‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 10 sur 32 · LETTRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE NEUVIÈME

Le pliilosoplic à Tlicodoic.

J'avais passé la nuit entière , moins occupé ù me pénétrer de la force des raisonnements du Père, qu'à rassembler les objections (jue je pourrais eni[)loyer à les combattre, il me paraissait lionteu\ d avoir clé, dans une ¡)areil!e lutte , vaincu par un p;iuvre eccU siastique que j'avais pris pour un ignorant. Je récapitulai toutes les réllexions que purent me sujjgérer ma raison et le souvenir de mes lectures ; je les croyais inexpugnables , cl je me disais : le Père a pu me surprendre par des raisonnements nouveaux pour moi , je veux l'écraser par la force des miens. Je ne peux répondre complètem(;nl aux difficultés qu'il me présente ; mais il sera aussi embarrassé par rapport à celles que je lui proposerai. J'étais dans ces dispositions lorsqu'il vinlme\oir, et je me h;Uai d'entamer la discussion que je vais te liansniellre. Pour éviter les répétitions , je séparerai nos discours par des alinéa ; leur contenu l'iiuli(jnera rinti'ilo;utt'ur.

«Je vous écoutai liier, lui dis-je , avec une grande attention, et j'avoue que vous m'avez étonné et même embarrassé. Vous m'avez dit des choses de la plus grande force , toutes nouvelles pour moi , et qui m'ont fait une impression profonde ; je re(onnais qu'on ne peut les considérer allenlivement sans se sentir presque contraint.^ se rendre, et que ceux qui admettent les preuves que vous m'avez détaillées, et quise reposent sur elles , ne sont pas si insensés que je le pensais. Il n'est pas possible de donner avec plus d'art l'air et l'apparence de la vérité et de la raison à

un système qui par lui-mêrae n'offre que des conlradiclions. Je crois qu'il ne faudrait pas moins d'étude et de talent pour le dépouiller des iornjes spécieuses dont vous avez su le revêtir , el lui rendre sa forme naturelle.

» Mais , après vous avoir avoué dans la sincérité de mon cœur Teffet qu'il a produit sur moi , permettez-moi de vous demander comment un homme aussi instruit, rempli d'autant de connaissances que vous paraissez en avoir , peut se persuader et chercher sérieusement à persuader aux autres un las d'absurdités el de contradictions aussi révoltantes?

» Considérez combien le seul fait de la résurrection de Jésus- Christ contient on suppose de choses absolument impossibles. Quel assemblag^e de faits absurdes el contradictoires ! Un Dieu incarné , un Dieu qui souffre , qui meurt el qui se ressuscite lui-même ! Rien de cela peut-il entrer dans une léte raisonnable , à moins qu'elle ne soit en proie à toute l'effervescence de la frénésie ? Dés lors tout devienl indécent el in ligne de la sagesse el de la majesté de Dieu. Peut-il avoir besoin , pour parvenir à ses fins, d'emj)Iojer des moyens aussi ridicules et aussi voisins des moyens humains ^?

» L'acte de se ressusciter soi-même implique contradiction : le prodige de ressusciter les autres était déjà si grand , que , malgré tous ses efforts , la raison ne peut le concevoir. Elle no peut comprendre comment il est possible d'animer une seconde fois un corps insensible, de rétablir dans sa première harmonie une machine déjà désorganisée, de lui rendre ses ressorts et le jeu de ses organes , de rétablir ses proportions, el d'unir de nouveau deux substances que les lois de la nature avaient séparées.

» Si rien de tout cela ne peut se concevoir, que sera-ce donc d'une résurrection spontanée dont le sujet est lui-môme l'auteur? Sortir du tombeau par sa puissance propre! rouvrir à la lumière des yeux que la mort a déjà fermés ! recommencer par son propre pouvoir une existence déjà perdue! c'est un prodige dont on ne peut concevoir que l'impossibilité. Si je vous disais qu'un être est sorti du néant pjr s^ propre puissance, vous me diriez avec fondement que c'est une chose impossible el qui implique contradiction ^ que le néant et l'existence sont à une dislance immense l'un de l'autre; que le néant ne peut produire que le néant, encore moins donner l'existence. Je vous en dirai tout autant. La mort est l'absence de la vie- cl il est aussi impossible qu'un mort se donne la vie à lui-même, qu'il l'est qu'un être qui n'existe pas se donne lui-même l'existence.

» A la suite d'une démonstration aussi palpable , quelle force

' Que l'irtipiélé est avcusle et insensée dnns «a prétendue sagesse ! Le chrétien voit dans CCS inystcVcs , si ridicules aux yeux de l'impie , la preuve la plus éclatante de la bonté de ce Dieu , qui, pour se faire aimer des hommes et leur montrer son amour , s'est fait à leur inia;,'c après les avoir créés ;\ la sienne ; est devenu voyageur avec eux pour adoucir les peines de l'exil , et a tracé lui-même le chemin qui conduit à la patrie.

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puis-jc reconnaître chiiis les preuves (¡ne l'iniaginulion peut accumuler contre elle ? N'ous en iijouleriez une inlinilé d'iiutres à telles que vous me prcsenlAles hier, (|ue vous roussiriez a lu'einbarrasser , sans poux^ir nie l'iiiie renoncer à l'évidence de ces considoralions.

» — Quoi ! me répondit le Père , hier je vous ai prouvé , par des preuves positives et evidentes, que Jesus-Christ a ressuscité; et au lieu de me présenter des raisons (jni en détruisent la force et la vérité , vous malléguez une ¡in[)ossihililé vague qui n'est (ju'iuiaginaire. Je vous ai prouvé la resurrcdion, et vous me répondez , pour toute objection , (¡u'elle est inipossible. l'our me combattre , il fallait me démontrer la faiblesse ou la fausseté de njes preuves ; ni;iis tant (|ue vous leur laissez toute leur foice , j'ai le dioil de \ou> dir(! : J'ai prouvé l'aulhenlicile de la résurrection, et je suis en regle , puiscpie je prouve la possibilité du fait. De ce que Jesus-tJiirist ressuscita, il s'ensuit qu'il put ressusciter; tel est mon raisonnement. Vous prenez l'inverse , et vous me diles r Jesus-Christ n'a pas ressuscité , parce que la chose est impossible. Oiiel est , je vous le demande , celui de nous qui secarle des régies d'une saine logi(jiie ?

» Je pourrais m'en tenir à celte réponse , et toutes les fois que vous m objectez l'impossibililé d'une chose , vous repeler : mais elle est prouvée. \'ous me diriez : elle est indigne de Dieu ; je répondrais : non cerlainemenl , puisiju'il l'a faite ; Dieu ne peut ru'n faire d'iniligne de lui ; ainsi vous êles dans l'erreur. — (]ela est conlradictoire. — Non , puisqu'il est certain que cela est arrivé ; et t. ml (pie vous n'iiilirmerez pas les priuives sur lesquelles je me fondi; . je détruirai loules vos objections d'un seul mot.

» Cependant je consens bien à les examiner ; vous dites que révénemenl de la résurre( lion est extraordinaire et incompri lunsible. Oui en doute ? peul-ètre est-il le plus grand de lous ceux qu'on peut imaginer : j'en conviens ; mais il est prouvé , et l'on ne peut pas se refuser a le croire. Pretendí iez-vous qu il est audessus de la |>uiss;mce divine ? le Dieu , piim ipe de la vie , ne pouvait-il pas la quiller el la reprendie ? l'un ne lui elait pas [)lus dillicile (jue l'aulre. Jésus-Chri-l dit lui-même : J'ai le pou voir de quitter la vie et de la reprendre à mon gré. Sa mort elail un mir.icie aussi étonnant que sa rcsurrei lion.

«Mais cela est conlradiiloire , ajoutez-vous; où est la contradiction? Ou'est-ce que c'est (jue ressusciter un mort ? C'est lui rendre la \ie. Celui (|ui a fait riiomine , qui lui a donné la vie , qui la lui ù\^} ((uand il lui |)lail , ne pourrait pas la lui donner une seconde fois , mille foi^ même , si sa di\in(? providence le trouve bon?

» Mais se ressusciter soi-même! se ressusciter, lorsque l'âme a deja quille le corps (pi'i'lle animail ! Oui a dit (|ue lame de Jésus- Christ ressuscita son corps? Celui cpii av;iil ressiiscilé Lazare , (|ui r«*sstis( ¡lera un jour tiius les hommes, ])ieu enlin , opéra celte résurrection.

» Vous trouvez ce fait indécent et indigne de I)ieu. Quelle tcmérilé n'y auiait-il pas à parler ainsi , lorsqu'il est prouve que Dieu en a élé l'auteur I En quoi un n)iracle si grand , si étonnant , serait-il en opposition à s¿s divines perfections ? serail-il contraire à la juslice et à la sainteté , à la sagesse , à la miséricorde , à la bonté et à la véracité de Dieu ? Un miracle qui prouve la divinité de Jésus-Christ et la vérité de la religion chrétienne , pourrait-il vous paraître inutile ou indigne de la majesté de Dieu ?

» Ah! monsieur, si vous connaissiez bien la religion chrétienne ; si, instruit par elle , vous pouviez apprécier l'immensité de l'amour de Dieu envers les hommes ; la bonté avec laquelle , dés la création du monde , il leur promit un rédempteur qui devait être son Fils unique ; l'attention qu'il a eue ix préparer sa venue ; le soin avec lequel il choisit , parmi tous les peuples , celui qui l'adore aujourd'hui dans la persorme de Jesus-Christ , vous ne vous étonneriez plus d'un miracle si glorieux pour son divin Fils , et si utile à tous les chrétiens , puisqu'il a servi plus que tout autie à l'établissement de la foi , et qu'aujourd'hui c'est encore celui qui verse dans leur âme les consolations les plus grandes , par l'espérance du bonheur qui nous attend.

» J'anticipe peut-être dons ce que je dois vous dire -, il suffit de vous montrei' , pour le moment , que la résurrection ne présente point les contradictions que vous croyez y trouver ; loin de là , on y reconnaît de plus en plus des preuves de la bonté divine , qui s'est plu adonner aux hommes des moyens aisés et sûrs de reconnaître la vraie religion. Lors même que nous y trouverions des choses en apparence contradictoires ou inconvenantes , nous devrions nous soumettre , parce (jue d'une part sa vérité nous est démontrée, et que de l'autre nous ne pouvons nous dispenser de reconnaître que notre raison est limitée : que notre sagesse n'est point la sagesse de Dieu ; que nous sommes sujets à l'erreur; que ;e que nous jugeons impossible , ne l'est pas pour Dieu; que ce qui nous parait contradictoire , ne l'est certainement pas , lorsque des preuves irrésistibles nous en démontrent la réalité ; et qu'enfin nous ne sommes pas responsables de ne pas entendre des mystères qui surpassent les forces de notre intelligence , tandis que nous le serions positivement si , dédaignant les lumières qui nous viennent de I>ieu , et mettant une confiance excessive et déplacée dans les suggestions de notre raison , nous cédions aux séductions de l'amour-propre et à ses trompeuses illusions.

» — Je vous entends , mon Père, lui répliquai-je ; vous me reprochez , après m'avoir prouvé la résurrection de Jésus-Christ par des preuves positives , de ne leur opposer (]ue des réllexions vagues et générales. Vous avez raison , celte méthode est défectueuse ; je sais qu'une foule d'arguments négatifs ne peuvent détruire une affirmation positive suffisamment prouvée : il faut , pour la combattre avec succès , atlacjuer et détruire les preuves qui lui servent de base. Puisque vous paraissez me défier d'y parvenir , je vais l'entreprendre, et nous verrons si mes efl'orts seront plus heureux.

» Voire croyance , par rapport ù la résurreclion , se fonde sur ce <|ue le corps de Jesiis-l^Ln^l , après a>oir élé enseveli et enlerré , disparut et ne put se trouver. Tel est le point d'où partirent ses disciples pour inventer le récit de son apparition. Mais ce récit ne peut-il pas élre une table? (Jui m'assurera qu'eux-nu^nies n'ont pas en'evé son corps ? Je n'oublie point ( e (¡ue vous m'avez dit ; j'avoue que , vu la nature des personnes , leur dispersion , leur caractère connu de timidité , la garde qui les observait , et lensemble des eirconslanccs de l'événement , il est trés-diflicile de concevoir seulement (|u'ils l'aient osé , et encore moins (¡u'ils aient réussi dans une entreprise si fort au-dessus de leurs Torces ; je ne cherche point à me dissimuler toutes les ùilliLullés qu'oUVe celle suppo»ilion.

u Mais , après tout , il >'aj;it d'un événement plus cxlraordinaire cl plus hérissé de dillliculles tpie celte supposition même ; il ue s'agit de rien moins que d'un mort qui se ressuscite lui-raémc , et il est mille fois plus diliJcile d'y ajouter foi , que de penser que ses disciples ont pu le dérober, (lombattue par deux idées qui se conlrarient, n>a raison s'arrête nalurellemenl au parti que présentent Jes diriiculles les moins grandes ^ ; il me parait impossible que des bonunes aussi ¡lauvres aient eu les moyens et les forces nécessaires pour une telle enlreprise ; mais le corps ne paraît pas , et il faut bien (ju'il ait disparu de (¡uelque manièie.

» Ces bonunes ont pu employer des moyens que j'ignore ; ils peuvent avoir surpris des gardes ou les avoir séduit:?. Il peut à cela n'y avoir ni vraisemblance ni probabilité ; mais la chose n'est pas physi(iuement impossible , et il l'est positivement qu'un mort ressuscite et sorte lui-même de son tombeau '- , et alors comment ne pas s'arrêter à cette idee ?

» D'autre part , les gardes ont dit ijuils dormaient , et que les disciples prolitèrent de cet instant pour l'enlever. C'est un Irait de lumière (jui commence à éclaircir la maniere dont cet enlèvement a pu arriver. Je sais Itien «pie s'ils dormaient , ils n'ont rien pu voir ; mais peut-être ont-ils feint de dormir , gagnés pour ne pas s'opposer ù l'exéculion de l'enlreprise ; peut-être n'ont-ils dit (|u'ils dormaient que pour se disrul|)er : il se peul que la chose se foit passée ainsi ou de mille autres manières ; mais quelle que soit la supposition «pi'on adopte , à cou|) sur elle sera beaucoup moins croyable que la résurreclion d'un mort.

» D'après cela le fait se dépouille de toutes ses difiicultés , et tout l'avantage est en ma faveur. Si les apiHres m'allèguent l'impossibililé de l'cnlèvenienl , je leur demontre le contraire ; s'ils se présentent comme témoins de la résurreclion , je leur oppose

' l'n mirncio présento-t-il donc une diflicullc si grande à un Dieu tout-pui«sant , et dans une ciicünslancí' si iiiipurlanle ? Hien , à mon avis , ue parait plus facile.

• Oui , quand ce inurlesl seuieuRiil un honmie ; mais c'est justement ce miracle qui prouve que Jésus-Chrisl était un Uommc-Dieu , et par conséquent mailrc des lois de la nature.

les gardes comme témoins de l'enlèveraent ; si ceux-ci ont intérêt d'alléguer leur sommeil pour se disculper, les autres ont celui de leur .'jmour-propre et de la gloire de leur mailre ^ s'ils racontent des choses absurdes et incroyables , le rapport des gardes n'a rien que de naturel et de possible. Ainsi , témoins pour témoins , je tiens pour les derniers ; et dès que j'offre un moyen d'expliquer ces faits sans recourir à des miracles hors de toute croyance, il me suflit de le proposer pour les anéantir

» — Je croyais , monsieur , vous en avoir dit assez pour vous faire connaître qu'il était impossible que les disciples fussent les auteurs de cet enlèvement. Je pourrais ajouter que quand il vous serait possible d'ajuster un plan assez suivi etfortiiié d'un assez grand nombre de circonstances historiques , pour m'indiquer pas à pas et minute par minute ce qu'ils ont pu faire pour parvenir à leur but ; quand vous pourriez le disposer avec assez de justesse pour qu'il ne heurtât en rien les lois de la nature et les convenances , vous n'auriez pas avancé d'un pas. Vous auriez composé une fable ingénieuse, un conte vraisemblable, mais qui ne serait ni une preuve ni ruême un commencement de preuve. Les vérités de faits ne se prouvent que par d'autres faits ou par des témoins.

« Sur quoi reposerait la certitude de l'histoire , si , pour démentir des preuves , il suftísait de mettre en avant des suppositions arbitraires ou des probabilités vraisemblables? Les conjectures prouvent sans doute une imagination féconde , mais elles doivent céder à la preuve la plus légère , surtout quand il s'agit de choses d'une si grande conséquence ; et lorsque je vous présente des preuves si multipliées , si solides et si convaincantes , il ne faut pas croire pouvoir les anéantir par un peut-être et de simples doutes.

» Si vous voulez îéiléchir sérieusement, vous reconnaîtrez que ce peut-être est impossible , et que la soustraction du corps de Jésus-Christ n'est ni la base ni la preuve de la résurrection , dont la certitude se fonde sur la multiUide de témoins oculaires et dignes de foi, qui l'ont vue et certiüée. V'ous opposez, dites-vous, des témoins à des témoins ; mais , monsieur , connaissez-vous bien vos garants , et oubliez-vous quels sont les miens ? Pouvez-vous comparer les gardes aux apôtres ? Que sont les premiers ? des mercenaires qui , loin d'exposer leur vie pour attester la vérité , mentent ouvertement pour se disculper d'une faute apparente. Mensonge si palpable , que , malgré l'intérêt de leur gloire , les juges euxmêmes n'osent l'accréditer, parce qu'ils savent que personne ne le croira. Vous voulez mettre dans la balance le témoignage décidément faux d'hommes obcurs et inconnus , avec celui que les apôtres rendaient au milieu des menaces et des tourments , et au péril de leur vie ; avec celui des apôtres , de ces hommes justes qui vivaient saintement , et qui , revêtus du pouvoir divin , multipliaient les conversions en nuiltipliaient leurs miracles. Quelle est, monsieur , la comparaison que vous faites ?

LETTUE IX. 153

» — J'avoue que la dillrrciice eiilre les lémc^napes est immense ; mais , nous óloij^nanl de colle tliscussion , oxpliquez-moi , mou Père , i)üUi(|U()i la leMureclion de Jcsiis-l>lirisl ne iul i);is plus |)ubli(iue : pounjuui n<; \{) tul-cllo |)as au moins autanl (]ui' sa niorl ; et pui.s(ju'il iil (e niiraclc, p()ur(|uoi ne le iil-il pas d'une maniere assez noloue el a^sez évidenle ¡¡our eloij^ner loule cspéi e de doute el nous lorcer à le croire ; pouicjuoi ne se lil-il pas voir à toul le monde; |)()ur(|uoi ne conversa-l-il pas avec tous, j)ourquoi se <onlenta-l-il de se montrer à un [)elil nombre de personnes el pendant si peu de temps, puiscjue le rapport des apôtres porte qu'au bout d<; (juelques jours il monta au Ciel?

» — A vous entendre , monsieur, je croirais être au milieu des Juifs qui , tandis (jue Jésus-(>lirisl elált sur la croix , tenaient à peu pril's le même lani^aiie. Le peuple lui disait : Toi qui détruis l(i temple et le rétablis en trois jours, sauve-loi toi-même; les j;rands et les savants ajoutaiefil : Il a sauvé les autres , el ne peut se sauver lui-même : s'il est le roi d'israi'l , qu'il descende de la croix , el nous ( roirons en lui. Ils pensaient sans doule que Jésus-Cbrist devait les servir d'après leur caprice, et qu'il ne pouvait nianilester sa toule-puissanc e qu'en faisant ce qu'ils lui |)rcscrivaient ; aussi lui lixaienl-ils impérieusement ce qu'il devait faire et les seules conditions auxquelles ils voudraient bien croire en lui. Ils voulaient »

Je linterrompis avec humeur, a — Non , mon Père, luidis-je, votre raisonnement n'est pas juste : ils l'insultaient , el moi je ne fais qu'un raisonnement sensé , judicieux , dont la force anéantit votre résurrection. Je dis : Il est certain (jue si Jésus-Christ a ressuscité , il ne l'a fait (¡ue pour donner une preuve visible et irrécusable de son |)ouvoir et de sa divinité , pour confirmer ce (¡u'il avait dit , et convaincre de la vérité de la relij^ion (ju'il prêchait, il cul sans doute, en faisant ce miracle, le même motif qu'il eut dans les autres , s'ils ont existé. Vous me diles que tous furent ¡)ublics , qu'il les faisait en présence de tout le monde : comment celui de la résurrection , le plus important et le plus décisif de tous , ne s'est-il pas operé de même? comment ne s'est-il contenté de le faire qu'obscurément , et , pour ainsi dire , à la dérobée , et ne le communiquant (ju'a un petit nombre de personnes ?

)» ruisíjue la résurredion était la dernière et la plus grande preuve de sa mission , il semble qu'elle devait être la plus authentique. Tous les Juifs devaient en être témoins ; la lumière du soleil devait ù peine suflire pour éclairer ce proditîe et dissiper tous les nuages (|ui pouvaient le dérober à la Mie. In Dieu inliniment bon el puissant, quand il s'agit de sa gloire et de noire bonheur, doit employer les moyens les plus surs et les plus cilicaces. U se devait à lui-même , il devait á tous les hommes une conviilion si irresistible q\relle enlrainàl leur persuasion; il leur devait des documents assez solides el assez puissants pour fernier la bou( he aux incrédules ; alors el sans elTort l'univers devenait chrétien , et la religion s'y propageait en un instant.

» Il aurait fallu \ffiur cela que Jésus-Christ fût sorti vivant de son tombeau à la vue du peuple entier et même de ses juges ; il aurait fallu qu'il apparût au même endroit où il était mort, qu'il parlât à tout le monde , ou enfin qu'il se montrât d'une manière si publique et si notoire , que personne ne pût concevoir le moindre doute.

)) Jésus-Christ désira que tout le monde se fit chrétien , ou il ne le désira pas. Dans le premier cas , supposant qu'il fût Dieu , il devait employer les moyens les plus favorables et les plus propres à la réussite de ses desseins ; et il y serait parvenu à Taide de l'un des moyens que j'ai indiqués. S'il ne l'a pas fait, qu'en est-il résulté? Le nombre de ceux qui ont cru en lui a été très-petit. Et que pouvons-nous en conclure , si ce n'est qu'il n'employa pas les moyens qui pouvaient faire réussir ses desseins? Je pourrais en tirer une foule de conséquences, dont la moindre suffirait pour détruire la résurrection.

» S'il est Dieu, pourquoi n'a-t-il pas employé de moyens plus efficaces? comment n'a-t-il pas prévu que tout ce qu'il faisait serait insuffisant ? que sa résurrection , telle qu'elle eut lieu , ne pourrait pas persuader tout le monde , et qu'elle devait porter avec elle un caractère d'évidence et d'universalité, tel que tous les doutes pussent disparaître ? comment enfin n'a-t-il pas voulu prendre d'autres moyens plus certains ?

» S'il n'a pu ressusciter que de la manière dont il ressuscita , il n'était pas Dieu ; car Dieu peut tout. S'il l'a pu et s'il ne l'a pas fait , sachant que ce qu'il faisait n'était qu'insuffisant, il n'était pas Dieu non plus; car Dieu est bon , Dieu ne fait pas de» choses inutiles; et s'il aime l'homme , il doit faire ce qui lui est plus avantageux. A voir le peu de fruit qu'a produit la résurrection de Jésus-Christ , l'on doit en conclure , ou qu'il ne l'a pas prévue, ou qu'il n'a pas pu la rendre plus éclatante , ou qu'il ne l'a pas voulu , et dans tous les cas il n'est pas Dieu. Mais la conséquence la plus naturelle de tout ceci , c'est que cette résurrection parait être une fable mal ourdie, indigne de Dieu, et qui ne peut être adoptée que par des hommes faibles. Voyez, mon Père, comment vous pourrez vous tirer de ce labyrinthe , et rendez-moi la justice de reconnaître que je ne parle pas sans aucune espèce de raison , comme vous voudriez me le faire entendre.

« —Je ne conteste pas , monsieur, que vos réflexions ne soient spécieuses ; et j'avoue que les difficultés qu'elles présentent ont une apparence formidable : je vais lâcher de les combattre , et vous-même , d'après mes réponses, vous jugerez. Je dirai d'abord que , d'après votre propre argument , je pourrais parvenir à prouver qu'il n'y a point <ie Dieu , et je raisonnerais ainsi : S'il y avait un Dieu , c'est-à-dire un être infiniment bon , infiniment sage et puissant, il nous eût donné des preuves si visibles et si palpables de son existence, que personne n'eût jamais pu douter de cette vérité. 11 se devait à lui-même , il devait aux hommes le soin de les éclairer de telle manière que jamais personne n'eût

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pu se livrer au nioindic; doutii ; alors loul en aurait bien mieux elé sur la terre ; les crimes aiiraietil (lis[)aru , ou scMaieiil devenus très-rares ; les vertus auraient ele pins ordinaires et plus [)ures , l(!S hommes [)lus heureux , et la l)ÍNÍnile «'lle-mème «'lit leru un culte et des hommai^cs plus sincères.

» Néanmoins il est constant , et l'expérience nous le prouve, ([u'un lirand nombre de persoiuïes ne croient point à son existence, et s'abandonnent entièrement u toutes leurs passions. Nous devons donc en conclure qu'il n'y a point de Dieu ; si! y en avait , il est certain (|u'un DicHi souverainement prévoyant , si bon et si puissant, aurait donné aux hommes des preuves de son existence , si IVappaiites , (pie [)ersonne n'eut |)U la ré\o(|uer en doute. Autrenx'iit (ju'on m'expli({ue pour(|uoi , ayant pre\u l'insudisance des pr(>uves qu'il nous a adminisliées , il ne iu)us en a pas donné de plus {grandes. Jiî conclurai comme vous : s'il ne l'a pas prévu , il n'est pas sape ; s'il l'a prévu , et n'a pu y reméilier , il n'e^ pas puissant; s'il l'a pu sans l'avoir voulu, il n'est pas bon; et je finirai par dire (jue l'existeni e de Dieu est une supposition faite à plaisir.

» Si je vous tenais un pareil langage , vous me répondriez que Dieu a donné tant de preuves de son existence , qu'elles doivent suflire à tout homnii; judicieux et de bonne foi. Que s'il en est qui la méconnaissent , ce n'est ([ue par leur négligence à s'instruire , ou leur facilité à se laisser aveuíjler par leurs passions ; (pi'il y aurait un(i grande témérité à reprocher à Dieu de ne pas nous avoir donné des preuves plus sensibles ; que nous devons nous guider d'après celles qu'il nous a données, et qu'avant une route tracée et sûre pour arriver au but , il serait ridicule d'en désirer d'autres ; que nous serions coupables d'une irrévérence insensée , en accusant le Créateur de ne nous avoir pas ouvert telle autre roule qu'il n'a pas voulu nous donner; qu'il serait absurde de censurer sa conduite , sans pouvoir connaître ses motifs , ou de fermer les yeux à la lumière , sous le prétexte qu'elle n'est pas assez éclalanle. Ouo celui à qui on donnerait un flambeau pour se guider dans l'obscurité de la nuit , serait bien insensé de l'éteindre, sous le prétexte qu'il est prive de la darle du jour ; qu'il mériterait certainement de s'égarer ou de tomber ; et enün , qu'ayant d'ailleurs reçu , à l'aide de la religion et de la raison , tant de lumières, nous devons nous en servir et les croire suffisantes pour nous conduire sans aucun danger.

» Votre réponse serait solide et vraie, et c'est celle queje vous fais moi-même. J'ai établi la vérité de la résurrection de .lésus- Chrisl par des j>reuves historiijues et d'une conviction si éclatante, qu'un jugement sain ne peut s'y refuser ; je vous ai présenté des raisons fondamentah's et si claires (pielles suffiraient par ellesmêmes pour déterminer notre raison. Trouveriez-vous juste , après vous avoir présenté un objet sous tous ses points de vue , après vous l'avoir rendu sensible, de me dire qu'il n'existe pas, par la seule raison que vous ne pouvez le voir avec la clarté que vous

désireriez ? Vous parait-il raisonnable d'inculper la Providence de ce qu'elle n'a pas fait, sans lui tenir compte de ce qu'elle a fait, et de prétendre que voire caprice devienne la règle de sa sagesse ? Vous parait-il sensé d'opposer ce qui pourrait être d'après vous , à ce qui est certainement ; de ne pas croire ce que vous apercevez, parce que vous ne voyez pas tout ce que vous voudriez apercevoir : d'opposer enfin les chimères de l'imagination à des faits notoires et prouvés , les seuls qui puissent faire foi dans des objets d'une pareille nature ?

» Mon Dieu ! que deviendraient toutes les vérités connues ? Où pourrait se fixer la certitude humaine , si nous laissions ainsi notre imagination errer à l'aventure ? Tout serait bientôt confondu ; aucun fait, quelque authentique et quelque prouvé qu'il fut, ne serait à l'abri d'être contesté. Un esprit diflicile ou soupçonneux rendrait bientôt problématique tout ce qu'il lui plairait ; les pieuves les plus positives n'obtiendraient auprès de lui aucune conviction. On aurait beau les multiplier, il en voudrait toujours de nouvelles; après celles-ci, il en exigerait d'autres, sans qu'on pût rien décider ; et , pour satisfaire à la stérile fécondité de ses objections , il faudrait s'éloigner de toutes les règles du bon sens et d'une critique raisonnable, divaguer sans cesse, et le suivre dans toutes les extravagances qu'il lui plairait de mettre en avant. Quand on veut approfondir une vérité , il faut , monsieur , mettre un frein à son imagination , et n'écouler que les règles d'un jugement sain.

» Vous me dites , par exemple , que si la résurrection de Jésus- Christ eût ele publique et notoire , tous les Juifs y eussent ajouté foi , parce qu'ils en auraient élé témoins ; moi, je dis que , même l'ayant vue , ils ne l'eussent pas crue davantage ; et je vais vous le prouver. Les autres miracles de Jésus-Christ étaient publics et notoires; tous les ont vus ou pouvaient les voir, puisqu'ils se faisaient dans les rues et sur les places publiques. On peut en dire autant de ceux que les apôlres et leurs successeurs firent deptiis ; ils furent connus non - seulement en Judée, mais dans toute la terre. Les ennemis de la religion eux-mêmes ne les contestaient point ; c'était par eux que le nombre des chrétiens s'accrut si considérablement ; et néanmoins il y eut une foule de persormes qui n'y crurent pas et qui refusèrent de se convertir. Voilà donc des miracles bien publics , bien à l'abri de toute conleslalion , qui n'ont pas produit l'effet que l'on en devait attendre ; et vous serez forcé d'avouer que ceux qui ne crurent pas à la résurrection de Lazare, n'auraient pas mieux cru à celle de Jésus-Christ.

» Mais écartant toutes ces réponses , permettez que je vous dise que vous revenez aux arguments négatifs qui ne peuvent rien prouver contre des faits positifs. Rien ne résulte de rien , rien ne .se prouve par rien ; et par l'efTet d'un assentiment universel , robjeclion la moins soluble , celle à laquelle même on ne peut répondre , ne détruit jamais des preuves positives et demonstra-

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tivcs ; elle ne sert qu'à faire coiiii;iiIH! l'ignorance du dimonslra- Icur el riiiiperliM lion de SfS coiin. lissantes. Si ce piiniipe est admis jusienu-nl en |)li}si(|(ie el dans les sciences naUirelles , faiidra-l-il le rejeler en maliére de religion , el dans des objels d'un ordre bien plus éluvc el bitn moins accessible à. la iaiblesse de nos l"acl;Ue^s ?

» Je pourrais donc vous avouer ici (jue je ihî puis résoudre votre diriiculle , el que cepcnilanl je ne puis (essor de Ictiir à mes preuves , ni (oinii'r le moindre doute sur leur certitude. Je pourrais vous dire (|u il n'c^l pas a nia portee de juger ce que Dieu n'a pas fail , ni la r.ii^on (pn l'a determiné à ne p is le faire ; mais (|ue je ne puis m emj)éilier de juger ce qu'il a lait , lors(|U(! les preu\es é\iiJenles par le&(|uelles il veut bien me le m.inire?ter , me; niellent à portee de le voir ; que ce (pii pourrait être n'esl pas , n'a aucune exilíeme el ne donne ainsi aucune fuise à mon intelligem-e , qui ne peut s'occuper (|ue d'objets exi>tants el susceptildes d'être suivis , lorsque l'evidcine les accomp.igne el vient s'íjífrir à mes regards; des qu'elle m'abandonne, je m'arréle et cesse de m'en occuper.

» Avec ces principe» , les plus grandes difficultés s'évanouissent cl cessent de m'embairasser ; car si je vous ai prouvé d'une maniere positive la vérité de la résurrection , toutes vos rdlevions n'ont ¡)lus de force dans mon espiil. V^ous me direz : La résurreilion pouvait élre plus publique , sans doute eiUi eût produit uii plus grand ell'et ; ji' ne le crois pas, |)uis(pie Dieu ne l'a pas fail ainsi : elle eùl persuadé tout le monde , j'en doute ; mais de ce qu'elle n'a |>as ele publi(|ue , doil-on conclure (|u'elle n a pas eu lieu de la maniere dont elle est arrivée? De ce (ju'elle ne s'est point passée ainsi (|ue vous vous plaisiez à le concevoir, doit-il s'ensuivre que loules les [ireuvcs que je vous ai données Il aient aU( uiu; for. e ? t^i-lie logique de nouvelle espèce équivaudrait à ce raisonncment-ri . J'ai (enl raisons sures el convaincantes de la cerlilude de Ici fait; mais j'en exige uru^ de [dus, ou je demande la solulion d'une dilliculte (ju'on ne peut me donner , et d'après cela je rejette les cent raisons el ne veux plus croire le fail dont il s'agit.

» Tel est , en substance , votre raisonnement. Dépouillons-le de tous ses accessoires , el nous vi-rrons qu'il se réduit ii ce<;i : Je ne crois pas la résurrection de Jésus-ldirisl telle qu'on la r; pporte ; si elle était vraie , étant l'ouvrage de Dieu , elle eùl été plus publiijue el plus glorieuse. Or , c'e>l comme si vous me disiez : Je n(i crois pas cpie ce soleil (jui m'é.laire soil l'ouvrage de Dieu ; car s'il l'était, il sérail plus grand cl plus lumineux ; cl comme dans tout ce (ju'il a cree il a mis des bornes à ses ouvrages el qu'il eût pu les rendre meilleurs <|u il ne l'a voulu , vous en conclurie/ donc toujours que rien de lout ce que nous voyons ne peut élre l'ouvrage iU' Dieu : voila jus(|u'à (picl point l'imagiiittion peut s'égarer , quand elle s'abandonne a elle-même el n'est pas arièlée par la modeste retenue de notre raison.

)) A quoi bon s'éloigner du droit chemin ? L'homme doit se contenter de ce qu'il pculsa^oir, ne pas varier sur ce que Dieu veut bien nous hiisser voir , et se soumettre avec une humble résignation , lorsqu'il lui plaît de nous dérober la connaissance de tel ou tel poitit. Je vous ai ra.onlé lu manière dont s'opéra la résurrection de Jésus-Christ ; je nous en ai prouvé avec évidence la vérité ; puisqu'il n'a pas voulu que sa résurrection fût plus publique , il est évident qu'il convenait mieux à ses desseins qu'elle ne le fut pas.

» Vous répliquez qu'il n'y aurait point eu d'incrédules ; je vous ai dit que j'en doutais ^ m;iis que lors même que cela serait certain , peut-être , dans le plan de la sagesse divine , a-l-il été utile qu'il y eût des incrédules pour la plus grande perfection du christianisme, ou pour d'autres lïiotil's qui me sont inconnus.

» Concluons : voyons qui de nous approche le ¡dus de la vérité. Vous me dites que la résurrection devait être publique , et vous ne faites valoir que des raisonnements de convenance, qui dépendent uniquement de votre manière de voir et de penser. Je prouve le fait et je suis d'un avis op.posié : fondé sur ce que ni vous ni moi ne pouvons juger bien ce que Dieu devait ou ne devait pas fiiire , j'en conclus , au contraire , qu'il ne devait pas faire ce qu'il n'a pas fait.

» Observez la différence qui se trouve entre nous, et voyons qui de nous a le plus d'avant.ige dans cette lutte. N';;yant d'autre guide que votre imagination, vos opinions et la sphère imagimiire de vos obscures possibilités , vous vouUz pénétrer la conduite de Dieu , vous osez la blâmer et la censurer. Guidé par la seule conduite de Dieu , connue et démontrée dune manière é>idente , j'y trouve le point de la raison, de l'uliiiié et de la convenance ; décidez maintenant lequel de nous est dans la bonne \oie, et qui des deux a l'avantage. Vous ne pouvez détruire aucune de mes preuves, et j'anéantis vos raisonnements par un primipe que vous ne pouvez récuser vous-uième , par la raison que nous ne pouvons pénétrer les desseins de Dieu... »

J'étais accablé par le poids et la force de raisonnements aussi clairs ; néanmoins je me hasardai à lui répondre : Quoique nous ne puissions [)énélrer les desseins de Dieu , lui dis-je , il nous a donné la raison pour juger si les œuvres qu'on lui attribue sont dignes de sa bonté et de sa grandeur — Cela est

vrai, monsieur; mais ce piin(ipe a sa juste mesure ; autrement expliquez-moi pourquoi Dieu ne ( réa-t-il pas le monde cent mille ans plus tôt; pourquoi le Créateur, si bon, si puissant, ne se hàta-t-il p;is de montrer de bonne heure toute sa grandeur , de donner le jour à ses créatures , et de répandre sur elles tous ses bienfaits; pourquoi larda-t-il si longtemps à commencer son œuvre ; pourquoi employa-t-il tant de temps pour faire le bien ? Quand vous pourrez répondre à ces demandes et à d'autres de cette nature , je pourrai à mon tour vous expliquer pourquoi la résurrection de Jesus-Chiist ne fut pas plus publique. En alten-

LETTIŒ IX. 159

dant , je vous «liroi que, n»; poiiviinl pas connaiiro les inolirs stniiMs (le la coiuliiitL' de Dieu , je sais (¡ne loiil te (jn'il lail est jtisle el sa;^e , (raillant \Ai\> (|iie j«î ne [mis m'cfiarer en suiv;itit telle opinion , |»ui»iju'eile nail tie i'itJee î[uc je tJois concevoir d'un Klre inlininienl |)air;iil.

» — V(»iis malUxinez, mon Pi>re , de lous les côtés, vous vous emparez de loules les issues ; rien n'égale voire agililt^ , rien n'arri'te votre eloijuence -, mais, babilc a «îhlouir el à séduire, je vois ijuc vous vous jetez dans les relran( lienients où se placent lous les fanaliijues , et d'où il est impossible de les arracber. Dès qu'ils se voient prêts à succoniber par la force des raisonneuKMils (¡n'on leur oppose , ils se niellent sous la protection (les mystères ; a[)res s'elie étendus fort au long et a\ec une grande apj),irenre de s;!>oir sur les objets (|ui [)eu\enl leur être Îavoiablcs , i'.iissiliU qu'on leur fait des objeilions aux(juelles ils ne saurairnl répoiidie , ils prer)nent alors le ton de la modestie ; ils avouent leur ignoiauit; et se rejettent sur l'ignorance des voies (le Dieu , sur l'impossibilité de les connaître , el sur la profondeur de ses décrets : il serait bien plus simple , dés le comiiienciin.ent , d'a^0lle^ naturellement qu'on ne peut rien croire ni savoir avec eertiitide.

» Je vous ai présenté un raisonnement bien simple el beaucoup plus lumineux qiu» vos preuves. J'ai dit , cl'après vousuiéme , qiie le but de la résurrection était de convaiiu re à l'aide de ce mira( le le monde entier, de la di\inilé de l'Evangile et de la religion cbr-lienne. La résurrection , telle qu'elle a eu lieu, n'a point atteint ce bul; et elle aurait pu y parvenir, si elle eût été plus publique et plus évidente. La résurrection ne vient donc pas de Dieu, ou, ce qui est plus positif, elle n'a donc jamais eu lieu. Au lieu de me répondre directement , au lieu de me montrer comment elle peut être l'ouvrage de Dieu , dans cet état d'imperfection et presque d'inutilité, au lieu de me présenter clairement les motifs qui ont pu porter Dieu à ne pas la rendre aussi utile et aussi publique qu'elle devait l'élre |)our atteindre son but, vous recourez aux moyens ordinaires de ceux qui n'ont rien à répliquer, en m'alléguant les bornes de l'esprit bumain el rinromprcbensibililé des voies de Dieu. C'est s'envelopper dans lobsciirile , el ce n'est point du tout raisonner pbiloso|)lii(|uemenl.

» — Comment , monsieur! je m'enveloppe dans l'obscurité , lorsque je vous ai prouvé, d'après des jneuves évidentes el démonstratives, que Jesus-CJnist ressuscitai 11 me semble que rien n'est plus clair , que rien n'est moins obscur. A présent vous me demandez

)» — 11 est vrai que vous me l'avez prouvé; et je dois avouer que vos raisons sont posiliv(>s, naturelles et convaincantes, que je suis forcé de m'y rentire , el que ma raison ne peut y résister ; mais elles ne suffisent pas pour ma convii lion entière : ce que vous me prouvez ne pouvant me paraître conforme ni à la

bonlé ni à la sagesse de Dieu , rien ne peut et rien ne doit me persuader. — Mais celle conséquence ne peul-elle pas êlre fausse? Ne devriez-vous pas plulôl dire : puisque le fiiil est prouvé , il ne peul êlre que l'ouvrage de Dieu ; et puisqu'il vient de lui, il est clair qu'il devait êlre ainsi? — D'après celle mélhode , on ne pourrait discuter sur rien, et il faudrait se rejeter avec indolence sur la profondeur des abîmes de la sagesse divine. — On peul, monsieur, discuter sur le fait, en examiner à fond toutes les preuves; mais il ne nous apparlient pas de discuter sur les desseins de Dieu , parce qu'ils sont au-dessus de notre portée ; il me semble qu'il n'y a rien là que de très-raisonnable.

» J'ai des lumières positives pour m'assurer de la résurreclion de Jésus-Christ. Vous me demandez niRinlenanl : pourquoi ne ressusiita-t-il pas d'une aulre manière? Ici, mes lumières sont en défaut , parce que j'ignore et que Dieu ne m'a point révélé les motifs qu'il a eus : mais «omnie , d'un autre côté, j'ai des lumières qui sullisiMit pour m'apprendre que Dieu fail toujours ce qui convient le mieux, je n'ai nul doule que , puisqu'il ressuscita de celte manière , elle ne fùl certainement la meilleure.

» Votre raison inquiète et curieuse m'objecte que si la résurrection eût été plus publique, elle eût été plus convaincante. Je n'en sais rien. Vous répliquez que , pour vous convain( re , il faudrait vous persuader que cette conrluile n'est ni indigne de Dieu ni contraire à sa sagesse. Je réponds que, puisque le fail est prouvé, il est sûr qu'il n'y a rien d'indigne do la sagesse de Dieu; les desseins de Dieu sont trop au-dessus de la portée de notre intelligence, pour que nous puissions les sonder. Le fait est vrai, c'en est assez pour la conviction.

» Si . pour croire une vérité, l'évidenre du fait ne sufûsail pas pour le constater, et s'il était indispensable d'en connaître les motifs, vous ne pourriez ajouter foi ni aux phénomènes les plus visibles de la nature , ni à aucuns faits historiques , encore moins à aucunes vérités morales ; puisque vous ne pourriez jamais avoir une évidence suffisante, solides ressorts intérieurs de leur existence , soit des motifs secrets qui les produisirent , soit des principes sur lesquels elles se fondent.

» W n'existe aucune (hose à laquelle je ne pusse appliquer votre raisonnement. A l'aide de vos propres arguments , je vous proiiverais que la religion naturelle est une fable ; je vous dirais : La fin que Í)ieu pouvait se proposer dans l'inspiration de la religion naturelle , était de se manifester à l'homme , pour qu'il pût l'adorer et hii rendre le culte qu'il lui doit. La religion naturelle , telle qu'elle existe, n'a point atteint ce but, puisque nous voyons le monde rempli de rites absurdes, de cérémonies ridicules, de sacrifices abominables. L'in ensé pense qu'il n'y a point de Dieu ; et d'autres, qui ne raisonnent pas mieux, disent que le Seigneur a abandonné la terre à elle-même, et qu'il ne s'occupe point des hommes. J'ajouterais : l\ est certain que Dieu eût rempli le but

A^l^ I 1 Itl^

qu'il se proposait , en se maiiifestanl d'une nianieie plus publiijuc el plus évidente : Or, on ne saurait inia-jiner (|u'un liieu iiiiinimenl sage n'ait pris les moyens les plus lomenables et les plus propres u parvenir à ses lins ; ainsi la religicjn naturelle ne vient pas de Dieu , ou, ce (jui est plus certain , »'lle n'a jamais existé.

» Vine/, monsieur, (juelles seraient les conseijuences de votre raisonnement. Comment ne serions- nous p.is épouvantés de la seule idee de nous croiic plus saj,'es (jue Dieu même , et d'oser censurer sa conduile ? (-omment serions-nous assez téméraires pour déc ider qu'une ( liose pourrait (>lre meilleure (jue celle (jue nous voy<ms ? Combien de fois ne sommes-nous [las viclimes de notre crrt ur I Avons-nous des notions assez claires de l'économie du monde entier, pour juger de tous ses détails 1 (Connaissons-nous assez les rapports , lenchainenient et la contexlure des ol.jels qui constituent l'univers, pour discerner c(; (jui con\ient ou ne convient pas au genre humain ? Si nous avons une idée juste de Dieu, pouxonsnous douter qu'il n'ait , dans tout ce qui! l'iJl , «les raisons justes, sages et saintes , lors même (ju'il les dérobe à notre intelligeiK e ? Ses pensées sont [)lus distantes des nôtres , que le Ciel ne l'est de la terre. Notre orgueil l'oiFense, sans qu'il puisse satisfaire notre curiosité. Que nous reste- t-il donc ù faire ? Je vous le répète : nous devons être prudents et circonspects , user des lumières (¡u'il nous donne et qui suflisenl , soit pour nous guider dans celte vie , soil pour nous conduire à l'autre; nous devons enfin adorer avec soumission des secrets qu'il ne lui a pas plu de nous révéler.

» Pour achever de tranquilliser votre esprit, je tâcherai, sans m'éloigner des boriws de la reserve et du respect , de vous dire ce que notre faible intelligence peut pénétrer de ces secrets cachés ; et je répondrai tout à la fois aux conséquences que j'ai tirées contre la religion naturelle, et à celles que; vous avez présentées contre le secret de la résurrection. H semble , et les effets le prouvent, que Dieu, par des motifs de sagesse et de bonté, a voulu <|ue la religion naturelle et la religion révélée portassent en elles-mêmes un caractère de clarté et d'évidence tel , que l'homme serait inexcusable s'il ne lui rendait pas le culte qu'il lui dOil.

» Dans la première, il a voulu que nos propres idées, un sentiment intérieur, et tous les objets qui environnent 1 homme, l'excitassent à la connaissance de son Créateur et le ( enduisissent à l'adorer. En même temps et dans la même vue , il a entouré la religion révélée de preuves si claires et si évidentes , qu'il est impossible que la raison puisse fermer les yeux à la clarté qui les accompagne. Je vous ai pn'senlé de nombreuses vérités dans la rêsurreclion de Jésus-(-hrist ; je pourrai vous en développer, si vous le voulez , encore beau( oup d'autres. Toutes vous prouveront que Dieu a versé la lumière à pleines mains, soit pour nous convaincre que la religion est son ouvrage, soit pour nous apprendre ce que nous devons pratiquer.

» Ce but était digne de la bonté de Dieu. Ayant créé l'homme pour le connaître et l'adorer, il devait , par la religion naturelle ,

nous donner toutes les lumières et toutes les connaissances nécessaires pour nous assurer de son existence; et, par la religion révélée, toutes les preuves qui pouvaient nous convaincre de la divinité de son origine, et tous les documents qui pouvaient nous apprendre ce que nous devions faire pour l'adorer et la manière dont il veut être adoré. Dieu l'a fait complètement ; il l'a fait avec une abondante profusion ; et sur ces points tout est lumière , tout est clarté.

B Mais il n'a pas voulu satisfaire la curiosité de l'homme , il a voulu même exercer sa foi ; et certes le moindre hommage que l'homme puisse rendre à Dieu est de croire ce qu'il dit, quand il est assuré que c'est lui qui parle ; et de supposer , malgré les répugnances de sa raison et l'apparente contrariété de ses idées , que Dieu a des raisons supérieures dans tout ce qu'il fait.

» Cet ordre établi, il devenait indispensable que, dans l'une et l'autre religion , il y eût une partie lumineuse et une autre obscure ; c'est en effet ce que nous voyons. Tout démontre â l'homme l'existence de son Créateur ; les cieux ne la lui annoncent - ils pas ? la voix éloquente de la nature ne la célèbre-t-elle pas de toutes parts ? Aussi n'y a-t-il aucune nation , quelque barbare , quelque inculte qu'elle soit , qui ne reconnaisse et n'adore la Divinité. Mais d'autre paît , comme l'homme est libre et sujet à l'erreur , il en est un grand nombre qui sont tombés dans des absurdités honteuses.

» ISous qui connaissons sa sagesse et sa bonté , nous qui savons que nous ne pouvons pénétrer ses motifs secrets , nous ne pouvons que nous borner à dire : Dieu a sans doute eu de bonnes raisons ; peut-être a-l-il voulu , en ne nous éclairant qu'à moitié sur certains objets , nous aider à obtenir et mériter la felicité qu'il nous prépare. Avec des lumières plus élendtu\s , l'exercice de la vertu cesserait d'être méritoire. Nous dirons surtout que Dieu nous a donné assez de lumières pour ne nous égarer que par notre faute , et pour nous rendre inexcusables de ne pas avoir suivi le flambeau qu'il nous a donnó , puisqu'il sufiisail pour nous conduire.

» Voilà le raisonnement que nous pouvons appliquer à la religion révélée , et en même temps ma réponse a largumenl que vous me proposez sur la résurrection. Tout prouve avec évidence que Jésus-Christ est ressuscité de la manière dont l'Evangile nous le rapporte. Vous reconnaissez que les preuves en sont claires et convaincantes, cela me sulfil. Vous ajoutez que si la résurrection eût été publique, elle eût convaincu un plus grand nombre do Juifs et mieux atteint son but. Je ne le vois pas aussi clairement que vous; mais quand cela serait , je n'en devrais pas moins vous répéter ce que je vous ai dit sur la religion naturelle et sur la religion révélée. Connaissant la bonté et la sagesse de Dieu, mais ne pouvant pénétrer les motifs secrets de sa conduite , je ne puis révoquer en doute qu'il n'ait eu de bonnes raisons pour faire ce qu'il a fait; que sans doute il n'a voulu nous donner que celte portion de lumière , aun que, par elle nous puissions obtenir un grand degré de bonheur,

attendu qu'avoc dos connaissances plus étendues , l'hommaj^e de noire loi n'iiurail plus eu le m«ime incritt*. Je dirai ¡)lus encore ; celui (jui a connu les preuves de la rcsurreclion de Jcsus-dlirist a déjà une lumière sullisanle pour lui ; cl , s'il la repousse parce qu'on ne lui en dispense pas de plus grandes au gré de son aveuglement , il csl inexcusable de n'avoir pas suivi celle qu'il possédait déjà et (}ui lui suilisait.

» — Vous me faites trembler , mon Père , et je commence à craindre de vous suivre dans la rapidité de votre marche ; vous avez réponse à tout : mais expliquez-moi seulement pourijuoi , si la re.siirrection est véritable, les auteurs prolaiies n'en ont fait aucune meiuion ? n'est-ce pas une raison de présumer (ju'elle est fausse ? S'il y a eu dans le monde un prodige étonnant , un lait unique qui n'a point de pareil , également propre à surprendre et a étonner l'univers , au( un doute (jue ce ne soit celui-ci. Sil eût été bien constaté , il eût excité l'admiration de la terre entière , et il ne serait pas possible que les auteurs contemporains l'eussent passé sons silence ; il n'y a pas de royaume , de province , de petit district , (jui ne l'eût déposé dans ses archives , et ne l'eût consigné dans ses annales , pour le transmettre à la postérité.

» Ne m'alléguez pas que ce silence peut résulter de l'oubli , ou du mépris avec lequel Home et les autres grandes nations regardaient ¡es Juifs ; je sais qu'il était trés-graïul , et que l'on faisait trés-peu d'attention à ce qui se passait chez eux ; cependant , si un événement do celte sorte eûl réellement existé , sa nouveauté et sa singularilé en auraient propagé la renommée partout : elle aurait pénétré et retcnli jusque dans les palais des sou- \erains.

» D'où vient donc qu un si grand nombre d'auteurs , qui ont parlé de tant de choses moins importantes , ont passé sous silence cette étonnante lésurreclion ? Les seuls qui en ont fait mention sont quelques Juifs que les chrétiens appelèrent apôtres et évangelistes ; et <|ui sont-ils ? des hommes vils el ignorants , des disciples de Jesus-Chrisl même , el , par conséquent , inléressvs à en parler , écrivant dans l'ombre du mystère , non pour les autres nations , mais pour eux-mêmes , puistpi'ils ne donnaient aucune public ite a leurs eerits ; bien loin de les répandre , c'eût été pour eux un crime que de les montrer aux gentils.

A la vue de ces circonstances irrécusables , que peut me suggérer ma raison , si ce n'est que les hommes célèbres qui nous ont transmis les annales publiques du monde , ne parlèrent point de cet événement , malgré son importance et sa singularité , parce qu'il ne fut pas alors reconnu comme certain ? S'il l'eût été , je ne puis supposer qu'ils l'eussent ignor»' ; et que si quelques Juifs en ont parlé, c'est parce qu'ils voulurent le persuader à leurs descendants , pour la gloire de leur Maître , et pour celle qu'ils croyaient acquérir eux-mêmes eu créant une

nouvelle religion. Leur astucieuse prudence leur faisait sentir qu'ils ne pourraient faire croire tout-à-coup un miracle supposé ; ils se contentèrent , dans le commencement , de le répandre et d'en parler entr'cux , espérant que le bruit s'en répandrait peu à peu avec le temps, accréditerait leur supercherie jusqu'au moment où , n'y ayant plus de contradicteurs , ils pourraient lui donner avec assurance plus de publicité.

» Une diftículté se présenle encore : elle nait de la manière secrète et mystérieuse dont les Evangiles se répandaient parmi les chrétiens seulement : la sévérité des précautions qu'ils prenaient pour en dérober la connaissance aux gentils et aux Juils , qu'ils poussaient jusqu'à châtier et regarder avec horreur ceux qui leur en donnaient communication , me fait craindre qu'ils n'aient pas agi de bonne foi , et qu'ils n'aient mis quelque fourberie dans leurs desseins. La vérité ne se cache pas ; si la résurrection était certaine , pourquoi tant de soins pour cacher le livre qui en parlait ? Je no le conçois pas ; mais quoique vous répondiez facilement à tout , il me parait diflicile d'expliquer cette circonspection de conduite dans les premiers disciples de Jésus- Christ , et bien plus encore le silence absolu et général des auteurs profanes.

» — Votre objection , monsieur , parait juste ; je tâcherai de répondre séparément à chacun des objets qu'elle embrasse. Je pourrais vous faire observer en général que toutes ces nouvelles réflexions ne sont que négatives, et que les arguments négatifs, comme nous l'avons dit , ne prouvent rien par eux-mêmes , et prouvent encore bien moins contre des preuves positives.

» Ce serait déjà une grande présomption contre vous en faveur de ma cause ; car vous voyez qu'après de grands eiTorts on ne peut opposer à la résurrection nul fait positif , aucune objection qui soit revêtue d'une apparence de preuves , rien qui puisse détruire celles que nous alléguons , rien qui prouve ou la fausseté des faits que nous citons , ou celle des conséquences que nous en tirons; c'est cependant ce qu'il aurait fallu pour nous attaquer avec succès. De quel poids peuvent être les auteurs qui n'en ont pas parlé ? Qui ne dit rien, ne prouve rien; et lors même que leur silence donnerait lieu à quelques présomptions , les présomptions ne sont pas des preuves.

» Mais je vais vous répondre directement , et je commencerai par dissiper les nuages et la méiiance que vous cherchez à répandre sur la première publication de l'Evangile. Vous prétendez que les premiers chrétiens écrivaient leurs évangiles en secret et uniquement pour eux-mêmes ; qu'ils en dérobaient la connaissance aux Juifs non-convertis et aux gentils , cette conduite vous porte à en suspecter la vérité ; mais le fait n'est pas exact , et , dans votre objection , vous confondez les époques.

» Il y eut un temps où les chrétiens se firent un devoir de ne pas livrer leurs livres sacrés aux gentils ; ils retranchaient de leur communion les faibles qui les livraient ; ils les regardaient

oommo dos Irailros ; ils leur (lonn.iicnl ipnominieiiscnient le nom d'a|)Oslal. C.i'lui (|iii avait livri; les li\res d(! la religion, a\ail commis un eiinie enorme; mais ce ne fui (|ue l()n[;tem[)s après la ¡iremiùre piiblicalion de rK\an¡,Mle el aux fpo(|ues ou la peiséc iition devint genérale ; et voici les raisons de celle conduite.

X Parmi les moyens (|ue les tyrans eniployèrenl pour cher( lier à élouller le christianisme , l'un des plus puissants , et penl-être des mieux combinés , fut celui denlever aux chrétiens leurs livres de religion, pour leur ôter la l'acilité de l'exercer, de la propa{ier et de renseij;ner à leurs enfants. L'empor(>ur Julien fui un de ceux ({iii usèrent de ce stralapème avec le plus de rigueur. 11 leur enJoi<:nait de livrer li'urs Evanfiiles pour les faire briiler. L'action de les livrer était déjà un sii;ne (l'infidélité. Quel(|ni'S chréliens faibles les donnèrent par crainte , d'autres eurent la lernielc de préférer le martyre à une semblable hUlielé. Voilà le motif pour lequel ils (a( baient leurs livies aux «gentils , et lépoijue à laíjuelle ils cherchèrent à leur en dérober hi connaissance.

» Il n'en fut pas ainsi dans les temps qui sviivirent immédiatement la mort de Jésus-Christ , et lors de la première publiialion de l'Evangile. Les chrétiens qui adoraient leur divin Mailre, et qui savaient que tout en lui était précieux , mettaient alors tous leurs soins à recueillir les fails de sa vie, toutes ses actions et jusqu'aux moindres de ses discours et de ses paroles : ils en formaient un corps d'histoires , don est résulté ( e que nous appelons les Lyangiles. L'art de l'imjjrimerie était in(onnu , ils ne pouvaient que l'écrire ; mais ils en multipliaient les copies à l'usage des familles chrétienr»es.

« il en résulte que ces histoires ou Evangiles particuliers se multiplièrent beauioup. Après un grand laps de temps, et ii mesure que l'on s'éloignait de l'époque où ces événements avaient eu lieu, on devait s'attendre qu'une dévotion peu éclairée introduirait , dans des écrits (jui se renouvelaient ainsi , des faits peu certains et qui n'étaient appuyés que sur des traditions populaires. L'Eglise, (|ui usa de la plus grande circonspection dans des matières aussi saintes , et (jui avait à cœur que les fidèles n'honorassent que ce qui était évidemment digne de vénération, lit un choix. Dans le grand nombre d'Evangiles qui existait nt, elle en distingua quatre qu'elle adopta , dont l'origine et l'authenticité étaient audessus de tout doute , puisqu'ils étaient l'oiivrage des apôtres ou de leurs condisciples, revêtus de l'approbation des premiers, et, d^s l'instant de la naissance du christianisme, l'objet du respect de tous les fidèles.

» L'l:glise déclara que seuls ils devaient servir de règle à notre croyance ; les chrétiens les adoptèrent à l'exclusion de tous les autres , et continuèrent j"» les regarder avec le respect et la vénération qu'ils avaient toujours eus pour eux. Les autres Evangiles prirent le nom ú' Apocryphes , non qu'ils fussent fabuleux ou qu'ils ne continssent que des faits controuvcs , mais parce qu'on

pouvait y avoir introduit des choses qui n'avaient pas le même degré de certitude. Ces Evangiles ayant alors perdu leur autorité , il était naturel qu'on les abandonnât , qu'on cessât d'en tirer de nouvelles copies , et que peu à peu ils vinssent à se perdre.

» Voltaire a jeté de grandes clameurs à l'occasion de ces Evangiles ; il s'est livré au stérile et pénible travail d'en déterrer quelques-uns, et de grossir ses ouvrages des extraits de leur texte littéral. 11 avance qu'il y en a eu plus de cinquante, et probableinent il en avait existé plus de cinq cents Chaque chrétien les écrivait alors à sa manière , et d'après les renseignements qu'il avait pu recueillir. 11 était naturel que la piété cherchât a les multiplier ; il ne l'est pas moins que le temps en ait détruit un grand nombre , sans qu'il en soit resté le moindre vestige.

» Qu'il y en ait cinquante ou raille , quelle induction Voltaire peut-il tirer d'un iait qu'il cite avec tant d'ostentation ? La multiplication de ces monuments historiques , avant l'adoption des Evangiles primitifs , ne sert qu'à prouver la piété de ceux qui les avaient écrits et leur désir de conserver le souvenir des faits. Quand il y en aurait eu de moins authentiques qui auraient été admis dans ces Evangiles , que pouvait-il en résulter de nuisible à l'aulhenlicité de ceux qui furent adoptés , et qui , étant les plus anciens , ont fixé dans tous les temps la vénération des fidèles ? On ne voit point quel a été le but de l'écrivain en füisanl étalage d'une érudition aussi fastueuse qu'inutile.

» Muis ce qui ne prouve rien dans l'intention de Voltaire, prouve que vos soupçons sont peu fondés , et que le soin des fidèles à cacher les livres saints doit se rapporter à une époque bien postérieure et seulement au temps des persécutions , où les livrer c'était se rendre coupable d'apostasie , puisque les païens ne les recherchaient que pour les détruire ; et qu'il est bien connu qu'alors les chrétiens , loin de cacher les Evangiles , cherchaient aies multiplier , s'en servaient dans l'intérieur de leurs familles, et en propageaient la connaissance en les communiquant à celles qui embrassaient le christianisme ; c'est même à cette communication qu'il faut rapporter ses progrès et la prodigieuse extension qu'il acquit depuis.

» Comment d'ailleurs pourrait -on dire que les chrétiens cachaient leurs Eviingiles ? Les apôtres et les disciples mêmes commencèrent , d^'s le principe , à publier et à prêcher la résurrection de Jésus-t'hrist , non-seulement dans les places publiques , dans les rues où les Juifs se convertissaient par milliers, mais jusque dans les synagogues et même à la face des juges qui les faisaient comparaître. Comment imaginer que ces hommes , pour leur propre gloire et celle de leur Maître , écrivissent en secret un miracle supposé , dans la crainte de n'être pas crus des contemporains , et dans la vue de le faire croire à ceux qui leur succéderaient, tandis qu'il est bien reconnu qu'ils certifiaient en avoir

LETHU:: IX. 1G7

été témoins , et <¡ue non-seulement ils en rendaient témoignage an peuple qui cro)uil , mais aux juges mêmes qui les menaçaient de la mort ?

u Ainsi , monsieur, des faits aussi certains qu'ils ont été publics démentent positivement vos soupçons. Si pendant un temps les Evangiles lurent secrels, parce (jue les circonstances lexigeaient , ils ne le furent pas dans le principe du clirisliaiiisnie ; au contraire , les a[)ôlrcs , pleins d'ardeur et de cliaiilé . les publiaient hautement , et cIumi baient a Us propager au [)rril même de leur propre vie. Nous passerons donc a un autre objet.

» Vous êtes étonne que les auteurs profanes n'aient point parlé de la résurrection de Jésus-Christ , et leur silence vous porte a croire (|u'elle n'est pas certaine. La corisi(juence ne me parait pas juste. Tout au plus pouve/.-vous en conclure ([u'ils n'en lurent pas témoins , qu'ils n'y ajoutèrent pas foi , ou qu'ils ne voulurent pas en parler. Vous ajoutez : Comment ont-ils pu ne pas connailre et ne pas rapporter un lait si extraordinaire , si nouveau , et si propre à étonner l'univers ? Je ¡¡ourrais vous repondre que , d'après les circonslan'"es , on ne doit pas en être surpris , et je pourrais vous demander à vous-même de les observer.

» I. a Judée était un canton petit et misérable , Jésus-t^hrist passait pour un homme obscur ; ses disciples étaient des pécheurs pauvres et grossiers ; le miracle de la résurrection , par des motifs connus de Dieu seul , ne fut pas public ; mais , comme nous l'avons vu , d'abord peu répandu , il ne se manifesta (jue progressivement. Jesus-Cbrist se montra différentes fois , mais aux siens seulement ; ils le virent , mais on ne crut pas leur témoignage , beaucoup de Juifs se converlirent , d'autres ne se convertirent pas, surtout les principaux d'entre eux, tels que Pilait, Hvrode , les prêtres , les scribes et les docteurs. Tout cela formait un corps de présomptions , un sujet de doute pour ceux qui étaient éloignés et qui ne pouvaient s'instruire par euxmêmes.

» \jn fait de cette nature ne peut être cru et se maintenir que lorsqu'il est vrai ; la vérité seule peut lui donner de la consistance : il n'est aucun mensonce qui ne se dissipe avec le temps; mais aussi ce n'est qu'à l'aide du temps que la vérité se soulii'iit et se propage , lors(ju"elIe ne nait pas entourée de tonte la lumiéie de l'évidence. Le temps seul lui donne l'occasion de se manifester , lui seul peut la consolider ; et c'est ce que nous vovons dans le développement du cluisliaiiisme.

» Mais tandis (pie le temps travaille lentement à produire cet effet, ceux qui ne se trouvent pas au moment où la vérité brille de tout son éclat , ne peuvent la reconnaître et ne se conduisent que d'après les idées générales qui dominent. Ainsi l'evénemenl de la résurrection de Jésus dans la Judée , uniquement accrédité par un petit nombre de Juifs aussi obscurs qiiii lui-même , et la mort d'un bomuïe crucilie par sentence de ses juges, méprisé par les savants et les magistrats du peuple , ne pouvait alors faire

beaucoup de sensation à Rome. La connaissance de ces faits ou n'y serait pas parvenue à des hommes occupés a gouverner le monde , a ceux qui se livraient à l'étude des sciences , à ceux qui étaient absorbes par leur ambition et leurs plaisirs ; ou elle leur serait parvenue entourée de ces nombreuses fables qui donnent aux gens instruits lieu de rire de la simplicité du peuple , et sur lesquelles on ne daigne pas s'arrêter. Il pouvait donc très-bien arriver que le bruit de la résurrection de Jésus-Christ ne fût point venu à la connaissance des écrivains de Rome et des auteurs célèbres du reste du monde , ou que , dans le cas contraire , ils l'aient dédaigné et n'y aient ajouté aucune foi.

» Il en résulte donc qu il ne serait pas étonnant que beaucoup d'auteurs n'en eussent pas fait mention dans leurs écrits. Cependant je vous ai cité Suétone , l^acitc , Pline , Lucien , Josèp/ie , Julien , Celse , tous auteurs profanes , gentils ou Juifs , qui tous ont parlé de Jésus-Christ et de sa résurrection , soit en bien , soit en mal , d'après leurs opinions et le peu de lumières qu'ils pouvaient avoir sur un événement arrive loin d'eux et qu'ils n'avaient pu vérifier eux-mêmes. Mais je ne m'arrête pas à celte observation , parce que je compte vous répondre d'une autre manière.

» Vous me dites , monsieur , que si la résurrection était certaine , les auteurs profanes n'auraient pas oublie d'en parler^ et que leur silence est un indice de sa fausseté. Je ne combattrai point ce raisonnement, je me bornerai à une seule demande : Que diriez-vous, si je pouvais vous montrer vingt textes dilîerents d'auteurs juifs ou gentils, qui disent que la résurrection était certaine ?

» — Je conviendrais alors de la nécessité de la < roire : à la preuve positive que vous donnez du témoignage unanime des disciples de Jésus-Christ , qui ont assuré l'avoir vu et qui en prêchèrent l'authenticité, vous ajouteriez celui des auteurs du temps, qui, par des témoignages plus désintéressés et plus éclairés , formeraient une réunion de preuves auxquell^-s il serait impossible de résister. J'avoue, quant à moi , queje n'aurais plus rien â dire , et que je craindrais sérieusement que vous ne me rendissiez chrétien malgré moi ; heureusement je n'ai pas celte inquiétude , puisque vous ne pourriez me les montrer.

» — Procédons avec mesure et lenteur ; peut-être y parviendrai-je : commençons par nous mettre d'accord sur nos faits. Que devons-nous entendre sous la dénomination d'écrivains profanes? Si ce sont des gentils ou des Juifs qui , par défaut d'instruction, ne connaissaient ou ne croyaient pas la résurrection , vous me demandez une chose contradictoire ; ceux qui ne la connaissent ni ne la croient, ne peuveni pas "en attester la vérité. 11 y a de la contradiction dans voire demande , en ce que vous les supposez profanes, et qu'ils ne le seraient pas; puisque, par le seul fait de leur croyance à la résurrection , ils auraient cessé de l'être et seraient devenus chrétiens. Tout ce que vous pouvez raisonnable-

LLTTKE IX. 169

inciil me dcinaudcr, c'est de vous iiioulror des écrivains aKacliés à d'.mlri's sectes ou ù une religion ditrcrente , et qui , ay;int été á |)(jrlce de se convaincre par enx-mémcs , ont ou connaissance de la rcMii reclion et en ont l.iit mention. Si j(; poux vous monlior , en même ti'nn)S , (j«rils la ciurciil si bien (|m elle les délcrmina à renoncer à leur [)i()pi(; ( rovance pour emijrass<>r le clirislianisme , il me semble (¡ne leur liiuoi^nafje devient cm oie f)!us [¡ersuasif. Ces auli'urs , prolancs hier , sont aujourd'luii ( lircliens 5 leur autorité en acipiierl bien plus de i'orce ; et s'ils l'écrivirent dans des temps ou Ion e(ii\aitsi peu , vous conviendrez que ma démonstration \a au delà de tout ce (jue vous pouviez, prétendre.

» — J'ignore ou vous en voulez venir; je suis assez raisonnable pour ne pas m'ctonner que les Chinois et les Perses n'aient pas j)arlé de la résurrection; mais pouiquoi les Grecs et les Romains, (|ui claieiit à portée de le faire, n'en discnl-ils rien? Il n'est pas probable (ju'ils aient Oniiérement ignoré un fait aussi extraor- (linniie, s'il eut élc certain. Pourfiuoi ies .Inil's eux-mêmes ne l'ont-iis pas consigné dans leur histoire ? Je sais (ju'alors on écri- \iiil peu; mais dans le peu de livres qui sont parvenus jusqu'à nous, et parmi les fuits (ju'ils renferment , comment n'y trouvonsnous ¡)as le plus giand de tous? Vous oiï'roz de me présenter \ingt textes formels, et moi, je me contenterai d'un bien plus petit nombre.

» — Je ne me bornerai pas à vous citer vingt textes ni vingt auteurs, je vous en produirai des milliers et même des millions , tous ( ontemporains , ([ui tous ont consacré la vérité de la résurrection, non avec de Tencre , mais avec leur sang; qui l'ont attestée non-seulement à la dernière lieure de leur vie , mais au milieu ménie des tourments et des douleurs de la mort; en un mol , je vous cili'rai la foule innombrable îles Juifs et des gentils con\ertis par ré\idence de ce miracle, et enfin de tous ceux qui en ont scellé le témoignage de leur propre sang, et l'ont légué aux siècles qui devaient suivre.

» Saint Jacques, par exemple, parmi les Juifs, s'était rendu ri'command:ible par sa vertu reconnue; il avait mérité le surnom de Juste. Les scribes, voyant l'impression que faisait sur le peuple le témoignage que les apôtres rendaient de la résurrection de Jésus- C.hrist, pensèrent (pie saint Jacques, qui possédait l'estime universelle, serait incapable de favoriser un mensonge; ils en avaient pour garant sa vertu bien reconnue; ils pensèrent qu'il suffirait qu'il démentit ce fait , pour (|;ie (¡ordonne n'y crût : ils vont donc i\ lui, et lui disent qu'il est indispensable pour lui de détromper le peuple , et (jue tous ajouteront foi à ce qu'il dira.

» Saint J(írY«eí ne s'explique point , il répond qu'il est prêt á dire la \ériliî au peuple. On le fait monter sur un toit , et les scribes et les pharisiens lui crient d'en-bas : Toi, (¡ni es juste, e( le seul (pie nous devions tous croire, puisque les autres cherchent à séduire le peu[)le à l'oicasion de ce Jésus qui a été crucifié, dis-nous la vérité. Saint Jacques, élevant alors la voix, répond:

17Ô LE TlUOxMPHE DE L'ÈVA>iGlLE.

La vérité est que Jésus, dont vous parlez , est ressuscité ; qu'à présent il est dans le Ciel, assis à la droite de son Père, et qu'il reviendra un jour juger les hommes, üu grand nombre de ceux qui étaient préseuls se rendirent à un témoignage aussi public ; les pharisiens irrités précipitèrent Jacques du dessus le toit, et lui donnèrent la mort. Il me semble, monsieur, queje vous cite une bonne autorité, et cjue le texte de mon auteur, écrit de son sang , est digne de foi.

» — Vous allez me parler des apùlres et des martyrs, interrompis-je; c'est retourner au principe, et leur nombre n'ajouterait rien à vos preuves. Vous me citeriez les disciples mêmes de Jésus- Christ , ou quelques hommes faibles qui les crurent , je ne parle point de ces gens; je demande une autre sorte de témoins, des hommes qui soient étrangers, impartiaux , et qui tiennent quelque rang.

» — Hé bien , monsieur, nous ne nous querellerons point pour cela. Je suivrai vos idées , et dès à présent je liens pour récusés les apôtres , les évangélistes , les disciples , tous ceux enfin qui suivirent Jésus-Christ. Je consens c[ue leur témoignage si uniîorme , si constant , et quoique donné à un si haut prix , soit regardé comme nul-, nous ne nous fixerons que sur les témoins étrangers et impartiaux qu'on peut invoquer sur ce sujet. Vous êtes content sans doute ? — Oh ! oui , mon Père ; et si vous me produisez des témoins de cette espèce qui appuient le témoignage des disciples , je me tiendrai pour battu.

» — J'entre donc en matière , et vous-même vous ne tarderez pas à les reconnaître. Les disciples, les évangélistes et les apôtres étaient en bien petit nombre , en comparaison de l'immense quantité de chrétiens qui se convertirent depuis , et de la foule innombrable des martyrs ; les uns et les autres n'avaient point fait corps avec les disciples : vous en conclurez que le nombre de ceux cjui ont été impartiaux et étrangers fut très-considerable, et on ne peut penser que tous aient été précisément des hommes faibles. Cette présomption serait en elle-même hasardée; elle le serait encore plus, si l'on considère que la plupart d'entre eux moururent avec une constance héroïque , pour défendre a\ec force cette môme vérité. Il serait bien ridicule de taxer de pusillanimité des hommes qui montrèrent un si grand caractère. Entendez ce nombre immense de témoins que vous cherchez ; il se x'éunissent aux disi iples pour vous persuader la vérité.

« Demandez-vous une réponse plus précise encore ? je pourrai vous satisfiiire. Je vous présenterai un auteur que vous ne pourrez certainement récuser ; non-seulement il était étranger et impar liai , il était encore instruit et ennemi reconnu du christianisme. Saul n'avait ni vu ni connu Jésus-Christ ; observateur zélé des rites juifs par principe de religion , il persécutait avec fureur les nouveaux dis( iples de Jésus. Ce Juif ardent se rendait à Damas pour persécuter les chrétiens ; il tombe de cheval ; il dit que Jésus-Christ lui a apparu ; une seule parole le change tellement

LETTIUl I\. 171

(lue, sur l'iiisliinl mOme , il c]('\i(iil l'un des jipôtrrs 1rs plus /tics, próclu; l;i iii\iiiil(' cl la rcsunci lion de Jcsus-i^liiisl , et c'uiivrilil une ioule iniioiiihrjble <lo gcnlils , parmi les(|uels il in(r(Hlui>il la religion ( liri'-lii-nnc ; il UMiniiia sa vie aposlulique dans les louiniciils pour (onfesser celle même résurreclion. lime parail (pie ce Icnioin irrrcusalile pr(.'>enle toutes les conditions cpic vous me demandez.

» Je pourrais vous ( iler emore celte foule de j^rands liommes (pii illu>lr(^'renl le berceau de TK^Iise , des pliilo>oplit'S de tout j,'enre, des hommes illuslrcs, tels (jue les l'olycorjie , les lijnucc , les Justin , les Irinie , les Lachinre , les Clvincnt d'Alexandrie , les (Jriijcne . les Trriullit n , el lanl d'autres , (pii non-:-eulemeiit lOrnerenl j)ar leurs veilus , mais la dei'endiienl encore par de savants écrits. Leurs a[)oloç;ies el plusieurs de leurs ouvrages ont sur\écu aux ravages du temps el sont parvenus jusqu'à nous. Hé bien , monsieur, des témoins el des auteurs de celle espèce seraientils sans autorité ?

» Pour vous présenter le tableau du grand nombre d'esprits éclairés el transcendants que l'Kglise a ¡¡ossédés dans tous les temps, il faïuiiait pareourii- son liisloire Comment peut-on dérober à .'¡es |ii()j)res veux ¡e mouvement rapide el progressif avec lequel le cliristianisme étendit son empire '* Son existence actuelle est pour nou> un uionument visible de la manière dont il est parvenu jusqu'à nous. El à quoi alliibuer cet accroissement ra[)ide el non interionii>u , si ce n'est aux nouveaux miracles des ;.p()tres , à ceux que leurs successeurs lirent après eux , et à ceux qui furent opérés dans les premiers siècles de l'Eglise ?

» Observez que chaque siècle vil augmenter le nombre des convertis, ù raison des miracles dont ils étaient témoins. Ceux, par exemple , du premier siècle , qui n'avaient i)oinl connu Jésus- Christ et qui furent les disci|)les des apiMres , tels (\\i'lfjnace , Polyrarpe et d'autres , se convertirent , parce qu'ils avaient vu les miracles de leurs maîtres , qui se disaient eux-mêmes témoins de la résurrection. Ceux du sciond , tels i\\.\IrhHc et Justin , etc. , se convertirent a la vue des miracles iVlijnacc et de J'ulynirpe. Ainsi les conversions s'augmentèrent de siècle en siècle , jus(iu'a l'entier clablissen)enl de l'Eglise. Le dernier nñracle qui s'opéra était lié par une descendance suivie el successive à ceux qu'avaient faits les apiMres pour persuader la résurrection de leur maître, lié bien , monsieur , lanl de lén)oins des miracles , qui , à leur vue , furent induits à changer d'opinion et à sacrilier leur vie pour confesser la résurrection, n(î vous paraissent -ils pas des textes assez positifs pour la prouver?

» Je vous ai donc tenu ma parole ; je vous ai présente , dans la conver.-ion des Juifs et des gt'ntils , des milliers de témoins qui durent leur conversion aux miracles (|u'ils virent opérer sous leurs yeux. Auteurs en prnti(|ue , ils écrivirent de leur sang propre , en caractères élernels et indélébiles , le miracle de la résurrection. Considérez quelle différence exisle enlrc les auteurs que je vous

présente et ceux que vous me demandez. Quand je vous produirais vingt témoins forniüls parmi les auleurs profanes , vous pourriez ni'ailéguer avec fondement que ceux-là étaient trop éloignés du théâtre de cet événement pour en être bien inslruil? ; que ceux-ci n'avaient écrit que d'après des bruits populaires ; que l'autorité des uns est suspecte , que celle des autres est trop va^ue ; que le sens de tel passage n'est pas clair , que celui de tel autre est équivoque 5 que tel auteur n'a fait que parler d'après un autre , que tel autre était crédule ou mal informé : vous pourriez enûn me produire des raisons qui vous paraîtraient peut-être capables d'affaiblir le témoignage qu'ils auraient rendu de concert.

» Or, ce ne sont pas vingt , ce sont des milliers d'auteurs de tout genre que je vous cite, sans qu'on puisse faire valoir contre eux aucune de ces allégations. A la vérité , ils ne sont plus profanes , puisqu'ils se sont convertis et qu'ils ont euibrassé le christianisme ; mais le moment d'auparavant , ils appartenaient â la gentilité , ils étaient profanes ; s'ils ont cessé de l'être , c'est parce qu'ils se sont convaincus eux-mêmes par leurs yeux ou par leurs oreilles. Vous ne pouvez m'objecter qu'ils n'étaient pas contemporains , qu'ils n'étaient pas bien informes , qu'us ne firent que répéter des bruits populaires , qu'ils furent éloignés des événements ; vous devez supposer , au contraire , qu'ils s'instruisirent bien , puisqu'ils le purent , et que révidence de la vérité les força à changer d'opinion ; que chacun d'eux fut témoin du miracle auquel il dut «a conversion ; qu'ils ne se contentèrent pas de le croire et de le raconter , mais qu'ils allèrent jusqu'à sacrifier leur vie pour propager celte vérité.

)) Ah! monsieur , chaque auteur écrit dans son cabinet ce qu'il veut , et le fait ordinairement avec beaucoup de légèreté ; sans approfondir la vérité de ce qu'il écrit , il n'aspire qu'à acquérir de la célébrité : il n'en est pas ainsi , quand la vie dépend de ce qu'on dit ou de ce qu'on écrit , et quand il faut sceller de son sang la vérité qu'on veut défendre, .le crois sans difüculté , áisiúl Pascal , aux témoins quise laissent décapiter pourise pas offenser la vérité : de tels témoins méritent d'être crus.

» Ajoutez encore que dix témoins oculaires, qui meurent pour soutenir la vérité d'un fait qu'ils disent avoir vu , sont plus dignes de croyance que dix mille qui voudraient le nier , et doivent persuader bien plus que cent millions qui gardent le silence. Vingt textes d'auteurs, quel([ue judicieux et véridiques qu'ils fussent, pourraient-ils avoir autant de force que le témoignage d'un peuple immense de martyrs ? et le silence de toïis les historiens serait-il plus éloquent qu'un fleuve de sang qui coule à travers tous les siècles, en rendant un continuel hommage à la vérité ?

» J'ai encore bien plus d'avantage , car , ainsi que vous l'avez vu , ce silence n'existe pas. Cependant si vous en exigez plus , si vous demandez (jue ce soient précisément des hommes qui n'aient pas cru à la résurrection de Jésus-Christ , qui parlent d'elle , je vous citerai une foule innombrable d'auteurs profanes, qui rap-

LETTIU: IX. 173

poilcrit l't'lontiaiiti' fii iiu-lc ¡ivi'c liKiticlle les clirélinis siipporliiirnl la iiiorl [iniir alloloi raiilliciilirile (Je ( cl l'vcniMin'iil. D'aprus Umit rccil , il ii't'sl pas doiili-iix \\u Ou l«'ur l'aisail soiiiliir les loin ineiils les plu.s allVeux , paire (ju'ils conl'essaieiil la (JÎMiiilé de Je>iis- Cbiisl fonilee sur su resinretlioii ; el toiles, c'est bien en paiin , que (le rappoiler ee qu'on suuliVail pour elle.

B Non -seulcnienl les liislorieiis , mais les pliilosophes et les |)0(les oui parlé , dès les premiéis siècles, de la (.onsliiiao plus <|u'huinaiiie avec laijuelle les clueliens (onlessaienl el in\o(iuaient Jesus-C.lirisl iissuscitè , au milieu même des supplices; ils coniiaissaienl donc ce [uodijie , et l'on ne peut pas leur ¡m()uter d'avoir j^-arde un proioiid silence. Je crois vous avoir prouvé surabondamment (|ue non - seulement je peux \ous produire vin¡,'t, mais des milliers d'auteurs , qui , prolaiies d'abord , cessèrent de l'être ensuiU! parce qu'ils se convertirent; et des milliers d'autres qui , sans s'être convertis , n'en parlèrent pas moins de la résurrection (jue confessaient les chrétiens

h — J'a>oue , mon Père , (jue je ne sais que vous répondre ; votre saj^acile ni'embai rasse ; vous me dites des choses (lue j'ignorais et aux(|uelles je n'avais jamais pensé. Je vous lai déjà dit , je n'ai pas i'.iil une' élude sérieuse de ces matières ; il n'est donc pas bien elonnant (ju'a ( liacjue objeclion vous me fermiez la bou( he ; mais je voudrais vous voir aux prises avec des hommes plus habiles que moi , aNec Vodairc , par exemple , ou avec Jivusscau , ils sauraient vous répondre

» — Oui , monsieur , beaucoup de frivolités. Ils me Iraileraienl avec dédain et avec mépris. Si je leur montrais des témoins , ils me répondraient par des plaisanteries piíjuaiiles , par de sani,'lantes iroiiii's ; mais «jue pourraient-ils alléguer de solide ? Que peut la supiiiorile de l'esiuit contre la force imposante et irrésistible de la conviilion ? Combien ne serions-nous pas à plaindre , si l'erreur pouvait séduire par sa fausse apparence, et si la lumière pure et brillante de la vérité ne pouvait faire évanouir ses preslij;es trom- ■*■ peurs ! (¡lAces à Dieu , il n'en est pas ainsi. L'erreur domine lors- (ju'on ne la coiubat pas , el lorsijue les passions la laissent régner paisiblement sur le trône (ju'elles lui ont formé elles-mêmes; n)ais quand la vérité vient à parailre , son éclat dissipe les nuages de l'erreur , comme la lumière du soleil fait disparaître les ténèbres de la nuit ; celui qui ne veut pas fermer les yeux et qui désire la coimailre , ne peut mauiuer de l'apercevoir el de sentir la beauté de la splendeur qui l'accomiiagne

» — Vos preuves me confondent , mon Père ; ma raison est jjeulétre convaincue, mais nu»n ciPur resiste — Quand je pense a un Homme-Dieu . à un mort (jui ressusc ite , el a toutes les conséquences qui en résullent , mes sens se rcvollenl , mon sang ser-

flamme , j'oublie tout , et j'éprouve une répugnance invincible

» — Cela est naturel , monsieur ; l'enlendement est fait pour voir la lumière ; il ne peut manquer de la voir quand elle se présente à lui; mais la léle et le cœur sont séparés par une dislance immense.

Pour qu'un bomiiio luarclie , il ne suffit pas que le soleil éclaire son chemin , il faut encore que sa volonté le porte à se mettre en mouvement , qu'il fasse un effort et qu'il se meuve. Ainsi la mison ne peut nous éclairer sans que noire cœur soit touché , et c'est là ce que la grâce de Dieu seule peut produire ; à la vérité , Dieu ne la refuse pas à celui qui la demande. C'est déjà beaucoup d'avoir obtenu la conviction de la raison; mais combien y en a-l-il.... ? »> La cloche vint à sonner, le Père se retira , et je restai accablé de confusion. Aujourd'hui je suis las d'écriie; ma pren)iére te présentera le résultat de notre conversation. Adieu, mon ami.

Le philosophe à Tliéodore.

Je ne saurais te peindre, mon cber Théodore, l'état de trouble dans lequel le Père me laissa. Une l'oule d'idées confuses et tumultueuses remplissaient mon imagination et la mettaient à la torture ; il est au-dessus de mes forces de te décrire les angoisses de mon esprit et les inquiétudes amèies auxquelles mon cœur était en proie. Quoi, me disais-je à moi-même, en laissant échapper des cris étouffés , je no serais qu'un ignorant ! ces philosophes ne seraient que des hommes vains et légers qui se laissent séduire par leurs passions ! et cet ecclésiastique , encore toul-à-l'heure l'objet de mes dédains , serait entre eux et moi le seul qui eût du sens et du jugement !

Ciel ! si Jésus-Christ est ressuscité , il est Dieu ; et s'il est Dieu , que deviendrai-je ? Mes regards se portaient alors avec douleur sur ma vie passée , sur le désordre de nia con(iuite , sur la fureur avec laquelle je m'étais abandonné aux ])]aisirs les plus honteux , aux passions les plus abominables ; je me rappelais alors que j'avais abjuré tout acte de religion , méprisé constamment tout ce qui tenait au christianisme, haï avec acharnement tout ce qui avait quelque relation avec l'Eglise et les prêtres ; la répugnance qu'ils m'inspiraient et l'implacable fureur que je mettais a les persécuter et à les déchirer par de sanglants sarcasmes , se retr;\cèrent à mon esprit. Je me rappelais l'oubli d.> Ions mes devoirs , la manière outrageante dont j'avais traité ma vertueuse et respectable mère, la mauvaise éducation que j'avais donnée à mes enfants, les injustices contiîuielles que je commettais envers mes vassajix et mes gens. Toutes ces idées s'accumulaient ensemble dans mon esprit ,

el s'offtnii'iil il moi «omnie un immense faisceau diniquil(''s et d'hdi icnis. An milieu de ( es (lonloiiriusos convulsions , je m'écriais ((Munic un (Ví'nt'liíiue : Ali ! Jcsus-dhrist , si vous élcs Uicu , avec quelle horreur vous (le^ez jeler les yeux sur moi!

Dans d'aulies niomenls , ne pouAanl sup()orler le poids de lant d'iin-ioisses , j'essayais de wv persuader , pour ma consolation , que toul < e i|ue le Pîmc m'avait dil n'était (|u'uiie illusion a laquelle son esprit et son éloquence avaient donné un aspe( t imposant , mais t;i( ile à dissiper par des hommes instruils. Je (herehais alors à lasMnihler res preuves avec le désir de les trouver frivoles ; mais (juiind je venais a me rappeler l'ordre , la force et laclarle (jue je n avilis ¡Ml me dispenser d"y reconnaître, je commeiicais à m'ecrier : ^on . ce ne sont pas de |)urs sophismes ; la véiilé est sur ses lèvres, et la conviction hiille dans ses discours.

Dans la multitude des réflexions qui pesaient sur mon cœur , celle (]ui le dediirait le plus cruellement lut le souvenir de la mort (jiie j'axais donnée à l'elranfîer. Jus(ju'alors cet événement ne ni'iivi.it paru (jii'un ni;illieiir dont je me consolais aisément , en 1 iillril!u;inl ;i sapilulance et à sa ¡irésoniption. Mon amour-propre Iroin.iil une e\c use dans l'intention (jUC j'avais eue de ne pas le tuer, ihms la fureur aveugle avec laquelle il s'était précipité sur mon epee . cl dan> l'idée où j'étais alors que la mort était la fin alisolue de notre existence ; j'* lais bien éloigné de m'arréler à l'idt e et aux (onséquences d'une autre vie.

Lorsque , pour la première fois , je commençai à soupçonner forl( nient qu'elle pouvait exister , et que les excès de notre vie iicluelle poiiviiient y recevoir leurs ( hiitimenls , je frémis de < niinle. (le nuilheur, que je n'avais envisagé qu'avec légèreté , prit a mes veux un caractère plus grave et remplit mon cœur (J iimertiime ; ma conscience commença à se faire entendre : elle me ( riiiil hiiulcment (jue si , dons ce duel , l'impruilence de létranger l'uviiit (onduit au tombeau , je n'en étais pas moins l'agresseur ; (|ue ma jalousie , ma liaine et mon humeur hautaine avaient clé l.i piemière cause de cet événement désastreux. La vivjuilé de mes remords me perçait l'Ame et me remplissait d'eflioi.

Le souvenir de Manuel acheva de me confondre et d'aballre ma ( onslanc e. Ah ! niidhcurcux ! m'écriai-je , en parcourant ma chandire a grands pas , tu sais i\ présent , lu connais déjà lîi vrérile. S'il y ;i un Dieu juste , s'il aime la vertu, s'il punit les crimes , commenl t'iiura-t-il reçu ? quel sera ton sort '.* Juste Ciel ! (juelle folie d'avoir ainsi vécu ! I.e < hristiiinisme ne fiil-il qu'un tissu d'erreurs, la révélalion ne fùt-clle (ju'inceilaine , s'il est vrai (¡u'il \ a un Dieu , s'il répand dans nous le sentiment de la verlu , et s'il nous fait connailre ¡a turpitude du peche , de quel œil a-l-il pu voir les actions? de quel œil verra-l-il les miennes, qui les (égalèrent en perversité? Cette idée me faisait frissonner.

Pour me reposer un moment de cet étal douloureux , je

rappelais à ma mémoire la figure paisible du pieux et bon Père. Sa voix douce et pénétrante retentissait a mes oreilles ; sa douceur , sa cbarilé et sa patience s'oflïaienl à mon esprit. Je le comparais à Manuel , à moi-même , à nos amis , enfin à tous ceux qui , suivant les maxin)es d'une perniciejise philosophie , ne vivent que pour satisfaire leurs appélils. Combien celle comparai>on m'inspirait d'iiorreur de nous-mêmes! Ah! disais-je. le Père peut être victime de son illusion , il peut être fanatique , mais il est raille fois plus heureux que nous tous tant que nous sommes ; il vit en paix , il jouit de son innocente vie , tandis que tous ceux qui se laissent entraîner

Et s'il est vrai qu'il y ait un Dieu , si du haut des Cieux ses regards s'abaissent sur nous, s'il doit traiter chacun de nous d'après ses œuvres , quelle différence élablira-t-il entre nous et lui ? et, dès à présent même , combien ne doit-il pas nous regarder différemment ? Quand même il serait dans l'erreur , Dieu ne peut voir qu'avec satisfaction un homme qui vit avec tant de pureté , d'innocence et de charité , et qui lui offre conlinuellement de pénibles sacrifices, parce qu'il pense qu'ils lui seront agréables. Mais combien ne doit-il pas voir avec des yeux de colère celui qui , comme moi , ne s'occupe que de contenter ses goûts , au risque de lui déplaire et même de l'offenser , et contre le sentiment intérieur de la consi ience !

Et qui sait si nous ne sommes pas nous-mêmes insensés ? si ces chrétiens simples et bons, qui nous paraissent imbéciles ou slupides , ne sont pas des hommes prudents et marchant dans la bonne voie? Voici le calcul que nous pouvons faire : eux ou nous , nous sommes dans l'erreur. S'ils se trompent , qu'ont-ils perdu ? Pendant la courte durée de cette vie , ils se sont privés de quelques jouissances fugitives qui ne font pas le bonheur; ils ont souffert de légères mortifications dont le souvenir s'efface bientôt , lorsque le présent s'est écoulé , le passé n'est plus rien , ils sont tranquilles après avoir vécu. Mais s'ils ne sont pas dans l'erreur , s'il existe une vie éternelle , et que l'on y expie les crimes de celle-ci Ciel! quelle épouvantable alternative I

Le Père a raison. Nos passions nous aveuglent , lorsque nous n'apercevons pas une vérité aussi claire, La pl)iloso|)hie et la iaison , dont nous nous vantons si fort , ne sont que des prétextes pour suivre nos penchants. Si au moins , avant d'abandonner la religion, on commençait à l'étudier, à l'examiner; si pour le moins on pouvait alléguer un examen suflisant de ses

preuTes Mais l'abandonner sans l'entendre , les déprécier

toutes sans en connaître aucune, c'est une légèreté qui seule prouve (pi'on ne l'abandonne que parce qu'elle nous gêne et nous incommode.

Bien plus , nous sommes si aveugles , que nous vivons tranquilles et que nous nous imaginons savoir tout ce que l'on peut connaître. Dans le petit nombre de choses dont le Père

m'a cnlrctcmi , combiiTi n'en o>«l-il pas dont je n'avais pas la plus It'górc i(»nnaissan( »' ! combien ne m'a-t-il pas sur|)ris et éloniié ! Je croyais (jiic, pour connailie la relifiion , il siiflisait (le lire les philosophes ; mais je (.ommence à voir que j'clais dans une erieur «grossière. Comment n'ai-je pas aperçu que le j)lus {^rjnd nomlire de ces prélendiis saines , (¡ui la méprisaient i'I lournaieiil en ridicule ceux (|ui la res|)eclent , vivaient en se livrant a tous leuis désirs ? comment n'ai-je pas senti qu'ils n'étaient pas des j;arants assez sûrs pour nous suflire , et assez puissants pour nous alIVani liir de toutes les suites de leur erreur V Manuel ! inibituiié Manuel ! onl-ils pu te servir d'excuse ?

Eh quoi I ce Père, qui développe tant de talent et de lumières, n'est-il (ju'un insensé (|ui s'abandonne a des chimères? Cet homme, (jui mené tine vie austère et tranquille , serail-il en proie à des illusions dont on se défend si aisément , dans le monde , au sein de la dissipation? 'J'ant d'autres qui se soumettent au nu^mc sacriiice ne sont-ils que des hommes slupides et di^^nes de dérision ? comnieut donc sont-ils si vertueux et si bienfaisants? Pour- (|iH)i ces prétendus [)hilosophes , si vantés pour leur savoir, sontils oriiueilleux . intraitables et avares ? Et pourquoi ces hommes, si crédules et si humbles , sont-ils doux , désintéressés et modestes ? L'erreur qui produirait de tels effets serait préférable à la vérité q\ii conduirait aux excès contraires. Mais , liélas î où se trouve la vérité ? où peut-elle être, si ce n'est là où se trouve la vertu ? Qu'il serait tiiste de ne la connaître que trop tartl , et lorscjue cette connaissance ne peut plus remédier à rien ! J'avance dans ma carrière , Manuel a terminé la sienne , et le tombeau nrallenîl.

Je passai toute la nuit tourmenté de ces cruelles et sinistres idées. Mon agitation était telle , que le sommeil et le repos me fuyaient épalenienl ; à diverses reprises, je sortis de mon lit pour me promener dans ma chambre , il me fut impossible de reposer un instant. Le jour était près de paraître , et malgré mon accablement le sommeil s'était éloigné de mes paupières. Mon sang agité bouillonnait dans mes veines, et une chaleur extraordinaire dévorait mes entrailles. Après de longues anxiétés , je succombai enlin à la fatigue, nies yeux se fermèrent et mes sens s'assoupirent.

Cet instant de repos fut un instant de délire ; à peine dura-t-il un quart d'heure • niais ce moment fut aiTretix. Loin de goûter le Cilme de ce doux repos qui délasse des travaux de la journée , j'éprouvai une agitation violente , effet naturel du désordre excessif <le toutes mes facultés. Je me vis entouré d'images lugubres , de fantômes effrayi'iils qui me remplirent de terreur. Je me crus transporté dans utie région ténébreuse où régnaient seuls et l'épouvante et le silence de la mort ; une lumière faible et blanchâtre suffisait à peine pour éclairer les sépulcres et les ossements (jui couvraient la terre.

Je me crus descendu dans le séjour des morts. Celle profonde absence de tout mouvement , et l'aspect sinistre de lous ces monuments, firent sur mon âme une impression uiTrcuse. Mais quel fut mon effroi, lorsque je vis ces sépulcres se mouvoir, s'ouvrir, et vomir de leur sein des squelettes animés, livides et afTreux !

Leur air était effrayant, leur démarche était celle du désespoir, leurs gestes menaçants inspirüient l'épouvante. Tous me regardaient d'un œil d'en\ie et semblaient s'indigner de me voir plein de vie et ne partageant point encore l'borreur de leur funeste sort. Je croyais les entendre s'écrier : il ne tardera pas.

Aussitôt une foule d'enti'eux s'élance contre moi. Je veux fuir et ne le puis; mes membres engourdis ne m'obeissenl plus; déjà je me crois victime de leur rage. Mais quel nouveau sujet de douleur et d'effroi ! Je reconnais parmi eux le malheureux étranger que j'avais immolé à ma colère; pâle, dech;;rné , et l'œil égaré par la fureur, il veut venger par ma mort le meurtre que j'ai commis sur lui.

Je me détourne pour éviter les coups de sa fureur, et je me trouve devant r>Iariuel: son visage, non moins décoloré et aussi effroyable, me présente les traits d'une fureur plus animée et des menaces qu'accompagne une férocité plus grande encore. .) 'allais être la victime de sa furie , si une voix sépulcrale qui me fit frémir ne se fut fait entendre et n'eût crié : Le temps n'est pas venu encore.

Bientôt tous les fantômes disparaissent. Au bruit horrible et tumultueux dont retentissait ce lieu de ténèbres, succède un silence effrayant et profond qui rappelle l'insensibililé du néant ; il ne fut pas long. Bientôt de l'intérieur des tombeaux parlent des cris plaintifs, des lamentations douloureuses; je croyais entendre ces morts expiant leurs crimes dans des tourments affreux. Ce lugubre séjour ne fut plus qu'un théâtre d'angoisses qu'habitait la douleur , et que remplissaient de longs gémissements. L'impression que j'éprouvai fut si vive , que je m'éveillai en sursaut et baigné de sueur.

Dans cet état d'accablement et d'effroi , je me jette à bas de mon lit , saisi d'un tremblement universel dans tous mes membres; ces fantômes effrayants étaient encore présents à mon imagination , et ne pouvaient en sortir; j'avais beau courir ça et là, partout ils me poursuivaient et ne me laissaient aucun repos. Ce ne fut qu'à la longue et avec effort que je parvins enfin à calmer l'inquiétude dont j'étais obsédé. J'employai toutes les ressources de ma pliilüso|)hie et toutes les lumières de ma raison pour tâcher de revenir à moi-même, et pour me conv; incre qu'un songe ne pouvait être que l'effet d'un esprit frappé et le résultat du délire d'une imagination ardente. Je rougis de ma faiblesse , étonné de ce qu'un moment de terreur eut pu produire en moi une impression si profonde ; je pris enfin sur moi de la repousser

LKTTRK X. 179

avec déd.'iin , cl je projetai de n'en rien dire au Père , dans la crainte de lui donner une idee délavorablc de mon esprit.

l'.irvenu à calmer un pi'u l'agitation ([ue j'avais e[)rouvre , je n'en restai pas nioins dans le plus },Mand aicahlenienl ; soit (juc la lièvre eùl e[>uise mes Torces , soit (|ne linsoninie et les tourments (le la nuit m'eiis>enl alVaibli , a peine [)us-je me remettre an lit; et l)ienl()l je ne me trouvai j)lus en ùtat de le ([uilter ; aussi , lorsíjue le l'ère vint à l'heure ordinaire , ful-il bien surpris de me trouver encore couché. Il s'ap()roclia d'un air enipresse et alleclueux pour me demander la cause de mon étal ; je répondis (|ue j'avais iorl n>al passé la nuil; mais il dul voir une <;rande altération dans mes traits ; j'observai que son visage chancea , et il me <nie>lionna avec intmicliide et avec crainte sur la cause de mon indispo.silion.

(1 Ah! mon Père , lui dis-je alors, qui; de mal vous m'avez fait ! J'étais trancpiille . rien n'altérait le calme de mon àtne , et sans doute j'aur.iis eu assez de i'ermeté pour suiq)orler sans émotion toutes les dis¡;rA(es de la fortune et de la vie ; mais vous m'avez l'ait naître des doutes que je n'avais pas ; vous m'avez donné des in([uietudes <lonl j'étais exempt'; vous serez la cause de tous les cha;;rins (jue j'»'prouverai à l'avenir : vous m'avez rendu un bien niauvais service , que certainemen/ je ne vous pardonnerai jamais.

» — Mon intention n'a jamais été telle , monsieur, et je serais bien malheureux , si je pouvais m'accuser d'avoir troublé un seul instant de votre vie. Mais ne eon\ienl-il pas de connaître le danj^^er, atin de l'éviter? n'esl-il pas utile de connaître la vérité pour s'y attacher et la suivre ?

» — ("e sont la les grands mots à l'aide desquels on éblouit les esprits faibles : le danger , la vérité... Un croit dire beaucoup , et dans le tait on n'a rien dit. Qui peut être certain de quelque chose ? .le conviens (jue vos raisonnements suflisent pour me faire appréhender le danger ; ils sont insuflisants pour me le faire éviter : ils peuvent me donner une idée de ce que vous nommez vérité , sans jamais être assez puissants pour m'obliger à tout «juilter pour la suivre. Ainsi, tout ce (jue vous aurez pu faire, n'.iura abouti (pi a nie causer des inquiétudes et des craintes. ^'ous aurez jeté le trouble dans mes idees et obtenu la gloire de me rendre ujalheureux ; mais vous ne pnr\iendrez jamais à me persuader de manière à vous croire a^euglémenl , et a déterminer le sacrifice de mes opinions et de mes goûts , pour suivre un système (|ui peut être vrai , mais qui [)eut aussi ne pas l'être : s'il peut présenter quelques avantages , vous m'en aurez fait éprouver tous les inconvénients; en un mot , vous m'aurez fait beaucoup de mal, sans pouvoir me faire aucun bien.

' L'impie n'c?t exempt d'inquiétude que parce qu'il évite avec le plu> srand soin d'être seul avec Ini-niènic ; s'il cesse un instant d'èlie distrait, il est maltieureux ; son cii'ur devient son premier houneau , parce que les prouves de la véritti de la religion y sont inscrites eu traits inelTai^ables ; il les voit dans ses besoins et dans ses désirs, que la religion seule peut remplir.

» — Mais , monsieur, quand sur des objets de celte importance on n'aurait que le moindre degré de probabilité , la moindre lueur d'apparence, l'immensité du péril —

» — Vous autres gens dévols et saints, vous croyez avoir tout dit lorsque vous avancez qu'il est prudent d'embrasser le parti le plus sûr ; il ne reste plus qu'à mettre la main à l'œuvre et à aller en avant. Vous n'éprouvez pas de passions ; ni vos afi'aires ni vos relations avec le monde ne vous inquiètent ^ rien ne vous embarrasse , rien ne vous attache ; vous êtes libres et maîtres d'aller partout où il vous plaît. Mais croyez-vous qu'il en soR ainsi de tout le monde ? pensez-vous que tout le monde ait cette docilité dans ses opinions , et la complaisance d'envisager les objets sous le même point de vue que vous?

» lié bien , je vous le répète ; dès que vous ne convaincrez pas un bomme avec assez, d'évidence pour l'obliger à changer entièrement sa télé et son cœur , à renoncer à' toutes ses opinions, à ses goûts , à ses allections , et à tout ce qui forme son existence , vous n'aurez fait que le lourmenter , sans lui faire partager \olre félicité imaginaire ; vous n'aurez obtenu que la triste satisfaction d'avoir empoisonné ses plaisirs ; et , si au fond vous avez raison , vous ne l'aurez rendu que plus coupable... »

Tu penses bien , mon cher Théodore , qu'un discours aussi sincère ne pouvait être que l'effet de la lièvre ; le Père l'écoutait avec étonnement , mais sans démentir un seul instant son imperturbable patience. Après ra'avoir laissé dibiter une inûnité d'extravagances pareilles, il me répondit avec sa douceur et sa modestie ordinaires.

« Je n'ignore pas , monsieur , combien il est difficile qu'un homme qui s'est éloigné des sentiers de la religion y soit ramené par sa propre volonté. La soumission de la foi est pénible pour la raison humaine. Il est dur de sacrifier les penchants du cœur à l'austérité d'une loi aussi pure que la loi chrétienne. Je sais que cet effort est au-dessus des forces de l'homme, et que la nature seule ne put jamais obtenir ce triomphe ; mais ce qu'elle ne peut par elle-même , elle l'obtient par la grâce de Dieu. Dieu peut — »

Mon aveuglement et mon délire furent tels , (¡ue je l'interrompis avec violence sans aucun ménagement : « Dieu, et toujours Dieu !... c'est pour mon malheur qu'il existe. Je ne puis me dissimuler que, puisque j'existe, puisque tout ce qui m'entoure existe, il faut bien que celui qui en est le Créateur existe aussi. C'est ce dont je ni'afllige; car , s'il existe, il ne peut que désapprouver ma conduite et mes actions. Je me console quelquefois dans l'espoir de me tromper , et dans l'idée que ceux qui pensent que le hasard est l'auteur de ce monde pourraient avoir raison ; cette idée me soulage , parce qu'alors je n'aurais rien à redouter. D'ailleurs un Dieu seul ne m'épouvante guère; ce queje fais lui importe peu , et s'il est bon, comme je le dois croire , au moins il ne me rendra pas éternellement malheureux.

» Mais vous , vous ne vous coiilciilc/ pas d'un Diou , vous parlez encore de Jl■^^.s-Cll^isl , el vous pit'lemli'Z (ju'il esl l)it'u. Hier vous nie domoulrales sa résuneclion par des preuves si claires et si posilncs qu'on ne peul y repondré, el c'esl ce qui me trouble. S'il esl vrai que Jésns-Cbrisl cbl ressuscilê , Jésus-Chrisl est Dieu ; el s il esl Diou , Jl- suis le plus inloi lune des Loninies. Voilà toul ce que vous avez obtenu el loul ce que vfius pdurrtz jamais obleiiir sur moi j c'esl-a-dire que vous m'aurez i'jil nailre des doules sur une chose qui me ¡)arait éviilemmenl absurde (il impossible. (Ju'aurcz-vous gagné par là , el quel sera le fruit de celle persécution ? Vous aurez empoisonne ma tie el Ions les in^lanls de mon exidlence ; vous n'aurez obtenu rien de plus. Vous aurez ébranlé mes idées , vous m'aurez Îail nailre des doules ; mais jamais vous ne me convertirez.

» Juste Ciiel ! bi j'étais décidément sûr que Jésus-Christ lut Dieu , où eu serais-je ? Saihez , mon Père , que je suis son |)l us grand ennemi ^ que jamais je n'ai pu croire en lui ; sailniz que j'ai toujours regardé son culte comme une grossière supL•r^lilion semblable à tant d'autres qui ont parcouru la l( rre.

1) Sachez encoie queje ne me suis pas conlenté d»; le mépriser; je l'ai eu en liorreur, (omme ayajil de loul lenips été le pretexte qui a servi aux ecclésiastiques a séduire le pauvre peuple, à l'induire en erreur, à établir leur dominalion sur les consciences ', el à s'approprier toutes les richesses el les premières pi. ices dans les étals Cille ambilion , dont la crédulité des esprits f.iibles a posé les fondeuienls , a toujours excite dans moi 1 iiulignalion la plus forte.

«D'après ces principes, mon cœur se livrait aux accès d'une ju^le fureur contre loul ce qui len..il au « In i>ii.ini>me. J'aurais voulu arracher Jesus-Chrisl de ses autels , faiie dispaiiiiiie Itglise de dessus la terre , el condamner au travail tous ses ministres. Les progrès de la religion me moMaii ni dans l'afflit lion , el la philosophie , < ont mon cœur esl imbu , me fais.iil déplorer ce malheur de l'humanité. I a puissance de l'Kglise me courrouçait ; je ne pouvais soulTrir ni sa juriiliclion ni ses prospérités ; je me réjouissais de ses revers; son histoire excitait ma fureur, et je me r*'pandais sans cesse en invectives contre son culle.

)) Mon cœur, rempli d'une philosophie dome'', qui me portail à aimt^ les hommes el à désirer leur bonheur, s'indignail de ces erreurs , que l'ignorance a si géncralemeiil propagées. J'eusse voulu être souverain pour delromper mes sujets , savant pour instruire les hommes , puissanl pour extirper de pareils abus.

' Quelle (lomin.ition que celle d'un homnio qui a rcnonré à tout pour ne s'occuper que du bonlifur do ses fcmblablfi , qui dit ¡i tous , ;m milieu des privations de tous genres : soyez heureux , el la vue de votre bonheur me suilil !

' Qu'elle cft douce cette pliilosophie qui s.icrillc l'innocence h ses plaisirs brutaux; qui établit une domination si bart)are sur ses Inférieurs , qui croit que tout > est fait pour servir ses caprices, el qui linit par tremper ses mains dans le sang pour se venger d'un mol I

Privé des moyens de tenter une entreprise bien au-dessus de mes forces , j'y ai contribué au moins de tout mon pouvoir et avec toute l'activité dont j'ai pu être capable. J'ai tbercbé à détromper tous ceux que j'ai pu ; je me suis occupé sans cesse à répandre parmi mes amis , mes vassaux et mes gens , les principes d'une philosophie lumineuse , soit en instruisant les uns , soit en livrant les autres à la dérision , et ridiculisant toujours tout ce qui tenait à la religion.

» Je puis m'applaudir de l'honneur d'avoir fait plusieurs con- {[uéles à la raison ; cette ambition était la passion dominante d'une vie que j'eusse volontiers sacrifiée pour guérir les hommes des maux de la superstition ; et, lorsque l'objet de tous mes vœux était de pouvoir les conduire au bonheur, à l'aide du flambeau d'une philosophie sage et éclairée , vous venez tout-à-coup ra'apprendre que ce Jésus-Christ que j'abhorre comme le prétexte de tous les maux qui tourmentent les hommes; que ce Jésus-Christ à qui j'ai déclaré la guerre depuis mon enfance ; que ce Jésus-Christ que j'aurais voulu chasser de la terre , est Dieu , et qu'il doit être mon juge : que je dois attendre une autre vie qui n'aura point de lin , et que mes destinées pour l'éternité sont entre ses mains.

» Je songeais, mon Père , à vous éclairer vous-même ; avec tous les talents que vous possédez, j'avais pensé que vo\is seriez capable d'entendre la voix de la raison. J'ai cru qu'élevé dans les erreurs de la superstition , et n'ayant connu que ses maximes , vous pouviez bien les avoir adoptées , mais que votre jugement discernerait bientôt la supériorité d'une pbilosophie éclairée , dès que sa lumière aurait frappé vos regards J'avais cru pouvoir faire en vous une conquête illustre , et pensé qu'il me serait facile de vous convaincre de la futilité et du peu de fondement de votre croyance. Si je ne pouvais y parvenir , au moins je m'étais flatté di' jouir de votre embarras , et de vous ôter l'envie et l'espoir de ma conversion.

» C'est dans cette intention que j'ai consenti à vous entendre ; et j'ai le malheur de voir que, plus instruit queje ne le pensais, les principes que vous défendez et que je croyais ne porter que sur de frêles bases sont si solides , que non-seulement ils m'embarrassent, mais deviennent inaccessibles à toutes les objections. Vous m'avez prouvé la résurrection de Jésus-Christ , et elle prouve tout le reste d'une manière si claire et si victorieuse , que vous m'avez étonné et confondu. C'est à cela qu'il faut rapporter la cause de mon trouble ; vos discours ont entraîné le malheur de toute ma vie ; l'amertume des jours qui peuvent ra'attendre encore est devenue inévitable. Vous m'avez entendu , mon Père ; jugez si j'ai raison.

» Au fond , vous avez raison , ou vous ne l'avez pas ; ou Jésus-C>hrist est Dieu, ou il ne l'est pas. Dans ce dernier cas, vous m'avez prouvé sa résurrection avec tant de force , vous avez donné une si grande apparence de vérité à ce que nous supposons une erreur , qu'il ne dépend plus de vous de détruire l'im-

i.i:tiiii: \. 183

pression (pie vos raisoMiicmnils m oui hiiss'C. Il csl indispensable que If (loule n'cnde .111 moins dans mon (œur, cl n'amené a sa suile des a[)j)rt'lu'nsions el des imiiiitlndes qui leronl lelourmcnl de loule ma vie. S'il esl vrai , au i onliaiie , (|ue Jésus-Clirisl soil Dieu el (¡u'il doive méjuger , (|u'ai-je ù espérer d'après une conduile comme la mienne ?

» — Divine miséricorde! » s'écria le Père, en se levant et clcndanl ses mains vers le Ciel : à la vue de son aclion cl de son gcsle , je me tus- mais, soil (pi'il me criU \raimenl dans lu délire ou malade , ou (jue le momenl ne lui parùl p:is consenir a une convcrsalitju aussi animée , il se rassil , el reprenanl son Ion de douceur : « Monsieur, me dil-il , je crois ijue vous avez la lièvre , el qm; , dans ce momenl , il ne iaul sonficr (ju'à voire santé ; le tenips amènera le rcsle , el Dieu disposera les choses de manieie que vous puissiez élre lran(juille el content. Le plus urgent à présent , c'est de pourvoir à voire rétablissement ; pernjellez (pie j'aille chercher l'inlirmier , et qu'il vous donne tout ce qui ¡louria contribuer à voos soulager. »

il sortit en effet , et r»inlra bientôt avec l'inGrmier , qui me trouva de la lièvre et me prescrivit le repos. Je ne le raconterai pas en détail ce (|ui se passa dans les trois jours qui furent consacrés à mon Irailement. Mêmes atlenlions de ceux qui me servaient , même allaclioment el même prudence de la part du Père , qui , malgré mon envie , ne voulut jamais souffrir cpie je lui parlasse sur ce sujet; il me renvovait toujours, me disant que dans la suile nous en aurions assez le temps. Je me soumettais forcément et contre mon gré, admirant néanmoins sa vertu, qui chaque jour acquérait sur mon cœur un nouvel empire; je repassais d.uis ma mémoire tout ce qu'il m'avait dit. Sans pouvoir entamer cet ensemble de preuves si bien liées et si bien soutenues , qui m'accablaient de plus en plus , à mesure que j'apportais A leur examen plus de soin el d'attention , le temps consacré à mon rétablissement l'ut entièrement rempli parles réilexions qui m'absorbèrent.

Mon nouvel et ofiicieux ami avait développé dans nos dernières conversations une si grande supériorité de talents, «pie je ne pouvais lui refuser des sentiments de respect et de vénéralion. il m'est impossible de te dépeindre la lumière surnaturelle et céleste qui brillait dans ses veux , lorsqu'il me rapportait les preuves de la résurrection de Jésus-Chrisl , et bien moins encore la force et la majesté qui accompagnaient ses réponses à mes objections. Il me si-mblait voir un géant qui , la massue à la main , se joue des insultes d'un pygmée. Combien , dans ces moments, j'étais petit à mes propres yeux ! Ainsi, aux sentiments de tendresse et iW. reconnaissance qu'il avait su m'inspirer par l'inlérét qu'il avait pris à mon rétablissement, se joignait le ?entiment de la plus hautes eslime pour ses talents el sa personne. II avait cessé d'être à mes yeux un de ces ecclésiaslii|ues dont j'avais fait l'objet de mes dédains cl tels que je les croyais tous;

c'était un homme supérieur qui m'avait convaincu de ses lumières et forcé a respecter ¡-a veiiu.

» Je devais donc maintenant !c regarder d'un œil bien diiTérent et (ont autre que dans le commencement : intérieurement j'étais peiné de m'étre emporté dans nos derniers entretiens , soit dans mes discours , soit par un ton que je n'aurais jamais dû me permettre. Au bout de trois jours , me trouvant rétabli et seul avec lui , je lui demandai s'il voudrait bien me pardonner mes imprudences du jour précédent. « Ah ! monsieur, me répondit-il, avec des yeux où brillait une joie céleste, vous pardonner ! et pour quelle oOense ? Je ne suis occupé qu'à rendre grâces à Dieu , qui manifeste à mes yeux l'iramenyilé de ses miséricordes. Oui, monsieur, n'en douiez pas; sa main puissante est sur vous , et Ihumililé respectueuse de ma foi ne peut la m«^connailre : Dieu ne f;sil rien qui ne soit un acte de sa bonté ; en vous conduisant ici , il est bien certain qu'il n'a rien fait en vain.

» Sans doute on a bien ù déplorer d'iîvoir passé une grande partie de sa vie dans l'incrédulité , et c'est un grand m.dheur que celui d'avoir donné au délire de ses passions une longue suite d'années précieuses , qui auraient dxi être employées h l'élude de la vérité et à la pr.Wique de la vertu. Heureux , mille fois heureux l'homme qui a su remplir le nombre de ses jours , et porter dans le tombeau b précieuse consolation de n'avoir aimé sur la terre que la féliril» dont il vn jouir dans le sein de l'Eternel ! Quel bonheur compèirable à celui de mourir sans remords, et de rendre a son Créateur une âme infacle et pure, et que le souffle empoisonné du vice n'a pu jam;!Í8 atteindre !

» Cela est assurément bien vrai , et néanmoins il n'est rien de plus grand et de plus digne de la miséricorde divine , que les soupirs et les gémissements du repentir. Dieu, dans sa bonté, ne désire rien tant que de recouvrer un cœuT qui s'est perdu dans les ténèbres de l'incrédulité; rien ne lui plait autant que de le voir reconnaître avec foi son Père et son Pasteur , revenir h lui pour l'aimer et l'adorer , en suivant le culte de la religion qu'il daigna nous enseigner. Rien ne plaît plus à sa bonté que la satisfaction de recevoir dans ses bras paternels le fils ingrat qui , l'ayant méconnu longtemps et s'étant livré longtemps à la violence de ses passions , rentre en lui-mênîe , reconnaît sa misère , et se jette avec repentir dans le sein de son Dieu.

» Ah! monsieur, si Dieu est grand et magnifique quand il prémunit l'homme contre sa faiblesse n:ttureUe , s'il est de la gloire de sa grAce de le préserver de la corruption au milieu des dangers qui l'environnent, il ne l'est pas moins de le délivrer de la corruption dont il est infei té , de le retirer des abîmes dans lesquels il est tombé , ot de le rétablir par sa miséricordre dans les droits dont sa ju'ilice l'avait privé. Ce Dieu de bonté, qui nous envoie ses anges pour nous garantir de nos chutes . nous les envoie également pour nous faire sortir de la terre d'Egypte , de l'esclavage ou

nous sommes réiluils ; cl il paiail vu (|ii('lijii(' sorlo que celle aMivre de reslauralioii esl plus diflit ile et jiioiiNe mieux la forte de son ¡Km- Yoir el 1 eleiiilue de sa clémence.

» On peut observer en eliel (jue celui qui rcnire dans le sentier de la terlu , après l'avoir abandonné , éprouve une satisfaction plus vive que celui qui ne s'en esl jamais écarté. On dirait que par lù Dieu veut adoucir la douleur que lui inspire le souvenir de ses fautes el de son ingratitude ; on dirait (ju'il veut le convaincre (jue le joug qu'il va lui imposer est j)lus doux (jue celui (ju'il a reçu du n)onde et de ses usages Ivranniques, et que son intenlKjii est d'attadier à son service ce fils repentant, par des liens qu'il cherche à lui rendre chers, pour qu'ils deviennent indissolubles ; on dirait qu'il veut nionlrer toute la joie que lui cause son retour ; on dirait enfin que , dans la crainte de le perdre de nouveau , il se hüte de verser sur lui à pleines mains toutes ses faveurs, cl s'empresse de lui faire goûter toutes les douceurs qu'il lui réserve dans les trésors de sa bonté.

» Aussi répand-il dans son cœur une satisfaction inexprimable, une cou>olation délicieuse , une chaleur divine , une douce confiance , qui esl déjà en partie une anticipation sur l'ineiTable ffliiilé (jui ralteiul. Ah ! monsieur , on ne saurait donner un nom a celte elTusion de la grâce dans une Ame pénitente; il n'y a point de termes qui puissent exprimer l'excellence de ce qui est divin. Une communication aussi intime de sa souveraine lumière ne peut être exprimée que par le silence , la paix et la contemplation profonde du cœur heureux qui sait l'apprécier et en jouir.

» La plus grande injure que l'on puisse faire à Jésus-Christ , n'csl pas de le méconnaître , de l'outrager el de l'offenser : celui qui se méfierait de sa bonté , qui imaginerait qu'il est des crimes que sa miséricorde et sa bonté ne peuvent pardonner, ou que son sang divin ne peut laver, se rendrait bien plus coupable. Celui qui voit dans l'enormilé ou la multitude de ses crimes , un obstacle à l'impulsion de sa miséri» orde , se forme une idée bien fausse de Dieu , et connaît bien mal sa reliiiion. Dieu s'arrête bien moins à l'enormilé des fautes , qu'à la vivacité du repentir el à la siniérité d'une bonne résolution. Dés qu'il voit qu'une Ame se livre à l'un et à l'autre de ces deux sentiments , aussitôt le sang de l'Agneau lave tout, la bonté divine oublie tout. Celui qui fut l'objet de sa colère devient l'objet de son amour; celui qui fut son ennemi devient son fils.

)) Ah I monsieur , le pécheur dont la conversion est véritable el sincère devient un spectacle magnifique pour le Ciel. Saul fut le plus grand ennemi de Dieu et de son Christ; à peine la grAce l'eut -elle ébranlé, à peine eut - il ouvert les veux et reconnu son erreur , que Dieu se plut à répandre sur lui tous ses trésors. D'un vase de colère , il devient un v;.se d'élection; bienlOt il est l'apùiie des nations; el l'homme qui

jadis persécuiail la religion, est rinslrumcnt qui la propage avec le plus de succès.

» Mais abandonnons les exemples éloignés de nous et dont on pourrait citer un nombre infini. Combien parmi nous ne voyonsnous pas d'h.onimes , qui, ayant bu â longs traits dans la coupe de lifurédulité, étant imbus de ses poisons , et ayant été longtemps des obj'els de scandale , sont aujourd'hui des cluvîiens fervents et soumis ! Combien n'en est-il p:>.s qui rendent gloire à Dieu et à Jésus-Christ, a¡)res avoir été longîenïps ses enneiuis les plus acharnés! Oîi dirait que Dieu cherche à agrandir sa gloire, en montrant le pouvoir qu'il a de soumettre les cœurs les plus inflexibles et les plus obstinés.

» Les Livres saints nous parlent en mille endroits et d'une manière bien positive , de cet amour, de ce désir et de celle tendre sollicitude que Dieu montre pour la conversion du pécheur. 11 abhorre le péché comme étant l'eiTel de lingratilude et de la malice, comme étant incompatible avec sa pureté et sa sainteté ; mais il cherche le pécheur pour lui-même; et tant qu'il le laisse jouir de la vie, qui est le temps de la misiMÏcorde, non-seu'erîîenl il lui ouvre ses bras, toujours prêt à lui pardonner, mais il l'excite encore par des mouxemenls intérieurs à implorer son pardon. Le péché a banni le Seigneur de-ce cœur pervers; m;iis il ne s'en est pas éloigné, il se lient à la porîe , il heurte en secret et à diverses reprises; il l'cx, ile par de frcquentes inspirations, gage et témoignage de son amour.

» i.e Sauveur nous a présenté dans tous ses discours cette vérité pendant le cours de sa mission divine. Quelle image touchante que celle de l'enf.tnt pro ligue ! Accablé sous ¡e poids de sa misère , dévoré par !a houle , poursuivi pir ses remords, il vo'e aux pieds d'un ¡).*ie , q\ii eti un instant oublie ions les erimes du plus depravé des eufanls: ilîèJe à {instant mènuî à l'iitijX'rieux ascendant de il n.iîure et du sang; et, commi; s'il n'eût jiniiis été oiTi'nsé , il s'ébins e aii-dev.iiil de cet autre lui-même, (ju'il chérit toujours et qu'il avr.it perdu si îiiugtemp-;. Les douces l.irmes de la joit' pateriiiîlle arrosent ses jdmí's d.'ja í',il!onnées p.ir le's chagrins et les malheurs; il le serre- d ms ses bras, il le presse corslre son cœur; spectacle tourhml auipiel nue ûme sensible ne peut refuser des larmes. Et (|u m I le Fils de Dieu, pour encourager notre roniiance, nous peint la miseri.oi'de divine sous des couleurs aussi vives et aussi fortes; (jii md il » niploie dcà moyens aussi victorieux , suggérés par l'iunour le plus lîMslre, ser.ii!-il possible de ne pas y reronn litre les senlimenls affectueux du plus tendre des pères et du meilleur des amis ?

« L'iivaiigile est j»liîin de traits aussi frappants de son amour. Jesus-Chiist ne s'est pis corili'nté de p trier de la miséricorde divine, il eu a emore d.uiné des ¡>reuves d.ms sa propre? conduite. Din-i le cours de sou ministère auguste et pénible, il n'a cessé de reh Hisser le prix iiiesliuî.ible et le. mérite qu'act|uer;iit aux youx de Dieu une ame qui, déi)lor.inl ses erreurs, invoque sa

flcmpn<<^ : vous n'avez , pour vous en convaincre , qu'à observer ses actions.

» Tiindis (ju'enlouré de ses discipl(îs , il parcourait les hourgs et les dilTerenls lieux de la Judec et de la Galilée , il voyait el entendait , sans s'en émouvoir , ce qui pouvait ex( ¡ter la curiosité des autres. Les objets les plus remarquables , les révolutions les plus étonnantes , les grandes entreprises des maîtres de ce monde , la sompluosilé (les edilices , lantiijuité des monuments , tout lui était iníüircicnl ; rien ne lixail son attention , et uo. pouvait le tirer un instant du profond et majestueux recueillement dans lequel il méditait le rétablissement du royaume de Dieu et le s;ilut des ;lmes , fondé sur les ruines de l'erreur el lesclavage des passions de la terre.

» iMais ses regards \enaient-ils ù se reposer sur quelque objet qui tenait î\ ce grand el sublime dessein ; ce pasteur souverain rencontrait-il umî brebis égarée ; son esprit commençait-il à lui faire éprouver ce premier trouble qui annonce son retour ; se voyait-il au mon)ent de tirer un élu du sein de la corruption ; > oit-il , par exv'UêpIe , une pécheresse; fameuse par' ses scandales qui , accablée du poids d(î ses nombreuses iniquités , le cherche avec ardeur , se jette a ses pieds, les presse religieusement de ses lèvres, les arrose de ses larmes , les essuie avec ses cheveux ; alors on le voit attendri , on aperçoit l'émotion dij plus vif intérêt. Dans les transports de sa joie , on dirait qu'il sent el veut nous faire sentir toute l'importance d'un tel événement.

» il ne faut qu'observer ce qu'il dit cl ce qu'il fait dans celte circonslance, pour apercoNoir sa satisfaction. Il semble avoir devant ses yeux l'objet le plus agréable que l'univers entier puisse lui présenter. Ce n'est qu'une |)écheresse , mais elle se repent , et son repenlir suffit pour émouvoir son cœiir Voyez l'inlérét et le contenlemt nt (¡u il met à la faire admirer par ceux qui l'enlourenl ; voyez ( ombicn son humiliation , ses gémissements et les dignes fruits de sa penitem e lui paraisserît sublimes el glorieux ; combien il se montre satisfait dans celle femme prosternée à ses pieds, dont le retour est l'un des |)remiers fruits de sa mission di\ine el l'un des f.iils les pluset latanls qu'elle presente.

M Voyez ( elle feinuKî , dit-il à (eux qui se trouvèrent présents : ces paroles décèlent son attention ; il parait vouloir donner à une action , qui se passe dans l'obscurité d'une maison , la publicité qiu' nieiite un é\('>nem(Mit graiid et mémorable. Et comme s'il vou- 1. il donruM- du prix et de la dignité aux moindres circonstances qui r.iccompa'jnent , il les fait remanjner toutes , pour nous donner à entendre (pie tout est précieux dans les œuvres que la gr;\ce nojis inspiie ; (|ue rien ne peut plaire à Dieu autant que la (onversion d'un cœur , el (|u'il n'oublie rien de ce (pi'on fait pour l'amour de lui. puisipiil nous lient rompte, avec une exactitude aussi tendre qiu' S( rupuleuse, des sacrilices les plus légers. »

Je ne pui-* , mon ( her Théodore , le repéter qu'une partie de tout ce que le Père me dit ù ce sujet. Après m'avoir parle du bon

larron , il me cita ce que dit l'Evangile sur la joie qu'excite dans le Ciel la conversion d'un pécheur , joie bien plus vive que celle que produit la constante persévérance de cent justes. Il me dit tant d'autres choses , qu'il ne m'a pas été possible de les retenir toutes. Je t'avoue d'ailleurs queje n'ouvrais pas entièrement mon ûme à l'impression qu'elles faisaient sur moi. Aussi elles ne pouvaient que perdre à mon égard une grande partie de leur effet. Mon cœur mal disposé ne se prêtait pas avec sincérité à ses discours , et loin de désirer ma conviction , je ne les écoutais que dans l'intention de trouver des motifs de les rejeter, et d'affaiblir ou d'effacer les impressions que j'avais déjà reçues.

Malgré ma répugnance , ce saint et vénérable homme ne se lassait pas : pendant trois jours il ne cessa de m'entretenir de la miséricorde divine et de l'immense chanté de Jésus-Christ envers les pécheurs ; son ton était si persuasif, sa foi si vive , ses expressions étaient si remplies' de ferveur et de vie , que , dans certains moments , il touchait mon cœur et parvenait presque à le persuader. Son éloquence avait l'effet d'un torrent qui entraîne tout. Sa physionomie , ses gestes , la vivacité de ses yeux , l'abondance et la majesté de ses paroles , le ton d'onction et de sainteté qui régnait dans Ses discours , tout en lui me paraissait au-dessus de l'humanité; et comme s'il m'eût insensiblement rempli de ses idées, chaque instant lui faisait remporter une victoire sur mon âme.

Quelquefois il savait captiver mon attention à tel point que , pour mieux l'entendre , je respirais à peine ; j'étais entièrement absorbé ou transporté hors de moi , comme si l'esprit de cet homme étonnant eût dominé le mien et l'eût embrasé du môme feu. 11 me semblait qu'il puisait au sein même de la vérité sa force et sa doctrine. 11 parlait de Dieu comme quelqu'un qui connaît sa gloire , et qui a déjà pu juger de l'éclat de sa splendeur; j'écoutais surtout avec un intérêt et un plaisir inexprimables ce qu'il me disait de la bonté et de la facilité avec lesquelles Jésus -Christ pardonne au pécheur repentant. La vivacité avec laquelle il me peignait l'amour, la tendresse et les sacrifices de ce divin Rédempteur , enffammait mon cœur de sentiments si purs, si tendres, si semblables à la piété filiale , qu'il m'était impossible de ne pas céder à leur impression.

Mais , dans d'autres moments , ma froide et stérile philosophie , mes anciennes idées, mes vieilles habitudes, l'impossibilité d'ajouter foi à des choses qui me semblaient si étranges , et surtout la difficulté d'embrasser la vie austère et pénible que nous prescrit l'Evangile, se présentaient de nouveau à mon cœur et y reprenaient leur premier ascendant ; alors mon enthousiasme se refroidissait; j'appelais à mon secours l'autorité de nos célèbres philosopiies , et il n'en fallait pas davantage pour détruire tout l'enchantement de cette illusion.

Dans un de ces malheureux instants , je m'avisai de lui dire : « Mon Père , si la bonté de Jésus-Chriet est si grande , comment a-t-il pu imposer une loi si sévère et si rigoureuse , et donner des

LETIRE X. 18'J

préceptes si <onlraires ù la ri.iUire , qui rcpiignenl au (O'iir, (jiii suiil i'iiiieniis (les sens , cl <](i'il csl coiiiino iin()0>sil)U' d'obst' jvcr ? Le thrclieii un vil plus (jue de privatioiis el de saciiruis. Kl «lu'imporle à Jesiis-riinsl une pénitence si rude el si pénible? pouKinoi a-l-il voulu nous faire a( lieler la l'elic ilé de l'autre vie , par les misères el les tourments de telle-ci ? Klanl Dieu , ne serait-il pas plus (lij,Mie de sa grandeur de nous accorder le bonheur d:ins tous les temps , sans le mettre i\ un prix si haut?

» — Voila ,nH)nsieur, me ré[)()ndil-il , ce (jui s'oppose le plus aux progrés de la foi ; car ordinairenionl ce n'esl pas la raison qui lui resiste , c'esl la faiblessfî <lu cœur (|ui s'oppose à la réforme de ses babilu.'es. Les inc rédules imaginent (¡u'il est bien diflii ile de se ranger sous les bannières de la religion. L'idée de vivre rhreliennemenl les altrisie , l'observance des lois religieuses se prt»serUe à eux sous un aspect lugubre el auslère qui les épouvante. La vie di'S personnes pieuses leur paraît si sérieuse , si triste et si insipide , qu'ils croient n'y pas trouver uti seul instant de plaisir el de consolation ; ils simaginenl qu'il faut un effort continuel et pénible pour s'assujettir à la sévérité des sacrifices que nous impose liCvimgile.

» ALiis quelle erreur! et combien nous devons regretter (¡ne celle f.iu>se idee soit si commune! C'esl celle qui lo plus généralement retient les hommes dans le sentier du vice. Il n'en est point de plus injurieuse aux douceurs de la foi et à l'excellence des dons que l'Iiomme juste acquiert dans l'exercice de la religion. Je pourrais aisément vous convaincre de sa fausseté : je me bornerai pour l'instant à quelques réflexions simples; lorsque je vous développerai le lîeau plan de la religion de Jésus-Christ , il ne vous restera aucun doute sur ce point.

» Vous ne me contesterez pas , monsieur , que ce genre de vie conduit insensiblement à la perle de la santé el à la diminution de nos forces. (Combien ne voit-on pas de jeunes gens , dans l'iige cù le tempérament se développe et se fortifie , porter sur leurs joues déjà flétries les signes précoces d'un flge plus avancé , et déjà plus voisins du tombeau que ceux qui ont parcouru la moitié d'un siècle? Les passions, qu'on ne cherche pas à modérer , noirs conduisent rapidement à la morl. La religion de Jésus-Christ n'est pas cruelle sans doute , en y mettant un frein.

» Il n'est presipie aucune maladie (jui n'ait pour principe quelquesuns des désordres que prese rit le christianisme ; et on pourrait démontrer évidemment que si tous les hommes vivaient conformément aux lois de l'Evangile, le plus grand nombre des maux et des accidents (jui conspirent si puissamment contre notre vie et qui en précipitent la fin . disparailraient bientôt de la surface de la terre. On aurait alors enfin trouvé la véritable médecine , à laquelle nous serions tous redevables d'une vie saine et heureuse ; la mort ne serait le plus souvent que le dernier période de la maturité d'une vieillesse robuste et douce , qui succomberait sans violence i'» la marche lente et progressive de la nature et du temps.

» Interrogez , monsieur, ceux qui , convertis à la loi de Jésus- Christ , ont déjà passé quelque temps dans l'exercice des vertus chrétiennes ; ils vous diront tous qu'ils ont trouvé le régime qui leur donne une santé inalterable. Ils vous assureront tous que leur régénération â la vie future a renouvelé leur vie temporelle. S'il en est qui survivent peu de temps à leur changement de conduite , c'est toujours parce que l'intempérance excessive de leur vio passée avait affaiblie les lorces de leur tompéramcnt ; parce que le germe de la mort habitait déjà dans Ihabilude de leurs organes altérés. Vous observerez en même temps que , parmi les personnes qui vivent dans le tumulte du monde et de ses frivoles plaisirs , on ne voit pas autant d'hommes robustes et de vieillards vigoureux et sains , que dans les cloîtres où l'on mène une vie entièrement religieuse.

» La jeunesse meurt rarement dans ces retraites obscures , où , livrés à l'amour de la croix et de la pénitence , les hommes se sanctifient sans cesse à l'aide du silence, du jeûne et du travail. La mort n'ose y attaquer que ces fronts vénérables dont les cheveux blancs ont déjà disparu ; elle ne conduit dans la tombe ces vieillards courbés sous le poids des années , qu'à pas lents et tardifs ; les accidents violents y sont aussi rares que les morts subites ou prématurées. Tous s'avancent vers l'éternilé , mais tous se suivent à peu de dislance , et l'époque de leur mort présente peu de diiFérence; la maladie à laquelle ils succombent n'a pas de caractère dislinctif; on ne saurait lui donner de nom. Ils meurent , parce qu'ils sont hommes et qu'ils doivent mourir. Ils finissent , ils s'éteignent , et la plupart d'entre eux rendent le dernier soupir, en demandant pardon à leurs frères, des fautes dont ils ne sont pas coupables

» On ne meurt pas ainsi dans le monde : ce n'est pas la mort de ceux qui vivent dans l'inquiétude et le désordre des passions. Ce qui , dans la retraite d'une vie chrétienne , serait une indisposition sans conséquence, devient, pour celui qui mène une vie agitée , une maladie sérieuse et souvent dangereuse. La fièvre la plus légère suffit pour embraser et consumer un corps dont tous les éléments sont en fermentation : on est effrayé de la rapidité avec laquelle la mort s'empare de sa victime. Hier le malade était à peine indisposé . aujourd'hui un feu brûlant dévore ses entrailles ; c'est une lave fini !e , et non du sang , qui coule dans ses veines : bientôt , hélas ! la raison se trouble , la connaissance se perd , l'imugination entre en délire , et souvent il ne laisse pas après lui , à ceux qui le pleurent, la consolation de savoir qu'en mourant il a senti qu'il allait mourir.

«D'ailleurs, monsieur, il n'est aucun plaisir honnête qui soit défendu par la religion ; elle nous interdit seulement tout ce qui peut avilir et dégrader notre cœur , nous faire oublier notre céleste origine , contribuer à notre malheur ou à celui de nos semblables. Soyez donc bien convaincu que la vie de l'Evangile n'est pas aussi rude qu'elle vous le parait. Soyez persuadé que Jésus-

Chiisl , pour nous conduiio à la vie étorncllc , ne nous soumet pas à un réj^inie même aussi ligouieux (jue celui (jue le médecin nous prt'sciil pour nous donner la santé lem|)orelle. 11 sérail donc bien injuste de se plaindre , si , pour arijucnr de si ¡grands biens, des plaisirs lionteiix et coupables nous sont interdits , lorsque la eraiule de la mort sullil [)our nous soumettre à l'abstiiitiite des jouissances les plus innocentes et les plus modérées. Il faudrait être avenidle poui' ne pas voir que 1 Evanjiile réunit à l'autorité d'une loi, à la(|uelle nous devons nous soumettre, l'avantage d'une règle d'où df[)en(l notre bien-être, et (jui sert de remède à tous nos maux. Saint Paui disait ' : « La religion est bonne pour tout; ear si elle nous conduit ù la félicité future , elle nous [)rocure aussi le bonbeur [)reseiit. » Malheureusement (elle vérité é( bappe à ceux qui n(; connaissent pas par expérience la \ie évangélique. Klle n'est bien sentie (jiu* par ceux (jui sui\ent l'Lvangile , et par ceux auxijuels il est inutile de le présenter.

» — Quand tout ce (|ue vous me dites serait certain ; quand il serait vrai que les austérités que Jésus-Christ nous imiiose ne contredisent point sa bonté , puisqu'elles nous sont utiles et servent a réprimer nos passions , comment pouvez-vous défendre la bonté de celui qui est venu épouvanter le monde par le dogme terrible d'un enfer ? .iuste Ciel ! quelle abominable et affreuse doctrine ! C'est une étrange bonté que celle dechûticr, par des supplices ¡rré\ocables et éternels , de pauvres créatures nées faibles et assiégées de passions violentes 1 Non-seulement il n'y a poir)t de boi\té , il n'} a même pas de la justice à condamner à des peines éternelles un homme dont la nature est si faible et si fiagile , pour l'erreur d'un moment et pour une infraction passagère.

» Si j'avais quelcjne envie de devenir chrétien , celte idée seule rendrait ma vie insupportable ; heurtnisement je n'ai pas encore celte faiblesse. Le Dieu que je peux adorer n'est pas un tyran ; jamais je n'ai cru ni ne croirai à une doctrine si ridicule et si injurieuse à la bonté divine.

)) — Ah ! monsieur , combien vous vous trompez ! vous ne voulez pas croire à l'enfer ; et peut-être, malgré vous , y croyez -vous bien plus que vous ne le voulez. Pour éloigner de son esprit une idée aussi effrayante, il ne sufiil pas de le désirer , il ne suffit pas d'adopter la conduite et le langage de ceux (jui renoncent à la foi. Rien ne prouve n)ieux que cette croyance existe dans le cœur , accompagnée de toutes ses terreuis , que linlérêt et l'empressement (ju'on met ù la détruire ; et j'entrevois aisément que votre persuasion, ou au moins votre doute , prend plus de force encore dans les efforts mêmes auxquels vous vous livrez pour vous fasciner les yeux. Il est évident que ce dogme vous inquiète , puisque vous avez un désir vif de le bannir de votre esprit.

' I. Timoth. IV, 8.

u C'est ce qu'on voit arriver aux incrédules les plus déterminés. Observez-les, et vous verrez que jamais ils ne peuvent éloigner de leur pensée celte croyance antique et générale ; en dépit de la hardiesse de leur langage , la crainte et l'épouvante sont au fond de leur cœur. Vient-on leur rapporter la mort subite de quelque incrédule impénitent, vous les verrez pâlir et se troubler; ils s'informeront des moindres circonstances de cet événement , de la nature de la maladie , de l'âge et du tempérament du défunt , toujours dans la vue de se tranquilliser et de s'assurer si, en examinant et en rapprochant les circonstances , ils ne trouveront point des motifs d'espérer qu'un semblable accident ne leur arrivera pas ^ on voit qu'ils cherchent à se délivrer de la terreur qu'il leur inspire, à espérer qu'ils ne seront pas surpris si inopinément , et qu'ils auront à leur disposition le temps de choisir le parti le plus prudent.

• Ainsi , monsieur , il est indispensable de bien distinguer les dispositions intérieures du cœur, et de ne pa? donner le nom d'increduiité au seul désir de l'intrédulité, â une haine décidée contre tout ce qui réprime les passions. Le dogme de l'enfer n'est terrible que pour les incrédules et les méchants. Il n'attaque qu'eux , et la religion ne le réserve qu'à eux. Dans le système pratique de la foi ou dans l'exercice continuel des vertus , ou ne s'épouvanta pas de l'enfer ; le cœur l'oublie , pour ne songer qu'à la felicité Kuprèitie qu'il attend, par l'effet de sa confiance en la bonté divine.

» Celui qui ne peut supporter celle idée doil donc se bàler de se mettre à portée de ne pas la craindre, il doit se réunir a ceux pour lesquels celte crainte n'existe pas. La prudence ne peut pas connaître d'aulre parti ; celui de prétendre s'en imposer à soiraèrae par des blasphèmes inutiles , ne suftil pas pour se donner la tranquillité ; on a toujours assez de lurriéres pour sentir que la corruption du cœur est criminelle , qu'elle méiite une peine , et que la justice divine saura bien l'atteindre au-delà même du tombeau.

») L'enfer, qui trouble et consterne si fort les méchants, n'épouvante point les cœurs soumis et religieux. Le chrétien fidèle n'.ippréhende point un avenir malheureux ; tandis que les incrédules, tout en le niant, souffrent dés à présent une partie de ses tourments. L'homme vertueux jouit déjà de la tranquillité que les premiers recherchent vainement ; il ne redoute point les menaces de l'Evangile , au contraire , il compte sur un bonheur que les incrédules ne peuvent, dans aucun cas, se promettre. Il se défend de lexcès de la crainte et de la méfiance ; la douce espérance, qu'il place dans la bonté divine, est l'une des premières vertus du chrétien. Pour se délivrer des terreurs de l'enfer , il devient donc indispensable , en tous sens , de recourir à la religion.

• Si vous pouviez lire dans le cœur du juste qui en pratique les préceptes, et vous pénétrer des sentiments qui l'animent, vous verriez que ces supplices éternels , la terreur des âmes

LEiriŒ X. 193

vicieuses , n'allèrent presque jamais la (louée cl sairile joie qui remplit entiùiernenl sou cœur. Il ne s'.OL'cupe que de la gloire préparée à ceux qui croient en Jésus-Clirisl et nu.'lleiit leur <onliance en lui ; il ne pense pas <|u'il puisse exister dans la vie future un autre étal (pie celui (pii est preparé au\ enlants de Dieu. Sou urne est si pleine, si lrans[)ortee de la largesse et de la magiiilicence des jMoniesses divines , (ju'il n'a ni le temps ni le désir de s'occuper d'aulre chose. Il n'est accessible à aucun.- impression de terreur, parce quil est absorbé tout entier par l'espérance d'un bonheur éternel.

» Üaignez me suivre , monsieur , et examiner toules les cellules cl les réduits les plus secrets de la maison ; considérez mes non)breux et saints compagnons; voyez-les à l'église, dans leurs sacrifices, dans leurs récréations; vous n'en verrez aucun en proie à la terreur de ces pensées elirayanles. Uue fois réunis sous le joug et l'alliance de Jésus-dhrist , ils vivent tous avec amour et conliance. Pénétrez dans les cloilres d'une observance plus rigoureuse , où l'on prati(|ue dans loule leur rigueur les maximes de l'Evangile ; soulevez le voile sacré qui couvre ces chastes et pures épouses de Jésus, qui, loin du monde et de ses délices, auxquels elles ont renoncé , consacrent leur jeunesse et leur innocence à l'amour de rK[)OU\ (¡ui daigna les recevoir dans son sein; parcourez toutes les maisons religieuses vouées à la vertu et à Îémulation du bon exemple , vous pourrez y trouver des âmes pénitentes , qui pleurent leurs erreurs et les fautes de leur vie ])asséc , mais vous n'en verrez aucuiu; qui soit eCfrayée de l'idée de l'enfer. Celle serviic terreur s'est éloignée de leur esprit au moment où elles ont renoncé aux crimes (lui le leur faisaient craindre. L'idée de l'enfer est si loin de leur esprit , qu'on n'en parle jamais , dans la seule vue de se mieux entretenir de la bonté de Dieu et de sa gloire.

» Transporlez-vous ensuite sur le ihéAlrc du monde profane ; parcourez ces palais som[)tueux ([u'habiteni le luxe et les vices ; voyez ces sociétés philosophiques où se discutent et s'accréditent tant d'opinions nouvelles et erronées, vous y entendrez parler de l'enfer, à peu prés comme , dans un camp f on ne s'occupe que de l'ennemi (ju'on craint et dont ou a des surprises à appréhender. Là, j)our delruire toute idée de l'enfer , vous y verrez renverser tout priutipe de uïorale , loule verlu et loule reULiion. (^es efforts inutiles, mais en même ten»ps opiniâtres et vifs, prouvent assez le peu de conliance ([u'on a dans le principe uiémc! (ju'on ( herche à établir il cet eganl. Quand on est convaincu d'une vérité, on ne s'applique pas il la persuader avec tant d'elforl.

» Les incrédules voudraient qu'il n'y eût point d'enfer, et ils ont raison , par cela même qu'il leur est destiné ; mais nr leurs désirs ni leurs blasphèmes ne pourront ni l'anéantir ni faire que ce qui est ne soit pas. La boute infinie de Dieu leur parait incompatiblt! avec l'idée de voir les fautes passagères d'un être faible, irrévocablement puuies par des supplices éternels. L'âme

est sans doute saisie d'horreur , en considérant qu'un homme deviendra ainsi la victime d'un supplice sans fin. Cette image effraie , elle nous remplit d'épouvante et d'effroi ; et nous confofidons l'impression d'horreur qu'éprouvent la faiblesse et la sensibilitii humaine, avec les dégoûts de la raison; nous exigeons que celte impression naturelle devienne le régulateur des châtiments de Dieu.

» Mais que nous suggère le bon sens? Il nous apprend que si Dieu lui-même nous a dit qu'il y a un enfer éternel , qu'il est toujours ouvert sous les pieds de ceux qui meurent sans avoir adoré Dieu ou sans avoir imploré sa bonté , on ne peut se dispenser d'y croire. Il nous dit qufi cette vérité est incontestable, quelque terrible qu'elle puisse être pour ceux qui la méprisent : malgré toute sa clémence, Dieu la laisse subsister dans toute- sa force. Vous accumulerez les unes sur les autres des raisons sans fin , puisées dans la bonté divine et dans la misère de l'homme , dans la disproportion qui parait exister entre des tourments éternels et des fautes momentanées, vous entasserez mille autres réflexions qui peuvent se présenter à l'esprit , je répondrai à tout : Dieu l'a dit.

» Les incrédules ne cessent de répéter que Dieu est bon ; personne n'en doute, personne ne connaît mieux l'étendue de sa miséricorde que ceux qui adorent la rigueur de sa justice ; mais pour persuader qu'il n'y a point d'enfer, il ne suffit pas de préconiser la bonté de Dieu, il faut encore anéantir toute la doctrine de la religion, renverser tout ce qu'il y a de plus vénérable, détruire le plus ancien et le plus solide des édifices , prouver enfin la fausseté d'un ordre de choses qui a commencé avec le monde , qui est lié avec l'histoire entière du genre humain , et est parvenu jusqu'à nous sans aucune interruption. Quel est le téméraire qui osera se livrer à une entreprise aussi folle ? Qui ne voit pas que s'il est d'un côté difficile de concilier le dogme de l'éternité des peines avec la bonté de Dieu , il est de l'autre impossible de renverser tous les monuments anciens qui attestent si évidemment la divinité de l'Evangile ?

» Vous voudriez que Dieu eût créé l'homme nécessairement bon, et que, lui ayant ouvert uni(piement le chemin qui conduit à la félicité éternelle , il lui eût interdit tous les autres ; mais vous voudriez ce qui serait contraire aux desseins de sa sagesse , qui a voulu le créer libre , avec l'intention de lui donner la liberté. Quelle mesure plus efficace pouvait-il prendre pour l'empêcher d'en abuser, que celle de le menacer d'un enfer? Dites-moi : dans le moment où Dieu allait créer cet abîme de douleur et d'effroi, s'il eût pu suspendre un instant celte souveraine prévoyance qui d'un coup d'œil lui montre l'avenir , eût-il pu imaginer qu'il y eût une créature assez slupide pour vouloir s'y précipiter? Qmú moyen plus puissant pouvait-il mettre en œuvre pour l'empêcher de se hasarder 1 Celui que l'on contraint à marcher sur une ligne donnée, d'où il ne peut sortir

LETiUK X. lO.j

sans loiiiber, cesse d'èlre libre; mais (iiiand le clioix de s'éloigner du danger dépend de lui , (jui douleia du soin (juil [¡rendra de le fuir?

1) (Juel est riionime (|ui , jouissant de toule sa raison , useiail de sa liberté pour abandonner le vaisseau (¡ui le transjiorle , et se précipiter dans l'abiine de l'Océan prêt a l'engloutir ? A plus iorle raison , devrail-on ne pas craindre (|u'il abandoniuU la veiUi qui le sauve , j)our s'exposer à des louinicnls an\(iuels rien ne peut le soustraire. Dieu ne pouvait donc établir un irein plus puissant pour rhoninie ; c'était en (nicl(|ii(' sorte Tobii^j'er à suivre la vertu par dioix ; il n'y avait (juiinc frénésie feroce qui put l'enlrainer dans le \ice , et ce sont là des accidents rares , auxquels on ne peut guère s'attendre de la part de «luehiu'un doué de lanl soit peu dinlelligence. S'il en est beaucoup (¡ui par methancelé se dégradent et s'abrulissenl jusqu'au point de perdre la raison ; s'ils dégénèrent à lel point (jue , plus slupides quo les brutes, ils se précipitent dans la mort éternelle, peut-on inculper Dieu de n'avoir pas fait ce (jui était nécessaire pour assurer leur bonbeur ?

» Lin. linct le plus i)uissant dans l'iionime , le besoin le plus impérieux qu'il é{)rouve , est cehii de s'aimer et d'èlre heureux: c'est là son désir le [)lus intime , le plus vif et plus inhérent à son cœur. Kst-il de moyens plus eflicaces pour assurer son bonheur , (jue de le menacer de chàlimenls assez terribles pour qu'il ne puisse s'y exposer sans devenir ennemi de lui-même , sans sacrifier sa vie et son Ame , sans renoncer enfin aux sentiments (|ue sa propre inclination lui inspire avec le plus de force ? Ainsi les horreurs inex|)liciibles de l'enfer, par l'effroi nièn)e (|u'elles nous causent, ont en elles-mêmes un caractère ([ui décelé la sagesse et la bonté divine. Dieu nous eût moins ain)és s'il eût moins fait pour nous , s'il eût fait dépendre notre destinée d'une alternative moins elTrayante; nous aurions alors eu moins d'intérêt à remplir le devoir de l'adorer et de le servir.

» Les incrédules disent qu'il n'y a point de proportion entre les rigueurs des tourments éternels et les limites de la perversité humaine; que l'homme ne peut être ¡nliniment méchant, et ne doit pas recevoir des châtiments infinis de la part d'un Dieu juste, et que la peine qui sert à punir le péché doit être limitée comme l'est sa malice. Ces raisonnements, victorieux à leurs yeux , leur paraissent une démonstration sans réplique ; celte erreur vient de ce qu'ils n'ont |)oinl une idée assez claire de la ( onstilution de l'honmie , et moins encore du plan et du but de la religion.

» 11 est certain que l'homme n'est pas infini par sa nature et par son jssence , mais il l'est par sa volonté et sa tendance ou propension continuelle. Tous les mouvements de son àme sont un effort continu pour jouir de la plénitude et de la totalité de l'existence et du bonheur ; cl , comme la volonté esl chez lui

l'organe el le principe de toutes scá actions , elles ont le caractère de leur origine , et leur espèce est déterminée par leur nature. Ainsi , quand la volonté de l'Jiomme rompt l'harmonie établie entre ses facultés cl les attributs divins par la plus juste et la plus irrévocable des lois , il rompt en même temps son union intime avec l'Etre suprême ; il dédaigne la souveraine félicité que Dieu lui offre , et qu'il espère trouver dans les faux plaisirs des créatures ou dans les ténèbres de son propre néant. Ainsi il cherche riniini hors de la vérité. La justice divine veut qu'il le trouve, et l'infini liors de la vérité ne peut être que le comble des tourments et des malheurs.

I) JVune autre part, l'union intime que Jésus-Christ vint établir entre Dieu et les hommes , nous a placés au-dessus des limites des autres créatures , nous a élevés à un rang supérieur ; et c'est d'après ce nouvel ordre de choses qu'on doit juger nos actions et nos crimes. Le but de. l'incarnation fut de nous associer à la Divinité. Saint P-ierre dit ^ : iXous avons reçu par Jésus - Christ des dons ineffables et précieux , qui nous rendent participants de la nature divine -, c'est-à-dire qu'en vertu de notre consubstantialilé avec Jésus-Christ , qui est Dieu el homme , nous participons de ses qualités. Ainsi notre bonté et nos vertus acquièrent en quelque sorte , par notre union avec lui , le caractère d'une perfection infinie, et par là même nous donnent des droits à une. gloire infinie. Si , parvenus à une telle élévation , nous prenons le caractère d'une nature infiniment perverse , nous méritons alors d'être malheureux à jamais.

)) Ainsi l'homme , par le mérite de la Rédemption , est en quelque sorte devenu infini. Les mérites de Jésus-Christ en sa faveur lui ont communiqué des droits infinis à une gloire infinie. S'il profite de celte grâce , il se conserve fidèle à cette alliance sublime ; les limites de son être disparaissent et s'effacent ; elles ne sont plus un obstacle qui l'empêche de participer à une gloire, infinie , le jour de son irrévocable incorporation à la félicité divine. Mais s'il rompt celte alliance , s'il la perd , il n'offre plus alors à la souveraine sainteté que le mépris el la profanation de cette grâce infinie , et un supplice infini peut seul correspondre à une dégradation aussi infinie. S'il ne souffrait pas éternellement, il ne serait pas aussi malheureux qu'il a été coupable ; son crime est égal ix la grandeur dont il est déchu , el cette grandeur est celle de Dieu inème.

» Voyez <!()nc comment Tenfer et tous ses tourments nous dénionlrcnt rrxcelloncc de l'homme; voyez quelle grandeur et i|uelle dignité la religion lui suppose , puisqu'elle le trouve digne d'un si terrible châtiment lorsqu'il dédaigne les avantages qu'elle lui offie. Cessez donc de <lire que le Dieu qui châtie ainsi l'homme n'est ni juste ni bon ; dites au contraire qu'il faut que l'homme, racheté au prix du sang de notre divin Rédempteur , traverse

' II. PiClTC , l ,ll.

LiaTRE X.

(111110 manière monstrueuse les desseins du Toul-Puissanl , quand il se il uslre de s'. liaulcs esperances ; puisini'un Dieu juste et clément n'a pu trouver , (¡our punir sa ( Inile , (juiine éternité de tourments (pii répondit a l'enorinitc de son ci ¡¡ne.

La récompense et la peine sont donc [)roporlionnées entre elles ; elles corropondent donc a letal d'i'Ievalion et a l'ordre surnaturel dans lecpiel llioniine et ses actions morales ont ete places. Comme la gloire du juste sera elernuJIe , le supplice du méchant le sera également.

Il est en mémo temps évident que celui que réprouve la justice de Dieu , lui conserve toujours les sentiments de Laine dans lesquels il nn^urt , et que son olislinalion met a jamais obstacle à son repentir ; et, connue sa mécbancele n'a point eu de lin , son châtiment n'en aura pas non plus. Ajoute/, encore que le [)cclie , étant une olFeuse faite a l'inlinie majesté de Dieu , se trouve revêtu par la d'une sorte dinlinité morale. Vous sentirez bien mieux encore ces vérités , lorsque vous verrez tous les secours qui sont donnés a l'bomme pour éviter ce malheur , et vous trouverez vous-même qu'il n'est point de supplices assez grands pour punir la monstrueuse ingratitude du pécheur qui s'obstine à mourir impénitent.

» La raison doit nous dire que , ne pouvant pas douter de la clémence divine , nous ne pouvons pas douter non plus de la vérité d'un dogme que l'Evangib; a établi , et que , depuis sa publication , tous les chrétiens ont fait profession de croire. Si l'orgueilleuse raison le trouve contraire a ses idées, si elle prétend mesurer la justice de Dieu d api es ses faibles lumières, si elle veut pénétrer ce ((u'elle ne pt-ut comprendre, discuter ce qu'elle n'entend [)a?, juger ce (jue nous ne devons qu'adorer avec soumission ; alors le bon sens doit la faire taire et lui répondre impérieusement , comme Jésus-Christ au démon : Il est écrit

» — Cela |)eul être écrit, mon Père, mais tout cela est incomprébensible. — Sans doute, monsieur; mais combien d'autres choses ne le sont-elles pas , «ans pour cela cesser d'être certaines ! — J'en conviens, mais cette vérité est si terrible! — La plus t(Miible de toutes ; aussi devons-nous f.iire tout ce qu'il ncnis est possible pour ne pas t()nd)er sous la main d'un Dieu vengeur et courioucé. — In Dieu bon , tournuMiler éteinelicmcnt de malheureuses créatures !

— Couime il est juste, il se doit lui-même de punir les crimes.

— Mais (juand ils sont commis , et qu'on vient à ne les connaître

qu'après qu ils sont consommés — Il est bon , il parilonne tout ;

la peniteni e lave tout ; son sang efface tout ; c'est moins le pé( he qu'il condamne , que le défaut de repentir , l'obstination , ou la défiance de sa n)iséri( orde. — Q\i\ peut changer tout d'un coup ses habitudes , ses mœurs et ses opinions? — Avec la gr;\ce rien n'est difli( ile. — Sans y être préparé de longue main , qui pourrait supporter la rigueur de la loi chrétienne ? — .lêsus-t^hiist nous a dit (|ue son joug est doux . parce (lu'il aide lui-même à en supporter le poids.

» — Mais , mon Père , pour se repentir , il faut croire ; et il ne dépend de personne de croire , par cela seul qu'il désire de croire. La croyance n'est pas une action de la volonté , mais de l'entendement. Un ne se [ïersuade pas ce qu'on désire ; la foi est un don de Dieu qui ne s'acquiert pas. — D'accord , mais elle s'obtient. — Par quels moyens ? — Par la prière et par un retour sérieux , humble et de bonne foi. — Hé bien , mon Père , pour que vous soyez persuadé que je ne me refuse en rien aux moyens qui dépendent de moi , je suis prêt à vous entendre. Expliquez-moi le plan du christianisme, que vous m'avez tant de fois présenté comme un f¿iisceau de lumières et de vérités , qui prouve par lui-même qu'il vient de Dieu.

» Je vous ai avoué sincèrement que les preuves que vous m'avez données de la résurrection, m'ont beaucoup embarrassé 5 j'y ai vu des choses nouvelles pour moi , inattendues , et que je n'avais pas jugées possibles. Si vous me prouviez les autres articles avec autant de clarté et de force , vous m'embarrasseriez bien davantage ; mais je ne crois pas qu'il soit possible de répandre autant d'évidence sur des objets obscurs en eux-mêmes et sur des faits qui appartiennent à des siècles si éloignés. Voyons cependant ce qu'il en est : le mal est fait ; vous m'en avez dit assez pour exciter mes inquiétudes et pour troubler a jamais la tranquillité dont jadis je jouissais. Continuez à me verser le breuvage amer dont vous m'avez déjà abreuvé ; terminons une bonne fois, et voyons enfin jusqu'où peul aller mon erreur ou voire illusion. »

Je ne sais , mou clier .Théodore , quels furent mes motifs , ni dans quelle intention je pris ce parti ; maintenant même que je l'examine , je ne puis ni le deviner ni m'en rendre compte , car alors je ne pouvais espérer aucun fruit des efforts du bon Père. Ses discours , il est vrai , m'avaient confondu 5 mais je ne me sentais nuilemenl disposé à changer d'opinion , et bien moins encore de couuuiîe. Je ne sais cependant si je ne conservais pas encore l'espoir secret qu'il ne s'en tirerait pas avec autant de succès qu'il l'avait fait jusqu'alors , et ([u'il me laisserait par là un grand avantage sur lui. Peut-être m'y dé'lerininai-jc dans la vue de faire trêve aux réflexions pressantes qui me tourmentaient ; ou enfin , ce qui est bien plus certain , Dieu daigna toucher mon cœur plein d'iniquilés pour l'ouvrir à l'impression de sa divine lumière.

Dans le fait , dès que le Père vit queje l'engageais moi-même à m'expliquer le plan et les preuves de Tensemble de la religion , une vive couleur anima son visage plein de modestie , ses yeux brillèrent d'une joie céleste , un mouvement qui semblait inspire par le sentiment les lui fit lever vers le ciel , il les porta ensuite sur moi , et me dit avec sa douceur ordinaire : « Avec un grand plaisir ; celte u]ais()n renferme beaucoup de Pères qui pourraient remplir cette tâche beaucoup mieux que moi ; mais puisque vous me l'ordonnez , nous commencerons dès demain. »

Le Père s'en alla. Tu peux imaginer l'état dans lequel il me laissa ; quelques instants après , je me repentis presque d'avoir

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pris un parti qui me meltail dans la nétcssilc de discuter encore avec lui. Mais je suis fatigué d'écrire ; je te renvoie au récit que je te ferai de ce (]ui se passa le lendemain. Adieu , mon ami.

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