‹ Le tribunal secretChapitre 6 sur 10 · l'anneau d'alliance · texte numérisé non relu

l'anneau d'alliance

populaire : qui donne s'enrichit, était une vérité; que plus un souverain donnait de bien-être , d'indépendance à son peuple , plus il devenait puissant; que c'était seulement en dépouillant le faste outrageant , les prérogatives usurpées, et toutes les grandeurs oppressives et illusoires, qu'il devenait véritablement grand.

— Bien. Edgard!

■ — C'est ce qu'a dit le religieux , et sa voix , qui m'a toujours vivement ému, avait en prononçant mon nom une ineffable douceur. Poursuivant son étrange examen de conscience , il m'a demandé quelle position , selon moi , le prince devait tenir en face de ses grands vassaux. « Les aimer et protéger comme ses sujets, après le peuple et les hommes d'armes, » ai-je répondu. Puis le religieux a voulu savoir quel était mon jugement sur le tribunal secret. J'ai frémi à ce nom : mais pensant que j'étais devant Dieu , où toute passion personnelle doit se taire, j'ai répondu que l'association des invisibles , formée pour atteindre et punir tous les crimes sous le voile du mystère, me semblait la source d'où devait découler, sous une civilisation meilleure, et quand l'équité serait répandue dans l'air, une justice plus franche et plus digne, exercée à la face du ciel.

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— Ensuite?

— Le moine m'a interrogé sur des points moins élevés, mais qui tenaient à la science gouvernementale. J'ai répondu avec l'obéissance et la sincérité qui convenaient à ma place, et à la satisfaction du religieux, si je dois en juger par l'éclat sympathique de son regard qui, à travers la grille, arrivait jusqu'à moi. Mais enfin je lui ai demandé de m'éclairer plutôt sur les devoirs de la vertu personnelle qu'était seulement appelé à pratiquer un obscur chevalier, sans fortune et sans nom.

— Eh bien !

— Oh ! c'est là ce qui rend cet entretien et cette heure à jamais mémorables pour moi... Il y a eu un silence pendant lequel j'ai senti une douce et religieuse extase descendre dans mon sein ; puis le moine m'a dit ces mots : « Edgard, le jour est venu où vous devez connaître votre origine, retrouver vos parents... Enfant, dont l'existence et le cœur ont été solitaires, vous verrez bientôt ceux que vous avez aimés sans les* connaître. »

— Que le ciel soit loué i dit Lénore avec une sainte reconnaissance.

— Oui, l'émotion solennelle qui vibrait dans la voix du moine, les voûtes du temple qui l'en-

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tendaient, mon bonheur si grand qu'il n'aurait pas voulu le tromper, tout m'attestait la vérité de cette promesse!... J'ai frémi et palpité de joie, comme si , dans ce confessionnal , j'eusse déjà été sous le regard et le souffle vivifiant d'un père.

— Votre cœur. Edgard , est fait pour tous les nobles amours.

— Le moine a repris d'une voix plus grave : u En connaissant votre nom et votre famille ,

jeune homme, vous apprendrez aussi l'avenir qui vous est réservé... vous y arriverez fort et pur, il suffît. Jurez de ne pas reculer devant la destinée qui vous sera faite , quelque difficile qu'elle vous paraisse , et d'en remplir les devoirs avec tout ce qu'il y a dans une grande âme d'honneur et de courage. » J'ai juré. Le ministre de Dieu a reçu mon serment dans les termes qu'il a dictés... Puis , laissant là toute ma confession qu'il avait droit d'entendre, il a disparu, et je suis resté seul dans l'église.

— Quel mystère !

— Je suis demeuré là longtemps plongé dans la rêverie.

— Vous pensiez à tout ce que pouvait renfermer un avenir inconnu.

— Je pensais à vous , Lénore. Je me disais

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« Le moment est venu pour moi d'une destinée nouvelle ; il faut que Lénore m'appartienne avant ce temps. Demain je peux être au premier ou au dernier rang des hommes , bien plus riche, plus puissant, ou plus pauvre et plus obscur que la fille de l'armurier ; les apparences de sacrifice , les idées de mésalliance établies par le monde , viendraient se mêler à notre affection suprême... Oh! non! que nul nuage d'une atmosphère basse et pesante ne trouble le miroir de cette eau si pure.

— Les différences de rang , de fortune, sont bien peu de chose , Edgard ; je les oublierais pour vous, comme vous les oublieriez pour moi.

— Oui... mais, Lénore, ne trouves-tu pas du bonheur à nous unir tandis que nous sommes égaux et devant un avenir inconnu? Si je suis de pauvre et obscure extraction, la fille du riche et honoré marchand sera venue d'avance vers moi ; si je suis de noble origine, je t'aurai prise d'avance pour mon égale. Ne te plaît -il pas de jouer ainsi nos destinées , bien sûrs que celui qui gagnera honneur et richesse ne sera pas plus heureux que celui qui les aura données !... Ce n'est pas tout encore : dans le vague des paroles qui me sont venues , je peux rêver mes

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parents depuis les princes qui dominent l'empereur jusque parmi les brigands qui infestent l'Allemagne. Peu importerait pour nous ; mais toutes les castes luttent entre elles, et leur guerre pourrait invinciblement nous séparer.

Lénore le savait mieux encore que lui.

Le jeune homme se leva dans une vive exaltation.

— Oh! dit-il en portant la main à son front, je sens là qu'un mouvement suprême se prépare... Nous sommes seuls, la nuit est profonde, la ville est calme, et j'entends comme un bruit lointain du destin qui roule de grands événements! Ce bruit vient répondre en moi !... Je sens mon bras tressaillir, ma poitrine se soulever, mon cœur battre et bondir comme pour s'élancer à une grande bataille !...

Il se jeta avec impétuosité aux genoux de la jeune fille.

— 0 Lénore, dit-il, pour tous ces orages qu'il faut traverser, ne me laisse pas seul! viens avec moi; je puiserai la sérénité dans tes yeux, la force sur ton front, l'amour de l'humanité entière dans la main que tu me tendras ; j'aurai le courage, la vertu, le triomphe; j'aurai tout avec toi : tout ce que tu voudras me sera facile., . Je ne dirai dans aucune entreprise : « Je vais là ; »

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mais : « Lénore m'y conduit , et j'arriverai ! » La jeune fille, en l'écoutant, tenait ses regards

perdus dans l'espace.

Edgard disait encore , les yeux humides de

larmes et embrasés d'amour :

— Sois mon âme immortelle , sois mon inspiration divine, sois ma femme.». Ce mot, qu'on a profané, devient vrai et sublime lorsqu'il parle de tes semblables, de celles qui peuvent mettre au cœur de l'homme la force et la vertu... Oh ! réponds-moi, Lénore, veux-tu être ma femme?...

— Oui , je le veux , dit-elle avec un accent profond , car cela est juste.

Edgard, dont le front était penché sur les genoux de la jeune fille, dont les cheveux blonds flottaient sur la soie bleue de sa robe , releva la tête , le visage allumé de fièvre , mais de cette fièvre d'existence qui redouble toutes les facultés et leur imprime une sainte énergie.

— Oui , répéta Lénore en tirant un anneau de son doigt ; prends le , Edgard , comme l'anneau des fiançailles... Tu as raison, ami, c'est sous ce toit du brave et heureux artisan , dans cette région qui tient le milieu entre la grandeur et la misère , que nous devons unir nos mains, avec l'équité de nos consciences et la sanction de l'amour, sans savoir quelle influence

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cette union aura sur la destinée de l'un ou de l'autre.

— Oh! quoi qu'il arrive, pourrai-je jamais t'élcver, t'cnrichir, toi, qui possèdes les dons du ciel et de la nature! grande et sage autant que douce et tendre ? avec la beauté qui enivre et la pureté qui fait trembler de respect... Va , si les apparences me font ton égal , au fond de l'âme je t'obéirai toujours en l'adorant.

— Silence , dit Lénore , qui posa sa main sur les lèvres brûlantes du chevalier, laisse-moi penser aux moyens d'accomplir notre mariage.

Après un moment de silence, elle reprit :

— Dépendants comme nous le sommes tous deux , personne au monde ne doit connaître cet engagement, que le prêtre. qui le bénira. Notre union se fera solitaire et ignorée, un soir...

— Demain.

— Soit, demain soir.

— A la basilique de Saint-Jean.

— Oui, dans ce temple où tu as eu la révélation des liens qui t'unissent à ce monde, d'une famille à retrouver... Qu'il soit pour nous une garantie de bonheur !

— Oh ! je te remercie.

Edgard passa lentement à son doigt l'anneau que Lénore venait de lui donner, et pendant cet

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acte solennel les deux jeunes gens fondirent délicieusement leurs regards l'un dans l'autre... douce union : la meilleure de ce monde!

Ils allaient donc s'unir le lendemain , jeunes et beaux, et s'adorant tous deux.

Mais Lénore était sous le coup d'une condamnation à mort , Edgard menacé non moins cruellement par la révolution qui se préparait ; ils allaient s'unir sans doute pour une bien courte existence.

Au fond de ce sombre et obscur bâtiment , où les dernières lueurs de la forge rustique allaient enflammer les armes suspendues à la muraille de rouges étincelles, leur amour prenait quelque chose de l'acier trempé pour les combats : il devait être victorieux ou brisé.

W&yttge sous terre.

Nous allons maintenant rejoindre l'impératrice Sophie, demeurée à la suite du siège dans la forteresse démantelée.

Il était huit heures du soir. La princesse, au milieu de ses femmes , achevait avec la veillée la laine qui pendait à sa quenouille d'ivoire. Dans cette petite cour de femmes , inanimée et monotone , l'ennui avait son effet ordinaire : non-seulement la grande maîtresse s'était endormie à son heure sur une page de la Bible ,

mais toutes les dames d'honneur paraissaient plus ou moins frappées de somnolence, comme si un enchanteur les eût touchées de sa baguette.

Et il y avait, en effet, ce soir-là, un grand dessein de forme, pour lequel il était nécessaire que tout le monde fût endormi.

Sophie de Bavière seule , quoiqu'elle fût plus occupée à rêver qu'à travailler, paraissait parfaitement éveillée.

Depuis quelque temps , ce n'était plus cette femme d'une timidité mélancolique, d'une sensibilité ombrageuse , ébranlée par la souffrance et voyant partout des sujets de crainte. Maintenant elle vivait : le sourire de la confiance était sur ses lèvres, le rayon de l'espoir dans ses yeux; elle était devenue belle par l'éclat de la sérénité. Elle régnait dans ce château en décombres et dont les environs avaient été changés en cimetières par les fosses qu'on y avait creusées après la bataille ; sa royauté , semblable à cette citadelle , n'était plus guère que ruine et dépouilles flétries ; et jamais elle n'avait été si heureuse !

Pendant la nuit du siège, Sophie, par un mouvement de piété folle , mais inspirée , avait couru chercher un refuge dans la chapelle abandonnée qui touchait au château et renfermait une pierre tumulaire sur laquelle étaient gravés

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le nom de Henri Waltimor et la date de sa mort.

A la lueur de l'incendie , elle avait retrouvé cette tombe et s'y était jetée à genoux.

En demeurant là prosternée dans les angoisses de l'effroi , tandis que les fureurs de la guerre éclataient à deux pas d'elle, Sophie s'était cependant aperçue que la pierre se soulevait à l'un de ses côtés , de manière à laisser une large ouverture. Distraite de la terreur du moment, quelque intense qu'elle fût, par le désir pieux de voir le cercueil où reposaient les restes de son amant, elle avait machinalement essayé de soulever la pierre de la tombe... contre toute attente et contre toute raison , cette large dalle était disposée de manière à se mouvoir sur des espèces de gonds et à tourner sur elle-même.

La princesse, à ses premiers efforts, l'avait donc entièrement ouverte.

Elle resta pliée sur ses genoux, les mains jointes , les yeux baissés vers ce cercueil que les ténèbres dérobaient à ses regards , attendant que les feux de l'incendie, qui jaillissaient souvent sous les arceaux de la chapelle , vinssent éclairer l'intérieur.

Bientôt une colonne de flamme s'éleva près de là à une grande hauteur; la lueur plongea dans le fond de la fosse... mais ce n'était qu'un vide

profond, un caveau sans cercueil. Sophie avait peine a en croire ses yeux : cependant l'incendie lui prêtant toujours son flambeau , elle s'assura que cette cavité servait seulement d'entrée à un étroit escalier.

Alors devant ce tombeau inhabité, une révélation bienheureuse était venue l'éclairer. Henri vivait encore... C'était Henri, et non point son ombre, qui lui était apparu dans la première nuit passée à Conrad-Burg ; ses paroles si chères étaient celles d'un vivant.

Sophie revenait aussi à l'existence ; son âme si longtemps flétrie et penchée se relevait sous ce rayon de bonheur. Elle entendit alors sans frémir et les cris de guerre et l'éboulement terrible des remparts... Et au matin , quand la victoire se décida pour le parti de l'empereur, elle reparut toute radieuse de sa victoire à elle , de son amour, de son bonheur subitement retrouvé.

C'était pour cela qu'elle avait demandé la permission de rester à Conrad-Burg , se promettant de descendre dans le caveau de la chapelle , de parcourir le chemin que Henri avait traversé pour venir jusqu'à elle , et d'y retrouver de lui quelque trace , quelque souvenir.

Ce soir-là était celui qu'elle avait fixé pour son excursion nocturne.

Dès que tout le monde fut endormi au château , elle s'enveloppa d'un voile , d'une mante, prit son rosaire bénit avec elle, puis une lanterne dont elle voila la lumière d'un pan de son manteau pour la dérober aux yeux des sentinelles, et se rendit à la chapelle.

Là elle ouvrit la dalle et descendit vaillamment l'escalier du souterrain.

Si on consignait les miracles de l'amour comme ceux des saints, on verrait figurer dans les légendes la résolution opérée par la princesse la plus timide du monde, et qui pénétra seule % dans les entrailles de la nuit, sous le sol d'un vieux temple pavé de tombes.

Ce n'étaient point des caveaux faits à main d'homme dans lesquels Sophie descendait, mais un souterrain naturel , tel que ceux qui perçaient dans de longs espaces la terre de Bohême avant le resserrement graduel du sol et des montagnes.

La jeune femme parcourut une galerie souterraine, où un sentier coupé dans le roc côtoyait un terrain semé de rochers et d'abîmes. C'était un désert plus triste que ceux des espaces élevés, car les vivants ne l'avaient jamais traversé. La voûte, surbaissée, laissait tomber de lourdes gouttes d'eau glacée ; les chauves-souris,

détachées des parois et acharnées conlre cette clarté qui venait les frapper, tournoyaient autour de la lanterne et en dérobaient parfois la lumière.

Cependant à cette pensée : « Waltimor a passé ici , a parcouru ces chemins affreux pour me voir, » Sophie marchait légère et rapide comme si un vent frais eût soufflé dans son voile pour la pousser en avant.

Plus loin , la voûte s'éleva au point de se perdre dans la nuit : tout sentier frayable fut effacé. Il fallait gravir des bancs de roc, traverser des espaces de mousse fangeuse , puis rencontrer encore des aspérités rocailleuses qui heurtaient les pieds , tandis qu'au-dessus de la tète , des quartiers de pierre , à peine retenus à la voûte crevassée , menaçaient de s'écrouler au faible ébranlement des pas les plus légers.

Les forces de la princesse de Bavière , ses pieds délicats et déjà déchirés commençaient à se refuser à ce pénible voyage, quand l'aspect du souterrain changea subitement.

Ce fut une large grotte aux proportions harmonieuses : le dôme s'élevait en courbe ogivale, où les filaments de rochers traçaient de légers arceaux ; l'air extérieur pénétrait par des crevasses garnies de plantes verdoyantes ; le sable

sec et uni offrait parfois des ondulations de mousse ou des cristallisations chatoyantes.

Sophie aperçut de loin comme une très-large plaque d'acier, limpide et bleuâtre... elle approche... c'était une citerne, où le vent du dehors n'avait jamais soulevé une onde, qui n'avait jamais entendu un bruit sur ses bords , et dont l'eau était tellement unie et immobile, qu'elle semblait avoir perdu sa nature pour prendre celle d'un miroir métallique.

Cette eau dormait dans le granit, mais entourée d'un terrain fertile où croissaient pour elles seules de magnifiques pariétaires , puis le dictame blanc , la soldanellc pourpre , l'iris bleu et rose. On était en hiver, mais ces plantes fleurissaient au hasard , ignorantes du cours des saisons , sous ces arceaux dont l'air tiède et vivifiant leur donnait un printemps souterrain.

Dans cette grotte hospitalière , aux suaves émanations, une pensée nouvelle vint enivrer Sophie de joie. Elle avait voulu voir seulement ces lieux où Waltimor avait passé, où son regard s'était reposé. Tout à coup elle songea que, puisqu'il parcourait parfois ces souterrains , et habitait peut-être près de là , elle pouvait l'y rencontrer ! le revoir ! . . .

Un banc de granit, pavoisé de guirlandes de

lierre , était a peu de distance de la fontaine ; Sophie alla s'y asseoir dans la folle pensée d'attendre Waltimor... Elle n'avait pas eu un moment de crainte dans son pèlerinage ; la fatigue était dissipée, nulle intempérie de l'atmosphère ne la blessait ; elle était dans la meilleure situation , non pour raisonner , mais pour rêver. Elle appelait Waltimor à voix basse , et son cœur frappait violemment sa poitrine au bruit de pas lointains qu'elle croyait entendre dans des profondeurs où depuis la création nul bruit ne s'était élevé.

Comme la jeune femme regardait autour d'elle, elle vit sur le roc auquel elle était adossée, et que frappait le rayon de la lanterne, des caractères gravés... C'était son nom tracé sur la pierre brute par le burin.

Ce nom, par lequel Henri semblait répondre à la voix qui prononçait le sien, porta au dernier degré les espérances insensées de la jeune femme. Elle reprit sa lumière et s'élança devant elle, voulant parcourir tout le souterrain pour y retrouver Henri.

Plusieurs profondeurs s'ouvraient devant elle ; elle en prit une au hasard, et lorsque celle-ci se trouva croisée par d'autres cavités, le hasard guida encore ses pas. Elle s'avança toujours

davantage dans les mystères du labyrinthe.

Mais enfin toutes les voies divergentes se perdirent ; une pente rapide se trouva seule devant ses pas, elle la descendit, et fut irrésistiblement conduite dans une vaste caverne sans issue.

Là, tout le paysage souterrain était sombre et terrible : des masses d'argile éparses, frappées obliquement par la lueur du flambeau, montraient à l'imagination des figures gigantesques et verdâtres ; celles qui flottaient dans la pénombre semblaient plus effrayantes encore; et d'énormes racines surgissant du sol semblaient des serpents qui suivaient ces fantômes... Toutes les espérances de la pauvre pèlerine étaient venues aboutir à cet antre affreux.

Sans que rien marquât le cours du temps dans ces profondeurs de îa terre, Sophie pensa bien qu'elle marchait depuis plusieurs heures, et qu'il fallait se hâter pour rentrer avant le jour au château. Le froid, la fatigue se joignant à ses réflexions, elle revint aussi vite qu'il lui fut possible sur ses pas.

Mais, dans le dédale qu'elle suivit alors, la voyageuse ne retrouva plus la belle et verdoyante fontaine... plus la galerie bordée d'un sentier de pierre... plus rien de ce qu'elle avait

remarqué... Elle sentit, avec une stupeur, avec un effroi déchirants, qu'elle s'était égarée!... Elle n'avait pas songé un instant, la noble princesse, toujours portée en litière, que le souterrain pût lui refuser une voie de retour au moment où elle le voudrait, et l'obstacle qui se présenta fut terrible.

Comme il était dans la nature de Sophie de Bavière de se désoler h tout malheur au lieu de chercher à y remédier, son premier mouvement fut de s'asseoir sur une pierre et de fondre en larmes, au lieu de tâcher de découvrir son chemin. Ce ne fut que longtemps après que l'affreuse pensée de demeurer là ensevelie vivante surmonta son abattement ; la nécessité parlant plus haut que sa faiblesse, elle se mit à errer avec la fièvre de la peur et du désespoir dans le labyrinthe de plus en plus inextricable.

Elle marchait haletante, baignée de sueur froide, jetant autour d'elle des regards effarés, incapable de reconnaître un indice secourabîe s'il se fût présenté, prête à tomber de lassitude à chaque pas, et faisant un trajet immense sur l'aile brûlante de la fièvre qui l'emportait.

Un dernier malheur manquait à la pauvre égarée ; il ne tarda pas à venir l'accabler. Sa lumière , trésor immense dans cette éternelle

nuit , baissa , pétilla lentement et s'éteignit.

À ce moment affreux, où il ne lui était même plus possible de tenter de nouveaux efforts pour son salut, Sophie se sentit mourir aussi. Elle se laissa tomber sur la terre, et crut que sa vie allait s'exhaler comme la faible lueur de son flambeau.

— 0 Waltimor ! dit-elle, tu vis encore, et moi je meurs!... Notre séparation était bien éternelle !

Elle resta, en effet, plongée dans une prostration profonde qui n'avait plus de l'existence que îa douleur...

Mais , en tombant , le mouvement de son corps avait dérangé quelques rameaux des broussailles qui tapissaient les parois; et de cette éciaircie le rayon d'un jour pâle se répandit sur elle. A ce bonheur, à ce salut inespéré, la jeune femme tressaillit et tendit les bras à ce rayon bienfaisant. La lumière, mère céleste et protectrice, venait chercher un de ses enfants perdu loin d'elle !

Se redressant avec une force nouvelle, Sophie écarta les branchages desséchés, et fit une ouverture assez large pour que son corps mince et souple pût y passer. Elle se retrouva bientôt sur la surface de la terre, revoyant avec un cri

de joie le ciel, le jour, l'espace, le monde des vivants.

Elle regarda autour d'elle, et ne reconnut pas le lieu où elle était ; cependant elle se remit à marcher, et avança avec espérance et fermeté... C'était partout une campagne morne, solitaire, baignée d'une brume grise... mais, à chaque pas, on pouvait rencontrer un toit de maison, un berger, une route ; ce ciel sombre, ces arbres secs paraissaient encore délicieux à Sophie, et elle trouvait admirable à voir le lapin qui broutait dans les landes.

Cette situation n'était pourtant si douce que relativement à celle qui venait de finir. La princesse de Bavière était seule, perdue dans des parages déserts... et la faim commençait à faire sentir ses cruels symptômes dans tout son être atteint de frissons et de langueur.

Elle s'assit sur un petit monticule où elle espérait qu'on pourrait l'apercevoir et lui venir en aide.

Ce secours , qu'elle ne pouvait pas même aller demander à la porte d'une chaumière, dans cette profonde solitude, vint en effet la trouver.

Il descendit bientôt du sentier d'une colline un gros cheval, portant sur sa robuste croupe,

garnie de paniers, un homme, une femme, des enfants, des légumes, et des fruits d'hiver. C'était une famille de paysans qui se rendait avec toutes ses provisions au village voisin.

Sophie avait quelques florins sur elle, et se hâta d'acheter des gâteaux de froment et des noix. Elle eût pu songer à profiter de cette occasion pour retourner dans les lieux habités... mais il n'y avait plus de place vacante sur le cheval; pour obtenir une de celles occupées, il eût fallu se faire connaître, ce qui eût été pénible pour l'impératrice d'Allemagne, se trouvant d'aventure errante en pleine campagne, à la fin de la nuit.

Il lui fallut donc voir s'éloigner la petite colonie en dévorant son pain et ses noix , et en songeant que ses florins allaient commencer la fortune de ces braves gens. Car, selon la croyance populaire, la rencontre fortuite d'une souveraine porte bonheur... puisque sans doute une souveraine peut donner plus que ce qu'elle a.

Sophie se remit en marche. Avant de quitter les paysans, elle s'était fait indiquer la route de Conrad-Burg ; elle en prit une autre, ainsi qu'il arrive souvent, et s'éloigna à chaque pas davantage de sa résidence, qui était déjà à plusieurs milles derrière elle.

Elle se reconnut bientôt plus égarée que jamais, ne rencontrant âme qui vive, n'apercevant pas une maison dans l'étendue. Elle eût voulu demander son chemin aux nuages qui passaient sur sa tête, aux oiseaux qui voltigeaient autour d'elle; mais les nuages se perdaient comme elle, les oiseaux n'allaient qu'à leur nid.

Elle suivit pourtant machinalement une belle poule d'eau mordorée, qui la conduisit au bord d'une source encaissée de verdure et couverte, dans toute sa largeur, par un antique bouleau. Elle but de cette eau, et, en se relevant, ses yeux furent frappés des mêmes caractères qu'elle avait vus dans la grotte ; elle lut ce même nom de Sophie, gravé cette fois sur i'écorce blanche et lisse de l'arbre.

Aussitôt le charme puissant qui s'était attaché à sa course insensée revint la dominer. Elle ne douta plus que Waltimor n'habitât ces lieux sauvages ; elle se crut certaine d'y retrouver de nouveaux indices de son existence... peut-être la trace de ses pas.

Depuis cet instant, elle marcha plus vive, plus légère; elle alla par colline et vallée, interrogeant l'espace, demandant partout Waltimor ! ... et sentant au fond de son âme qu'elle devait

aller ainsi jusqu'à ce qu'elle pût le revoir.

Hélas! ce bonheur ne vint pas encore... Mais la nuit vint, et avec elle de nouveaux dangers, de nouvelles souffrances.

L'ombre épaississait rapidement : les roches à fleur de terre, les branches mortes couvraient l'étendue, où nul chemin n'était frayé ; au-dessus tout était brouillard et ténèbres, remplis des longs mugissements du vent.

En tournant le flanc d'un coteau, la voyageuse se trouva tout h coup devant une sorte d'édifice sauvage, auquel il était impossible de donner un nom.

D'énormes blocs de rochers, montés à une hauteur prodigieuse, formaient un donjon de largeur irrégulière, dont la masse était suspendue comme par enchantement à une côte rocailleuse, et dont les intervalles de pierre formaient seuls le portail, les fenêtres et les créneaux.

Cette fortification noire, moussue, rongée par le temps, et s'élevant dans le désert, remontait peut-être à l'âge où on n'avait aucune idée d'architecture, ou avait été construite dans le feu d'une guerre, à la hâte et au hasard.

Tel qu'on le voyait, ce donjon lourd, informe, d'aspect farouche, était aux nobles et fiers châteaux forts ce que l'animal féroce est à l'homme.

A la nuit tombante, sa masse d'ombre, jetée au bord d'un bois, détachée sur un ciel chargé et jaunâtre, écrasait l'âme de tristesse et d'effroi.

La princesse de Bavière, à l'aspect de cet étrange édifice, eut la pensée de le fuir bien plutôt que d'y chercher un asile. Elle se retira dans un fourré d'arbres voisin, prête encore une fois à désespérer de sa vie.

Cependant une pluie serrée, après avoir frappé avec un bruit sonore le dôrne des sapins, commençait à ruisseler sur elle. Sophie se désespéra à ce nouvel incident , la délicatesse de ses habitudes lui faisant regarder comme absolument impossible de demeurer exposée à la pluie.

Malgré son extrême répugnance, elle se rapprocha du donjon, qu'elle devait croire inhabité puisqu'il n'offrait aucune lumière, afin de mettre au moins un abri sur sa tête.

Il n'y avait ni grille ni portail à ouvrir pour pénétrer dans l'intérieur : les blocs de granit laissaient au pied de la muraille un passage qui servait d'entrée. Dans l'enceinte, qu'éclairait encore une lueur du couchant, la princesse n'aperçut ni habitant, ni trace d'habitation. Cette solitude sauvage la frappait de crainte, et si elle eût rencontré quelqu'un dans un tel lieu, elle eût eu bien plus de frayeur encore.

Voyant au fond un escalier formé de pierres brutes superposées, elle se hasarda à y monter.

L'étage où elle arriva était également rustique et désert; mais il y avait du feu allumé dans Tâtre d'une grossière cheminée , et partant un peu plus de lumière ; une table de planches était au milieu de la pièce , un lit de feuilles sèches dans un coin ; il y avait même un grand chapeau de feutre gris, orné d'une plume rouge, suspendu à la muraille, et un luth posé au-dessous. Cette plume, cet instrument, étaient au moins des vestiges du monde civilisé.

Sophie eut le courage de s'asseoir en cet endroit; elle s'enhardit même jusqu'à développer sa mante devant le foyer et à tremper sa chaussure mouillée dans la cendre chaude... Mais cette heureuse assurance fut de courte durée : elle entendit bientôt des voix nombreuses audessous d'elle et des pas lourds, mêlés de bruissement d'armes, qui montaient l'escalier.

La malheureuse femme, tremblant de tout son corps, baissa son voile, croisa sa mante pour cacher les armoiries qui brodaient son corsage, et se retira derrière l'appui de la cheminée... Elle eût voulu rentrer dans la muraille.

Il était impossible de se faire illusion à cet

-égard : cîle était dans un repaire de brigands ; ces hommes sauvages seraient furieux de voir leur retraite découverte; ils voudraient obtenir d'elle pour rançon de l'or, des joyaux qu'elle n'avait pas... Il fallait s'attendre aux plus cruels traitements, à la torture, à la mort... Son sang s'arrêta dans son cœur, une sueur froide coula de son front.

La figure qu'elle vit entrer était bien celle d'un bandit du type le plus hideux ; on n'apercevait sur lui que des peaux de bêtes fauves, puis un sabre, un poignard, qui brillaient dans la rude pelisse.

Cet homme s'arrêta à quelques pas de la princesse et lui dit :

— Le souper est prêt... Madame veut-elle qu'on la serve?

Quand au lieu de la surprise irritée que le brigand devait témoigner à sa vue, au lieu de l'étreinte meurtrière de son bras, qu'elle croyait déjà sentir, Sophie entendit ces mots prononcés d'un ton rude mais poli , elle crut que son esprit s'égarait, et qu'elle avait mal compris. ■

Le bandit, ne recevant aucune réponse à sa demande, prit ce silence pour un consentement; il répéta :

— On va servir le souper de madame.

Et il descendit à l'instant.

La princesse était dans une stupéfaction qui ressemblait à de l'extase ; elle pressait son front de sa main et cherchait en vain le secret de cet étrange accueil. Comment ces hommes savaientils qu'elle viendrait là ce soir, quand elle s'en doutait si peu elle-même?... Pourquoi l'attendaient-ils... s'ils ne l'avaient jamais vue? Pourquoi cette hospitalité débonnaire envers la première femme venue?... S'ils reconnaissaient l'impératrice, malgré l'obscurité et le capuchon qui cachait son visage, comment montraient-ils si peu d'étonnement?... Pensaient-ils qu'elle allait quitter son trône d'Allemagne pour venir régner sur eux dans les bois?...

Elle n'eut guère le temps de se livrer à ces perplexités. Le même bandit revint chargé de mets qu'il posa sur la table. D'autres parurent ensuite à l'ouverture de l'escalier et se répandirent dans la chambre. On les apercevait à la lueur vacillante du foyer, sans pouvoir distinguer leurs traits.

Ils déroulèrent plusieurs peaux de bêtes fauves et les étendirent avec soin sur la couche de feuilles ; ils suspendirent à côté un manteau de femme, sans doute pour que Sophie pût changer 3. 9

le sien, qui était encore mouillé; ils remplirent l'âtre de fagots pétillants.

— La nuit est froide, dit l'un d'eux, nous avons pensé à fermer ces fenêtres.

Et ce disant, ils étendirent devant les ouvertures de la muraille des treillages serrés, formés de branchages de bois, qui, selon leurs idées peu raffinées de bien-être, devaient suffisamment garantir des intempéries de l'air.

Puis ils redescendirent tranquillement l'un après l'autre.

— Tous les allfressers sont maintenant rentrés, dirent les derniers en se retirant ; si madame désire quelque chose, elle n'a qu'à frapper dans les mains, on lui apportera ce qu'elle demandera... excepté de la lumière cependant... car il serait plus dangereux d'en avoir cette nuit que jamais.

Quand Sophie demeura seule, son étonnement et sa terreur redoublèrent encore s'il était possible. Le nom épouvantable ftallfresser 1 venait de lui apprendre dans quel gouffre elle était tombée.

On appelait ainsi la bande formée des soldats des troupes impériales, qui, forcés par le man-

1 Qui dévore tout.

que de paye et de vêtements à déserter et à se répandre dans les bois, y avaient apporté leur connaissance des armes et cette habitude de donner la mort, qui, n'étant plus réglée par le devoir militaire, devenait une tuerie épouvantable. Les allfressers dévastaient les demeures aux environs de leur antre, attaquaient les voyageurs les mieux armés et ne faisaient jamais de prisonniers.

Mais au lieu d'avoir à souffrir de leurs cruautés, la princesse égarée, tombée dans leurs mains sans défense, était encore traitée par eux en princesse sauvage : voilà ce qui confondait sa raison.

En ce moment elle entendait à l'étage inférieur les sons d'une musique militaire, paisible et grave, par laquelle les brigands avaient certainement la prétention de la distraire pendant son repas du soir...

Ce repas grossier et barbare, ce pain chaud encore plein de cendre, ces oiseaux mal plumés et rôtis sur la braise, avaient pourtant un arôme âpre et mordant qui, aidé d'une faim extrême, excitait au dernier degré la convoitise de la pauvre voyageuse.

Accablée de besoin et de fatigue, qu'il eût été doux de manger au gré de son envie de cette

viande dorée, de boire à cette cruche qui offrait le rubis limpide de son vin, puis d'aller s'étendre sur ces peaux chaudes et moelleuses !

Mais tout cela avait été volé, apporté par des mains criminelles et tachées de sang; Sophie croyait qu'il y allait de la damnation éternelle d'y toucher. Elle prit son rosaire et se mit à prier pour distraire de la tentation, s'il était possible, son âme et ses sens.

Au bout de quelques instants, la musique ayant cessé, et un silence profond régnant à la place, la jeune femme pensa que tout le monde dormait dans le donjon , qu'il lui serait sans doute possible avec son pas léger de sortir sans rompre le sommeil de fer qui devait fermer les yeux de ces hommes des bois, et qu'il était au moins de son devoir de faire ce qu'il était possible pour fuir le séjour des brigands.

Elle se leva et se dirigea vers l'escalier... Mais comme elle passait devant la couche de feuilles, ses pieds déchirés, ses jambes endolories refusèrent absolument de la porter. Elle fut obligée de s'asseoir sur ce lit rustique. Le vent tourbillonnait en longues rafales ; les cimes des grands arbres agitaient leurs ondes immenses dans l'espace ; ces bruits d'une lugubre harmonie berçaient la pauvre voyageuse ; elle sentait un attrait irré-

sistible vers l'oreiller soulevé près d'elle, et y laissa tomber sa tête alanguie.

Le besoin de la nature, plus fort que toute résolution, l'endormit bientôt du plus doux sommeil dans cet antre maudit.

M&ans le donjon.

Au bout de quelques heures, la princesse fut éveillée par un bruit fort léger. C'était le pas d'un cheval qui approchait du donjon.

Elle se précipita vers une ouverture de la muraille, écarta le voile de branchages qui la formait, et vit, à la lueur des étoiles, une forme équestre montant des rochers qu'il semblait impossible au pied d'un cheval de gravir. La forme sombre vint se perdre dans les taillis qui enveloppaient la base du bâtiment, et bientôt

un nouveau bruit de pas se fît entendre sur l'escalier.

Ces pas légers causèrent à la princesse, sans qu'elle sût pourquoi, une impression d'épouvante plus profonde que les pas pesants des bandits.

Une femme entra tenant une lanterne sourde à la main.

Le rayon lumineux, en se répandant dans l'enceinte, fit tressaillir d'une surprise extrême les deux personnes qui s'y trouvaient.

— Dieu, Son Altesse l'impératrice ! s'écria la femme qui venait d'entrer.

— La comtesse Ursule de Norberg ! dit Sophie d'une voix entrecoupée.

Elles demeurèrent immobiles.

— Mes yeux ne me trompent- ils pas? reprit Ursule. Est-ce bien notre auguste souveraine que je trouve seule en cet endroit, au milieu de la nuit?

— Une fantaisie imprudente , répondit la princesse, m'a égarée... J'ai voulu visiter seule des souterrains attenants à la forteresse où je résidais ; leur dédale m'a conduite à une issue opposée à celle d'où j'étais partie, et s'ouvrant dans une campagne inconnue... Je n'ai marché tout le jour durant que pour me perdre davan-

tage, jusqu'au moment où, surprise par la nuit et l'ouragan, j'ai cherché une retraite ici... sans savoir où j'entrais...

— Fatalité inouïe ! dit la comtesse , tandis que Sophie examinait en dessous et avec crainte sa mystérieuse hôtesse du château des Croix.

— Mais, ajouta la princesse, c'est chose bien étrange ; ma vue dans cette chambre, où sont bientôt montés les allfressers, ne leur a causé aucune surprise!... Sans que je disse un seul mot, ils ont apporté mon souper... et préparé ma couche...

— Je vois ce que c'est, dit Ursule en souriant ; il n'y avait pas de lumière ici ; ces gens, en apercevant une femme enveloppée d'une cape brune, silencieuse comme je le suis souvent, vous ont prise pour moi, qu'ils ont crue rentrée avant eux au donjon, et vous ont servie à ma place.

— Votre place, madame, est donc bien élevée parmi eux? dit Sophie.

Puis elle ajouta en elle-même :

— Après avoir commandé aux démons, la voilà devenue chef de brigands ; ce n'est pas déroger!

Ursule, sans répondre, dit en montrant le repas servi :

— Eh bien ! ma chère et noble princesse,

dans la position malheureuse où je vous vois, je pense qu'il faut réellement boire la coupe jusqu'à la lie en prenant de ces vins rustiquement servis.

Elle indiqua de la main une escabellc où Sophie se laissa tomber.

— Je prendrai la liberté de m'asseoir à votre table pour vous servir, ajouta-t-elle en découpant les rôtis, dont la chaleur du foyer avait entretenu le fumet attrayant.

Sophie mangea beaucoup par faim , beaucoup par peur , voulant bien se garder de blesser sa redoutable hôtesse, quoique, en réalité, elle eût préféré la compagnie d'un allfresser à celle de cet être de plus en plus équivoque.

Elle continuait à l'observer à la dérobée.

Ce n'était plus la délicate et élégante châtelaine faisant les honneurs de son manoir à l'impératrice. La vie au grand air et l'exercice dans les bois lui avaient donné une carnation plus animée et une vigueur nouvelle ; ses manières, toujours de la même distinction, avaient, au lieu de grâce languissante, une empreinte libre et fière.

Ce n'était pas non plus le spectre effrayant qu'on voyait en elle lorsqu'elle reprenait dans

la nuit sa forme naturelle. Elle portait bien, comme, dans ses courses nocturnes, une robe de laine brune , des cheveux à l'abandon ; mais son vêtement d'amazone dessinait agréablement sa taille élevée et bien prise ; elle avait mis, en quittant sa toque mouillée, le chapeau que Sophie avait remarqué en entrant, et, sous ce feutre gris à plume rouge, sa chevelure noire encadrait, avec autant de grâce que de désordre, son beau et pâle visage ; ses traits étaient calmes, ses yeux brillants, sa voix naturelle.

Elle mangeait peu et semblait préoccupée de pensées dont la rencontre extraordinaire de l'impératrice n'avait pas le pouvoir de la distraire entièrement.

— Mais vous-même, madame, dit Sophie, qui sentait ses impressions pénibles redoubler dans le silence, vous avez aussi passé une journée de fatigue, à ce qu'il paraît?

— Oh! moi... peu importe que j'use mes forces, je n'en aurai pas besoin longtemps !

— Cela doit vous paraître si étrange î ces bois remplis de tempêtes ! cette demeure sans abri ! . . . ces hommes... dont le respect et l'obéissance... sont encore effrayants...

— Quand on porte en soi un sentiment f xe, puissant, il efface les étrangetés comme les pé-

rils. Le vent balaye de sa trombe les grands arbres comme les brins de paille, pour régner seul dans la plaine.

Sophie vit bien que la comtesse parlait de sa tendresse, de ses regrets pour son frère... et devant le regard exalté, sublime, qui brillait alors dans les yeux d'Ursule, elle eut honte de sa faiblesse.

« Moi aussi , dit-elle tout bas, en cachant sa tête derrière la vaste amphore qui contenait le vin sur la table, moi aussi j'étais entraînée dans ces lieux inconnus par l'espoir d'y retrouver Waltimor. Et pourtant je n'ai pu me voir, sans effroi, ensevelie dans un souterrain, jetée dans une caverne de brigands... Cette femme a le cœur plus ferme que moi... Est-ce que les bonnes et les mauvaises passions grandissent ensemble?... Est-ce qu'il faut être un peu endiablée pour savoir bien aimer?...»

— Mais , dit la princesse , en renouant une conversation difficile, s'il y a quelque temps que vous vivez dans cette forêt... avec de tels compagnons.. . et si les allfressers sont ce qu'on dit. . . vous devez avoir assisté souvent... à des scènes violentes.

— Les scènes de combat , de sang et de mort ne m'effrayent pas, dit Ursule avec un calme sinistre.

— Voilà encore son affreux amour pour les morts, dit à part Sophie. Mon Dieu, ayez pitié de moi !

■ — Vous êtes cruellement troublée de votre situation, madame, dit Ursule en voyant pâlir la princesse. Vous ne pouvez rester dans cette retraite... sûre, puisque j'y réponds de votre existence... mais insupportable pour vous... Et en même temps il me paraît aussi impossible d'en sortir.

— Je partirai au point du jour, dit vivement Sophie.

Ursule secoua la tête avec un air de douce pitié.

— Vos forces sont épuisées, dit-elle, vos pieds déchirés par la marche... Ensuite, une montagne s'élevant au-dessus du souterrain que vous avez traversé , la route à la surface de la terre serait plus longue et plus difficile encore que celle que vous avez faite.

— Ne pourriez-vous me procurer un moyen de transport?

— Je voudrais de toute mon âme vous donner une litière moelleuse, une garde d'honneur, ma noble souveraine... mais je n'ai rien de tout cela... Il n'y a ici de cheval que le mien... sur lequel nul autre que moi ne peut monter.

— Je vous en rends grâce î interrompit sèchement Sophie, en pensant a ce fantastique cheval qui la conduisait droit chez les morts.

— D'ailleurs, le voyage entrepris seule serait trop dangereux pour vous , et les allfressers ne sauraient vous servir d'escorte dans les lieux habités... Ils ne peuvent quitter les bois, qui sont leur place forte.

— Je vous en remercie, d'ailleurs, répéta Sophie avec plus d'amertume.

— Vous voyez, madame.

— Mais , Dieu puissant ! que faut-il donc faire?

— Vous invoquez Dieu, douce et pieuse princesse... Il viendra sans doute à votre aide.

— Je crois en lui de toute mon âme... quoiqu'à vrai dire je trouve qu'il m'abandonne bien souvent.

— En attendant, vous êtes ici sous ma sauvegarde, dit Ursule en effleurant de la main le long panache de son feutre gris, qui lui donnait bien une légère teinte de chef de bandits.

— Ou sommes-nous ici ? demanda l'impératrice en se levant de table.

— Dans une forêt sans nom, auprès des monts Granort.

— Des monts Granort... î répéta Sophie. Mais

c'est là, ce me semble, où on croit situé le principal siège du tribunal secret ?

— Oui, c'est là! dit Ursule en accentuant ce mot avec une joie étrange.

La proximité du tribunal suprême rassurait quelque peu Sophie dans sa détresse. Elle alla s'asseoir au coin de l'âtre,et, reprenant son rosaire, en tourna languissamment les grains entre ses doigts.

La comtesse de Norberg, ne voulant pas profiter seule de la couche de feuilles , se retira à l'angle de la cheminée, et retomba dans sa méditation habituelle.

Il y avait à leur insu un étrange rapport entre ces deux femmes... Et c'était de là même que naissait la froideur insurmontable , la répulsion instinctive qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre.

Le besoin de sommeil reprit ses droits malgré toute résistance : Sophie, laissant pencher sa tête pâle et endolorie contre la rude pierre de la cheminée, s'endormit jusqu'au jour.

Lorsqu'elle s'éveilla , la comtesse de Norberg n'était plus dans le donjon. Soulagée par cette absence, et par le retour de la lumière, la princesse se hasarda à descendre de sa chambre.

L'espace inférieur du bâtiment était aussi

désert qu'elle l'avait trouvé la veille , et aucun bruit n'annonçait que les allfressers fussent près de la. Sophie s'avança sur une pelouse qui bordait la forêt et dominait un torrent. Là un objet infiniment agréable vint frapper ses regards : elle vit assis sur un banc de granit le bon vieux serviteur qui , dans la chapelle du château des Croix , lui avait donné l'explication des monuments funéraires de la famille de Norberg et raconté les malheurs de ses jeunes maîtres.

Cet homme, que n'accompagnaient ni le mystère ni l'effroi, était, dans la situation présente de la princesse, une rencontre bien précieuse. Comme il s'éloignait respectueusement à l'approche de la souveraine, elle le retint et renouvela connaissance avec lui.

Le courant d'eau , gonflé par l'ondée de la nuit, venait bondir jusqu'au pied des rochers qui formaient son lit : mais l'air frais du matin avait déjà séché les blocs de pierre roulés dans l'herbage, et les mélèzes qui se détachaient de la forêt pour venir l'ombrager. La princesse voulut s'asseoir en cet endroit. Un instant après , le vieillard alla lui chercher du pain et du lait, qu'elle prit avec une satisfaction extrême en faisant asseoir auprès d'elle le brave serviteur, qu'elle attachait immédiatement à sa personne.

Tout était calme : les hautes cimes de la forêt demeuraient immobiles; le vieux donjon, plongé dans le silence, ne paraissait pas avoir abrité un être humain depuis des siècles ; ce monument d'un passé inconnu, qui s'était élevé loin du monde ou avait vu le monde s'éloigner de lui , semblait dans le recueillement méditer de lointains souvenirs.

— Vous avez suivi votre maîtresse dans un bien périlleux voyage , dit Sophie au vieux domestique.

— Nul autre que moi n'aurait voulu le faire, répondit-il.

— Votre âge vous en dispensait plus que tout autre.

— La vieillesse dégage du service , mais non du dévouement.

— Vous êtes bien attaché à la comtesse Ursule ?

— Comment ne l'aimerait- on pas, elle si aimante, si pure et si malheureuse?

— Oui, vous m'avez dit que son frère chéri, le jeune Francis, avait péri de mort violente dans une nuit funeste.

— Cette nuit devait durer éternellement pour ma jeune maîtresse. Depuis ce temps, les ténèbres et les regrets ont enveloppé toute son existence,

— Elle me semble moins brisée par la tristesse qu'au château de Norberg.

— Là-bas, c'était la douleur concentrée qui dévore sourdement ; ici , c'est la douleur active qui se propose un but, et rend pour un moment l'aspect de l'existence.

— Les brigands ne traitent pas la comtesse Ursule en prisonnière ?

— Elle est venue d'elle-même au milieu d'eux.

— Étrange courage ! . . . Mais cela suffit il pour attirer de tels hommes le respect , la soumission?...

— Le premier instant de son arrivée dans leur camp y a établi son pouvoir. Nous approchions , ma maîtresse et moi , de la lisière de cette forêt, lorsque des paysans nous dirent de prendre aussitôt une des routes qui s'en détournent parce que les profondeurs de ces bois étaient, à ce qu'on croyait, le repaire des allfressers , les plus féroces des brigands. Un homme de cette bande , qui était là , et qu'on prenait pour un pauvre serf, entendit ce propos, et vint le répéter à ses compagnons , en regrettant la riche proie qu'ils auraient pu faire sans l'avis malencontreux des paysans. Un instant après , dans la clairière où ils étaient réunis , ils virent

arriver la belle et noble dame au grand galop de son cheval.

« — Allfressers î cria-t-elle, vous n'aurez pas de peine à m'arrêter , je viens vous rejoindre; vous n'aurez pas de combat à livrer pour me dépouiller , voilà tout ce que je possède.

« Et en disant cela , elle jeta sur le sable , autour d'elle , tout l'argent qu'elle avait apporté ; puis sa chaîne d'or, des bracelets, des joyaux qui brillaient d'un éclat magnifique au soleil. Ces hommes sauvages , mais autrefois civilisés , et qui, depuis longtemps, ne voyaient plus que les figures de leurs captifs , bouleversées par l'horreur et le désespoir , s'épanouirent de joie à l'aspect de cette femme, jeune et belle, hardie et souriante. En s'agenouillant sur le sable pour ramasser les richesses que ma maîtresse y avait dispersées , ils restèrent prosternés plus longtemps qu'il ne le fallait pour empocher leur butin... Ils restaient en extase devant la noble étrangère, et déjà, sans le savoir eux-mêmes, ils lui prêtaient ainsi foi et hommage.

— Mais c'est vraiment un miracle î dit Sophie de Bavière.

— Non , madame. îl y a toujours un cœur au sein de la foule , même la plus barbare, et

avec du courage, de la confiance, on peut aller à ce cœur.

— Ensuite?

— Les allfressers ne cherchaient pas le motif de cette extraordinaire visite, mais ma maîtresse leur dit :

« — Mes amis, j'ai conçu un projet pour lequel vous seuls au monde pouvez me servir... Je resterai parmi vous quelque temps... je ne sais combien... pour préparer l'exécution de ce dessein. Et quand vous l'aurez accompli , je vous promets deux fois plus d'or que je ne viens de vous en donner.

« Les allfressers répondirent par des acclamations.

« — Ce que vous aurez à faire pour obtenir cette récompense, reprit-elle, impossible à tout autre, est facile pour vous. Je vous demanderai la mort d'un homme que vous seuls pourrez oser frapper.

— Grand Dieu ! voilà ce qu'elle a demandé ? s'écria Sophie.

— Les brigands ont accepté sans rien savoir davantage. Il leur est bien indifférent de tuer l'un ou l'autre.

— Mais elle ! . . . cette femme ! . . . elle veut donc accomplir un crime ?

— Madame, laissons à Dieu le droit de juger les malheureux.

— Et quel est donc celui qu'elle veut sacrifier? Le vieux serviteur fit silencieusement le signe

de la croix, ce qui était sa manière de montrer qu'il ne pouvait répondre.

Sophie demeura étourdie de ce qu'elle venait d'entendre, et frappée d'indignation à la pensée de ce meurtre projeté , plus même que ne devait naturellement l'être la pieuse et humaine princesse.

Elle fut cependant bientôt tirée de sa préoccupation par des clameurs lointaines qui perçaient la voûte des bois. Le vieillard lui dit que sans doute les brigands venaient de faire quelque nouvelle capture , et qu'on entendait leurs cris de joie farouche.

Les angoisses de Sophie redoublèrent : certainement une telle situation n'était plus tenable pour elle.

Elle s'approcha du torrent, lava ses pieds sur une roche à fleur d'eau, et regarda si leurs meurtrissures seraient bientôt guéries. Elle pensait bien, quand cela serait, s'échapper de ce repaire et se mettre seule en route, malgré les obstacles représentés par la dame du lieu.

Regardant toujours le torrent, Sophie se pro-

mit d'en suivre les bords dans sa fuite, espérant que les avantages offerts par ce courant d'eau auraient fait élever quelque habitation humaine sur son rivage, et qu'elle pourrait enfin trouver un asile.

Nous laissons Sophie de Bavière à ses terreurs, à ses projets , pour assister à la réunion des allfressers qui avait lieu au centre de la forêt.

La, journée des brigmnds.

Les allfressers ne passaient que la nuit dans le donjon ; le jour ils avaient pour salle d'armes, de conseil et de fête, la grande clairière de la forêt.

Vus au grand jour, ils étaient épouvantables. Leur figure avait pris une teinte verdâtre dans les bois; leur barbe, d'épaisse végétation, se tordait en serpents ; moitié soldats, moitié sauvages, ils portaient des armures démantelées sur des peaux de bêtes fauves ; les pièces qui manquaient

à leurs armes étaient remplacées par des morceaux de bois , et tout leur équipement attaché à leur corps par des pampres de lierre garnis de feuilles.

En ce moment, ils étalaient au lever du soleil leur chasse du matin : des daims, des chevreuils, tout humides et parfumés de l'herbe aromatique où ils avaient passé la nuit, et que les brigands allaient dépouiller et rôtir pour en faire chère lie.

L'un d'eux, brandissant son poing, qui tenait par les deux pattes de derrière un magnifique daim , assurait que nul des compagnons n'avait jamais couché bas si belle pièce de gibier.

— Voici la récompense, dit une espèce de chef en arrachant, on ne sait par quelle force sauvage, une branche de sapin qui , détachée de l'arbre, pouvait passer pour un tronc elle-même. Tiens , vaillant guerrier, prends cette palme de victoire.

— Elle est à moi î s'écria un bandit en sautant d'un rocher, et en saisissant la palme au moment où elle passait des mains du distributeur de la gloire à celles du héros.

— Wambo , tu te feras passer par les armes avec tes insolences!.,. Sois plus circonspect, ami Wambo, si tu tiens à ce que tes oreilles fournissent une longue carrière.

— Je maintiens que la palme est à moi , et pour cause. Jakman n'a pris que le plus beau daim de la forêt, moi j'ai pris du gibier de meilleure race... Et ce qu'il y a de plus beau , c'est qu'il vient à la broche tout seul.

— De quoi s'agit-il 9 Wambo? Parlons peu , et parlons bien.

— Écoutez tous. J'étais vers le confin du bois où j'abattais un alizier pour en faire une massue, lorsque quatre serfs portant une litière se sont arrêtés devant moi... Ils me prenaient pour un manant de bûcheron, vu que mon uniforme n'est pas bien sévère... Les rideaux de velours se sont ouverts , et l'homme qui était dedans m'a demandé le chemin le plus court pour sortir de la forêt ; je lui ai indiqué la direction qui conduit droit au centre, par ici. Ils l'ont prise. Et moi je suis accouru vous dire la fameuse harangue :

« Soldats ! voici le moment où la patrie, c'est-àdire la forêt qui vous nourrit de gibier dans son sein, vous offre une ample moisson de gloire... c'est-à-dire de butin... et vous prépare des lauriers toujours verts !... ce qui n'est pas difficile, car elle en est faite. . . »

— Tais-toi donc... Est-ce un seigneur?

— Cousu d'or.

— Vivat !

LE TRIBUNAL SECRET. 3. il

— Tenez... les feuilles du fourré bruissent làbas comme au passage du sanglier.

— Attention î

En une minute les bandits furent armés. Ils jetèrent les apprêts du festin dans le taillis et s'y cachèrent eux-mêmes. La clairière demeura nette et silencieuse.

Rien ne paraissait plus alentour que le feuillage sombre des arbres d'hiver, où brillaient seulement quelques pointes d'arbalètes, comme des feuilles humides frappées d'un rayon de soleil.

Alors voici venir la litière , que quatre serfs pliant sous le faix portent à pas lents. Lorsqu'elle est au milieu de l'enceinte, une nuée de flèches l'environne, et lui ferme la marche de tous côtés. Pris dans ce filet meutrier, les paysans regardent autour d'eux avec effroi... appellent en aide le Dieu du ciel et le bâton qui pend à leur ceinture. Les bandits débouchent du taillis , fondent sur eux, les désarment, les terrassent, les égorgent. La litière tombe de tout son poids sur la terre , le brancard se brise, le dais se renverse, et laisse voir un homme âgé, d'une figure maigre , cave, et doublement blême en ce moment. Il demeure pétrifié dans la position peu digne ou la chute de la litière vient de le jeter.

Les brigands le débarrassent aussitôt de sa toque ornée de diamants, de son manteau chamarré d'or, ainsi que des chaînes et cordons d'honneur qui pendent sur sa poitrine.

Le personnage mis ainsi à découvert montre son long vêtement noir, brodé de filets rouges , son crâne chauve, sa barbe blanche et pointue. Sa vue frappe le souvenir de quelques-uns des soldats qui ont servi à Prague. îïs mettent un nom sur cette figure. Ce nom est répété par toute la troupe, et on s'écrie au milieu d'un roulement d'éclats de rire :

— Le bourreau!... le bourreau!...

Messire Louskar, comme on le sait , faisait partie de la députation envoyée par l'empereur au grand maître du tribunal suprême , et qui était en ce moment-là sur le point d'arriver à sa destination. Mais l'âge du ministre de Wenceslas le forçait à aller en litière , et le dédain de ses compagnons de voyage à se tenir à une certaine distance d'eux. Ce matin-là, connaissant d'avance le point où l'on devait arriver dans l'après-midi, il avait pris pour s'y rendre une route plus longue, mais plus frayable, que celle que suivaient les grands officiers ; une fatale inspiration le poussant , il s'était engagé dans le bois , et voilà ce qui lui en était arrivé.

— Maître Louskar, dirent les bandits en l'entourant le bonnet à la main, nous devions infailliblement faire connaissance ensemble : à Prague, c'est nous, pauvres déserteurs, qui aurions passé par vos mains ; ici , c'est vous qui passerez par les nôtres.

L'imminence du danger rendant au vieillard du courage et une sorte de dignité, il se leva de terre, croisa les bras sur sa poitrine, et regarda en face les allfressers.

— Voilà donc , dit-il , ces hommes d'armes dégradés qui ont perdu dans la fuite et le brigandage jusqu'au souvenir de leur noble profession ?

— Non pas , s'il vous plaît , répondirent les bandits ; nous nous souvenons très-bien du service de l'empereur; des journées sans pain, des marches sans sommeil , des courses continuelles dans des campagnes dévastées, où la chaumière était fauchée comme l'épi , où la guerre avait si bien tout ravagé qu'on n'y trouvait plus même à mendier... puis de la paye qui ne venait jamais , et des coups de plat de sabre qui venaient à la place.

— Et vous avez lâchement déserté î

— Nous nous sommes faits libres, et aussitôt nous avons trouvé à vivre comme des

animaux... La liberté nourrit ses enfants...

— De vrais soldats eussent mieux aimé mourir sous leurs drapeaux.

— Notre drapeau , c'est l'ouragan qui plane sur ces contrées désertes et nous en donne l'empire ; nous régnons dans le palais des bois au lieu de monter la garde à la porte; dans les guerres livrées contre l'ours et le sanglier, nous sommes toujours vainqueurs et la dépouille est à nous.

— Oh ! milice passée au service du diable!... Messire Louskar allait continuer, mais un brigand pourfendit le discours.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit , dit-il , mais de régler votre affaire... Un autre à votre place pourrait peut-être se tirer d'ici avec une rançon. Le bourreau, c'est différent, l'humanité ordonne de le tuer.

— Malheureux ! un ministre de l'empereur !

— Monseigneur, dit Wambo d'un ton doctoral , tous les hommes sont égaux devant Dieu... et devant les loups.

— Oh ! laissez-moi vivre et je vous payerai toutes les rançons du monde.

— Pour que vous alliez exécuter de pauvres déserteurs ?

— Au nom de tous les saints !

il,

— Vous avez peur, messire bourreau ! Est-ce que la mort n'est pas de vos amies?

— Il y a plus de plaisir, pour de braves chasseurs comme vous, à tuer un ours dans son antre qu'un pauvre vieillard sans défense.

— L'un n'empêche pas l'autre.

— Laissez-moi du temps... Laissez-moi seulement un jour.

— Pour ta confession ? tu as tué comme un instrument de supplice, et ne peux même pas te repentir. Pour ton testament? sois tranquille, la hache du bourreau trouvera toujours un héritier !

— Mais , misérables ! vous ne savez pas ce que vous allez faire en m'ôtant la vie... Apprenez que je suis envoyé par l'empereur auprès du grand maître des francs-juges pour une négociation qui peut sauver l'État de sa ruine , et que je dois arriver ce soir même au sanctuaire de la justice secrète... S'il reste encore sous votre écorce sauvage quelques étincelles de l'honneur que vous avez autrefois connu , vous devez au moins être touchés de respect pour ces grandes puissances , et me laisser la vie au nom du souverain de la nation et du tribunal suprême.

Cette allocution n'avait pas produit plus d'effet

qu'une flèche lancée dans les nuages, et les brigands levaient déjà le fer pour exécuter l'exécuteur public...

Un coup de sifflet partit du bois.

Le chef des bandits , quittant un instant la présidence , se rendit à ce signal.

A quelques pas dans le fourré se trouvait la comtesse Ursule sur son cheval noir.

Les traits animés d'un feu extraordinaire , et son grand feutre enfoncé sur les sourcils, elle dit vivement au capitaine :

— Retardez de quelques instants l'exécution de cet homme qui vient de tomber entre vos mains. Il faut que je le voie avant qu'il meure.

L'allfresser s'inclina et alla prendre par le bras le prisonnier qu'il amena à madame. Puis il revint dire à la société :

— Madame veut voir la capture de ce matin. Pendant qu'elle l'examinera à l'aise, je crois qu'il faudrait déjeuner.

Cet avis obtint l'approbation unanime. On s'absorba dans la préoccupation de préparer et de manger le gibier, et les nombreuses libations d'eau-de-vie qui suivirent le repas prolongèrent indéfiniment la distraction d'esprit à l'endroit du prisonnier.

Ursule avait mis pied à terre pour parler à cet

homme, et se tenait accoudée sur Ja crinière de l'impétueux et docile cheval noir.

— Vous êtes porteur des paroles de l'empereur aux grands maîtres du tribunal secret, dit la comtesse en commençant l'interrogatoire. Comment pensez-vous arriver jusqu'à eux?

— Les officiers de la couronne font partie de cette ambassade. Ces seigneurs et moi devions nous trouver ce soir aux environs du sanctuaire où siège le tribunal suprême...

— Comment le connaissez-vous?

— Un chevalier initié au premier ordre des francs-juges est avec nous.

— Ensuite?

— Nous écrirons une demande d'audience aux chefs de la société secrète, et nous clouerons le parchemin à un arbre. Les invisibles répondent toujours à ces appels.

— Pouvez-vous me faire connaître le lieu où siège le tribunal ?

— Dans un vaste souterrain des montagnes voisines , dont l'ouverture se trouve à cent pas du rocher d'Arnold.

— Je le sais... Mais ce rocher d'Arnold où est-il ? demanda encore Ursule avec un frémissement dans la voix.

— N'y a-t-il pas ici près un torrent?

— Oui.

— Ce courant d'eau doit servir de guide. Si j'étais sur le bord , je pourrais indiquer d'une manière positive et presque montrer la cime de ce rocher.

— Je vais vous y conduire.

Tous deux se mirent alors en chemin dans le bois.

Le malheureux Louskar, pour prix du service qu'il rendait, eût bien voulu demander la vie sauve. Mais cette femme extraordinaire ., si belle et si pâle , au regard perdu , à la voix brève et glacée , lui imposait plus que les brigands. Sa gorge était serrée et la parole expirait sur ses lèvres.

Ils avançaient en silence , le prisonnier ne sachant s'il frayait ses derniers pas sur la terre ou s'il marchait à la délivrance ; Ursule était absorbée par un intérêt bien plus grand encore que celui de vie ou de mort.

Ces deux sombres figures passaient sous les obscures voûtes que le sapin élève en ogive. Leurs regards étaient immobiles; on n'entendait pas le sol bruire sous leurs pieds ; le cheval suivait d'un pas morne , sans humer Fherbe fraîche : c'était le groupe des plus tristes fantômes qui aient jamais parcouru les ombres des forêts.

Us arrivèrent sur la pelouse du bord de Peau où Sophie de Bavière se reposait quelques instants auparavant.

— Est-ce là le torrent dont vous avez parlé? demanda Ursule.

— Oui... je reconnais son eau verte et chargée d'écume... Hier soir, comme nous faisions halte à l'endroit où ce courant d'eau sort de dessous terre, l'officier qui est initié aux saints mystères du tribunal nous dit : « A deux milles d'ici , ce torrent retourne sur lui-même dans une courbe étroite , et tombe à gros bouillons sous un tronc d'arbre qui lui sert de pont, entre deux rochers immenses , dont l'un est le rocher d'Arnold. Une croix profondément gravée à sa base et un rosier toujours fleuri le font reconnaître. C'est là le terme de notre voyage, »

— Sur Dieu et l'honneur, ce que vous me dites là est vrai? demanda Ursule avec des battements de cœur dont la violence se trahissait dans sa voix. Il suffit. Allez-vous-en , terminât-elle en congédiant le prisonnier d'un geste de la main.

Allez-vous-en était bien le mot le plus doux que le malheureux Louskar pût entendre, et certes il n'eût pas voulu se le faire dire deux fois.

— Mais, hélas! par où m'en aller? murmura-t-il.

— Par le torrent.

— Il n'y a ni pont ni bateau.

— Prenez mon cheval.

Louskar, sans comprendre ces mots , regarda avec une vague épouvante Tardent et sombre animal. Celui-ci , sur un signe de sa maîtresse, plia un peu les genoux , reçut le prisonnier sur sa croupe, et, s'élançant dans l'eau bouillonnante, se mit à nager à grands traits.

On n'eût pas dit que ce vieillard au crâne chauve , à la structure osseuse , tenant ses bras crispés à la longue encolure du cheval , flottant entre les roches et les flocons d'écume, dût sortir du torrent , car il était déjà semblable au corps que les eaux ont glacé et promènent sur leurs vagues.

Ursule ne le regardait pas ; son œil était fixé sur le cours de l'eau, à l'endroit où il se perdait à l'horizon,

— Oui, disait-elle , c'est par la route du torrent, implacable destructeur, que je dois arriver au but qui m'est fixé... Je peux y aller droit maintenant... je peux me dire enfin que mon frère sera vengé. . . Il a attendu bien longtemps. . . Dans une famille qui compta tant de hardis

guerriers, un jeune homme, le plus beau, le plus pur rejeton de cette illustre souche , a été assassiné sans vengeance... Il eût été bien facile d'immoler celui qui l'avait frappé; mais celui-là était trop près, on ne pouvait l'atteindre... Il fallait remonter à celui qui a commandé le meurtre , au chef de la justice suprême, ou plutôt de l'horrible destruction, et le saisir à l'entrée de son repaire... Oh! cet endroit, ce rocher d'Arnold , je l'ai cherché à la lueur de l'orage , à la clarté des étoiles, épanchée dans un air de glace. . . et quand ces lumières me manquaient, je le cherchais encore dans les ténèbres, en sondant de mes pieds les montagnes et les bois... Maintenant il est là... je peux l'atteindre... je crois le voir... j'y trouverai dans un instant favorable l'homme qui a condamné mon frère à mort... et je commande à des bras qui ne reculeront pas devant les forces qui pourraient l'entourer ! à des hommes qui ne pâliront pas devant sa grandeur mensongère!... Merci, mon Dieu.

Ursule demeura à genoux sur le bord du torrent , tandis que le cheval , après avoir secoué son fardeau sur l'autre rive , était revenu près d'elle , et l'attendait pour la porter au but de ses désirs.

Ainsi , dans le même moment , la douce et

malheureuse Sophie de Bavière et l'implacable comtesse de Norberg rêvaient le bord de ce torrent pour les conduire , la première à l'abri , au repos que , pauvre souveraine, elle cherchait en vain , la seconde à l'assouvissement de la plus violente passion , aux joies délirantes de la vengeance.

Mu rocher d'Arnotd.

Comme on Fa vu par la malheureuse station de maître Louskar chez les aîlfressers, les députés de l'empereur arrivaient au terme de leur voyage.

La route avait duré plusieurs jours. Le siège du tribunal secret n'était cependant pas éloigné de Prague; des lieux entièrement déserts, d'un accès inconnu , assuraient le mystère de cette retraite, sans que les invisibles fussent à une trop grande distance du monde qu'ils gouver-

liaient. Mais le guide de l'ambassade, le comte de Ratisbonne, avait un souvenir trop confus des parages qu'il n'avait parcourus qu'une fois pour y arriver sans beaucoup de détours et de fausses marches ; c'était seulement à la naissance du torrent qu'il s'était tout à fait reconnu et avait pu fixer le moment de l'arrivée.

Les grands officiers de la couronne avaient pris avec eux tout ce qui était nécessaire pour combattre l'inliospitalité du désert et la rudesse de la saison. En ce moment ils étaient campés sur une côte sablonneuse, visitée par le soleil, sous une tente dressée par leurs écuyers , et devant un repas réconfortant. Ils avaient leurs uniformes de grande tenue et de belles armes, parmi lesquelles brillaient surtout les cuirasses de Damas vendues par maître Muller aux plus jeunes officiers.

La place de leur campement était au-dessus du rocher d'Arnold , mais non pas en vue de cet endroit , dont une courbure de la montagne les séparait.

Messire Louskar , arrivant quelque temps après eux, à pied, tête nue, sans manteau, avait rapporté en peu de mots sa cruelle arrestation , sa fuite non moins effrayante, et avait éveillé, si ce n'est de la compassion, du moins beaucoup de

joie et de railleries. Bien que les instructions particulières qu'il tenait de l'empereur dussent faire penser qu'il avait à s'entendre avec les autres délégués pour préparer le succès de la négociation , il se tenait à l'écart, mangeait seul , et n'échangeait aucune parole avec ses compagnons de voyage.

Le soir venu, le comte de Ratisbonne, étant allé visiter le grand peuplier chargé dans cette solitude des correspondances avec le tribunal secret , y trouva la réponse à la demande d'audience faite deux jours auparavant. Les francsjuges consentaient à entretenir les envoyés de l'empereur dans la nuit qui allait se lever, vers la fin de la seconde veille , et au pied du rocher d'Arnold .

En attendant l'heure de cette audience solennelle , les seigneurs de la cour affectaient beaucoup d'assurance pour s'en donner en effet. Le prestige de grandeur, de puissance surhumaine, qui entourait les voyants, les sages , peut-être le sentiment de leur infériorité envers de tels adversaires, les troublaient jusqu'au fond de l'âme. A voir la terreur respectueuse qu'inspirait au peuple comme aux grands cette corporation entourée aux yeux de tous d'une auréole divine, on doit croire qu'elle portait en effet ea

150 AU ROCHER D'àllNOLD.

elle une intelligence supérieure, la seule divinité ici-bas.

Un peu avant l'heure convenue, les gentilshommes s'acheminaient vers le lieu du rendezvous. La lune, qui marchait devant eux, semblait y conduire leurs pas.

En approchant , ils découvrirent les deux splendides roches, dont le pic allait se perdre dans l'éther transparent , la nappe d'eau qui coulait au milieu , atténuée dans son cours et toute resplendissante de son calme au pied du roc , le symbolique rosier, revêtu d'une teinte grise dans l'ombre, léger lui-même comme l'ombre , et jetant dans l'air ses vaporeuses guirlandes.

A chaque pas les voyageurs voyaient se dessiner plus nettement ce tableau , qui semblait répandre dans la nuit limpide et silencieuse quelque chose de son imposante majesté.

Après une longue attente dans cette campagne , tellement déserte qu'on y perdait l'idée de voir apparaître un être humain , l'attention des officiers de l'empereur fut attirée par un mouvement qui avait lieu au pied de la montagne , située h droite du rocher voisin de celui d'Arnold. Ils virent surgir à cette place une foule nombreuse, assez éloignée pour ne paraître

qu'une masse compacte , s'élargissant bientôt en points noirs, qui se perdirent dans l'éloignement de l'horizon.

Un groupe qui s'était détaché de la foule prit à gauche et s'avança vers îe rocher. Les seigneurs distinguèrent une dizaine d'hommes vêtus de longues robes noires , mais sans masques , qui devaient être les grands maîtres du tribunal suprême.

Ces personnages franchirent à la file le pont du torrent où leur silhouette ténébreuse se détachait sur l'azur foncé des eaux, et descendirent à la base du roc , où les attendaient les envoyés de Prague. Dans celui qui marchait à la tête, on pouvait facilement reconnaître à sa haute taille, à sa longue chevelure blanche , à la noblesse de son aspect, le grand maître Arnold.

Les francs-juges s'arrêtèrent devant les députés de l'empereur.

Si loin du monde , au fond de cette solitude sauvage, il était imposant de voir réunies ces deux grandes puissances : le souverain représenté par les siens , le tribunal qui gouvernait le monde moral ; c'était toute la Germanie au milieu du désert.

Après un moment de silence émouvant, le capitaine Warner adressa la parole à ceux qu'il

supposait les grands juges, et dont la nuit laissait voir vaguement la forme sans qu'on pût distinguer leurs traits.

— Seigneurs juges , dit-il , l'empereur Wenceslas , mon maître , se plaint que le tribunal chargé de maintenir la justice dans la nation , devant d'après ses attributions imposer pour première loi l'obéissance au souverain, et rester par là le plus ferme appui du trône, se montre non-seulement infidèle à son sacerdoce , mais semble déclarer lui-même à l'autorité impériale une guerre mystérieuse, incompréhensible dans sa source comme dans ses fins.

— La justice suprême, dit Arnold , n'est pas alliée à la personne de l'empereur , mais au principe de gouvernement légitime. Après avoir servi de toutes les forces dont elle dispose Charles IV, souverain de nature, grand par le cœur et l'intelligence comme par le diadème , elle se sépare de Wencesîas, qui n'est souverain que de nom.

A cette première parole hautaine qui les blessait dans leur maître, les gentilshommes de Wencesîas sentirent déjà une sourde colère; mais l'intimidation en contint entièrement l'essor.

— Nous sommes ici , reprit le capitaine des gardes, pour mettre sous les yeux des juges par

excellence les troubles sanglants , l'anarchie effrayante que fera naître une division entre les deux premiers pouvoirs de l'empire.

— Ces deux pouvoirs ne sont pas égaux. Le tribunal domine la nation par l'effroi salutaire, par les enseignements occultes qu'il répand dans son sein. Il faudrait, pour s'opposer à cette autorité, que le prince régnant eût entre les mains des armes matérielles nombreuses et formidables ; la Providence permet qu'il n'en soit pas ainsi. Les forces étant différentes, la lutte ne peut donc être durable.

Le comte de Ratisbonne prit la parole.

— L'enivrement orgueilleux que donne tout pouvoir, dit-il, ne fait-il pas croire trop rapidement à ceux qui disposent de la croix et du poignard qu'un parchemin marqué de cette croix peut commander à un trône de s'écrouler, que le poignard va éteindre d'un coup une monarchie antique, comme il ferait d'une faible victime?

— Nous avons dans notre sanctuaire, dit un des francs - juges , ie vieillard qui a recueilli toutes les idées éparses en Europe et les a méditées seul avec le ciel, le vieillard inspiré dont le diadème d'intelligence est plus resplendissant que tête humaine n'en a jamais porté ; nous

avons un prince qui, après avoir régné sur un grand empire , est descendu dans le souterrain sacré avec un bras fait à porter le sceptre, une parole apprise au commandement ; il a apporté la puissance d'action dans un pli de son manteau ; nous avons un prêtre qui , en rendant à la religion sa vérité primitive , lui a rendu ses apôtres et ses fidèles ; nous avons enfin, ajoutat-il d'un accent plus pénétré , des disciples dévoués qui donnent à leur foi bien plus que la vie, qui lui sacrifient la famille, l'amour, le bonheur... Ce sont là des éléments assez forts pour renverser et reconstruire.

— Vous parlez des choses les plus élevées de ce monde avec l'assurance qui ne conviendrait qu'à des dieux. L'ètes-vous donc?

— Non, mais des hommes inspirés par le Dieu unique.

— Poursuivez , seigneurs juges, reprit le baron Warner, et dites ce que vous voulez.

— Nous ne voulons pas pour souverain un autocrate qui vienne gouverner au gré de sa fantaisie, avec l'ivresse du festin ou la brutalité du sabre. Nous voulons un chef de l'Etat , un point où viennent se concentrer les forces , les lumières des sommités pour se répandre de là en force et en clarté sur le peuple.

— Est-il de nos jours un esprit humain qui puisse suivre et juger cette conception dans toute son étendue?

— Cette idée a été méditée tout un siècle dans la tête d'un homme , dit Arnold , et la pensée est comme l'arbre ; plus ses racines sont profondes, plus ses rameaux atteignent de hauteur.

— Pourquoi , dit un des envoyés de l'empereur avec une déférence amère , les élucubrations du génie sont-elles restées enfermées dans le sanctuaire? Pourquoi n'avoir pas présenté au prince régnant des principes, des lois qui, sans le renverser , pussent assainir le système féodal ? Nous pouvons assurer , au nom de notre maître, qu'il eût accepté cette alliance morale, offerte avec le respect qu'il avait droit d'attendre.

— Si nous parlions la langue de nos pères à l'un des habitants du pôle , il ne pourrait ni comprendre ni répondre : Wenceslas serait de même pour la langue de l'intelligence divine...

— C'est un prince de leur création qu'il faut aux membres du tribunal secret, dit le comte de Ratisbonne avec un frémissement sourd , et ils ne reculent pas devant les horreurs d'une

156 AU ROCHER d'aRNOLD.

révolution. .. Il faut du sang pour* arroser la rose consacrée et l'entretenir toujours fleurie.

— Si on avait reculé devant tout changement par l'effroi que donne le mot révolution, les hommes seraient encore vêtus de peaux et mangeant des racines au fond des hois.

Devant toutes ces paroles de résolution audacieuse , prononcées de l'accent inflexible et solennel qu'on suppose à l'oracle divin, les représentants de l'empereur restaient, en dépit de leurs efforts, abattus et consternés : ils sentaient comme un vent de mort courber leurs têtes , et se roidissaient en vain contre ce découragement profond qui précède et annonce la ruine inévitable.

— Nous allons donc , dit le capitaine des gardes, porter pour réponse à notre maître qu'il ne lui reste d'autre parti envers le tribunal suprême que la guerre.

— Inhabile à la guerre comme à la paix, il ne trouvera nulle part de salut... Qu'il recommande son âme à Dieu !

— Vous envoyez beaucoup d'âmes à Dieu , messeigneurs juges... Et Dieu verra s'il lui semble bon qu'on dispose ainsi de ses créatures. . . Mais la vie de l'empereur ne vous appartient pas.

— Soumise à notre condamnation, elle serait encore respectée... Au moment où va s'élever un souverain légitime , l'inviolabilité du souverain doit être conservée... Mais quand tombe la couronne d'un prince, nui ne peut savoir ce qu'il en sera de ses jours.

— Seigneurs juges . s'écrièrent les chevaliers en se redressant dans leur belliqueux orgueil , vous parlez aux fidèles sujets , aux soutiens de l'empereur.

— Qui ne le seront bientôt plus.

— Qui vous feront peut-être voir la puissance de leur dévouement.

— Il viendrait trop tard.

— Wenceslas règne encore.

— Mais le flot qui va l'emporter est soulevé à cette heure... Nulle force humaine ne saurait l'arrêter... Que le corps de Wenceslas surnage dans cette tempête ou qu'il s'engloutisse , il en sera de même. Avant que la lune ait fini d'arrondir son orbe lumineux , un autre empereur régnera sur la Germanie.

— Après ce que vous venez de nous faire entendre, dit le chef de la délégation , les chevaliers de Wenceslas ne sont plus en votre présence comme parlementaires, mais comme ennemis... La majesté du tribunal réprime les

manifestations violentes que ce titre ferait naître... Nous devons donc nous retirer tandis que le sentiment du respect domine encore celui de l'indignation et d'une juste vengeance.

Les seigneurs s'éloignèrent le cœur abattu et l'esprit cruellement troublé ; leur agitation était si forte qu'au milieu de ce calme de la nature ils croyaient sentir la terre trembler sous leurs pas. Ils prirent le sentier qui en serpentant dans les aspérités de la montagne les conduisait à leur tente, et disparurent de l'horizon.

Dans leur préoccupation, ils ne remarquèrent pas que le ministre Louskar, quoique plus particulièrement chargé d'exprimer les intentions de l'empereur et de lui servir d'interprète, n'avait pas ouvert la bouche dans cette conférence, et même en ce moment n'était plus avec eux.

Les francs-juges se séparèrent au pied de la cascade. Les grands maîtres traversèrent le pont et prirent la campagne à droite du torrent. Arnold, suivi de ceux de ses disciples qui avaient assisté à la conférence, longea le bas de la montagne, dans un terrain semé de touffes d'arbres, pour entrer dans la grotte où il habitait, non loin du rocher qui portait son nom. Contrairement à tous les autres membres du tribunal

secret, qui en laissant leur robe dans le sanctuaire reparaissaient sous une autre forme au grand jour, et reprenaient leur place ostensible dans îa société, Arnold, depuis un siècle, vivait enfermé au fond de ces solitudes.

Le jour était encore loin de paraître ; le grand maître marchait en s'entretenant avec les nouveaux initiés aux ordres suprêmes.

De temps en temps , ils entendaient derrière eux un bruit de feuilles sèches : mais ils l'attribuaient au pas d'un de leurs frères, qui sans doute avait ralenti sa marche dans une méditation solitaire , car c'était aux invisibles seuls qu'appartenaient les chemins du désert.

Arnold , sous l'influence d'une nuit paisible, semée des larges et resplendissantes étoiles du nord, communiquait à ses disciples ce mélange d'entendement terrestre et de révélation aérienne qui fait naître les sages. Son inspiration philosophique avait encore la rudesse et la surabondance de force d'un temps barbare ; mais , avançant au milieu de l'espace vide de l'ignorance, elle pouvait faire de grands pas, et marcher rapidement vers les buts élevés et généreux.

Arnold déposait dans le sein des francs-juges du quinzième siècle des vérités qui devaient re-

paraître dans les doctrines aux temps où la liberté de pensée et la philanthropie ne seraient plus d'institution secrète.

Tout à coup un bruit semblable à celui d'un coup de vent furieux se fait entendre : le sable, les feuilles mortes s'élèvent en tourbillon.

En même temps, les francs-juges sont entourés , assaillis par des masses sombres, qui fondent sur eux dans un bond sauvage. On ne distingue pas ces adversaires dans l'ombre , et l'éclat bleuâtre que jettent des armes annonce seul que ce sont des hommes et non point une bande de loups affamés.

Les assaillants sont bien plus nombreux que ceux qu'ils viennent attaquer. Chacun des francsjuges sent ses membres comprimés par des poignets semblables à des liens de fer. Puis une espèce d'immobilité succède à cette atteinte. Quand le premier étourdissement de cette attaque est passé , les francs-juges s'étonnent du silence et de la fixité de position qui la suit. Ils sentent sur leur visage courir un souffle chaud et infect , mais aucune parole ne se fait entendre ; on les retient dans une arrestation violente, mais les bras ne sont pas levés sur eux , les lances qu'iis voient briller ne pénètrent pas dans leurs chairs.

Alors une femme paraît tenant un flambeau de résine à la main. On la laisse pénétrer dans la foule pressée qui se referme ensuite sur elle.

La lueur de cette torche éclaire la scène : on voit les membres du tribunal secret, pâles de surprise et d'horreur plutôt que d'effroi, vigoureusement tenus aux bras , à la ceinture , au collet, par des brigands, qu'à leur costume moitié sauvage, moitié soldat, on reconnaît pour les allfressers.

La femme qui vient d'arriver est vêtue d'une amazone brune et d'un chapeau de feutre à panache rouge. Jeune, belle et radieuse, elle n'a rien d'une furie qui demande la destruction, mais ressemble à un ange exterminateur qui vient commander la mort au nom de Dieu.

Elle balance son flambeau et promène ses regards sur îe cercle des captifs. Puis , étendant sa main blanche et transparente vers Arnold :

— Voici, dit-elle, celui qu'il faut frapper.

Les francs-juges poussent un cri déchirant et veulent se jeter devant leur maître; mais ils sont toujours retenus immobiles dans les serres des bandits.

Quatre de ceux-ci étreignent et pressent Arnold, qui dans sa force herculéenne a renversé

le premier assaillant et le tient encore à terre en lui appuyant le pied sur la poitrine.

L'un des allfressers arrache la robe d'Arnold de dessus sa poitrine, un autre va le frapper...

— C'est le grand maître du tribunal suprême ! s'écrie un des disciples dans un accent de détresse qui est en même temps celui d'une inspiration divine.

Les brigands restent tout à coup pétrifiés et montrent seulement un faible vacillement de tête, comme si un étourdissement était venu les saisir.

Ils regardent la robe du grand maître, le poignard qui pend à sa ceinture , et qu'ils voient marqué d'une rose et d'une croix. Ces signes leur rappellent ce qu'ils ont entendu dire des attributs des francs-juges. Ils ne doutent plus.

Alors leurs mains se retirent avec effroi ; ils se courbent pesamment dans l'attitude de la stupeur et de la honte, et se reculent pas à pas, la tête penchée vers la terre , le regard effaré errant sur le sable.

— Vous savez tout l'or que je vous ai donné! s'écrie Ursule d'une voix éclatante et en frappant la terre du pied avec violence ; eh bien ! le double, le triple, si vous tuez cet homme !

AU ROCHER d'aRNOLD. 145

Les brigands n'entendent pas; ils se retirent, se retirent encore , cachent leurs visages dans leurs mains ; ils s'en vont en rampant, et à chaque pas en arrière montrent plus de sainte terreur.

Il s'est fait autour des francs-juges un large vide, au milieu duquel Ursule demeure encore agitant son flambeau , exhalant des soupirs où résonne la rage.

— Oh ! s'écrie-t-elle , il n'est donc pas un homme sur la terre ? il n'est que des superstitieux et des lâches î

— Il en est un qui ne recule devant aucune mort à donner, répond une voix dans la foule.

Alors un homme s'avance de quelques pas... Puis, dans un mouvement si rapide que rien ne peut le prévenir, il fond sur Arnold, et lui plonge son poignard au cœur.

Un cri perçant part de tous côtés en même temps.

Arnold tombe dans les bras des siens.

Ursule frissonne de joie, lève les yeux au ciel, laisse tomber sa torche et disparaît.

Mais avant que le flambeau ait touché la terre, les brigands ont eu le temps de saisir entre leurs serres terribles l'assassin d'Arnold. Us le terrassent et l'entraînent.

144 AU ROCHER d'aRNOLD.

Aux cris retentissants qui à plusieurs reprises sont partis du pied de la montagne, les officiers de Wenceslas , qui suivaient un sentier a micôte pour rejoindre leur tente, ont mis les armes à la main , et sont accourus de toute la vitesse de leurs pas vers le lieu où se manifesle une scène violente.

Ils arrivent en ce moment et rencontrent une nuit épaisse, 'd'où partent des plaintes douloureuses et des rugissements de fureur.

Mais le flambeau qu'Ursule a laissé tomber jette encore un jet de flamme ; les seigneurs arrachent des branches résineuses de sapin, parviennent à les allumer et retrouvent de vives clartés.

Ils voient alors d'un côté Arnold pâle et ensanglanté, étendu dans les bras de ses disciples ; de l'autre, les bandits qui ont terrassé leur victime, et la traînent sur le sol rocailleux jusqu'à l'entrée d'un fourré voisin, où ils vont en faire justice.

— 0 Dieu puissant ! s'écrient les francsjuges, il est mort, le grand, le fort, le sage, le héros des âmes ! il est mort assassiné !

En même temps , les brigands , qui ont reconnu leur captif aux jets de lumière arrivant jusqu'à eux, disent en chœur ;

— Ah ! c'est donc toi, traître Louskar? Il n'y avait au monde que toi, maître bourreau, qui pût porter la main sur le grand juge... Mais tu en seras bien payé... Tiens, connais-tu cela?...

Et l'un des bandits lui entre à demi son couteau dans la gorge.

Le malheureux jette des cris affreux et se tord dans une rage impuissante. Les brigands se couchent à terre près de lui , poussent des clameurs de joie , de retentissants éclats de rire... Us se roulent dans les broussailles, et reviennent sans cesse porter au patient de nouveaux coups , qui ne sont mortels que par le nombre.

Le supplicié , entre toutes les blessures qui déchirent ses flancs, répète d'une voix entrecoupée par les râles d'agonie :

— Grâce! grâce!... je n'ai fait qu'accomplir les ordres de... l'empereur... mon maître.

Enfin il expire.

Les allfressers le tournent de tous côtés pour s'assurer qu'il est bien mort, puis ils lui adressent ces mots pour adieu :

— Tu t'imagines peut-être qu'on va t'enterrer sous ces arbres, maître bourreau ; mais non pas, ton corps restera là pour servir de pâture aux loups.

Ce disant, ils s'éloignent et disparaissent dans la nuit.

Les officiers de Wenceslas restent frappés de dégoût et de stupeur. Ils éprouvent moins d'horreur du supplice infligé par les brigands avec tant de férocité que des derniers cris du mourant , dans lesquels ils reconnaissent enfin pourquoi Wenceslas avait impérieusement exigé que le bourreau se trouvât au milieu d'eux dans cette députation hypocrite, et quelles étaient les instructions secrètes qu'il avait données à son ministre...

Aussi le capitaine Warner, les autres gentilshommes ne pensent point à poursuivre les brigands. Tout leur intérêt palpitant se porte vers le grand maître si soudainement frappé : oubliant leurs ressentiments, ils n'ont plus que des regrets pour ce superbe ennemi qui tombe sous le coup d'un traître.

Les disciples d'Arnold l'ont déjà placé sur un brancard de branchages, et remportent vers sa grotte consacrée. Ce convoi majestueux, dans la nuit et la solitude , est suivi par les seigneurs d'un pas respectueux.

Mje centenaire.

Le grotte qu'habitait depuis de si longues années le chef du tribunal suprême était creusée dans les entrailles de l'un des monts Granort, avec des enfoncements inégaux , dont les voûtes et les parois étaient découpées en rocailles.

Nul autre que les francs-juges n'avait le secret de cette retraite.

On écarta les broussailles qui en fermaient l'entrée pour faire pénétrer le convoi. Le baron Warner et le comte de Ratisbonne, qui portaient

des torches de résine, entrèrent les premiers dans la grotte, précédant de quelques pas les disciples d'Arnold , qui marchaient plus lentement sous leur précieux fardeau.

Au moment où la lumière se répandait dans l'enceinte profonde , les seigneurs virent une femme enveloppée d'une mante brune et couchée sur la mousse. En même temps, cette femme, dont la clarté frappa les yeux, s'éveilla en sursaut, jeta un cri d'effroi, essaya de se lever, et, n'en ayant pas la force, retomba à genoux sur la terre.

A la pâleur de son visage effilé , à l'extrême délicatesse de sa taille, surtout à la beauté de ses cheveux noirs défaits et tombant jusqu'à terre, le baron et Ratisbonne reconnurent dans le vague de la lumière Sophie de Bavière!... l'impératrice d'Allemagne!...

Nous savons que Sophie, plus épouvantée des horreurs que présentait à son esprit le donjon habité par la comtesse de Norberg et ses brigands, que des dangers répandus dans la campagne déserte , avait résolu de s'enfuir dès que les blessures de ses pieds lui permettraient d'entre prendre ce hasardeux voyage.

La veille donc, lorsque les allfressers n'étaient pas encore rentrés, et que déjà la nuit était

close, la fugitive était partie à tire-d'aile, en suivant les bords du torrent, dans l'espoir- de trouver quelque pauvre habitation qu'aurait pu faire élever là le voisinage des eaux. Mais elle avait fait deux milles sans rencontrer ni cabane ni lumière, et était enfin arrivée au pied des monts Granort. Comme elle passait devant la grotte , des feux follets qui couraient le long des broussailles lui en avaient fait découvrir l'entrée. Elle avait pénétré dans cette enceinte obscure , qui lui offrait cependant quelque garantie de sûreté, et, dans l'excès de la fatigue , s'y était bientôt endormie.

La surprise des officiers de la couronne, en retrouvant là leur souveraine, ne peut se rendre. Elle leur apprit en deux mots, sans toutefois en avouer le motif, l'entreprise nocturne à la suite de laquelle elle s'était égarée, et allait leur demander comment eux-mêmes se trouvaient dans cet endroit sauvage... Mais ils firent un prompt mouvement pour s'éloigner de l'entrée de la grotte , car en ce moment le convoi arrivait.

Les seigneurs qui portaient les flambeaux se rangèrent en deux lignes; les francs-juges déposèrent le corps insensible d'Arnold sur une longue pierre, en forme de tombeau ou d'autel, qui se trouvait au milieu de la caverne.

Sophie, à la vue de ce corps inanimé et sanglant qu'on apportait, demanda en tremblant où elle était et ce qui se passait donc là.

— Le grand maître des francs-juges , lui répondit-on, a été assassiné par la main d'un traître, comme il sortait du sanctuaire.

La princesse fit le signe de la croix, et alla se coller contre les parois du rocher.

Ce souterrain, où tant de monde se trouvait réuni, était rempli d'immobilité et de silence. Les lueurs des torches se croisaient, et allaient de tous côtés, jusqu'au faîte du vaisseau, sillonner et faire ressortir ces racines de granit modelées de formes chimériques , ces ornements qui dataient de la création et conservaient la poésie du chaos. On voyait, dans l'habitation de celui qui avait été voyageur et savant autant que philosophe , des livres antiques, des cartes, une sphère terrestre... Avec sa pensée et ce globe, le solitaire tenait le monde dans sa main.

Les francs-juges entourent leur maître adoré, se penchent sur son front , s'agenouillent à ses pieds dans un recueillement saint où palpite le désespoir. De larges gouttes de larmes coulent sur leurs visages pâles , mais dans la majesté religieuse de ce moment, ils osent à peine exhaler leurs soupirs, et leurs plaintes murmurent

doucement , comme un souffle de vent assoupi sous la voûte.

— 0 toi! disent-ils, que les années de plus d'un siècle ont respecté, fallait-il te voir tomber sous cet ignoble fer !... Les sapins qui t'ont vu naître sont morts de vieillesse, et le temps t'avait laissé ta force surhumaine ; tu soulevais les roches et les troncs de chêne comme une tige de nos rosiers ; ta pensée, comme celle de Dieu, sans s'épuiser, versait éternellement sa lumière... Le temps qui vient de Dieu n'ôtait rien à ta puissance, à ta grandeur. Tu n'as pu être atteint que par le crime et la lâcheté envoyés de l'enfer !...

La poitrine découverte de l'auguste victime laisse voir sa blessure... Tout à coup le sang qui s'était arrêté coule de nouveau en abondance, et on aperçoit, en se penchant vers Arnold, un faible mouvement de sa paupière.

Alors au culte silencieux de la douleur succède l'agitation mêlée de crainte , d'espérance , les élans de l'amour filial , les tendres étreintes de ces jeunes hommes qui donneraient mille fois leur vie pour racheter celle de leur maître... Tous les disciples d'Arnold se pressent autour de lui, le serrent dans leurs bras, veulent le ranimer du souffle de leur sein.

On le soutient à demi soulevé , et la lumière des flambeaux plus rapprochés tombe en plein sur ses traits.

Oh ! moment suprême ! aspect étrange ! qui éblouit comme l'illusion et frappe comme la réalité!... Dans le mouvement qui vient de se faire , la chevelure , la barbe blanche d'Arnold sont tombées... et à la place de l'auguste vieillard, on voit le plus beau, le plus noble jeune homme que le ciel de l'Allemagne ait fait naître... Et il paraît plus beau encore dans les ombres de la mort !

— Henri Waltimor !... s'écrie la princesse de Bavière.

Et elle se précipite sur son sein.

Son accent, le souffle de ses lèvres pénètrent au sein du mourant... Il tressaille dans un faible retour d'existence, et rouvre les yeux.

— Sophie ! dit-il en ne reconnaissant encore dans la lumière qu'il retrouve que la femme aimée ; Sophie ! il m'est donc donné de te revoir avant de mourir !

— Je sentais au fond de mon âme que tu vivais encore, Henri... Je te cherchais dans toute la contrée où je pouvais retrouver la trace de tes pas... Le hasard m'a conduite ici... Je suis venue, sans le savoir, t'attendre dans ta de-

LE CENTENAIRE. lo5

meure. . . et je te retrouve dans un tel moment ! . . .

Des sanglots étouffaient la voix de Sophie.

L'esprit de Waltimor s'éclaircissait peu à peu ; les dernières forces de son être dissipaient l'évanouissement, jusqu'à ce qu'il fût remplacé par la mort... Il se tint soulevé, s'appuya sur l'un de ses frères agenouillé devant sa couche , et reprit la connaissance lucide de ce qui l'entourait et de ce qui s'était passé.

Mais l'amour, qu'il avait si longtemps sacrifié, reprenait son pouvoir. Toute l'âme de Henri se concentrait dans le regard d'extase qu'il tenait attaché sur la princesse de Bavière.

— Oh ! dit Sophie en effaçant avec un mouvement fébrile les larmes qui troublaient sa vue et coulaient sur son sein, sur ses cheveux, pourquoi m'as-tu abandonnée pour cet antre sauvage ?

— Oui , répondit Waltimor , j'ai renoncé volontairement à toi... J'étais livré à un génie surhumain, qui me possédait tout entier... C'est ici qu'il habitait... C'est ici que bien longtemps j'entendis ses paroles, et que bien longtemps après sa mort elles résonnaient encore sous ces voûtes.

— Que dis-tu?

— Écoute. Très-jeune encore, je fus initié aux

mystères du tribunal suprême. Disciple favorisé d'Arnold , du grand maître , qui exerçait une influence extrême sur la société secrète, je venais ici recevoir ses inspirations.

Les francs-juges attendaient, palpitant, le secret qui allait leur être révélé.

— Quand Arnold sentit venir la fin de son existence centenaire , continua Waltimor , le désespoir de laisser une grande réforme inachevée lui inspira une pensée étrange, terrible... Un jour il me dit : « Je suis près de mourir, et sans moi l'œuvre de régénération que j'ai commencée dans le sein de la société secrète, et de là dans toute l'Allemagne, ne peut être accomplie. Il faut qu'au lieu d'expirer je continue à vivre en toi. Tu as recueilli toutes mes pensées, ma doctrine est vivante dans ton esprit comme dans le mien : continue à la répandre. Les idées que porte ma tête blanche fleuriront plus vivaces et plus fraîches, entées sur une jeune branche... Quand je ne serai plus, ensevelis mon corps dans un coin de la solitude, que l'herbe sauvage couvre seule ma tombe, prends les apparences d'un vieillard . prends mon nom et ma place dans le sanctuaire du tribunal, où des voiles noirs couvrent tous nos visages... et qu'Arnold ne soit pas mort» n

La voix de Henri Waltiraor s'affaiblit... puis, au bout d'une minute, il reprit d'un accent bien faible, mais qui allait jusqu'à Fâme dans le silence religieux qui régnait autour de lui :

— Je frémis en écoutant les paroles de mon maître, car je sentis que le dévouement s'emparait de moi et allait m'élcver à un acte de vertu suprême par le martyre ! « Il faudra encore, dit Arnold, dont le regard peignait l'immolation terrible , il faudra quitter le monde , ta famille, tes frères d'armes, tes jeunes amours, perdre ton nom, ton existence, et jusqu'à ton bel âge !... Le pourras-tu? » Je répondis : « Mon maître, je le ferai... »

— Ob ! sacrifice insensé î disait Sophie.

— Oh ! dévouement sublime ! s'écriaient les francs-juges.

— Mon père l'ordonnait, reprit Waltimor. Et Dieu sait que ce nom de père est surtout imposant et sacré quand il exprime le don de la vie morale, la procréation de l'âme... Peu après, le grand maître me fit ratifier ma promesse par un serment aux pieds de ce christ... Arnold était près d'expirer ; je jurai tout ce qu'il voulut , et il ferma les yeux... Depuis ce jour, je parus à sa place dans le sanctuaire des francs -juges... J'avais reçu de la nature la taille élevée et la

force musculaire d'Arnold ; l'habitude de m'entretenir avec lui m'avait donné le timbre et les inflexions de sa voix ; j'étais nourri de ses pensées, son esprit avait passé en moi ; je pus tromper le regard de nos frères dans ces assemblées souterraines où règne peu de lumière, où un voile nous rend invisibles même dans le sanctuaire... Mais en même temps Henri Waltimor cessait d'être... Le bruit se répandit que j'avais trouvé la mort dans une tempête de ces montagnes... Je simulai ma tombe et plaçai la pierre tumulaire qui portait mon nom dans la chapelle de Conrad-Burg, à l'ouverture d'un souterrain, qui, des confins de ce désert, se continue jusqu'à l'antique forteresse.

— 0 mon Dieu ! s'écria Sophie dans une douleur exaspérée, fallait-il donc tout sacrifier ainsi à un seul être ?

— Oui, répondit Henri, qui se penchait sous lé poids de la mort, j'immolai tout : des parents bien chers et livrés à une douleur éternelle , le nom d'une famille illustre et que je laissais sans nouvelle gloire... Et toi ! toi, Sophie, que j'adorais et que je ne devais plus voir ! séparation affreuse, où j'étais mort par la perte de tout espoir, par l'éternité de l'absence, où je vivais encore pour connaître ta douleur, pour compter

chacune de tes larmes par les déchirements de mon cœur !...

— Malheur !...

— Oh ! oui, malheur, inconnu jusqu'à moi et terrible , de passer tout à coup des vingtièmes années à la vieillesse la plus reculée!... Il est bien permis de te pleurer , ô jeunesse ! divinité fière et brillante, lumière du front humain, où viennent se fondre tous les rayons d'amour et de gloire pour ne s'éteindre qu'avec toi!... Je t'ai perdue en un jour... et Dieu sait ce que j'ai souffert !

La voix du mourant pénétrait dans le cœur, faisait tressaillir toutes les fibres de l'être et gonflait le sein de larmes... Par un mouvement unanime, et dans un silence solennel, tous les assistants se prosternèrent pour pleurer à genoux devant le martyr.

Mais lui sembla tout à coup se ranimer. Il se soutint de lui-même sur sa couche, et fit un mouvement d'attention en étendant sa main devant lui... Ses yeux resplendissants s'élevèrent vers la voûte, un sourire vint errer sur ses lèvres pâles.

— La voix d'Arnold ! dit-il, oh ! la voix d'Arnold résonne toujours là ! EHe dit : « Qu'est-ce que le sacrifice d'un homme devant l'huma-

nité?... Qu'est-ce que la souffrance devant le devoir ? »

Puis joignant les mains devant l'image que créait le fanatisme saint :

— G mon maître ! je t'ai obéi ; j'ai poursuivi ta sublime carrière ; Dieu a permis que ta pensée ne se voilât pas dans mon âme, que ta parole ne faiblît pas sur mes lèvres. Ce que tu voulais s'est accompli ; la foule a fait un pas pour monter au sommet qu'elle doit conquérir... Aujourd'hui même , le peuple méconnu a pris ce nom auguste d'humanité sous un prêtre plus juste, sous un prince plus grand. Ta sainte cause a triomphé, Arnold ! ô mon maître ! ô mon Dieu !.. . Et, grâce au ciel, je ne meurs qu'à la fin de ce jour !

Dans cette grotte consacrée, sous ce dôme de rochers éternels, dans le jour mystérieux de ces pâles flambeaux, le mourant avait une grandeur majestueuse qui imposait à tous les sentiments humains ; les fronts s'inclinaient devant lui , et on cessait de le pleurer pour l'adorer.

La femme qui aimait Waltimor était seule inaccessible à cet enthousiasme pour une grande gloire.

— Oh ! ne meurs pas!. .. s'écria- t-elle en enlaçant son amant de ses bras, et en l'étreignant de

désespoir et d'amour. Tu as vécu pour un devoir cruel, terrible... Vis pour moi... un seul jour !

Le mourant avait épuisé les dernières lueurs de l'existence dans un élan d'exaltation suprême ; son visage d'une pâleur bleuâtre n'avait plus que la beauté immobile du marbre, et il semblait que la vie s'en fût retirée... Mais le regard de Sophie alla chercher le sien... Et peu à peu ses fibres se détendirent ; il pencha sa tête sur l'épaule de la jeune femme ; une teinte de tendresse et de douceur ineffable se répandit lentement sur ses traits pour s'y fixer jusqu'au delà de la mort.

Et comme Sophie lui répétait encore: « Ne m'abandonne pas... vis pour moi qui t'ai tant aimé ! » il parvint à tourner vers elle ses yeux inondés de pleurs.

— Vois, Sophie, dit-il d'une voix expirante, vois, je verse des larmes... Oh! dans un tel moment, en face de l'éternité, la jeunesse, l'éclat , la fortune , la renommée , tous les biens que j'ai perdus ne pourraient pas m'arracher une larme... Tu vois bien que je n'existe plus que pour toi seule, pour l'amour, puisque je pleure et regrette la terre.

Puis il ajouta dans des accents interrompus de ses derniers soupirs :

— Cet instant est bien court... mais plus précieux, plus solennel que tout autre, puisqu'il est le dernier... et il t'appartient tout entier, ma bien-aimée... Mon adieu suprême a ce monde est l'amour ; et je ne sens rien dans mon âme prête à s'élever au ciel que l'amour !

Il se tut.

Sophie , qui le tenait pressé dans ses bras et sur son sein, sentit un frémissement convulsif passer dans tout son être... puis s'arrêter subitement.

Les yeux de Waltimor restaient tournés vers Sophie ; sa bouche gardait la tendre expression de ses dernières paroles ; mais ses yeux n'avaient plus de regard, ses lèvres n'avaient plus de souffle.

Il se répandit peu à peu sur son visage cette teinte livide et plombée, plus profonde que toutes celles des souffrances humaines, et qui n'apparaît que lorsque l'être humain n'est plus. Il ne resta plus sur le front du martyr de la foi que le repos majestueux , la sérénité ineffable , imprimés par les grands sacrements de la vertu et de l'amour, et qui resplendissaient encore dans les ombres de la mort.

Depuis de longs instants déjà, l'âme de Waltimor s'était exhalée, et Sophie demeurait évanouie,

la tête appuyée sur ce cœur qui ne battait plus. Un silence et une immobilité solennels planaient encore dans la grotte funèbre, où tous les assistants agenouillés priaient ou recueillaient dans leur ârne l'impression de ce qu'ils venaient de voir.

Les feux obliques du soleil levant, pénétrant à travers les pampres qui garnissaient l'entrée du souterrain, amenèrent enfin le réveil de cette longue absorption. Les officiers de la cour enlevèrent la princesse de Bavière dans leurs bras , et l'emportèrent dans leur tente, où une litière fut préparée pour son retour dans la capitale. Les francs -juges restèrent auprès du grand maître pour rendre son corps à la terre, et commencer par leurs prières et leurs regrets un culte qui devait durer aussi longtemps que la justice resterait enfermée dans le tribunal secret d'Allemagne.

E,a eomteêse Ursule.

En quittant la solitude des montagnes , les ambassadeurs qui étaient chargés de ramener Sophie de Bavière dans ses foyers royaux se dirigèrent sur les bords de la Muldaw, devant trouver là une route plus longue que celles de la pleine campagne , mais plus facile à frayer pour la litière de l'impératrice, et où on était du moins préservé du danger de s'égarer à chaque pas.

Sophie, pendant ce voyage, montrait une douleur calme et recueillie. Le coup qui venait de

la frapper n'apportait pas un désespoir nouveau et inconnu dans son existence. Elle avait vécu sept années avec la pensée que Henri Waltimor n'était plus : un moment d'espérance fébrile et clairvoyante avait seul rompu l'uniformité de sa douleur, et elle y retombait alors comme dans son état naturel.

Elle ne savait pas sous quelle main avait succombé le grand maître, et on évitait de lui faire connaître les détails de cette lugubre scène. Sopbic semblait profondément occupée d'une seule idée. Elle se faisait répéter par le capitaine des gardes, qui marchait au pas de son cheval à côté de la litière, l'histoire des princesses qui, aux temps antiques des maisons de Wladislas et de Przemysl, avaient pu quitter le trône pour se renfermer dans un cloître. Puis, redevenue silencieuse , elle reprennait le rêve de toute sa vie : un voile et le repos au sein de Dieu.

À deux milles de la Muldaw, la princesse aperçut de loin , au milieu de son cadre de sombres sapins, le faîte du château des Croix, son lugubre asile de quelques nuits. Cette vue lui causa une émotion pénible , mais dénuée de réflexions, et qui eût été bientôt effacée sans un incident qui s'y rattachait, et eut lieu à quelque distance de là.

On arrivait à un endroit du rivage que nous avons précédemment indiqué : celui où deux collines boisées s'avançaient jusqu'à fleur d'eau, et ouvraient entre elles une étroite gorge voûtée de rameaux d'arbres.

Les seigneurs de la cour prenaient au bord de l'eau une collation que la fatigue du voyage les engageait à prolonger. Sophie , qui se reposait par la marche, étant moins disposée à se rafraîchir des vins de la table que des souffles de l'air pur, s'enfonça dans le sentier creusé entre les coteaux.

Au bout de quelques minutes, elle vit à gauche du chemin , et à peu de hauteur, une de ces croix rustiques qui gardent sur place la mémoire d'un crime ou de quelque miracle. Elle monta les marches de gazon qui conduisaient à cet endroit.

Mais à peine eut-elle dépassé un massif de peupliers, qu'elle resta immobile devant legroupe qui frappa ses regards.

La comtesse Ursule, jeune et belle, telle qu'on l'avait vue d'abord au château de Norberg, était assise sur une roche, ayant à côté d'elle ses compagnons inséparables, le vieux sacristain et le cheval noir qui en ce moment broutait l'herbe fraîche comme un cheval véritable.

En se retrouvant tout à coup en face de cette femme qu'elle haïssait instinctivement, la princesse fut frappée d'une lumière subite. Le souvenir des œuvres de magie que la vue du château des Croix était venue lui retracer, le pacte qu'Ursule avait contracté là avec les esprits des ténèbres, celui que plus tard elle avait évidemment passé avec les brigands, la convainquirent que cette femme, ennemie du Christ, avait porté le coup mortel au grand maître d'une société qui marchait à l'ombre de la croix..

A mesure que cette conviction pénétrait en elle , les traits de Sophie s'enflammaient d'une colère qui n'avait jamais jusque-là troublé leur angélique douceur.

— Madame, dit- elle avec le tremblement d'une émotion violente, un événement affreux, auquel un pressentiment me dit que vous n'êtes pas étrangère, doit me faire souvenir que je suis votre souveraine, investie du droit et du devoir de vous demander compte de vos actes extraordinaires... Répondez donc à cette question : « Ne sont-ce pas les brigands , vos nobles alliés, qui ont assassiné le chef des francs-juges, dont vous aviez demandé la mort au prix de vos largesses ? »

— Je le voulais , dit Ursule , qui s'était levée

sans trouble à l'approche de la princesse ; mais le chef des francs-juges est tombé sous d'autres coups.

— Vous le vouliez!... C'était lui que vous alliez chercher jusqu'au fond de ces imposantes solitudes pour le condamner à mort, tandis que la tendresse de mon âme m'y entraînait pour chercher les mêmes traces..*

La comtesse de Norberg fit un geste d'indifférence, témoignant qu'elle se souciait peu des sentiments des autres.

— Et c'était pour arriver à ce but, continua Sophie avec une hautaine véhémence, que vous aviez lié un commerce impie , sacrilège, avec les esprits d'un autre monde , et que , ne trouvant pas sans doute dans les enfers des serviteurs capables d'accomplir vos vœux, vous êtes allée chercher les monstres humains qui peuplent à présent les forêts.

— Je voudrais vous répondre, madame, dit Ursule, mais il m'est impossible de comprendre la première partie de votre accusation.

— Je ne tremble plus devant vous, comtesse Ursule. Oh! maintenant l'excès du malheur m'a ôté toute crainte ! Mais , une fois... lorsque l'exil m'avait forcée de prendre asile dans votre demeure,., je vous ai vue? au cœur de la nuit.

dépouillée de la forme qu'il vous plaît de revêtir à la clarté du soleil ; je vous ai vue , esprit des ténèbres , devant l'autel où reposaient la tète de mort et le poignard, avec une chauve-souris pour compagne, parlant aux morts, vers qui un instant après allait vous emporter ce cheval maudit comme vous.

Ursule avait écouté ces mots avec un froid sourire.

— Une nuit, dit-elle, comme j'attendais mon frère Francis aux fenêtres du château, j'ai entendu dans une révélation extatique sa voix expirante qui m'appelait, et, en arrivant à lui, guidée par l'instinct de mon cœur, je l'ai trouvé mort. Depuis ce moment affreux, et à certaines nuits qui renferment quelque analogie avec celle de mon malheur, je tombe dans ce sommeil magnétique où on agit sans le secours des sens, mais par la vue de l'âme et par le ressort intérieur... Il paraît que cet état anormal et cruel change prodigieusement mes traits.

Elle tourna la tête vers le vieux serviteur qui, sans doute, lui avait parlé de ce bouleversement de sa figure, pour lui en faire rendre témoignage. Il ne répondit que par un soupir.

— Alors, reprit Ursule, sans avoir conscience de ce que je fais, je me lève et parcours cette

chambre où vous m'avez vue. Ce piédestal, que vous avez pris pour un autel élevé à la magie, supporte une tête de mort, : emblème de ma destinée, et le poignard que j'ai retiré de la blessure de mon frère..» Quant aux chauvessouris, elles sont maîtresses depuis des siècles du château des Croix, et il n'y a rien d'étonnant à ce que l'une d'elles vienne par la fenêtre ouverte tournoyer sur ma tète... Au sein de ce sommeil , où le passé redevient le présent, par un ordre de la nature que nous ne pouvons comprendre, j'entends encore la voix de mon frère qui m'appelle ; je descends à la herse du château comme je le fis dans la nuit réelle de mon malheur ; ce cheval , accoutumé à des courses nocturnes, les pressent et vient m'attendre ; puis il me conduit de lui-même sur la route de douleur que nous avons souvent parcourue ensemble.

— Et vous ne descendez pas chez les morts ? demanda Sophie par un dernier mouvement de ses naïves croyances.

— Oh ! répondit Ursule avec un mélange de tendresse extatique et d'ironie, mon pur et noble Francis habite un monde trop élevé et trop glorieux, pour que l'approche des esprits des ténèbres ou des humains le puisse profaner !

Cette simple explication renversait pour Sophie tous les mystères du château des Croix. Cependant le front de la princesse ne perdait rien de sa sombre sévérité.

— Il n'en reste pas moins certain, madame, dit-elle , que vous vouliez faire mourir le grand maître du tribunal secret, par la main des allfressers.

— Voyez cette croix, madame; c'est moi qui l'ai fait élever, dit Ursule avec une exaltation douloureuse. Nous sommes ici sur la place même où mon frère a expiré... Quand je vins ici, la lumière du phare qu'on allume sur le rivage pour signaler les récifs de la rivière répandait ses lueurs sous ce sombre feuillage... Là, était Francis , étendu sans mouvement , la tête renversée sur cette roche où s'épanchait son sang; là, devant ce peuplier, était le vengeur, qui venait de laisser tomber son masque... D'un côté je vis la victime , de l'autre je vis l'assassin... douleur plus atroce! car l'assassin était son frère...

— Le comte de Norberg !...

— Il est mort... Dieu a jugé le fanatique... Car Dieu, dans ce temps de terreur religieuse, a de plus grands comptes à demander à ceux qui font trop pour lui qu'à ceux qui ne font rien.

— Est-il possible ! répétait Sophie épouvantée.

— Je pris le poignard resté dans le sein de Francis ; mais je ne pouvais frapper le meurtrier sans être aussi dénaturée que lui-même. Je tournai tous les vœux de ma vengeance sur le chef du tribunal qui avait commandé l'exécution, qui avait fait de Francis l'enfant du poignard. Mais en vain! Où trouver un homme qu'une terreur superstitieuse ne fît pas trembler au seul nom des francs-juges, qui ne reçût d'eux la mort à genoux au lieu de la donner?... Enfin j'entendis parler des allfressers ; sans foi ni loi, je crus qu'ils seraient sans dieux. Je me trompais; eux aussi ont pâli devant ce dieu terrestre ; le fer est tombé de leurs mains.

— Et qui donc l'a frappé?

— Le bourreau de votre ville royale, envoyé par l'empereur votre époux.

Sophie pencha son front pâle dans ses mains.

— Vous n'avez eu, madame, reprit Ursule d'une voix profonde, que le bonheur de l'amour ou ses mélancoliques regrets, qui sont encore une douceur : vous êtes restée bonne et tendre. Moi j'ai été cruellement outragée dans l'amour fraternel, le plus pur, le plus saint de tous : je suis devenue vindicative, implacable. Les femmes sont ce que l'amour les fait.

Sophie n'en entendit pas davantage ; elle s'éloigna rapidement de la croix funèbre. Errant dans le chemin creux , elle rêvait au moyen de fuir et de s'abriter à l'instant dans quelque monastère, pour ne pas retourner dans la ville où régnait l'empereur meurtrier et sacrilège, lorsqu'elle se trouva en présence. des officiers de la couronne qui la cherchaient.

Toujours faible et timide devant le commandement, quelque tacite qu'il fût, elle remonta dans la litière, qui l'emmena fatalement dans la ville de Prague pour qu'elle subît jusqu'à la dernière des épreuves auxquelles le sort l'avait condamnée.

Les Journées de priniemps.

Les premiers jours du printemps de 1416, à jamais mémorables pour la ville de Prague, se levaient alors pleins de gloire et d'espérance.

L'insurrection populaire , dont nous avons vu le complot se développer et s'affermir chez l'armurier Muller, venait d'éclater.

Dans toute l'étendue de la vieille et de la nouvelle ville *, partout où il y avait un fort, une

1 Une seconde partie, ajoutée à l'ancienne cité par Charles IV, 3. 16

tour, un rempart, un édifice à enlever à la garnison de l'empereur, on se battait ; sur le haut des fortifications aux sombres dentelures, à l'ombre des monuments chargés de siècles et de souvenirs , sous les voûtes des églises, sur les places publiques, et jusque dans les derniers faubourgs , on se battait en invoquant tous les saints du paradis.

Le pont hardi , flanqué de tours , peuplé de statues, qui sur seize arches s'élève des bords escarpés de la Muldaw, était le point des engagements les plus acharnés , et la rivière , en s'engouffrant sombre et rapide, emportait des corps dans chacun de ses flots.

Devant la niche de chaque bienheureux, dont le cierge était soigneusement allumé, des groupes de femmes, d'enfants , de pèlerins, disaient le chapelet, chantaient des cantiques et rappelaient au saint ses généreux miracles pour lui en demander encore.

Dans le tumulte épouvantable des cris de guerre , des armes qui se heurtaient , des tambours qui battaient aux champs, des flèches qui remplissaient l'espace, des cloches qui sonnaient

portait le nom de Nouvelle-Ville. L'ensemble de Prague offrait deux vastes amphithéâtres, séparés par le cours de la Muldaw.

à grande volée , la ville religieuse et guerrière semblait avoir repris un cœur dans la poitrine et du sang dans les veines ; avec ses larges flancs de sombres murailles, son front hérissé de tours, de flèches , de clochers, on aurait cru la voir respirer, palpiter et vivre.

Un beau soleil, comme celui qui se lève pour éclairer les prises d'armes populaires, embrasait et dorait l'étendue de la ville. La révolution, cette reine éphémère qui naît le matin et meurt le soir , avait du moins un beau jour pour son ardente et rapide existence.

Entrons au palais impérial.

Autant la ville était populeuse, passionnée, bouillonnante, autant le palais était morne et désert. Tous les gardes de la résidence royale jusqu'au dernier lansquenet , tous les gentilshommes de la maison du prince jusqu'aux premiers officiers, étaient allés commander les postes, renforcer les troupes impériales. La solitude planait dans ces vastes galeries ; l'absence de tout mouvement, la nudité qu'imprime l'abandon, les faisaient paraître plus vastes et plus sombres. On voyait seulement passer de loin en loin des soldats qui rentraient blessés, hors de combat, et répandaient les dernières gouttes de leur sang sur les dalles consacrées. Le palais souverain n'était plus

gardé que par les effigies en bronze des anciens guerriers , et ne semblait plus habité que par les ombres des rois.

Wenceslas cependant était resté dans la résidence royale. Le courage ne lui aurait pas manqué pour se mettre à la tête de ses troupes ; mais l'orgueil du rang l'empêchait d'aller lui-même, armes en main, défendre sa personne contre un peuple révolté.

Il parcourait seul, à grands pas, les défilés de l'antique édifice, s'arrêtait pour écouter le bruit tumultueux qui grossissait et s'avançait sans cesse , montait au sommet des bâtiments pour suivre la marche de l'insurrection. Des platesformes du palais qui s'élève sur la hauteur de Hradschin , le prince embrassait d'un coup d'œil le tableau de toute la ville transformée en champ de bataille.

A la lumière radieuse qui baignait l'étendue, Wenceslas voyait le vieux drapeau impérial, dont l'aigle battait de l'aile, descendre du fronton des édifices publics pour faire place au drapeau populaire, dont les banderoles neuves déroulaient dans l'air leurs voyantes couleurs. Puis l'étendard de l'empire reparaissait un instant par la fluctuation du combat... mais c'était pour retomber bientôt après.

Les gibets que Weneeslas avait fait dresser sur la place publique restaient encore devant les fenêtres du palais : lugubre bannière, qui appelait de ce côté les efforts des révoltés. Par instants, l'empereur voyait leurs bandes déboucher des rues, et arriver jusqu'en vue de ces potences. Alors la lutte avec les troupes devenait plus terrible, et jonchait le sol de morts.

Le bruit du combat arrivait jusqu'à lui, rumeur formée des tintements du tocsin, des pas retentissants des cavaliers, des roulements de tambour, des cliquetis de chaînes qu'on traînait sur le pavé pour barrer les rues, et surtout des éclats de la voix humaine, dont la passion était le souffle.

De ces sons confondus dans l'air, il se formait pour Weneeslas comme des paroles de condamnation portées sur lui, d'anathème jeté sur sa mémoire.

Emporté, violent et apathique à la fois, Weneeslas frappait son front de rage, déchirait dans ses doigts crispés les pans de son manteau... puis descendait dans quelque galerie obscure, boire, s'étendre sur un banc et se reposer de l'ardeur du soleil comme après les fatigues d'une chasse.

— Mort de mon âme ! disait dans un de ces

moments le prince appesanti et grondant à demi-voix, que veulent-ils donc?... Est-ce que le peuple va régner? Est-ce que les mendiants vont prendre l'armure de chevalier et la pourpre impériale? Est-ce qu'un nouveau roi Przemysl 1 va quitter ses sabots pour monter sur le trône?... ou bien les francs-juges vont-ils amener le prince qu'ils ont trouvé sous une feuille de leur rosier mystérieux, ou qui est sorti tout armé de leur cerveau?... Quoi qu'il arrive de tout ceci, je reconnais leur main... Cependant Arnold, leur chef, leur guide et mon plus terrible ennemi, Arnold est mort !...

— Un homme est assassiné, dit une voix près de lui, mais une institution vit toujours et accomplit son œuvre.

Wenceslas bondit et se souleva de son siège; mais tandis que sa lourde masse se tournait sur elle-même, celui qui venait de parler ainsi avait disparu.

Dans une salle souterraine, où on entendait moins le tumulte effrayant du combat et où on devait être à l'abri d'une première invasion , Sophie de Bavière était enfermée avec ses femmes.

1 Le premier roi de la maison des Przemysl avait été laboureur.

De retour depuis peu de son excursion aux monts Granort, la malheureuse princesse était arrivée à Prague pour y souffrir de toutes les horreurs delà révolution.

Lénore Muller était accourue rejoindre sa noble maîtresse.

Pendant son séjour chez son père, où, comme on le sait, elle avait revu Edgard, la fille de l'armurier avait célébré son mariage avec le jeune capitaine. La cérémonie de leur union, au moment où l'avenir qui les attendait était si mystérieux, avait été simple et obscure comme leur position l'était encore. Ne voulant donner à l'amour qu'un engagement sacré, dans ces moments où de grands devoirs exigeaient toutes les forces de l'âme, Lénore s'était séparée d'Edgard en quittant l'autel, et l'avait rendu à l'empereur, lorsque la révolution, qu'elle savait près d'éclater, devait menacer avec les jours du prince ceux de ses fidèles chevaliers.

En effet, Edgard était en cet instant dans la ville en feu et combattait pour son maître avec cette valeur où l'âme enthousiaste et ardente rend îe bras invincible.

Pendant ces jours où son père était dans l'un des camps et son amant dans l'autre, où son intelligence demandait le succès du soulèvement

populaire tandis que sa tendre piété désirait le maintien du trône antique, où son âme était plus bouleversée que l'atmosphère livrée à cette tempête guerrière, la courageuse jeune fille avait cependant la force de soutenir et de consoler sa noble et chère maîtresse.

Debout près du fauteuil de la princesse, elle tenait la tête pâle de Sophie appuyée sur son sein, et l'entourait d'un de ses bras pour atténuer autant que possible le bruit affreux des armes et du tocsin.

— Que deviennent les reines dépossédées? demandait Sophie d'une voix languissante.

— Eénies par le malheur, elles deviennent des saintes dans l'histoire, répondit la grande maîtresse.

— Est-ce donc toujours la mort qu'on leur réserve? reprit Sophie, la mort affreuse et si peu méritée!... Car, mon Dieu, de quoi les femmes sont-elles coupables dans ces changements d'empire?

— Madame... éloignez ces pensées.

— Oh ! j'ai peur de cette mort horrible de l'échafaud. . . l'échafaud ! . . . mon père, voilà donc la hauteur où tu as tant voulu m'élever !

— Les vainqueurs ne sont pas toujours injustes et féroces, disaient les femmes de Sophie.

Et leurs mains jointes, leurs yeux levés au ciel priaient Dieu qu'il en fût ainsi.

— Alors, ils auront peut-être pour moi la faveur d'une prison éternelle.

— Madame, dit Lénore avec force, mon père est bien puissant dans le peuple ; et il faudrait qu'il fût mort, pour qu'on ne respectât pas votre vie et votre liberté.

— Si cela était, oh! comme je serais heureuse d'en avoir fini avec le trône, et ses épouvantes, et ses misères ! Que je le céderais de grand cœur à une autre!... Je voudrais bien voir d'ici celle qui viendra dans ce palais à ma place, ajouta-t-eîle en se livrant à une naïve fantaisie. Je l'embrasserais avec une tendresse de mère... la bénédiction des mourants est salutaire... et je voudrais qu'elle fût moins malheureuse que moi!...

Et par un mouvement imitatif, elle attira la tête de Lénore qui était plus près d'elle, et l'embrassa tendrement.

Puis, laissant ses yeux fixés sur la jeune Muller, elle ajouta :

— Tiens, cette nouvelle souveraine devrait être belle et fière comme toi pour bien porter la couronne ; elle devrait aussi être ferme, généreuse et loyale comme toi pour la conserver sans orage...

— 0 Dieu puissant! entendez-vous ces cris sur la place royale?

— Les insurgés seraient-ils déjà là ?

— Voyez... voyez, à ce soupirail.

— Je ne distingue rien, dit la demoiselle d'honneur, qui était montée à la fenêtre.

— C'est que vous pleurez, dit Lénore, et les larmes troublent vos yeux... Donnez-moi cette place.

Elle s'élança au poste d'observation.

— Oui, madame, oui, il est trop vrai! le peuple vient de se répandre en flots jusqu'aux portes du palais!... on ne voit plus les soldats que désarmés... ou portés sur des brancards... Des hommes entourent ces échafauds, où sont encore élevés des gibets... Ils lèvent ensemble leurs bras armés de sabres... c'est comme un faisceau de glaives... ils jurent de se venger... Mais voici un chef dont le casque porte un lion en cimier... Dieu, c'est mon père!... j'entends sa voix !... Il dit que la seule vengeance digne des braves est la victoire... qu'il n'y a plus d'ennemis, mais seulement des vaincus... qu'en entrant dans le palais il faut respecter le prince désarmé... 0 mon digne père!... Il dit encore que le meurtre devient crime quand il est inutile, qu'il devient sacrilège quand il tombe sur

des têtes couronnées ! . . . On écoute ses paroles. . . On le nomme pour commander aux portes du palais.

— Oh ! ma chère maîtresse, vous êtes sauvée, dit Lénore en revenant se jeter dans les bras de la princesse.

Wenceslas, d'une fenêtre haute, assistait aussi à ce triomphe rapide de l'insurrection... C'en était fait, le dernier des étendards impériaux venait de disparaître , et le drapeau populaire s'élevait, planait partout. Les regards éblouis de Wenceslas croyaient voir, dans l'étendue lumineuse , un aigle blessé , poursuivi par une foule de vautours , et se perdant au delà des horizons de la Germanie.

En même temps il voyait déboucher de toutes les rues, et arriver jusqu'au parvis du palais, des bandes d'hommes armés par-dessus les différents costumes de leurs professions ; mais tous avaient remis leur sabre dans le fourreau... signe de la paix scellée par la ruine de Wenceslas. . . clameurs de triomphe qui étaient son chant de mort !

Le visage empourpré par la colère et la honte, la toque enfoncée sur les yeux , la fourrure de son pourpoint arrachée, le prince courait de galerie en galerie , tendant les bras aux statues des anciens rois comme à des dieux vengeurs...

Mais nulle espérance exhalée de ces images refroidies dans le cours du temps ne venait lui répondre : la mort l'entourait.

Le prince se réfugia dans une des tours qui flanquaient chaque partie latérale du bâtiment ; il se fit apporter sa coupe, sa fameuse coupe d'or du poids de trois cents écus, et la vida plusieurs fois. Il en sentit le favorable effet. Wenceslas , heureux buveur, n'avait pas perdu, dans l'habitude de boire , la faculté de s'enivrer.

Aux derniers instants de sa vie , on retrouve des visions de jeunesse, on revoit ses songes de gloire et d'amour ; et la jeunesse , pour Wenceslas , la gloire , l'amour, ç'avaient été le vin et son ivresse.

Un piquet de gardes, qui se repliait sans doute du combat après l'entière défaite des troupes, vint se ranger auprès du souverain.

Le peuple avait achevé sa victoire.

On était au milieu du second jour de l'insurrection ; un midi pur et chaud parait la ville de son éclat.

Les francs-juges, danscette révolution, avaient été , selon leur caractère habituel, présents partout quoique invisibles. Leur marche incessante, se tenant d'abord cachée sous le drapeau des princes révoltés, puis sous celui du peuple, avait

conduit Wenceslas à sa ruine. Ces hommes doublement puissants , parce que chacun d'eux était deux hommes divers, méditaient ensemble dans le souterrain , puis agissaient dans le monde extérieur, en reprenant le nom et la place qui les mêlaient au mouvement des choses, et leur permettaient d'influencer les esprits , de préparer les voies. Ils avaient réellement accompli les grands événements qui venaient de se passer.

Les armes étant déposées , le moment était venu pour les autorités de la ville de se réunir et de concerter les moyens de rétablir au plus tôt l'ordre et le calme. Après le bras, la tête devait agir et sanctionner le mouvement révolutionnaire.

Pour prendre acte de possession du gouvernement, l'assemblée nationale se réunit au palais des souverains , transformé en hôtel municipal. Cependant la nation n'avait cru, dans cette prise d'armes, que protester contre le pouvoir insupportable d'un despote lâche et sanguinaire , et ne prévoyait pas encore ce qui succéderait à son règne.

Une salle immense régnait dans toute l'étendue du premier corps de bâtiment de l'édifice ; elle s'ouvrait sur un large escalier qui descendait

en ligne droite et avait son massif péristyle sur la place publique, te palais, construit sur le modèle de l'ancien Louvre de France 1 , était de toutes parts hérissé de tours; celles qui des deux côtés s'élevaient au milieu des murs latéraux , communiquaient à la grande galerie par un large cintre fermé seulement d'une tapisserie, et dans les solennités, ces rideaux relevés faisaient de l'intérieur des tours des tribunes circulaires ajoutées à l'enceinte principale. Elles avaient jour par des fenêtres à balcon donnant , comme la façade , sur la place publique , qui entourait en croissant le bâtiment avancé du palais.

En ce moment , les tours avaient les tapisseries de leurs cintres baissées, et Wenceslas se trouvait retiré dans celle située à droite de la saîle.

Le premier qui pénétra de la ville conquise par l'insurrection dans l'enceinte du palais désert , fut le moine de Saint-Bruneau qui a été désigné jusqu'ici par son chapelet d'or.

Le factionnaire posté à l'entrée de la saîle baissa la lance pour s'opposer à son passage , mais le religieux souleva ce capuchon éternelle-

1 Charles IV était venu à Paris , et en avait rapporté le dessin du Louvre.

LES JOl RIVÉES DE PRINTEMPS. 187

ment baissé qui cachait son visage, et le soldat, après un vif mouvement en arrière , lui livra respectueusement passage.

Plusieurs personnages , portant l'habit de différentes classes de la société et de divers corps d'états , suivaient le moine.

Celui-ci traversait lentement l'enceinte. Il regardait en retenant son pas l'intérieur de cette salle antique , le trône qui s'élevait au fond, son dais écussonné, ses brocarts semés d'abeilles d'or, les statues des anciens rois coulées en bronze ou taillées dans la pierre grossière , et quelquefois formées de ces deux matières , les armures rouillées , les masses d'armes , les drapeaux suspendus aux parois.

Quoique le capuchon du moine fût déjà retombé sur son visage, on pouvait juger que l'impression qu'il recevait de ces lieux était profonde , car elle imprimait à sa marche , à ses moindres mouvements , quelque chose de solennel et de recueilli.

Arrivé dans le haut de la salle , il parla aux personnes qui l'entouraient.

Wenceslas, dans sa tour, où un rideau seulement le séparait de la galerie, entendit cette voix. Malgré l'étourdissement bachique qui avait gagné son cerveau , il tressaillit encore à cet ac-

cent, qui, chaque fois qu'il s'était fait entendre à lui, avait eu le pouvoir, sans qu'il sût pourquoi, de l'impressionner douloureusement.

Le moine prit place à la droite du trône.

Un officier commença à annoncer les corporations qui entraient.

— L'archevêque et les prélats du saint-empire.

— Les magistrats de la cité.

— Les membres de l'université.

— Illustres docteurs, dit le moine en s'adressant à ces derniers, venez vous asseoir à droite du trône, devant l'effigie de l'auguste Charles IV, le fondateur, l'ami de votre ordre et le plus grand des monarques dont le souvenir plane dans cette enceinte.

— Les représentants de la bourgeoisie.

— Les représentants du haut commerce.

L'officier de service nomma ensuite les nombreuses corporations de fabricants et d'artisans qui venaient siéger à l'assemblée nationale en sortant du combat.

— Placez-vous ici , leur dit le moine en indiquant à ces hommes du peuple un côté de la salle garni d'antiques portraitures, vous serez sous l'égide des princes de la maison de Pzremysl, dont le premier roi était sorti de la charrue et dont les descendants se rappelèrent toujours leur

nobîe origine en protégeant et secourant les dignes travailleurs.

On introduisit ensuite la princesse de Bavière et ses femmes.

Le moine s'approcha de la tremblante Sophie, qui cachait ses traits sous un voile et avait peine à se soutenir, et la fit placer sur un siège d'honneur, à peu de distance du trône.

Les officiers des troupes impériales , les derniers et fidèles défenseurs de Wencesias, furent amenés par des gardes. Ils étaient prisonniers du peuple. Le baron Warner, le comte de Ratisbonne avaient de profondes blessures ; l'écharpe blanche d'Edgard était teinte de sang.

Ils furent reçus par le moine avec des marques de distinction.

On se demandait quel était cet homme qui , sans avoir de rang marqué dans la vaste assemblée, en assignait à tout le monde. On ne savait quelle tête auguste ou obscure pouvait cacher ce voile de laine.

La grande porte ^e la galerie demeura ouverte ; la masse compacte du peuple remplissait l'escalier et la place publique.

A l'entrée de la salle, était maître Muller, commandant le poste du palais. Il tenait son sabre vainqueur, la pointe sur l'épaule , un pied

pose sur l'escalier où commençait la foule du peuple qu'il avait conduit, un pied sur le seuil du palais impérial dont il venait de prendre possession.

A l'autre chambranle du portique était un groupe de fraîches et robustes femmes du peuple, qui avaient pu pénétrer jusque-là. Elles avaient encore leur chapelet, triomphant aussi, passé à leur bras , et soulevaient leurs petits enfants pour leur faire voir le trône.

Au delà, on voyait la masse dç la population comme une immense nappe de têtes qui allait se perdre à l'horizon .

Puis , au dehors , sur la place , dans les rues, dans toute la ville, de joyeuses fanfares remplissaient les airs. Ce peuple de Bohême, naturellement chanteur, et jeune comme le peuple l'est toujours , avait déjà repris ses chants accompagnés de harpes, deflûtes,de mandolines. On s'était mis en danse , et des rondes où se mêlaient des hommes portant encore les armes et le sang du combat, tournoyaient en battant des mains autour des statues brisées de YIrnperator.

EàC couronnement»

Le moine à la robe blanche, au chapelet d'or, se tenant debout au pied du trône , prononça d'une voix haute et grave :

— Messeigneurs du clergé et de l'université, et vous représentants des états , puisque je semble m'arroger le droit de commander dans le palais souverain dont vous vous êtes rendus maîtres, et d'élever la voix le premier au milieu de vous tous, il est temps de me faire connaître.

A ces mots , par un mouvement aussi noble

que rapide, il rejeta son capuchon en arrière.

— L'empereur Rodolphe ! s'écrièrent un millier de voix dans l'assemblée.

— Oui, messeigneurs, Rodolphe, le fils aîné de Charles IV, le légitime possesseur de l'empire, qui , après s'être assis quelques instants sur le trône, disparut du trône et de la terre, et fut compté parmi les morts.

— Par quelque affreux attentat , sans doute ?

— Non, par ma propre volonté. Des guerres intestines avaient bouleversé l'empire de Charles. J'étais chef d'une nation opprimée par les grands vassaux , déchirée par l'anarchie. Sans force contre ces fléaux , je ne vis que la dérision du rang suprême, le néant de la grandeur, qui ne me donnaient pas le pouvoir de faire le bien. Je me retirai dans un cloître , où le roi était à jamais enseveli sous la bure, et dans le sein d'une société secrète où l'homme pouvait grandir et s'éclairer. Ce fut là qu'initié à la sagesse suprême , mon intelligence s'illumina ; j'appris par quels principes , par quels moyens , un prince pouvait, même sous un régime de féodalité, grossière ébauche de civilisation, relever la dignité du trône et trouver la force de protéger la nation que Dieu lui a confiée. Je vis alors que la vertu n'était pas dans ce découragement su-

perbe qui m'avait fait abdiquer, mais dans l'œuvre de celui qui saurait régner selon les desseins et la gloire de Dieu.

Les ardentes acclamations de toute la salle saluèrent l empereur Rodolphe»

— Non pas moi, dit-il avec un mouvement de négation lent et grave. Je me suis volontairement effacé du monde , ne vivant plus que dans les doubles ombres du monastère et du souterrain consacré, n'étant connu que de quelques-uns de mes frères. Si je revendiquais mes droits à l'empire , je semblerais , après avoir été trop faible pour supporter la grandeur, être trop faible maintenant pour supporter l'oubli; je pourrais être accusé d'ambition en reprenant ma propre couronne... Mais, dès que mes yeux se sont ouverts sur la mission d'un souverain , j'ai conçu d'autres projets. J'avais un fils , né d'un mariage secret et légitime avec Marie de Brandebourg ; je résolus, dès qu'il aurait atteint sa majorité , de lui ouvrir les voies du trône , afin qu'il devînt l'idéal du souverain qu'avaient pressenti les voyants et les sages.

Une vive émotion, qui se fit sentir dans l'assemblée, interrompit quelques instants Rodolphe. Il reprit, au milieu d'un silence palpitant :

— Les premières lois de ce nouveau règne , ses premiers serments à Dieu , les voici : Rétablir la constitution politique de la Bohème, exiger de la noblesse hommage et obéissance au souverain , maintenir les privilèges et la liberté des états en toute circonstance , terminer le grand œuvre d'affranchissement des bourgeois et paysans que Charles IV a glorieusement commencé, délivrer les campagnes des exactions des seigneurs suzerains , soustraire la fortune et la vie du citoyen à la domination barbare de l'épée, protéger de toutes les forces du sceptre l'agriculture , l'industrie et les arts... Les développements et l'application de ces principes , et les franchises nouvelles qui en découlent, seront communiquésà celui qui doit les pratiquer. C'est le premier pas d'une marche glorieuse, où s'engage l'humanité , mais dont le but auguste doit rester voilé à nos yeux, qui n'en pourraient soutenir la lumière trop éclatante.

La surprise, le trouble, l'attente, agitaient cette foule , où battait un seul cœur. L'étendue demeurait silencieuse ; et cependant il semblait entendre des cris intérieurs d'espoir et d'enthousiasme ardent.

Le soleil qui s'épanchait à grands flots dans la salle , où il pénétrait à travers des vitraux

peints , revêtait les vives couleurs du prisme ; et on croyait voir l'arc-en-ciel , signe de paix et d'alliance céleste , venir se pencher sur le trône.

La musique des fanfares lointaines, qui venait, plus adoucie , se répandre sous les voûtes , semblait l'hymne de joie de la terre délivrée.

Rodolphe envoya chercher le manteau impérial , la couronne, le sceptre, la main de justice.

Puis il reprit :

— Quand les sages qui m'entouraient, et moi-même, nous eûmes jugé la tyrannie, les désordres , la démence du prince régnant arrivés au comble, nous voulûmes nous servir des grands vassaux qui conspiraient sa perte pour le renverser. Cette arme était de fausse trempe , elle s'est brisée entre nos mains. Alors, nous nous sommes servis du peuple pour cette œuvre de destruction ; son bras est celui de Dieu , et ne trompe jamais.

— Victoire ! victoire à nous , s'écriait-on en agitant les drapeaux.

— Maintenant, continua Rodolphe, maintenant que j'ai rétabli les devoirs du prince envers la nation , je rappelle ceux de la nation envers le prince. Dans la constitution de 1546, les états assemblés se sont obliges à maintenir l'hérédité de la couronne en faveur de la descendance de

Charles IV, en raison de la priorité des tiges. Je demande donc le serment de fidélité du peuple envers mon fils , roi de Bohême, empereur d'Allemagne.

— Honneur au fils de Rodolphe ! dirent les membres de l'université. Qu'il paraisse comme l'étoile du salut !

— Le prince ! le prince! exclamait le peuple.

— Ce prince, dit Rodolphe, dont l'œil radieux devint humide de larmes , et cet héiûtier légitime du trône , c'était , il y a bien peu de temps encore, un jeune et simple page...

A ces mots, le regard de Rodolphe alla se fondre dans le regard embrasé que depuis un instant Edgard tenait fixé sur lui... Ce fut là toute la révélation du lien qui les unissait... Edgard alla se jeter dans le sein de son père !

Un sourire radieux éclaira tous les visages.

Après un moment d'émotion puissante, Rodolphe reprit, tenant sa main appuyée sur l'épaule du jeune prince :

— Mon fils, toujours éloigné de moi, ne connaissait pas sa naissance. Il a été élevé à l'université de Prague, puis reçu dans les pages et créé chevalier. Je l'ai fait placer à la cour de Wenceslas, pour qu'il connût de bonne heure le secret de la royauté et s'instruisît même à sa

dignité : car je savais bien qu'auprès de Wenceslas, il ne verrait jamais l'homme, mais le front marqué de l'huile sainte. Il a été enflammé d'un dévouement chevaleresque pour celui qui portait le nom d'empereur. Enthousiaste et intrépide enfant, il combattait avec une fougue aventureuse contre sa propre cause : l'empereur arrêté , il tirait l'épée pour lui ; l'empereur en prison , il le délivrait ; l'empereur assiégé dans sa dernière forteresse , il combattait encore en héros , jetait l'ennemi vainqueur du haut d'une tour, et faisait lever le siège... Partout, toujours, il renversait à mesure ce qu'on faisait pour lui.. . C'est donc, ajouta Rodolphe en souriant, c'est donc un révolté que je présente à l'élection souveraine.

Edgard mit un genou en terre devant l'empereur son père. Puis il se releva pour recevoir de lui les attributs souverains.

Ces insignes brillaient de diamants et de pierres précieuses, amassés par la royauté pendant des siècles.

Le jeune homme , par un mouvement spontané, détacha les longues chaînes de pierreries qui entouraient la couronne et descendaient en rivières sur le manteau impérial. Il traversa l'assemblée, qui s'ouvrit sur son passage ; puis, ar- 5. 18

rivé sur le seuil de la salle du trône, il lança ces mille diamants égrenés dans la foule du peuple qui se déroulait devant lui.

— Tenez, amis, dit-il, que cette graine brillante aille ensemencer vos champs. Elle y deviendra féconde , au lieu de briller stérilement sur la couronne. Un souverain ne doit être paré que d'honneur et de justice.

— Et de sa jeunesse, de sa grâce, de sa beauté! criait la foule déjà enthousiaste du nouveau prince.

Puis le fds de Rodolphe revint prendre les attributs de la royauté, sous lesquels ses traits épanouis, nobles et suaves, ressortaient d'un merveilleux éclat.

Au milieu de ces transports de la joie publique , on avait presque entièrement oublié Wenceslas.

Sans avoir été arrêté, l'ex-empereur se trouvait prisonnier dans sa tour, circonscrite de tous côtés par l'ennemi.

Réveillé de l'ivresse , il assistait aux événements qui avaient lieu dans la salle du trône, dont il n'était séparé que par un rideau. Il reconnaissait enfin le moine au chapelet d'or... c'était son frère, qui était sorti du tombeau pour consommer sa ruine!

De l'autre côté, sur la place publique où donnait le balcon de la tour, il rencontrait la fête du peuple délivré de son joug ; un chœur de danse et de chants s'élevait du sol où il ne régnait plus ; une harmonie terrible , mêlée d'allégresse et de colère , jetait dans les airs ces mots :

— Liesse au peuple ! anathème au tyran î Dans cette tour, à la voûte profonde et obscure, tout était dépouillé et sombre comme son âme. Les gardes demeurés autour de lui étaient immobiles, silencieux et plaqués à la muraille comme les hommes d'armes peints sur les tapisseries.

C'était là que Wenceslas faisait ses adieux à la puissance, à la vie.

Tout à coup il releva la tête et promena un regard pénétrant sur ce peu de soldats qui formaient alors sa garde impériale , triste et dernier reste de ses armées.

— Voulez-vous, leur dit-il, risquer de me sauver ou de périr pour moi? Un escalier descend d'ici dans les cours du palais ; des chevaux sont toujours prêts ; entouré par vous, je peux , à la faveur de la surprise et de la rapidité de mon cheval, traverser cette foule hideuse et sanguinaire. Vous, vous serez tués en me couvrant

de votre corps, ou vous fuirez avec moi et partagerez ma fortune.

Un morne silence accueillit cette demande... le cœur de Wenceslas battait violemment... Une minute encore tout demeura muet, immobile... le malheureux prince voulut prendre ce silence pour un consentement. Il fit quelques pas et s'avança pour soulever la tapisserie de la porte dérobée.

Mais alors une main se posa sur son bras , le fit plier de manière à ramener la main sur le cœur, et l'homme qui exécutait ce signe de l'association secrète y ajouta ces mots :

— Partout où tu as passé, les champs féconds sont devenus des solitudes d'herbe, de pierre, et des vallées de pleurs. Tu ne trouveras plus de bâton pour t'appuyer et reprendre ton chemin1.

Wenceslas tressaillit et se jeta en arrière. Il regarda fixement son interlocuteur et reconnut celui qui, sous le costume de mendiant, avec ce même signe et ces mêmes mots consacrés, l'avait arrêté au couvent de Saint-Bruneau.

Il se retourna vivement vers les autres soldats pour se mettre à l'abri de leurs lances... Mais

1 Bâton, pierre, herbe, pleurs : l'emploi de ces mots dans la première phrase qu'ils s'adressaient , servait aux francsjuges à se reconnaître.

tous, lorsqu'il approcha , lui répétèrent les mêmes paroles cabalistiques et fatales pour lui.

Ils faisaient partie, ainsi que les premiers, des membres du saint tribunal , qui se trouvaient mêlés à la garde impériale comme à toutes les classes de la société.

Alors Wencesîas comprend qu'il est perdu sans retour, et l'élan de sa résolution prend une autre route.

S'élançant vers la table où sont encore les vins qu'il s'est fait apporter, il saisit sa grande coupe , cette coupe du poids de cent écus d'or,, qui a été célèbre dans son règne, et la remplit jusqu'au bord. Un balcon sans balustrade, ou plutôt une étroite plate-forme, s'avançait sur la place publique. Il pose son pied sur cette dalle et élève la coupe à la hauteur de ses lèvres...

En même temps, la tapisserie qui sépare la tour de la grande salle se détache tout à coup, et le large cintre ouvert montre aux regards de toute l'assemblée nationale le prince dépossédé.

On le contemple avec un dédain silencieux.

Lui , penché sur le balcon et la coupe à la main , prononce ces mots en buvant à coups pressés :

— Reviens à moi, précieuse liqueur qui m'as toujours abreuvé de voluptés... Un moment je

t'ai oubliée pour m'enivrer de sang; je n'y ai trouvé que les tortures de l'âme, le poison de la royauté... Reviens à moi, vin généreux!... Grâce à toi qui donnes l'oubli, je ne vois plus ma ruine... je ne suis plus captif et condamné, je ne sens plus les coups vainqueurs de mes ennemis me déchirer le sein... je n'entends plus les clameurs du peuple qui me maudit et me brave... Je ne verrai pas le dernier des mendiants se dresser d'orgueil en disant qu'il est plus heureux que moi!... 0 vin généreux! tu peux effacer même les malheurs d'un roi !

D'un dernier trait, il tarit sa coupe jusqu'au fond, et se précipita la tête la première sur le pavé de la place.

Il alla se briser le crâne au pied des échafauds qu'il avait fait élever.

Et le peuple s'écria :

— Justice est faite! Ainsi meurent tous les tyrans 1 !

1 Le peuple traîna le corps de Wenceslas jusqu'à la rivière et Ty précipita; quelques jours après, des pêcheurs retirèrent ce corps qui fut acheté par les princes régnants vingt-deux ducats d'or et porté à la cathédrale de Saint-Veith, où étaient Jes sépultures des rois.

Isa chambre de VitnpétHëftHce.

Le soir de ce jour qui avait amené le dénoùment mémorable de la guerre civile, la capitale de Bohème illuminée, les portes ouvertes, les forts désarmés, retentissait de toute part de musique et de clameurs triomphantes.

Une cérémonie religieuse avait eu lieu dans la cathédrale où le peuple était allé rendre grâce à Dieu de sa délivrance ; des fêtes se célébraient dans le palais pour se répandre de là dans la ville , où leur ivresse redoublait l'enthousiasme et la joie.

204 LA CHAMBRE DE i/lMPÉR ATRICE.

En même temps , et quelques heures après la nuit close, l'impératrice Sophie de Bavière quittait pour toujours la demeure des souverains pour se retirer au couvent des dames de Sainte- Marie, asile vers lequel avaient sans cesse tendu ses désirs, et qui seul convenait à sa nature timide, mélancolique et recueillie.

Sophie, soutenue par Lénore et accompagnée de quelques femmes, descendait l'escalier obscur d'un antique et solitaire bastion, dont le pied baignait dans la Muldaw, et allait gagner la barque qui l'attendait pour la conduire à sa destination.

La nef était couverte d'une tente sombre et l'équipage modeste comme il convenait à la simple recluse du couvent de Sainte-Marie : mais un des chefs populaires , suivi de quelques hommes d'armes, allait prendre place dans l'embarcation pour veiller à la sûreté de Sophie de Bavière pendant le court voyage. C'était l'armurier Millier. Ce brave citoyen, dans la levée de boucliers qui venait de s'accomplir, représentait le peuple dans sa plus belle expression, le type idéal du révolutionnaire fort, loyal et généreux; il avait soulevé, armé, guidé la population, et déployé le même zèle ardent à protéger les vaincus. Maintenant , nommé pour servir d'escorte à la

LA CHAMBRE DE L'iMPÉRATlUCE. 205

princesse dépossédée, il terminait sa noble tâche par cette protection accordée au malheur.

La princesse de Bavière, en quittant le seuil du palais impérial , était encore entre Lénore et son père, qui semblaient destinés à la servir toujours.

Au bord de la barque, Sophie tint longtemps sa chère Lénore embrassée ; les adieux se prolongèrent douloureusement entre ces deux femmes liées par la sympathie , par le dévouement mutuel, par tout ce qu'il y a de meilleur au fond de l'âme ; et quand il fallut enfin se séparer, Lénore, regardant à la façade illuminée du château le balcon d'où on découvrait le mieux le cours de la rivière , le désigna à l'impératrice, et lui dit qu'elle allait monter à cet endroit pour suivre le plus longtemps possible le fanal de sa barque dans le lointain.

Toutes les avenues du palais étaient ouvertes à la population dans ce jour de bouleversement et de fête ; Lénore pénétra donc sans obstacle dans les galeries conduisant au balcon qu'elle avait remarqué. Elle s'avança vers la balustrade et attacha ses regards sur la lumière fugitive de la barque. La jeune fille pouvait être aperçue de l'embarcation, grâce à l'illumination de la façade, comme elle distinguait elle-même la forme som-

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