RECHERCHES ANATOMO-PATHOLOGIQUES LA FIXATION DU TRICHOCÉPHALE
Au point de vue qui nous occupe dans ce travail, ce qu'il importe le plus de connaître dans le trichocéphale est la façon dont 1l se comporte vis-à-vis de la muqueuse de l'intestin qui l'héberge.
En effet toute la question du rôle pathogène de ce parasite pivote autour de ce fait. Le trichocéphale est-il oui ou non fixé à la muqueuse, est-il oui où non une cause de lésion appréciable de cette muqueuse et cette lésion peut-elle servir de porte d’entrée aux microorganismes”? Telles sont les questions que nous allons chercher à élucider dans ce chapitre. Nous n'avons certes pas la prétention d'en donner une mise au point parfaite, car c’est là un point d'anatomie pathologique à coup sûr délicat. Les avis, à cet égard, sont d’ailleurs très partagés et bien qu'aujourd'hui les auteurs sem blent s’accorder en partie, il s'élève encore de temps à autre des voix discordantes au sujet de la fixation du parasite et surtout des conséquences de cette fixation.
Ayant eu à différentes reprises l’occasion de trouver, aux autopsies, des trichocéphales adhérant à la mu-
a queuse du cæcum, nous. avons pu obtenir quelques préparations qui nous ont semblé démonstratives. Nous exposerons donc dans ce chapitre les travaux des différents observateurs qui nous ont précédé et nous parlerons ensuite des faits que nous avons observés nous-même.
S I. — Recherches antérieures.
La fixation des helminthes fut surtout étudiée à propos de l’ascaris, de l’oxyure et du trichocéphale. Nous ne parlerons naturellement ici que de ce qui a trait au dernier de ces parasites, puisque c’est le seul qui nous occupe.
Néanmoins 1l nous faut faire remarquer que, en France, M. le professeur Guiart fut un des premiers à mettre en évidence ce fait que les vers intestinaux étaient souvent appendus à la muqueuse. Ce fut à l'occasion d’une croisière faite à la suite du prince de Monaco et au cours de laquelle fut capturé un dauphin : « Dans l'estomac de cet animal, dit M. Guiart, «se trouvaient de nombreux Ascaris conocephalus. « Plusieurs de ces parasites étaient fixés sur la mu- « queuse même de l'estomac et le bouton céphalique, « profondément incrusté dans cette muqueuse, s’y était « taillé une sorte de cupule assez profonde présentant « des aspérités suffisantes pour permettre à l’animal de « s’y fixer solidement avec les dents. »
Mais le premier travail d'ensemble produit sur la fixation du trichocéphale est l’œuvre d'un Allemand, Johannes Wichmann qui, en 1889, fit paraître à Kiel
EC une thèse qu'il intitule : « Uber das verhalten des trichocephalus dispar zur Darmschleimhaut!. » Ce travail fait sous la direction du professeur Heller, au laboratoire d'anatomie pathologique de la faculté de Kiel, aboutit à des conclusions tout à fait différentes de ce qu'admettent aujourd’hui la plupart des auteurs.
A la suite de Klebs et de Heller, Wichmann nie, en effet, la fixation du trichocéphale dans l’intérieur des tuniques intestinales. Il pensait que le parasite était le plus souvent libre dans la lumière du cæcum et soutenail, de nombreux examens histologiques à l’appui, que lorsqu'il se trouvait adhérent à la paroi, il s’y trouvait fixé, non pas dans l’intimité des tissus, mais par de petits amas de mucus aggloméré. Il est juste de faire remarquer que les recherches de Wichmann ne portaient que sur des cæcums de chiens, et ses expériences, tout intéressantes qu'elles soient, ne peuvent avoir la valeur d'observations portant sur l'intestin humain.
Wichmann examina histologiquement 40 intestins. Il trouva 41 trichocéphales fixés dans le sens de la longueur (perpendiculairement à la muqueuse), r2 dans un sens oblique et 4 dans le sens de la largeur (sectionnés en séton). La préparation des coupes comprenait la fixation des pièces dans l'alcool et coloration à l'hématoxyline éosine. L'auteur divise en deux groupes les résultats de ses expériences. Dans le prenier cas, les vers sont nettement hibres etcomplètement indépendants de tout rapport avec la muqueuse intes-
i Wichmann, /naug. Dissert., Kiel, 1889.
Lo
tinale. Si macroscopiquement il avait été possible de croire à leur fixation, c’est qu'ils étaient accolés au moyen d’un peu de mucus intestinal. Dans un second cas, les parasites paraissent, au contraire, pénétrer dans la muqueuse, mais en réalité, prétend Wichmann, il n’en est rien. Un examen plus approfondi montre, d’après lui, que la muqueuse ne fait que s'invaginer autour de l’extrémité céphalique du trichocéphale, le ver n'est recouvert d'aucun élément épithélial, il n’est rendu adhérent que par une simple enveloppe de mucus dont la constitution et la coloration sont nettement différentes de celles de la muqueuse. Et :l conclut ainsi: «Cet endroit où semble être fixé le ver « ne doit pas être et ne peut être considéré comme « faisant partie intégrante de la muqueuse, mais « d’une masse de mucus qui se serail tassée, épaissie, « et enserrerait l'extrémité céphalique ou une partie « quelconque du trichocéphale. » L'auteur fait remarquer néanmoins, et ce point est à noter, que, autour de la partie du parasite incluse ou tout au moins adhérente à la muqueuse, se trouve un grand nombre de petits éléments qui ne sont autres que des leucocytes, indiquant l'état inflammatoire causé par la compression.
Quoi qu'ilen soit, Wichmann conclut à la parfaite innocuité du trichocéphaleen ce qui concerne les lésions de la muqueuse intestinale. « Si je résume l'état de mes « travaux, dit-il, je peux dire que macroscopiquement « il est impossible de dire si le trichocéphale est fixé « à la muqueuse intestinale ou au mucus. Mais par des « coupes en séries et microscopiquement, on peut se
ufr ee « convaincre que les vers qui semblaient adhérer à la « muqueuse, n'étaient en réalité que fixés au mucus « épaissi et que l'extrémité céphalique du parasite « n’était entourée que par un repli de la muqueuse, « que Jamais on ne constate de lésion ni de solution de « continuité dans l’épithélium intestinal, à l’endroit « même où les trichocéphales paraissaient être fixés ; « que jamais enfin on ne lrouve le ver ayant pénétré « dans l'intérieur de la muqueuse. » Et il termine ainsi: « [1 faut admettre que le trichocéphale dispar est incapable de causer une lésion si petite qu’elle soit à la muqueuse intestinale et, bien plus, il faut aussi se convaincre de son innocuité absolue, sa présence, en effet, ne pouvant donner lieu à aucune maladie. »
Evidemment, il est peu probable que Wichmann se prononcerait encore aussi catégoriquementaujourd'hui, car, comme nous le verrons plus loin, il est des cas où le trichocéphale a pu être incriminé dans la pathogénie de troubles morbides. Mais il n'en est pas moins intéressant de faire remarquer qu’un auteur consciencieux, après de sérieuses recherches, a pu conclure à l’absence absolue de lésions causées par le trichocéphale et à son innocuité parfaite.
Cependant Wichmann allait à l'encontre d'idées précédemment émises. Bien avant ses travaux, en 1876, Leuckart! avait prétendu, à la suite d'expériences sur des chiens, lapins, porcs, que le trichocéphale perforait la muqueuse intestinale. Pour cet auteur, en effet, ce ver avait toute son extrémité effilée enfouie dans
1 Leuckart, Die Menschlischen Parasiten, 1876,
KT. en
la muqueuse, sa grosse extrémité seule étant libre. Vix et Bremser émirent également une opinion analogue et pour eux, le trichocéphale créait des érosions et des perforations de la muqueuse qui leur semblèrent constituer des portes ouvertes à l’inoculation.
Mais en 1896 un auteur allemand, Askanazy ! dans un mémoire intitulé: « le Trichocéphale, parasite suceur du sang, », crut montrer, par un procédé ingénieux, que les trichocéphales avaient leur tube digestif rempli de sang qu'ils puisaient dans les vaisseaux de la muqueuse. Cette expérience qui fut, à cette époque, intéressante au point de vue de la fixation des helminthes et surtout des troubles qu'ils provoquent chez leur hôte, consiste à traiter les parasites par du ferrocyanure de potassium et de l'acide chlorhydrique. Il se produit alors une coloration bleue intense due à la formation de bleu de Prusse, Cette réaction démontre la présence du fer dans l'intestin du ver, fer qui proviendrait de l’hémoglobine du sang de l’homme.
A propos de celte expérience nous rappellerons qu'Askanazy avait recherché les trichocéphales dans une autopsie qu'il avait pu faire quatre heures après la mort. On a, dit cet auteur, d'autant plus de chances de trouver les parasites fixés que l’autopsie suit de plus près la mort. A l'en croire même, les parasites se détacheraient de la muqueuse après la mort de leur hôte. C'est qu'en effet ils ne trouveraient plus alors leur nourriture dans la tunique intestinale privée de circulation et ainsi, après un certain temps, on ne devrait plus trouver que des parasites libres dans la cavité de
! Askanazy, Deutsches Arch. für klin. Medicin., LVIT, 1896.
bo.
l'intestin. Ceci expliquerait les faits rapportés par des observateurs, dans lesquels tous les trichocéphales étaient libres !.
Outre ces travaux d’Askanazy, nous avons encore vers cette époque le fait signalé par Moosbrugger? qui constate chez une fillette, atteinte de prolapsus du rectum, la présence de deux trichocéphales implantés dans la muqueuse du rectum. La partie épaisse du ver était libre tandis que la partie effilée était enfoncée dans la profondeur de la muqueuse.
M. Brumpt également dit avoir rencontré des trichocéphales fixés dans la muqueuse cæcale, au cours de nécropsies de typhiques.
Ces observations n'avaient d’ailleurs qu'un intérêt secondaire au point de vue anatomo-pathologique, puisqu'elles ne comportaient que des examens macroscopiques.
Railliet, dans son Trailé de Zoologie médicale et agricole, consacre les lignes suivantes à la fixation du Trichocéphale : « Les Trichocéphales, chez l'homme comme chez les animaux, paraissent avoir assez souvent la tête enfoncée dans la muqueuse. Cependant d'après Haller cette perforation serait loin d’être la règle, l'extrémité antérieure s'insinuerait simplement entre les replis superficiels de la muqueuse en les enserrant dans ses sinuosités. »
Jusqu'ici, il est facile de s’en apercevoir, il n'existe
{ Cette libération des parasites cadre évidemment mal avec leur pénétration profonde, ? Moosbrugger, cité in thèse Raspail,
CE
pas de données absolument nettes sur la fixation du parasite qui nous occupe. Les observateurs, sauf Wichmann, se sont le plus souvent contentés d'examens macroscopiques, et les résultats en sont divergents.
Il faut arriver en 1901, année où Girard! apporta à la Société de Biologie une observation avec examen histologique. Il s'agit d’une jeune fille de huit ans, convalescente de fièvre typhoïde, qui présenta, au cours de sa convalescence, des signes d’une appendicite. Elle fut opérée et l’appendice, bien que d’apparence sain, fut réséqué et soumis à l’examen histologique qui fut fait par Raillet. Cet auteur trouva la coupe de deux parasites sectionnés l’un dans sa partie postérieure ou génitale, l’autre dans son extrémité antérieure ou œsophagienne. Ce dernier parasite était inclus dans la muqueuse. Néanmoins Girard note que l’appendice dans son ensemble est absolument sain, et il ajoute: On note seulement autour de l'extrémité implantée dans la muqueuse un foyer de leucocytes polynucléaires. En somme la présence du trichocéphale, dans ce cas, n'avait pas provoqué de désordres bien graves.
Après Girard, d’autres observateurs ont étudié cette question. C’est d’abord Weinberg ? qui en 1904 publie un cas d'appendicite chez le chimpanzé, et à ce propos incrimine l’action du trichocéphale dans la pathogénie des lésions. C’est ensuite Letulle et Lemière*,- puis MM. Vigouroux et Collet.
* C.R, Soc. Buol., 1907, p. 265.
? Weinberg, Ann. Inst. Pasl., 1904.
3 Letulle et Lemière, Soc. de méd. tropicale, 29 mars 1905.
La première de ces deux observations concerne un jeune nègre de quinze ans qui succomba à une anémie intense résultant d’épistaxis abondantes et répétées, survenant sans cause apparente.
L’autopsie qui en fut faite montra quarante trichocéphales répandus dans le cæcum, l’appendice et le côlon. Les trichocéphales sont implantés dans la muqueuse par leur extrémité antérieure. :
La muqueuse intestinale est absolument normale.
En même temps, MM. Vigouroux et Collet! procédaient également à l'examen histologique d'un appendice contenantdestrichocéphales. Il s’agit cette fois d’un aliéné qui mourut dans une sorte demarasme après avoir présenté une symptomatologie mal déterminée. A l’autopsie on trouve le gros intestin rempli de matières, fourmillant de petits vers qui furent reconnus pour appartenir à l'espèce Trichocéphalus hominis : « Les mâles et les femelles paraissent en ‘nombre égal. Aucun ne semble vivant. Lorsqu'on retire ceux qui adhèrent à la muqueuse intestinale on voit leur partie céphalique se dégager de la muqueuse, comme si elle s’y trouvait implantée. Le nombre des parasites doit être considérable, nous l’estimons à plusieurs centaines. »
A l’examen histologique de l’appendice, ces auteurs firent les observations suivantes : « La lumière contient des œufs nombreux et coupes de trichocéphales. Parois intactes presque partout, glandes bien conservées, tissu lymphoïde non hypertrophié. On voit dans
1 Vigouroux et Collet, loc. cit.
ee" nn une cavité, à contour circulaire, creusée dans l’épithélium la coupe d’un trichocéphale. Cette cavité embrasse étroitement le parasite. Elle est limitée du côté de la lumière de l’appendice par une cloison formée de plusieurs cellules aplaties. Le reste de la paroi est formée par des tubes glandulaires refoulés. A ce niveau, il existe une légère infiltration leucocytaire entre les culs-de-sac glandulaires. Au voisinage du parasite on voit quelques polynucléaires. »
Mais les recherches les plus récentes et les plus complètes faites sur la fixation des helminthes dans la muqueuse intestinale furent faites par M. Weinberge.
Le 12 mai 1906! M. Weinberg présenta à la Société de biologie une communication intitulée : De la fixalion des helminthes sur la muqueuse du tube digestif. Voici les quelques lignes qu’il consacre au trichocéphale : « Ilest généralement admis que les trichocéphales pénètrent, par leur extrémité effilée dans l’épaisseur de la muqueuse du gros intestin.
« Dans nos observations personnelles de trichocéphaliose chez les singes inférieurs et chez le chimpanzé, nous avons pu constater que le tricocéphale est capable d'introduire son extrémité céphalique non seulement dans la muqueuse, mais profondément dans l'épaisseur de la muqueuse intestinale elle-même.
« En effet, pratiquant sur un de ces singes des coupes histologiques du cæcum, organe qui ne présentait
{ C. R, de la Soc. de Biol., séance du 12 mai 1906, t. I, P. 796.