‹ Le tribunal secretChapitre 5 sur 10 · MELINE, CANS ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

MELINE, CANS ET COMPAGNIE

LIVOVRNK. ! LEIPZIG.

MÊME MAISON. ' i. P. MELINE.

JLes cercueils»

Pendant ce temps la bannière religieuse raraenaitau couvent la procession des moines de Saint- Bruneau. Les morts relevés du champ de bataille étaient portés sur leurs brancards au milieu du cortège, et accompagnés des chants sacrés , qui s'élevaient dans toute leur paisible gravité après le coup d'Etat que l'audace monacale venait d'accomplir.

Parmi les dépouilles des chefs militaires qui

avaient succombé sous les murs de Conrad-Burg, se trouvait le comte de Norberg.

Le franc-juge, sorti de la tour au moment où les flammes venaient l'assaillir, emportant avec lui des passions violentes qui le rendaient aveugle au tumulte du combat, avait été atteint mortellement d'une des premières flèches lancées de la forteresse; il était tombé sans vie parmi les rangs des assaillants.

Les supérieurs de Saint-Bruneau, frappés, à la vue du comte de Norberg privé de l'existence , d'une douleur qui était restée en euxmêmes, avaient fait emporter religieusement son corps.

En entrant au monastère, les religieux donnèrent leurs premiers soins à l'ensevelissement des morts. Les corps furent lavés, parfumés, enveloppés pour linceul de leurs manteaux de guerre, et recouverts de leurs armes. Puis on les transporta à l'église, où ils furent déposés dans des cercueils découverts, et rangés sur une estrade, devant la grille du chœur.

Des frères du couvent , qui devaient se relever d'heure en heure , restèrent apposés à la place funèbre ; ils tenaient de la main droite le Christ qu'ils regardaient en récitant leurs prières, el , de la gauche pendante à leurs côtés, la son-

nette destinée à donner avertissement si l'un des chevaliers venait à s'éveiller du sommeil de la mort.

Des étrangers avaient pris ce soir-là asile dans la communauté. Arrivés à la nuit tombante, ils avaient été reçus par le moine au chapelet d'or.

En assistant à la réunion des francs-juges dans les souterrains du mont Granor, nous avons dit que près d'Arnold , le grand maître du tribunal secret, siégeaient deux autres chefs de l'institution suprême. De ces deux chefs, vivant d'une autre existence et paraissant sous une autre forme au grand jour , l'un était le moine au chapelet d'or, l'autre le comte de Norberg.

Le premier, connu dans la Bohème, où il avait tenu un rang élevé, se dérobait aux regards sous la robe de moine , dont le capuchon couvrait toujours son visage , et lorsqu'il n'était pas caché dans les ombres du souterrain empruntait celles du cloître. C'était par lui que les moines de Saint-Bruneau avaient été entraînés dans le parti des princes ennemis de Wenceslas.

Le second des grands juges, le comte de Norberg, avait reçu le rôle plus pénible et plus répulsif aux sentiments d'orgueil et de dignité

personnelle , d'habiter la cour au nombre des officiers de l'empereur, afin d'éclairer la société secrète sur Jes faits et gestes du souverain de Germanie et de ses grands vassaux. Dévouement absolu et douloureux, dans lequel il fallait passer par l'opprobre de la dénonciation pour servir la cause commune des invisibles.

Vers dix heures , tout le couvent était endormi, et l'église seule restait éclairée pour la veillée funèbre.

Au centre de la nef, où tombait la clarté de la lampe perpétuelle , étaient Job de Moravie , Albert de Saxe, et un peu plus loin le comte de Norberg, reposant dans leurs cercueils à visage découvert. A côté des princes étaient les corps de leurs grands officiers morts en combattant auprès d'eux. Les tombes, rangées sous les arceaux de l'église , continuaient cette ligne mortuaire jusqu'à une étendue profonde, où la lumière décroissait peu à peu , et allait se perdre sur les arêtes des pilastres et des marbres funéraires.

La figure bronzée et cicatrisée du prince Job , entourée de ses cheveux noirs en désordre , paraissait plus dure et plus menaçante clans sa roideur immobile. Job avait trouvé la mort dans un acte de trahison, et ses traits, sur lesquels toute

lumière était éteinte, respiraient encore la haine et la colère : son dernier soupir avait été une contraction de désespoir.

Cette sombre figure dominait entre les morts qui, placés de chaque côté , se perdaient peu à peu dans l'ombre.

Des moines agenouillés devant les cercueils psalmodiaient les psaumes funèbres ; leur chant, assoupi et berçant comme celui d'une mère auprès de son enfant, semblait vouloir endormir paisiblement ces guerriers dans le sommeil éternel.

Au milieu de ce murmure monotone , le son d'une des sonnettes que tenaient les religieux se fit soudain entendre , et toutes les autres y répondirent.

Un frère avait cru voir le mort près duquel il veillait se soulever lentement dans son cercueil. Quelle que fût l'immobilité qui succédât à ce mouvement imaginaire ou réel, on pensa devoir avertir en toute hâte les pères du couvent.

Les supérieurs sortirent de leur cellule à cet appel; mais le frère gardien qui venait de l'église annonça que c'était le corps du comte de Norberg qui avait laissé apercevoir , à ce qu'on croyait , un signe d'existence ou peut-être le mouvement de l'être tourmenté qui s'agite en-

core dans le trépas. Alors le moine au chapelet d'or demanda de descendre près de lui , seul , avec les étrangers qui étaient venus passer la nuit dans le monastère.

Ces derniers étaient des francs-juges qui s'étaient fait reconnaître de leur dignitaire établi dans la communauté , et avaient été admis par lui à prendre asile dans la maison.

Il ne se trouvait donc en ce moment que des membres du tribunal secret réunis autour du cercueil de Norberg , et les frères veilleurs qui avaient repris leur place en silence.

Un des francs-juges inclina un cierge sur la tête du mort , et tous , émus jusqu'au fond de lame , examinèrent avec une espérance bien faible cette belle et noble figure de leur grand maître que de hautes vertus avaient fait entourer de respect et d'admiration dans le sein de la société secrète. Mais sur ses traits qu'ils interrogeaient avidement, ils ne purent rien découvrir que 3e froid et l'immobilité de la mort, et ils se dirent tristement l'un à l'autre que tout était fini pour le grand juge.

Le dignitaire du tribunal secret qui portait ]a robe de moine étendit alors ses mains sur la tête de Norberg et prononça d'une voix solennelle :

— Remonte au ciel , toi , notre frère bienaimé ! toi, le plus juste et le plus illuminé d'entre les voyants et les sages î tu as accompli ta carrière au milieu du courage , de l'honneur et de la vertu.

— Du désespoir ! dit la voix du mort.

Les francs-juges reculèrent d'épouvante , glacés jusqu'à la moelle des os d'entendre une parole sortir de ce cercueil, et de ce mot lui-même qui semblait venir leur révéler un secret épouvantable et désolant de l'autre monde.

Le comte de Norberg , mortellement blessé dans son passage au travers du combat , et ne donnant plus aucun signe de vie , avait repris ses sens depuis qu'il reposait dans l'église ouverte aux dépouilles des chevaliers. Mais si le serment terrible qui liait les francs-juges l'avait empêché de se donner la mort au milieu de ses plus cruels tourments , il ne le forçait pas du moins à la repousser quand elle venait d'ellemême terminer ses souffrances. Ainsi Norberg avait laissé ses yeux fermés ; il était demeuré immobile devant les gardiens des morts. Il sentait le sang épanché de sa blessure rouverte couler à flots sous ses vêtements, et il attendait la mort... ange du repos, seul prié, seul adoré par ceux dont la vie ne peut être que douleur !

Mais aux accents qui s'étaient fait entendre près de lui , le franc-juge avait reconnu qu'il était entouré de ses frères , et un mot de vérité terrible était sorti de sa bouche ; dans le dernier moment, la vérité parle seule, qu'elle soit une confession ou une plainte. Le voile de tristesse qu'on avait toujours vu étendu sur les traits de Norberg venait enfin de se soulever et de montrer qu'il recouvrait une âme plus triste encore.

Norberg retrouva alors la force de faire quelques mouvements , appuya son bras sur le bord du cercueil et soutint sa tète dans sa main.

L'étonnement , le soulagement extrême de le revoir vivant régnèrent d'abord autour de lui , et les francs-juges l'entourant voulaient l'emporter dans leurs bras loin de cette enceinte mortuaire.

— Non , non , dit-il d'une voix entrecoupée , ma vie s'éteint... Quelques instants pour vous dire adieu... c'est tout ce qu'il me reste.

Les assistants allaient se hâter d'appeler des secours.

— Restez , mes frères , reprit Norberg , vous ne pouvez rien pour me sauver, je vous le jure... Mais vous pouvez bénir pour moi la mort qui

s'approche, et va couvrir de ses ailes sombres les fautes et les malheurs de ma vie.

Rappelé alors au souvenir du premier mot que le mourant avait prononcé en rouvrant les yeux, le grand juge, dont un nuage sombre couvrit les traits, se plaça devant Norberg.

— Des fautes? dit-il d'une voix profonde ; cet aveu dans la bouche d'un sage est aussi triste que surprenant. Quelle faute , mon frère , as-tu donc pu commettre?

— Le regret de ma tâche.

— Tu as pu te plaindre de ta grandeur?...

— Elle était au-dessus de l'humanité.

— Toi qu'on a toujours vu dans le sanctuaire ferme comme les rochers qui le soutiennent , courageux et inflexible comme le Christ et le poignard de son autel !

— Il était encore du devoir de paraître fort et calme, et je me suis fait un visage de marbre : mais tous les tourments refoulés dans mon sein n'en ont été que plus cruels.

— Toi qui avais reçu plus qu'aucun des voyants le rayon de la lumière divine !

— Lumière terrible, croyez-le bien ! Celui qui porte au front cette flamme immortelle, comme le cierge consacré qui brûle ici , n'éclaire qu'en

se consumant,

Norberg souleva lentement la tète, et fixa un regard contemplatif sur les statues des saints confesseurs répandues dans l'église.

— Dieu , dit-il d'une voix sourde, a plusieurs martyrs , celui qui meurt sur le bûcher, dans l'arène des lions , ou au sein des supplices , et celui qui, attaché par une foi sans borne, par une volonté inflexible à une loi au-dessus des forces mortelles, se fait son bourreau lui-même, déchire son cœur et tout son être sans jeter un cri de souffrance , immole incessamment l'humanité sous les regards du dieu qui habite en lui.

Les assistants frémissaient à ce langage si nouveau dans la bouche d'un sage.

— Écoutez-moi, mes frères, dit Norberg en rappelant les derniers souffles de son sein , car avant de mourir il faut que je vous fasse connaître la vie d'un franc-juge, à vous, qui ne vous connaissez pas entièrement vous-mêmes.

Une sueur glacée coulait du front de Norberg, son œii voilé imposait la crainte et le silence, sa voix froide et lente semblait venir d'une profondeur mystérieuse.

— J'ai été bien jeune parmi les initiés, dit-il. C'est dans cet âge d'épanouissement et d'amour, où le bonheur est le droit de l'homme, qu'ont

commencé mes terribles épreuves. J'étais né d'ancêtres illustres, signalés surtout par la fidélité au souverain, de guerriers dont la bravoure était toute de dévouement, et qui se montraient dans leur gloire aussi généreux que vaillants... Et moi, je ne dus ceindre l'épée de chevalier que pour pouvoir paraître à la cour de l'empereur, l'épier, le trahir, le dénoncer à votre tribunal... Et quand je retournais au château de mes pères, quand les statues de ces preux, debout sur leurs tombeaux, me montraient à leur front des palmes glorieuses, j'apportais devant eux, pour mes trophées à moi, le mensonge qui venait de sortir de ma bouche, la dénonciation chaque jour accomplie...

— 0 mon frère ! interrompit le grand juge, tu savais bien alors mépriser les sentiments d'honneur, de dignité vulgaires, et voir combien est plus difficile et plus grand l'abaissement sublime qui sert la sainte cause.

— Ma foi n'a jamais failli. Aujourd'hui cependant, dit Norberg en montrant les corps des princes, je rends grâce au sort qui m'arrache au mensonge à mes derniers instants, et me fait mourir du moins parmi les ennemis de Wenceslas.

Le sang était près de s'épuiser dans les veines

du mourant, et il reprit d'une voix plus faible :

— Des sacrifices plus cruels commencèrent aussi pour moi. Un coupable fut condamné par vous ; les vengeurs durent le poignarder partout où ils le rencontreraient : le condamné était mon frère ; et un soir comme j'arrivais dans la maison paternelle, cet enfant tendre et confiant vint au-devant de moi... je le frappai... Il expira sous mes yeux, à quelques pas de ses parents, et seul dans cette campagne lugubre!... 0 rivage sombre du fleuve, fanal qui jetais des lueurs rouges dans les profondeurs des arbres, vous apparaissez partout sur mon chemin, vous êtes encore là dans les murs de cette église, pour me montrer la scène sanglante... La soirée était obscure, la campagne solitaire ; ma sœur, cependant, avait eu le temps de reconnaître le meurtrier... Elle garda le secret : mais comme ceux qui ont bu du poison sans pouvoir en mourir, elle porta toute sa vie la pâleur mortelle de ce secret qui habitait en elle... J'avais tué mon frère, je n'eus plus de sœur... je ne fus plus que le génie funeste de la famille, portant encore le nom de Norberg ! . . .

— Insensé ! dit le moine au chapelet d'or, quand tu étais le générateur du monde, quand l'humanité tout entière était la famille que tu

portais dans ton large sein, pouvais-tu regretter les étroites et périssables amours que la nature t'avait données?

— Je me suis tu assez longtemps, répondit le franc-juge mourant, laissez le cœur qui se déchire exhaler une fois ses plaintes... Vous ne savez pas ce que j'ai souffert dans la solitude éternelle où la grandeur funeste de ma mission me retenait.

— Il faut vivre isolé des peines et des joies de la terre, pour recevoir sans cesse l'inspiration divine; elle ne va pas chercher l'homme dans la foule. . . Mais elle doit détacher de tout. . . Honte à celui qui se voit chargé d'un suprême devoir, et qui aspire au bonheur vulgaire des hommes !

— Oh ! si un seul lien avec eux m'eût été permis !... Si l'amitié du moins... Souvenir affreux î... Une fois j'avais cru avoir un ami... le comte d'Hasting... Et vous avez tracé la croix de sang au-dessous de son nom, vous avez cloué l'arrêt de mort au seuil de sa demeure, il a été voué au poignard du vengeur...

— Pour d'odieuses exactions sur le peuple.

— Je ne pouvais plus voir son crime, lorsque, dans toute la force et la beauté de l'âge, il expirait au pied de cet arbre, dans cette lande sau-

14 LES CEnCtîEILS.

vage... je ne voyais que son regard éteint, reconnaissant le fer sacre qui l'avait immolé, puis se tournant vers moi avec plus de pitié que de colère.,, car mon bras mal assuré n'avait pas su donner la mort en même temps que le coup porté... et iî y eut encore entre nous quelques minutes muettes où purent s'échanger les mouvements de nos cœurs, où purent se montrer sur nos traits l'étonnement, l'horreur de la nature pour cette loi terrible qui vit de meurtres et de larmes.

Norberg releva la tête dans une exaltation délirante.

— 0 mon Dieu ! dit-il, est-il bien vrai? fautil tant de sacrifices à tes desseins secrets? foutil tant de victimes immolées aujourd'hui pour évoquer un glorieux avenir? faut-il que tous ces chênes soient arrosés de sang pour que la Germanie reverdisse?

Puis, se soulevant à demi de son cercueil:

— Religion effrayante, dit-il, où le devoir terrible retombant sur celui qui l'exerce est l'arme du suicide! culte horrible où la première victime est le prêtre!... Que de fois, ajouta-t-il en mettant la main sur sa poitrine, j'ai senti le froid du fer que je plongeais dans le sein d'un autre, la douleur atroce de la mort que je don-

nais !... Oh! continua-t-il avec le sourire cruel du désespoir, on accuse les francs -juges d'être sans pitié pour leurs victimes, mais Dieu le sait, ils souffrent bien plus qu'ils ne font souffrir, ils ont bien assez à faire à se plaindre eux-mêmes.

— Lâche et coupable terreur, dit le grand maître ; la mort n'est envoyée qu'aux criminels.

— Faut-il donc dans cette loi songer toujours à la punition, jamais à la récompense?

— En effaçant les méchants de la terre on récompense les bons ; l'air devient plus pur autour d'eux, l'espace plus libre sous leurs pas.

— Oh ! mystère, où l'esprit battu par la tempête finit par s'abîmer !... Heureux, reprit Norberg en montrant les cadavres qui l'entouraient, heureux ces hommes qui dorment là ! ils n'ont jamais pensé plus que dans ce moment où la mort glace leur front; éternels batailleurs, ils n'ont eu d'autre existence que celie de leur épée qui combat à outrance et se brise... Et ces moines, regardez-les ! Pendant que les efforts de l'âme qui s'agite dans sa lumière viennent me posséder jusqu'à ma dernière heure, ils disent leur chapelet, glissant tous les grains dans leurs doigts, sans rien comprendre aux paroles d'angoisse qui s'exhalent auprès d'eux.

— Sans doute, mon frère, l'esprit est comme

la feuillée des arbres, agitée sur la hauteur où régnent les vents, calme dans les bas-fonds où elle rampe sur la terre.

— Grandeur funeste !

— Oh! dites bienheureuse! Rien n'égale la joie de l'homme rempli dala loi divine, quand il a tout sacrifié à cette loi , quand il voit l'enthousiasme formidable qui le possède soumettre le monde entier à sa puissance !

— Puis un jour vient, un jour terrible où le triomphe est changé en martyre... Écoutez, mes frères, car le temps presse... La plainte n'est jamais sortie de ma bouche ; j'ai cédé sans résistance aux ordres les plus impitoyables, emportant l'épouvante dans mon sein et rapportant l'obéissance , montrant au conseil un visage impassible, et pressant moi-même le travail de ces lois qui devaient m'imposer de nouvelles tortures ; mais une épreuve au-dessus de toutes les autres m'a été donnée à subir.

Une force factice se ranima un instant dans les veines de Norberg, et ses grands yeux brillaient d'un feu ardent dans les ombres de la mort. .

— Vous n'avez jamais pensé, dit-il, vous, hommes surhumains, habitant au dehors des lois de la nature, que l'amour pût descendre

dans le cœur d'un franc-juge, et qu'il fût condamné à sacrifier celle qu'il aimait î Vous en auriez frémi, tout dieux que vous êtes!... Eh bien ! moi, j'ai connu cet amour aussi fort, aussi grand que votre enthousiasme. J'ai aimé une femme avec toute la puissance de ce cœur de bronze qui se fondait en laves ardentes... Et, bizarrerie de l'homme ! je l'ai aimée, parce que dans son courage impétueux, se révoltant contre une loi qu'elle ne pouvait comprendre, elle a été impie et sacrilège envers le tribunal, elle a foulé au pied son poignard consacré... C'est de la tombe d'Hasting que je venais de sacrifier que s'est élevé cet amour pour me punir... J'ai vu cette jeune fille fière, audacieuse, quand tous les hommes plient et tremblent sous notre pouvoir, relever seule la tête pour nous maudire... L'implacable ennemie des francs-juges m'a paru seule digne de moi. Je l'ai aimée parce que dans la grandeur de sentiment elle était mon égale, parce que je pouvais la contempler, l'adorer, me trouver en face d'elle, à cette hauteur vivifiante de l'orgueil et du courage... Elle a été accusée, condamnée pour son crime... Et quand il a fallu lever le fer sur elle... je le confesse ici, au moment de la mort... j'ai hésité à frapper.

— Hésité ! répéta le grand-juge ; et ensuite?

— Les flammes sont venues ouvrir ïes portes de la tour.

— Et sans cela, qu'auriez-vous fait?

— Je ne sais pas... et je bénis la mort qui m'ôte le tourment de le décider.

Les francs-juges penchèrent leurs fronts attristés vers la terre.

Norbcrg venait de tomber dans un anéantissement profond ; on voyait la mort affaisser et détendre les muscles de son corps, ôter à sa pâleur la dernière nuance de l'être animé ; ses bras étaient déjà étendus le long du cercueil, dans l'attitude du repos éternel. Mais au bout de quelques instants de cette défaillance extérieure, où Tâme se recueillait dans une méditation suprême, le mourant s'était transfiguré, une inspiration radieuse était venue resplendir sur ses traits.

Il tourna lentement son regard éclatant d'une pure lumière vers les initiés silencieux et consternés autour de lui.

— Mes frères, dit-il, ne me jugez pas encore. Vous venez d'entendre la voix de l'homme qui gémissait sous le fardeau des douleurs trop pesantes dont l'ordre du Très-Haut l'avait chargé : mais au-dessus de cette humanité faiblissante,

éperdue, la foi de votre frère ne s'est jamais éteinte : le franc-juge est resté grand et fort, il a triomphé de tout, et c'est lui maintenant qui va remonter vers le ciel.

Les assistants joignirent les mains et s'inclinèrent respectueusement autour du cercueil. L'un d'eux présenta le Christ au mourant.

Norberg souleva vers ce symbole sévère son dernier regard.

— 0 Dieu fait homme ! dit-il, je puis me présenter devant toi : le faible mortel qui a marché sur la route du martyre sans cesser de se dévouer, d'aimer et de croire, est l'homme fait Dieu.

Sa voix s'éteignit, mais une majesté imposante et superbe rayonna en lui, et la mort vint fixer sur ses traits cette divine empreinte.

Un instant après, le comte de Norberg, illustre dans l'Allemagne, le grand-juge du tribunal suprême, n'existait plus ; il ne restait qu'une froide dépouille, que les moines veillèrent jusqu'au jour, et qui fut inhumée dans les caveaux mortuaires du couvent.

Un ministre.

Quelques mois après le retour de l'empereur dans la capitale, les gentilshommes que nous avons vus attachés à la personne de Wenceslas se trouvaient une après-midi réunis dans la salle d'armes du palais, qui donnait sur la place publique.

— Il se prépare un orage, messeigneurs, dit le capitaine Warner; les oiseaux volent bas et le comte de Ratisbonne est triste, toutes choses contre nature.

— La vie que nous menons depuis notre victoire n'est pas faite pour réjouir l'âme, répondit Je favori de Wenccslas. Ce palais délabré est triste comme la mort avec ses grandes murailles nues ; la cour est absente, et nous n'avons pas seulement, comme des paysans, la fête du village.

— Le palais impérial pourrait bien se passer de luxe et de plaisirs si la force y restait, reprit le capitaine des gardes; malheureusement le fer des armes y manque autant que l'or des lambris.

— On n'y devine guère la présence de l'empereur.

— L'empereur n'est plus ni ici ni ailleurs!... Qui aurait jamais cru que ce prince vivant de plaisirs, tenant la royauté quitte pour une coupe d'or et une maîtresse jolie, devînt jamais. . .

— Un tyran sanguinaire, termina hardiment Ratisbonne.

— C'est pendant sa réclusion au château de Conrad-Burg que ces penchants cruels se sont déclarés, dit le chevalier Othon ; c'est là qu'il a fait périr notre chapelain, le digne Jean Népomucène.

— Le chapelain était tout à coup disparu de la forteresse... On dit en ce temps-là que des

paysans avaient vu, au milieu de la nuit, des diables jeter un prêtre à la rivière... Us avaient bien raison : ces diables étaient les agents de Wenceslas, du mari jaloux, faisant indignement mourir le vénérable docteur qui n'avait pas voulu lui révéler la confession de sa femme *.

— Et depuis le retour à Prague?...

— Le goût du sang vient en le buvant... surtout quand un prince a pour ami, pour conseiller...

— Aussi fuit-on ce palais maudit.

— A propos, messeigneurs, le baron Morgan n'était pas au déjeuner ce matin.

— Il s'est retiré dans ses terres, comme le comte Ruisdal, comme le duc d'Offembock.

— Comme nous ferons tous, si l'empereur continue à nous donner pour égal...

— Un homme qu'il élève autant qu'il faudrait l'abaisser.

— La cour sera déserte... et le prince y régnera seul avec son espèce de ministre.

— Qui, sous le régime actuel , est en effet plus utile que nous.

— Et seul peut accomplir les hauts faits demandés.

1 Une statue élevée sur le pont de Prague à saint Népomucène fut longtemps en vénération.

Wenceslas entra en ce moment dans la salle.

Il arrivait en s'entretenant avec un homme d'une soixantaine d'années, vêtu de noir et de rouge, maigre et pâle, tenant la tête haute, la barbe en avant et les yeux baissés.

— Maître Louskar, disait l'empereur à ce personnage, je livre aujourd'hui à vos aides les deux toiliers du faubourg de l'Ouest et les trois clercs de l'université.

Celui à qui parlait Wenceslas s'inclina, traversa la salle et sortit.

Le prince alla s'asseoir devant une table de jeu ; les seigneurs reprirent leurs places.

— Où en sommes-nous des affaires? demanda Wenceslas en repoussant les dés préparés pour sa partie.

— Toujours au même point, répondit le capitaine Warner.

— C'est impossible ! répliqua l'empereur ; car si les levées d'hommes et d'argent ne se font pas, les fonds baissent, les troupes se débandent, et nous devons être chaque jour en plus mauvaise passe.

— Vous avez parfaitement raison, soit dit sans flatterie, mon prince, interrompit Ratisbonne.

— Nos derniers soldats, blessés et désarmés

UN MINISTRE. 2o

par le siège de Conrad-Burg, ne retrouvent ici ni paye, ni équipement, et désertent tous les jours.

— Ils vont peupler les landes et les forêts, où on rencontre maintenant des animaux sauvages plus dangereux que les ours et les sangliers.

— Et c'est dans un tel dénûment qu'il nous faut faire face au danger, attendre ce prétendant, ce rival au trône que les francs-juges m'ont fait l'honneur de m'annoncer.

— Ce prétendant n'existe pas, sire, dit Edgard, qui venait d'entrer et se tenait appuyé sur le dossier du fauteuil du prince. Les grands vassaux, ligués contre le pouvoir impérial, sont vaincus, ajouta le jeune chevalier avec un rayon de noble orgueil sur le front. Quel fief suzerain, quel corps d'armée formidable enferme donc ce rival? Un souverain futur tient d'avance assez de place sur la terre pour qu'on puisse l'apercevoir.

— Il est invisible comme ceux qui le portent au trône, et ne m'en semble que plus dangereux.

— Cependant, sire, dit le capitaine Warner, il vous reste des défenseurs qui veilleront sur votre personne sacrée.

— Pour conserver la leur.

— Le peuple...

Wencesîas tourna son regard et sa main vers la place publique.

— Regardez de ce côté, messeigneurs, dit-il, et observez si un seul de ces manants se découvre en passant sur la place Impériale.

— Sire, dit un des seigneurs, vous y avez fait élever la potence.

— Le jour de mon arrivée ici, aucune acclamation n'a signalé ma venue.

— Et le lendemain vous avez fait pendre cinq bourgeois.

— Pour imposer aux murmures.

— Quand vous pendez le peuple, sire, ce n'est pas la mort et son silence que vous obtenez, c'est la haine et la vengeance.

— On les domptera par la force.

— Par les supplices.

— Si c'est ainsi qu'il faut régner ! . . .

— Quand on a le bourreau pour ministre !

— Messeigneurs, au milieu de vous, mon règne s'écoulait dans le jeu, l'ivresse et les autres plaisirs des nuits. Louskar m'a inspiré la fermeté qui convient h un souverain... Ses vues politiques sont bien autres que celles puisées autrefois par nous dans les voluptés.

— Il n'a pas son pareil, sans doute !

— C'est heureux, ajouta Ratisbonne ; car deux hommes comme lui auraient bientôt dépeuplé l'Allemagne.

— Un de moins la perdrait peut-être , répliqua l'empereur avec impatience, et Louskar m'a déjà menacé de donner sa démission.

— Alors que le bourreau s'exécute , reprit Ratisbonne en riant, cela doit aller tout seul.

— Trêve de plaisanterie, comte! le danger de l'empire vous menace autant que moi. Le peuple qui, après l'armée presque détruite, serait notre seul appui, s'est détaché de moi... Ne dites pas que c'est à la suite des mesures sévères... cruelles, si vous voulez , que j'ai prises envers lui... Dès le mois de septembre dernier, la ville de Prague a refusé de payer les impôts...

— Les taxes arbitraires.

— Arbitraires selon la décision des francsjuges... Je vois partout l'influence de ce terrible tribunal ! Ses membres répandus dans toute la population, et inconnus d'elle, y déposent facilement leurs principes révolutionnaires. Si le tribunal cloue ses arrêtés dans les carrefours, ses adeptes travaillent sourdement les esprits ; et ce qu'ils écrivent sur leurs parchemins scellés de

croix est moins dangereux que ce qu'ils gravent dans les âmes.

— Sire, dit encore Warner, il ne faut pas prendre ce moment de trouble et de résistance pour un abandon du peuple qui vous aima longtemps.

— Un abandon, dit Wenceslas, c'est peut-être plus !... Mais n'importe, la discussion existe et voici notre situation : des portes de ville démantelées , un palais presque dépourvu de gardes , dans les forts une poignée de soldats à demi vaincus par le mécontentement, dans la cité un peuple hostile et tout prêt sans doute a porter à un autre ces acclamations qui font des souverains; au dehors, un concurrent au trône, dont nous ignorons la puissance, et qui de loin déjà me tient le pied sur le front...

— Monseigneur, un tel état de choses...

— Me semble moins désespéré que vous ne devez le penser, parce qu'attribuant la plus grande partie de ces fléaux à l'hostilité du tribunal secret, je crois qu'on peut y remédier en remontant à la source du mal.

— Comment, sire? demandèrent les seigneurs avec l'effroi intérieur qu'éveillait toujours le nom hautement prononcé des invisibles.

— Lorsque, pendant le conseil que nous te-

nions à Conrad-Burg , l'audace inouïe du tribunal secret est venue me demander ma propre abdication, tandis que la coalition des grands vassaux nous menaçait de tous côtés, vous m'avez forcé de combattre mes ennemis armés avant mes ennemis masqués. Je l'ai fait. Maintenant il est temps d'en finir avec de trop redoutables adversaires.

Wenceslas avait en ce moment sur son visage sombre et ardent la même expression que lorsqu'il signait les arrêts de mort que lui présentait chaque matin son terrible ministre.

— Sire ! s'écria-t-on , il vaudrait autant parler d'en finir avec Dieu, puisque toutes les forces de la terre et du ciel ont été données à ceux que vous condamnez.

— Qui parle de moyens violents envers une telle puissance ? reprit Wenceslas, dont l'épaisse figure , lente à changer d'empreinte , revêtit alors une fallacieuse modération. Il faut seulement qu'une députation choisie entre vous, messeigneurs , pénètre jusqu'au sein du tribunal secret, conduite par le comte de Ratisbonne, qui s'est généreusement dévoué pour découvrir la retraite où siège le tribunal , et nous donner les moyens d'y parvenir.

— Dans quel but?

— Dans celui de transiger avec ces formidables adversaires , d'apprendre d'eux leurs projets de réforme, leurs vues sociales, et de savoir quelles concessions il faudrait faire à leur corps pour en obtenir à notre tour alliance et fidélité.

— Jamais étrangers n'ont pénétré dans le sanctuaire.

— Si; en l'année 1341 , Charles IV, mon père, envoya deux de ses chevaliers devant le grand maître des francs-juges.

— Ils allaient porter des paroles de respect et agrandir les droits et prérogatives de l'institution.

— La nécessité a bien aussi ses privilèges , messeigneurs... Vous irez obtenir l'alliance des francs-juges, ou la dynastie de Charles sera engloutie, et votre fortune, votre vie avec elle.

Wenceslas se leva, tourna le dos , et se mit à arpenter à grands pas la salle d'armes.

Les officiers demeurèrent quelque temps dans un silence méditatif pendant lequel ils se regardaient les uns les autres.

— Il n'y a plus à balancer, sire, dit encore le capitaine Warner comme s'il eût tacitement recueilli les opinions. Nous ferons ce que vous exigez.

Cfl MINISTRE. 31

— J'exige plus que vous ne pensez , reprit Wenceslas. Il faut que cet homme tant méprisé de vous, que maître Louskar soit au nombre de mes envoyés.

Les seigneurs firent un mouvement en arrière, comme si ce nom eût répandu un air infect autour de lui.

— Maître Louskar ! . . . c'est une raillerie, monseigneur, dit Ratisbonne.

— Ou ce serait un outrage , ajouta le capitaine des gardes.

— Ni l'un ni l'autre , répondit l'empereur. Vous dédaignez, vous repoussez messire Louskar à cause d'une profession qu'il ne s'est pas donnée, qu'il n'était pas même libre de refuser d'après nos lois, et vous ne lui tenez nul compte de ce qu'il s'est fait lui-même : c'est-à-dire des connaissances législatives très - étendues , de hauts points de vue politiques, une science gouvernementale formée par l'étude de l'histoire et de la philosophie... C'est injuste et aveugle de votre part *;

— Vous aurez beau dire, mon prince , reprit le jeune favori de Wenceslas, mais en réalité le

1 De retour à Prague, disent les historiens du temps, Wenceslas avait toujours le bourreau à ses côtés ; il en avait fait son compère et quelques-uns disent son ministre.

bourreau est un homme avec lequel on ne peut pas vivre.

— Encore, Ratisbonne ! ... Eh bien, je vous le demande , messeigneurs , lorsqu'il s'agit d aller discuter nos droits, élaborer les intérêts du trône et de la nation avec le chef du tribunal suprême, avec cet Arnold qui, à ce qu'il paraît, a passé toute sa vie d'une durée miraculeuse à méditer les profondeurs de la politique et de la civilisation , lequel d'entre vous , avec le talent admirable que vous possédez pour boire , combattre et briller dans les tournois , lequel saura discuter, dominer et faire prévaloir notre cause ? Engagez-vous votre honneur de triompher dans cette lutte? Répondez.

L'empereur s'était arrêté les mains derrière le dos en posant cette question d'une simplicité terrifiante, et son regard fixe demandait impérieusement une décision.

A défaut de réponse , les fiers gentilshommes grondèrent sourdement dans leur barbe.

— Il le faut, insista Wenceslas.

Et il ajouta avec un accent et un sourire amers :

— Autrement je douterais du succès de l'entreprise.

— Paraître avec cet homme ! dit encore Ra-

tisbonne, aurons-nous donc l'air d'être ses aides?

— C'est lui qui sera le vôtre , répliqua le prince du même ton de duplicité.

— Mais, sire...

— Je l'ai juré sur mon âme, cela sera.

— C'est impossible.

< — Tenez-vous à vos fiefs , à vos titres , à vos honneurs, à votre tête? Choisissez; car si vous refusez , j'en jure encore par Dieu même , j'abdique demain , un nouveau règne se lève , et vous serez bientôt comme nos soldats sans paye, réduits à brouter dans les bois , à voler sur les routes jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Les seigneurs ne répondirent rien ; après avoir pris vingt poses différentes sur leurs sièges , passé la main dans leurs cheveux en tout sens, être allés de la cheminée a la fenêtre, ils ne répondirent rien encore.

Wenceslas, paraissant prendre ce silence pour un consentement, dit que le départ des envoyés aurait lieu le lendemain même.

Les officiers de l'empereur lui dirent alors de nommer ceux d'entre eux qui feraient partie de la députation et de leur donner des instructions.

Le visage de Wenceslas s'éclaira d'une joie

sombre. Il désigna , après le comte de Ratisbonne et le capitaine Warner, dix de ses officiers pour former l'ambassade. Il ajouta que, quant à ses instructions particulières, il les avait déjà communiquées à messire Louskar , vu la haute science diplomatique qu'il lui reconnaissait; que pour les gentilshommes de l'ambassade, ils n'avaient qu'à puiser leurs paroles et leur conduite dans la conviction où ils étaient des dangers pressants de l'empire , et dans le sentiment de dignité que devait leur inspirer la défense du trône, auquel leurs noms illustres, leur honneur et leur fortune étaient liés.

Après ces déterminations, le prince et les gentilshommes s'éloignèrent, et quelques jeunes chevaliers restèrent seuls dans la salie d'armes.

— Croyez-vous, dit le comte Othon, qu'il y ait une cuirasse capable de résister aux francsjuges?

— Vous la prendriez volontiers... Allons donc ! des envoyés de l'empereur !

— Des envoyés de l'empereur contreviennent aux lois des invisibles en pénétrant dans leur sanctuaire, et ils pourraient bien être traités en criminels.

— C'est ainsi que notre ambassade vous sou rit?.,.

— Nous n'allons dans cette mission que pour pérorer, parlementer... et cependant j'ai le près sentiment que de bonnes armes seraient une excellente provision de voyage.

— Au fait, l'armure qui repose à mon cheve depuis notre arrivée dans la capitale n'est pa s brillante.

— La mienne, reprit Othon, est à jour comme la feuille de chêne en hiver... et quand ce ne serait qu'une mesure de dignité...

— Ailons donc voir maître Muller; c'est le marchand par excellence : il donne de bonnes armes et donne aussi du temps pour les payer.

Les jeunes seigneurs se rendirent chez le maître armurier, où nous allons les suivre.

E*a forge.

Les forges de maître Millier occupaient une longue suite de bâtiments sur le bord de la Muldaw. Les magasins ouvraient sur la rue , les ateliers vitrés régnaient sur le bord de la rivière.

Etablie là de temps immémorial , cette maîtresse forge, aux flammes incessantes, aux tour billons d'épaisse fumée, empourprait de ses reflets le cours de Feau, teignait d'une couche sombre les habitations environnantes, faisait

aussi porter ses couleurs à tout ce qui se trouvait dans sa suzeraineté.

Messirc Muller lui-même était un des personnages importants de la ville.

On n'avait jamais assez d'armes dans ce siècle barbare, qui n'était qu'un long combat, et celui qui les fournissait tenait un peu de la Divinité, qui donne le pain de chaque jour. Donc le culte rendu à maître Muller se formulait en levée de bonnets, en affaires apportées devant sa haute justice, surtout en pots de bière, aubades et festivals populaires.

Le puissant forgeron était en ce moment debout, appuyé contre une enclume. Sa figure, robuste et épanouie, était éclairée par le reflet rouge du fourneau, reflet qui seul eût fait fondre tout autre homme que lui ; il tenait posée sur le bloc de fer sa large main noircie , qu'il était toujours prêt à tendre à tout venant comme un prince populaire.

Mais son regard , oubliant de suivre les travaux de la forge, se tenait fixé avec une douceur extrême dans un des enfoncements de l'atelier.

C'est que sa fille Lénore était là. Blanche et fraîche créature , qui , douée de toute grâce et de toute beauté, n'avait pris du soletdela forge

natale où elle s'était développée que l'émanation de force, de courage et de loyauté.

La jeune Muller, après la délivrance de la citadelle, était demeurée près de l'impératrice. Mais son père , sans expliquer les motifs de cet ordre, venait de la rappeler près de lui. Lénore, arrivée du matin même dans la maison paternelle, se promettait de retourner aussitôt qu'il lui serait possible près de Sophie de Bavière : car le riche et puissant armurier avait moins besoin de soutien que la pauvre souveraine.

L'attention de Lénore était absorbée par un objet dont la vue couvrait son visage d'une légère pâleur.

Dans cet arsenal, où cent espèces d'armes ébauchées pendaient à la muraille, étaient des poignards de francs-juges déjà gravés de la rose et de la croix qui marquaient leur destination. Muller fabriquait ces armes, et à certaines époques de l'année, des hommes masqués venaient les acheter , et les emportaient par le cours de la Muldaw.

Muîler ne conservait plus rien des craintes que le tribunal secret lui avait inspirées. Il croyait, comme tout le monde, que la vengeance des invisibles, dont sa fille avait été un instant menacée, s'était retirée d'elle; et que cette puis-

sance, occupée à justicier la Germanie entière, avait oublié l'outrage d'une simple jeune fille. Lénore n'avait jamais laissé transpirer le secret de sa condamnation à mort.

Elle tenait le poignard symbolique entre ses mains, et le regardait avec une fixité émue; elle voyait dans ce fer l'image de la puissance implacable qui la tenait sans cesse sur le bord du tombeau, et ne la laissait fuir un instant que pour la ressaisir avec plus de violence!... elle se reportait à la nuit passée dans la chambre de la tour, sous la puissance de Norberg , dans l'atmosphère embrasée de son amour et sous le coup de son poignard ! ... mais à ce souvenir se mêlait autant de douceur que d'effroi : elle sentait tout ce qu'une telle passion répand de grandeur dans celle qui l'inspire... Elle pouvait sourire encore avec reconnaissance à l'image de celui qui l'avait tant aimée... L'âme de Norberg errait peutêtre en ce moment autour d'elle !...

Lénore fut distraite de sa rêverie par le bruit de quelques personnes qui entraient.

C'étaient les officiers de l'empereur.

— Salut, maître Muïler, dit d'un air cavalier le jeune Othon qui portait la parole. Il nous faut cinq des meilleures cuirasses qui soient jamais sorties de vos fourneaux.

— Des cuirasses à double fonte, ciselées et dorées? demanda l'armurier.

— Justement.

— Je n'en ai pas une en ce moment.

— Eh bien, donnez-en de simple trempe.

— Je n'en ai pas davantage.

— C'est une plaisanterie, maître Millier... Vos magasins , que nous venons de traverser , regorgent d'armures.

— Elles sont vendues et ne m'appartiennent plus.

— Nous les payerons plus cher qu'on ne doit vous en donner.

— Ce ne serait pas difficile, répondit le forgeron en riant dans sa barbe ; cependant , je ne voudrais pas en détourner une seule.

— Et des épées?

— Je ne puis non plus vous en offrir.

— Allons donc , vos forges n'ont pas dormi cette semaine, et la preuve, c'est que voici des épées et des sabres en faisceaux.

— Ces armes sont vendues... et tout ce qui rougit dans ces brasiers, tout ce qui gronde sous ces marteaux, tout ce qui sort de ces blocs de fer, tout ce qui en sortira jusqu'à ce soir est encore vendu.

— Mais qui peut faire si grande provi-

sion d'armes ? C'est donc pour l'étranger ?

— Pour des mains étrangères... Oui, messeigneurs, dit le forgeron avec le même sourire.

— En tout cas , vous ne pouvez moins faire que de livrer desépées à des officiers de Son Altesse impériale... Tout fabricant y est obligé par devoir, et vous, maître Muller, par gratitude envers l'empereur qui vous a donné la belle chaîne d'or dont vous voilà paré comme un chevalier.

— Ne confondons pas ; l'empereur, à qui j'ai souvent prêté de bons florins en cas urgent, m'a donné, non cette chaîne d'or, mais le droit de la porter... C'est moins cher et plus royal.

— Il suffit ; nous allons en ce cas nous pourvoir ailleurs.

— J'ai bien là, reprit le marchand, des armes d'Orient, des cuirasses de luxe qui servent à m'inspirer dans mes fabrications pour la pureté du galbe , la magnificence des ornements , tandis que moi, grossier Allemand, je ne saurais donner à mon travail que la force et la solidité... Si ces pièces d'armures conviennent à messeigneurs, je pourrais les leur vendre.

— Au fait... elles sont de toute beauté..., dit un jeune chevalier qui tenait déjà une cuirasse de Damas, dont l'eau limpide réfléchissait avec

netteté sa jolie figure , et dont les rameaux d'or splendides et gracieux allaient doucement caresser sa vanité... Au fait, répéta-t-il , combien voudriez-vous de ces armures?

Les autres jeunes gens s'emparèrent aussi avec joie des armes d'Orient.

Le prix fut bientôt débattu entre l'armurier obligeant et les beaux seigneurs qui ne songeaient guère à le payer.

—-Voyez-vous, disaient-ils en sortant de la forge, avec quelle rouerie de marchand ce Muller nous a amenés à prendre des armes magnifiques, que nul autre que nous n'aurait été assez riche pour acheter...

— Pour acheter à crédit , on est toujours assez riche...

— C'est égal , nous serons superbes avec ces cuirasses... Les scarabées dorés n'en ont pas reçu de la nature de plus belles...

— Et qui réfléchissent mieux toutes les nuances de l'arc-en-ciel.

Les chevaliers s'éloignèrent en poursuivant ce discours avec l'enjouement qu'on met h se moquer de soi-même , lorsque c'est à îa suite d'un caprice satisfait.

Mais Lénore, qui connaissait mieux son père, ne suspectait pas sa véracité. Elle était donc

fort étonnée de ce qu'elle venait d'entendre. Après s'être tenue à l'écart pendant la vente qui venait d'avoir lieu , elle s'approcha de l'armurier resté seul.

— En effet, mon père, dit-elle, il y a dans nos forges, je m'en aperçois maintenant, un mouvement extraordinaire... Le refus que vous faites de livrer des armes aux officiers de l'empereur ne me semble pas moins étrange... Que se passc-t-il donc?

— Tu le sauras bientôt , ma fille; car je te crois un courage assez ferme pour tout apprendre, et j'estime que ton cœur de femme ne faiblira jamais devant une entreprise dangereuse, quand ta raison te dira qu'elle est juste et grande.

Là-dessus, maître Muller retourna h ses arsenaux.

A mesure que la journée s'avançait , le forgeron s'animait davantage. ïl pressait les travailleurs et se hâtait lui-même à l'ouvrage ; sa voix jetait des ordres, son bras battait le fer; son œil, en se promenant sur ses forges, semblait les allumer du regard. On eût dit qu'un autre homme avait jailli tout à coup du paisible fabricant.

Les armes tombaient des forces dans les ré-

servoirs, brillantes comme les eaux d'un torrent et abondantes comme elles.

Quand la nuit fut venue, on entenditsonner à la porte latérale, du côté de la rivière; Muller se rendit dans la grande cour, emmenant sa fille avec lui.

Tl entra plusieurs hommes vêtus de laine et de buffle. Lénore reconnut parmi eux les marchands et les ouvriers les plus considérés dans leurs corporations. Il s'y trouvait aussi le mendiant que nous avons vu au pied du grand chêne où avait été assassiné le comte d'Hasting, puis au couvent de Saint-Bruneau et enfin au rocher d'Arnold. Il portait alors le surcot de l'ouvrier et la ceinture de cuir.

Tandis que ces gens , la plupart chargés de caisses vides, entraient dans la cour, d'autres venaient par la rivière, descendaient sur la grève.

On commença par remplir les caissons des armes qui encombraient les magasins.

A mesure qu'un emballage était terminé, on disait en le plaçant de côté , et comme si on y eût mis une adresse verbale :

— Pour les souterrains du faubourg de l'Ouest.

Ou bien :

— Pour les bâtiments abandonnés de Saint- Sébastien.

Quand tous les coffres furent garnis, on chargea également le bateau en disant :

— Pour la grotte des Saules.

Tout cela se fit avec une activité hâtive, prudente et silencieuse.

Les chargements terminés, on parut respirer.

Les artisans se trouvèrent réunis dans la cour autour de maître Mulîer. Lui , se tenait debout contre le mur de sa demeure sous un dôme tissu de ramures de fer élevées en faisceaux.

La nuit était sombre, mais les forges dardaient toujours leurs ardentes clartés , et rassemblée des travailleurs en était illuminée.

— Honneur à vous, maître Muller ! dit un des ouvriers, vous avez hardiment fait manœuvrer les forges cette semaine... Grâce à vous , nous voici bien fournis de haches , de sabres et de lances... C'est le meilleur !

— Non pas , camarades , ne vous y trompez pas, dit le forgeron. Le meilleur est là, ajoutat-iienmettantlamainsursa poitrine, dans le sentiment qui vous porte à demander justice les armes à la main.

— C'est vrai, dit l'ouvrier; quand le cœur bat, on se sent bien fort.

— Si vrai, ajouta un autre des assistants, que quand je vois les hommes d'armes mettre la main dans le sac de cuir où est l'argent de mes journées, de mes journées longues de quatorze heures de travail ; quand je les vois encore prendre l'anneau d'argent de ma femme et ses habits du dimanche pour compléter la somme , il me semble que, n'était la peur de la prison qui me tient à la gorge, je les renverserais tous d'un revers de main.

— Et moi , donc î le jour où j'ai refusé d'aller faire la corvée sur le grand chemin, d'aller traîner des pierres comme une bête de somme , et me suis fait pour mes refus abîmer de coups de plat de sabre, je ne me sentais pas d'orgueil... Il me semblait que j'étais haut de dix coudées.

— Tout cela n'est rien encore , dit un autre artisan ; mais quand on passe sur la place Impériale, et qu'on voit suspendus à cette potence, et près d'être mangés par les corbeaux, des malheureux qui n'ont rien fait... oh! c'est alors qu'on se sent du sang dans les veines ! . . . Il semble qu'avec nos poings pour toute arme, et nos poitrines nues devant des soldats bardés de fer, nous pourrions jeter à bas ce palais, d'où on nous envoie de sanglants affronts.

Le bruit des forges accompagnait ces paroles.

C'était le son cadencé , vigoureux, incessant, qui tombe des marteaux de fer : harmonie vigoureuse, à laquelle venaient s'unir les pensées de travail, de sueur versée pour vivre en liberté, les ardeurs de courage, de fière indépendance; harmonie toute -puissante faite pour résonner dans ce rude cénacle , et pour accompagner de ses hardis élans la révolte du peuple , les premiers cris de guerre.

— Oui , reprit l'un des ouvriers , mais il est vrai de dire que tout cela bouillonnait dans nos cervelles et qu'il n'en sortait que de la fumée... Nous brisions tout ce qui se trouvait sous nos marteaux, et les marteaux eux-mêmes, à la pensée de ces outrages, ce qui ne remédiait à rien... Muller a tout fait. « Il faut, a-t-il dit , se réunir et s'entendre; puis marcher en armes jusqu'au palais, parler à l'empereur de puissance à puissance , lui demander vengeance pour nos frères morts, franchise et liberté pour nous... Voilà tout! » Et vivat!...

— Êtes- vous sûrs de tout le monde? demanda l'armurier.

— Oh ! bien sûrs. Dans les rues, dans les faubourgs , tout bourdonne , s'agite , se soulève comme s'il grondait une tempête... tout le monde

sort des maisons ; on se parle , on s'anime... Au seul nom du prince cruel, hommes, femmes deviennent rouges de colère ; les yeux brillent, les dents grincent, les poings se brandissent... les plus petits enfants ramassent des morceaux de bois pour en faire des lances... les chiens , comme s'ils sentaient ce qui se passe, hérissent leurs poils et tirent des crocs aigus.

— C'est bien. Vous savez ïe jour, îe moment?

— Oui... ce moment, quand nous l'avons fixé, me paraissait bien loin au gré de mon envie... Et maintenant, c'est étrange comme il approche vite î

— Si vite, compagnons, que le voilà venu !

— Ce jour-là, mes amis, reprit Muîler, vous me verrez à l'œuvre... Oh ï on ne passe pas toute sa vie à battre l'acier sans que des étincelles ardentes vous montent au cerveau , sans que la main vous brûle de jouer un peu de la lame à votre tour... Mais enfermé dans ces forges, j'y avais conservé toute mon indépendance ; je me serais battu jusqu'à la dernière goulte de sang pour un souverain juste et grand , je me battrai jusqu'à la mort contre celui qui est indigne du trône.

— Nous le savons , Muller... vous n'êtes pas de ceux qui ne brillent qu'en paroles... vous

avez déjà donné généreusement toutes les armes.

— J'en donnerai encore et tout ce que je possède... Ma fortune , comme ma personne , appartient a la bonne cause... Celui qui sait vraiment s'enrichir n'amasse pas pour lui, mais pour le pauvre qui aura besoin de ses deniers , pour le malheur public que ses richesses pourront effacer.

— Oh! Muller , vous nous inspirez... nous sommes sûrs de vaincre auprès de vous.

— Je ne doute pas de votre courage, de votre force. Les plus vigoureux chevaliers qui ceignent l'armure voient encore un plus fort champion qu'eux tous ! C'est un peuple dont les armes, liées en faisceau, se soutiennent l'une par l'autre , et ne peuvent se rompre. Mais je vous demande, mes amis, le sang-froid et la prudence.

— Oui , au signal convenu , des cordes sont d'abord tendues dans les rues pour empêcher la marche des cavaliers ; en même temps on va aux souterrains du faubourg de l'Ouest , aux bâtiments abandonnés de Saint-Sébastien , et dans la grotte des Saules, revêtir les armes qui y sont cachées. Sans bruit d'alarme, sans cri de guerre, on avance dans les rues, on chasse les soldats des postes, on y plante son drapeau ; puis on marche

LA FORGE. Si

en avant ; les troupes donnent ; on voit les camarades tomber à côté de soi; on avance toujours ; on est blessé, couvert de sang ; c'est égal, on avance encore; on arrive au palais; on tue tous les gardes, archers et lansquenets, qui en défendent l'approche, on enfonce les portes, et le peuple a conquis le trône impérial !

— Victoire ! victoire ! ,

En ce moment les forges redoublaient de fracas et de lumières ; elles élevaient plus haut leur formidable concert , dans lequel des sons d'une imitation singulière reproduisaient comme à plaisir le choc des combattants , les pas des chevaux , le roulement des boulets, toutes les majestueuses et terribles harmonies de la guerre 1.

— Oui î reprirent-ils , nous parlerons alors à l'empereur, tête levée ; nous lui demanderons la charte qui nous a été justement concédée par Charles IV; nous lui demanderons pour sceller le pacte la tête du ministre Louskar, qui a indignement condamné, et de ses propres mains mis à mort, cinq bourgeois de la cité...

— C'est cela, dit maître Muller , point d'ou-

1 On sait qu'avant l'usage des armes à feu, des projectiles, tels que masses de pierre et blocs de fer, étaient lancés par des machines de guerre.

LA. FGRGiï.

trages personnels au souverain ; n'attaquez en lui que le génie du mal qui l'inspire.

— Ensuite, nous demandons franchise et liberté pour le peuple , abolition éternelle des impôts arbitraires... L'empereur est appelé à concéder la charte, à jurer sur Dieu et son épée qu'il l'accorde et veut la maintenir... 11 jure ou il refuse... alors...

— N'allons pas plus loin ! interrompit Muller ; les hommes commencent les révolutions, le destin les achève.

— Combattons et espérons, voilà tout.

— Mais , quoi qu'il arrive , reprit l'armurier , promettez entre mes mains de séparer le courage de la cruauté, de ne donner jamais de mort inutile ; combattez comme des lions aux portes du palais , mais épargnez les vaincus ; songez qu'il y a plus d'honneur à sauver la vie d'un homme qu'à en tuer vingt... Pour moi , qui ai fait la révolution , j'en dois compte à Dieu et à ceux qui viendront après nous. Si , pendant le combat , mon bras s'applique à frapper rude , je jure que toutes les forces de mon àme seront employées à ce que notre prise d'armes , quelle qu'en soit l'issue, paraisse toujours à la justice divine et humaine aussi sainte dans sa cause que loyale et pure dans ses fins.

LA PORGË. B3

Les hommes du peuple se pressèrent en foule autour de l'armurier et serrèrent ses mains; sa fille se jeta dans ses bras.

— Tu m'approuves, ma chère et noble enfant, dit-il avec un sourire et une larme, en pressant Lénoresursa poitrine. Tu m'approuves ! à présent je suis sûr de mon fait : c'est comme si Dieu en personne me disait : « Maître Muller, la lame est bien fourbie. »

Quelques instants après, les marchands et ouvriers se retiraient émus de joie et de fierté , mais à peu près aussi calmes que s'ils fussent venus seulement de conclure un marché favorable.

Les forges étaient fermées , les feux éteints ; les maîtres, contre- maîtres et ouvriers, retirés dans leurs chambres ; tout reposait , et maître Muller donnait l'exemple à tous d'un robuste sommeil.

Lénore seule veillait encore dans la force.

Mj'aimeau d'atltastce.

— C'est bien î dit Lénore restée seule dans Patelier. Un peuple veut venger ses outrages dans un duel contre la puissance année... Sa cause est juste , il en appelle au jugement de Dieu , et triomphera sans doute... L'empereur est tombé au dernier degré d'affaiblissement par ses malheurs, par ses crimes; la révolution en fera facilement justice... Le peuple sera un instant maître du trône... Mais après cela... tout est obscur et voilé : on n'aperçoit plus rien!...

56 l'anneau d'alliance.

Lénore s'arrêta la respiration suspendue , et pressa son front de ses mains.

— Mais Edgard! reprit-elle, Edgard , le noble chevalier !... Oh ! je le connais bien, il se fera tuer aux côtés de son prince... Et je pourrais l'avertir... Biais je me connais bien aussi, moi; jamais, pour l'intérêt le plus cher, je ne trahirai le secret du peuple, qu'on a confié à ma foi.

La jeune fille essuya quelques larmes et continua sa triste rêverie.

— Et nia chère souveraine, la douce princesse de Bavière, que deviendra- t-elle?... La révolution accomplie, elle se retirera dans un couvent... où elle sera plus heureuse que sur le trône... Mais une fois la religieuse cloîtrée, que deviendra sa fille d'honneur?... Il me faudra revenir dans mon existence obscure , être seule dans cette forge... Seule , oh ! non , reprit-elle avec un sourire d'angoisse ; car les invisibles sont toujours près de moi... Ils veillent... à ce que je ne souffre pas longtemps.

Elle joignit les mains et son âme s'éleva vers Dieu.

Le silence profond laissait percevoir les moindres murmures de la nuit , et on distinguait les pas d'un cheval suivant le bord de la rivière.

l'anneau d'alltance. 57

Lénore avait machinalement dispersé la cendre d'un fourneau pour en faire ressortir les étincelles, et tendait devant le brasier sa robe et ses longs cheveux empreints de l'humidité de la nuit, lorsqu'on sonna à la petite porte qui donnait sur la grève.

Un vieux gardien encore levé alla voir qui pouvait venir à cette heure ; la jeune fillese fit la même question, et, sans savoir pourquoi, attendit avec un vif battement de cœur.

Une minute après, Edgard était devant elle.

La jeune Millier tressaillit de joie et de douleur... Elle se voyait déjà mise à cette cruelle épreuve de taire devant Edgard un secret dont la révélation pourrait sauver Edgard et l'empire.

— Lénore, dit le jeune capitaine en se plaçant à genoux devant elle dans l'attitude qui lui était naturelle, j'allais partir pour vous chercher à Conrad-Burg , quand une grâce du ciel vous a fait arriver aujourd'hui chez votre père.

— Vous aviez donc grande hâte de me voir?

— De vous voir et de m'unir a vous.

— Par les liens du cœur?.,. Nous le sommes à jamais.

— Par un mariage secret.

— Ah !

— Écoutez, reprit Edgard avec précipitation.

88 l'anneau d'alliance.

Il y a trois mois , le jour du conseil tenu par l'empereur , dans l'instant où j'allais refuser un grade militaire qui m'éioignait de vous , vous m'avez dit : « Préférez le devoir à l'amour, et je vous aime, je suis à vous. » J'ai obéi : je me suis vaillamment servi de cette épée de capitaine qu'on m'avait donnée ; j'ai délivré le prince de ses ennemis ; j'ai conjuré l'orage qui allait l'entraîner. Quand j'apporte ces titres de dévouement et de fidélité , en rappelant à mon tour votre promesse, vous devez m'aimer, vous devez être à moi.

— Qui dit le contraire? répondit-elle en souriant.

— Aimer , pour une femme loyale comme vous , c'est se donner sans restriction et sans retour, c'est accorder sa foi et sa main comme son cœur, c'est s'attacher sans regarder l'inflexibilité des liens qu'on reçoit, ne les croyant jamais aussi forts, aussi durables clans la vie que l'amour l'est au fond de l'âme.

— C'est vrai... Mais pourquoi aller aussi vite?

— Les événements peuvent aller plus vite encore...

Lénore frissonna... Elle songeait aux armes qui étaient déjà prêtes.

l'anneau d'alliance. 59

— Et nous séparer pour toujours , continua Edgard.

Les tourments de la jeune fille redoublaient ; elle eut la force de les renfermer en elle-même.

— Voyons, dit-elle, asseyez-vous près de moi, sur ce banc... Il y a loin d'ici au palais, ajoutât-elle en montrant avec un sourire les murailles nues et noircies de la forge... Maintenant, parlezmoi gravement.

— Oui , car rien n'est grave comme le bonheur... et c'est d'un bonheur bien grand que j'ai à vous entretenir.

Lénore respira.

— Bientôt , sans doute , Lénore , je saurai le secret de ma naissance ; je retrouverai mon nom, ma famille, ou du moins je pourrai les connaître.

— Serait-il vrai?

— Écoutez ce qui m'en donne l'espoir : car je veux que vous espériez avec moi... Hier soir , j'étais dans la basilique de Saint-Jean. . . Je priais pour vous , Lénore , comme je le fais tous les jours depuis que vous courez un danger invisible qu'on ne peut combattre qu'en priant... Dans cette vaste nef, que j'avais vue déserte en entrant, je sentis soudain un homme près de moi. Je me relevai, et, à la lueur de la lampe de l'autel , je

60 l'anneau d'alliance.

vis ce moine que nous avions connu au couvent de Saint-Brun eau.

— Celui qui porte un chapelet d'or sur sa robe blanche?

— Oui , je le reconnus à ce signe. Au couvent des Chartreux , son indulgence , contraire à toute raison , nous laissa fuir de la prison du monastère pour aller délivrer l'empereur. J'ai revu ce même moine depuis sur le champ de bataille où on venait rendre les derniers devoirs aux dépouilles des vaincus , et toujours , quoique je sois attaché à l'empereur, dont il se montre l'ennemi , toujours sa parole a semblé me bénir.

— Oui j elle est pleine de puissance et de charme.

— En ce moment, debout devant moi, le bras étendu , il montrait le confessionnal, m'ordonnait ainsi d'aller m'y placer. Je fis un mouvement négatif et me retirai d'un pas. Il n'est point d'usage qu'on nous impose la confession , dont nous choisissons le moment selon les besoins de notre conscience. Mais le moine répéta son geste de commandement... ïl y avait en lui quelque chose d'impérieux et de tendre à la fois ; je sentais h travers son capuchon baissé son influence suprême pénétrer en moi et s'emparer de mon

l'anneau d'alliance. 61

âme... J'obéis. J'allai m'agenouiller a la place du pénitent ; et lui , sans s'inquiéter d'être désigné par mon choix , prit celle du directeur. Il me rappela d'abord le lieu où nous étions pour s'assurer de la véracité de mes paroles ; puis, comme je me disposais à lui faire l'aveu de mes fautes, il se mit à m'interroger lui-même.

— C'était encore dans les attributions du directeur.

— Sans doute... mais ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces questions s'attachaient plus aux choses de l'honneur humain qu'à celles de la conscience , plus aux intérêts de la terre qu'à ceux du ciel. « Jeune homme, me dit-il d'abord, vous avez le courage du guerrier, et vous l'avez déjà signalé d'une manière rare à votre âge; mais auriez-vous la force morale qui lutte avec les peines intérieures et la perversité d'autrui, qui a autant d'armes en elle que la destinée peut avoir de revers? » J'ai pensé à vous, Lénore , à vous mon inspiration divine, et j'ai répondu que j'aurais ce courage.

— Et moi, je l'atteste, dit Lénore.

— Mais ensuite, vous auriez peine à le croire, ce confesseur m'a demandé ce que je pensais des devoirs d'un souverain envers son peuple. J'ai répondu que c'était là surtout que cet adage

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