LETTRE SEPTIÈME
Le phllosoplie à Tlicodoio.
« Le Père revint le lendeniuin ol cniitimia ainsi : Philosirate ¿ïl qu\-/¡)nlluuivs , à son relour des Indes , gui'rissiiit de toutes li'S maladies. Je me délie toujours de ces assertions vuj^mics et ind-jlerminces. Je d«'mandeiai d'où il le savait , qui le lui avait dit ; quel auteur , quel témoin il pouvait eiler , pour ju"»tilicr si les gui'risoris élaiint au.vsi Irecjuentes et aus>i njulli[)liées. S'il avait beaucoup de témoins , pourquoi n'en cile-l-il aucun ? Cünif:i¡nt le monde entier a-t-il si lonf^temjjs ignoré ce fait? Mais lors même que ces guérisons multipliées seraient certaines , pourquoi ne pourraient-elles pas être naturelles? N'exisle-t-il pas un art , une science de la médecine , une connaissance et une pratique de l'effet des remèdes (jui peuvent contribuer au recouvrement de la santé ? Dans la multitude de ses voyages , Apollonius ne put-il pas apprendre des secrets rares et utiles ? Pendant sa longue ilétention dans le temple A' Esculape , ne put-il pas connaître les remèdes dont se servaient les prêtres de ce Dieu du paganisme , pour guérir la troupe des malades que la superstition y conduisait ?
» Pour prouver (jue ces guérisons étaient miraculeuses, il aur;iit fallu indiquer les maladies , prouver qu'elles étaient incurables , et (¡u'il les avait guéries par sa seule parole, sans le concours de la médecine. C'est ce que les disciples de Jé>us-Clirist ont fait , et c'est ce qu'attestent également les Juifs et les gentils.
» Un homme qui eut opéré des guérisons miraculeuses , n'tùt pas été regardé par les païens comme un vil magicien -, on sait que telle fut la réputation dont il jouit parmi les philosojihes les mieux instruits. Pline le jeune nous apprend (jue son ami Eup/iraie . auquel il niodigue de grandes louanges, eu avait la même idée.
1) — Mais, mon Père , repri^-je , n'est-il pas certain qu'Apollonius eut un grand nombre de disciples et de partisans qui le suivaient , et que toutes les nations (ju'il visita , lui portaient un respect qui approche de l'adoration? en ce cas, il me parait injuste de le traiter avec un tel nu'pris ; car il faut quelque mérite extraordinaire pour obtenir tant d'applaudissenu'nls. Je vois d'ailh'urs que les disci[»les et vvyix qui suivirent Jésus -t'hrist ne prouvent rien, puisque »et imposteur a eu aussi ses sectateurs et ses disciples.
>i —Monsieur, me répondit-il, rien de tout cela n'est vrai. Nous
ne connaissons Ajwllonhis que par Philostrute ; et qu'est-ce qu'il en dit ? 11 rapporte qu'a Antiocîie et à Ejjhèse , il ne fut tout au plus connu que par six ou sept disciples , qui ne lui furent pas tous lidèks, et qui labondonnèrent tous, lorsqu'il leur proposa de raccompagner aux Indes pour aller visiter les lîr.iniines ; qu'il partit seul d'Aniioche, et qu'il s'associa Damis , qu'il rencontra par hasard dans sa route.
» Ajoutez que lorsqu'il quitta l'Egypte pour pénétrer en Ethiopie, il fut abandonné de tous ceux qui le suivaient ; ils préférèrent le séjour tranquille d'Alexandrie aux courses continuelles d'un inailre inquiet et toujours errant. D'autre part , lors même qu'/lpoilonins aurait eu un grand nombi e de partisans et de disciples , comment pourrait-on les comparer à ceux de Jésus-Christ ? Nonseulement ces derniers ne quittèrent jamais leur Maître tant qu'il vécut , ils lui furent fidèles même après sa mort , ils soufCiircnt les plus grands supplices pour sa gloire ; et , ce qui est plus remarquable encore , ils lui formèrent de nouveaux disciples dans tout l'univers : ceux ù'Apoiloniiis , au contraire, n'étant que des désœuvrés , qui le suivaient par curiosité , qui ne cherchaient à propager ni sa morale ni ses dogmes , et qui , au moment de sa mort , se dissipèrent et disparurent.
« — Malgré cela , répliquai-jc , on rapporte que , dans plusieurs royaumes et dans quelques villes , on lui érigea des statues, on lui éleva même des temples et des autels , ce qui suppose une irèsgrande vénération. — Cela suppose plutôt, répondit le Père , qu'il sut éblouir quelques peuples ignorants et superstitieux , ce qui n'a jamais été difficile. La crédulité des peuples grossiers vous serablet-elie un motif suffisant pour vous portera respecter ce qu'ils respectent eux-mêmes.
» — V^ous rabaissez beaucoup , lui dis-je , un horanie que toute l'antiquité respecta comr.ie un dieu. — Monsieur , me répondit-il , je ne l'ai peint qu'avec les couhîurs que m'a prêtées l'histoire ; et s'il parvint à tromper une partie du peuple, dans tous les temps il fut jugé , comme je le fais , par tous les hommes sages. Euphrate, si connu par ses éloges à'Epictèle et de Pline le jeune , Ensebe , saint Auguslin , saint Chnjsostôine , Phocion et Suidas en ont dit la môme chose ; et, de notre temps, Scaliger , Vossius , Louis Vtcez , Casaubon , Huet , Tillcmont , Dwpin , et une infinité d'autres , le traitent d'imposteur, et ne voient dans ses prodiges que de trompeuses illusions. !1 me semble que cette autorité est d'un plus grand poids que celle de Philostrate- , dont les écrits niontrent plus de vanité que de jugement, plus d'ostentation que d'amour de la vérité, et qui se contredisent sans cesse.
» Laissons de c()té les auteurs et les citations ; j'en appelle à vous-méfiie : ({uel jugement porterez-vous sur un homme qui se vantail d'entendre le langage des oiseaux ? Personne ne pouvait le démentir , et celte jirctenlion pouvait appartenir à tout le monde. Cependant cet homme , qui entendait le langage des oiseaux , ne comprenait pas celui de ses semblables , puisque , dans les Indes ,
il ont besoin d'un intcrprùl»'. Il rlüil rempli d'une Iclie vnnilc , qu'jiyiiul vu le poi liait du roi des l'arlbes , «lu'oii lui pieseiilail ulin qu'il se proslc riiilt , sui\aiit l'usiiize , il n'en voulut rien Taire, et répondit : Celui (jne vous üiiore/ sera l»i<n lieureux s il peut miiiter mon estime.
» Apollonius s'était surnonïmé lui - même le plus savant des hommes, et il dit à Ih'mélrius le cynique, avec une audace sans exemple, qu'il savait tout re que l'on pouvait savoir; rarn)gan<:o ne peut iHre poussée plus loin ; et cependant cet homme, ({ui prélendait tout savoir, n'en donna alors aucune preuve : il ne nous a pas laisse le moindre monunKMit de sa vaste science ; et certes, vous pouvez croire que ce ne tut pas par modestie.
>• Ou sa doctrine lut inconnue , ou il n'en eut aucune : nous savons seuleíí)eiit ([u'il croyait à la métempsycose ou a la transmigration des ;lmes , inventée par PijifuKjore .•en Ejîypte , il prctendit (|u'on devait adorer le lion , parce (jue l'ûme du roi Amasis était entrée dans le corps d'un de ces animaux. Ce fait seul sudit pour donner une idée de sort absurde ifinorance. La vénération publique n(; fui pas d'ailleurs portée aussi loin qu'on le suppose ; il est constant que , dans le quatrième siècle , il n'avait ni temple ni autel , mais même que son nom était déj¿i dans l'oubli. Etii^ébe , écrivain de ce temps, défie dindiíjuer le plus léger veslig'e de sa mémoire ; et l'on comparerait à Jésus-Christ un homme de cette espèce ! et l'on prétendrait confondre la superstition |)assagère et déjà oubliée d'un culte grossier , avec la fécondité toujours existante de l'Evangile , qui chaque jour semble s'augmenter pour celui qui s'en nourrit !
» — .l'avoue, mon Père, que vous avez raison, lui dis-je: certainement , moi , i\\\\ ne crois point à la possibilité des miracles, je ne pouvais ajouter foi à ceux d'Apollonius ; si je vous en ai parlé, ainsi que de tout ce qu'on raconte d'extraordinaire sur cet homme, ce n'est pas (jut; j'en fusse persuadé ; je ne cherchais qu'à vous faire voir que si lantiíjuilé l'a regardi; comme un dieu, les chrétiens peuvent être dans la même erreur par rapport à Jfsus-(!hrist ; et que si les miracles et les autres actions (V Apollonius sont l'aux . ceux de .lesus-Christ peuvent l'être.
» Tel était mon motif, et vous m'avez détrompé. Eu examinant l'hisloiie, vous m'avez montré la dilVerence qui existe entre l'un et l'autre , et j'avoue qu'ils ne sauraient être mis en ¡ ar.dlele ; mais cela ne suflit pas pour résoudre toutes les difiicultés, lorsqu'on examine le fond de la (¡uestion , et voici mou raisonnement : je réclame d'avance toute votre attention , parce qu'il me semble dillicile de répondre d'une manière satisfaisante aux objections <|ue je vais vous opposer.
1) Dès a présent je ne parlerai plus {['Apollonius , je tonviens qu'il ne mérite cjue notre mépiis , et j'avoue que l'histoire de l'Evangile porte sur des fondements plus solides; je convien irai qu'elle réunit en sa faveur toutes les règles dune saine criliijiie , et qu'elle porte le caractère que la raison peut exiger de la
vérité ; je conviendrai même , si vous l'exigez , qu'elle est aussi authentique que les annales profanes qui passent pour les mieux accréditées, et que l'histoire entière de tous les siècles n'offre pas de faits plus ceî tains et mieux prouvés que ceux de l'Evangile: vous ne pouvez certainement m'en demander davantage
» Maintenant , mon Père, moi qui veux bien vous accorder tout cela , pour vous montrer combien , malgré une aussi grande condescendance, voire cause est mauvaise, je dis qu'aux preuves que je reconnais , vous en ajouteriez par milliers d'autres plus fortes
encore, que je ne pourrais croire ce que ce livre Vous êtes
étonné • mais, palience ! ma raison est claire cl simple. L'Evangile contient des dogmes injustes, barbares, absurdes et contradictoires, qui révoltenl mou esprit et désespèrent ma raison,
» Je défie le chrétien le plus soumis, et vous-même, mon Père , de ne pas être forcé d'avouer que le symbole de voire croyance est un abîme incompréhensible. Parmi ceux qui ont une juste idée de Dieu , qui peut croire qu'un Dieu souffre et meure ? Qui pourra comprendre comment le Verbe fut éternellement engendré par le Père; ce qu'est le Saint-Esprit, qui procède de tous deux, et enfin cette unité de n:Uure indivisible en trois Personnes ? Ce ne sont que des discours ininíeíiigibles. Cette agrégation d'expressions aussi inexpiifables que visiblement contradi.Uoires , peut éblouir des esprits simples et crédules, et les conduire aux extrémités de la démence ; ce n'oít cependant qu'une partie de votre symbole. Où n'irait-on pas, si on le parcourait tout entier ?
» 11 y en a assez pour démontrer que toutes les [ueuves humaines, qu'on pourrait aüéguer en f;'.veur de l'Evüngile , ne pourraient pas en persuader ia vérité ; il est d'une évidence incontestable que toutes ces preuves seraient insufiisantes pour balancer et encore plus pour couvrir les contrüdiclions palpables que contiennent les mystères.
» Tous icux dont in jugement est encore sain reconnaissent qu'en cas de do'.Jte, on doit préférer ce qui est plus clair et plus évident à ce (¡ni l'est moins ; ils savent que leur raison ne doit céder qu'à un très-grand degré d'évidence, et que, sans cette lumière , ils ne sont sûrs de rien et peuvent être exposés à toutes sortes d'erreurs : ces principes sont universels et naissent avec nous. Vous ne pouvez le nier, et une fois admis, voici ce queje vous dirai : L'évidence de la fausseté des dogmes du clirislianisme est infiniment plus grande que celle des preuves que les chrétiens allèguent pour en établir la vérité ; vous îu> pouvez non plus me le nier. Interrogez les chrétiens les plus ;;ouniis , consultez-vous vousmême , et vous ne pourrez vous empêcher d'avouer , par exemple, que la mort d'un l)ieu est vrainu'nt plus impossible que la résurrection du Lazare.
f> Vous ajouterez à la certitude historique de ce miracle toutes les preuves que vous voudrez; je vous dirai toujours, qu'il en soit de Lazare ce qu'il pourra, je ne puis croire à la mort d'un Dieu. Je conviendrai avec vous de la force et du nombre de témoignages
LETTllE VII. 10 J
qui s'élèveiil en faveur du iireniier ; mais mes propres lumières , qui me tlec ouvieiil rim|)u>ï.ibilile (Ju dogme , soiil l»ieii au-des>us do ces lemoiguages buiiiains. Les preux es qu'on allègue ne me donnent (ju une cerlilude n)orale , tandis (jue roLscunte des mystères m'ollVu une repugnante intérieure a laquelle je ne puis résister '. Vous niollririez un plus grand nombre de preuves , que j'aurais encore des doutes , maigre toute leur ("orce el leur nombre , niais janiais je n'en pourrais iorn)er sur ma propre conviction.
Pour m'assurer de la vérité de ces preuves , il faudrait remonter a leur origine et au commencement de la tradition , la suivre , en faire la critique, examiner l'intérêt elle caractère des auteurs, les circonstances toujours incertaines el oLmuics des temps , des lieux el des usages ; il ne serait pas moins indispensable de séparer le vrai du faux , de distinguer les rapjjorls aulLenliques d'avec les bruits populaires, de peser l'aulurite de celui (jui aftirme, pour l'opposer a celle de l'auteur qui nie ; il faudrait me constituer juge sur des matières dillicilesel obscures, mettre de côté l'inlluence que pourrait avoir mon éducation , et me garantir de toute séduclion : tout cela esl Irès-difticile , el je ne crois pas qu'il existe un honuue , quehjue instruit qu'il puisse être , qui ose se llatter de surmonter tant de difticulles -'.
)) Mais , pour reconnailre la contradiction el pour apprécier la répugnance qu'inspirent les mystères, rien de Ionícela n'est nécessaire. Sans eilorls et sans eludes , la raison sufiil pour faire apercevoir leur inrompalibililé avec les premières notions : on aperçoit à la première vue ce (¡u'on ne peut s'empêcher de voir . L'homme veut-il enchaîner sa pensée el croire ? 11 reconnaît bientôt qu'il confond toutes ses idées, qu'il renverse les principes naturels , et qu'abandonnant l'évidence, qui fait le caractère de la vérité , il se livre aux absurdités les plus repoussantes el les plus contradictoires. De la je conclus que , loin qu'il puisse y avoir des preuves suffisantes pour nous convaincre de la verilé de l'Évangile , ses dogmes seuls ne permettent d'en admettre aucune.
» — Monsieur . me répondit le Père , je sejis toute la force de vos réflexions; mais il me semble (ju en les envisageant sous leur vrai jjoint de vue , il n'est pas difficile de vous convaincre. Les mystères de l'Lvangile vous paraissent si absurdes , cjuc la réunion de toutes les preuves les plus evidentes en faveur des miracles certains et jtoluires qu'il rapporte , ne pourrait vous convaincre de la vérité.
» Ce raisonnement ressemble un peu à celui de l'orgueilleux
• La répugnance de l'orcueil.
• Il s'agit de fait? ; la discussion ne pi(''«onte pas tant de dillicultés que le prétend notre philosophe. Il suiTlt qu'ils soient attestés par des témoins disincs de foi , et les témoins des miracles de Jésus-Chris! sont morts pour en attester la vérité. On peut bien dire comme Pascal : Je crois volontiers dos témoins qui souffrent la mort.
' Notre philosophe se Irompe encore ; il n'est pas si facile qu'il veut bien lo dire , de ju^cr qu'une chose placée dans un ordre élevé, bien au-dessus des connaissances ordinaires , est absurde et contradictoire.
Rousseau dans son Emile. En parlant de Jésus-Christ , il admire ses vertus , il est étonné de sa doctrine , il ne comprend pas comment un simple juif , au milieu d'une nation si ignorante et si superstitieuse , avait pu découvrir et prêcher tant de vérités nouvelles et si sublimes. Il assure que son sermon sur les béatitudes contenait plus de vérités neuves et touchantes que tout ce qu'ont pu dire les philosophes de tous les siècles ; il ne pt ut attribuer qu'à une torce surnaturelle et divine , l'éclat d'une lumière si vive au milieu d'une obscurité si profonde.
» 11 compare ensuite Jesus-Christà Socrate , et rougit lui-même du parallèle. En examinant les circonstances qui leur sont communes , il s'écrie : « Si la vie et la mort du lils de Sophonisbe sont d'un sage , la vie et la mort du Fils de Marie sont d'un Dieu » D'après cette conclusion , il semble qu'il ne lestc plus qu'à se rendre et à dire : Si Jésus-Cbrist est Dieu , il faut l'adorer et croire tout ce qu'il nous dit dans son Evangile. Mais ce n'est pas ainsi qu'en agit notre philosophe , au contraire , il termine en disant : Cela est vrai ; mais combien d'absurdités n'y a-l-il pas dans l'Evangile ! et il ne le trouve digne ni de son respect ni de sa croyance.
» Voilà un exemple pratique de ce que vous avancez. Rousseau était parvenu à se convaincre d'après les actions , les miracles, la doctrine , la vie tt la mort de Jésus-Christ , qu'il était réellement Dieu ; et, malgré cela , il ne croit point ce qu'il a dit ; il ne regarde pas la religion chrétienne comme nécessaire et indispensable , parce que l'Evangile lui paraît contenir des absurdités. ÎN'aurait-on pas pu dire à ce sophiste, aussi éloquent qu'il fut inconséquent et amoureux des paradoxes : Faible mortel , tu reconnais que Jésus- Christ est ton Dieu , la force des preuves l'oblige à le reconnaître ; tune doutes plus que l'Evangile ne soit son ouvrage , que ce qu'il contient ne soit sa doctrine ; et tu la méprises , parce qu'il te parait qu'elle renferme des absurdités!
» Qui es-tu pour juger ton Dieu ? Comment oses-tu trouver absurde ce que tu reconnais en même temps être divin? Qui es-tu, pour prononcer? Ta faible raison, qui t'induisit dans tant d'eri^eurs , qui t'a précipité dans tant d'égarements , peut-elle décider ? Comment n'iraagines-tu pas que ce qui te parait absurde , peut Surpasser les faibles limiles de ton intelligence ? doivent-elles servir de bornes à la vérité? ta raison est-elle plus certaine que la parole de Dieu ? Rentre dans toi , homme orgueilleux ; et puisque tu as reconnu que Jésus-Christ est Dieu , sache donc l'adorer et obéir à ce qu'il te commande. Il me semble qu'on pourrait en dire autant à l'honmie que vous supposez , et qui , convaincu de l'aulhenlicité des miracles , refuserait de croire à la doctrine qu'ils soutiennent et qu'ils conlirment , par la seule raison que l'évidence des contradictions apparentes lui paraîtrait plus grande.
» Je ne me bornerai pas à cette réponse ; je veux approfondir toutes les parties de votre raisonnement , et j'espère vous montrer, jusqu'à la dernière évidence , qu'il ne porte que sur un assemblage
LEITUE Vil. 105
de sopliisnies. Premier êopfiisme. Vous dilt's que la religion cbrétieniie lu; peiil élre vraie, parce que ses doy mes sont évidenmient plus absurdes que les lails dont elle s'elaie ne peuvent être cerlains , et que l'on doit prcleier ce (|ui est plus évident à ce (jui l'est moins. Ce principe est certain , cjuand il s'agit d'objets du uiènie ordre et de la même espèce, mais non lorsqu'ils sont d'un jjenre durèrent : il est impossible de comparer les degrés d'évidence entre deux ( boses qui sont d'une espèce et iI'uik; nalurc difl'érentcs.
» Ainsi Nolre priui ipe ne peut avoir d'application dans ce cas. Je vous entretiens des laits , et vous me parle/ des njystéres ou des dogmes; leur nature les rend obscurs , et nous ne sommes pas (¡ans celle vie doués de l'inlelligence nécessaire pour les comprendie; ils ne peuvent donc ac(|uérir pour nous une évidence ([ui nous é( bappe , mais (|ue nous pouvons acipierir quant au\ laits, tels que les miracles el autres actes imsilifs el stîiisibles de ce genre.
» Il en résulte donc (jue voire raisonnement confond tout et viole les règles les plus simples de la logi(|ue ; en ce que , lorsijue je vous parle de l'évidence de» faits, nous objeclez l'obscurilé des iiogn)es ; vous contparez alors l'évidence des premiers avec celle des seionds, tandis qu'il est inq)ossible d'admellii? celle comparaison enlre deux espèces d'évidence aussi din'érentes.
)> Second sophisme. Vous supposez que l'évidence de la contradiction des dogmes est plus grande que celle de la vérité des preuves. Je vais vous montrer (jue loules les évidences sont égales, et que l'une ne peut être plus certaine quel'aulrc, surtout enlre des objets d'un ordre difl'i'renl. Qu'est-ce que 1 évidence? L'évidence est la (onnaissance claire et distincte qu'une cbose est telle qu'elle existe, et (ju'il est impossible de se tromper en la voyant. Par exemple , je conçois que le tout est évidemment plus grand que sa partie; que les angles d'un triangle equilateral sojit égaux ; que les lignes droiles qui. du centre d'un cercle vont à sa circonférence , doivent èlre égales enlre elles; el pourquoi ? Parce que dès quejo comprends la signilicalion des mois qui établissent ces propositions, il m'est impossible de n'en pas reconnaître la vérité.
» Je conçois d'une manièrcî également évidente que saint Louis régna eu Franctî ; {[u Henri IV fut vainijueur de la ligue , et qu'il y a aujourd'hui dix ans que j'existais ; pourquoi? Parce que j'ai de tous ces faits une ( onviction si précise , si grande , si certaine el si positive, que quand je ferais les plus grands elforls pour me dissimuler leur évidence , il ne me serait pas possible d'en douter un instant.
» Voiii deux évidences d'un ordre différent. Qui osera dire que l'une est plus grande que l'autre , sans conlrari;r les premiers princip(>s de la raison? Aussitôt (|u'une cbose est évidente, elle a toute la clarté , toute la pré( ision et toute la lumière qu'elle peut avoir ilans l'oidre auijuel elle lient. Son évidence cesserait, s'il lui manquait (luehjne chose ; et s'il était possible de l'augmenter, elle n'eût pas été tout ce (¡u'elle devait être. Ainsi l'on ne peut pas mesurer les évidences , encore moins les comparer; et c'est une
erreur de prétendre qu'entre plusieurs évidences reconnues, l'une puisse être plus ou moins grande que l'autre.
» Si quelqu'un me disait qu'un cercle est moins cercle qu'un autre , je lui demanderais : Les points de la circonférence du cercle dont vous me parlez sont-ils ou ne sont-ils pas également éloignés de son centre? S'il me répondait que leur distance est inégale; pourquoi donc , lui dirais-je , l'appelez-vous un cercle ? il lui en manque la propriété la plus essentielle. Si , au contraire , il me réporiilail que leur distance est égale, je lui dirais alors : Comment pouvez-vous dire qu'il est moins cercle ? n'a-t-il pas le même caractère et les mômes propriétés que l'autre ? Ce sera aussi ma réponse à celui qui me dit qu'une évidence —
» — Quoi ! l'inlerrompis-je , une vérité ne peut-elle faire plus ou moins d'impression, ou ne peut-elle être mieux ou plus clairement conçue ? Une évidence ne peut-elle se présenter à mon esprit avec plus de netteté qu'une aulre? — Oui, monsieur, me répondil-il ; mais ce n'est pas de leur diffi'rence entre elles, c'est de la disposition de votre esprit, que dépend l'impression que vous en recevez : dès que vous ne voyez pas un objet avec toute la clarté que comporte son évidence , il est certain que vous n'avez pas la disposition convenable pour le bien voir.
» — Mais , mon Père , ajoulai-je , l'évidence augmente à mesure qu'elle est élayéc d'un plus grand nombre de preuves ; elle est alors plus grande que quand elle n'en a qu'une seule en sa faveur. On se rend bien plus aisément a l'empire de la vérité , lorsqu'on la reconnaît dans toutes les parties d'un objet , que lorsqu'on ne l'apeiçoit qu'à l'aide du raisonnement. S'il n'en était pas ainsi , pourquoi ceux qui veulent persuader multiplieraient-ils les preuves et les fortifieraient-ils les unes par les autres ? Pourquoi vous-même me feriezvous de si grands raisonnements pour me prouver la vérité des faits que contient l'Evangile, si ce n'était que vous savez que l'évidence a SCS degrés, et que telle preuve peut persuader telle personne, auprès de laquelle d'autres n'ont pu réussir?
» — Non , monsieur, me réponclil-il , l'évidence une fois établie, le nombre des preuves n'y peut rien ajouter. Dès que ma raison aperçoit la vérité par l'évidence d'une démonstration ; je suis parvenu au dernier degré de clarté auquel on peut arriver, et je ne puis aller plus loin. Les autres preuves peuvent contenir une lumière trèsvive, mais je la voyais déjà dans la première démonstration ; ce n'est pas une augmentation, mais une reproduction de la même clarté.
» .le ne dis pas néanmoins qu'il ne soit pas utile et même nécessaire do montrer la vérité par des preuves diverses et multipliées. Leur mulliplii ité n'augmente pas son évidence intrinsèque et réelle : dès qu'elle existe , elle ne peut manquer d'être ; elle ne peut devenir plus grande : mais les esprits sont diiTérents ; et celui qui n'apprécie pas la force d'une raison, peut être frappé par la clarté d'une autre. Si je multi[)lie mes preuves , ce n'est point pour augmenter l'évidence de la chose (|ue j'avance , mais pour me prêter i\ la différente disposition des esprits.
LETTRE Vil. 107
« 0(1 aurait lort de due (ju'oii tloil préférer une évidence plus grande ix une qui l'esl moins, {)uis({u'il nt; peul y en avoir ni de plus grandes ni de moindres. On peul avt)ir l'e\idente de deux veriles qui paraissent eontraires ; il ne resle alors d'autre parti (jue de les concilier; et quand la raisun , après tous ses eflorls, ne peut parvenir ù y réussir , elle reconnaît son insullisance cl s'humilie ; mais elle fie peul en rejeter aucune , ni dire, je préfère ce qui est plus évident , puis(|u'une évidence ne peul en détruire une autre. Elles doivent subsister toutes deux , soil ([u'on découvre ou non le mo}en de les concilier.
!• l*ar exemple , je sais bien évidemment queje >uis libre ; nonseulement la raison me l'apprend, je le siis eiuore (>ar expérience; par mes lemords , par mon repentir , par mon sentiment intime. Malgré tout cela , je suis <oiivain( u (jue Dieu sait ce que je dois faire, parce (juejenepeux (oncevoir Dieu sans une pre^(•ience infaillible et absolue de tout. Dieu sail donc ce que je dois faire , cl il ne peul se tromper ; par conséquent je ne puis manquer de faire ce que Iheu a prévu queje ferai.
» Comme je suis libre de ne pas faire ce qu'il est cependant indispensable (pie je fasse , j'ai ¡ci deux évidences , l'une de ma libellé , et l'autre de la prescience divine ; toutes deux paraissent se con- Iredire , et la raison humaine est insullisanle pour les concilier, (^ue fera-t-elle donc 1 ri-jettera-t-elUi I une ? prefèrera-t-elle celle qui lui [>arail la plus évidente ? comment discernera-l-t'lle celle qui l'est à un plus grand degré ? L'homme se croira-l-ii un autoluale 1 un agent passif? se rcgardeia-l-il tomme un inslrunient aveugle qui ne peut douter de la prescience de Dieu? ou , au contraire , pour reconnaître sa justice et sa boute , doutera-t-il de sa science infinie ?
» La raison ne fera ni l'un ni l'autre -, elle se retonnaitra libre, parce qu'elle a le sentiment intérieur de sa liberte. Lile ;. dorera la prescience divine ; et si elle ne peul concilier l'une avec l'autre , elle se pénétrera de sa pro()re faildesse. Elle s'avouera que Dieu n'a point voulu nous révéler tous ses secrets, ceux surloiit dont la connaissance ne nous est pas nécessaire. Elle sera oonvaiiu ue que cette dil'liculle , dont la solution ei happe; a s;» faible capacilé , n'en saurait èlre une aux yeux de la Divinité, et (¡ue. ce (|ue nous ne concevons pas a présent , peut se développer un jour a notre intelligence. l*'.iites-en l'application, et poursuivons.
» Troisième sophisme. Votre raisonnenunl suppose l'absurdité des dogmes du ( hrisliaiiisme, et toute volie tliliii ullé nait de celle supposilKui. Mais (ommenl pourrez-vous la prouver? Nous avouons que ces <loi;mes sont obscurs et incomprehensibles ; que la faible raison humaine uv peut les peniUrer , et (|u'elle ne les comprt'iidra que lorstpi'ils loi sen)nt dévoilés jiar celui qui nous les propose niaiiilenant pour exi'rcer noire foi ; mais avouer ( ela , et dire (¡u'ils sont absurdes et ((mtradirloires , sont deux choses bien ditl'érenles el sép.irees par un intervalle immense La raison humaine peulelle donc tout comprendre , loul expliquer ? cl suflit-il qu'elle
n'entende pas une chose pour la regarder comme absurde ? De ce qu'elle ne peut concilier deux propositions , s'ensuit-il nciessairemeot qu'elles soi-^nt contradictoires ? Ne serail-il p;is plus (onséquent de regarder comme au-dessus de noire raison ce qui lui parait opposé ?
B Pour assurer avec quelque fondement qu'une proposition est absurde , il faudrait avoir une connaissance entière et parfuile de toutes les idées qu'elle contient ; et pour savoir si elles se contredisent ou s'excluent , il faudrait être sur d'en bien connaître les rapports et les conséquences ; autrement on risque fort de ne pas trouver la vérité : tel qui juge sans celle connaissance préliminaire et indispensable jugera mal. Si , no voyant que les parties qui s'offrent sous un aspect contradi» loire , il n'aperçoil pas et ignore celles qui eussent pu lui faire trouver le nœud secret qui doit concilier les contradictions apparentes , il est absoluqient impossible de juger bien un objet qu'en ne connaît pas à fond.
» A présent , je vous demanderai : Quel est le mortel qui peut connaître lous les rapports et toute l'étendue de nos mystères? quel est celui qui a pu sonder toutes leurs profondeurs? quel est l'homme à qui Dieu a révélé lotis ses secrets? ne saurail-il y avoir pour nous des vérités inaccessibles? L homme , qui se trompe si souvent sur tout ce que ses sens lui présentent , prétendra- l-il pénétrer d'un regard assuré tous les secrets du ("iel ? Si sa science est inférieure à celle de Dieu , comment ose-l-il nommer absurde ce qu'on lui prouve que Dieu a révèle ?
» Comment jngera-l-il lui-même , quand il n'a pas reçu de la nature des organes piopres à la connaissance des vérités surnaturelles? Quand les objets que renferme la révélation qu'on lui présente , .'■ont non-seulement bois de sa portée , mais encore excentriques, placés hors de sa sphère , et d'un ordre qui ne permet pas à son intelligence d'y attt^iiidre, ne lui ^u(íií-il p;'S qu'on lui prouve et qu'on lui démontre qu'ils viennent de Dieu ? Les hommes serontils assez insensés , pour comparer à la force de la vérilc divine, les faibles efforts d'une raison aussi orgueilleuse qu'impuissante ?
» Qu'enlend-on par l'absurdité d'une < hose ? La réunion de qualités incompatibles qui s'excluent les unes les autres , ou la soustraction de quelqu'une de ces qu.ililés essentielles. Comment pourra-l-on nommer absurde ce qui ne peut être intimement et entièrement connu ? Quelle est la qu;ililé essentielle d'un mystère ? C'est d'être obsctir ; car s'il ne l'etiiit pas', il cesserait d'être un mystère. Quel est son objet ? D'exciter notre foi et d'enthainer noire raison. Il faut donc qu'un mystère nous présente des objets discordants en apparence , puisque s ils étaient aussi clairs et aussi simples que ce que nous appelons li's premiers prini ipes , la foi deviendrait inutile, le système de la religion serait détruit en entier, et le christianisme ne sérail pas ce que Dieu a voulu qu'il fût.
» Pour décider donc que nos mystères sont absurdes, nous ne devons point examiner s'ils confondent notie raison , ou s'ils sont au-dessus de nos propres connaissances : tel doit être leur attribut
essentiel -, cl loin que do la on puisse en conclure qu'ils sont absurdes , le coinl)!»; d(ï l'absurdile esl de dire qu'ils soûl lois ; puis(iue celle conlradirlioii apparente est un allnbut si essentiel des mystères, que , sans elle, ils ne sauraient exister.
» Si je vous disais (lue l'existeiKe de Dieu nie parait absurde , parce que je ne [)uis coruevoir riinnurisite inlinie de ses perfeclions , vous me diric/. (jue si je pouvais les comprendre , elles ne seraient plus ni immenses ni inlinies. Voire la.sonnement esl le môme , et je vous lais la même réponse que vous seriez autorisé à me faire. Vous dites : Les mystères sont incompnliensibles , obscurs , ils paraissent absurdes, donc ils ne peuvent èlre certains; et si l'on ne m'en prouve Texistence , je ne dois pas les croire. Moi , je vous dis : Si vous pouviez eonqirendre les mystères, s ils ne vous présenlaienl aucune dilurulle , ils cesseraient d'être mystt*res. Comment pou\ez-\ous conclure rimpossibilile d'une < liose , d'après le princi[)e même (jui constitue sa nature 'î Ou bien , je \ous demanderai : l'eul-il exister un mystère (jui soit clair , et conforme aux idées sinqiles et naturelles ".' Ce ne sont donc ni leur obscurité ni leurs conlradi( lions appaienles (|ui doivent nous arrêter ; nous devons nous borner à examiner si vraiment ils ont été révèles ou non. Pour rendre ceci plus sensible , reportons-nous au temps où vivait Jésus-Christ ; sup[)osons qu'un homme vienne écouter ses prédications , et qu'il lentenile dire : Je suis le Messie prédit par les prophélcs;je suis le Eils de Dieu et la vérilé élernelle , (|ui \iens enseigner aux homnu's le chemin du Ciel ; je viens Tepaïuire mon sant; pour les réi omiiier avec mon Père jusiement irrite contre eux : supposons qu'en même temps il lui dcNoile lous les aulres mystères (ju'il a révèles dans le cours de sa mission. Un discours aussi extraordinaire remplit cet homme d'etonnemenl et conlond sa raison : il repond à Jésus-Christ , qu'il lui esl impossible de croire ce que non-seulement il ne peut comprendre , ce qui esl obscur et invraisemblable, mais qui lui parail encore contraire aux lumières evidentes de sa raison.
» Supposons que Jésus-Christ lui réplique: Mon Père veut conduire les hommes au Ciel par le sacrifice et la soumission de la foi; il exi^e d'eux qu'ils se rendent semblables aux enfants, qui , dans leur innocente sim[)licité , croient même ce (ju'ils n'entendenl pas ; il veut donner son royaume aux simples et aux humbles , et non aux unies oimieilleuses qui n'ont de confiance que dans elles - mêmes. L incn dule lui demande : Oui m'assure (jiie lu me dises la vérité '? Mon témoignage , répli(|ue Jésus-C.bri.sl , ne serait rien , s'il n'était pas autorisé par celui qui m'a envoyé ; mais je te donnerai des preuves de ma mission par des mirai les si èclalanis, rju'ils le persuaderont que je suis envoyé de Dieu , et (|u'il parle par ma bouc he. Ma doclrine confond toutes les idees et le parait opposée à la raison ; mais ((uand lu verras le pouvoir tiue Dieu m'a donné sur les hommes et sur toute la nature, lu ne pourras douter que je no te parle eu son nom.
lio LE TRIOMPHE DE L'ÉVANGILE.
» Pour dissiper tous les doutes , je veux que ta raison soit juge , et que les sens le servent de témoins ; leur témoignage est plus simple et plus persuasif, parce qu'il résulte des faits. Amenezmoi sans distinction tous les malades; qu'ils s'approchent de moi, et ma seule parole les guérira ; il n'est p;is même nécessaire , nommez - les seulement , et , quoique absents , ils seront guéris. Amenez des possédés , et je les délivrerai. Je ressusciterai les morts ; je mourrai moi-même , parce que ma mort doit sauver le monde entier ; mais, au bout de trois jours, je sortirai de mon tombeau , triomphant et glorieux , et je reviendrai parler aux. hommes.
» Achevons de supposer que Jésus-Christ l'ait rendu témoin de ces miracles étonnants , que pourra lui dire cet homme si indocile dans le principe ? Lui dira-t-il que , malgré les prodiges dont il a été témoin , il ne peut croire les dogmes qu'il lui enseigne , parce qu'ils sont absurdes ? Ce discours serait d'un insensé ; dès qu'il le \oit opérer par la vertu de Dieu , il ne doit pas douter de la vérité de ce qu'il dit ; et quelque opposés à sa raison que ces dogmes lui paraissent, il doit s'humilier et la faire céder à des témoignages si frappants.
» Dira-t-il que , quoique les miracles soient certains , ils ne suffisent pas pour triompher de sa répugnance naturelle ? Par là il détruira la plus sûre de toutes les pieuves ; il établira le pyrrhonisme le plus insensé et le plus atroce ; il inculpe Dieu de mensonge ; il ôte à sa divine parole le signe extérieur et sensible qui la fait distinguer de celle des imposteurs ou des faux prophètes. D'ailleurs, on lui répondrait : Dieu ne permet ces miracles que pour manifester par eux , que celui qui les fait en son nom ne peut errer dans la doctrine.
» Si , comme vous , il répond que les miracles sont clairs et évidents , mais que la contradiction dos dogmes est encore plus claire et plus évidente, on lui dira que cette répugnance imaginaire ne prouve autre chose que la faiblesse et les limites de son intelligence ; que la clarté et l'évidence des miracles doit suppléer a celles qui manquent aux mystères; que la contradiction apparente dans les dogmes , loin de combattre l'aulhenticité des mystères , sert à la prouver ; que Dieu peut soumettre l'homme à croire ce qu'il ne comprend pas , sans que personne puisse oser lui en demander raison ; qu'il est impossible que Dieu fasse des miracles en faveur d'une fausse doctrine ; enfin , que l'homme a assez éprouvé la faiblesse et les illusions de sa raison , même dans les choses visibles et naturelles , pour ne pas se fier à elle, surtout dans des objets au-dessus de sa portée et qui lui sont si supérieurs.
» Dieu , pourrait-on lui ajouter , ne veut pas vous constituer le juge des dogmes; vous ne le pouvez pas d'ailleurs, puisque votie faiblesse ne vous permet pas même de les concevoir. Des objets aussi sublimes sont au-dessus de la sphère de votre intelligence ; mais vous pouvez juger des miracles; non - seulement
LETiRK Vil. 111
Vülio raison les rocoíiiiiiil , ils toinhoiil rncore sous vos seos. Ce sonl lies atiioiis simples el |)()>ili\es^ il vous osl aisé de les apprécier el de les i()m[»;irer; vous a\ez des priru'ipes certains pour li'S comiailre , el des règles ¡nlaillibles pour vous assurer de leur cerliUuU;.
il Dieu a lail des nuracles pour les laire servir de base à Notre foi el de préservalif contre Terreur. La clarl('' qu'il n'a pas voulu que M»ns trouNÎez dans les dogmes, il nous la prodiiiue abondainuu'iit lorsipi'il s'a-j^il de niiracles. Il vous di>pense du lraN;iil ini;ral cl pénible de sonder drs un stères dont Notre laible raison ne saurait pénétrer la profondeur; il vous conduit par la Noie cerlaine des faits sensibles , pour ciuivaincre l'esprit le plus borné , sans aucune peine et sans aucun dan^'er. Hespeclez donc le do'r^nie, el qu'il obtienne toute voire conliance , piiis(iue c'est Dieu ([ui l'a rcNele ; mais sounu'tlez à votre examen les miracles , et decidí z si Dieu les a faits.
» Dans cette supposition , monsieur , que restc-t-il ;\ faire à eel incrédule , si ce n'est d examiner tie bonne foi les miracles de Jésus-l'.l;rist ? Tel est le cas où nous nous trouvons, fous les raisonnements sur le dogme ne peu\enl produire que de stériles eliorls , et notre raison ne parviendra jamais à pénétrer ses niN stères : tonte notre discussion doit donc se borner à l'examen des faits. La seule (|uestion que nous devons agiter consiste à savoir si Jésus-Cluisl est Dieu ; s'il l'esl , toul ce que nous disons conlre le christianisme ne peut être qu'un blasphème ou une erreur ; et
pour que noire raison » ici je l'inlerrompis , et lui dis :
» — Sans doute , s'il était possible de prouver que Jesus-Christ
est Dieu, vous auriez raison Mais (pii peut prouver une telle
ubsiirdile ? « Vous revenez à vos idées, me dit-il ; je vous ai prouv(> cpie uous n'avons ni le droit ni les movens de qualifier d'absurdité ce que nous ne pouvons bi<Mi connaître. »
Je l'avoue , mon cher Ihéodorc , (jue j'étais accablé par le poids de ces raisons ; aulanl leur nouveauté m'etonnait , autant j'étuis forcé d'admirer la logique et la force d'un raisonnement qui , en dépit de moi-même , nie paraisssail clair el évident. Il m'était im[M)ssible d'y trouver un cùté faible , un vice ipie je pusse alta<}uer. Honteux de ma défaite , mais ne voulant pas l'avouer , j(> ne lui opposai tpie des mots sans suite el dépourvus de sens: a Ces discours, ajoulai-je , sont vagues, el ce serait une discussion interminable, l'.issons à d'autres objets : dites-moi, mon l'ère »
11 m'interrompil , en me disant : u ^'ous allez me proposer d'autres objections de la luéme nature , el je ne pourrai vous faire «jue l.i même réponse. Ce sera une dis[iute vraiment interminable ; rien n'esl plus facile (|ue d'élever des diflicullés sur les choses les plus claires et les plus évidentes : que sera-ce donc sur celles qui sont aussi relevées et aussi sublimes '? Ici la raison humaine n'a|)erçoit les i)bjets qu'il travers une obscurité si profonde , à l'aide d'une si faible clarté , que le plus léger
nuage suffit pour l'oiTusquer , et que le moindre sophisme est capable de la troubler.
» Rappelez-vous ce philosophe grec , à qui un sophiste prétendit prouver qu'il n'y avait et ne pouvait y avoir aucun mouvement dans la nature. Les sophismes qu'il faisait valoir étaient si spécieux et ses raisons si captieuses , que le philosophe , après une longue discussion , ne sachant plus que répondre , se mit à marcher , en disant : Osez nier le mouvement.
» Telle est dans les bommes leur manière de penser et d'agir ; les faits sensibles et palpables leur font beaucoup plus d'impression que les raisonnements les plus solides et les vérités spéculatives les mieux établies- Vous me ferez des objections sans fin, vous entasserez argument sur argument ; je vous répondrai sans cesse et sans fin; et. après nous être tous deux bien fatigués, nous nous retrouverons au même point sans avoir avancé d'un pas.
» 11 est si facile de trouver des difficultés à tout , que de semblables discussions ne se terminent jamais ; elles ressemblent à l'hydre delà fable ; la lêle qu'on vient de lui couper, se remplace par celle qui renaît aussitôt.
» Cette méthode, si facile de contester tout sans rion résoudre, est tellement propre à séduire les ignorants ^ qu'elle devient l'arme favorite des incrédules et des propagateurs de l'in.crédulité. Ils élèvent des difficultés sans nombre ; et comment n'en trouverait-on pas dans des objets obscures et relevés , lorsque que ceux qui sont les plus visibles , les plus palpables , nous en présentent tant ? Ils entassent donc objections sur objections , sophismes sur sophismes. Aux rélicences de la mauvaise foi se joignent la malignité et la calomnie , il en résulte une réunion de fausses lueurs qui en imposent à ceux qui ne sont pas instruits.
" On leur répond , mais en vain ; ils ne daignent pas lire ces réponses 5 ils feignent de les ignorer ; et ceux qui \iennent après eux reproduisent les mêmes difficultés, comme si personne n'y eût jamais répondu. Aujourd'hui on nous présente comme une nouveauté ce qu'ont écrit Celse , Porphyre et Julien , dans les premiers siècles de l'Eglise ; leurs erreurs furent alors foudroyées par les premiers Pères : n'importe, à choque siècle les incrédules les reproduisent ; ils les ont renouvelées dans le nôtre avec la même confiance. Des lecteurs imprudents ou curieux s'emj)ressenl de lire des ouvrages écrits avec chaleur , parés des agréments et des grâces du style ; mais ils se gardent bien de lire les réponses , qui sont plus sérieuses et qui demandent un peu plus d'examen. C'est ainsi qu'ils avalent le poison k longs traits , repoussent l'antidote , et que l'erreur , renouvelée sans cesse , se propage sans fin.
» Abandonnons donc cette méthode. Si nous voulons découvrir sérieusement la vérité , cherchons-la dans elle-même : examinons si la religion (hrélicnne vient de Dieu ; si Jésus-Christ , qui vint la prêcher au nom de Dieu , a prouvé sa mission d'une manière assez claire et assez évidente pour que la raison , livrée ù ses pro-
près IiimiÈies , no puisse résistcr ;i la conviclion ; en un mot, voyons si Jésus-(lluisl »'sl Dieu. Vous seule/, déjà (|ue celle seule (juesliou decide lout. Si ion prouve (|ue Jci^us-l.iirist osl IMeu , quel houuiu! «l'un ju|;ernenl siiiti , el uvec la [ilus faible idée de la vérité el de la souveraiiielf de Dieu , n'en conclura pas nécessairenu'ul el inraillildcu.ctil <|u'il faut croire loul ce (|u'il nous dit , et obéir à loul ce iju'il nous ordonne ?
» Au lieu de nous arrêter aux accessoires , à des faits de peu d'importance el à des objections auxquelles on peut répondre , et qui , sans cela niénu^ , ne prouveraient (jue les bornes de notre entendement , atlacbons-nous au fond de la question ; examinons si les bases sur les(|uelles repose le christianisme sont solides el certaines , ou futiles et méprisables. Si les incrédules eussent , en étudiant la relii,Mon , suivi celle méthode, s'ils eussent cherché celle j)reu\e fondamentale, s'ils l'eussent considérée dans son ensemble et dans l'Iiarmonie (jui la constitue , ils eussent aperçu la lumière di\ine dont elle brille ; ils se seraient bien donné de garde de la calomnier par tant de faussetés , d'inepties el d'erreuis.
» L'origine et les progrés du christianisme sont donc l'objet le plus important de notre examen. Nous nous assurerons si les hontmes , qui ont propagé sa doctrine au nom de Dieu, nous ont monlré par leurs actions et leurs vertus les titres de leur mission ; nous remonterons jusqu'à Jésus-Christ , qui , étant le vrai fondateur du ( hristianisme , a dû donner de la sienne les preuves les |)lus claires et les plus indubitables. Comment se présente ¡ci la (pieslion ? Mous assurons que Jésus-Christ est Dieu , et l'incrédule le nie ; nous citons en preuves les faits de Jésus-Christ , les incrédules les nient sans donner de preuves contraires, et se bornent a alléguer leur impossibilité apparente , leur obscurité , la prétendue contradiction des mystères , et la répugnance de leur raison. Vous reconnaissez d'abord l'avantage qu'a celui qui n'aflirme (ju'en prouvant , contre celui qui nie sans rien prouver. Des milliers de négations sans fondement ne peuvent détruire une seule preuve bien établie.
» D'ailleurs , celui cpii nie doit au moins examiner les preuves qu'on lui présente , pour pouvoir les mépriser si elles sont illusoires, ou pour s'y rendre si elles sont sans ré()li(iue.
» Celte méthode épargne beaucoup de temps el aplanit bien des difficultés. Supposons un instant , (ju'apres avoir examiné toutes les preuves qu<î j'allègue en faveur du christianisme , vous les trouviez frivoles , et que vous puissiez prouver leur fausseté ou leur faiblesse; la discussion se termine, et je n'ai plus de moyens de vous persuader. Si , au contraire , je vous prouve évideuunent que Jésus-Christ est Dieu , si voire raison est subjuguée par la force de mes preuves , la discussion se terniine encore , parce qu'alors tout autre argunuMit devient sans force, toute autre difliculté disparait on est détruite, l ne vérité démontrée détruit |)ar elle-même tout ce qu'on peut imaginer pour l'affaiblir ou la combattre.
» La raison buniaine , toujours condamnée à l'obscurilé , toujours incertaine sur ce qui ne tombe pas sous nos sens , pourra proposer de nouvelles objections , mais je lui imposerai silence , en disant : Jésus-Christ qui est Dieu l'a dit. Si je peux y répondre , je le ferai sans doute ; si je ne le puis pas , j'avouerai la faiblesse de mes lumières. Elle insistera sur l'évidence de son objection ; je répondrai que , comme il est évident que Jésus-Cbrisl est Dieu , je m'en tiens à sa parole; qu'il ne peut y avoir deux évidences en opposition , et qu'oinsi les objections ne peuvent être vraies , quand même elles en auraient l'apparence. J'avouerai qu'elles me paraissent opposées ; mais ne pouvant douter de la "iérilé de Jésus-Christ , et sachant bien qu'il a dit ce que je soutiens, je suis obligé de conclure que cette opposition n'est qu'apparente , et qu'il y aura un moyen de concilier ce qui me semble évident, avec rimmuablc vérité que je dois reconnaître dans Jésus-Christ; ou enfin, si ma raison peut m'induire en erreur, je n'oublierai pas que la Vérité éternelle , qui est Jésus-Christ , lie peut jamais me tromper.
» — J'avoue , mon Père , lui dis-je , que vous m'étonnez ; je ne puis que ren "re hommage à vos connaissances et à votre jugement ; mais je vous vois parler avec tant de certitude et de conviction , que si je ne vous connaissais, je ne pourrais m'empêcher de vous prendre pour im insensé ou un fanatique. Vous prétendriez persuader à un homme sensé que ce Jésus-Christ , que les Juifs crucifièrent à Jérusalem comme un malfaiteur, était Dieu ? Le croyez-vous vous-même possible , et pouvez-vous imaginer que si ce fait eût pu être prouvé avec évidence , un événement si grand , si extraordinaire et d'une telle importance , eût été méconnu des Juifs, des Piomains, de tant de nations éclairées , et d'un si grand nombre d'illustres philosophes ? Le délire de la démence pourrait-il s'étendre jusque-lA ?
» — Monsieur, me répondit-i! , vous en jugez ainsi; mais si vous aviez la patience d'entendre les preuves^ que je puis vous présenter; si vous en reconnaissiez la force , au point que , malgré toute l'étendue de votre sagacité , votre raison n'y put résister, que me diriez-vous alors ? — Que cela ne peut être , lui répliquai-je , et que je ne perdrai jamais mon temps à écouter les illusions de l'ignorance. Un Homme-Dieu ! non un homme tel qu'on pourrait le concevoir ; mais un homme pauvre et obscur, lin malheureux condamné par sa nation ¿i un supplice infamant ! Je trouverais moins extravagant encore le culte que les Egyptiens rendaient à l'ognon.
» — Si vous daigniez écouter mes raisons , repartil-il , il pourrait arriver que cette extravagance disparût à vos yeux. Faites cet efl'ort , ou au moins jouissez de la satisfaction de nous faire rougir de notre ignorance. Je suis , parmi mes confrères , l'un des moins instruits de la maison ; je ne puis pas me méfier de ma cause , mais je dois me défier de mes propres forces ; et comme nous avons ici des hommes très-instruits , et plus capables que
moi (le vous monlior la vci ¡lé , pcrmcllez que je vou«: présenle l'un d'eux , et ayez lu patience de l'enlendre. — Non , mon Père, lui re[)ondis - je ; e'est vous qui m'avez parlé avec une jactance qui m'a étonné , c'est par vous (juc je dois être convaincu. Votre humilité n'est plus admissible ; n'oul)licz pas que vous m'a\cz dit avec la plus «irande assurance (jue vous me projiveriez évidemment que la relii,non chrétienne est la vraie , et «jue Jésus- Clirisl est Dieu.
» — Non , monsieur , non , je ne l'oublierai pas ; el si vous vous contentez de mes laibles moyens , je vous obéirai. Plein de conliance dans la bonté de ma cause, dans les secours el Tinspiration du Ciel, je peux, par divers moyens, répondre à votre attente. La plus belle el la plus grande démonstration de la religion chrétienne résulte de son majestueux ensemble , de celle immense réunion de ses parties , de l'harmonie et de la proportion (¡ni y régnent , el qui depuis l'origine du monde jusqu'à nos jours prouvent , soit collectivement , soit isolément , qu'elle vient el ne peut venir que de Dieu. Mais il serait trop long d'entrer dans rexposiiion de ces détails , qui pourrai(>nl lasser votre patience ; je me bornerai à vous prouver que la religion chrétienne est la seule véritable, et que Jésus-Christ , son fondateur , est I3ieu. Ces preuves étant trés-multipliées , je ne vous en proposerai que quelques-unes, aiin que vous puissiez m'indicjuer celles (|ui vous auront le plus frappé. Leur choix m'est indiflerenl ; quoiqu'elles dilîérent entre elles , elles ont pourtant toutes un point de reunion, qui consiste à démontrer la divinité de la religion et celle de son fondateur.
» Si je vous prouve , monsieur , que , dès le commencement du monde, Dieu lui promit un .^lessie ; qu'ensuite, par son inspiralion , les prophètes l'annoncèrent , et caractérisèrent sa venue d'une manière non é<juivoque , qu'ils en lixèrent le temps , et circonstancièrenl les faits qui devaient le faire reconnaître ; si je vous prouve que ces ménies prophètes justifièrent leur inspiration , non-seulemenl par des miracles , mais par des prédictions antérieures de plusieurs siècles aux divers événements qu'ils annonçaient, sans pouvoir les connaître autrement que par une inspiration divine , et qui s'accomplirent néanmoins toutes à la lettre , comme raltestenl des témoignages qu'on ne peut révoquer m doute; si je vous prouve que Jésus-Christ parut dans le temps indiqué par les prophètes, p(»rlant avec lui tous les signes qu'ils avaient annonces ; qu'il accomplit tout ce (|ui avait été prédit de lui ; (juil lit un grand nombre de prédii lions qui toutes se sont vériliécs avec le temps ; vous avouerez que , de tant de preuves réunies , énoncées avec la plus grande clarté , il résulte d'une manière évidente qu'une religion fondée sur de pareils fondements doit être diNine , puisque Dieu seul peut donner aux hommes la connaissance des événements à venir , et que seul il a pu leur doniu'r le pouvoir de faire des miracles pour prouver leur mission, puisqu'enUn tout ce que disent les prophètes , ù l'aide d'une
pareille autorité , est nécessairement vrai , puisqu'ils le tiennent de Dieu.
» Abstraction faite de tous ces faits , si je vous prouve avec la môme évidence que Jésus-Christ et ses disciples firent publiquement des miracles si notoires et si incontestables , que les ennemis mêmes de l'Homme-Dieu furent forcés de les reconnaître , vous avouerez que la religion qu'ils prêchaient est la véritable ; puisqu'ils ne pouvaient opérer des prodiges au - dessus des forces humaines , sans en avoir reçu le pouvoir de Dieu , et qu'il est impossible que le Dieu de vérité accorde une pareille puissance à des imposteurs qui prêcheraient une fausse doctrine.
» Sans entrer dans une aussi grande discussion , si je vous prouve un seul fait , par exemple, que Jésus-Christ promit, avant de mourir , qu'il ressusciterait , et qu'en effet il ressuscita , qu'il paria à diverses personnes et conversa avec elles , vous ne pourrez pas vous dispenser de le reconnaître pour Dieu ; car il n'y a que Dieu qui puisse ressusciter par sa propre vertu.
» Si je vous prouve.... — C'en est assez, mon Père, lui dis-je en l'interrompant , n'allez pas plus loin ; prouvez - moi avec la clarté et l'évidence que vous m'annoncez , que Jésus-Christ ressuscita, et je n'en veux pas davantage. Si vous me démontrez que Jésus - Christ mourut véritablement , et qu'après sa mort il revint dans le monde accomplir sa parole ; si vous me le prouvez d'une manière assez claire et assez évidente , pour que la raison la plus éclairée et la plus défiante soit réduite à ne plus douter , je m'avouerai vaincu.
» Mais , mon Père , jusqu'à présent on n'a vu personne ressusciter , et je vous préviens que je n'admettrai pas de ces preuves que vous jugez ordinairement suffisantes pour croire aux miracles que rapportent vos chroniques. Pour que j'admette un fait si étonnant et si surnaturel , je demande des preuves plus fortes et plus évidentes que pour croire que Jm/cs - Cnar fut le premier empereur de Rome , et que Brtitus lui donna la mort en plein sénat.
» — J'espère , me dit-il , vous en donner de plus grandes et de plus nombreuses. Je vous dirai même, dès à présent, que votre choix est très-judicieux • cet événement est le fait le plus fondamental de notre religion , et sert de base à tous les autres. « Si Jésus - Christ n'est pas ressuscité, dit saint Paul \ noire foi est vaine. » Si le fait est vrai , il s'ensuit que tous les autres le sont.
» D'un autre côté . \i résurrection est un événement isolé , que l'on peut examiner sous tous les rapports , puisqu'il ne tient à aucun autre. Je consens bien volontiers que toute la discussion se réduise à un seul point décisif; de quelque côté que soit la victoire , toute autre discussion cesse. Ce point est en même temps le plus important ; la résurrection seule de Jésus-Christ décide des espérances des chrétiens , aussi étendues qu'elles sont cer-
' i Corinth. xv. 17.
LETTHl-: VII. 117
laines , et sur clic seule s(> fonde le malheur des incrédules , aussi lerrible (|u'il est assuré.
» Pour remplir avec succès la Idclie (jue je me suis imposée , je dois : 1" vous exposer les raisons des chrétiens pour croire à la résurrection de Jésus-(>luisl , el les motifs (|ui les portent à assurer la vérité de ce fait ; 2" vous prouver que ces raisons el ces motifs sont si évidents (pi'ils doivent nécessairemenl convaincre toute raison saine el non pervertie ; 3*> vous exposer avec franchise , et sans rien dissimuler , les raisonnements (|ue les incrédules y 0{)posent. Je vous laisserai à juger vous-même de la lorce des uns el des autres : vous prononcerez. J(; vous exposerai l'nsuile l<>s conséquences de l'incrédulité , alin (pie vous puissiez décider vous-même de celles qui sont les plusjuslesel les plus naturelles , ou les plus ahsuitles el les moins admissibles.
» En suivant cette méthode , il sera plus aisé de rcconnaitie la partie faible du système du christianisme ou de celui des incrédules. Il est impossible de ne pas rencontrer enfin (jueUjiies-unes de CCS consé(|uences absurdes (pii contrarient la saine raison et dont la fiiiissote se n)anifeste bientôt , soil euéfiard aux règles de la bonne logi(|ue , soit par rappoil au jugement d'un sens droit. Si, après vous être livré à cet examen , il vous parait (ju'au lieu d'étro claires et évidentes, mes preuves sont illusoires et frivoles; si , en dépit de ce que je pourrai vous dire , vous persévérez à prétendre que la résurrection de Jésus-Christ est opposée à la raison et lui répugne , j'aurai perdu ma cause , la discussion sera terminée , el je m'abstiendrai de mes importunités.
» Mais si vous ne pouvez défendre votre opinion , sans en venir à des conclusions ou des conséquences évidemment contraires au sens commun ; si , pour vous soustraire à leur force , vous éles obligé do recourir à des principes faux ou contradictoires , ou de les soutenir par des assertions incertaines el douteuses ; 'si vous ne pouvez résoudre mes difficultés que par des subterfuges ou des divagations qui vous éloignent du point essentiel de la difficulté ; si , pour échapper ¿i des raisonnements pressants et méthodi(¡ues , vous vous trouvez contraint d'embrouiller la discussion ou de l'obscurcir par l'impuissance de répondre d'une manière directe et précise aux raisons que jîî vous présenterai ; alors vous reconnaîtrez que votre opinion n'est pas véritable , ol que les chrétiens ont le droit de leur colé. Voulez-vous accepter cette proposition ?
» — Mon Père . lui répondis-je . mon uni(jue désir est de connaître la vérité ; je ne puis avoir d'autre intérêt , ot intimement persuadé (¡ne vous en! reprenez une t;\che impossible , que le zèle seul de votre religion , (|ui vous égare , vous porte à tenter, je vous promets sincèrement d'abjurer mes opinions dans leur totalité. Je vous écouterai avec défiance pour ne pas me laisser éblouir ; mais vous ne trouverez en moi ni obstination ni orgueil ; car s'il était possible que vous parvinssiez à me persuader , il serait de mon propre intérêt de quitter le chemin de l'erreur.
» — D'après cette assurance , me dil-il , plein de confiance dans le secours du Ciel , j'entreprendrai ma tâche ; je sais que ce n'est pas celui qui plante et qui arrose , mais Dieu , qui donne Taccroissement au fruit. 11 est déjà tard , renvoyons à demain notre entretien : mais songez que la religion lient à un ordre surnaturel ; qu'elle ne peut se régler uniquement d'après les idées humaines : que la parole de Dieu est en elle-même forte et efficace, mais qu'elle ne produit son effet que lorsqu'elle est écoutée avec l'esprit propre à la recevoir , et le désir sincère de la vérité ; un esprit mal disposé peut l'entendre sans en être touché , surtout s'il s'attache plus à la partie qui lui parait faible pour la combattre , qu'à ce qui peut entraîner sa conviction ; que la vérité est fille de Dieu et descend du Ciel ; que la lumière céleste peut seule nous la faire connaître , et que nous devons tous recourir au Père de toutes lumières ; moi , pour purifier mes lèvres , et pour présenter la vérité sans la profaner ou l'affaiblir -, vous , pour l'aider à pénétrer jusqu'à votre cœur et à y faire fructifier la semence divine.
)) N'oubliez pas . monsieur , que Dieu se communique aux humbles et repousse les superbes; éloignez de vous le désir d'une curiosité vaine et présomptueuse. Demandez-lui la docilité et la simplicité ; soyez persuadé qu'il ne vous a conduit ici que pour vous sauver de l'erreur et vous ramener dans le sein de son Eglise. Si, par une obstination coupable , vous ne résistez pas à sa grâce , bientôt votre âme sera pénétrée de sa parole divine ^ -
» Il ne me reste qu'une chose à vous demander. Quand j'aurai commencé à vous détailler mes preuves , daignez ne pas m 'interrompre : vous en sentirez vous-même le motif ; toutes se lient et s'enlacent les unes avec les autres ; les premières sont enchaînées aux dernières ; elles se tiennent toutes. Une difficulté à laquelle il faudrait répondre , une réflexion qui viendrait nous arrêter , nous feraient perdre le fil de la discussion et nous en éloigneraient. Je vous prie donc très-instamment d'avoir la patience de m'entendre sans m'interrompre ; ensuite vous me direz tout ce qu'il vous plaira , et je lâcherai de vous satisfaire autant qu'il âera en mon pouvoir. » Je le lui promis , et il me quitta en me renvoyant au lendemain.
Je ne pourrais te peindre , mon cher Théodore , l'état où il me laissa , ni te décrire la situation de mon cœur , et l'effet que ses discours avaient produit sur mou âme. Je me trouvais semblable à un homme qui se prépare à un grand voyage , ou à qui l'on a promis de découvrir des choses étonnantes et nouvelles. Les sentiments que j'éprouvais se confondaient et se contrariaient. L'imperturbable tranquillité du Père me faisait appréhender quelque-
' L'orgueil a presque toujours été l'obylaclc qui a empoché le fruit des discussions sur la religion. Le philosophe ne veut pas connaître la vérité , il veut briller : peu lui importe que les raisons du chrétien soient convaincantes, il n'écoute pas ; il ne veut qu'une chose, avoir le dernier mot.
LETTRE VIH. tÍ9
fois de succomber , el pour iu'eiicoura;,M'r j'avais besoin de réfléchir, ù la ciarle de mes [¡riticipes et a l'aulonle des grands hommes qui les ont suivis el soulenus.
Je m'elonnais surloul -le l'asseniblu^'e moiislrueux qui me préscnlail , dans le tuéme homme , lant d cloi|ncnce el de lalenl , tant d'inslruilion unie à une logique aussi saine , el en même lemps lanl de ( rt'dulile el de fanatisme ; sur de la bonle de ma cause , il lue semblait (jue je pourrais parvenir, en me jouant, a le desabuser, el u lui taire avouer ((ue , s'il n'était pas un charlatan ([ui s appliquait a préconiser ses remèdes , il s'elail laissé éblouir el séduire par de taux raisonnements.
Alors je pensais à loi el u nos amis ; je me disais : aucun d'eux ne s'a\ise d'imaginer que demain j'ai un rendez-vous avec un fanati(|iie qui doit m'insiruire de sa religion . el qui a l'absurde j)relention de me convaincre. Mais que me restait-il a faire ? 11 fallait bien nu' tenir cache (juehine lem()s dans ce mcmastere , pour laisser dissiper la rumeur occasionnée par la mort de l'étranger , el pouvoir reparaître sans danger. Le hasard , me disais-je , m'a conduit ici ; j)ui?«-je m'empècher de converser avec une personne à qui j'ai lanl (1 obligations , el me dispenser de la support-er ?
(Jui sait si celte aventure ne sera pas l'une des plus éclatantes de n)a vie ? Je connaîtrai , par expérience , les moyens que le fanatisme mel en usage pour parvenir à ses uns ; el si , changeant de situation , au lieu d'être converti , je parvenais moi-même à
convertir le Père! Uh 1 cela serait plaisant, el me fournirait
une bonne occasion d'en rire avec mes amis ; j'aurai en même temps rendu un grand service ù mon bienlaileur , que sa douceur el su modestie rendent si recommandable.
(^es réflexions me poursuivirent jusqu'au lendemain. Ma première l'apprendra ce qui en résulta. Adieu , mon cher Théodore.
Le philosophe à Théodore.
» Nous nous sommes donné rendez-vous aujourd hui , me dit le Père lors(|u'il se tul assis , pour examiner les plus grands miracles (jui puissent jamais exister : la résurrection el l'ascension publique de Jesus-C.hrisl ; non-seulement ils sont grands en euxmêmes , ils le sont encore par leur liaison intime avec les autres miracles et les autres actions de sa vie. Si la résurrection est
certaine , tout le reste est certain ; Jésus-Christ est Dieu , et tout ce que Jesus-Christ a dit est la vérité : ces conséquences sont absolument nécessaires. Ainsi la preuve seule de ces miracles établit la sainteté de sa mission , sa divinité , son k^angile , sa doctrine , son Eglise , en un mol, tout le christianisme.
» Kemarquez que ces miracles , si grands , si étonnants , si difiiciles à croire et même ¿i imaginer , s'ils étaient supposés , sont les plus faciles à prouver et les plus évidents ; ce sont ceux en faveur desquels se réunissent les preuves les plus positives et les plus indubitables. Pour ôler toute excuse aux incrédules , oa dirait que la Providence a voulu que ces miracles qui prouvent tout, et qui sont la base fondamentale de la religion , fussent les plus faciles à établir.
» Examinons d'abord les faits historiques reconnus universellenienl. Personne ne revoque en doute que, sous le règne d'Auguste , il naquit à Bethléem, village de Judée, un homme nommé Jésus , qui fut cruciiié à Jérusalem , sous le régne de Tibère , et tandis que Ponce-Pilate était gouverneur de la province. Ce fait est prouvé non-seulement par les chrétiens qui l'adorent , mais encore paroles Turcs qui le vénèrent, et par les Juifs eux-mêmes , qui dès-lors lui donnèrent par mépris le surnom de l'instrument de son supplice , qu'ils appliquent encore à tous les chrétiens.
» i^es gentils font aussi mention de Jésus-Christ : Suétone lui donne le nom de Chrest , qui est celui de C/ir/s< mal prononcé ; Tacite , parle positivement de sa mort ; Pline rapporte que les chielieiis l'adoraient comme leur Dieu ; il dit quils étaient des gens vertueux , auxquels on ne reprot hait qu'un attachement excessif à leur religion ; Lucien , se moquant des chrétiens , dit que leur Dieu niouiul sur une croix , qu'il leur persuada qu'ils étaient tous frères, et qu'ils abandonnèrent la religion de leurs pères pour suivre les lois du Crucihé,
» Julien , qui ne poavaii nier ni son crucifiement ni ses miracles, employa ses elforis à les diminuer : il dit que l'on faisait beaucoup de bruit des mirât les de Jésus-t^hrist ; mais que , tant qu'il vécut sur la terre , il ne fit rien d'extraordinaire , à moins que l'on ne regarde comme une merveille de rendre la vue ù quelques aveugles , la santé a quelques paralytiques , et de guérir de l'esprit malin quehjues énerguinenes : tout cela n'était rien \ ses yeux , parce (|;i il croyait (|ue d'aulres avaient fait la même chose. PhiloHirale , pour persu;ider la même chose , inventa les miracles d' Apollonius : les Juifs avaient répandu que , si Jesus- Christ avait fait des miracles , c'était parce qu'il avait découvert la véritable pronom ialion du mot Jchocah. Pitoyables subterfuges , qui néanmoins mettent en évidence la certitude des faits.
» Celse , le plus habile et le plus grand ennemi des chrétiens, ne se borne pas à reconnaître l'exislence de Jesus-Christ; il avoue une grande partie des faits rapportés par les évangelistes ,
LKTTIU: VIII. 121
sa naissance, sa fuite en L^vple , ses voy.iges dans les bourgs et les villai^es , pour y prêeher et y faire des m i rae les ; il ryp()orle cornnienl il lui Iralii et livré , enlin sa passion et sa niorl. A la verile il .s';i|>i)li(|iui à couvrir de ridicule les faits <ju'il rapporte; mais mou but actuel n'est pas de montrer la fausseté de ses raisonnements ; Oritjrnc l'a fait ; il me sul'lit , [lour le moment , dimliijuer (juil cím onnait la réalite des f;iits et de citer son temoi-^na^e.
» Il est donc hors de doute (jue Jésus - (christ mourut sur la croix, et (jue lui-méuuî l'avait prédit a dixerses reprises a ses disciples, leur aj(»utant qu'ils ne se désolassent pas, et qu'il ressusciterait le troisième jour '. Personne ne met en doute la prédiction, puisque non - seulement elle était pubÜíjue á Jérusalem avant sa mort, mais môme (ju'elle fut le fondement de sa condamnati<ui. Les témoins l'accusèrent devant les jui;es d'avoir dit ^ (¡u il détruirait et réedilierail le temple en trois jours ; c'était une des figures sous lesquelles il propiielisait sa mort et sa résurrection ; figure (|ue les Juifs entendaient dans le même sens, puiscjuils "viiuent dire à Pilule : « Seigneur ^, ce séducteur , pendant (piil vivait , a dit : Je ressusi itérai le troisième jour ; ordonnez donc que son sépulcre soit gardé pendant trois jours , alin que ses disciples ne viennent pas l'eidevtîr pendant la nuit , et ne disent au peuple qu'il est ressuscité d'entre les morts. Pilate leur répondit : Cette imposture serait pire que la première ; vous avez des pardes, prenez vos mesures comme vous le jugerez à propos. Ce fait ne saurait être coiUeslé.
» Observons , avant d'aller plus loin , (jue Jésus-Christ avait fait cette prédiction diverses fois et de dilîi'renles manières , en annonçant que les principaux d'entre les prêtres, les scribes et les docleurs de la loi seraient les auteurs de sa mort ■*. Il eut donc pu l'éviter, s'il l'eût voulu ; il lui sullisail de se trans[)orter ailleurs ; mais, loin de là , il bl;\me et censure Pierre, qui voulait le dissuader de mourir. Il est donc clair que sa mort était non-seulement libre, mais qu'il la considérait comme utile, nécessaire , et devant produire des effets avantageux. Quels eussent-ils pu être , si sa mort n'eût été que celle du commun des hommes, et s'il n'eût pas été certain de ressusciter connue il le promettait, puisque sa résurreclion pouvait seuU; rendre sa mort utile ?
«Observons encore (|ue la veille du jour où il mourut, il fonda une institution (pie personne ne fit et ne fera jamais, qui fut destinée à [)erpetuer la mémoire de sa mort , et n'eut d'autre but que de la rappeler. I! ordonne po-«ilivcnnMit que ses (lis( iples répètent cette commémoraisoii , la renouvellent et la fassent en mémoire do sa mort ^. Il ne leur dit pas de la f;iire jusqu'à ce qu'il ressuscite , mais jusqu'à ce qu'il revienne. Ainsi il ne se borne pas à
' Matlli. xvin , 22 , 30 et x. lui. Luc , ix , 22 et xxvn , 63 , Marc , ix. a MaUh. XXVI ,il. » Matlh xxvn , 6Z|.
* Marc , vin , 31 , 32 et 33, » Luc , xxu, 19 et i Corinth., xi , 24.
assurer qu'il ressuscitera bientôt , il promet de revenir ù la fin des siècles. Jésus-Christ prévit donc sa mort , la souffrit volontairement , s'y prépara , et consola ses disciples par l'espérance de sa résurrection.
» Quand Jésus-Christ faisait ces prédictions , quand il prescrivait de les renouveler en sa mémoire et en son exemple , jusqu'à ce qu il revint à la iin des siècles , ou il était sûr de sa résurreclion , ou il ne Tétait pas ; s'il ne Teût pas été , qu'aurait alors signiiié sa conduite ? Elle eût été celle d'un homme insensé dont l'extravagance ne peut se caractériser. Quels pouvaient être ses desseins ? Quel intérêt, quel objet pouvait-il avoir? Quelle illusion pouvait produire un homme prêt à mourir, et dont la mort allait bientôt détromper tout le monde et prouver qu'il n'était qu'un misérable mortel et un vil imposteur?
» Pourquoi alors n'eût-il pas fui pour éviter la mort ? il était bien encore temps de le faire pendant qu'il soupait. Que signifierait alors la cérémonie qu'il institua en mémoire de son corps? Quelle mémoire mérite un corps destiné à devenir la dépouille de la mort , qui continue à en subir les lois ordinaires , et dont la corruption ne peut se dérober à l'œil de ses disciples ? Un homme , qui tromperait ainsi , ne serait non-seulement ni vertueux ni sage , il ne serait qu'un vil et méprisable imposteur, également slupide et insensé; or, la vie, les actions et les discours de Jésus -Christ démentent la possibilité d'une pareille hypothèse.
«Examinons notre objet d'un autre côté. Jésus - Christ était sûr de ressusciter ; mais il ne pouvait l'être que par le sentiment d'une vertu puissante et divine , qui le mettait en état d'opérer ce prodige ; d'une vertu qui lui avait déjà servi à rendre la vue aux aveugles , la santé aux malades et la vie aux morts. Il en résulte que ces miracles furent certains , parce que celui qui peut ressusciter de lui-iuéme peut aussi ressusciter les autres. H en résulte que JésUs-Christ devait les tenir pour tels, et que s'il les eût crus faux . il n'eût pu croire à la vérité de sa résurrection : il en résulte enfin que , s'il les croyait certains , ils ne pouvaient manquer de l'être , parce que les faits étaient de telle nature , qu'il est impossible que celui qui en est l'auteur se trompe luimême.
» ¡l n'était pas possible que Jésus-Christ se fût figuré qu'avec un peu de pain il avait nourri une fois cinq mille hommes , et quatre mille une autre fois ; qu'il avait ressuscité le fil? de la veuve de Naïm, la fille de Jaïre , Lazare de Béthanie ; qu'il eût fait marcher Pierre sur les eaux, et opéré une infinité d'autres prodiges, si ces faits n'eussent été certains; et celui qui en est l'auteur est digne de croyance, quand il prédit sa résurrection.
» Il est indubitable que Jésus-Christ non-seulement prédit sa mort , mais aussi toutes les circonstances qui l'accompagnèrent ; ce fut même la principale plainte qne l'on rendit contre lui dans son procès. II est constant qu'il avait dit , en présence de la
LETTKK Mil. li^i
niullilude <iui le suivait ' : Oiian I je serai éloé de tiessus l:i tcriT ^ jalliiTiai l(tut a moi. il est (onslanl aussi que les personnes qu' l'enlciulaieiil , le coniprirenl dans le niën;e sens où Jesus-Clii isl le disail ; i'esl-a-(Iire (¡u il niouirail , el par la niorl de la croix , puisíjiiils se (lisait-nl eiitr'cnx "^ : ("oninient celui-ci serail-il le Messie , piii««i|iril (lit (ju'il mourra .illadic sur une croix , tandis (jue le Messie il(jit vi\rc <'ltint'llcnu'nl ? .Icsus-(;iiri>l insista en rcpétatit : Il convient (¡ue le l'ils de 1 honiuK' meure de cette maniere. 11 est donc ( lair (|iie non-seuUnienl il pro¡;lielisa >a mort , mais encore la natuie de son sui>i)lice , ( l daii^ un temps ou personiu; ou pouvait en avoir connaissame.
Í) Ce n'est pas loul encore : peu après il instruisit ses apôtres de toutes les circonstances de sa mort , dont la plus grande partie était de nature î\ ne pouvoir être prévue par personne ", Allons-nous-en , leur dit-il, à Jérusalem ; la le Fils de l'homme sera livré aux {gentils : // sera uutrafjé , tourne en ridicu/e , fuuetic cl cruci/lr ; on lui crachera au vir,.ige , el il mourra couvert d'opi)rol)r. s. lMu.>-ieurs siècles auj)aravaiil , U's pro|.litles avaient deja |iredil (|ue telles seraient les ciri onsîanccs (¡ni acjompagneraient la morl du Messie, lit Jésus-Chriít lui-même avait declaré (ju'il était le Messie , et que toutes les prophéties devaient s'accomplir sur lui ; et alors il ne lait autre chose qui; d'annoncer à ses disciples que le temps est arrivé où elles doivent toutes s'accomplir , et il ne leur déclare qu'après les avoir Lien exprimées.
» Je dis mainlenanl : aucun mortel , sans le secours d'une lumière divine , ne peut » onnailre le moment de sa morl , el encore moins les circonstances qui doivent l'acconipa^ner. Il n'est personne qui ne seule (jue cette connaissance de l'avenir est au-dessus des bornes de I es[)iil humain , el (]ue celle connaissance est entièreinent réservée à la Divinilé.
» 11 est donc indubitable que J. sus-Christ les a toutes prédites avec des détails également positifs et circonstanciés. Si l'histoire nous confirme que les événements ont correspondu aux prédislions , l'entendement humain ne p(Mil résister à l'induction qui en résulte, que celui (jui prophétisait avec une si grande ceililude ce (jui s'est accompli si ponctuellement, voyait à l'aide d'une luriiiére supérieure ;l celle (pii est accordée aux hommes. Que sera-ce , «-i à ces prédiilions essentielles on en ajoute unf quantité d'autres qiii , par leurs détails , leur enchaitiemenl mutuel el leur nuiltilude , sont moins susceplibks de calculs , de conjectures et de ( (mibiuaisons ? C'est ainsi, par exemple , qu'il a prophétisé (|u"il serait livré pour de l'arizent ; qu'il a exprimé le prix de celte trahison et l'emploi que l'on en ferait , la distribution de ses vêtements , le tirage au sort de sa tunique , la présentation du fiel . et mille autres circonstances de détail qui ne
' Jenn. Cap. xii. 32. » Jonn. Ibid. 36.
' Mallli. Cap. x\. 19.
tenaient à aucuns pbns et qui s'exéculùrcnt exaclement à la mort de Jésus-Clirist , alin que les prophéties qui devaient s'accomplir à la mort du Messie se vérifiassent : Ut adimplerenttir Scrlptiira' , dit un évanjjélisle ' ; et Ut adiinplcatur Scriplura , dit un autre'-.
» L'histoire nous rapporte que Jésus-Christ avait prédit à tous ses apotres que l'un d'eux devait le livrer ; qu'il prédit à saint Pierre qu'il devait le renier trois fois , ajoutant que , malgré celle faiblesse, sa foi ne serait point en déf.mt, et qu'après sa conversion il assurerait celle de ses frères. Elle nous dit encore que , baigné de pleurs , il prédit à Jérusalem qu'elle serait détruile , rasée jusqu'aux, fondements , et mille autres choses éventuelles , qui dépendaient de causes libres , qui pouvaient bien ne pas arriver et que l'on ne pouvail conjecturer. Ces circonstances sont dune telle nature , qu'étant incertaines et devant être cachées dans les mystères profonds de la science divine , l'on eût réputé pour fou et regardé comme un téméraire celui qui les aurait assurées si longtemps d'avance. Et comme il est indubitable que Jésus-Christ les a assurées , ou il fïnit en conclure qu'il était le plus téméraire des hommes , ou s'empresser d interroger l'hisloire , pour voir si elles se sont accomplies de manière à ne laisser aucun doute et à ne pouvoir être atlribuées au hasard. Cette vérification facile établira l'idée que l'on doit se former d'un prophète.
» Si l'histoire confirme que toutes ces prophéties si circonstanciées , si minutieuses, en apparence , se sont accomplies ponctuellement , il est impossible de résister à l'induction qui en résulte , que cet homme était inspiré , ru'il était un vrai prophète ; et , dans le cas où se trouve Jésus-Christ, il en résulte qu'il était le Messie et qu'il était Dieu. D n'est pas possible à un jugement sain de ne pas sentir l'évidence de cette induction , et il est très-facile de prouver ce que j'avance en l'examinant en détail.
» 11 est proj)hète : parce que celui qui prédit des événements futurs, dépendants de causes casuelles et libres, hors de tout calcul et de toute combinaison humaine , ne peut manquer de l'élre, surtout lorsque, par leur multitude et leur obscurité, le bon sens ne peut les attribuer au hasard.
» Si Jésus-Christ est prophète inspiré et véritable , il ne peut manquer d'être le Messie , parce qu'il disait qu'il l'était , et que celui fjue Dieu inspirait par une lumière divine , qui était le garant de sa sincérité , ne pouvait mentir ; parce que , prédisant sa mort et toutes ses circonstances , telles que les prophètes les avaient annoncées pour la mort du Messie , il prouvait par leur accomplissement qu'il l'était vraiment ? Et s'il avait prouvé qu'il était piophèlc , en prédisant sa mort avec les circonstances (jui l'accompagnèrent , il prouvait aussi qu'il était le Messie , puis-
' Matlh. XXVI. 56. > Jean. xiu. 18.
LETTUE VIII. 125
qu'il mourut de la niorl cl de la manière dont le Messie devait mou ri 1°.
» Bien |)lus, il |)rnuviiil encore «inil était Dieu, i)ar(e (ine non-seulemi lit il prédit ce que Dieu seul pouvait sa\oir, mais encore (piil exécute ce que Dieu seul peut l'aire. Celui qui ( onnait le secret des cœurs, qui pénètie les intentions les plus cachées des hommes, et (jui sait ce qu'ils doivent faire avant qu'ils en aient connaissance , et peul-élre niéinc li)rs(iue ce qu'ils ieronl est en opposition à leur propre sentiment , participe nécessairement ;1 la hnniére de Dieu : .<rnilans ronla ri rrnva Deuf : enfin , si tout ce (pie Jésus-tMirist a prédit , (pioiipie ses prédictions fussent si nnillipliecs et portassent sur des laits impossibles à prévoir, s'il ne se trompa jamais , on est bien l'orce de reconnaître q«ie ri'>spiit divin parlait [)ar sa bouche, et (juil ne pouvait mentir. S'il a prédit aussi sa pr(q)re résurrection , comme l'on ne peut en douter par le ténioijiiiage de ses propres accusateurs , il faut bien , avant de rien résoudre par noire jugement", voir si ce qu'il a dit sc verilie par les e\énements.
» (Ifliii ;pii a prédit tant de choses si obscures et si dépendantes dti libre ai bilre des hommes , qui n'a jamais varié dans aucune de ses prédictions , ni dans celles qui regardent sa mort et les circonstances de sa mort, que personne ne pouvait prévoir, vient maintenant à prédire sa résuirection ; puis-je moins faire que de suspendre mon jugenuMil jnsipi'au temps ou sa prédiction pourra se vériiier? Examinons donc les lemoignaj^es de l histoire , pour voir s'ils sont conformes aux prophéties ; ne nous arrêtons qu'à ceux (pii sont tellement certains, si publics et si notoires, qu'il ne soit plus possible de douter de leur authenticité : mais avouons auparavant que si ces témoins étrangers attestent qu'il ressuscita conune il 1 avait prédit , ils fortifient iniinimenl celte prédiction anlici[)ée.
» Après avoir examiné la disposition de Jésus-Christ , voyons celle où se trouvent les prêtres , les scribes et les pharisiens ; suivons la relatiou que tirent les soldats destinés à garder le sépulcre , et qu'ils gardèrent si mal : l'examen de ces circonstances peut répandre beaucoup de lumière dans l'examen d'un fait si important et si essentiel.
» Les pharisiens , les docteurs de la loi , et en général tous ceux qui composaient le grand cfmseil , mus par la haine qui les porta a faire mourir Jésus-(]hrist , craignirent que ses disciples n'enlevassent son corps et ne répandissent qu'il était ressuscité. Leurs démarches auprès de Pílate . lac harnement qu'ils mirent à solliciter la moit de Jésus-Christ , les instances (|u'ils firent jiour qu'on mit une garde qui put enipédicr l'enlèvement du cadavre , doivent [tersuader «pi'ils firent tout ce (pie la prudeiuf la plus recherchée leur conseillait, pour ne pas compromettre leur honneur , leurs opinions , et pour empêcher que leur iiijusti( e fut dévoilée.
B II était donc naturel que leurs elforls s'appliquassent il ren-
ir •
dre facile aux soldais une garde qui ne devait pas durer plus de trois jours ; il ne l'était pas moins pour eux de choisir des horaraes qui eussent toute leur confiance , qui ne se laissassent pas suborner , et qui, par négligence ou autrement, ne souffrissent pas qu'on dérobât un corps qu'il leur importait de conserver dans le sépulcre dans son intégrité.
)) Mais qu'arrivc-t-il? Malgré l'établissement de celte garde, malgré de si grands soins , le dimanche matin , le corps ne se trouve plus dans le sépulcre, et on ignore comment il a disparu. Qu'esl-il devenu ? qui l'en a tiré ? comment esl-il sorti ? les soldats se seraient-ils laissé gagner à force d'argent ? mais qui peut les avoir corrompus? Ce ne sont pas ses disciples, puisqu'ils sont pauvres et dispei'sés, puisque la crainte les a fait fuir. Comment des hommes sans moyens , et qui par la fuite se dérobent chacun de leur côté au danger qui les menace, auraient-ils imaginé de corrompre des soldats chargés des ordres des principaux de la nalion , et qui eussent hasardé leur vie , si l'on fût venu à vériûer leur négligence ou leur trahison ?
» Les disciples auraient-ils été l'enlever à main armée , sans que les soldats eussent osé s'opposer à eux ? Mais comment supposer dans ces derniers une telle timidité , et croire que les disciples , qui pendant la passion et à la mort de leur Maître donnèrent tant de preuves de la leur , se transforment tout-à-coup en hommes déterminés, qui entreprennent d'enlever de vive force, et des mains des soldats, le cadavre de celui qu'ils abandonnèrent par crainte pendant qu'il était vivant? D'un autre côté , ce n'est plus là ce que les gardes rapportent.
a Que disent-ils donc ? Quvt les disciples l'enlevèrent pendant qu'ils dormaient ; vaine et frivole excuse d'une troupe qui oublie son devoir. Où et dans quel temps a-t-on jamais vu les soldats se livrer tous nu sommeil, sans placer une sentinelle qui veille et les avertisse? Ce sont là les premiers rudiments de la discipline militaire (le tous les siècles et de toutes les nations. Peut-on présumer qu'une précaution si simple échappe û une troupe chargée si expressément de la garde d'un corps dont on craint l'enlèvement? Si , malgré toute l'invraisemblance d'une semblable imprévoyance, ces soldats s'en sont rendus coupables , comment n'ont-ils pas été punis? et, d'autre part, comment , s'ils étaient endormis , ont-ils pu savoir si ce sont les disciples de Jésus-Christ (|ui ont enlevé son corps ?
» Tout cela est incompréhensible ; mais ce qui m'étonne le plus, c'est ({ue le grand conseil ou sanhédrin ne cherche point , pour son honneur et pour l'intérêt public , à constater la vérité des faits. Pourquoi se contentc-t-il d'une excuse si frivole et si peu vraisemblable, que piM'sonne ne pourra l'admeUre? En effet, cet événement produit dans .lérusalem une telle rumeur, qu'un grand nombre d'habitants se convertissent; en un seul jour , cinq mille personnes crurent à la résurrection et adorèrent l'homme (|u'ils venaient de faire crucilier : n'était-ce donc pas le moment de prouver l'enlèvement du corps et d'arrêter les progrès de la séduction ?
LEITUE VIII. 127
» Pourquoi le corisi-il ne prend-il p.is K; parli de détenir telle garde iiilidtlc ? pour(|noi ne lail-o;! pas le procès des soldais (jui la tonipo^aieiil ? Ils soiil dans Jeriis.ilcni : le grand conseil esl investi de loul ponvoif el (U; tonte anlorité ; son honneur esl compromis ; il lui inn)orle é^Mlenicnt de punir l;i negliiience de ses agents, de faire conslaltM" leur perfidie , el de les forcer à indicpier ceux (jui les anraienl subornes , ou à déclarer conitnenl ils >e sont laissé surprcíídre. Ce soin était aussi indispensable pour jusliiier leur conduite relalivenienl à la morl de Jésus-Cllirisl , que pour détromper le penple , qui commençait déjà à se déclarer ouvertement en faveur de Jésus. ressuscité.
» 11 y a plus encore : cinfjuante jours après la mort de Jésus- Christ , et à Tepoipie de la félc (|u'on nomme PenlccAte , les apotres et leurs disciples se répandent (¡ans l'enceinte de Jérusalen» ; ils y publient dans les rues et dans les [)laces , à haute \oi\ el de touti's leurs forces , que Jésus-Christ est ressuscité , «ju'ils I ont tous vu , qu'il leur a ap[)aiu plusieurs fois , qu'ils lui ont parlé , qu'ils l'ont louché , ([u'il était ujonté au Ciel en leur présence el devant beaucoup d'auirî's |)ers()nnes , et qu'eniin il leur avait envoyé l'Esprit saint (|ni était en eux , et par la vertu duquel ils pouvaient faire et faisaient en elfel des miracles ' .
" 11 élail au ni()ins temps alors pour le conseil de s'occuper de colle aíTainí , et d'imposer silence aux im|)osteiirs qui troublaient le peuple , qui seduis;:iciil les simples , qui profatKiient la leligiou et avilissaient le culte élabli. 11 devenait instant de faire (onnailre que ces ménics faussaires étaient ceux qui avaient enlevé le corps ; il convenait donc ([u'il les fil arrêter , qu'il les forcit à confesser la vérilé , qu'il les (onfronlAl avec les sohlats. 11 convenait qu'il s'assunll de Nicodêmc el de Joseph d'Arimallùe , pour les contraindre à déclarer ce qu'ils avaient fait de ce corps . et que l'imposluie fiil enfin reconmie et découverte. C'est la marche qu'on doit toujours suivre pour conslalcr les délits et connaître les coupables.
" Eh bii>n ! ce conseil , si empressé de hAter la mort de Jésus- Christ , si actif el si soi;^neux lorsqu'il s'agissait de placer une garde prés de son tombeau , ne prit aucune de ces ¡uécaulions ; il se contenta dii faire citer les a|)olres pour leur défendre de prêcher au nom d(i Jésus-Christ , et les menacer des ch;Uiments les plus sévères, en cas de récidive : renhiripiez qn'il n'oxe [)lus les accuser d'avoir enlevé le corps de Jésus - Christ, tandis ([ue les gardes dormaient.
» Il est donc clair que leur politique leur sucrgéra de passer les faits sous silence , el de les laisser tomber dans l'oubli , attendu qu'ils n'auraient pu persuader à personne que les disciples avaient enlevé le corps de leur Maître. Qni eût pu croire que des homni(>3 si panvres, si timides, si peu non)breux , se fussent réunis pour une entreprise difficile , telle que celle d'enlever la pierre d'un tom-
' Voyeï les Actes des Apôtres , n. 20.
128 LE TRIOiMPHE DE L'EVANGILE.
beau, d'en rompre le sceau , et d'enlever un cadavre d'un sépulcre , sous les yeux mêmes de la garde choisie pour l'entourer , le défendre , et qui n'y avait clé placée que pour s'opposer à cet enlèvement ?
» Quelle apparence pcul-il y avoir que les soldats se fussent livrés au sommeil à tel point que les disciples pussent tranquillement , et sans crainte d'être aperçus, prendre le temps nécessaire pour une opération si longue et si pénible , pour un travail qui exigeait du temps et de la liberté pour agir , qui ne pouvait se faire sans bruit , puisqu'il s'agissait de soulever une pierre énorme , d'en rompre le sceau, de délier le corps , de le dépouiller du suaire qui l'enveloppait , et de tout le linge dont il était couvert , ainsi que l'attestent toutes les relations qui nous sont parvenues.
» Nous avons examiné la conduite des Juifs, suivons à présent celle des apôtres. Ils disent unanimement qu'ils ont vu et parlé a ce Jésus qui avait été crucifié. Admettons que celte assertion , quoique unanime , soit mensongère ; pour le supposer , il faut bien supposer aussi qu'ils se fussent concertés entre eux ; sans cela , il leur devenait impossible d'être d'accord , et dès-lors leurs témoignages différents eussent constaté leur fourberie. Les uns auraient dit oui , les autres non ; l'un aurait annoncé son apparition à un grand nombre ; un autre à un moindre , ou à un seul d'entre eux ; les uns eussent raconté d'une manière , les autres d'une autre. Et si , parmi eux , il y en eût eu un de sincère et de bonne foi , il eût dit qu'il n'avait rien vu. 11 faut donc indispensablement supposer que ces hommes s'étaient réunis pour publier unanimement , et avec une constance qui les exposait à la mort , des faits incroyables par leur nature , et dont eux-mêmes connaissaient la fausseté. Cela se peut-il ? non, et voici mes motifs.
» On n'a jamais vu et il n'est pas raisonnable de penser qu'un homme , sans y être excité par un grand intérêt ^ s'expose aux supplices et à la mort , pour soutenir avec opiniâtreté et constance un fait incroyable que lui-même sait être faux. Si , par l'effet d'un prodige , il se trouvait quelqu'un capable d'une pareille disposition , il serait extravagant d'imaginer quelle pût être commune à plusieurs personnes réunies , ce n'est point là la marche du cœur humain.
» Combien cette impossibilité morale ne s'augmente-t-elle pas , lorsqu'on voit les mêmes personnes , dans qui l'on suppose cette disposition absurde , donner en d'autres occasions des preuves d'une conduite toute contraire , et de nombreux témoignages de prudence et de lintidité î Combien ne serait-il pas absurde de l'attribuer à des personnages distingues par leurs vertus , a des hommes convaincus qu'un mensonge en matière si grave serait un délit incompatible avec la vie éternelle ; des hommes enfin qui, si la résurrection n'est pas vraie , eussent été les premiers trompés; qui dèslors eussent vu clairement que celui qu'ils avaient pris pour le Messie, n'était (ju'un imposteur, et dès-lors eussent cessé d'avoir intérêt à soutenir une fausseté absolument inutile !
LETTRE VIH. 129
» Cominciil , iraulre piiil , puinni-l-on concevoir qu'un accord enlre des hommes capiiblcs d'une; lelle ¡ni(|uilé , puisse subsister loriglenips , el imaginer qu'il ne s'en trouve aucun (¡ni , pour cNiler le supplice , ne révèle aux Juifs l'imposlure (|u'ils ont soutenue , el le dcta'l de ces circonstances ? l'ourra-t-ot) penser <jue des iioninies, (pii Iraliiient Jésus pendant qu'il vivait, lui aient été fidèles ai)rès sa nioil, au péril de leur vie? Tant (pi'il avait vei u , ils pouvaient ion.'erver (pieUpics espérances ; a sa niorl , si elle eut ete comme celle dis autres liommes , (pie pouvaient-ils atlendre , si ce n'est des mi>éres , ù*.''-^ toiirmenls , des su|q)Iices et la honte de s'être laiss» s abuser par un imposteur?
» (À's njémes discij)les persuailés que leur Maître était le Messie , s'étaient prcmiis de ne pas l'abandonner ; ils disaient : Allons mourir avec lui : malgré cela , dès qu'ils le virent arrêté , leur timidité prévalut et les porta à fuir; ils l'abandonnèient entre les mains de leurs ennen.is. Qui croira que ces mêmes hommes , le voyant mort , et détrompes de l'avoir (ru le Sauvi ur du monde , ¡luissenl avoir le cour;ii;e d'inventer et de soutenir, en vertu d'un atcord iniipie , un mensonge inutile et auquel personne ne voudia ajouter foi ?
• Quel droit , quelle autorité auraient-ils pour persuader un fait aussi inouï ? quel avantage peuvent-ils trouver à le soutenir? (|uel eliet en peut résulter pour eux, si ce n'est le déshonneur de leur nati(»n , (|u'ils enla< baient du crime le plus atroce ? (Comment ces hommes siniples , sans intérêt et sans but quelconque , ont-ils soutenu le fait de la résurrection avec une constance si marquée ? Comment n'onl-ils jamais varié , et comment se peul-il qu'aucun ne se trouble ni jiese déilise ; que tous souifrenl les plus grands tournienls el jusqu'à la mort la plus cruelle , en afiirmant sans cesse (ju'ils ont vu ce qu'aucun d'eux n'aurait vu ? L'imaginalion ne peut concevoir ce dernier degré d'une folie concertée et convenue entre des esj)rils si différents.
» Non-seulement cet accord aurait du se faire entre les douze apotres , n)ais entre les disciples qui étaient déjà nombreux, Jésus- Christ apparut à beaiuoup de personnes , et en différentes occasions ; quehpiefois aux femmes , à qui il ordonna de dire à leurs frères, (pi'ils se rendissent en Calilée où il les précéderait ; d'autres f(iis à Pierre seul ; d'autres fois aux douze reunis. Tantôt il les ( herche (piand ils pé( hent , el il rend leur pèche plus abondante ; tantôt il leur apparaît au moment où ils se réunissent pour prier : tantói il se met à table au milieu d'eux , il mange , il boit avec eux ; tantôt il leur ilonne ses inslruclions , et leur rappelle ce qu'il leur avait enseigné avant de mourir ; une fois enfin il o montre à plus de c inq cents qui se trouvaient réunis ' .
M On le voit encore convaincre un disciple incrédule ; il lui fait tourber ses pieds et ses mains , il lui découvre la blessure de Ron côté , el lui dit : Mets ici ton doigt , regarde mes mains , et
.' Corinth. xv. 6.
ne sois pas incrédule. Une autre fois il apparaît à doux de ses disciples qui allaient à Enimaiis ; il parle longtemps avec eux et leur explique l'Ecriture ; dans une autre occasion il les unit , et leur ordonne d'aller enseijjner les nations et les baptiser au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit.
» C'est de là que provient le grand nombre des témoins de la rësiirieclion. Saint Pau/, dans une de ses épitres , dit que Jésus apparut une fois à cinq cents disciples réunis ; et il ajoute que , nonobstant la mort de plusieurs d'entre eux , la plus grande partie était encore en vie. Je demande si saint Paxil , prêchant une religion dont le pretuier principe est la vérité , se fût permis d^allirmer un fait pareil , s'il n'eu eût pas été sûr? si un apôtre, qui , pour recueillir le fruit de son zèle , devait accréditer sa véracité, eût osé citer des témoins tout prêts a le démentir? Je demande encore s'il est possible que, sans motif et sans intérêt, tant de personnes dllférentes par leur caractère et par leurs conditions s'accordent à afiirmer un fait qui , s'il n'elait certain , serait ridicule et absurde : je dis que cela ne peut ni s'imaginer ni se concevoir.
» Si l'on veut supposer que ces témoins en ont imposé , il faut se livrer alors à d'autres suppositions inadmissibles: il est certain que tant que Jésus-Christ vécut et qu'ils furent ses disciples , ils se montrèrent aussi pusillanimes et aussi faibles que les hommes ordinaires. Ils ne montrèrent pas d'autres sentiments que ceux qu'inspirent l'amour de sa propre conservation. Ils suivaient Jésus- Christ , dans la persuasion qu'il était le Messie ; mais ils appréhendaient excessivement la mort ; le Sanhédrin les glaçait d'eiîroi -, et, dès qu'ils se voyaient en danger , ou exposés à quelques risques, ils recouraient à Jesus-Christ pour qu'il les délivrât.
» Coiuraenl ces hommes , confondus dans la foule du peuple et si accessibles à la crainte, seraient-ils tout-à-coup , après la mort de Jésus-Christ , devenus capables d'une entreprise aussi téméraire que celle d'inventer une imposture invraisemblable , et de la soutenir avec tant d'opiniâtreté ? Où auraient-ils puisé un caractère nouveau et une fermeté qui n'appartiennent point à la faiblesse humaine? Leur cœur a donc changé ? Leur r.iison a donc changé aussi ? Qui a opéré en eux ce changemeut ? Ils ont vu mourir Jésus-Christ ; ils ne peuvent plus rien cs¡)érer de sa présence; pour quoi ne fuient-ils pas ? pourquoi ne se dérobent-ils pas à tous les regards? Si Jésus-Christ les a séduits, s'il n'est pas ressuscité, que gagneront-iIs à être reconnus pour ses disciples ? Quelle espérance pourraient-iis conserver , lorsqu'ils ont vu celui qui leur avait promis la vie éternelle-, qui leur a dit qu'il était la résurrection et la vie , sujet comme les honimes au pouvoir de la mort?
» Ex|)lique qui pourra la contradiction frappante de leur conduite : tandis (ju'ils espéraient en Jésus-Christ, ils craignaient tout; maintenant qu ils ne peuvent plus espérer en lui , ils ne craignent rien. Quand ils pensaient servir Dieu en souffrant pour Jésus-Christ, qu'ils croyaient son envoyé , ils étaient timides et lâches ; naaiule-
LFXIRE Vlií. 131
nanl qu'ils Víticnl qu'ils se sor:l fausscmonl .iltacbcs a lui ? puis- (jii'ils ont rl(! (Ii'tt()m|)('s pjir la iiiurl de Jcsus-Clirisl, iioii-seulcinent ils le (lef*Mi(i('iil avec, autaiil diiilrcpidiU' <|im' de force , ils iiivenleraient eiicon! un ineii>on;^(i , dans Icíjiifl, onlia¡^eanl la l)i\ini(('', ils se dcsIionoKîraicnl eux-niènies : (jiii < om evra jamais un con- Irasle aussi iVa|)|)anl ?
>i AdincUons que h-s a|)ol:es et les dis( i[)l<'s de Jesus-C.hrist aient eu , |)ar l'cIVel de leur ignorance el de leur imprudence , la hardiesse de coticeiU'r enlre eux une im[»oslure aussi •,Mossiére -, qui ima¡fineia (|u'une uouvoaulc si élrange , lelle (ju'clanl certaine elle pouvait èlrc à peine crue, ait |)u s'accréditer étant fausse? (Jui concevra qu'il ail été possible de bien concericr des f;iils si compliqués cl si divers entre lanl de personnes différenlcs ? Comment les uns n'auraienl-ils pas raconté d'une manière , et ceux-là d'une autre ? I>a diversité de leurs rapports n'eùt-elle pas éventé l'imposluie ? Tous peut-élre n'auraient pas consenti à a[)[(uyer ce metisonj^e ; un seul eut sulli pour les découvrir tous, ils devaient s'altendre ;\ être dénoncés , parie (ju'ils étaient {)auvres ; leur imposture les conduisait inlailliblement aux tourments , à la ()iison et à la mort ; tandis que celui d'entre eux (jui aurait découvert la vérité, se con(iIi;int ¡a faveur des giands de l'étal, se fût ouvert la carrière de la fortune el déshonneurs. Un seul qui, ayant participé à cet accord, eût eu la crainte très-naturelle d'être démenti par (|uel(ju'un des autres , sufiisail pour déconcerter le projet , et anéantir tout autre témoignage.
» Telles sont les constMpiences et h-s contradictions palpables qu'il faudr.iit iiulispensablement admettre dans l'hypothèse d'un accord concerlé enlre les apôlres et les disciples. Mais envisügcons la chose diU'eremment : admettons, pour un «noment , la vérilé de la résurrection ; alors tout s'éclairi il , tout s'ex[)!i(jue sans peine ; rien de [)liis naturel (juo tout ce (¡ui est arrivé ; les faits (|ue rapporte 1 histoire deviennent tous* vraisemblables, toutes les difficultés s'a[)Ianissent. Je vais vous en convaincre en vous en présentant les faits ; vous verrez (|u'il n'en est aucun qui ne soit simple , qui ne soit public et notoire, indubitable et constant, certain el avéré , el que tous s'établissent par les autres faits de l'histoire , sans qu'il soit possible ou raisonnable de les nier et même de les révoquer en doute.
» Tant que Jésus-Christ vécut , ses apiMres et ses disciples étaient des hommes grossiers, ii;norants et timides; dès qu'ils virent leur Maître détenu , ils priient la fuite et l'abandonnèrent. Pierre , le premier d'entre les apAlres , le plus att.uhé à Jésus -Christ et le plus courajieux île tous , le renia trois fois , par la crainte seule que lui inspira une servante ; presque tous rabandonnèrent au moment de sa mort ; tout cela est possible , vraisemblable , el personne ne peut le nier.
» L'on ne peut pas contester davantage qu'après la mort de Jésus- Ciirisl , ces mômes hommes , comme remplis d'un nouvel esprit , se répandaient dans les places et les rues de Jérusalem , en publiant
que Jésus, crucifié par les Juifs, était le vrai Messie, l'envoyé de Dieu , le libérateur d'Israël , promis aux patriarches et annoncé par les prophètes ; enfin , qu'il était le Rédempteur du monde. D'où vient ce chanj^ement subit ? De ce que Jésus était ressuscité comme il l'avait prédit. Ils Pavaient vu , ils lui avaient parle ; dans l'espace de quarante jours il leur était apparu plusieurs fois ; il les avait entretenus ; il leur avait donné diííérenles instructions ; ils l'avaient enfin vu monter au Ciel. On ne peut nier aucun de ces faits, qui sont les principes et la base du christianisme , et à l'aide desquels il s'est propagé et établi dans l'étendue du monde entier.
» Comment, dira-t-on , des hommes connus pour être si timides et si pauvres eurent-ils la hardiesse de déclamer avec tant de force contre le supplice de leur Maître, condamné par les premiers magistrats de la nation ? Comment , en dépit de ceux qui les emprisonnaient , les faisaient fustiger et les menaçaient de la mort , persévéraient-ils à publier les mêmes faits, à tel point que , dès qu'on les mettait en liberté , ils recommençaient sur nouveaux frais ? Mais vien ne pouvait les empêcher de croire et de dire ce qu'ils avaient vu ; leur foi faible et confuse, pendant que Jésus-Christ vivait, avait acciuis un grand degré de force , lorsque, par sa résurrection et son ascension , ils avaient évidemment reconnu en lui le Messie promis par les prophètes.
» Comment , ajoute-l-on , tant de témoins d'esprits et de conditions si ditîérenls furent-ils, hommes et femmes , tous unanimes dans la relation d'un fait si extraordinaire ? C'est qu'en ayiint tous été témoins , et tous ayant vu la même chose , i! ne pouvait se faire qu'ils parlassent autrement sans trahir la vérité.
» Comment enfin quelques pécheurs ignorants , qui , peu de temps auparavant , savaient à peine parler, s'exprimenl-ils à présent avec une force et une éloquence telles, qu'ils persuadent des milliers de Juifs ? Eux-mêmes nous, répondent que Jésus-Christ, avant de mouler au Ciel, leur avait promis de leur envoyer son Esprit; qu'en effet , le jour de la Pentecôte, il descendit sur eux, et que c'était lui qui parlait par leur bouche. Il faut bien que cela soit , autrement on ne pourrait concevoir comment des hommes si grossiers auraient pu convertir des milliers d'hommes, entre lesquels il y en avait d'instruits ; ni comment ils auraient pu se faire entendre par les Juifs de diverses nations, qui parlaient des langues différentes, et que le hasard avait conduits à Jérusalem pour concourir à la solennité du jour.
» L'Evangile rapporte en effet que les apôtres parlaient toutes sortes de langues et étaient entendus de tous. Cola devenait indispensahle ; autrement il eût été impossible qu'ils fissent autant de conversions. D'un autre côté, elles sont cert.iines et evidentes, puisque les premiers convertis formèrent la première Eglise de Jérusalem , et celles qui se sont formées par la suite dans les autres pays y dont la succession est venue jusqu'à nous. Ces faits évidents prouvent l'inspiration des apôtres ; et si ce miracle est vrai , tous le sont, parce qu'ils sont liés entre eux. Mais je ne veux point en ce
LETTHE VIH. 133
niomonl me [névaloirde l'aiilorilé de l'Kvariüíilc ; nous en parlerons une autre fois. Mon dessein .icliiel esl de ne me servir (jue des faits indnbitables et connns , (jue l'on ne peut révoquer en doute , et dont l'i'vidence s'établit sur des témoignages tels qu'on ne [»eut contester la preuve (jui en résulte.
» ('eux donc an.\(|nels je niarréle consistent en ce que les apcMres , les dis» ij)les et même les leninjes |)ré(hérent (|u'ils avaient vu la résurrection et l'ascension de Jt^sus-tllirist. L'impossibilité du concert de tant de [lersonnes pour inventer et soutenir ces faits , s'ils n'eussent [).is été certains , me parait denïonlrée et prouvée par lu nature et la ([ualité des témoins.
B Qui sont ces témoins? Déjà nous avons vu en eux des hommes simples, des pécheuis grossiers, sans esprit, sans talent, sans connaissance du monde, sans amis, sans protecteurs qui puissent les soutenir : nous ne pouvons donc leur supposer, ni l'astuce nécessaire pour une invention si nionstrueuse , ni l'adresse qu'il eut fallo pour l'accréditer, ni les moyens convenables pour y réussir ; suilotit .si l'on fuit attention que tout ce qu'ils disaient ne pouvait (lu'itn'enser les honnnes les plus puissants de l'état , égalenuMit à portée de les réprimer, de déiromper le peuple, et intéressés à prouver la fausseté de leur rapport.
» Qu'elaient-ils de plus? Des hommes doués de vertus eminentes et qui dérivaient toutes des documents que leur Maître leur avait laissés. Leurs vertus , également connues et respectées , étaient telles , que leurs plus grands ennemis, ceux mêmes qui les emprisonnaient, qui les faisaient fustiger, ne purent jamais les accuser. Loin de là , ils étaient forcés d'admirer leur courage , leur zèle , leur désintéressement et toutes les vertus (¡ui , leur ayant concilié la vénéralioti publiijue , contribuèreot beaucoup à multiplier les conversions (|u'ils opérèrent.
» Il n'est donc pis possible d'imaginer que des hommes si désintéressés et si éminenls en vertu, aient nouIu deshonorer Jésus- Christ pour le servir; que ceux qui sacrifiaient non-seulement leur propre inlérél , mais leur tran(|uillite et leur vie pour le salut des autres , eussent voulu se déshonorer eux-mêmes , et s'exposer à être reconnus auteurs ou complices d'une ini(juité. La raison, leur propre intérêt, l'innocence de leur conduite , tout enfin s'oppose à l'idée de cette trompeiie.
» Mais ne pouvaient-ils pas être trompés eux-mêmes? Non, et voici pourquoi : on conçoit aisément (ju'un homme judicieux et sage pui>se se tromper en fait de dogme, d'opinion ou de doctriiïe ; parce que le raisonnement , unique juge do toutes les idées intellectuelles , ne rassemble pas toujouis toutes Jes notions nécessaires pour bien discerner le vrai du faux : s'il en est une seule qui lui manque ou qu'il ne saisisse pas bien , il peut facilement former un jugement faux et donner dans l'erreur.
» Mais (jiiand il s'agit «le faits palpables et soumis aux sens , de faits publics et circonstanciés qui arrivèrent en tel temps et
en lel lieu , de choses vues par plusieurs et que tous ont vues de la même manière , il est impossible que tous se (rompent.
• Appliquons ces principes de vérité éternelle aux apôtres et aux disciples. Ce que ceux-ci disent uniquement est, qu'ils ont vu Jésus-Christ ressuscité et qu'ils l'ont vu monter an ciel : voilà des laits siiuplos, clairs et soumis aux sens. Ici, il n'y a ni idée intellectuelle et abslraile , ni dogme, ni travail de méditation; tout est sensible et palpable. Comment alors auraient-ils pu se tromper? Ils connaissaient bien Jésus-Christ, puisqu'ils vécurent longtemps et familièrement avec lui. Jésus-Christ l'ut condamné par le sanhédrin et cloue sur la croix : ce supplice le laissa marqué de diverses cicatrices 5 il fut public ; sa mort fut notoire; et nonseulement il mourut , il fut encore embaumé et enterré.
» C'est l'homme dont parlent les apôtres et dont ils disent : Jésus-Christ qui est mort , qui a été enterré , et qui nous a |)romis qu'il ressusciterait , est ressuscité en effet, puisqu'il nous a apparu plusieurs fois; que non-seulement il a conversé, mais qii'il a mangé avec nous : nous avons touché. et reconnu les cicatrices de ses blessures , et il nous a donné diverses instructions. Dans le principe nous ne pouvions le croire , mais à la fin il a bien fallu nous rendre au témoignage répété et constant de nos yeux et de nos oreilles. Il est également impossible de se tromper sur des faits pareils , et de ne pas en croire ses yeux , quand on voit ressusciter un mort ; parce que le témoignage des sens suffit pour assurer ce qui est sensible.
» Ajoutons que ces témoins n'étaient rien moins que crédules ; Jésus-Christ leur apparut au moment où ils étaient réunis, à l'exception de Thomas absent'. I es portes étaient fermées; il paraît toul-à-coup , se présente devant eux et les salue. L'étonnement les saisit; loin de croire ce qu'ils voient, ils imaginent que c'est une illusion, une apparence vaine; il faut que Jésus-Christ les rassure , et que , pour les convaincre , il leur montre qu'il a des os, de la chair, et qu'il n'est pas un fantôme. Pour leur mieux prouver qu'il est plein de vie , il mange et boit en leur présence ; el il ne faut rien moins pour les persuader , que toutes ces preuves accumulées.
» Thomas montre dans sa conduite les mêmes doutes plus fortement prononcés ; il survient après que Jésus-Christ a disparu, î.es apôtres lui racontent ce qui s'est passé ; Thomas ne veut en rien croire , et malgré le témoignage unanime et général qu'ils lui rendent d'avoir vu leur Maître, et d'avoir conversé avec lui, Thomas persiste et affirme qu'il ne le croira jamais , s'il ne le voit pas. Jésus veut le convaincre; et, dans une autre apparition à laquelle il se trouva présent , il le blàtnc de son incrédulité , et lui ordonne de mettre ses mains dans ses blessures ^. Thomas obéit , et ne pouvant résister à l'évidence de celte preuve sensible, il se jette à ses pieds et l'adore comme son Dieu. Jésus
' Luc. XXIV. 39. « Jean xx. 2^ , jusqu'à la fin.
LETTUi: VIII. 1^5
lui (lit : Tu as cru , piirtc (inc (ii ;is mi ; biciilieuix'iix cciix (jui n'oiil [);is Ml t*l (lui ont (ru! IVul-on su^pcclcr (hi cr(idulil(i des Ic'uioins de ccUe oipece ?
» Ces It-nioins , si iiiciédules d;ins le principe , criirenl ensuite avec une force et une ferrnele si grandes , (|ue , lualgié r(jbscuiilé de leur naissance el de leur (ondilion , ils osèrent reprijchcr en face aux premiers lionimes de l'étal le crinjc d'avoir donné la nunl à Jésus-Christ ; non-sculenienl ils publièrent , au péril de leur vie , sa résurrection et son ascenüion , ils consignèrent encore ces faits dans des livres écrits pour instruire ceux (jui naîtraient après eux ; et (¡uels livres ! Il est impossible de lire Itî Nouveau Testament , sans y admirer ce caractère de vérité, d'originalité et de i;r;indeur, (]ui prouve seul (piil ne peut étrii l'ouvrage des liommes.
» L'élévation des pensées , la majestueuse simplicité d(!S expres-.sions , la nouveauté el la pureté de sa (Io( trine , rimitorlance et l'universalité de ses préceptes , ses admirables rapports avec la nature et les besoins de l'Iiomme , l'ardente charité (jui y règne el (pii pénôlre le lecteur , enlin le sens mystérieux et ihéologitiue (¡u'il renferme , sont des attributs et des perfections qu'on ne pt-iil rencontrer dans aucune des productions ds; l'esprit humain.
» Admire/ en même temps la candeur, l'ingciiuite , la modestie, disons [)Ius , la |)roron!]e humilité de ses auteurs , leur oubli constanl d'eux-mêmes , celle noble simplicité (jui n'admet ni la moindre réllexion ni l'éloge le plus léger des actions do leur Maître. Voyez de (|uel ton modeste ils rapportent les choses les plus relevées; jamais vous n'y verrez la moindre intention d'exciter i'admir.ition. Vous n'y lrou\erez que le désir d'instruire , el celui d'inspirer la perfection ; tout prouve (jue ces écrivains ne se proposèrent d'autre but que celui d'enseigner aux hommes ce qui injportait le p'us à leur félicité,
» Ils sont si pleins de (;et esprit , si étrangers à eux-mêmes , que lors(|u'ils ex|)oscnl les plus importantes vérités , ils dédaignent toute esjièce d'ornement ; c'est alors (jue leur slylc est le plus simple. Voyez ces expressions : Le lépreux élcndil sa main el se; trouva guéri... le malade prit son lit el se mil à marcher.... Sans doule, c'est là le vrai sublime, quand on parle de Dieu. Oue peut-on dire, sinon qu'il ordonne , el que la chose est faite : ce sublime n'e.«t ni étudié , ni le produit de l'art; il nail de l'objet : l'expression devient sublime , p;"rce que la chose l'est ; l'écrivain ne pouvait manquer de l'exprimer telle qu'elle est.
"Ces mêmes homnics , les écrivains de ce livre sacré, témoins des faits et des miracles (jn'il contient , faisaient eux-mêmes d'autres miracles non moins grands. Yaw aussi disaient à un paralytique : lève-loi , et marche ; le |>;iralyli(|ue se levait et marchait ; elees pouvoirs surnaturels ne leur faisaient point rechercher les applaudissements des peuples ; ils leur expli(|uaient positivement (jue ce n'étaient point eux (jui agissaient. l'oucipioi vous étonnez-vous , leur disail l'un d'entre eux ? pourquoi nous
regardez-vous avec admiration , comme si nous eussions fait marcher cet homme par notre propre pouvoir ' , tandis qu'il n'est guéri que par celui de Jésus-Christ? Qui peut voir tant de sincérité et de désintéressement sans se sentir ému? Et des hommes de cette espèce ne seraient pas admis pour témoins ! Qui osera les récuser ? qui pourra les soupçonner de mensonge ?
» Tout ce que contient ce livre admirable a été composé et publié peu de temps après les événements ; et , je le demande , qui pourrait concevoir que tpielqu'un eût eu l'audace d'écrire et de présenter h ses contemporains l'exposé des faits dont ils ont dû être les témoins eux-nïémes , si ces faits n'étaient avérés ? Lois même que cette présomption ne serait pas si forte , au moins doit-on penser que s'ils u'étaient pas conformes à la plus exacte vérité, ces auteurs se seraient appliqués à en aifaiblir les détails , parce que chaque circonstance ajouterait un moyen de découvrir hi fausseté du récit.
» Mais examinez l'Evangile : tout , au contraire , y est circonstancié ; les noms des personnes , leurs qualités , leurs emplois , leurs domiciles , leurs maladies , les lieux , les temps , et mille autres circonstances minutieuses qui déterminent le fait de la manière la plus précise , de telle sorte que chacun peut dire que s'il se fut trouvé dans le temps et le lieu où se passa l'événement , il lui eût été facile de le vérifier et de s'en assurer. Les ennemis nombreux des auteurs de ce livre ont montré un grand désir de les démentir , et n'ont jamais osé nier la vérité des faits ; tous leurs efforts tendent à les obscurcir , ils les attribuent à la magie , et cette défaite renferme leur aveu.
» On n'objectera pas que peut-être parmi les anciens il s'est trouvé d'autres écrivains qui ont nié ces faits , combattu ces récits , et dont les écrits ont pu se perdre. Il existe aujourd'hui sous nos yeux une nation entière qui descend sans interruption des ennemis de Jésus-Christ , qui reçut d'eux en héritage leur haine et leurs opinions , et qui conserve scrupuleusement les traditions et les écrits de ce temps. Il est constant qu'ils conserveraient aussi ceux dont nous parlons , s'ils eussent existé. L'intérêt des pères était de les produire , et celui de leurs descendants de les conserver. Les apôtres accusèrent leurs magistrats d'avoir crucifié le Messie : avec quelle facilité des hommes investis de tout pouvoir ne se seraient-ils pas empressés de les confondre ! avec quel soin leurs historiens ne les auraient-ils pas dénoncés à la postérité 1 Loin de lu, ils se turent, et les conversions se multipliaient chaque jour.
» On n'attribuera pas ce silence des magistrats à l'effet du mépris ou de l'indifférence , puisqu'ils ne cessaient de chercher les moyens de convaincre les apôtres de fausseté , et qu'ils ne négligeaient rien pour y parvenir. Comme tout était certain , tous leurs eflorts ne purent en venir à bout ; les informations qu'ils ne cessaient de
' Act. m. i^. 12.
faire se tournjuonl conlre eux et n'abdiilissaicnt (¡n'a leur houle. Entre mille exeii»j)les (jue je pourrais ciler , je prendrai celui du boiteux de naissance.
» A peine les apotres conimenraienl-ils à prêcher la résurrection du Christ , que les Juifs les firent comparaître devant leurs tribunaux et les interrof^erent '. Ils répètent c(! (ju'ils avaient dit au peuple ; on les menace et on leur prescrit le silence. En entrant dans le teniple , deux dentre eu\ avaient fzuéri un homme estropi»' de naissance ; le tribunal le sait cl les lait com[)arailre aussitôt ; il leur demande par <|uelle vertu et en (|uel wotn ils ont l'ail celle guerison. Les accusés répondent : l'-hels du peuple , vous nous faites comparaître pour avoir lait du bien a un homme soutirant, et vous nous demandez en quel nom nous l'avons fait ; sachez , ó juges , et que tout le peuple sache aussi, que nous Tavons guéri au nom de Jésus que vous avez crucifié.
» Qui ne s'étonnera de voir deux simples pêcheurs traduits en jugement, qui , loin de chercher à capter la bienveillance de leurs juges , commencent par les accuser en face d'un crime atroce , et iinisseni par leur rappeler l'iniputalion qui les oflense le plus ?
» Que conclure de la '? Que si Jésus-Christ eut été juslement cruciüé , (¡ne si sa résurrecliou eût élé incertaine, que si la gutrison du boiteux de naissiince eût été douteuse, les juges, sûrs des faussetés qu'avançaient les apôtres , en eussent administré les prenses pubiicjuement , soit pour se justifier , soit pour faire connaître la malice des apôlres et la punir. Rieu n'est plus naturel, et ce qu'ils tirent ne lest pas. Poursuivons.
1) Lorsipie les chefs du peuple virent l'audace de ces deux disciples, qu'ils savaient avoir suivi Jésus-Christ , et qui étaient des liomuies du jieuple , non lettres, ils restent muets d'éfonnement. La présence du boiteux <le naissance guéri et actuellement sous leurs yeux , ne leur permet de rien dire. Enfin ils ordonnent aux disciples de sortir du conseil pour se consulter entre eux, et ils les font rappeler pour leur dcfendre avec menace de parler ou d'enseigner au nom du cruci(i<'.
» Qui se serait attendu a voir celle atraire se terminer ainsi ? Qui eût ¡)u penser que le sénat, ennemi des disciples el irrité contre eux , n'oserail ni les démentir ni les condanmer ? Les disciples auraient été des imposteurs , ils auraient atteste une résurrection fausse , accrédité un miracle qu'ils n'ont pas fail ! ils l'auraient attribué à un mallaileur condamne par les magistrats auxquels ils parlent avec autant d'audace ! el ceux-ci se bornent a leur renouveler une vaine défense de prêcher ! Ils reconnaissent donc (jue le miracle du boiteux est réel ; et , pui^iiu'il s'opéra au nom de Jésus-Christ, il esl aussi certain (ju'il a ressuscité ; au moins est-il évident que, loin de prouver le contraire , ils (onfirment tacitement la résurrection.
» Que conclure d'une conduite aussi étrange, sinon que les juges
' Act. V. 1.
n'osèrent pas procéder contre les apôtres , malgré la hardiesse avec laquelle ils les traitaient, parce que les faits étaient si notoires et si publics, qu'ils n'auraient pu manquer de déplaire au peuple ? Aussi dit-on que ce seul miracle convertit cinq mille personnes ^ Les juges, qui n'osèrent ni les condamner ni nier un fait public , cherchèrent à l'affaiblir en l'attribuant aux prestiges de la magie.
» Lorsque des juges , qui ont en main tout ponvoir et qui sont pourvus de l'autorité nécessaire pour démentir un fait , sont réduits à la nécessité d'une pareille évasion, on ne peut plus douter qu'il ne soit certain , et ils l'attestent eux-mêmes.
»Je ne finirais pas, si j'entreprenais de vous exposer tous les exemples de cette nature. Je ne vous demande qu'une réilexion , c'est que le miracle de la résurrection , attesté par tant de témoins, est un anneau de la chaîne à laquelle se lient ceux qui précédèrent et qui suivirent , tels que l'ascension de Notre-Seigneur et la venue du Saint-Esprit. Tous s'enchaineut entre eux et composent un tout si suivi, si cohérent dans toutes ses parties, qu'elles dépendent toutes les unes des autres et se servent mutuellement de preuves et d'appui.
» S'il est prouvé que les apotres eurent le don des langues , et que ce moyen les aida à convertir les Juifs des différentes nations, il l'est aussi que Jésus-Christ a ressuscité. S'il est certain que Jésus-Christ fit des miracles pendant sa vie et qu'il prédit sa résurrection , il ne peut y avoir de doute qu'il ne ressuscitât. Une de ces choses une fois prouvée , toutes les autres le sont. Voyons maintenant ce qu'ajoutent les témoins.
)) Us disent qu'après avoir vu Jésus-Christ ressuscité , après avoir conversé avec lui souvent, ils le virent monter au Ciel; et pour prouver ce nouveau miracle , ils présentent beaucoup d'autres témoins de ce nouveau fait qui ne l'avaient pas été de l'autre , de sorte que la résurrection acquiert un plus grand degré de certitude par ce grand et nombreux concours de témoins qui virent l'ascension ; celle-ci devient une autre preuve irrécusable de la résurrection , qui l'est réciproquement de tous les autres miracles et de toutes les merveilles de sa vie.
» Les apôtres , les disciples connus pour tels , les femmes et une foule d'autres personnes rassemblées jusqu'au nombre de cinq cents , dirent - que tous , à telle heure et en tel lieu , ils avaient vu monter au Ciel Jésus- Christ ; tous répétèrent ce qu'il leur avait dit , et tous rapportèrent les circonstances de cet événement sans différer en rien. Ce rapport unanime supposé , ou le fait est certain , ou tous sont des imposteurs ; il est impossible de croire qu'ils aient pu se tromper. Tous connaissaient Jésus-Christ ; l'événement a lieu quarante jours après la résurrection qui avait été le sujet de toutes les conversations , l'objet de toutes les discussions ;
' Act. IV. /i.
» I. Corinth. xv , act. ) , 9 , 10.
ils étaient proparcs à Dadnicllre i ieii sans réOexion et sans examen.
» C'est à midi (|ue rasieiision a lieu ; le soleil hrilliiil , disent-ils lotis , quand Je>us-Cliri.>l s'éleva au (>íl'I. Comuíenl toncevoir qu'une si grande inulliUide ail puse liuinpei' ? que tous aient simplement cru voir dans le mt'me monuMit le même objet , et de la même maniere , si personne n'avait rien vti en elFet T (^e n'est pas ici une ai>parili()n muette , une nianileslation soudaine et momentanée. Je.sus-Clirist leur parle , il leur donne des prece[)les , leur ordonm: de ne s'éloigner de Jérusalem que lorscjuils aurorit reçu le S.iiul-I'spiil. Il leur lait des promesses , et des pronjesses si étendues , íjuelles ne i)euvent venir (jue de l)ieu ; il leur dit qu'il les aidera et ([u'il sera avec eux jus(|u a la fin des siècles ; enfin il leur enjoint de baptiser au nom du Père , du lils et du Saint- Espril.
» Tel est le récit unanime de tous les témoins : ils disent la vérité, ou ils la déguisent; c'est un rapport concerté , ou le fait est réel. S'il ne 1 est pas , nous lombons bien plus profondément dans les mêmes difficullés (]ue nous présentait Tinipossibililé d un pareil coniirt entre les apotres , pour supposer le lait de la résurrection : je dis plus prol'ondemenl , parce que le nombre des témoins es! ici beaucoup plus g:ran(l , et que la difficulté d'un pareil complot et les dangeis d'étie démentis , croissent en raison de leur nombre. In seul d'entre eux , inlidele ou timide , les eùl tous dévoiles ; et si celte combinaison entre les apôtres nous a paru impossible , celle-ci doit nous le paraître bien plus encore.
» Il n'y avait que les apôtres et quelques autres qui eussent parlé de la résurrection ; la connaissance de ce fait était concentrée dans le cercle de leur assemblée : mais qu'on me dise comment ils auraient pu faire voir et entendre à beaucoup d'autres ce qu'en eliet ils ne voyaient ni n'entendaient eux-mêmes '. Qu'on explique par (juels prestiges ils auraient pu faire monter au Ciel la figure d'un bomnie , et faire apparaître deux hommes vêtus de blanc , qui leur disent : Galileens , le même Jésus-Cbrist que vous voyez ii présent mouler dans les Cieux , en descendra un jour à vos yeux. Qu'on nous dise comment ils ont pu graver dans la nu-moire de celte multitude les paroles (|u'ils disent avoir ouïes , la pronjesse de leur envoyer le Saint-Esprit, et toutes les autres.
» Quand les apôtres auraient eu assez d'astuce et de malice pour concevoir ce plau , quand on supposerait (|u'ils eussent écrit les points dont tous de\aient conveï)ir , comment es()érer que des témoins en si grand nombre et si ditri'reuls l'eussent adopte et soutenu au péril de passer pour faussaires , et seulement pour leur coujplaire ? Personne ne basarde de soutenir un mensonge improbable. Mais quand une faus.-eté est palpable , personne n'ose ni
' Les témoignages qui servent à prouver Tnscension de Jéíus-C.liiiít prouvent sa résurrection : si les témoins l'ont vu monter au Ciel , donc ils l'ont vu ressuscité.
l'inventer ni la persuader : personne n'a entrepris de persuader qu'il naquit avec des ailes et qu'il avait la faculté de voler.
» Comment des hommes qu'on suppose méchants , puisqu'ils soutiennent un mensonge à tout prix , montrent-ils tant d'ardeur à persuader un fait qui n'a d'autre but que d'accréditer Jésus- Christ et la morale de son Evangile ? Comment des hommes qu'on ne suppose pas slupides , espérent-ils de s'associer des compagnons disposés à souffrir les tourments les plus affreux pour les aider à soutenir une fiction , qu'ils prétendent propager par une fourberie ? Un tel assemblage d'absurdités et de contradictions est fait pour frapper au premier coup-d'œil.
» Il n'est point dans la nature du cœur de l'honîme de perdre sa liberté , son repos , ses amis et la vie , pour soutenir un mensonge auquel il ne prend aucun intérêt, et encore moins pour le soutenir avec tant d'opiniàlreté. L'imposteur est accablé par sa propre conscience ; il tremble dès que le péril approche ; et le plus audacieux perd contenance , quand il se voit aux prises avec l'autorité qui le fait arrêter , et en présence du danger ([ui le menace. Tels sont les hommes; une seule exception serait un phénomène : que penser donc d'une multitude dont la conduite serait unanimement différente dans un temps donné et pour une même cause ?
» Le dernier degré , le sceau de l'évidence , se trouve dans la descente du Saint-Esprit, puisque c'est par elle que Jésus-Christ accomplit sa promesse , et que les apôtres reçurent une foule de dons, tous surnaturels, tels que ceux de la connaissance des langues , du pouvoir des miracles et de la faculté de le transférer à d'autres.
» Les apôtres les ont reçus ces dons , et les faits mêmes nous le prouvent ; mais considérons-les isolement. On ne peut nier qu'ils reçurent le don des langues : comment auraienl-ils pu convertir un si grand nombre d'étrangers de pays diiTérenls, qui étaient venus célébrer la pAque à Jérusalem ? En un seul jour, ils convertirent cinq mille hommes; en un autre , trois mille. L'on ne peut conlesler la conversion de ces Juifs, puisqu'ils formèrent les premières Eglises dont se sont formées les nôtres ; l'histoire tout entière atteste la formation de ces Eglises anciennes dont les apôtres furent les premiers pasteurs.
» Le don de la science n'est pas moins évident : nous savons déjà ce qu'étaient les apôtres dans le temps de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; des pêcheurs ignorants et grossiers, des hommes timides qui l'abandonnèrent, des hommes slupides qui ne l'entendaient pas : observez-les à présent , après la descente de l'Esprit saint sur eux ; ils ne sont plus les mêmes ; on ne reconnaît plus de vestige de ce qu'ils furent. Quel courage ! quelle inlrépidité ! quelle lumière ! quelle éloquence 1 et , sans leur secours , leur eût-il été possible de convertir tant de milliers de personnes, malgré la résistance et l'autorité des chefs du peuple ?
» Voulez-vous d'autres preuves ? Lisez les premiers écrits qu'ils adressèrent aux Eglises qu'ils fondèrent , et dites si la sublimité
LETTRE VIII. Ul
(le style qui les caracléiise , la inr)f(ni(leur de lonr dotliine , l'éléviilion de leurs pensées , oui pu tire l'œuvre diionirnes grossiers cl igtioraiils ? (Jui leur a donné loul-à-coup lanl de savoir el lanl delévalion dans les idees el dans leurs exj)ressions ? N'ali(''guez |)as (¡u'ils onl pu rédiger i es écrils d'apiès d autres savants ; il est in(liil)il;il)lc ([irenv-nienies les eciivirenl, el (|u'oa les (onserNe tels (|u'i!s sortirenl de leur p'iume , sans aueune altéralion.
)) La preuve en est , en ee que Ion ne peul douter (ju'ils ne remirent eux-niènies ees écrits aux Eglises au\(|uelles ils les adressjiienl , li (jue celles-ci , pleines de résped , les lisaient conliriuellen)enl en commun ; quelles en donnai<'nl des copies aux l-^glises avec lesquelles elles étaient en correspondance , pour (pi'elles proGlass(înl de leur lecture : les unes el l»s autres gardaient les originaux el les copies avec un respect religieux , conune un dépôt sacré. La confrontation que l'on a f.iile ensuite de ces diiT'renles c(ipies , a i)ronvé évidemment que ce sont les mêmes, et (|u'elles ont été conservées dans toute leur intégiité.
» Ouant an don d(i faire des miracles, la même série de faits le prouve aussi é\itlcii.ment. Il esl constant que les apôtres ne purent vaincre l'olistinalion de lanl de Juifs , ni les porler à croire des événements aussi invraisemblables que pouvaient l'être la réstirreclion et l'ascension de Jésus-Cbrisl , si ce n'est à force de miracles. Je vous ai parlé de celui du boiteux de naissance , riiistoire en rapporte une foule d'autres , et il est impossible qu'ils ne soient pas vrais ; comment concevrait-on sans cela qii'iine poignée d'bommes pauvres el sans crédit eussent pu opérer tant de conversions?
» 11 esl inilispensablement nécessaire , par la même raison , d'admettre , d'après les témoignages de l'iiisloire , (jue ces mêmes ap()tres purent communiquer el communi(|uérenl en effel le don de faire des miracles , à ceux qui croyaienl en Jésus-Cbrist. Elle rapporte (ju'ils le transmirent au centurion Cornélius el à beaucoup d'autres; elle ajoute que les dons fuient mullipliés à tel point qu'un magicien nommé Simon voulut les acbeter à prix d'argent. Ce fait parait d'abord étrange , el nénnmoins il est certain (pie (eux (jui le tenaient des ap(Mres . le (royaieni; d'où il faul con( lure , ou qu'ils en avaient été témoins , ou que le fait se vérifiait en eux-mêmes : la j)reuve qu'ils le (royaieni , est dans leur ( onversion et dans le culte d'adoration qu'ils rendaient à Jé>us-Christ. lis furent les lidéles qui formèrent les premières Églises.
» De là naissent différentes réflexions. Nous avons vu combieu il serait absurde de supposer que les apotres eussent eu l'audace d'attester les miracles de Jésus-Cbrist , s'ils n'en eussent élé témoins. Tombien ne le serait-il pas davantage d'imaginer qu'ils aient pu dire non-seulement (ju'ils en avaient fail , mais (¡u'ils en pouvaient faire d'autres; el ce qui va plus loin encore, qu'ils pouvaient communi(}uer ce pouvoir à d'autres , s'ils n'eussenl êt(i
en ólat de le justiGer réellement ! Pour parvenir à ce degré d'audace et de lémérilé , il faudrait être en démence; et l'on ne concevra jamais que des hommes insensés aient pu opérer de si nombreuses conversions.
» On ne peut les révoquer en doute , puisqu'il est avéré qu'ils fondèrent une grande quantité d'Eglises , et que la conséquence de ce fait seul est qu'ils persuadèrent la vérité des miracles de Jésus-Christ, de sa résurrection et de son ascension ; il en résulte encore que s'ils prom8lt;iient de faire des miracles , ils les faisaient en effet; que s'ils disaient qu'ils pouvaient communiquer le même don , ils le communiquèrent en effet à plusieurs de ceux qu'ils aviiient persuadés : d'après leur promesse ; ceux qui les écoulaient n'auraient pu avoir pour eux ni égards ni respect , s'ils ne les eussent vus accomplir ce qu'ils avaient promis , et ils n'auraient pas voulu se convertir. La vérité des tails , tels que l'histoire les expose , peut expliquer seule ces conversions; et puisqu'on ne peut les nier, puisqu'ils furent les premiers des chrétiens nos pères , il en résulte incontestablement que les faits furent vrais.
» Supposez cette vérité , et voyez à quel degré d'évidence pouvait s'clever la conviction des apôtres. Premièrement , Jésus , fils de Marie , dit qu'il est le Messie , et le prouve par une foule de miracles tels que celui de sa résurrection , et nous tous , peuvent-ils dire , nous l'avons vu. En second lieu , le môme Jésus nous a communiqué le don de faire des miracles comme lui , et nous en faisons. Enfin il nous a donné le pouvoir de communiquer ce don à d'autres , et nous le faisons. Ce premier degré d'évidence est déjà très-fort; c'est beaucoup d'entendre des témoins de cette classe dire qu'ils ont vu les miracles de Jésus- Christ , et le soutenir au milieu des tourments. Il s'augmente encore pour ceux qui entendent et voient qu'ils en opèrent de semblables : mais quelle conviction ne naît pas pour eux , en voyant que les apôtres peuvent communiquer le don des miracles , et le communiquent à ceux mêmes qui croient en Jésus- Christ ? Certainement , c'est là le dernier degré d'évidence qu'on puisse désirer , et il n'est pas possible de résister à une telle démonstration.
1) li me serait aisé de multiplier les preuves , et de vous montrer par des moyens différents l'incontestable vérité de ces miracles , qui furent également notoires et opérés en présence de nombreux témoins, et dont le résultat se trouve dans l'établissement et l'extension de l'Eglise. On dirait que la Providence a votilu qu'il ne restât aucun doute sur la vérité de ces fails, et qu'ils fussent tellement certains et palpables qu'un jugement sain suffit pour les concevoir et en reconnaître la certitude.
» Souvenez-vous qtie , dans toute l'histoire profane , il n'est pas un fait mieux prouvé que celui de la résurrection de Jésus- Christ , et que ce fait seul prouve tous les autres ; que l'Evangile , considéré sous le simple point de vue d'une histoire hu-
LETTRE VIH. 14»
niaino , est plus digne de foi que toutes les autres , parce qu'il II")' eu a aucune qui ait en sa laveur ni autant d auteurs conlein- {loraiiis, ni autant de nionununts subsistants qui attestent les lails qui y sont contenus ; que ce livre lut écrit dans le temps ou existaient les témoins des événements i|u'il rapporte , et qu il n'eût pas été possible (juon y fil <;nlrer des faits apocryphes ou douteux , [larce que ses ennemis n'auraient [las manque de se servir de ce mo}t'n pour le décrédiler ; que saint Paul, en parlant de la ré>urreclion , dit quil existait en( ore un très-grand nombre des cinq cents personnes qui en avaient été Icii.oins ; (jne saint Jean, dans sa première é[)ilre , debute par dire qu'il va raconter ce que ses yeux ont vu et ce que ses mains ont louclie ; que tous ceux des apotres, qui nous ont laissé quelques écrits , furent non-seulement les témoins de ce qu'ils rapportent , mais qu'ils y prirent une part active; et que la force de ces témoignages, dans un temps où les fails étaient tout recents, porta plusieurs millions de personnes , non-seulenient a croire à leur verilé, mais ase sounicllre à toutes les pralifjues d'une religion austère , dont le ¡¡reniier principe consistait dans le renoncement de soi-même.
)> Pour vous obéir, je n'ai dû traiter que ce point isolé; il m'a iailu le détacher des fails dont l'eiu hainement lurnie l'admirable édifice de la religion. Je regrette cette nécessite ; si j'avais pu vous la montrer dans son ensemble , lixer vos regards sur 1 immense étendue de son plan , vous eus>iez vu l'ancienneté de son origine ; vous la verriez naître dès le moment de la création , les évènemenls se lier entre eux , cl sa divine économie se terminera Jesus-Christ , sans (|u'il soit possible de remontrer un seul iiilervalle dans le develop[)enient de sofi plan. Seigneur , quel dessein luagnilique I quelle étonnante majesté dans votre œuvre !
)i A ¡»eine l'homme a péché , que Dieu le châtie , mais il lui promet un Libérateur; il renouvelle cette |)romesse à i46r«/i(íHt , à Isaac et à Jacob ; il ajoute à ce dernier , (jue ce Liberaleur sortira de la race de son lils Judu ; il commence à accomplir sa promesse , et il choisit le peuple hébreu pour l'en rendre dépositaire ; il suscite Moïse , ahn qu'il lui serve de chef; et celui-ci prouve sa mission par des miracles si étonnants et si publics que ce peuple indocile et perlui baleiir se soumet à lui. 11 le soutient par l'espérance du Messie , et lui promet de le conduire a la terre que Dieu lui avait destinée.
» Les monuments de ces miracles existent aujourd'hui dans les rites et dans ¡a synagogue des Juifs; Dieu les conserve afia qu'ils nous servent de témoins. Les Hébreux arrivent à la terre promise ; ils adorent le Dieu de Motse ; mais la principale base de cette religion est l'espérance de ce Libérateur ; leurs désirs et leurs prières se dirigent vers le Ciel , pour qu'il envoie avant le temps celui qu'ils appellent le Désiré des nations. A des époques dilTerenles , ou voit parailre des prophètes qui viennent renou-
vêler la mémoire de ce Messie : les uns le caractérisent d'avance , les autres fixcul le temps auquel il arrivera ; tous maniieslent et enlreliennenl le même désir.
» Le terDps auquel Daniel avait prédit l'arrivée de cet Envoyé s'acconipiit eniin. Les Juifs l'altendaienl avec tant d'impatience , qu'ils se Uoaipent,el croient le voir dans d'autres qui n'étaient point le Messie; alors naquit Jésus, Fils de Marie , et il nait à Bethléem , où les autres prophètes avaient annoncé le lieu de sa naissance. Il naît pauvre , il vit dans l'obscurité , ne s'occupant qu'à préparer sa mission , attendant l'âge de trente ans iixé par la loi pour pouvoir prêcher. Parvenu à cet âge , il parcourt les bourgs et les villages de la Judée, prêche un Evangile nouveau, découvre des vérités divines jusqu'alors ignorées , établit une morale pure , supérieure à tout ce que les hommes avaient enseigné, mais sévère, et aussi conforme à la saine raison, que contraire à la nature pervertie qui devait se révolter contre ces préceptes ^.
» Quelles que fussent sa pauvreté , son obscurité et l'austérité de sa doctrine , le peuple retonnait en lui une majesté si douce et si imposante, il est tellement frappé de la sublimité de ses vertus , qu'il se sent porté à l'écouler avec vénération et déférence. Il en reçoit de si grands bienfaits , il lui voit opérer en sa faveur de si grands rniraclfs , que de lui-même il ne peut s'empêcher de reconnaître le Messie. Et comment ne l'eût - il pas deviné, lorsqu'il le voit commander aux éléments, multiplier des pains et ressusciter les morts ? Quel autre que le Messie , que le Libérateur des nations , promis par les piophéles , aurait pu exécuter de si grands prodiges ?
■» Les prêtres et les docteurs , jaloux des progrès de sa doctrine, craignent qu'il ne veuille détruire la loi de Moïse et ruiner leur crédit. Jésus leur dit : Si vous ne croyez pas à mes paroles, croyez à mes œuvres ; mais ils ne veulent rien entendre ; leurs passions les aveuglent. Plus les peuples respectent Jésus , plus leur vénération s'accroît , plus les chefs s'irritent ; ils s'assurent de sa personne , l'interrogent , et lui demandent qui il est ; il le dit, et sa réponse leur paraît un blasphème , ils cherchent de faux témoins qui l'accusent sur une équivoque , et ils le condamnent sans autre examen.
» Pour que cette condamnation ait son effet, ils le traduisent à un tribunal supérieur et étranger : là , ils renouvellent leur demande ; sa réponse est la même. Le juge reconnaît son innocence et veut le délivrer ; les magistrats qui l'aN aient fait comparaître , s'opiniàlrent à demander sa mort ; ils intimident le juge, et celui-ci le leur abandonne • alors ils le cruciiient et l'enterrent ; les mêmes magistrats scellent son sépulcre , et placent des soldats pour le garder. Malgré un zèle si actif et une
' Nous ferons voir , dans la suite de l'ouvrage , que les pr(^coptes de Jésus-Christ ne contrarient la nature corrompue que pour rendre l'Iioinme heureux.
LETTRE Vllí. H5
vigilance si ardente , le corps (lis[)aruil ; on ne siiit (dus oii il csl ; les ;,Mr(les se (Ji>( iilpenl , en (lisjtil (jii'ils dorni.iiful et que ses disciples l'ont erdeve ; mais ceux-ci a>.surenl que Ji-sUs-Chrisl est ressuscité , (ju'il leur a apparu et (ju'il leur a parlé.
» En eilVl , ces lioinines ignorants et timides, qui abandonnèrcnl leur Maître au ni(»rnenl de sa passion , animes après sa morl d'un courage nouveau pour eux , s'empressent de raconter des faits si prodi^^ieux qu'ils paraissent incroyables. Ils ne cessent de dire que Jésus, après avoir été cruciiié, leur a apparu en diiîerenles occasions , tantôt aux uns , tantôt aux autres , soit reunis , soit séparés ; qii ils ont mange et l)U avec lui ; qu'il les a instiuits sur beaucoup (le dioses ; <ju'au bout de quarante jours il les condui■^it au mont des Olives, et que la, en leur pn-sence et celle de beaucoup d'autres, il se separa de tous, leur disaiil qu il ne leur apparaîtrait plus , m.iis que bientôt il leur enverrait sun esprit.
» (Juen elFet ils le virent monter au Ciel, et que, peu de jours après , étant reunis pour prier, j'Esprit saint descendit sur eux et leur communi(|ua le don des laíí<jues ; te qu'ils piouvaient p,ir la connaissance des ditr-renls idiomes des elrani^ers qui élaii-nt alors à Jérusalem ; celui de faire des miracles , et ils le prouvaient en en faisant beaucoup ; enfin le pouvoir de communiquer ce don à d'autres , comme en effet on les voyait le Iransnieltrc.
» Les mngislrals , informés de ces discours , et voulant les faire cesser, les citent (le\ant les tribunaux ; ils sont interroges. l>oin de s'intimider, les accusés leur reprocbenl, en [)résence du peuple, la moi t du Messie qu'ils ont faii cruciüer et qui est ressuscite. Les magistrats ne les font point punir, et c'est parce qu'ils ne l'osent pas; ils voient que le peuple est pour eux, à cause des miracles qu'ils opèrent. Leur chüliment est restreint à l'ordre qu'ils reçoivent de ne plus prêcher au nom de Jésus.
)i M.ilgré ces menaces, les disciples continuent leurs exhortations ; ils répètent les mêmes faits , et les conlirment par de nouveaux miracles (jui augmentent et multiplient les conversions. Pour ftpaiser 1 eifervesccnce <|ui règne dans le peuple , on prend des mesures plus actives ; on l.iit arrêter les disciples, on les jette dans une prison; mais l'ange du Seigneur les en fait sortir ; et ce nouveau prodige , en ajoutant à la conviction des convertis , produit de nouvelles conversions '. Ni la rigueur, ni les menaces qu'on emploie, n'arrêtent les témoins ; tous persistent avec fermeté , tous soutiennent ce qu'ils ont dit, avec courage et avec constance, et l'on ne voit aucun d'eux se démentir.
» Pour obéir à Tordre qu'ils avaient reçu de leur Maître, de publier son Evangile à toutes les nations.... » Le Père en était là, lorsque la cloche sonna ; suivant sa coutume , il se leva pour se rendre au clueur. Il s'en alla , sans qui; j'eusse pu lui dire une seule parole. Jetais comme immobile et liors de moi ; mes idees se croisaient et se succédaient avec rapidité; vainement j'essaierais de te
' Actes des apôtres , v, 18.
peindre la silualion de mon âiue ; je me croyais transporté subitement dans une région nouvelle et merveilleuse, dont je n'avais jainais eu connaissance ; étourdi , embarrassé , je me sentais accablé d'un fardeau qui pesait sur mon cœur, et auquel il ne m'était pas possible de me soustraire.
Quel champ immense s'ouvrait à mes réflexions ! combien s'accumulaient les motifs de mon élonnement ! Où le Père avait-il pu puiser cet amas de preuves si claires et si convaincantes ? Comment les philosophes , qui attaquent la religion avec tant d'acharnement , ne ibnt-ils aucune mention de tant de faits si essentiels, si nombreux , qui en forment la base et qui en prouvent l'importance ? Et moi-mèuïe , qui ai tant dévoré de livres , qui avais la réputation d'un savant ou au moins d'un homme instruit , comment n'ai-je januiis rencontré quelqu'un qui ail pu me donner ces connaissances ou me conduiie à ces réOexions ? Je m'étais cru savant , et , aux yeux de ce Père, je ne suis qu'un enfant Les philosophes me semblaient les premiers génies du monde , et j'aperçois que dans leurs livres on trouve tout, hors l'unique cho.se qu'il importe de connaître ; ou ils l'ignorent , et alors ils m'ont induit en erreur; ou ils gardent un coupable silence , et alors ils no sont pas de bonne foi.
Parlons franchement ; les discours du Père sont justes , conséquents et naturels. On n'y découvre ni vices ni défauts, et les conséquences sont appuyées sur des faits constants , indubitables et connus : on ne peut se dissimuler la sûreté de ses principes , ni leur liaison et leur enchaînement. Comment une vérité de cette importance serait-elle connue de ces hommes obscurs et vulgaires , tandis qu'elle demeurerait cachée aux hommes les plus vantés et les plus pénétrants de la terre ? Sorail-il possible que les premiers fussent les sages , et que l'ignorance fût notre partage ? Serait-il
possible ? Jc n'osais envisager toutes les conséquences que ces
doutes me présentaient.
Cette idée me faisait frissonner; je la repoussais, parce qu'elle m'affligeait. Celte légion de preuves si serrées, si bien ordonnées qu'on ne pouvait en entamer la masse, m'obsédait sans cesse. Je sentais bien que tout cela était nouveau pour moi ; que n'étant pas familiarisé avec ces idées , il pourrait arriver qu'avec le temps et les voyant de plus près, je pusse trouver leur partie faible; mais je ne pouvais nier qu'à la première vue elles m'avaient paru invincibles et sans réplique , et que par là môme elles demandaient un examen profond et beaucoup d'étude.
Je luttais contre mes propres pensées ; je voyais qu'il fallait céder aux réflexions du Père ; mais lorsque j'envisageais l'objet en luimême et <jue je l'isolais de tous ces raisonnements , je devenais plus tranquille. Un Dieu mort ! un Dieu ressus( ité ! me disais-je à moimême , lachóse est impossible ;il n'est qu'un visionnaire qui puisse croire à une telle absurdité. Le Père la prouve ou parait la prouver; mais celui qui s'est préparé sur un sujet , qui a appris son texte et étudié ce qu'il va dire , peut étourdir et surprendre celui qu'il
LI'TTUE IX. 147
aunque à l'impiovi&lc. Lt; Pero a pu donner quoique apparence de verilé à un fait incroyable de sa naluie ; poul-ôUe îj aurait-il rien à rcpoiiiJre aux diliitiiUcs (jue je puis lui prcsenler. l.'»'lo(jueii(e et l'esprit (Ml ¡ni|)oscnl et donnent un n.onienl les (.ouleurs de la réalité à ce (pii n Cn a point ; mais la vérité s'épure daris le creuset de l'examen , et tout ce (jui n'est pas elle doit disparaître.
Je p.issai la nuit dans ces agitations ; je m'applifjuai à rccueillii* toutes les objections (pli pounaient se piesenler a mon esprit peur m'en servir contre le l*ere , dans lespirance qu'il ne pourrait les résoudre , et (jue la discussion me lournirait les niojens de connaître la partit; vicieuse de tous ses arguments. (À; (jui se passa daos la conversation du lendemain sera l'objet de ma preniiere lettre Adieu.