‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 11 sur 32 · LETTRE ONZIEME · texte numérisé non relu

LETTRE ONZIEME

Le philosophe à Théodore.

Le Père vint acquitter sa promesse , et me parla ainsi : «Je vais vous parler a\ec d'autant plus de tuniiance , queje suis assuré que los vérités dont j'essaierai de vous donner une idée sont toutes dans votre cœur ; à mesure que je soulèverai le voile (¡ni vous a empêché de les voir juscju'à ce moment , vous sentirez que rien n'est plus grand , plus noble et plus conforme à la nature de l'homme. La religion de Jesus-Christ est gravée dans tous les cœurs , parce qu elle est nécessQire à tous les cœurs ; et si les preuves que je vous ai données de la religion , malgré leur évidence , n'ont pu vous persuader, l'exposé simple du plan sublime du christianisme ne vous laissera plus aucun doute ; vous trouverez tout si naturel , si propre à faire connaître l'homme , son origine , ses besoins , ses malheurs , ses ressources ; l'énigme du cœur , indéchiiïrable aux seules Unniéres de la raison , se montrera tellement à découvert , que vous ne pourrez nous empêcher de dire avec le sentiment intime de la persuasion : La religion de Jésus-Christ satisfait tous mes besoins , remplit tous mes désirs ; donc elle est divine ; car celui-là seul qui a créé le cœur de l'homme , pouvait en connaître les besoins et les satisfaire. Je ne redoute pas même aujourd hui mon insuffisance : il suflit d'ouvrir cette mine sacrée pour que tous les cœurs y trouvent des richesses inconcevables.

» Dieu se conlemphiit lui-mérne de toute clcrnilé ; il voyait ses infinies beautés , et il était souverainement heureux. Son bonheur était tellement indépendant des créatures , que , lors même qu'elles fusseut demeurées dans le néant , la félicité divine n'en aurait point été diminuée , comme la création n'a jamais pu y rien ajouter ; mais ce Dieu plein de miséricorde voulut faire partager ce bonheur à des créatures ; il forma l'univers pour y placer l'homme , le chef-d'œuvre de ses mains et la fin de tous ses autres ouvrages ; l'homme , cet être privilégié , destiné seul à goûter le boidicur (junn Dieu lui-même lui prepar;.it. Pour cela , il fil de l'homme un être essentiellement aimant ; l'inlelli-

gence lui fut donnée pour montrer au cœur ce qu'il devait aimer, et des organes pour le servir. Dieu est tout amour , l'homme est créé à son image , parce qu'il doit aimer. Mais quel objet doit fixer le cœur de l'homme ? L'étendue de ses sentiments le lui montre ; il ne peut s'attacher qu'à sou Dieu. L'homme est fini , puisqu'il est créé ; mais ses désirs sont infinis ; et comme l'a dit un auteur qui sera à jamais la gloire de la France, l'univers est moins vaste qu'une rêverie de son cœur. L'homme , sortant des mains de son Dieu , se replia sur lui-même , considéra son cœur , vit la nature de ses désirs , et comprit qu'il y avait en lui quatre besoins principaux qui étaient la source de tous les autres et qu il fallait satisfaire , s'il voulait jouir du honheur : le besoin de connaître , le besoin d'aimer , le besoin plus grand encore d'être aimé , et le besoin d'être élevé ; c'est là tout Ihomrae. Ces quatre besoins remplis , comme les quatre grands fleuves , qui arrosaient la demeure délicieuse de nos premiers parenls , étaient destinés à arroser la terre de notre cœur brûlée par ses désirs ; mais tous ils avaient la même source ; tous ils venaient de Dieu et devaient retourner à lui. Déjà, monsieur, vous avez saisi ma pensée ; un cœur comme le vôtre sait sentir • je m'arrêterai peu au développement.

» Quel est Thorame qui n'a pas senti en lui-même ce besoin immense de connaître , qui se porte sur tout , qui veut trouver dans toutes les connaissances un aliment ; cette curiosité , en quelque sorte infinie, qufle consume intérieurement, qui le porte à sortir de lui-même pour entrer dans d'inconcevables rêveries , qui lui fait franchir les espaces, mesurer les cieux , fixer le cours des astres , sonder les abîmes de la nature , la poursuivre jusque dans ses plus grands secrets ; ce besoin de se nourrir de choses merveilleuses , au-dessus de l'ordre de la nature ; enfin cette hardiesse inconcevable , qui soulève le voile qui nous dérobe la Divinité , qui ose , avec ses faibles yeux , contempler quelquesunes de ses perfections , et qui ne s'arrête que lorsque la force aimante , dépouillée de ses organes , se précipite dans le sein de la souveraine beauté , pour la voir face à face et n'en être jamais séparée ?

» Mais ce n'est point encore le principal besoin du cœur de l'homme ; l'intelligence , malgré son immense vivacité , n'est que la pourvoyeuse d'un cœur qui dévore toujours et qui est toujours affamé ; elle ne semble infinie , que parce qu'elle cherche l'infini ; l'homme ne veut connaître que parce qu'il veut aimer ; une faim dévorante le consume , il se précipite sur tous les aliments que lui présente l'intelligence , mais sans être rassasié ; l'univers et toutes ses joies ne font c|ue creuser l'âme et augmenter le vide ; il lui faut l'infini , il lui faut son Dieu. Donnez h l'homme le monde et toutes ses beautés -, il lui faut d'autres mondes , il lui faut d'autres beautés ; ne croyez pas l'avoir rassasié parce qu'il semble s'être arrêté quel(|ues instants sur un objet , l'imagination lui prête , dans ces moments , ses délires ; mais dès que l'illusion

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cessera , il lombcra avec toul le poids de son t œur. On dit (jue l'homme est inconslant ; mais penl-il ne pas l'être ? Ah ! il le sera toujours, tant «ju'il s'allacliera aux en-alures; elles ne sont point ù sa mesure. De la ce vaL'iic , celle iiKjuirlude de riioninie lor«-(|u'il n'est pas disirait , ce di'sir immense de s'idenliiier avec une beauté inlinie (juil appelle de titule la force de son (d'ur : alors, seul avec son imaginalioii , il send)lt' moins malheureux ; donnez-lui son Dieu , le ciiMir est |)lein , il esl heureux ; il dit avec les saints : C'est assez , Seij^Mieur , c'est assez. Alors, pour aimer les créatures, il faut (juil les voie dans son Dieu ; c'est ce que les chrétiens appellent charité.

» (Juehiue grand que soit le besoin d'aimer, nous avons un besoin bien plus grand encore d'être aimés; de là les inquiétudes qui agitent le coMir qui s'attadie à la créature, (es doutes deihiranls qui empoisonnent le boidieur. Ah ! c'est i( i la pensée la plus consolante (|ui soit jamais venue rafraîchir le pauvre cœur de rhomnie ; c'est là vr;iimeiit l'itleo qui enfante le bonheur : si nous avons un plus f^rand besoin d'étie aimés que d'aimer, c'est que nous sommes plus aimés (¡ne nous ne pouvons aimer. Quoique nos désirs soient infinis , l'action en nous est toujours bornée , parce que nous sommes bornes ; mais Dieu nous aime ; nous sommes donc aimés d'un amour infini , puisqu'en Dieu tout est infini. C'est pour cela que Dieu a fait de ce besoin le plus grand de tous; sa bonté voulait le satisfaire! Quelle pensée! je suis aimé , et je suis aimé d'un amour inlini par la souveraine beauté! Quelles heureuses conséquences l'homme peut tirer d'un si beau principe!

» Enfin , l'homme a le désir d'être élevé ; non pas au-dessus de ses semblables, ce n'est point assez; vous pouvez l'y placer, il ne s'y plaira pas longlem[)s ; l'iionime est ambitieux à l'infini; il faut qu'il s'élance continuellement hors de cette terre ; aucune place n'est digne de lui ; il sent sa céleste origine, il veut régner ; enfant du Ciel , il veut sa patrie, il la lui faut tout entière; fils de son Dieu , il veut se reposer dans le sein de son Père; ce n'est que h\ que s'arrêtera son désir.

» Le (œur de l'homme veut tout cela , il le veut pour toujours; il est donc immortel ; je ne vous donnerai pas d'autre preuve de cette vérité ; c'est une preuve de sentiment , elle résistera à toutes les difficultés.

>> Voilà tout l'homme , tel qu'il est sorti des mains de Dieu ; mais le Créateur n'a point voulu former un esclave : il veut ses hommages , il veut remplir tous ses désirs , puisqu'il les a mis en lui; mais il veut l'hommage d'un cœur libre : l'homme le sera; il suivra la libre détermination de sa volonté, il pourra obéir ou désobéir à son maître. Dieu lui donne un précepte; si l'homme est fidèle, Dieu tiendra ses promesses; s'il pèche, son Dieu ne lui doit plus rien. L'homme a peché ; dès lors il s'est opéré en lui la plus terrible des révolutions : considérons notre cœur, et nous y verrons la preuve la plus incontestable du péché originel j nous

relrouvons à la vérité tous nos besoins, mais tout est plongé dans le chaos : les désirs sont toujours immenses , mais on ne sait plus trouver l'aliment qui peut les rassasier. Toutes les puissances sont révoltées. L'intelligence , destinée à connaître son Dieu , ne se sert des pâles lueurs qui lui restent encore que pour s'aveugler davantage , quelquefois même pour attaquer la Divinité ; de là l'hérésie, l'impiété, etc. Les organes, vils esclaves formés d'un peu de boue , sont devenus des tyrans ; l'homme étouffe son besoin d'aimer et d'être aimé dans les plaisirs des sens, et croit, malgré les murmures de son cœur , qu'il n'est appelé qu'à partager les jouissances de la brute. Ainsi dégradé , ce noble désir qui relevait au-dessus de la terre pour s'élancer dans sa belle patrie , est devenu un sot orgueil , qui porte l'homme à se croire au-dessus de ses semblables, quoiqu'il se soit rendu semblable auv animaux; ou une slupide ambition , qui accumule des monceaux de boue , comme s'il suffisait de nourrir les organes sans nouiair le cœur , ou c{uc le cœur pût se nourrir d'un si vil aliment. En un mot , l'homme est devenu ennemi de son Dieu , sans qu'il soit en son pouvoir de rentrer en grâce avec lui ; il est aveugle et faible ; aveugle , il ne sait plus ce qu'il désire ; faible , quand il le saurait, il est hors de son pouvoir de l'obtenir.

» Mais Dieu , touché de compassion pour l'homme , lui a prorais un réparateur, qui le réconciliera avec lui, lui donnera la lumière et la force. Tout est donc dans le réparateur; nous verrons ensuite comment il a rempli sa mission : il nous suffit de savoir dans ce moment que la religion a commencé avec le monde , qu'elle n'est autre chose que les rapports de l'homme avec son Dieu. Vous avez vu que ces rapports constituaient la nature de l'homme , le bonheur est donc dans la religion ; mais suivons les traces du libérateur jusqu'à son arrivée.

» Ce Dieu de bonté , qui , même dans sa colère , n'oublie jamais sa miséricorde , daigna consoler l'homme après son péché , en lui promettant d'envoyer dans le temps le fils de la femme , qui serait le réparateur de son crime. Je mettrai , dit-il , en présence d'Adam , au tentateur , caché sous la peau du serpent , une inimitié entre toi et la femme. Le fils qui naîtra d'elle t'écrasera la tete, et tu lui briseras le talon ^ ; c'est-à-dire , il détruira ton empire en abattant ton orgueil , et tu détruiras ce qu'il y a de faible en lui.

» Ce furent les premières paroles par lesquelles Dieu annonça aux hommes un Messie , un envoyé, un rédempteur, qui devait réparer les maux (jui leur venaient d'Adam. Le fils de la femme ne pouvait être que Jésus-Christ. La première partie de sa promesse divine s'accomplit , quand , par sa mort , il racheta la postérité d'Adam soumise à l'empire du démon; et la seconde, quand le tentateur, par une astuce digne de sa rage, porta les Juifs à faire mourir Jésus-Christ.

' Genèse, m. 15. --

» Il est vrai qu'alors Dieu ne voulut pas révéler à Adam ce consolant avenir avec autant de clarté (|ue les prophètes en ont mis en s'expliquant sur la venue du Christ , et moins encore avec celle évidence ([u'elle a acquise par les événements postérieurs (jui ont vérilié ces [)r()phélios dans la ¡¡ersonne de Jésus. Tel est l'ordre sajje dans le(|iu'l Dieu dispense ses lumières ; il ne révèle ses secrets qu'avec opporliinilé et à mesure; (|ne la nécessité le demande : dans ce mystère , si digne de sa grandeur, si important pour h; salut des hommes , il observera celle grailalion sage et progressive de lumière et de clarté.

» Ohservons en passant comment, à mesure ([ue les temps s'avançaient , à mesure (|ue nos nécessités l'exigeaient , il décou\rit ce suhlimc secret , le laissant échapi)erde son sein , suivanl les circonsiances où sa connaissance pouvait nous être utile.

» Il se horna à dire à Adam qu'il enverrait un Rédempteur (¡ui sauverait sa postérité ; c'en était assez pour sa consolation. Deux mille deux cenl soixante et un ans après, iUpromet à Abraham, pour récompenser sa loi héroïque , que le Rédempteur sortira de sa race, il répèle la n)éme promesse, et dans les mêmes termes, à son his Ixaac.

» Mais il développe sa promesse bien plus clairement à son petitfils Jacob. Ce patriarche , au lit de la mort , entouré de ses douze iils , leur annonce que chacun d'eux formera une tribu \ il leur prédit à chacun leurs destinées futures ; il assure à Jiida que le Rédempteur nailrn de la sienne , et il ajoute ' que sa tribu obtiendra l'empire d'Israël , et que le sceptre ne se retirera point de ses mains jusqu'à la venue du Rédempteur. I.onglempg après , Moïse, avant de mouiir, dit expressément à toutes ces tribus-: Dieu suscitera parmi vous un de vos frères ; il sera un prophète comme moi , c'est-à-dire législateur et chef du peuple : écoutez - le.

5) Jusque - hi toutes ces promesses n'étaient que générales -, comme je vous l'ai déjà dit , la naissance de ce Sauveur étant encore éloignée , il n'était encore ni utile ni nécessaire d'indiquer les signes caractéristiques auxquels on le reconnaîtrait , ni de fixer l'époque de son arrivée ; ce n'était pas pour satisfaire leur curiosité que Dieu communiquait aux hommes ses lumières, mais pour exciter leur foi , pour animer la confiance et les désirs que devait faire nailrr; l'espoir de ce Sauveur. Il les proportionnait aux circonstances de chaque siècle ; et lorsque le moment de son avènement approcha, il les multiplia beaucoup plus, et il finit par les répandre avec la plus grande abondance. Les prophètes qui vinrent ensuite furent en grand nombre , et chacun d'eux ajoutait un degré de clarté à ce que leurs prédécesseurs avaient dit.

» David , comme étant de la tribu de Juda , et comme roi d'Israël par élection divine , était désigné par la prophétie de Jacob pour

' Genèse , xnx , lO. » Deut. xvin , 19.

être un des ascendants du Messie ; il répandit de grandes et de nouvelles lumières pour le reconnaître ; d'autres vinrent après lui , et ajoutèrent des marques plus distinctes et plus caractéristiques pour le distinguer. Les uns annonçaient diflcrentes qualités de sa persoiuie , d'autres prophétisèrent plusieurs circonstances particulières de sa vie et de sa mort. Daniel, le plus positif de tous , détermina avec précision le temps de son avènement.

>• Mais abandonnons un instant ce sujet , dont nous pourrons dans la suite nous occuper plus en détail. Ceci suffit pour nous faire observer que Dieu , ayant fait entrevoir à Adam l'espérance de ce Rédempteur qui devait délivrer sa postérité de l'état de misère dans lequel elle était tombée , ce réparateur devait être le premier objet de son amour, de ses désirs et de ses espérances; que les enfants à' Adam et leurs descendants connaissant cette promesse , et si fort intéressés à son accomplissement , devaient hériter de ses sentiments envers Dieu et les conserver. Ce fut la conduite de tous ceux qui n'oublièrent pas le Seigneur, et qui n'abandonnèrent pas la religion et le culte de leurs pères, tels qu'^6c/, Sem , Noé , Job , Melchisédech , et beaucoup d'autres.

» Ainsi donc , rigoureusement parlant , ils furent tous chrétiens , puisque tous attendirent et espérèrent ce Rédempteur qui devait être le Christ ou lOint du Seigneur ; tous soupirèrent après ce réparateur ou Messie promis , l'objet unique et continuel de leur amour, de leurs désirs et de leurs espérances, et auquel seul ils pouvaient devoir leur félicité éternelle, puisqu'ils ne pouvaient apaiser eux-mêmes la justice divine , et qu'ils ne pouvaient la satisfaire que par l'espoir de ce Médiateur , et en vue de ses mérites futurs. Les Juifs que Moïse délivra de leur esclavage en Egypte , et qu'il conduisit dans la terre où devait naître et mourir le Messie, l'attendaient aussi, le désiraient, et ne pouvaient se sauver que par lui.

» Ainsi , non-seulement toute cette nation ajoutait foi à cette promesse , elle en désirait encore avec ardeur l'accomplissement futur ; elle fondait sur l'avènement du Christ tout l'espoir de son bonheur ; et cela est si certain , que ses malheureux descendants , qui , dans leur aveuglement , méconnurent et crucifièrent le Rédempteur divin , l'espèrent encore , et ne diffèrent de nous qu'en ce que nous jouissons déjà du fruit de la promesse , et qu'eux , sans en jouir , en espèrent néanmoins toujours l'accomplissement. Mais ceux qui le reconnurent , ceux qui l'attendaient avant sa venue, furent chrétiens dans le cœur; les uns et les autres trouvèrent dans leurs mérites un remède aux maux attachés à la postérité à' Adam.

» Suspendons un moment nos réflexions , et revenons à l'histoire. Les descendants du malheureux Adam, héritiers de sa faiblesse, s'étant multipliés prodigieusement, furent forcés de se séparer et de former des nations différentes ; ils se répandirent sur la terre , et dans le cours de plusieurs siècles ils perdirent non-seulement la mémoire des événements primitifs, non- seulement ils aban-

LtTlUE XI.

donnèreiil la icliyioii de leurs pères , ils pcrdircnl cncoii; jiimjii a l'idoe du vrai Dieu , se livièreul à l'idolûlrie la [)lus {5M()Ssieie et aux désirs insensés de leurs cœurs.

» Les yé'iiéralions cünuiiipireiil sutcessiveinent loules leurs voies, et njerilerenl de perdre la connaissance de la vérile , puisqu'ils avaient prelVre le luensoiii-e. Mais l>ieu n'use pas toujours de sa juste séveriti' , et consulte souvent sa miséricorde. Apres plusieurs siècles d'excès et de crimes , il puriiia la terre par un dt.'liige, et [(reserva île l'inondalion universelle une sainte lamille qui lut celle du juste iS'oé ; par elle , il repeupla la terre d'habitants nouveaux ; il disposa de nouveaux moyens pour ramener les hommes à leur première in>lilulion , et prépara les voies pour la venue du rédempteur promis.

» Ces desseins étaient grands : pour les exécuter, il choisit parmi ces nouvelles nations le [leuple hébreu , descendant ù' Abraham , à la postérité ducjuel il l'avait promis^ et c'est par celte raison qu'il voulut alors être appelé le Dieu ú'Ahraham , d'Isaac et de Jacuh. Il constitua ce peuple élu, dépositaire de ses oracles, de ses promesses et de ses lois ; il le chargea du soin honorable de conservería religion , d'en transmettre a tous les siècles les vérités utiles ; enlin il le gouverna lui-ménse- (Jiioique Dieu gouverne tout l'univers , il exerça d'une manière visible , au milieu (!u peuple liébreu, l'empire qu'il exerce d'une manière invisible sur les autres nations. Il lui coiiUa une partie du secret de ses desseins , lui lit connaître sa volonté , lui donna des lois , et lui manifesta le jugement qu'il porte sur les actions des hommes , ainsi que les châtiments et les récompenses qu'il leur réserve.

» Je vous prie d'observer avec attention que , pour que ces instructions et ces documents ne s'eil'açassent pas de la mémoire des hommes, et pour (ju'en même temps ils pussent servir de preuve incontestable aux 'peuples à venir, il les fit consigner par des monumenls si aullientiques et si durables , (jiie la nation juive les respecte toujours , et les révère aujourd'hui comme émanés de Dieu : ces monumenls existent encore , et nul homme de bonne foi ne peut résister à leur force et à la conviction qu'ils entraînent.

» Ce peuple était encore réduit aux douze tribus qu»'avaient formées les douze fils de Jacob ; mais il s'était considérablement multiplié, et vivait en Egypte soumis à l'esclavage le plus ad'reux. Pour les conduire à la terre promise où dev.iit naître le Sauveur qui devait tout ré¡)arer , Dieu choisit Muise , l'un d'entr'eux , (|u'il leur donna pour chef. Le Seigneur se manifesta a ce grand homme , plus qu'il ne l'avait encore fait à aucun mortel. 11 lui parle , et lui dit ' : Je suis celui (jui est. Voulant dire par la que Dieu seul existe par lui-même , et que tout ce qui existe n'est qu'une ombre à ses yeux. Le Dieu , créateur de tout , voulut être connu et adoré sous ce rapport mystérieux et plein de majesté.

Exode, ni. 1^.

» Moïse fut donc l'instrument que Dieu employa pour se communiquer aux hommes , et pour leur faire connaître sa volonté. Alin que Moïse put piouver sa mission divine , il l'investit d'un grand pouvoir ; il lui communiqua une partie de sa toute-|)uissan(e ; il lui accorda de suspendre ou d'arrêter le cours de la nature , toutes les fois (¡ue cela serait nécessaire.

» Afin que l'histoire des événements antérieurs ne se perdit pas et fût iidèlement transmise aux siècles à venir , Dieu lui ordonna d'écrire le récit de tout ce qui s'était passé depuis l'époque de la création jusqu'à lui, et d'y ajouter tout ce qui arriverait [)endant la durée de sa propre mission. Moïse obéit et en écrivit l'histoire. Dieu lui-même lui dicta une loi pour son peuple; elle lui présentait tout ce qu'ils devaient faire pour vivre cntr'eux en paix et sans s'écarter du sentier de la justice ; elle prescrivait le culte qu'ils devaient lui rendre , et la manière dont ils devaient l'adorer.

» Vous me direz , monsieur , que je vous raconte des faits fabuleux ; vous me demanderez comment on peut savoir des histoires aussi anciennes et qui paraissent si absurdes ; qui peut aflirmer des événements si éloignés et si extraordinaires, d'où a-l-on tiré des relations aussi invraisemblables ? Je vous répondrai (¡ue j'ai tout puisé dans les livres que Moïse écrivit par l'ordre exprès et sous la dictée de Dieu ; dans ces livres, les plus anciens qui existent , les seuls qui aient pu enseigner ta l'homnie son origine , sa nature et ses destins; dans ces livres écrits par Moïse , qui fut le guide , le commandant de son peuple , et que toule la nation juive reconnaît encore pour son chef et pour son législateur; par ce même Moïse , qui , à mesure qu'il écrivait , prouvait la vérité de ses écrits et la divinité de sa mission par des miracles irrécusables et si notoires , que le peuple même qui en était témoin , ne pouvait douter qu'ils ne vinssent de Dieu , qui avait donné à son chef le pouvoir .d'exécuter des prodiges si fort au-dessus de la puissance humaine ; par Moïse , qui ne pouvait ni se tromper ni les tromper; car, lorsqu'il parlait du passé j il ne rapportait que ce qu'ils savaient presque tous ; il n'avait pas en vue d'apprendre à ses contemporains des faits qu'ils savaient tout r.ussi bien que lui : son but était de les faire passer à la postérité , pour que le souvenir ne s'en perdit pas chczles Juifs , ainsi qu'il était arrivé <hez les autres nations. Quand il parlait des événements de son temps , il ne rapportait que des faits dont tout son peuple était ou avait été témoin.

« J'ai puisé dans des livres qui , ñ peine sortis des mains de Moïse , devinrerU un objet de respect pour le peujde qui les recevait, toujours témoin et souvent avant agi lui-même dans les événements qui y sont ra[)portés. Aujourd'hui même ils sont révérés p;ir ses descendants comme des oracles et comme le dépôt de la vérité; c'est au respect religieux et inviolable avec kMjuel ils les conservaient , que nous sommes redevables de l'élat d'intégrité et <le pureté dans le(|uel ils nous sont parvenus , sans qu'il ait été possible de les altérer ou de les tronquer.

LKTTUE XI. 207

» Ce sont 1;'» , monsieur, «li-s lilros bii'ii propres h ninlivcr cl a établir nulrcî iroNiime. Oui jjoiirra rcsisU-r a U'iir lorcc , s'il csl t'ii n)éme temps p().>.sil)k' il\-ii prouver la IfjJiiliniilc ? J'cspiTi; y parvenir : je NOUS dciiionliiMai raullicnlit ile , l'aulorifc et rinfaillibilile de les livres ; je vous montrerai , p..r (onséijuenl , combien il est impossible de ne pas iioire ce qu'ils renlermcnl. Ayez un peu de patience , vous verrez ces vérités se développer insensiblement il vos reijards.

» (Jiie J/o/sc ait été le If^Mslateur des Hébreux; les |)reuves les plus ceilaines , la tradition ta plu> ( orislanle et la |)lus universelle , les monuments les |)lus re.speetables , les témoi^naj^es les jnoiiis susperts nous attestent ce lait, l'ounpioi , disait S. Jujuslin , cro\ons-noiis (|u'il ait existé dans d'autres temps des personnajzes celebres , de i,'rands ( orKjiiérants , des orateurs excellents et des le<;isl.ileurs ilUiSlics ? Par quel motif n"é!evons-nous aucun doute sur le lenijjs ou certains auteurs ont écrit leurs livres ? l*arce que leurs contemporains n'en ont formé aucun , et qtie dès-lurs la croyance s'en est [)ropagée parmi les bommes. A combien plus forte raison doit-on ne pas douter de la lef^islalion de Müise"* Nonseulement ses contemporains reçurent ses écrits de sa main , les conser\erenl avec vénér.ilion , en sni\ireiil les préceptes de point en ¡)oint ; mais les écrivains postérieurs en coiiiirmeienl l'autlienlicité de siècle en siècle , et il n'est aucun de leuis écrits où Moïse ne soit cité comme le fondateur de la république des Hébreux , et comme le premiei' Irgislalenr de la nation.

I» (Comment serait-il possible d en douter , lorsqu'on ()b5cr\e que l'autorité de Moïse cl la certitude de l'histoire qu'il a écrite , étaient la base entière des lois , des rites , des usaizes , des cérémonies , des fêles , des sacrilices , et en général de la conduite publiijiie el particulière des Juifs? LYtal politique de ce peuple subsista jjresijue vint;l siècles, el pendant tout ce temps ils n'ont recontiu jamais d'autres lois (pie celles de Moïse , ni suivi d'aulici culte (jue celui (pi'il leur avait prescrit dans le dcserl d'après l'ordie de Dieu.

» Aujourd'hui même , après plus de dix-huit cents outrt^s années , leurs descendants ne connaissent d'autre doctiine <pie celle que leurs ancêtres |)uiserenl dans les li\res de leur législateur. Parmi lotis ceux qui élevèrent ú(}S empires ou donnèrent des lois aux nations , m'en citera-l-on \\n seul dont le nom et la mémoire sonl parvenus jusqu'à nous par une tradition aussi positive el aussi elaire , el (jui ail su se concilier une vénération aussi constante.

» Quand on n'aurait , pour dédaigner les paradoxes de l'incrédiililé , d'autres foiiilemenls (pie ^inlpui^^an(•e où elle est d'assigner une origine à cette tradition , il n'en fauilrait pas davantage pour la réduire au silence. Les é( rivains (jui , parmi les gentils , eurent connaissance de la nation juive , certificnl eux-mêmes celte Iradilion ; et sans parler de quantité de leurs livres qui se sonl perdus et que les saints Pères citent dans leurs ouvrages,

ceux qui sont parvenus jusqu'à nous sufûsent pour en prouver raullienticité. L'historien Josèplie afiirme comme une vérité reconnue , el sans crainte d'être démenti , que Muïse vivait dans des temps antérieurs à ceux où la fable suppose ses dieux , ses rois et ses héros , et par conséquent bien antérieurs encore aux siècles où l'histoire parle des législateurs et des rois qu'elle célèbre. »

ISous en étions là, lorsqu'il me vint en pensée queje pourrais oublier une grande partie de ce qu'il me disait , et surtout Tordre dans lequel il me présentait les objets ; je lui demandai la permission de prendre la plume , et de faire des notes qui pussent me les rappeler ; il y consentit volontiers. Ces mêmes notes lue servent aujourd'hui et me serviront à l'avenir pour l'écrire ; mais , hélas ! mon cher Théodore , combien tu perds à ce faible résumé ! Quelle abondance sublime , quelle fécondité dans l'éîocution de ce saint homme , et en même temps quelle onction , quelle modestie , quelle force ! J'ai fait l'extrait à la reprise de notre entretien : il continua ainsi :

« il n'est pas moins certain que les livres de Mo'ne sont les plus anciens de tous ceux qui existent dans l'univers , et qu'ils ont été véritablement écrits par Moïse lui-même. Ils étaient déjà connus au temps á'Antiochus Epiplianes , l'ennemi le plus implacable de la loi de la nation juive ; ils l'étaient aussi dans le temps des premiers Ptolomées , et la version des septante ne tarda pas à les répandre dans le monde entier.

» Ils furent également connus des dix tribus d^Israel, quand elles furent transférées en Assyrie ; ils furent connus et respectés des Samaritains qui les avaient reçus des dix tribus séparées , el qui les conservèrent aussi religieusement que les Juifs. 'J'ous conviennent avoir reçu de Moïse ces livres divins comme un héritage d'un grand prix et comme un dépôt sacré.

B On n'expliquera jamais comment les dix tribus qui se séparèrent des deux autres, qu'elles ne voyaient que d'un œil de jalousie et d'inimitié , continuèrent à respecter les menues livres et à vivre sous la même loi , autrement qu'en reconnaissant que cette loi et ces livres existaient antérieurement à leur séparation , et étaient bien plus anciens que le schisme qui les divisa. Il est clair que l'inimitié qui en resulta entre elles n'aurait pas permis aux unes de rien emprunter des autres après leur séparation.

» Au contraire, celles-ci eussent été témoins de cette innovation , et se seraient élevées contre l'audace sacrilège des autres , si elles eussent osé attribuer à leur législateur la moindre chose qui n'eût pas été certaine. L'uniformité de livres et de croyance entre deux peuples devenus ennemis , mais qui respectaient tout ce qui appartenait à la loi, avec un zèle égal et rigide, prouve invinciblement que ces livres , les mêmes que nous possédons aujourd'hui , existaient dans la nation entière cl bien avant la séparation des tribus.

LETTÍIE XI.

» Commcnl ou pour(|iH)¡ les Juií?> iuiojtlèrcnl-ils et rcrnrenlils , ;iu nom de Moixe , des livics (jiii ii()ii->c'iil('ii¡tMil leur iui|)(isiiienl des lois el des ol»s( r\:ji;ces exlréuienienl dilliciles el pciii- Lles , ni;iis ijui les IraiUiieiit eiiiore avee le plus grand niepi is ? On sail (ju'ils ne [)ail( ni de ee peuple «¡ue d une nianieie ouli;,- {,'oanle el peu lionoiable ; il y est presenté ( oninie un peuple indocile el rebelle , aveugle el ingrat , idolàUe cl impie , ne reniplissanl son devoir qu'a for* e de eliAliinents , relonihanl do nouveau dans ses inlaniies dès que la niain de Dieu s'éloignait ; en un mol , ils n'en disent rien (jui ne doive le (ouvrir de houle.

I) Si , malgré lojil cela , il les adopte avee un résped si religieux (|u'il (-si sans exen)i)le , el s'il eonser\e emoie aujonrdlnii avec la même vénération ces monuments de son dt^lionneui' el de son ingratitude, ne devons-nous pas en conclure tju il se vil forcé de les rece\oir par l'ellet des prodiges niullij)lies (jue ¡Vuise . suivant l'ordre de Dieu, opéra de\anl eux pour accréditer sa mission ?

B On ne peut donc nier l'anllienlicilé de ces livres, sans rejeter on même lem|)S l'histoire entière des Juifs et tous leurs nionnnients. Les écrits des prophètes, les psaumes de David, el les autres livres de la nation étaient fondés sur ceux de Moïse , comme un édifice repose sur ses fondations. Tous se rapportent au I*entateutpie comme à un centre comm»in ; tous forment les parties d'un corps indivisible , qui s'étaient mutuellement et se soutiennent les unes les autres.

» 11 en est des diliercnlcs épü(|ues de l'histoire des .'uifs, comn)e de leurs livres ; elles se corres|!ondenl toutes , el sont uni( s par des liens indissolubles ; toutes présentent ou supposent une série réglée de faits publics , dont il n'est pas [)ossible de suspecter la ▼érilé , et qu'il eût été bien moins possible encore de persuader A une nation entière , s'ils étaient su|)posés. Dans le temps de> juges, des rois, des pontifes, enfin depuis Moïse jusqu'à Jésus- (^hrisl , la loi a été citée, r(>çue , respectée , et gravée dans tous les cœurs, comme le fondenu'nl unitjue de la religion el de la politiijue de ce peuple.

» Indépendamment (le ces livres, il v avait dans la nation d'autres monuments qu il n'était pas possible d'altérer . et très-propre.* à perpétuer le souvenir des grands événements de son histoire ; tels étaient les fêles . les cérémonies et les rites du culte public ; c'était une histoire vivante (|ui pirlait sans cesse .lux veux de la nalion. Elle y lisait conlinuellemenl les projets de son législateur; elle y puisait l'obéissante (ju'elle devait à des lois dont l'autorité s'appuyait sur des [)rodiges indubitables. L'arche d'alliame et l'urne remplii; de manne, étaient des monuments :iuthenli<iues el incontestables de la nourriture miraculeuse que Dieu lui ;¡v;;it procurée dans le désert.

» La verge d'.l'fro» , conservée dans l'ardie , servait à attester que le souver.iin sacerdoce avait été conféré à ce pontife el à sa

postérité. Les tables de l'alliance prouvaient l'établissement de la loi. La fête de Pàque , la principale et la plus auguste des solennités . rappelait la mort des premiers-nés d'Egypte , la liberté des Israélites , et le passage de la mer Kouge. Celle de la Pentecôte renouvelait le souvenir de la promulgation de la loi sur le mont Sinaï. Personne ne peut douter de ces faits, puisque les Juifs d'aujourd'hui les reconnaissent , et observent encore les obligations qui en résultent pour eux.

» Je vous le demande mainienant : est-il possible d'imaginer, qu'au milieu d'une grande nation , un imposteur , sans autorité et sans miracles, soit parvenu à persuadera ses contemporains, qu'ils ont appris de leurs pères des événements dont eux-mêmes n'auraient jamais entendu parler ? de leur faire croire qu'ils avaient reçu des lois inconnues jusqu'alors ; qu'ils célébraient dans leurs fêtes, et chantaient dans leurs psaumes des merveilles dont leurs ancêtres n'auraient eu aucune connaissance ?

» Quelles monstrueuses opinions, ú'\í Bossuet , est forcé d'adopter celui qui veut secouer le joug de l'autorité divine , et ne régler sa croyance et ses actions que d'après les erreurs de son jugement ! Pour pouvoir douter que le Pentateuque soit l'ouvrage de Moïse , parvenu jusqu'il nous aussi entier que lorsqu'il sortit de ses mains, il faudrait pouvoir nier que les Juifs eussent célébré les fêtes, les cérémonies et les sacrifices qu'ils célèbrent encore aujourd'hui , ou bien nier qu'il y ait eu jamais de Juifs ; car l'existence de celte nation n'est pas prouvée plus au(henii([ucmenl que celle de Moïse leur législateur , et celle de leurs livres , de leurs fêtes , de leurs temples et de leurs autels.

» Ne nous arrêtons pas [)lus longtemps sur la législation de Moïse , que personne n'oserait révocjuer en doute. Examinons maintenant s'il était ou devait être bien instruit de ce qu'il écrivait, et s'il a été iidèle et vrai dans lout ce qu'il a écrit. Nonseulement il me sera facile de vous prouver sa véracité et l'étendue de ses lumières 5 il ne nte sera pas moins aisé de vous prouver qu'il fut un prophète et qu'il écrivit d'après l'inspiration de Dieu.

» Quant à ses huniéres , il est évident (ju'il ne pouvait ignorer la tra;iilion généralement reçue qu'il a consignée dans ses livres , et qui était à la connaissance de tous les Juifs. (]elle tradition était lécente et prcsejue de son temj)s. Ses premières années avaient coïncidé avec les dernières années à' Abraliam , et la naissance de ce dernier touchait aux derniers temps de ^oè , qui avait vécu plusieurs siècles avec Malhusalem et Âamec/t, tous deux contemporains d'Adam. La longue vie des patriarches et le petit nombre des générations rapprochaient le s'\(x\e àc Moïse de l'origine du monde.

» 11 n'était même pas possible qu'il ignoriU ce qui s'était passé avant lui : alors tous lés événements remarquables étaient publics et consacrés par les monuments élevés en leur mémoire. yibraham , Isaac , Jacob et les autres patriarches en avaient érige

un p^rand nombre pour l'iiislnulioii de leurs dosccndanls. Les caiiti(|ii('S (ju'oii tlianlail dans les assenil)lees et dans les ièles, étaient une con)nu'ni()iai>()n ( onliiMielle des lails nieniorahles de leur hisloire ; ils étaient destinés ;i perpétuer la connaissance cl la {^'loiic des actions lieronjues et sublimes.

» Mvisc rappelle lui-même, en divers endioits de ses écrits , j)liisicurs de ces canliqucs , dunl il se contente de citer les premieres paroles, parce que le peuple les savait par (d'ur. Il en composa luiniému deux nouveaux. Dans le premier, il célèbre le passage Iriompbanl de la mer Uouge et la subm<'rsion des <'nneniis du peuple de Dieu ; dans le second , il cliante la fluiré et la maiinilicencc du Seiiineur, et reproclie au peuple son in;jratitude. Il est donc évident (|u'il était instruit de tous les (ails antérieurs que rapporte la (¡cnisc. Ailleurs, il ne rapporte (¡ue sa [¡rojiie liistoire^ et il est sensible (ju'il no pou\ait ignorer les prodij^es dont il avait clc tout il la l'ois le témoin et 1 instrument.

» Quant i\ sa véracité, j'a\oue (jue pour croire les faits (|u'il rapporte , il faut des preuves nombreuses et d'une telle force , qu il devienne impossible de résister à leur évidence ; les événement» qu'il rapporte sont si extraordinaires , que la raison peut admettre le doute de leur possibilité. S'aiiil-il d'accorder sa crovance à une liistoire ordinaire , l'aulorité d'un auteur digne de foi peut suffire ; celle de plusieurs auteurs suflil à i)eine pour une bisloire si étonnante, surtout lorsqu'elle doit servir débase a la religion.

» L'bistoire surprenante de Moïse est faite pour étonner la raison ; elle est fondée à dire qu'elh» ne peut y ajouter foi, ¡i moins que , par îles miracles continuels , IHeu ne 1 Oblige à renoncer î> ses propres lumières par respect pour la vérité divine ; elle est autorisée à dire <jue , [lour croire Moisc , il faut que Dieu l'annonce comme son envoyé , et qu'il certifie sa mission par une suite de miracles qui puissent dissiper tous les doutes.

» C'est aussi ce qui est arrivé. Envoyé en Egypte pour délivrer le peuple d'Israël de son esclavage, Jfo/.sr exeiça \\n empire absolu sur toute la nature. Il annonça (\\w l'obstination de Pharann serait punie et domptée de telle manière , que ce prince lui-même serait, dans sa fraveur, le premier à hâter le départ des enfants d'Israël. Il prédit (jue, dans une même nuit, l'ange exterminateur ferait mourir tous les premirs-nés de l'EgNpte, depuis le fils du roi jusqu'au premiei-né du dernier des esclaves; il ajouta que les maisons des Israélites, dont les portes seraient mar(¡uées du sang de l'Agneau pascal , seraient les seules à l'abri de la colère du Seigneur.

» L'événement vérifia complètement celle prophétie ; l'Egypte entière pleura ses premiers-nés : les seuls Hébreux ne partagèrent point le deuil général. On les presse, on les supplie avec instance d'accepter leur liberté et de j)artir sans délai, pour faire cesser des fléaux si terribles.

» Le repentir succède bientôt à la frayeur. Phariwn poursuit les

Israéliles qui se trouvent placés entre la mort que leur présente une mer profonde qui met obstacle à leur passage, et celle dont les menace l'innombrable cavalerie égyptienne , prés de les atteindre. Moïse élève les mains , il frappe la mer , qui aussitôt s'élève et se partage, laissant au milieu des flots un libre passage aux. enfants d'Israël. Les ligyptiens s'élancent á leur poursuite avec une aveugle intrépidité. Mais à peine les Israélites eurent-ils atteint le rivage opposé, que Moïse commande à la mer, qui lui obéit; elle se referme aussitôt et engloutit les Egyptiens , dont tant de miracles piécédents semblaient n'avoir fait qu'augmenter l'endurcissement et l'obstination.

» Cinquante jours après leur sortie d'Egypte, les Israélites sauvés à la faveur de tant de miracles arrivent au pied du mont Sinaï; là , Dieu , par l'organe de Moïse , leur donne sa loi , au milieu de la solennité la plus imposante; là, le saint législateur donne au peuple les preuves les plus visibles de sa communication infime avec le Seigneur ; et combien de merveilles n'opéra-t-il pas à la vue d'Israël !

» Quelques audacieux forment le projet sacrilège de se soustraire ù son autorité et du urper le souverain sacerdoce. Cové de la même tribu de Moïse , Dallian , et Abtjron chef de la tribu de Ruben, fils aine de Jacob , furent les auteurs de la révolte. Le peuple les favorisa ; la sédition paraissait genérale ; tout semblât menacer d'un bouleversement général.

)) Moïse veut le prévenir; accompagné (VAaron et de plusieurs autres anciens , il s'avance vers la tente des séditieux ; il dit au peuple qui y était assemblé : Eloignez-vous de ces sacrilèges, ne toucbe/ à rien de ce qui leur appartient . si vous voulez ne pas partager leur châtiment ; vous verrez bientôt que Dieu parle par ma bouche , et que je ne fais rien par moi-même. Ecoutez-moi :

» Si ces rebelles meurent comme le reste des honmies, ce n'est point Dieu qui m'envoie; mais si, par un prodige sans exeniple , la terre s'ouvre sous leurs pieds pour les engloutir tout vivants ainsi que tout ce (ju'ils possèdent , vous ne douterez plus que c'est Dieu qui châtie et leur rébellion et leurs blasphèmes, il dit, et au même moment la terre s'entr'ouvre et les engloutit, CAW , leurs lentes , et tout ce qui leur appartenait. Les malheureux roulent dans les abimes éternels , et la multitude effrayée des cris et des gémissements qu'elle leur entend pousser, s'éloigne avec effroi pour que la terre ne les ensevelisse pas avec eux.

» Si ces faits et une infinité d'autres de la môme nature sont certains , qui osera douter que Moïse ne les opérait qu'au nom du Soigneur ? S'ils ne sont pas certains , comment auraient-ils pu être crus par plus de six cent mille témoins oculaires que citent les livres sacres? Comment ces mêmes personnes, en présence de qui l'on assure qu'ils eurent lieu, ont-elles institué des fêtes pour en célébrer et en perpétuer la mémoire ? Comment s'assujetlirent-elles toutes à une loi sévère , incommode et dure , fou-

LETTRE Xí. 21:}

dce sur la ccrliludc de ces mômes fiiils , (jui ¡¡louviiieiil ([nfUe ne poiuail émaner (jue de Dieu ?

» (lommeiil l'aiileiir (jiii les écrit eûl-il osé les publier dans le (enips même où les ilehreiix qu'il ciUiil |)oiivaieiil h; demeiilir , cl ou touliî TKLfvple eut lixre a la dcn>ioii sou imposlun; el sa fausseté ? Commenl les Uibiis de Léci el de Iliiben auraieul-elles cons(!nti à leur piopre deshontieur , eu souilVaul ([u'ou llclril j,'raluilemcnt leurs ( liels , el (|u'ori IrompAl la posh-iile , eu leur supposant un criii.e imaginaire cl un ciialinieut leriihle , si tout cela eût été faux ?

»j S'il n'était pas certain (jne, pendant l'espace de (piaranle ans, la manne céleste couvrit tous les jours le camp des Israélites ; s'il n'était pas constant (lu'uiie uuee épaisse les défendait pendant le jour des ardeurs du soleil , cl que la même colonne était , ¡)endanl la nuit , resplendissante de lumière pour les éclairer , » oninienl aurait-on pu persuailer ce douule pr(jdi¿,'e a tant de millieis de témoins ?

«Considérez, monsieur, (jue ces faits ne sont pas momentanés; ils ne passent pas avec la rapidité d'un éclair ; ils ne sont (¡as du nombre de ceux <jui écbappenl à l'examen de l'atlenlion , el peuvent éblouir les esprits leyers el enclins a l'amour de la nouveauté. Ils ont duré (piaranle ans successifs ^ ils étai(;nt publics et réguliers ; on ne peut soupçonner ni artiiice ni illusion , puisqu'ils excédaient le pouvoir et les forces bumaines. 11 est donc évident qu'ils étaient vrais, puisque Moïse les écrivit , et que non-seulement il était propbéle , mais qu'il les opérait par l'inspiration de Dieu, |iuis(]u'il les i)rédil el les opéra lui-même.

» Ouelle autre lumière, (jue celle (pii vient de Dieu, eût pu lui découvrir tout ce qu'il nous rappcute de la création du ciel et de la terre ? ()ui aurait pu l'instruire de tant d Cvénements remarquables , nécessairement antérieurs aux plus anciens monuments qui pouvaient exister parmi les bommes ? qui aurait pu le transporter à l'origine de toutes dioses , el l'associer au privilège des esprits célestes qui assistèrent à la naissance de l'univers , si ce n'esl rr.spril de Dieu ? Aussi commence-t-il son histoire comme si c'était l'Espril divin qui parlât lui-même, sans préface, sans introduction , sans exhorter les bonnnes à la croire , el sans douter un instant (lu'elle ne fut crue. Il n'olfre , il ne peut oiîiir d'autre ji^aranl (jue la lumière qui l'eclaire , cpie l'aulorilé (jui lui commande.

» L'histoire des siècles subséquents ajoute un nouveau degré de certitude aux miracles de Mutsc el à l'inspiration de ses livres. Après sa morl , Joxuc est chargé de l'entreprise (|u'il avait coinniencée , cl do conduire le peuple; non-seulenuMit il lui succède en autorité , mais il reçoit comme lui le pouvoir de commander à la nature. Les livres saints rapportent les miracles qu'il lit au passage du Jourdain, ceux qu'il opera devant Jéricho, lorstju'il en renversa les murailles el mil les Israélites en possession de cette ville , et une inlinilé d'autres merveilles.

» Cos prodiges avaient été prédits et s'accomplirent en présence de toute la nailon. Pour en consacrer la nicnioire , on érij,^ea des monuments ([ui ne permettaient pas à la postérité d'en douter. Ce Josup, qui fit lui-même tant de miracles, parlait de ceux de Moïse comme de faits certains et publics , et respectait lu loi qu'il avait publiée , comme venant de Dieu.

)' Les prophètes qui parurent dans la suite des siècles qui succédèrent à celui de Josué ^ après avoir prouvé leur propre mission par des actions miraculeuses et publiques , rendirent à Moïse le même tribut d'hommages que Josué. Malachias , le dernier de tous , termine ses prophi'ties , son ministère et le canon des saintes Ecrituies , parces [).¡roles : Uessouvonez-vous de la loi de Moïse , mon serviteur, à qui je donnai mes ordres sur le mont Horob.

» Qui pourrait, monsieur, je ne dii pas détruire, mais seulement íiíl'iiblir une tradition , une suite de faits si constante , si l)ien liée et si généralemetit respectée ? Qui {)0iMrait rompre celle chaifie immense de tant de témoignages divins , qui embrasse sans interruption lous les temps ? J^es monuments sacrés , qui consliluonl l'hisloire emblématique des Juifs, se lient et ne forment qu'un corps dont les parties sont loules dépendantes les unes des autres. Les premiers attestent les faits les plus extraordinaires , et sont soutenus par ceux qui suivent, qui en confirment la vérité. Les miracles plus voisina de nos jours ont été opérés par (les prophètes' convaincus eux-mêmes des miracles antérieurs. Tous ces hommes divins ont le même caractère , jouissent de la même autorité , et méritent la même croyance que le premier législateur.

» Ainsi donc il faut , ou ne rien croire ou tout croire : nulle distinction , nulle préférence ne peuvent être admises. Un seul prophète des derniers temps , qui prouve sa mission , suffit pour certifier celle de lotis ses prédécesseurs ; un seul miracle qu'il opère accrédite lous les autres, parce qu'il n'a du le faire cjue pour en prouver l'aulhenlicitc.

)) Ainsi , pour douter de la divinité de l'Ecriture , il ne suffit pas de combattre quelques faits isolés ou d'attaquer séparément quehjues njiraclcs , il faut avoir des raisons particulières pour combattre leur vérité et leur authenticité , soit qu'on les prenne dans leur ensemble , ou chacun d'eux en pariimlier : un seul , dont la vérité est complètement démontrée , suffit pour faire taire tout raisonnement et pour détruire toute objection ; il prouve la ■vérité de tous les autres qu'il confirme.

» Il faudrait encore que ces raisons fussent assez puissantes pour prévaloir sur l'autorité d'une nation entière qui certifie avoir vu , sur la tradition constante et successive de plusieurs siècles, et sur les monuments les plus positifs en fait de certitude morale. Si ces conséquences n'effraient pas l'incrédule , s'il s'obstine ;"» nier des miracles qui lierment d'une minière évidente et indispensable au culte religieux , aux usages civils

LEITKI': \í. 215

l't à la coiislilulion politique du itciiplc lu'breu ; s'il n'csl point urrèté pur lu cutisidcnilioii (|iril csl iiiqiossible de douter de leur exisU'iice , »;ins rt'\o(|uer en inèiue leuips en doule celle! du uiêine peuple ([ui en Cul le Icuioin , qui les crut et les cruil encore , il nous piouvera (jue l'on ne peut abandonner la foi , sans perdre la raison.

w Les inn()nd)rab!es pro¡)li('ties de l'Ancien Testanienl el leur entier aecc)niplis>enii'nt sont une; preu\c! également convaincante (ju'elles viennent de Dieu , puisque Dieu , le créateur de toutes clmses , en est en tnt'uie len)|)s le seul régulateur : tout est soumis ù son pouvoir , la matière el les corps , la volonlci el l'intelligence. Lui seul , par une puissance c|ui surmonte tous les obstacles , peut (oui soumettre à sa >olontt' el faire tout sersir à ses desseins ; seul il peut cofinailre ra>enir , et seul il peut le dc'couvrir à ceux qu'il choisit pour être ses oij:anes , ses en\oyc's ou í<es prophètes , puisque lui seul connail ce qu'il a ri'solu de toute élernitc: el ce c[ui doit C'tre exécute dans le temps.

» Seul eiilin , il peut soule\er le voile c''[)ai^ qui couvre ses iK'crets impenetrables. Ainsi , c|uand un mortel annonce longtemps d'a\ance ce c|ui n'existe encore (ju'en Dieu , el que l'événemenl vc'rilie la prédii tion , il est t'\ident c|ue Dieu lui a rcivele son secrel el lui a ou\erl le livre de ses dix ins cU'crets.

» llien n'est plus clair , monsieur ; et je ne finirais pas , si je voulais vous rapporter toutes les prophéties de l'Ancien Testanienl , qui s'accomplirent avec une exactitude admirable. Sous le régne iï'Ii^zcchias , Sennachcrib , roi d'Assyrie , assiégeait Jérusalem avec une armée formidable. La place était réduite aux dernières extrémités, el l'on croyait universellement quelle serait bienlc>l la proie du vaincjueur : c'est dans ce moment qu'/sftjt' promet formelletnenl que Dieu fera périr l'armée des Assyriens'. Celte prédiction si invraisemblable s'accomplit à la lettre.

n L'ange du Seigneur , dans iiuc seule nuit , frap|)e de mort cent c|uatrc'-vingt-ciiicj mille hommes ; Sennachcrib fuit presque .seul : il ne lui reste de son entreprise que la honte el le mépris qui l'accompagnent, el il finit j)i!r mourir, ainsi qu'/^aJe l'avait prédit. Ce prodige fut si public, cjue les Juifs vinrent de toute part à Jérusalem rendre gr;\ces i\ Dieu , lui oil'rir des sacriüces el le reniercier de sa piolec lion divine.

)) l'ne autre fois . et dans un temps où rien ne pouvait l'annoncer, lii même l:<uic prédit les malheurs qui mena(;aienl Jérusalenj et la nation entière. Souvent il prédit , cl.ins les termes les plus précis , le retour de la captivité et la ruine de Hab}lone. IWen plus encore, il nomma , avant (|u'il fut né , celui c|ui devait être le vainqueur de cette cite orgueilleuse vl le libérateur des Juifs.

» Je suis , dit le 'foul-l'uissant ' par la bouche du prophète , je suis celui (jui fuit toutes choses , celui qui exécute les desseins que

> Isaïc. XXXVII. » Isale. xliv. 2/!|. xlv. i.

j'ai révélés à mes envoyés 5 celui qui dit à Jérusalem : Tu seras repeuplée; celui qui dit aux autres cites de la Judée: Vous serez rétablies ; celui qui dit- à Ci/rus : Tu es celui à qui je couiie mon troupeau ; je me servirai de loi pour le faire exécuter mes volontés. Je dis cela à celui que je fais roi , et à qui je donne la main pour lui assujettir les autres nations , pour désarmer les rois , pour ouvrir les portes des villes et surmonter tous les obstacles. Je marcherai devant loi. J'humilierai les grands de la terre , je briserai les portes d'airain et les gonds de fer, afin que tu saches queje suis le Seigneur qui t'appelle des à présent par Ion nom.

» Il ajoute ensuite : J'entends la voix des rois confédérés : de Cyrus , roi des Perses ; de Darius , roi des Médes , et des peuples qui marchent sous leurs étendards. Babylone , si magnifique et si orgueilleuse , sera détruite comme les villes impies. Elle ne sera plus habitée , et jamais elle ne sera rétablie. Ses ruines ne serviront plus que de repaire aux bêles feroces et aux serpents. J'exterminerai, dit le Seigneur, le nom et jusqu'aux ruines de Babylone. Je couvrirai d'un marais la place qu'elle occupe à présent , et je rechercherai avec soin jusqu'aux moindres vestiges pour les ellkcer.

» V^oilà une prophétie remarquable et bien frappante , révélée à Isaïe plusieurs siècles avant la naissance de Cyrus. Toutes les circonstances sont détaillées ; le nom de ce prince , son caractère , ses qualités , ses fonctions , les progres et la rapidité de ses conquêtes , la manière dont il devait prendre Babylone , et jusqu'à la protection qu'il devait accorder aux Juifs ses captifs, en leur rendant la liberté : toute celte prophétie si bien circonstanciée s'accomplit à la lettre dans tous ses points.

» Joûchim régnait depuis trois ans à Jérusalem. Nabuchodonosor venait d'être associé par son père à l'empire des Chahiéens : Jérémie , adressant la parole au peuple juif, leur prédit une ruine prochaine. Il prophétise que Dieu a résolu de leur infliger un châtiment visible , il leur prédit que, conjointement avec les peuples voisins qu'il leur nomme , ils seront assujettis par le roi de Babylone.

» Parce que vous n'avez pas écouté ma parole , dit le Seigneur ^, je ferai venir les peuples du nord ; je les enverrai avec mon serviteur Nabuchodonosor contre cette terre , contre ses habitants , et contre les nations qui les entourent. Je les ferai passer au fil de l'épée ; je les rendrai la terreur et la fable des autres peuples de la terre , et je changerai leurs habitations en une solitude éternelle. Tout ce pays deviendra un horrible désert, et toutes ces nations seront assujetties au roi de Babylone.

» Le prophète ne se contente pas d'annoncer cette triste et générale désolation d'une manière aussi précise , il prédit encore le retour des Juifs dans leur patrie , et ce qui est plus encore , le temps que doit durer leur captivité ^ : Quand le temps que vous

' Jérém, xxT. 9. » Ibid.

i.kukI': xi. 217

íHiit'z piissc a Hahylüiie s'appiocliera de soixanle cl dix ans , je Vous \ÍMit'iiii el jaccdinpliiai ma promesse de vous laire leloumeien \olre |)ajs. Ce lerme de suixaiiU' el dix ans une lois passe , je visiU'iai d..ns ma rolèie le roi même de Habylone el son peuple , el je changer.. i le pays des Chaldcens en une elernelle solilude. Jai donn»' a Mabucliudunosor , mon ser\ileiir, ce pays el ceux qui l'aNoisincnl. l'oulcs ces nations seronl soumises à lui , à sot» lils el a son piUi-lils , jusqu'à ce qu'arri\c enlin la cLule de son royaume.

» iv \ou.> le demande , njonsieur , (|uelle que soil la pers()icacilé de Tespril humain , eùl-il elé capable de prévoir que le lerri.ile el oi'^neilleux Mahuchudonusur conduirail ses arnïces conlre Jeru>alem ? (jue le lemple sérail délruil , que les vases sacrés seraient prol'an s el Iransporlés , la ville réduite en cendres , ses h.ibiianis ma>saerés ou conduits en esclavage a Itabylone ; aurail-il pu [)ic\oir (|ue les piuiples voisins tomberaienl également au ¡)0U- \(tir du v.iinqueur, el surtout (pie lempire de IJabylone el la postérité de .Wiljucliuduiiusor étaient aussi près de leur lin ?

» (^)ui ei'ii pu prévoir el encore moins assurer un avenir si effrayant ?( >bsei\( / la (lillcretue (¡iii existe entre les timides conjectures que l.'s hommes ionnenl sur les événements futurs , ella ferme as'uramedes prophéties; ( elle différence vous démontre la certitude «le la science de Dieu el la force de sa puissance.

» tn ellel , ces [)rédiclions étaient si précises et si circonstanciées , que les gentils eux-mêmes , qui les connurent après leur a^•complls^emenl , tombèrent dans le plus grand étonnemenl ; pour cher* ber a en éluder les conséipiences , ils se virent dans la nécessite de dire (¡u'elles n'avaient eu lieu qu'après les évènemenls. Mais les Juifs, (jui ( onservaient religieusemenl les livres qui les contenaient , démentirent celle calomnie : les uns el les autres , par relie coiilraiielé , et sans le vouloir ni le savoir , servirent la religion

» Les gentils disaient : Les prophéties sont si positives el si précises , (|ue si elles étaient antérieures , elh's devaient faire disparaître tous les doutes. Les Juifs à leur tour disaient : Isaïe , Jércinie, Daniel et les autres prophètes firent leurs prédictions de vive voix ; ils les recueillirent ensuite eux-mêmes dans des livres (|ui se répandirent sous leur nom. Le respect antique el constant de nos pères , qui rendait ces monun)enls sacres , ne permet pas le moindre soupçon d'altération ou dinfidelité ; il est donc hors de doule (pje ces prophètes furent éclairés par une lumière surnaturelle , el qu'ils furent envoyés de Difiu pour annoncer ces vérités aux hommes.

» Lxaminons à présent ces livres en eux-mêmes. La doctrine contenue dans l'Ancien Testament prouve qu'elle ne peut venir quede Dieu. Que votre imagination , monsieur, selranspoite au temps où Moïse el les autres prophètes instruisaient le peuple d'Israël , et jelei en même temps les yeux sur les autres peuples de lu terre ; qu'y verrez-vous , en v comprenant même les nations

les plus célèbres , et qui brillèrent le plus par leurs lumières et leurs connaissiiiices ? Le culte suprême rendu aux plus viles créatures . la pudeur prostituée jusque dans les temples , le sang humain inondant les autels , la raison naturelle dégradée par des o¡)inions é¡,^alemenl sacriléj^es et absurdes , la nature et l'humanité outragées par les excès les plus honteux. Qu'étaient les peuples en matière de religion ? Ignorants , stupides et superstitieux. Qu'étaient leuis philosophes ? ¡Non moins ignorants , mais plus coupables , parce qu'ils ét<!Íent plus orgueilleux. Toute la terre , en un mol, était plongée dans les ténèbres les plus épaisses, aucun rayon de lumière ne se montrait dans celte obscurité pro- Îonde.

» Au milieu de ce déluge général de vices et d'erreurs , un peuple grossier parait dans un coin de la terre, et manifeste touta-coup les idées les plus relevées et les plus sublimes de la Divinité; un peuple qui connaît ce qu'ignorent les philosophes les plus instruits et les gentils les plus célèbres , sur l'origine du monde , la nature de l'homme , son destin à venir ; sur la vertu , la récompense qui l'attend ; et enfin sur la nécessité d'un culte intérieur et spirituel.

» Où les Hébreux puisèrent -ils donc ces vérités sublimes et cachées ? Qui leur découvrit des secrets entièrement inconnus aux autres hommes, malgré leur utilité et leur importance? Comment une nation si inférieure aux autres , dans les arts et les sciences , put-elie être si supérieure quant aux points les plus importants de la religion? La source de cet avantage est connue ; elle le dut entièrement aux livres de iMoïse. Mais qui tira Moïse de celte slupide grossièreté dont aucun des législateurs profanes ne put sortir? Qui , si ce n'est Dieu , qui se manifesta à lui , et le rendit le dépositaire , l'organe et le ministre de sa révélation ?

» Non-seulement il fut le premier qui nous découvrit la nature et la perfection de l'Etre suprême , l'excellence de l'homme , l'innocence et la gloire de son premier état , l'obéissance et la reconnaissance dont il est redevable à son Oéateur , l'intérêt qu'il a de lui être fidèle pour être heureux ; il nous apprit encore que notre premier père abusa de ces bienfaits, qu'il transgressa la loi divine , qu'il fut proscrit , et que sa proscription s'étendit sur toute sa postérité , héritière de sa corruption et de sa disgrûce.

•> Sans les lumières de la révélation , les hommes eussent-ils jamais connu qu'ils naquirent coupables? et quel intérêt n'onlils pas ù connaître cette importante véiité ? Sans celte connaissance , ensevelis dans les ténèbivs les plus profondes , livrés à leurs passions , comment eussent-ils pu discerner et les dons de Dieu que nous avons perdus , et ceux qui nous restent encore ? Comnjent aurions-nous pu concilier la grandeur et la noblesse de noîre origine avec notre bassesse et nos faiblesses conlinuelles ? Comment pouvoir expliquer une élévation qui nous assure des

LEITRE XI. 219

<lroils à une fclicili' iurinic cl rlcinclle , cl uno Iijissesso (jiii , pour U's objets U's plus \ils, nous liiil irnoiicer ;iiix (Jt'slirK'cs 1rs [)liis élevi'C's?

B l'ii\{'; (!e la ( oniiaissaiK c i!u < liaii^cnicnl de son [ircniicr cUil , riioniino clail ¡lonr lui-niOnic un abiine suns fond , uni; énijinie iiuoinpiilu-nsiblc , un n)}stèie impi'ncli;ibli'. IMus il clit-rchail à se connailie , cl moins il pouvait y paiM-nir. Il se scntuil exilé sans en savoir la cause , puni sans connaître son crime ; il désirait rendre à ses sens l'ordre et la paix, mais il ne pouvait y rcus.sir san» a\oir les moyens de Icsassersir i-t de se faire obéir.

• Mais riioninie cesse d'èlic une criigmi* pour lui-nicn)e ; il Toit disparaiire une diflii ulte insurnionlalde , lorsfju'il sait que l'elat ou il se trouve n'est pas celui dans Uijuei il sortit des mains de son ('réatcur ; lorsqu'il sait enlin que la dé^'radation de son existence priniili\e est le ch;\liment de sa dc^sobeissanee. Il ne s'elonne plus de voir dans la misère cl dans l'abjection un sujet rebelle et coupable ; il c(im[)rcnd d'où viennent et son élévation et sa bassesse, et tojit en pleurant sur ses perles, tout en éprouvant les maux auxijuels il est en ¡)i()ie , il ne peut s'cni- |)è(lier d'athnirer les restes iiiliniruent précieux de sa première grandeur.

» 'l'out cela, monsieur, est à la vérité un i;rand et proibnd mystère , et la manière dont .fdani ()ut faire rejaillir sa (orruption sur loule sa postérité est un secret (jue notre intelligcMu e ne peut i)énétrcr. Nous en parlercuis bientôt; je n'en fais maintenant mention (jue pour vous indicpier (jue (¡uoique la raison liumaine ne puisse a¡)prorondir la justice qui a pu rendre coupables ses descendants avant qu'ils eussent pu abuser de leur liberté, elle doit au moins sentir qu'une vérité si profonde, si étonnante, si opposée aux notions bumaines, n'a pu sortir de l'imagination d'aurun bomme ; qu'elle ne peut être due «ju'au l)ienfait de la révélation , et qu'elle n'eût trouvé aucune croyance sur la terre , si elle n'eût été soutenue par cette même révélation , qui , élayée par des preuves irivcusables , nous force à croire tout ce (pi'eüe nous enseiiine.

» Pour (jue celte vérité put nous être utile , elle devail être accompagnée d'une autre vérité. Que nous servirait de connaître la cause de notre disprAce , si nous n'en connaissions le remède ? C'est là le but des saintes Ecritures; puisque, comme je vous l'ai déjà dit , en même temps qu'elles nous font apercevoir l'abîme où le prenner prévaricateur préi ipila ses enfants, elles nous annoncent un médiateur. Rédempteur (jui devait réparer nos maux; elles nous ann(»ncenl que , par une miséricorde diurne de sa grandeur , Dieu veut nous rétablir dans notre gloire juimilive ; elles nous montrent d'avaiue le Libérateur qui fera révoquer la maledicliini prononcée contre une race coupable.

» Ce sont les paroles que je vous ai citées dans le principe , cl que Dieu, pour consoler Adam, prononça (onlre le serpent.

en donnant au séducUnir sa malédiction éternelle. Elles sont courtes , mais elles renferment un grand sens. Elles nous annoncent que , d'une femme bénie entre toutes les femmes , nailra un fils revêtu de la nature du premier homme sans en avoir lu corruption ; que ce iils sera le chef cl le père d'une postérité nouvelle, sainle et heureuse; que non-seulement il sera juste, innocent et d'une classe séparée des pécheurs , mais encore l'auteur de l'innocence , le principe de toute justice ; cju'il brisera la tète du serpent ; qu'il renversera son empire et deliiiiia sa puissance par des moyens que ne pourront comprendre ni les hommes, ni le tentateur lui-même; parce qu'il n'obliendra pas la victoire par ce qu'on pourra apercevoir de fort en lui , mais par ce qui semblera essentiellement faible en lui , c'esl-a-dire par la chair, par les outrages, la douleur (ît U; mort. Tels seront les instruments fragiles dont il se servira pour écraser le scrutent, et enlever à sa méchanceté tout pouvoir et tout empire

» C'est ainsi que tout à la fois la religion nous console et nous humilie. Si elle nous fait connaître les malheurs de notre origine , elle nous découvre en même temps un remède iiifüillibie et puissant. Si elle nous afflige par l'idée d'être n<'s datis un état de défaveur aux yeux de Dieu , elle nous lr;!n(|uillise , elle nous rassure , en nous montrant dans les mérites du Uédempteur l'espérance de la réconciliation et le piincipe de la pénitence.

» Quelle preuve plus grande de l'inspiration des saintes Ecritures et de la vérité de la religion? Considérez, monsieur, je vous le répète , s'il est possible, qu'un homme ait invente une idée aussi nouvelle et aussi étonnante que celle du péché originel , et qu'il ait imaginé un Rédempteur, si ce péché ne l'eût rendu nécess.aire. Quel imposteur eut ose établir une religion sur une promesse aussi supérieure à toute idée humaine et à tous les efforts du pouvoir humain , si la parole de Dieu ne l'eiH étayee de toute la force qu'elle pouvait seule lui donner?

«Voilà, monsieur, ce qu'il eu était, et quelle était sa promesse ; mais elle ne devait s'accomplir qu'après phrsicurs siècles. 11 était nécessaire que le genre humain connût l'excès de ses maux, le poids de ses misères, de sa corruplion et de ses ténèbres; il fallait c[u'une longue expérience lui apprît que ni les efforts dtî la nature , ni les cérénionies de la loi , ni l'orgueil de la philosophie, ne pouvaient délivrer l'homme de l'esclavage du péché , et le ramener dans les sentiers de la justice ; il fallait qu'un long espoir et une grande patience lui fissent sentir tout le prix de sa liberté.

» C'est dans ces vues élevées et sublimes que Dieu disposa tous les événements du monde , depuis la chute d'.lí/í<m jusqu'à la venue du Libérateur. Voyons rapidement ce (jue l'I^crilure nous rapporte de ces premiers âges du monde ; nous y jouirons du mugniii(|ue spectacle que la toute-puissance du Seigneur déploie dans le gouvernement de ses créatures ; nous y verrons

LETTUK XI. 221

sa fidélilù à loinjilir tontes ses jíromessos , et sa souvoniino iiidepciidunco dans la disliihulion de sa juslice et de sa miséricorde.

M Nons avons (léjíi vu <jne , parmi les descendants á'Aduin , avilis et dégrades p.ir la desobtMssance de leur i»ére , les desordres et les \i(es s au;;m('nti'rent à mesure (|iie liMir postérité se multiplia ; mais (ju en même temps, i't au milieu de celle dépravation univerx'lle , Dieu s'était reserve (juehjues adorateurs lidèles. Tel lut Ahcl , d(mt les oirrandcs et les sacrifices lurent yjjréaljles au Seigneur , el (|ui fut la vi( lime de la jiilou>ie de Ca i n .

)) Dieu accorda alors à Adam un autre lils , nonimi'; Selh ; sa poslerilé , lu'rilierc de sa foi el de ses vertus , lorma un [leuple parliciilier, (|ui mérila d'élre honoré dans les Eciilures du nom auguste de Fils de Dint ; mais la Ierre se remplissant bientôt de crimes et de coupables, ces enfants do Dieu parliiipèrent euxmêmes j'i la corru|)lion genéralo ; ils s'allièrent avec les lils des hommes, c'est-à-dire aNec les nations (jui s'étiiient corrompues «les le princi[)e ; la peine de (elle [irévarication fut l'oiibli de Dieu , de ses promesses et du Kedompleur qu il avait annoncé.

» Celte contagion commençait à se répandre sur toute la terre; mais Dieu, toujours miséricordieux , appela /16»vi/ai//i , et le destina à devenir le père d'un peui)le (pii conservtU son culte et Je souvenir du Libérateur qu'il avait [)romis. Abraham , son lils Isaac , cl Jacob son pelit-tils , otaiont pasteurs. Ils vivaient sous des tentes , et séparés des autres nations ; tous trois ils furent chargés successivement de ce précieux dépôt. Leurs descendants , captifs et maltraites en Kgy[)le , ne sorlirent de cet esclavage que par les grands nura( les opi'ies par Moïse , et errèrent ¡lendanl (juaranle ans dans le désert.

» C'est là i,u'ils reçurent la loi , et avec elle \\n grand nombre de rites et de cérémonies figuratives , pour perpétuer leur foi et ranimer leurs désirs. I^a promesse (|ui fut d'abord générale, el déterminée pour la tribu de Judn , se lixc dans la famille d'Isaiv , el parmi ses lils Dieu choisit JJacid , le dernier de tous, pour être le père du Désiré des nations. Dès -lors, les prophèles ne semblent occupés que de sa naissance , de ses mystères et de st)n sacrifice, de sorte que dés ce moment il est seul l'unicpu; et le grand objet de la religion des Juifs. .\ lui seul désormais se rapportent le gouvernement de l'univers et toute l'économie de l'ancienne alliance.

)) (Jtii pourrait , si ce n'est Dieu , concevoir n/i dessein aussi magnili(|ne '! quelle ¡uilre niain pomait tracer le plan d'une si grande entrepris ? ({ui |)oiiv.iit en lier aussi étroitement toutes les parties, y mettre une harmonie el une unité aussi parfaites , et telles (¡iielles pussent comprendre tous les événements ? qui pouvait doniu'r ;\ chacune des causes qui devaient y concourir, le degré d'inlluence nécessaire pour qu'elles réussissent toutes ; régler les lois de la nature de telle sorte ([u'elles

concourusseui au succès de ce vaste dessein ; associer toutes les nations , el en séparer une pour lui donner la part principale et la conduire à ce but pendant l'espace de quarante siùcles ?

ù L'Esprit de Dieu découvre à Jacob le destin futur de ses fils; il lui révèle que le Messie sortira de la tribu de Juda. Jacob lui dit : ' « Juda , tes frères te rendront hommage ; la main s'appesantira sur la tête de tes ennemis ; les fils de ton père se prosterneront à tes pieds; le sceptre ne sortira pas de Juda, elles chefs du peuple sortiront de sa race , jusqu'à la venue de l'Euvojé attendu par les nations.

» Observez que cette prophétie renferme deux choses également certaines. L'une, que Jacob parle de celui qui avait été prorais à Abraham , à Isaac et à lui-même ; de celui qui devait être l'interprète des volontés du Seigneur, le fruit de ses promesses et une source de bénédictions pour tous les peuples ; et enfin du Messie , le seul qui pouvait être caractérisé par ces traits , et spécialement par le nom auguste et incommunicable du Désiré des nations.

«L'autre, que les Juifs ont toujours entendu de celle manière celle prophétie , et l'on ne peut douter que Juda ne fût choisi pour être l'héritier de la promesse , pour tenir le premier rang ])armi ses frères , et pour que sa tribu gouvernât jusqu'à lu venue du Messie. L'histoire justifie complètement la prédiction , puisqu'après la bénédiction de Jacob , \a tribu de Juda conserva toujours ses prérogatives.

» Les dix tribus schismntiques se dispersent , elles se divisent , elles se séparent el abandonnent pour toujours leur patrie, (^elle de Juda ne se divise jamais; dans la captivité môme , elle se maintient unie , elle se conserve dans son intégrité ; et lorsqu'arrive enfin le moment que la Providence a désigné pour le recouvrement de sa liberté , cl que les proplièles avaient annoficé , elle retourne à son ancien héritage, formant un corps entier, et, sous la conduite de Zorobabel , elle redevient plus puissante, plus célèbre et plus illustre que jamais.

» C'est de son sein que sortent les magistrats , les sénateurs ; elle donne même son nom à toute la nation. Alexandre déiruit la vaste monarchie des Perses, qui avaient détruit eux-mêmes l'empire de Babylone. Les Romains font la conquête des royaumes qui s'étaient formés des débris de l'empire grec ; la répnbliqrie juive reste seule inébranlable, seule elle ne chancelle point au milieu de ces terribles convulsions.

» A la fin , son heure arrive ; Dieu , qui juscju'alors avait veillé sur sa conservation , a prononcé son extermination. Tilus s'avance à la tête des aigles romaines ; il fait le siège de Jérusalem et s'en empare ; Juda perd son temple , ses cités , sa liberté ; il ne peut plus former un corps apparent. La tribu

' Genèse, xLix , 8, 9 cl iO.

est dispcrst'C, dcnipnihrt'O ainsi que les dix autres ; Juda lesle sans chef el saris aulorilé.

» Le Proplièle avait prédit tous ces iiialliours , et les Juifs en sont encore les victimes ; mais il avait dit aussi (jue ces maux n'arriveraient que dans le temps de la venue du Messie. Il faudrait donc vouloir s'en im¡)oser à soi-même , pcjur ne pas voir que puistju'il y a plus de dix-huit cents ans <jue Jcrusalcm lut dclruile et (|uc la tribu de Jiulu iut dispersée, dépourvue de temple , privée d'aulorilc el sans'chei , il y a autant de temps que le -Messie iîst venu. 1-n comi)arant l'histoire avec les proj)helies , en considérant d'où est venue aux nations la connaissance qu'elles ont du vrai Dieu , ainsi (jue les autres etl'ets de la hénédiction promise , il est aussi évident (jne Jésus-Christ est le Messie , qu'il est certain que le Messie vint avant la destruction de Jérusalem et avant la dispersion de la tribu de Judci.

» La célèbre prophétie de Daniel n'est ni moins claire ni moins précise. Le saint prophète soupirait après la iin du terme de soixante et dix ans , (|ui devait être la lin de la captivité du peuple de Dieu et l'époque du recouvrement de sa liberté ; mais J)ieu lui révèle que , dans un autre certain nombre d'années, il donnera à ce peuple une autre liberté incomparablement plus précieuse.

» J'étais en oraison , dit Daniel , quand l'ange Gabriel me parla ainsi ' : Le temps de soixante et dix semaines est celui qui est iîxé à ton pcu¡)le et à ta sainte cité , pour que la prévarication cesse, que le péché prenne lin , <}ue l'iniquité soit ex[)iée -, pour que la justice éternelle vienne sur la terre, que la révélation el les prophéties s'accomplissent , et que le Saint des saints soit oint. Apprends donc et comprends qu'à compter du jour où l'on donnera l'ordre de rebiUir Jérusalem , jusqu'au momi'nt où paraîtra le Roi qui est le Christ . il se passera sept semaines , et soixante et deux semaines. Tout le monde sait que , dans le style de l'Ecriture , les semaines ne sont pas des semaines composées de jours , mais d'années , ainsi (¡ne le sont celles dont parle Ezvchiel , et ainsi que, longtemps auparavant, Moïse les avait comptées dans le Lévitique.

» Le prophète conlinue : Les places el les murs de Jérusalem seront donc reconstruits de nouveau , et soixante et deux semaines après , le Christ sera livré ù la mort , sans q»ie personne se déclare pour lui. Le peuple qui aura pour chef le prince (|ui doit venir , détruira leur cité et le sanctuaire. Sa lin ressemblera a un naufrage, "et la guerre ne finira que par une désolation généiale dont le temps esl fixé. Le Christ formera dans une semaine une alliance stable avec plusieurs. Au milieu de cette semaine , il fera cesser le sacriiice et l'oblation \ l'abomination de la désolation se répandra autour de la ville , la désolation persévérera jusqu'à la ruine totale deja résolue.

' Dan. IX. 21.

« Il ne peut pas exister une prophétie plus précise et plus claire de la venue du Messie. Il y est appelé par son nom , il y est distingué par ses titres les plus augusles. Lui seul est le Roi et le Cbrist par excellence , le Saint des sainls et la sainteté même , l'auteur et le principe de toute justice ; lui seul il est la vérité , le type <le toutes les figures et l'accomplissement de tout ce qui a été révélé aux prophètes 5 lui seul peut effacer les iniquités qui ont souillé la terre ; seul il est la victime capable d expier le péché, seul il est l'auleur et le pontife d'une nouvelle alliance ; seul il peut faire disparaître les anciens sacrifices comme stériles et insuffisants , et y substituer un sacrifice unique , une hostie élernelle d'un prix infini.

» Le prophète annonce encore que ce même Christ , qui doit opérer de si grandes choses , sera livré à la mort , et que le peuple qui le méconnaîtra cessera d'être son peuple. Pour que la prophétie se vérifie , il faut donc que le Messie soit condamné par le conseil de sa nation , et que , par l'effet d'un aveuglement général , il soit méconnu d'Israël son peuple ; il faut que sa royauté soit sans pompe et sans cet éclat extérieur qui distingue communément les rois de la terre.

» Le prophète ajoute que le Messie vient pour réconcilier les hommes avec Dieu , et qu'ils le condamneront à mort. Il est donc indispensable que, dans les desseins de Dieu, sa mort soit le moyen d'expier leurs péchés , et de produire cette réconciliation. Avec des lumières si précises , les mêmes hommes qui accomplirent cette prophétie , ont-ils pu méconnaître Jésus-Christ , et par leur propre crime le rendre encore plus visible?

» Ces faits sont si évidents et si positifs qu'ils parviennent jusqu'à nous ; les monuments qui en attestent la vérité , existent encore. Par exemple , Jérusaiem fut certainement détruite par les Romains sous les ordres de Titus ; le temple fut ruiné jusque dans ses fondements et réduit en cendres Ces seuls faits, un événement si terrible arrivé il y a dix-huit siècles , et que les ruines qu'il a laissées attestent encore , sont une preuve indubitable de la venue du Christ \ puisque la destruction du len>ple et de Jérusalem devait arriver en punition de la mort du Messie, et que l'un et l'autre sont détruits depuis un espace de temps égal.

» I! n'est pas moins visible que Jésus-Christ, condamné par le c(mseil de la nation et crucifié , était le Messie que les prophètes avaient annoncé et dont Z)íí>t¿e/ parlait dans celle prophétie ; puisqu'il est incontestable que , peu de temps après sa mort , l'armée romaine (l(''lruisit Jérusalem , brûla son temple, et que le même Daniel avait prédit cette terrible désolation , qu'allestenl encore les ruines (pielle a laissées comme un juste châtiment de l'incrédulité des Juifs. Voici comment il s'exprime :

» Après la mort du Messie , et en chàliment de cet énorme attentat, un peuple, sous la conduite de son prince, détruira la cité et le sanctuaire, et cette désolation sera comme un

tliMuge : tolln est la pronluMie ; et l'Iiisloiii! , unanime en re point , i;ipp()i'le (|n';ipr(''s lii nioil de Jesns-(Jii i>l , les Humains, sons la conduile (!i! Tilus , (i('triii>iifnl Jciiis.ilcni , lirùlcienl son Uniple vi lircnl [)( rir par le j^Iuínc on j)ar la laim la ¡)liis i,M;in(le pailie de ses lial)il;inls ; (¡ne la veniieani e du <,it'l poni>ni\il colle nailon inaliieurense , el (}ue ses Irisles débris inrenl lianspoiles aux exlremites de la Ierre.

» Ainsi lous les propliéles avaient prédit el tous les Juifs ('•taient persuadés (jue la venue du Messie (ie\ail précéder lu ruine de Jérusalem , la deslruition du temple el l'anéanlissemenl des sacrilices el du mile j)ublie. Cela est é\idenl, et il ne Test pas moins qu'il y a einiron dix-huit cents ans que Jéiusalem et le tenq)le iurenl détruits, (pie les sacriliees furenl abolis, (jue le culte public lui inlerrompu , et (|ue la jioslerilé de Jacob fut soumise a la malédiclion tclesle. Il ne faut (|U 'ouvrir les yeux pour voir sa dispersion, ses malheurs el l'aci omplissement dos menaces qui lui a^aienl été faites. Ce sont là des preuves [)ubli(iues el évidentes , el des monuments existants , qui allestenl que Jésus élajt vraiment le Messie , el qu'il fui méconnu el condamné par son peuple.

» On croirait qu'il ri'i'xisle pas de prophétie plus claire que celle de Daniel ; cependant celle áWífjéc l'est encore plus. Les Juils étant leveruis de leur captivité , on leur permit de re( onslruire le temple, <*l ils comnuMuèrent à en relever les foiulemenls. Ceux (|ui avaient l'onnu le i)reniier , voyant combien celui-ci était loin d'atteindre la nia^niliciii! e de l'autre , en étaient profondément afUiiiés. I^e prophète Aifjéc y à (jui Dieu découvre l'avenir, publie la gloire du nouveau , le préférant ituontestabIen)enl à l'aui ien.

)) Armez-vous de force , leur dit-il ' ; arme-toi de courage , Zorobabcl , el loi aussi , grand sacrificateur ; armez-vous de force , vous .tous qui restez du peuple. Ne craignez rien; voici ce que dit le Seigneur, le Dieu des armées : Dans peu j'ébranlerai le ciel, la terre el la mer; j'agiterai toutes les nations , el lo désiré des nations viendra. Je renijdirai de gloire ce second temple , dit le Seigneur ; l'or et l'argent sont à moi : la gloire de ce second temple surpassera celle du premier, el dans lui j'accorderai la paix.

)) 11 est clair que, pour que celle prophétie fût vériliée , il était indispensable (¡u'elle s'accomplil avant (|ue le second lem|)le fût brûlé paries Romains. II n'est pas moins clair que ce lenqile n'exisle plus , et que depuis plusieurs siècles les derniers de ses vesli*¡es ont disparu entièrement. Il est donc indubitable que la propheti(; ost acconn)lie. Comment a-t-elle pu l'être? conmier)l la gloire de ce secoiul lenqile a-t-elle pu surpasser celle du premier?

» Personne n'ignore qiu* le ¡)remi(T renfermait toutes les richesses de David et de Salomón , (|ue Dieu lui-même en avait donné le plan , qu'il s'exécuta avec grandeur et avec magnificence , et

' Aggcc. XX. 25.

que le feu du Ciel consuma les premières YÎctimes qui furent immolées sur son iiulel. Ce fui une grande gloire ; et si le second u'eùt pas élé y;lorilié par la présence du Messie , comment aurait-il pu le surpasser en gloire? Si la vérité en personne ne fût ¡)as venue s'y manifester eile-mênie aux hommes et mettre lin aux ligures , en quoi ¡)Ourrait-il lui être comparé?

» D'autre part , qui peut être le Désiré des nations? quel autre que le Messie peut remédier à nos besoins et remplir nos espérances ? Aggcc dit positivement quil viendra dans le temple que Zorobabel relève , et que c'est ce qui lui donnera une si grande gloire. Si la prophétie est certaine , il est indispensable qu'il soit venu, puisque le temple a été anéanti. Je demande maintenant , s'il est venu , qui peut-il être, si ce n'est Jésus-Christ qui fut dans le temple dont la destruction suivit immédi;.!ement sa mort ?

» L,i\ convei'sion des gentils est une autre preuve palpable et subsistante, soit de la venue du Messie, soit de l'identité de Jésus-(^hrist et du Messie. Faites-y attention , monsieur , rien n'a été prédit aussi souvent et aussi clairement que la conversion future et la vocation des gentils appelés à la connaissance de la vérité. L'Iicrilure tout entière sen)ble occu¡)ée à nous préparer à (e grand événement , sans doute l'un des plus grands prodiges que pouvait opérer le Tout-Puissant , le plus piopre à manifester sa bonté , le plus digne de sa puissance , et qui tend à prouver qu'il tient tous les cœurs en sa main, qu'il les change quand il lui plait , qu'il en dirige les mouvements., et qu'il exerce sur eux un empire souverain.

» Ce prodige était réservé au Messie. Le privilège de sa naissance , l'effet de sa parole , le fruit de sa mission devaient être de dissiper par l'éclat de sa lumière les ténèbres qui couvraient l'uni' ers , et de ne faire des Juifs et des gentils qu'une seule Eglise ; c'est pour cela que le Seigneur, s'adressant à lui , lui dit ' :

» Je t'ai établi pour être le médiateur de l'alliance du peuple et la lumière des nations; pojir que lu ouvres les yeux des aveugles; pour que lu rendes la liberté à ceux qui sont enchaînés, et que tu

tires de l'esclavage ceux qui sont plongés dans les ténèbres Il

ne me suffit pas que tu rétablisses les tribus de Juda et que lu m'amènes ceux que je me suis réservés dans Israël : je t'envoie aussi pour être la lumière des nations; par toi, je sauverai tous les peuples jusqu'aux extrémités de la terre.

^ On ne peut s'expliquer plus clairement. Le Messie doit éclairer la terre , enseigner la justice aux peuples, les délivrer des ténèbres et de la captivité où le séducteur les avait plongés. Pour savoir si le Messie est venu ou non, il ne faut que jeter les yeux sur une grande partie de celle terre , jadis plongée dans l'idohUrie la plus grossière. Dès (|u'un grand nombre de nations, les moins instruites dans ces preniiers temps , n'adorent plus que le vrai Dieu , et que d'autres, jadis Irès-éclairées , telles que les Grecs, les Romains,

' Isaïc. xui et \u\.

LtnUE XI. 227

les K};y|)licns cl les Clialdcoiis , ont abandonné leurs idoles après un si lonj; espace de lenijis , il est éviienl cpie lorude scsl accompli , el tpje la conveision des ¡¿enlils , (|iii fui sculenienl |)roniise au Aiessie , esl en nienie Icnips l'eUel el la picuve de sa >enue.

» Ajoutez (¡ue les mêmes proplielies mus annoncent (jue liî Messie ne lera poinl celle ie\olulion |)ar lui-même , allendu (jue le salul des peuples , el la lumière (jui doil les éclairer , seronl le IVuil (le sa moil el rclVel de la redemplion ; linnombiable el elernelle [«jslérile , qui lui esl promise , devienl la recompense de son obéissance el de son sacrilice. Il lui sullil d'euNoyer ses disciples par loule la Ierre pour la j)uriiicr, la consacrer à Dieu, el y tlioisir des [)ré(res el des le\iles qui lui otirenl un sacrilice nouveau , el donnent à connaître que le sacerdoce d'Aaron el l'ancien ministère sont abolis. Voici ce (ju'ajoute le Seigneur :

» Tu appellcr.is les nations (jui ne le connaissent pas. Les peuples qui ne l'ont jamais vu iront a toi , parce (pie Dieu l'a

couvert de gloire j-^t le Messie lui-même s'ex|)rime ainsi : Le

temps viendra ou j'unirai les peuples de toutes les langues '. Ils viendront et verront ma gloire. Parmi les hommes (jni ont é( happé à l'incrédulité générale , j'en choisirai quel<(ues-uns (¡ue je marquerai d'un signe particulier, el je les enxerrai aux nali(jns les plus éloignées au-delà des mers, en Afrique, en Lydie , en Italie, en (îréce el dans les iles les plus lointaines. Je les enverrai à ceux qui n'ont jamais entendu parler de moi et qui n'ont pu voir ma gloire. Mes envoyés la feront connaître à tes nations el tireront de leur sein ceux «pii seronl vos frères , s'olVranl à Dieu comme une sainte oblalion , et je ferai d'eux des prêtres el des lé\iles.

» D'après ces prophéties, il est clair que le Messie ne doil point opérer ces merveilles par lui-même, mais j)ar ses envoyés; et Jesus-Chrisl en ellet les ayant choisis pour ses apotres , on ne peut concevoir Taveuglemenl de ceux qui s'obstinenl à ne pas reconnaître l'aciord qui se trouve entre les faits et les oracles divins.

» 11 y a plus encore ; Dieu a voulu que de()uis dix-huil cents ans la loi de Moise ne s'exerçât plus publiquement , el cela dans la seule vue de faire connaître (jue le Messie , qui était l'unique objet de celle loi , est venu et l'a détruite. Les prophètes avaient aussi annoncé que le Messie abolirait la loi el lui subsliluerait une alliance plus pai faite, un sacerdoce dilTérenl , un sacrilice nouveau.

» Si ces prophéties no sont pas nc(om[)Iies , (pie le Juif nous dise donii où il sacrilie. C.onunent no voit-il pas que dès que Dieu a détruit la ( ité (pii était le cenlre uniijue de sa religion , dés (ju'il a renveise le temple (juil avait uni(|uemçnt destinée recevoir ses sacrifices ; que dés qu'il a dispersé le peuple dépositaire de ce culte, el dés qu'il l'a banni pour toujours de celte contrée , il a mis des obstacles insurmontables à l'exercice de sa loi ?

» CoinMient ne voit-il pas (juo , loin d'approuver et de protéger

' Isaio.

ce culte , il le rend maintenant irapralicable ; que le sacerdoce à'Aaron et le sang des animaux, ont cédé leur place à un sacerdoce plus parfait et à une victime plus pure ? Comment ne sent-il pas que l'Eucharistie est aujourd'hui le sacriiice unique, universel, de toutes les nations ; que les temples qu'elle sanclilie existent dans tout l'univers, et sont une preuve visible que le nom de Dieu est déjà grand et terrible à toutes les extrémités de la terre ?

» Les prophéties qui assuraient qu'après la venue du Messie le temple de Jérusalem serait détruit et qu'il ne serait jamais rebâti , étaient si précises et si publiques que personne ne les ignorait. C'est aussi par cette raison que les ennemis des chrétiens, après la mort de Jésus et la destruction du temple , tentèrent plusieurs fois de le reconstruire ; persuadés que s'ils en venaient à bout, ils parviendraient à prouver que Jésus-Christ n'était pas le Messie. Aucun ne l'entreprit avec plus d'acharnement ni avec une intention plus perverse que Julien l'apostat.

» Cet empereur avait déclaré une guerre ouverte au Sauveur du monde. Plus astucieux et plus criminel qu'aucuu de ses ennemis, il se crut assez puissant pour démentir les prophéties ou pour démontrer qu'elles ne pouvaient s'appliquer à Jésus-Christ , s'il fût parvenu à relever de nouveau le temple de Jérusalem. Il imagina que rien ne pouvait s'opposera ses volontés, puisque maître de l'empire , rien ne pouvait contrarier ses desseins.

» Dans cette persuasion, et pour multiplier ses moyens, il engage les Juifs à reconstruire leurs temples ; il leur promet de les aider de toutes les forces et de tous les trésors de Tenipire. Les Juifs, encouragés par cette puissante protection, accourent de toutes parts; ils n'épargnent ni dépenses, ni préparatifs, et commencent à arracher les anciens fondements , pour en former de nouveaux au temple qu'ils veulent reconslrui.e ; ils achèvent de vériiier l'oracle de Jésus-Christ, qui avait dit qu'il ne resterait pas pierre sur pierre.

» Mais Dieu, qui avait voulu se servir jusqu'alors des Juifs pour vériiier ses prophéties, ne leur permet pas de conduire plus loin leurs travaux. A peine commencent -ils à poser les premières pierres , que la terre indignée les rejette de son sein. In feu , dont l'activité semblait suivre l'impulsion d'une main divine, dévore les travailleurs , les instruments et les matériaux. Sa violence est si terrible et si continuelle , qu'elle triomphe enfin de l'obstination des Juifs et de la coupable entreprise de l'empereur. Cet événement miraculeux fut si public et si notoire ^ qu'il est rapporté non - seulement par les historiens chrétiens, mais encore par ceux des gentils , et entre autres par Amtnien Marcdlin. Le fait est que, jusqu'à présent, il n'a pas été reconstruit. L'étal actuel des Juifs , après tant de siècles, est une preuve non moins évidente de l'accomplissement des prophéties. S'il en était anlrement , explicjuerait - on pourquoi un peuple aussi ancien et favorisé du Tout - Puissant , au point de prendre le nom d'enfant de Dieu ; un peuple uni à son Dieu par l'alliance

LEITUE XI. 220

lapins lUroilo ; un |H'ii[)1c riiliii toriihlé de bien» (.t de ^^loire, perdil loul-a-coup tous ^es priNÎié^es ; tüiuiiieiil il iul di-slici ili; , prosciit, avili ; el, c»î (jui est plus encore, puurquui toutes les nations ont Juge qu'il méritait son sort?

» Le propliele Osée (|ui , non tonlenl de leur prédire leurs disfjrices , en expliijue ene<jre les niulifs , répond à ces ciuesîions : que c'est pour a\()ir méconnu Icî Cliriít ' , pour ne s'être ¡)as soumis à leur roi , au vrai iJucid. .Niainnoins , .ijoule le prophète : ils le chercheront un jour , ils adoriioiil h s humiliations (|u il a soulVcrtes , ils se [(ro>lcrneront an pu-d de sa croix , et lrend)lcronl en sa préseme comme devant la maje^l»; de son l'ère.

i> On ne peut délerminer ce que nous devons le plus admirer, ou de la profonde sagesse de Dieu dans les desseins de la justice el de la miséricorde qu'il exerce 'successivemejil à nos yeux sur son peuple , ou de rinlelli',fenrc des prophètes , qui , avant les évènemenls , virent des circonstances si dililciles a prévoir el si invr.iisemblahles.

» -Nonr devijus encore plus nous clonner ([ne , parmi tant de moyens (|iie Dieu avait pour cliàlier ce peu[)le ingrat , il ail choisi leur dis|)ersion dans loule l'clendue de la lene, l^e choix parait reniermer un grand dessein qni entre dans le plan général de sa Providence. Vonl.Mil elablir la vérilé de la religion sur des fondeiuenls indeslrutlibles el sans cesse subsistants , il devenait néc(;ssaire (jue les Juifs existassent, aun que leur dispersion même el leur aveuglenienl prouvassent la certitude de noire foi. Si Ions elaienl convertis , ils eussent élé des témoins suspects; si Dieu les eût loui extermines, il n'y aurait pins eu de témoins.

» Observez, monsieur, que le penpie juif élail dépositaire des Livres saints (|ui (onliennent les promesses du Messie , el que , pour cela , il était iiuiispensable qu'il fût réuni en un corps visible sans se confondre avec les antres peuples , jus(|u'a ce (¡ne ces i^ivres fussent entièrement achevés , qu'ils fussent gcnéralemenl reconnus pour divins , el (¡ne la venue du Rédempteur eût accompli et justilie les promesses (ju'ils renfermaient.

» Tout cela étant accompli , il devenait indispensable que les Juifs se dispersassent dans toute la terre pour y porter partout ces Livres , pour y montrer partout le respect el la vénér.ition avec les(|uels ils les gardaient , el [)()ur que les gentils , les rec evanl de mains si peu suspectes, y trouvassent la [)reuvc incontestable (jue le Messie annoncé par les chrétiens était celui qu'avaient prédit ces mêmes LiNres. Ainsi le christianisme trouvait partout des témoins irréfragables présenles par ses pins cruels ennemis , ({ui , en dépit d'eux-mêmes , prouvaient les prophéties , el montraient , dans le spectacle d'un châtiment également prédit , une nouvelle preuve de leur entier accomplissement.

.' Osée. nr. /( et 5.

230 LE TRIOMPHE DE L'ÉVATsGILE.

Ainsi , c'est d'une infinité de manières , et sous toutes sortes de rapports, qu'ils formaient eux-niênies ia déraonslralion de l'Evangile.

» La nécessité de sa conservation n'entrait pas moins dans les desseins de Dieu , et n'en était que plus propre encore à mani-i'ester son pouvoir. Que sont devenus aujourd'hui tant de peuples jadis si fameux ? Que nous est-il resté de ces vastes et opulentes monarchies des Assyriens , des Chaldéens , des Médes et des Perses ? Dieu s'en est servi pour l'exécution de ses desseins; dès qu'ils furent remplis , elles disparurent de dessus la terre. Qui peut aujourd'hui distinguer les anciens Romains des barbares qui inondèrent l'Italie ? qui distinguera maintenant les anciens Espagnols des Golhs qui les conquirent "? qui , de l'Orienta l'Occident , pourrait assurer qu'une seule famille soit indigène dans le pajs qu'elle habile ?

)) Le temps a dévore loutes les générations , il a englouti lous les empires ; tout a changé de face , tout a été mêlé et confondu , sans que les richesses, ni la puissance , ni les armes, aient pu préserver les nations les plus puissantes de leur anéantissement entier. Le peuple juif, pauvre et faible, a pu seul échapper à cette subversion générale. Les Juifs d'aujourd'hui sont ce qu'ils furent autrefois : ils connaissent leur origine ; ils remontent jusqu'à Abraham , et descendent sans interruption des patriarches. Leurs malheurs , les calamités qu'ils ont é[)rouvées , n'ont pu ni interrompre ni dérober à nos yeux cette chaîne qui les unit enlr'eux et qui les tient séparés des aulres peuples, au milieu desquels ils vivent charges de leur mépris et de leur dédain.

» 11 est impossible de supporter des maux plus grands, un mépris plus général , et d'éprouver plus de malveillance et de vexations que celles qu'ils endurent des nations qe.i les tiennent sous leur dépendance ; malgré t;:nt d'obstacles , ils subsistent néanmoins : semblables à de faibles ruisseaux qui traversent la vaste et profonde mer des nations, sans que, pendant une longue suite de siècles , leur cours ail été interrompu , et sans que leurs eaux aient pu se confondre avec celles de l'itumense Océan (jui les reçoit.

); Comment un peuple si faible , et qui n'existe que dans quelques familles particulières, a-t-il pu se conserver dans son intégrité , sans avoir les moyens qui appartenaient à tant de nations puissantes , et qui cependant n'ont pu les sauver de leur perle ? lu! orporé avec toutes les nations (omme un hôle malheureux que l'on ne soulfre qu'avec peine , comment a-t-il pu résisler aux chocs qui ont fait périr tant d'autres nations célèbres , et enfin survivre à la ruine de toutes , au grand étonnement de l'univers.

)> Il faudrait vouloir s'aveugler potir ne pas apercevoir dans cet élal des Juifs , si contraire à l'ordre naturel des choses , une juain in\isible et puissante, qui les montre a l'univers comme

LETTKK \l. 2:il

un monuiiKMil de sa colère , qui It's soiilicnl contre la liaiiie pii- Lliqiiu sans la faire cesser, ¡ilin cju ils soient im lenioignaj,'e sans cesse existant de racconiplissement des |)ro()lu'lies , et qui les conserve enlin pour l'iiislrui lion et re\eni[)le de toutes les nations , sans qu'ils prolitenl ni de la protection de Dieu ni de sa patience.

» Ce proilij^e est d'autant ¡ilus lirand , (jn'il fut prédit. Les oracles sa( res ont repelé souvent (ju'l^racl subsistera toujouis au milieu de ses cliàliments et de ses malheurs , juMju'au jour niar(|uc par la uiisericorde de IMeu , où il les appidlera a la foi et a l'ador.ition de Jesus-tJirisl. Par la s'explique la conduite de Dieu el sa profonde saj^esse. Les Juifs , «liAtiés , dispersés et conservés par un miracle continuel , rendent témoignage à Jésusillirist ; et (juand ils se convertiront a notre foi , ils lui en rendront un bien plus grand encore. Ile dernier seia volontaire ; le premier est indépendant de leur volonté.

» S'ils n'eussent été (jue châtiés , leur châtiment ne prouverait <jue la justice de l)i(>u ; s'ils n'eussent été que conserves , leur conservation ne prouverait que son pou\oir ; mais étant réservés à adorer un jour Jésus -Christ , ils servent aussi de preuves a sa miséricorde. Ainsi la icunion de toutes ces circimstances prouve tout. Leur dispersion piouve (pie Jésus-Christ est venu , el qu'ils le cruciliùrenl : leur conversion prouve qu'ils ne sont pas abandonnés , el qu'un jour ils croiront en lui.

» Leur cœur semble dans le moment actuel endurci à jamais ; mais la miséricorde divine leur a promis un jour de faveur : elle réserve un terme à leur incrédulité , comme elle l'avait réservé à i ingratitude des gentils. l*ersonne ne peut connaître le temps où il exécutera la promesse (¡u'a reçue de lui la dernière postérité d'Israël ; néanmoins , comme celte époque doit être celle d'un grand renouvellement dans l'Lglise , ou , selon l'apotre , d'une grande résurrection , comme chrétiens , nous devons attendre avec conliance ce moment , et le hâter par nos gémissements el nos prières. »

Le Père se lut on moment , puis il me dit : « Il me semble , monsieur , <)ue cela suflil pour aujourd'hui. Je ne voudrais ni faligiier votre attention , ni abuser de votre patience. Si vous voulez bien y consentir , nous continuerons demain ; » et il .-e retira. J'étais si (''toiiné et tellement hors »le moi , (|U0 je [)us à peine lui balbutier mes remercit'ments. Ah ! Théodore , quel homme ! combien en ce moment tous les philo>o[)hes me semblèrent petits ! cond)ien leurs livres me parurent frivoles el leurs arguments ridicules ! et moi-même combien je me trouvai ravale à mes propres yeux !

Que de choses j'avais ;'i apprendre que j'avais ignorées! Chaque jour m'en découvrait de nouvelles dont je n'avais pas la plus légère idée , el cependant je me croyais instruit. Je n'avais consideré qu'avec dédain celle classe d'hommes (|ue j'appelais

des fanaliqups , el que je regardais comme des hommes faibles et igîiorants. Revenu de mon errenr , je me sentais saisi d'une sorte d'indignation contre les hommes el les livres qui m'avaient empêché de connaître ce que je venais d'apprendre si lard , et qui me paraissait mille l'ois plus solide.

Je te quitte , pour reprendre bientôt la suite de cette conversation. Adieu , mon cher Théodore.

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