaient reculé jusque dans la plaine... Un mouvement d'inquiétude se faisait surtout apercevoir; des éeuyers allaient, venaient . sur le terrain . cherchant sans doute leur chef de tous côtés... Les troupes des confédérés, un instant abandonnées de son commandement suprême, semblaient déjà faiblir.
Mais qu'importe? il est venu saisir l'ennemi au cœur! il va frapper sa proie maintenant... Frapper un coup mortel qui lui donnera la victoire î
A celte pensée il relève fièrement la tête.
Son mystérieux compagnon, arrivé aussi sur la plate-forme, se trouve alors devant lui.
Mais, au lieu d'un simple archer qu'il attendait, la clarté de l'incendie lui fait voir un jeune
capitaine, brillamment armé de pied en cap , la visière levée et l'épée nue à la main.
Le prince cependant , sans être retenu par cette différence d'aspect qui l'étonné sans le troubler, se penche sur le bord de la tour, et donne le signal à son écuyer, fidèle au poste qui lui était assigné , et l'œil attentivement fixé sur les créneaux.
— C'est inutile, dit le jeune chevalier.
Job tressaille , et son œil sombre s'allume de surprise autant que de colère.
— C'est inutile , répète celui que le chef des conjurés avait pris pour son allié secret ; vous devez le savoir, prince de Moravie, qui se fie à un traître est traître lui-même, et doit être traité comme tel.
— Le page Edgard ! dit Job en toisant son interlocuteur et rappelant ses souvenirs ; le favori de l'empereur... qui était au couvent de Saint-Bruneau.
— Oui , page alors , mais bientôt capitaine pour avoir vaillamment combattu dans cette embuscade tendue par vous à votre maître , pour avoir délivré l'empereur de la prison où vous l'aviez jeté ; et bientôt peut-être élevé à un plus haut grade pour avoir délivré l'empereur du plus hardi des factieux qui ont conspiré sa perte.
Il y eut un silence pendant lequel Job demeura immobile avec un frémissement glacé dans les veines. Ses yeux effarés, où brillait une lueur extraordinaire , parcouraient l'immense profondeur qui l'entourait, puis le sommet de la tour, cette prison aérienne , où il était venu se jeter.
Edgard reprit comme pour aider le prince à éclaircir la situation dans laquelle il se trouvait :
— J'ai entendu par hasard l'offre de trahison insigne que vous faisait un misérable soldat ; j'ai pensé que vous auriez la déloyauté moins grande de l'accepter; je ne me trompais pas. J'ai tué le soldat, et pris sa place pour vous ouvrir la poterne, et vous faire tomber dans votre propre piège. Maintenant, la porte de la tour est refermée sur vous et vos troupes n'en approcheront point.
L'œil de Job chercha à percer l'obscurité sillonnée de jets de lumière pour distinguer ce qui se passait au pied de la tour.
Il vit accourir ses braves archers conduits par son écuyer. Mais à peine celui-ci levait-il la hache contre la poterne qu'une flèche retendit mort.
— Digne serviteur! dit Job dans une pensée de regret, qui passa au milieu de l'orage de son âme, voilà du moins ton vœu accompli, tu
n'as pas survécu à l'honneur de ton maître.
D'autres archers qui approchèrent de la tour eurent le même sort , chacun d'eux tombait en touchant à cette porte fatale.
Job détourna la tête, des imprécations sourdes s'échappaient seules de ses lèvres.
Le jeune capitaine de l'empereur reprit :
— Vous êtes seul, sans défense, dans la forteresse ennemie, monseigneur Job. Moi , qui vous tiens en mon pouvoir, qui n'ai qu'à descendre quelques marches et ouvrir une porte pour vous faire saisir et jeter vivant dans les mains de l'empereur, je ne veux pas vous livrer traîtreusement à mon tour ; je veux un combat égal entre nous.
Le visage de Job s'était couvert d'une teinte pourpre , sur laquelle blanchissaient ses rudes cicatrices.
— Vous avez donc beaucoup à demander à l'empereur , jeune homme , dit-il avec ironie , puisque vous voulez tenter pour son service une si dangereuse lutte ?
— Vous voilà bien , chevaliers dégénérés de nos jours ! Manœuvres de combats î vous n'y voyez plus rien que le gain ou la rapine... L'honneur des armes ! vous avez même oublié qu'il existât !
En ce temps-là , on ne discutait guère qu'à coups de sabre; Job répondit en mettant le fer à la main.
Les deux adversaires se portèrent longtemps des coups aussi habiles que vigoureux ; leurs armes se croisaient , tournoyaient , volaient d'un mouvement si rapide qu'elles se confondaient en un seul cercle d'acier, dans lequel venait se réfléchir la lueur rouge de l'incendie.
Le prince de Moravie avait la force du bras , la hauteur de la stature , la longue science des combats ; mais, séparé de sa troupe, perdu par sa faute, puisque s'il tuait son adversaire il ne trouverait pas même en passant sur le corps du jeune capitaine de chemin pour la fuite, il y avait en lui, sous l'impétuosité de ses coups, un profond abattement, une rage sombre et désespérée.
Edgard, au contraire, avait l'ardeur de l'espérance. De quelle auréole cette heure allait illuminer sa vie!... Souple, léger, impétueux, il enlaçait son ennemi de mille nœuds; l'enthousiasme, cette force qui n'a pas de pareille, l'élevait au-dessus de lui-même ; le sourire était sur ses lèvres, et son âme chantait, tandis que sa poitrine se sillonnait de blessures.
Ils luttèrent ainsi longtemps, tantôt avec l'a-
dresse de deux champions qui mesurent leurs forces, tantôt avec l'emportement furieux qu'inspire un combat sans fin. Il semblait que leurs armures, trempées comme leur courage, fussent indestructibles aussi : ni l'une ni l'autre des cuirasses ne s'était rompue dans ces chocs violents, leur miroir pur brillait encore, marqué de quelques gouttes de sang.
Mais tout à coup la tour trembla sous leurs pieds, et il roula dans l'air un bruit épouvantable.
Les combattants baissèrent ensemble leurs armes, et regardèrent au-dessous d'eux.
Un amas de sombre poussière remplissait l'espace. Ce ne fut que lorsque cet épais nuage retomba en partie et s'éloigna dans le cours du vent, qu'on put distinguer le champ de bataille.
Le principal rempart venait de s'écrouler. Sur une arène couverte de corps sanglants, de débris d'armures, de pierres noircies, la masse imposante de décombres s'avançait , roulante encore, et pour le moment formant le désert autour d'elle.
Au bruit tonnant et sinistre de la démolition succédèrent bientôt les cris retentissants des soldats, les sons des trompettes qui les ramenaient à la charge.
À peine un regard avait-il eu le temps de tomber sur le tableau de ruines, que déjà les deux troupes étaient revenues aux mains.
Les deux partis, qui n'étaient plus séparés alors par la ligne des fortifications, se confondaient, s'enlaçaient, se pressaient dans les bras l'un de l'autre pour se mieux détruire ; ils se frappaient au cœur avec l'épée, le sabre et la hache, combattant à lafois sur la brèche, sur les décombres etdans la plaine. La mêîée offrait une masse compacte , vague et terrible : c'était un océan soulevé par la tempête , et qui avait pour mugissement la voix humaine.
Cependant, depuis la disparition du prince de Moravie, le désordre devenait visible dans les rangs des confédérés. Ils avaient perdu leur premier avantage ; et ce changement de fortune, par les mouvements passionnés de terreur ou d'espérance qu'il soulevait, donnait plus de ressort au combat : de tous côtés éclataient des cris d'enthousiasme ou de désespoir, de mort ou de triomphe.
Les assiégeants, quelles que fussent leurs pertes, ne voulaient pas reculer; l'ardeur de leur âme se soulevait et combattait mieux encore que leur lance. Au milieu même des soldats de l'empereur, ils escaladaient les derniers bas-
tions; les échelles rompues, ils montaient les uns sur les épaules des autres : des coups de hache fondaient sur leurs tètes ; mais ils ne tombaient morts que pour être aussitôt remplacés par celui qui venait vaincre... Tantôt leurs bataillons offraient de larges vides pratiqués par la mort, tantôt ils semblaient se multiplier par les ressources et l'impétuosité du courage. La bannière des princes, dans ses ondulations tempétueuses, parfois se retirait jusqu'aux confins de la vaste prairie, et presque au même instant revenait flotter aux portes de la citadelle.
Le chef de ces intrépides soldats, fatalement enchaîné au sommet de la tour, souffrait mille morts d'être ainsi exilé du combat, de ne pouvoir se mêler aux efforts des siens.
Il s'éloigna subitement des créneaux pour s'arracher à cette vue ; et dans l'étroite plateforme, il tournait sur lui-même en rugissant de colère comme un lion prisonnier.
Depuis un moment, il avait tout à fait oublié son adversaire ; mais le trouvant alors devant ses yeux, il fondit sur lui à l'improviste, et son énorme sabre alla frapper en pleine poitrine le jeune capitaine.
Edgard, d'un bond léger, se déroba en partie à la force du choc, et le combat, ainsi brutale-
ment recommencé, se poursuivit quelque temps avec un acharnement furieux.
Comme ils étaient plus étroitement enchaînés l'un à l'autre par les étreintes de la haine, les deux champions virent soudain leurs armures d'or et d'acier resplendir d'un éclat extraordinaire, en éblouissante auréole autour d'eux.
De hautes flammes pointaient alors comme des créneaux lumineux au sommet de la tour.
L'incendie depuis quelque temps montait contre ce grand cylindre de pierre, que ses langues de feu effleuraient sans pouvoir l'entamer. Il s'était pris , en pénétrant par les meurtrières , aux planchers des divers étages, dont les poutres rompues croulaient avec un bruit profond ; puis ses rouges serpents, courant contre la muraille en dévorant les plantes pariétaires qui en garnissaient les joints, venaient d'arriver sur la plateforme, où les flammes se développaient plus largement en embrasant les énormes touffes de ronce et de lierre qui s'y amassaient depuis des siècles.
Les deux acteurs du combat singulier se trouvèrent alors séparés de tout le reste de l'espace, dans un cercle de feu qui brisait les liens de la tour au château et coupait la retraite derrière leurs pas.
Tous deux allaient être à la fois emportés par l'incendie : mais ils devaient mourir en combattant.
Le feu était alors si intense de ce côté que les autres parties de l'horizon semblaient obscures.
Cette vive lumière attire tout à coup vers la tour les regards des deux armées aux prises dans la plaine ; on voit, on reconnaît ces deux chefs luttant à si grande hauteur dans l'éther enflammé.
Soudain les troupes restent ensemble immobiles, pétrifiées ; les flèches demeurent à la main ; les haches d'armes brandies ne laissent pas tomber leurs coups; toute l'ardeur des soldats a passé dans leurs regards.
La figure, les armes des deux champions se distinguent nettement. On voit, comme dans un tableau magique, le groupe mobile de ces deux belliqueux fantômes. Au faîte de cette immense colonne qui vacille, ils n'ont de la terre que juste ce qu'il faut pour y poser le pied, et combattent dans le ciel. Les flammes, que le vent détache du corps de l'incendie et balance dans l'air, les environnent d'un orbe lumineux au milieu de la sombre immensité.
Les deux armées sentent instinctivement que
toute Tâme du combat a passé dans les deux chefs, qui vident dans leur lutte la guerre générale ; que le succès de l'un des deux, la défaite de l'autre, entraîneront le sort de leurs partis.
La foule armée reste fixe, béante, et n'a plus d'existence qu'un sein qui palpite d'attente.
Cependant Edgard et le prince Job, acharnés combattants, sans cesser de lutter, voient le danger, la mort certaine qui les entoure. Ils se battent alors pour se battre, parce qu'ils ne peuvent plus remonter ce courant de leur rage qui les entraîne. Et dans un instant, vainqueur et vaincu seront entraînés dans le même tombeau.
— Sentez-vous le sol qui tremble sous nos pieds? dit Edgard en parant un coup de son adversaire ; nous ne descendrons pas d'ici vivants.
— Vous l'avez dit, répond l'athlétique guerrier en frappant avec plus de violence.
Il ajoute avec un rire sauvage :
— Il est clair que ce n'est plus pour l'empire de la Germanie que nous combattons, mais pour notre bon plaisir.
— Plus pour ce monde, dit Edgard en faisant jaillir un éclair de l'armure de son ennemi ,
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mais pour savoir qui emportera le nom de vainqueur dans l'éternité.
Job, d'un revers de sabre, renverse le casque du jeune capitaine , dont la tête nue se montre ardente des reflets de la flamme, et répond :
— Pour une chimère, qui va mourir avec nous !
— Pour Dieu qui nous regarde! dit Edgard. Le prince a usé tous les coups de son bras ;
étouffant d'impatience, bouillant de rage, il fait quelques pas en arrière, pose le pied sur la crénelure ardente de la tour, et va se jeter de tout le poids de son corps de fer sur son jeune adversaire.
Mais Edgard se courbe, son fer a rencontré un joint de cuirasse, et se plonge tout entier dans les flancs de Job.
Celui-ci, renversé en arrière, chancelle un instant ; du sommet immense, son corps lancé dans l'espace y fait siffler les airs, et tombe précipité dans l'abîme, d'où retentit un bruit lugubre.
Un cri prolongé parcourt l'étendue de la plaine couverte de soldats, comme un écho de ce bruit de mort.
La chute de Job de Moravie est le signal de
la déroute entière des troupes ennemies, déjà décimées et faiblissantes. Les assiégés font une sortie plus vigoureuse, mettent en fuite le reste des combattants, et il ne reste bientôt plus sur le champ de bataille, au milieu des décombres fumants de la forteresse, que des armures brisées, des bannières, des corps sanglants, parmi lesquels on reconnaît les panaches du duc Ulric de Wurtemberg et du comte Hermann de Silésie.
A peine la victoire est- elle décidée pour le parti de l'empereur, que la tour minée par l'incendie s'écroule avec un fracas épouvantable; et cette destruction, dont le bruit éclate et gronde en même temps, est le dernier accent du combat qui s'éteint.
L'empereur , pendant le siège , n'avait pas quitté le commandement des remparts ; car Wenceslas possédait à juste titre ce courage physique que l'animal sauvage met en œuvre pour conserver son antre.
Dès que la délivrance et la sécurité furent venues régner autour de la forteresse ruinée mais victorieuse, les femmes, pendant le combat enfermées , en prière , sous les voûtes centrales et impénétrables du château, se répandirent au dehors sur l'emplacement des fortifications, qui n'étaient plus qu'une couche montagneuse de
pierres noires et ensanglantées, où de vagues lignes laissées par les remparts marquaient à peine leur gigantesque dessin.
Le jour se levait blanc et voilé par une intense gelée; l'incendie laissait éteindre ses flammes rampantes sur la terre ; les larges plans de ces lumières différentes répandaient leur double effet sur ce tableau saisissant de ruines.
Les seigneurs alliés rassemblaient leurs bannières autour de l'empereur ; les officiers de la cour, la princesse et ses femmes, se pressaient à ses côtés ; des mouvements animés , un bruit confus de paroles, exprimaient l'agitation heureuse de ce moment.
Mais, de toutes parts, on demandait, on appelait le vainqueur de Job de Moravie! On interrogeait vainement chaque point de l'espace... Le jeune héros, dont le combat singulier avait décidé du salut de la forteresse, avait dû être enseveli dans ses décombres.
A l'instant, d'un monceau de ruines qui s'élève plus haut et plus sombre à la place où fut une tour, on voit descendre Edgard, léger, les cheveux au vent, le visage empreint de rougeur éclatante , et tout illuminé de bonheur.
En quelques bonds agiles, rapides, il s'est précipité sur l'esplanade, et vient, beau et fier,
déposer son épéc aux pieds de l'empereur.
Dans la chute de la tour , le jeune capitaine avait été jeté avec un bonheur inouï sur une toiture voisine, et la flamme, en se retirant, venait de lui laisser un passage pour redescendre sur le terrain.
— Je ne sais que te donner , mon vaillant chevalier, lui dit Wenceslas ; tu as sauvé cette nuit le trône d'Allemagne ; tu es plus riche de cette gloire que je ne te pourrais faire !
Le prince disait vrai ; mais la récompense que le souverain ne pouvait lui donner , Edgard la trouvait dans le regard de Lénore.
Le château avait tellement souffert du feu et du choc des batteries, qu'aucun endroit de ses murs n'offrait d'asile sûr. On établit un bivac au dehors.
Des tapisseries , des enveloppes de fourrure furent déménagées de la ruine et apportées en plein air. On venait de passer un de ces moments terribles après lesquels tout ce qui succède semble bon et charmant ; les officiers, les femmes de la cour se faisaient un triomphe de découvrir et d'enlever, sous les débris de murailles croulantes, des pains, des viandes salées , des flacons et des coupes , et apportaient des corbeilles pleines de leurs conquêtes.
Nulle tristesse ne se mêlait à ce désastre pour le parti de l'empereur. On avait perdu l'antique Conrad-Burg , ses forts héroïques, ses trophées d'armes séculaires : mais on conservait l'Allemagne, antique aussi, et largement pourvue de gloires et de richesses.
Une tente fut dressée pour les princes et leur suite; on y apporta tout ce qui pouvait garantir du vent et du froid, ainsi qu'un repas matinal. Les troupes campèrent dans la prairie. D'immenses tables, formées de débris de charpentes appuyées sur des tronçons de pilastres, furent couvertes de mets substantiels ; les officiers y prirent place; les pains, les viandes, les brocs de bière circulèrent parmi les soldats groupés au pied des arbres.
Sur ce champ de bataille, on voyait de toutes parts des armes posées en faisceaux auprès des soldats occupés à boire, des armes encore suspendues aux branches des saules, et, dans les hautes herbes, des morts gisants la face au ciel, les bras ouverts et désarmés.
Wenceslas , de sa tente aux rideaux relevés , contemplait d'un côté sa forteresse détruite , le seul asile qui eût tenu bon pour lui, renversé et ouvert maintenant à tout vent ; de l'autre ses troupes mal équipées, diminuées encore dans ce
dernier combat, et prenant un repas au hasard en plein vent. Il méditait la régénération de son empire, car cette nuit l'avait délivré de ses ennemis-nés , de ses grands vassaux presque aussi souverains que lui et qui se levaient toujours dix contre un. Maintenant les chemins de la Bohême étaient libres devant ses pas, l'air toujours infesté de troubles politiques venait de s'épurer , la royauté pouvait respirer en paix.
Une fois enfin, l'inquiétude morose qui semblait inhérente au rude visagede Wenceslas venait de faire place à un nouvel aspect d'épanouissement et de confiance orgueilleuse.
Pour Sophie de Bavière , cette princesse si insouciante de sa grandeur, on eût dit que, pour la première fois , elle s'intéressait ardemment au succès du parti impérial. Un éclat gracieux, une gaieté extraordinaire paraissaient en elle ; son œil était brillant , sa parole vive et animée.
Aux premiers bruits de guerre, Sophie, égarée par la terreur, s'était enfuie seule dans la petite chapelle abandonnée qui touchait au château ; faible abri sans doute , mais où la présence de Dieu la rassurait mieux que de fortes murailles, et qui, en effet, avait été miraculeusement préservé de toute atteinte. La princesse n'en était
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sortie qu'à l'issue du combat , où elle paraissait avec cet aspect de bonheur étrange. En réalité, Sophie savait à peine en ce moment si sa couronne était affermie ou perdue, mais une joie immense de cœur avait marqué sa veillée dans le temple et fait disparaître tout le reste autour d'elle.
La journée touchait au milieu de son cours , et les guerriers fatigués, qui avaient fait place aux buveurs infatigables , étaient encore à table.
On entendit dans le lointain des chants d'église, qui se rapprochaient lentement.
Wenceslas fut plus frappé que tout autre de ces accents lugubres ; il se leva de table , en fronçant le sourcil, et plongea son regard le long du rideau de saules où les chants se faisaient entendre.
Il en vit bientôt sortir une longue file blanche, et reconnut les moines de Saint-Bruneau , qui arrivaient processionnellement, la bannière en tête.
A l'aspect de ces traîtres enfroqués , qui l'avaient si indignement livré, Wenceslas bondit de colère et porta la main à son épée. Il allait les accueillir au gré de ses désirs belliqueux , quand ses officiers le retinrent vivement.
La croix protégeait les audacieux ; ils étendaient sur eux l'abri de leurs chants sacrés ; les soldats qui chargeraient volontiers les moines le jour où ils les rencontreraient sous la cuirasse , en les voyant dans leur saint ministère, prendraient parti pour eux contre la volonté impériale; une goutte d'eau bénite mettrait toute cette armée en fuite ou lui ferait courber les genoux.
Le prince fut donc forcé de comprimer son ressentiment; il regarda s'avancer les religieux.
Ceux-ci rassemblèrent leur procession dans la plaine, et, en face de toute l'armée victorieuse, se mirent à rendre les devoirs funéraires au corps du prince Job de Moravie, et à ceux des autres chefs confédérés qui avaient succombé dans le combat.
Le prieur, ayant à ses côtés l'imposant moine au chapelet d'or, lut les prières des morts sur les dépouilles inanimées des princes, tandis que les moines agenouillés écartaient les bruyères des corps couchés sur la terre, pour qu'ils reçussent l'aspersion d'eau lustrale, et répétaient en chœur les versets des psaumes.
A ces prières qui se faisaient entendre, le capitaine Edgard, pieux autant qu'il était brave,
et sans rancune contre les moines de Saint- Bruncau , accourut s'agenouiller à leur côté , et se mit à prier avec une ferveur naïve pour rame du prince Job qu'il venait de tuer.
En ce moment le moine au chapelet d'or se pencha vers Edgard , et lui dit à voix basse :
— Jeune homme, vous avez vaillamment combattu contre les prétendants à l'empire... Vous vous entendez en fait de souveraineté... Soyez béni pour le courage et la bonne volonté qui habitent en vous.
Edgard ne comprenait guère ces louanges de la part des alliés des princes, mais il les recevait avec la même reconnaissance.
Pendant ce temps, Wenceslas était pourpre de colère comprimée. Il lui semblait que ses ennemis morts, à qui on rendait ainsi les honneurs funéraires sous ses yeux, le bravaient plus orgueilleusement de leur couche mortuaire que lorsqu'ils se soulevaient contre lui, la lance au poing.
La gravité paisible et l'assurance du moine au chapelet d'or, dont la voix l'émouvait péniblement, même au milieu du chœur de ses frères , semblaient lui dire que ses malheurs n'étaient pas à leur terme.
ïl vit encore les moines , la cérémonie achevée, poser les corps des princes et des officiers morts à leurs côtés sur des brancards préparés à cet usage et les emporter avec eux pour leur donner la sépulture dans les caveaux du monastère.
Ces soins accomplis , la procession reprit sa marche solennelle et lente, et s'éloigna avec autant de calme qu'elle était venue.
Cet incident avait fait reparaître toute la sombre humeur de Wenceslas. Cependant l'empereur n'avait pas le temps de se livrer à ses amers ressentiments ; il lui fallait au plus tôt aller reprendre possession du palais de Prague, et reparaître en souverain devant son peuple.
Sophie de Bavière implora de l'empereur la permission de rester à Conrad-Burg avec ses femmes pendant les premiers jours de la réintégration , qui pouvaient être marqués encore de quelques troubles populaires.
Un corps de bâtiment de la citadelle était encore habitable ; Wenceslas ne vit pas d'inconvénient à ce que l'impératrice demeurât quelque temps au milieu de ces ruines, puisque c'était là sa royale fantaisie. On laisserait à la princesse une garde suffisante pour sa personne , et d'ailleurs, après l'extinction complète de l'armée des
conjurés, la campagne devait être pour longtemps balayée d'ennemis.
Quelques heures après ces arrangements pris, l'empereur et ses troupes partaient pour la capitale.