‹ Le triomphe de l'église au quatrième siècleChapitre 8 sur 10 · LES CONCESSIONS POLITIQUES ET SOCIALES · texte numérisé non relu

LES CONCESSIONS POLITIQUES ET SOCIALES

La société romaine se composait, comme à toutes les époques, de différentes classes qui avaient des droits particuliers. Depuis longteitips la noblesse avait perdu toute son influence, et la fortune était venue se mettre à la place de la naissance et du rang. Une aristocratie difierente était née, non basée sur le savoir et la science, mais sur la richesse ; plus orgueilleuse, plus hautaine, plus despotique et moins disposée à faire abnégation de sa supériorité sur les classes inférieures. En entrant dans le monde comme une religion reconnue et tolérée, TÉglise trouvait donq tout de suite une difiiculté. Il lui était nécessaire de concilier la part de cette aristocratie avec les inévitables et justes progrès apportés par la doctrine de Jésus. Elle ne pouvait, du reste, aboutir, dans son intérêt même, au nivellement absolu de la société dans laquelle elle allait vivre. Nous allons voir comment elle tâcha de mettre d'accord ces deux points de vue.

En Occident, l'Église, tout en déclarant qu'elle était la seule en possession de la vérité et du vrai Dieu, fut forcée d'user de prudence. Il lui fallait de la patience, un eflFort sou- \ tenu, des conversions dans tous les rangs de la société, pour arriver à se rendre maîtresse du monde occidental qui ne voulait pas abandonner ses dieux. Une révolution de sa \

p art raurait tuée : les cadres de la société , encore tout païens, auraient résisté. Il lui était donc utile d'attendre, de s'organiser, de recruter des adhérents parmi les riches, les hauts fonctionnaires de l'Etat, et, pour cela, de faire des concessions, à ceux-ci, qui se montraient fort hostiles à l'abandon de leurs principes aristocratiques, à entrer dans une société (où le dernier serait le premier. Ce qui la sauva encore, ce fut qu'elle demeura étrangère aux luttes théologiques de l'Orient.

Lorsque nous voyons l'évêque de Rome prendre part aux discussions, ce n'est qu'en médiateur qu'il apparaît. La majorité des chrétiens était d'une origine encore trop obscure, et l'esprit romain, trop peu ouvert a toutes ces subtilités, se .j-^ l»6»^>*^ montra avant tout pratique. Rome la issa donc dogma tiser l'Orient et ne vit pas les scènes regrettables qui se produisirent là-bàs.

Constantin, dès son avènement à Tempii^e, se montra très bon pour l'Église et lui facilita sa tâUie^^l lui donna des droits qui lui permirent de satisfaire l'aristocratie occidentale, qui, malgré cela, fut très lente à venir. Il reconnut l'Église comme une société, l'autorisa à accepter des héritages, à posséder, à re cevoir de s don s , à j uger . Son clergé fut exempté d'uzf^kand nombre de charges onéreuses et détestées des Romsnns3Z'mais il fallut, dès l'année suivante, faire une loi qui tempéra la première, tant le nombre des prêtres avait augmenté. L 'Égli se, de son côté, abdiqua sa haine contre la société romaine, contre l'Empereur et son armée, déclara qu'elle devait obéissance à l'État, que l'Empereur était l'élu de Dieu pour le bien des peuples. Elle vécut en paix avec celui-ci pendant les deux premiers tiers du iv® siècle. A cette époque, nous voyons déjà que les bornes entre l'Église et l'État n'étaient pas très nettes, que la vieille idée de l'empire, l'empereur souverain pontife, persistait encore. Constantin fut le chef spirituel de Tépiscopat. Il décréta, il siégea, il

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ordonna des synodes. II y eut sur ce terrain des concessions

faites de part et d'autre : lui trop heureux de voir peut-être

une religion nouvelle donner une base plus sûre à cet empire Oul^ou^'^'

déjà bien ébranlé ; l'Église satisfaite des immunités qu'elle

venait de recevoir. Mais elle ne s'arrêta pas à ce dogme

d'obéissance envers l'État. Saint Augustin fonda en partie la

théorie que posséda le moyen-âge. Tout en déclarant que '

l'Église devait être protégée par l'État, l'évêque d'Hippone

fit beaucoup pour rehausser l'autorité de celle-là et pour la

mettre au-dessus de l'autre : la voix des évêques pouvant

commander à l'empereur. Après lui, ces idées furent déve- ^

loppées et fortement accentuées par saint Jean Chrysostome. ) C*^'^'^

L'Église demanda sans cessé à l'empereur, qui ne lui refusa 1

jamais aucune concession; il alla même jusqu'à permettre le I

célibat, à tolérer un grand nombre de m ona stères en Orient,

à fermer les yeux devant les théories de la pureté dans le

mariage, trois principes si contraires à l'État.

Le trait caractéristique de cette époque, ce fut, dès le A iC^!IjJiiUM*J!Z^ commencement du siècle, la transformation lçA};e de Xxglise primitive. Elle n'était plus cette confrérie religieuse composée de pauvres gens, souvent poursuivie, sans aucune influence, qui se contentait de quelques fêtes, d'un culte simple, célébré dans une maison ou dans une petite enceinte. Triomphante, C<wv/*-^ il lui fallut tout ce qui impose à la foii le, lé luxe qui attire, les iL>.^v^-<M légendes qui consolident la foi. L'esprit du temps lui vint en % aide dans sa lente et naturelle évolution, elle vécut à l'abri r^^^^^^tM^ d'un foyer tout païen, se mondanisa à son contact, lui fit bien des emprunts. De là, le faste, le luxe, la hié£archie nombreuse que nous observons dès le iv® siècle. Son* paradis même reçut dès lors quelques modifications. Une hiérarchie s'établit désormais entre les anges, entre les saints. Jésus fiit revêtu d'habits royaux et devint le vrai roi de la Jérusalem céleste. Le ciel se peupla, mais les droits delà divinité avaient

depuis longtemps changé. Les dieux du paganisme disparurent comme un coup de théâtre, l'Olympe devint Tenfer de la religion catholique, Jupiter très grand et très bon le plus affreux démon du Tartare. La gaieté disparut, désormais les occupations célestes sont plus simples, plus élevées. Ce n'est pas le rang qui confère la divinité, les titres et les dignités ne servent de rien. Le ciel ne peut être gagné que par les larmes, les jeûnes, les prières. Seule une vie pure donne la sainteté et la divinité. Le martyre fut l'apothéose des saints; quoi de plus naturel? N'avaient-ils pas plus de titres à la divinité que l'empereur? Nous verrons malheureusement qu'on adora le saint comme on avait adoré le héros, comme on avait prié

, , i l'Empereur.

^k ^C4U4^t/U>i j^^ ^^^y^^ j^ l'Église était donc fort grande. Elle devait

CaAaa iÀ<j> »^ ^^ l travailler beaucoup en ce siècle pour consolider son tri omphe, r ' màM. I ^''^ '^ comprit et se mit à l'œuvre. Elle développa sa Ihur-

gie, formula ses d ogm es au conciLp^diL Nicée, les soutint avec acharnement, et institua ses fêtesy Elle montra une très grande habileté à composer son calendrier qui s'augmenta chaque jour et devint bientôt semblable à celui du paganisme. Les nomtf des martyrs furent recherchés, les archives soigneusement dépouillées, et le clergé, l'évèque de Rome même s'occupèrent à faire honorer leur mémoire. Ce siècle composa un grand nombre dje vies de saints, qui se reconnaissent à un réalisme outré, à un schéma caractéristique.

Pour lutter contre le paganisme et l'esprit païen de cette époque, la religion catholique dut avoir aussi des églises belles et ornées, des sanctuaires où l'office divin pût être célébré. Elle en éleva un grand nombre en Occident. Elle ne prit pas pour modèle les temples antiques. Ils convenaient très peu à son culte et à ses cérémonies, tout intérieures, et rappelaient trop la religion détestée. Elle accepta le plan de la b asilique romaine ety ajouta un atrium et un portique, entrée

nécessaire d'une maison romaine. On aurait dit qu'elle ne voulait pas oublier son lieu de culte primitif. Cet atrium, ce portique, étaient obligatoires. Ce fut un lieu de repas pour les malades, un petit cimetière pour les élus, il servit même à la. liturgie. Au milieu de Tatrium était une fontaine où les fidèles venaient se laver les mains avant d'entrer dans l'église. Ces églises reçurent des mosaïques, des décorations magnifiques; toutefois, dans l'ensemble, on ne sent pas un art qui naît, naïf et charmant , qui se développe comme celui du moyen-âge , mais un art héritier d'une civilisation vieille déjà et qui bientôt sera en décadence.

Ces églises furent ornées de plus en plus ; mais le Christ, représenté sur les mosaïques de l'abside debout ou assis sur un trône orné de pierres précieuses, bénissant les fidèles assemblés, ne nous rappelle plus le Sauveur, celui qui dicta le sermon sur la montagne , qui annonça à ses disciples le doux royaume de Dieu. Non, dans ces traits sévères, dans cette figure allongée, amaigrie, sous ses habits royaux, malgré son nimbe crucifère, nous ne pouvons voir celui qui annonça au monde un Dieu de justice et de vérité. Celui-là qui eut des pardons pour la veuve, qui prit la défense de la pécheresse, qui guérit les aveugles et les paralytiques, n'aurait pas reconnu et pu bénir ces fidèles qui entraient dans l'église aussi pharisiens, aussi superstitieux, aussi formalistes que ceux qui reçurent de lui de si dures épigrammes.

Il nous faudra même attendre de longs siècles pour pouvoir retrouver la figure du vrai Christ, telle qu'elle ressort du Nouveau-Testament. Ce seront les Giotto, les Fra Angelico, les sculpteurs de nos cathédrales qui nous donneront les premiers les véritables traits, du Sauveur. Ce qu'il y aura d'admirable, d'unique dans ces grands peintres à la fois les plus grands poètes de l'Italie, à part le sentiment séraphique et le parfum de virginité qu'exhalent toutes leurs œuvres, ce seront

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les têtes. Elles sont sereines, elles ont le serein de Textase ; oui/ voilà bien la Jérusalem céleste du moyen-âge; oui, ce sont là les élus quii'habitent. L'anéantissement en Dieu, voilà ce qu'expriment tous ces regards noyés, Tamour divin, voilà rhymne que chantent ces lèvres pâlies par les jeûnes. Elles sont si pures que les dévots du moyen-âge devaient trouver à les contempler un avant-goût de la béatitude céleste.

L'Église se mondanisa pour faciliter l'accès de ses temples à l'aristocratie. Elle ne fut pas oubliée dans l'Église, elle eut des places marquées. L'évêque même devint de plus en plus distant de la foule et se considéra le chef de la société chrétienne. Il est là, sur son s^ège épiscopal, entouré de tout son clergé. Il a le droit de punir, d'inter dire le seuil de ses temples, de prescrire une pénit ence sévère pour les fautes commises. En y entrant, les hauts fonctionnaires, les patriciens, les matrones n'abandonnaient aucune de leurs idées sur le monde, sur les classes, sur la vie , sur les préjugés de la naissance, mais ils subissaient sans conteste l'influence bienfaisante de l'Égli^Ai^

La vie du cl»gé 4/de son évêque ne pouvait plus être celle de l'église primitive. Elle devint princière; les prêtres, les archidiacres de cette époque nous rappellent le xviii® siècle par certains côtés. Ils sont élégants, parfumés, petits marquis du bel air. Saint Jérôme est tout étonné de se trouver au milieu d'une telle société. Au iv® siècle, époque de son triomphe, l'Église n'apparaît pas pure et sans tache. Le clergé romain fut peu recommamdable. Le recrutement du clergé lui-même était très dilfic(le^^les places furent tout de suite convoitées ; le plus souvent la brigue, la corruption l'emportait. La simonie date de cette époque, qui vit à Rome même bien des luttes épiscopales lamentables. Pour être évêque, il n'était pas nécessaire de posséder une haute culture, une instruction religieuse fort longue; un nom, une grande fortune, la faveur

d'ua parti l'emportait. Dès le commencemeat, on n'étaWijt^ pas des degrés bien marqués par lesquels il fallait pas^r^^^/ être chrétien pendant une année suffisait pour être éyetp^ C'est ce qui explique la corruption que nous rencontrons tout de suite dans TÉglise. Nous ne pouvons en être étonné. La religion catholique ne se trouva pas prête en Occident au moment de Téditde Milan. Son influence bienfaisante n'avait pu se faire sentir dans les hautes classes et elle n'avait encore aucun personnel choisi. On peut même dire qu'elle fut prise au dépourvu. De là toute la corruption que nous voyons dans son sein, qui s'explique facilement par l'impossibilité où elle était de créer tout de suite un monde nouveau. Il lui fallait une suprématie fort longue pour avoir quelque influence sur cette société.

L'Église ne peut donc pas se féliciter d'être née à l'époque i | de la décadence de l'empire. Le faste alors et la frivolité s'étalaient partout. Les races latines, et surtout celles du midi, ont préféré toujours ce qui parait, le luxe de la toilette, les équipages, et c'est même aux époques les plus sombres de l'histoire, à la veille d'une grande catastrophe qu'elles se montrent toujours amoureuses de la mode, désireuses d'étaler des costumes riches et ornés. Née au moment de la fin de l'Empire, l'Eglise en subit l'influence funeste et elle en con- Ij serva des idées, qui se retrouvent toujours à travers le moyen-âge. Elle vint dans un temps où les grands qui allaient devenir évêques se montraient secs et égpïstes, un temps où la richesse dominait tout. Etre riche , c'était , dans ce monde décrit par Ammien Marcellin, posséder toutes les qualités qu'exige la société. Ces fonctionnaires ecclésiastiques vont appartenir aux convertis de la veille, et il faudra de longs siècles pour effacer l'éducation païenne, la puissance de l'hérédité. De là un assemblage très complexe d'idées chrétiennes, païennes, juives. De là les superstitions du monde

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