‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 13 sur 32 · LETTRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TREIZIÈME

• Le pliilosoplie à Théodore.

Le Père fut à peine arrivé qu'il continua ainsi :

« Ce que nous avons dit, monsieur, sufiil à celui qui cherche la vérité de bonne foi et avec le désir sincère de la trouver; mais notre sainte religion abonde en preuves. La divine Providence a bien voulu niulliplier et répandre ses lumières, les verser à pleines mains, les présenter de différentes manières, afin d'éclairer tous les esprits , même les plus opposés, à tel point , que personne ne pût trouver d'excuse, s'il venait à fermer les yeux volontairement a leur divine clarté. Autant les mystères sont enveloppés dans une sainte et profonde obscurité qui relève le mérite de notre foi , autant Dieu nous manifeste claiiement que c'est lui qui nous ordonne de les croire , pour que nous ne puissions refuser ni notre obéissance , ni notre soumission.

« Hier nous avons laissé Jésus-Christ assis à la droite de son Père , après avoir manifesté au monde , par la vérification des prophéties accomplies en sa personne , par ses miracles ctspécia- -lement par ceux de sa résurrection et de son ascension, que Dieu avait rempli sa promesse en envoyant le Messie , et que ce Messie était Dieu lui-même. Tsous verrons maintenant que le même Jésus- Christ , étant monté au Ciel , a manifesté de nouveau cette vérité par lo'wt ce qu'il a daigné faire ensuite.

» Dés que Jésus-Christ eut quitté ce monde , son Eglise commença à s'élever. Ses apôtres rassemblèrent les fidèles dont ils formèrent différentes sociétés ou Eglises particiilièies , et Jésus- Chiist versa sur eux ses dons i'vec tant de profusion , que les miracles qu'ils opéraient multiplièrent chaque jour le nombre des fidèles , en prouvant tout à la fois l'assistance de l'Esprit saint , le pouvoir de Jésus-Christ et la vérité de la religion qu'il avait fondée. Saint Paul parle de l'effusion de ces dons comme d'un fait notoire, généralement connu de tout le monde : il ne le rapporte pas pour instruire ceux qui l'ignorent , ni pour persuader ceux qui en douteraient , il en parle comme d'une chose universellement connue.

)) Ce qu'il écrit à cet égard aux Corinthiens et aux Galates paraîtrait insensé , si aucun d'eux n'eût fait des miracles et n'eût guéri des malades en invoquant le nom de Jésus-Christ , si nul d'entr'eux n'eût eu le don des prophéties et de parler toutes sortes

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de langues, il fuiidrail (Jonc iniagiiiei- (]ue saint Paul aiiiail \oiilii leur jx'rsuader (|u'ils iaisuieul des iniia» les , tandis que tela était faux. S il en eût été ainsi , coninient jjounail-on rej;arder eoninie des lionnnes aveníales et (Larneis , ceux (jui , après avoir (ru tin Jesus-Cbrist , et reru du Saint-Ksprit le don des miracles , auraient cherché la grâce stérile de leur soumission à une vaine observance ?

» Il est donc évident que ces dons étaient non-seulement publics et vrais , mais très-multipliés. Or , si ces dons existèrent , a qui j»eul-on les atlrihuer, si ce n'est à Jésus-Christ qui les avait promis ; a Jésus-Christ, (|ui dit' qu'il lui avait été donne tout pou\(»ir sur la terre et dans le Ciel ? Et que doit-on inleier de là , si ce n'uA que l'Kglise ( hrétienne est son ouvrage ?

» Les prophéties et les miracles suffisent pour démontrer la divinité de la relÍL:ion chrétienne , mais nous ne nous y arrêterons pas. Cherchons a coulemj)ler le plan même de la religion , tel que Jésus-Christ le conçut. Examinons la nature des moyens qu'il emploNa pour l'établir et la propager; la lumière surnaturelle avec laquelle il prédit les événements , l'exactitude et la précision avec lesiiuelles ils se vérifièrent , et vous reconnaîtrez aisément que dans celle entreprise unique et surnaturelle, tout était nécessairement divin.

» Voyez le Fils de Dieu au moment où il sortit de la retraile à la(¡uelle il avait consacre la plus {grande partie de sa vie , pour remplir son auguste ministère. Quel était son dessein? le plus grand (ju'il fût p()s>ible d'imaginer , rien moins que celui d'instruire et de réibrmer l'univers.

» Le peuple d'Israël était le premier objet de sa mission , et Jésus-Christ entreprend de leur persuader que leurs sacriliccs, leurs offrandes et les cérémonies légales , sur lesquels ils se reposaient avec tant d'assurance , n'étaient plus que des ombres vaines et de stériles cérémonies. Il cherche à les appeler à un culte plus intérieur et plus si)iiiluel , à les éloigner de l'amour des biens temporels , à leur faire conc e\()ir de plus hautes espérances, à leur montrer une justice supérieure à celle (|u ils connaissaient et dont ils étaient satisfaits , à les convaincre enfin (¡ne celle qu'ils peuvent exercer en suivant leurs lois , n'est plus (jue le reste d'un vain orgueil , aussi condamnable que les >ices des autres nations.

» Dans son plan , Jésus-Christ s'est proposé d'enseigner sa doctrine aux autres nations, dont la raison était avilie sous le joug des erreurs d'une idolâtrie qui rouvrait presque toute In terre. 11 veut les arracher à la longue et mortelle lélbargie dans hujnelle elles étaient plongées , et dissiper les ténèbres qui leur ferniaienl les yeux ; il veut renverser les temples du démon , détruire leurs idoles ; prouver aux [iliilosophes que leur science n'est que folie; attacher au joug de la foi les princes iiloldlres ;

'Malth. XXVIII. <8.

changer des hommes charnels , grossiers et sensuels , en hommes spirituels , chastes , désintéressés et fidèles ; réunir à un même cuite tous les peuples de la terre , imposer une loi unil'orme aux. Juifs et aux gentils, et la leur rendre commune , malgré l'opposition de leurs sentiments et de leurs passions.

» A ces desseins , si étonnants en eux-mêmes , nous devons en ajouter d'autres plus élevés et plus sublimes. Il vient pour instruire et ceux qui vivent sans loi et ceux qui obéissent à la loi. Tous naissent dans le péché , ennemis de Dieu et chargés de sa malédiction ; il leur apprend qu'il y a un espace immense entre eux et la grâce divine ; il leur démontre l'insufiisance de leurs efforts pour sortir de l'abime où ils sont plongés , ciforts qui ne pourraient être suivis que de l'accroissement de leurs maux , puisque leur présomption les rendrait sans remède ; il leur dit expressément qu'ils ont tous besoin d'un Médiateur qui les réconcilie avec Dieu , et que lui-même est ce Médiateur. Il veut qu'on le reconnaisse pour tel , qu'ils n'attendent plus la vie éternelle que de son intercession ; et il les avertit que leurs bonnes œuvres ne deviendront fructueuses pour eux que par le prix de ses mérites.

» Tel est le plan que Jésus-Christ conçut et vint exécuter, sur lequel ses yeux paternels s'arrêtèrent , et qu'il communiqua dans toute son extension. Qui ne reconnaît la nécessité d'une intelligence infinie pour concevoir un si vaste dessein ? et qui pouvait l'exécuter , si ce n'est celui qui dispose seul des événements à son gré ; qui, certain de ne trouver aucun obstacle et sûr de les écarter à sa volonté , peut enfin , quand il le veut , réformer ses œuvres et leur rendre leur perfection originelle ?

» Notre admiration s'accroit , lorsque nous considérons que pour exécuter un aussi vaste projet , un plan aussi immense , il dédaigna les moyens (¡ue la raison humaine eût jugés suffisants , mais qui auraient pu ternir sa gloiie. Abandonnant les grands , les sages , les savants de la nation, il ne choisit pour instruments de son Iriompbe que des hommes pauvres et obscurs , sans talents, sans savoir, sans biens , sans pouvoir : tels sont ceux dont il se servit pour confondre et subjuguer les sages et les hommes puissants des nations ; tels furent ceux qui lui ont soumis l univers et qui occupèrent les premières places dans son nouvel empire.

)» Que leur promet Jésus-Christ dans la vue de leur inspirer le zèle et la constance nécessaires pour exéculer \inc entreprise si difficile , pour leur faire braver tous les dangers ? Leur prodigueral-il les louanges? les encouragera-t-il par de puissantes promesses'' Il connaît la faiblesse du cœur humain , les ressorts qui agissent sur lui , elle pench.int qui l'entraine ; il sait que tout te qui n'est pas évident le louche peu , qu'une récompense à venir perd de sa gradeur par son éloignement , et qu'il ne se résout qu'avec peine à la mériter aux dépens des jouissances présentes. Soulicndra-t-il leur courage par l'espoir de quelques avanlages actuels et puissants.

» Non , il ne leur presente (ju'nn soil j);iieil au sien : il leur annonce que, roninic lui, ils st.'ronl niecijnnus , persécutés, iujuries : (jue leur coudiininution et leur niorl seront regardées comme un nierile ac(iuis auprès de Dieu. Si telles lurent les espérances «ju'il leur donna , et les moyens dont il >ut les enllamnuîr ; si, en ellel , les apotres ne se découragèrent point a la vue des humiliations , des lournienls et de la nioit , (jui étaient devenus leur seule pers[)ective et le but unique de leurs travaux dans te monde , il est évident que Jésus-Christ maîtrisait leurs cœurs et en disposait à son gré ; puisque , rejetant les moyens qu'eût conseilles la prudence humaine , il n'employa (jue ceux qui , avant révénement , devaient paraître plutôt conlrairo que fa\orables a SCS desseins.

» Toutes les atlions de Jésus-Christ étaient donc di\ines, toutes supérieures aux vaines spéculations de la prudence Imruaine. (Jui eut imaginé que les apôtres , ¡)our renjplir leur mission, regarderaient la mort de leur Maître comme nécessaire , tandis qu'elle paraissait d<'\oir délruir(! leurs espérances et enchaîner leurs actions ? Oui eut pu penser que le succès de leur ministère dépendait des humiliations mêmes qui devaient l'accompagner ?

» Jésus-Christ , il est vrai, le leur avait prédit; et nous trouvons encore là une preuve de sa divinité et de sa toute-puissance. On me prépare , leur disait-il , une mort cruelle et ignominieuse ; mais par elle je vaincrai le monde et l'esprit impur qui est depuis si longtemps l'objet de ses adorations ; j'attirerai à moi tous les peuples de la terre ; ils se prosterneront au pied de ma cjoix , dont je ferai un autel d'expiation , un Uôue de miséricorde ; le Juif seul restera endure i et persistera dans «on incrédulité et sa rébellion ' : de toutes parts les gentils viendront s'asseoir avec Abraham , I.<aac el Jacoh , dont ils imiteront la foi, tandis que les Juifs , enfants du royaume , seront chassés honteusement et condamnes aux larmes éternelles.

» Celte prophétie est très-claire, elle est très-positive ^ mais combien iw. devait-elle pas paraître extraordinaire , incomprehensible et hors de toutes probal)ilil(;s ! Son accomplissement entier et littéral pouvait seul en prouver la vérité. Si les Juifs , qui respectaient les [jrophètes et (jui furent témoins des miracles (lu Messie , ne croyaient pas en lui , comment espérer (pie les iniidèles croiraient , eux qui ne connaissaient ni les pro[)hètes , ni le M(>ssie , (|ni jamais ne les avaient entendus , et qui n'avaient été témoins d'aucun de ses mirai les ?

» La prédiction de Jésus-Christ sur les malheurs qui niena(;aient Jérusalem , ne fut ni moins précise ni moins opposée à toute vraisemblance. Les Romains étaient au plus haut degré de puissance ; tout ce qui leur avait résisté elait subjugué : les Juifs partageaient le joug sous le(juel avaient fléchi tant d'autres peuples ; et ils s'y étaient tellement accoutumés , que rien n indiquait

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en eux le désir ou le pouvoir de recouvrer leur indépendance. Malgré toutes les apparences , Jésus-Christ leur prédit que Jérusalem se révoltera ^ , qu'elle persistera dans sa rébellion , qu'elle sera réduite aux extrémités les plus désastreuses , et qu'enOn celte cité, alors si florissante , sera tellement ruinée , qu'il ne restera pas pierre sur pierre , soit des murs destinés à sa défense , soit de son temple et de ses édifices.

» Elle périra , ajoute-t-il , par un siège meurtrier et soutenu avec fureur; ses ennemis l'environneront de tranchées; elle sera resserrée si étroitement, qu'aucun de ses habitants ne pourra se sauver ; elle sera prise d'assaut : enfin elle essuiera tous les outrages et les fureurs d'un vainqueur irrité de sa longue résistance.

» Jésus-Christ leur prédit encore que plusieurs de ceux qui l'écoutaient et qui le voyaient répandre des larmes sur l'ingratitude de Jérusalem , seraient témoins de ses malheurs et de sa destruction ; et , ce qui mérite toute attention , il ne leur annonce pas ce désastre comme dépendant d^évèneraents simples et naturels , mais comme un châtiment dont il les menace et qu'ils n'éprouveront que par ses ordres.

» Jérusalem écouta tranquillement ces menaces formidables. Les armées qui devaient la réduire en cendre , lui paraissaient éloignées ou imaginaires ; elle était loin de croire qu'elles obéiraient si prompicment aux ordres de Jésus-Christ. Mais celte confiance et cet aveuglement ne donnent-ils pas à sa prédiction un caractère surnaturel? Et de ce que les événements en prouvèrent la vérité dans toutes ses circonstances , il s'ensuit évidemment que celui qui la faisait était le Fils de Dieu , le maître de l'univers , dont la justice sévère chAliait les Juifs qui avaient méprisé sa clémence.

» Tel est le caractère de toutes les prophéties de Jésus-Christ ; d'abord l'invraisembLance , ensuite l'évidence et la précision. Ses disciples étaient des hommes faibles , incapables de toute entreprise courageuse ; et , malgré cela , il leur promet de les transformer en hommes forts : rien ne pourra les intimider ni les affaiblir ; ils supporteront courageusement les tourments les plus cruels, la mort la plus aifreuse ; il ne leur dérobe rien de ce qu'ils doivent soufl'rir pour lui; mais il les assure en même temps qu'ils endureront tout avec courage , avec constance ; il leur promet une victoire semblable à la sienne , et leur prédit le triomphe de l'Evangile : il leur annonce que leurs succès s'étendront de la Judée aux provinces voisines et jusqu'aux contrées les plus éloignées. 11 les avertit de ne pas s'occuper de ce qu'ils répondront aux magistrats et aux rois , parce qu'il leur inspirera ce qu'ils doivent dire , et qu'ils ne seront plus que les organes de l'Esprit saint qui leur dictera leurs réponses.

» Voilà quelles furent ses promesses ; voyons comment elles s'accompliront. Les apôtres commençaient à peine à prêcher l'Evangile , que sa lumière divine se propage partout avec une inconce-

' Luc. XIX. Z(3. hk-

LETTIŒ XI 11. 2G1

vablo r;ii)i(l:l('. De Ji-rusalcm , elle se répand dans loiilo la Judée el eti Samarie. La synagogue s'alaiiiM! el s'inile : elle croit (¡u'eu dispcisanl les disciples de Jésus-lllirist , elle tîleiudra un incendie aussi rapide; ses ellbrls n'aboulissenl qu'à l'élendie avec plus de sùrelé. Les apotres se séparent et parcourent les diiïi'renls pays qu'ils doivent convertir ; avant d(î terminer leur carrière, la loi est (léjiï annoncée à tout l'univers ; la voix de ses prédicateurs s'est lait enletuire au\ exlréniilés de la terre.

» Les nialluMirs ((ue le Christ avait j)rédils à Jérusalem eurent aussi leur entier accomplissement. Les Juifs , a\en,L:les et ohslims, en ressentirent bientôt les terribles ell'els. Une armée romaine survient et rase jusiju'aux fondements de cette ville rebelle ; elle ruine , elle incendie tout ; elle détruit ce temple (jui faisait toute sa gloire. \'ainenient Tiic , leur général et leur empereur, s'eiîorcet-il de sauver cet auguste édifice ; un ordre supérieur avait prononcé son malheureux sort. Sa destruction devait montrer au monde entier qu'il n'y a de vie et de salut (ju'en Jésus-Christ ; que <eux (jui l'oirensent inilenl Dieu ; que sa main toute - puissante punit Ils outrages , et que les cœurs endurcis et rebelles seront les victimes éternelles de sa colère et de sa justice inexorable.

» Naguère enfant de Dieu , le Juif ingrat el obstiné se trouve «'Il un instant dégradé , déshérité et chassé bontcusenient de la maison j)aternelle ; il a j)erdu ses droits, tout ce qui lui était promis , l'intelligence des Ecritures saintes , le bienfait de ralliance de ]>ieu , du Messie , et la vie éternelle ; tous ses trésors ont passé entre les mains de ses ennemis , et il ne lui reste d'autre expectative que les terribles cliAliraents (jui dureront pour lui autant de temps que son impénitence et son aveuglement.

» Qui ne s'étonnera de voir les gentils venir se prosterner aux pieds de celui même que sa propre nation avait condamné comme usurp.ileur du titre et de la gloire du Messie ? L'ignominie attachée au supplice de la croix ne met aucun obstade aux adorations qu'ils s'empressent do lui prodiguer ; et néanmoins, ce sont, pour la plu[>;Mt , des hommes (jui ne jugent les objets (pie par le prix d(; leur apparence extérieure et sensible ; mais Jésus-Christ avait prédit que , de toutes les parties de la terre , les peuples viendraient partager la foi <\' Abraham , et sa prédi( lion devait s'accomplir, en dépit de toutes les probabilités humaines.

» Ses auln's promesses eurent toutes le même accomplissement. Non-seulement les aj^Ures ne se laissent point intimider par les menaces , non-seulement ils ne s'éliraient pas des supplices (¡ui les iitlendenl , ils s'estiment encore heureux de partager les humiliations de leur divin Maître ; toute leur ambition est de s'unir a ses soulîrances et à sa croix pour partit iper à son triomphe ; forts de son amour et de sa protection, ils se montrent parlout invincibles.

» La lumière (|ui les éclaire égale la force qui les soutient ; leurs discours au jieuple el au conseil suprême de la nation juive sont des monuments éternels de la céle>te sagesse qui les anime. Ils combattent également le faux zèle des Juifs et des gentils , lelo-

quence et la philosophie humaines , qui prétendent gouverner les opinions à leur gré , et ils n'ont d'autres armes que la simplicité de leur prédication et la folie apparente de la croix.

M Mais à qui resta le champ de bataille ? qui obtint la gloire du combat ? pour qui se décida la \ictoire ? quel fut le vaincu ? qui se vit réduit au silence, de l'apôtre ou du docteur de la loi ? Quelle fut la clarté qui prévalut , celle que le monde nommait folie, ou celle que les chrétiens s'appliquaient à combattre ? La conversion du monde et rétablissement universel de l'Eglise ont résolu ce problème. Ce ne fut encore que la moindre partie de leur triomphe.

» Tout ce qui sur la terre était redoutable, savant ou puissant, se réunit pour défendre l'idolâtrie et pour étouffer l'Eglise dans son berceau. Les princes rendent des édits atroces , les magistrats les font exécuter avec une rigueur barbare ; des millions de victimes sont livrées aux bourreaux , et des ruisseaux de sang coulent dans toutes les villes de l'empire. Quel fut le fruit de ces mesures coupables et inhumaines ? Que peuvent les hommes contre le pouvoir de .lésus - Christ ? Que peuvent -ils attendre de leurs folles entreprises contre sa gloire ? Le sujet rebelle et armé contre son souverain légitime fut vainru et enchaîné par lui. Le démon , qui s'était élevé jusqu'aux astres pour se faire adorer , fut précipité dans les abimes. Ses temples furent fermés ou détruits, ses autels renversés , ses statues réduites en poussière , l'idolâtrie , abattue et honteuse , fuit le sol qu'elle déshonora si longtemps, et court ensevelir dans les ténèbres son infamie et ses abominables superstitions.

» Dieu ne permit pas aux apôtres de jouir de la plénitude d'un spectacle aussi touchant que glorieux ; mais l'Eglise qu'ils avaient fondée succéda à leur autorité , hérita de leurs promesses et étendit son empire. Rien n'avait paru plus faible et plus méprisable dans son berceau que la réunion des chrétiens ; en peu de temps, elle parvient au plus haut degré de splendeur. Toutes les nations se réfugient dans son sein comme les fleuves se rendent à la mer; toutes viennent se fiire adopter dans la famille de hicoh et reconnaître les patriarches pour leurs pères. L'Eglise vit A ses pieds ses deux orgueilleuses onnemies , la synagogue et l'idoliUrie -, et , sur les ruines de toutes deux, elle éleva sa tête sublime et majestueuse.

» Tous les jours, il est vrai , la persécution enlevait du sein de cette chaste épouse des milliers de ses enfants; mais elle se console par la promesse de son céleste époux ; elle sait qu'elle doit un jour triompher , se multiplier et étendre son empire par la mort d'un grand nombre des siens. Confiante en la bonté de Jésus- Christ , elle espère qu'il ne laissera pas longtemps ses fidèles serviteurs dans l'opprobre et dans l'oppression ;,(iue le jour de sa gloire ne tardera peul-élro pas à luire ; ce jour désiré , où la croix doit sortir de l'obscurité et servir d'ornementaux temples; ce jour , qui doit voir placer avec honneur sur les autels les restes

précieux de ses victimes ; ce jour cnliii , où Jésus-Cluisl lui-même y doit renouveler son inellable sacrilice.

» En eilel, les corps des martyrs, (|ui pendant longtemps avaient été livrés aux bêles feroces el aux oiseaux du ciel, turent recherchés a\e(; soin et parurent avec gloire : une sainte vénération portail le peuple à les recueillir avec un respe( t religieux ; les enianls mêmes de ceux (jui avaient éle leurs bourreaux se proslernerent avec respect devant ces restes précieux ; les tyrans (jui les avaient condamnes à périr , n'a\ aient lait (¡ne les couronner de gloire : leur morl clait deveiuie une victoire ; les lournienls et les humilialions qu'ils endurèrent avaient été le gage de leur gloire actuelle, el les instruments de leur supplice sont aujourd'hui les trophées qui embellissent l'éclat de leur triomphe.

» Trois poinishorsde doute se présentent ¿i noire observation : la certitude de < e changement , I immensité des obstacles (jui lui furent opposés , el la faiblesse des moyens ([iii lopérérent. Un se demande comment un changement si inattendu, si étonnant , si opposé à tous nos peiuhanls et à toutes nos passions , a pu s'opérer par des moyens si faibles , el malgré de si grands obstacles. Quelle 4ause secréle et puissante a pu changer ainsi la face de l'univers , obliger les hommes à lenoncer à leurs ojjinions , à leuis inclinalions , et a abandonner h'urs cultes pour adorer un Dieu crucifié par sa nation même , et embrasser une religion qui commandait si iuipérieusement la mortification de nos sens ?.(juelle clarté vive et soudaine put découvrir même aux ignorants hs vérités les plus sublimes el les mystères les plus profonds ? Qui put inspirer une soumission si humble , une docilite si parfaite à tant d'orgueilleux pliilosoplies ? Coniment enfin la croix de Jésus -Christ fut-elle préférée aux richesses , aux plaisirs , à la gloire et aux jouissances de la terre ?

» L'incrédulité s'efforcera vainement d(î trouver une raison naturelle à des événenienls aussi extraordinaires : il n'y a qu'un moyen de les entendre et de les expliquer. Disons que les décrets éleriuîls de Dieu les avaient ordonnes , que lui-même les avait annoncés dès le comnuMicement du monde, que Jésus-Christ les avait prédils , el (jue , maître des cœurs , il voulut opérer les choses les plus grandes par les moyens les plus faibles en apparence ; il voulut que ni les hommes ni la raison humaine ne pussent s'altribuer une partie de sa gloire , el que ses miracles , cg.ih'nuMit grands et nombreux , ouvrissent les yeux de la multitude ; il voulut que , cédant à sa voix pleine de force et de persuasion , elle élevi\l son cœur vers le Seigneur , et reconnût son libérateur ; que les peuples vinssent en foule former dans le sein de son Eglise celle famille chérie , celte nalion sainte , promise au Messie pour son héritage , el devenue le prix de ses humiliations.

» Jusqu'A présent , je ne vous ai montré que les dehors du grand édifice de la religion ; je vais vous faire pénétrer dans son temple auguste : je vais vous mettre à portée de voir que loul ce

26,í LE TRIOMPHE DE L'EVANGILE.

qu'il renferme est digne de la grandeur de Dieu , et parfaitement adapté aux besoins des hommes. Les premiers objets que Jésus- Christ offre à notre vue sont des mystères incompréhensibles , qui blessent notre orgueil et humilient notre raison ; mais, après nous avoir convaincus qu'il est Dieu lui-môme , oserons-nous lui contester l'autorité suprême dont il est revêtu ? Ne mérite-t-il pas que l'homme ajoute au sacrifice de son cœur , celui de ses faibles lumières ? Dieu , à qui il est redevable de la raison , ne pourra-t-il lui prescrire de croire ce qu'il ne lui permet pas de comprendre? D'ailleurs la foi est nécessaire à notre bonheur , puisqu'elle donne la paix à notre esprit , qui , sans elle , n'aurait pu la goûter. Depuis qu'il a été rempli de ténèbres par le péché , la foi excite en nous le désir de la céleste patrie , où la vérité se montrera à nous dans tout son éclat. *

» Et quels sont les titres , quels sont les droits de cette raison présomptueuse , qui prétend soumettre à son examen les oracles mêmes de Dieu ? Lorsqu'elle se livre à une prétention si absurde , elle est déjà dégradée et corrompue par les passions. Qu'elle s'applique plutôt à méditer l'immensité de l'Etre suprême , et qu'elle reconnaisse son délire , lorsque , dans sa dépendance , elle se permet de juger l'autorité de Dieu , et que , dans les ténèbres dont elle est enveloppée , elle veut apprécier la lumière qui environne son trône ; qu'il nous suffise de savoir que tout ce qui nous vient de Dieu ne peut être que vrai , juste et saint ; et ne devons-nous pas en conclure que tout ce qu'il a bien voulu nous révéler mérite nos adorations , lors même que les bornes de nos lumières s'opposent à ce que nous puissions le concevoir ?

» Que ces hommes vains et présomptueux , qui refusent à la souveraine vérité la soumission qui lui est due , nous disent si la nature ne leur cache aucuns secrets. Hélas ! de quelque côté que nous portions nos regards , nous rencontrons mille objets d'une utilité journalière , dont Dieu nous a accordé l'usage , mais dont il nous déroba la connaissance , peut-être parce qu'elle eût plutôt excité notre curiosité que notre reconnaissance. Pouvonsnous expliquer la nature de la lumière , si admirable dans ses effets, si étonnante par sa mobilité, si variée dans ses combinaisons ? Connaissons-nous le principe de l'air , de ce fluide si imperceptible à la vue , si actif et si terrible dans ses phénomènes ; du feu , de cet élément si caché dans son essence et si redoutable dans ses effets ? Qui pourra expliquer la formation des éléments, la multiplicité inunie de leurs combinaisons , et cette foule d'autres merveilles sans nombre , que la nature offre à nos regards , sans que la raison puisse les comprendre , et auxquelles elle refuserait toute croyance , si nos sens ne nous en attestaient journellement l'existence ?

j» S'il nous est impossible de pénétrer dans les secrets de l'ordre physique , pourquoi trouverions-nous plus de facilité dans ceux d'un ordre surnaturel ? Qui soulèvera le voile qui les soustrait à notre entendement? La raison reconnaît évidemment la nécessité

d'un Créateur suprómu , qui donna l'existence à l'univers -, mais veut-elle ;uial}ser sa souveraine majesté , aussilfil letlal de sa gloire l'eblouil et la forie a rétrograder. Elle sait que Dieu est éternel, elle lonroit ijiie lEtre ijui n'a point eu de conirneitcenient , ne peut aNoir de lin; mais (oninuiil pourra-l-cile (oniprendie son éternité? coninn-nt sonder cet abinie proiond , (jiii embrasse tous les lon)ps , qui ne presente aucune limite V Elle sait (jue Dieu est itnmuable , elle reconnaîtra en lui sans etlort ces deux attributs; iiiais , dès qu'elle veut Ils appioiondir, elle se perd dans ses propres raisonnements.

» Si de Dieu nous descendons à l'homnie , quel abime nouveau d'obscurité ! L'homme naît malheureux et injuste ; il n'est point sorti dans cet état des mains du Créateur, dont l'essence est d'être iniiniment bon et iniininient saint : il faut donc que l'homme lui-même soit la cause de ses malheurs. Mais comruent ou quand se rendit-il coupable? c'est sur quoi la philosophie humaine ne pourra jamais repondre.

» Si , dans Tordre physique et moral , ou , ce qui est la même chose, dans celui de la nature et de la raison, on rencontre à chaque p;«s des objets qui e( happint a notre pénétration , combien , à plus lorie raison, doit-on trouver, dans l'ordre surnaturel de la révélation , des vérités qui surpassent notre intelligence I Sans doute il en doit être ainsi. Et puisque nous savons que ces dogmes ont été révélés par Dieu lui-même , et portent avec eux le caractère et toutes les preuves qui doivent convaincre un cœur droit , un esprit judicieux , comment pourrions-nous ne pas les respecter ?

» L'incrédulité repele hautement et sans cesse que ce qui est absurde et contradicloiie ne peut être un dogme révélé et encore moins emané de Dieu. Mais les dogmes de la révélation sont-ils eontradi( loires ? comment démontrer ou même apercevoir cette contradiction? Pour dire qu'il y a ( onlradiction dans une chose, il est indispensable de voir clairement l'incompatibilité des éléments (jui la composent, avoir sur ces mêmes éléments des notions claires, précises et assez étendues pour pouvoir eu examiner, en juger l'ensemble.

» D'après cela , qui aurait la témérilé de prétendre avoir des notions assez parfaites , non-seulement sur l'ensemble de tous les mystères, mais même sur chacun d'eux en particulier ? qui osera se vanter d'en connaître le fond , les rapports et la connexion ? Ceux donc qui soutiennent que le sens que renferment les mystères est contradictoire , parlent de ce qu'ils ne connaissent pas , jugent de ce (¡u'ils n'entendent pas , et abusent de leur raison en paraissant ou voulant paraître s'en servir.

» Les incrédules, dit Bu.^suet , prennent leur raison pour guide, et elle ne leur olîre (ju'obsi urites et raines conjectures. Les absurdités qu'elle enfante sont plus grandes et plus extravagantes que les vérités dont ils paraissent s'elonner si fort , et ils ne peuvent nier des mystères incomprehensibles , sans s'engager

dans des erreurs sans fin. >♦ Peut-on d'ailleurs envisager leur sotte incrédulité autrement que sous !e point de vue d'une erreur continuelle , d'une témérité qui les expose à tout , d'un éj^arement volontaire, et d'un orgueil qui repousse l'unique remède à ses maux , c'est-à-dire l'inlervenlion de l'autorité légitime?

» L'incrédule ne s'arrête pas ; il répète encore que les mystères répugnent au bon sens et à la raison , sans considérer que plus cette répugnance parait fondée, plus il fournit des armes contre lui-même. Comment en eiTet des mystères si incompréhensibles et en même temps si absurdes , ont-ils troufé tant de personnes qui y croient , et comment en trouvent-ils en<ore un si grand nombre? Laissant de côtelés preuves et les arguments , au moins sera-t-il forcé de convenir que ces mystères qu'il tourne en dérision et auxquels il ne veut pas croire , ont été prêches avec un grand succès aux gentils les plus éclairés, puisqu'un si grand nombre d'entre eux embrassèrent la religion chrétienne.

» 11 ne niera pas non plus que ces mystères , si incroyables selon lui , ont été reçus et respectés , non dans une partie obscure et retirée de la terre, par des hommes ignorants et grossiers, mais dans toute l'étendue de l'univers , et par des nations illustres et bien policées. Les apôtres, chargés de propager l'Evangile , le prêchèrent dans tous les pays ; ils firent entendre la parole de Dieu , de l'orient à l'occident , du septentrion au midi. Chaque jour les gentils augînentaienl considérablement le troupeau de Jésus-Christ; les villes, les provinces, les empires recevaient et croyaient ces mystères; ce n'était pas seulement le peuple qui les croyait , ce n'étaient pas uniquement des hommes ignorants et sans culture , qui se rangeaient sous la bannière des chrétiens , mais les plus grands génies , les hommes de la plus haute science , ceux enfin qui étaient regardés comme des philosophes et des sages.

» Ouvrons les livres des Pères de l'Eglise , et, ne les considérant même que comme des sages et des philosophes , nous serons bientôt convaincus qu'il faudrait n'avoir ni goût ni discernement pour ne pas admirer la profondeur de leur doctiine , la pénétration de leur esprit , l'élévation de leurs pensées , la force de leur raisonnement , la beauté et Ténergie de leurs expressions, et jusqu'à la grâce qu'ils répandent dans leurs discours, tantôt éloquents, tantôt ingénieux ou p;tthéliques.

» Ríimarquez en même temps que ces mystères si incompréhensibles ne durent pas leur ado[)tion à des maximes agréables, ou à des principes commodes ou favorables à la naissance , ¿i l'éducation , à l'intérêt ; loin de là , l'austérité qu'ils commandaient , semblait ne servir qu'à les accréditer. Pendant une longue suite de siècles , les chrétiens n'étaient composés en grande partie que de gentils , nés dans le p:tganisme et élevés dans l'idolâtrie ; pour les persuader, il fallait détruire toutes leurs opinions, effacer de leurs cœurs toutes leurs affections , il fallait les assujettir à la sévérité des devoirs qu'imposait la doctrine qu'ils venaient d'embrasser.

» L'honimi' adnplc facilemcnl dos opinions conformes à ses pas- .sions , ou (|iii lliilli'iil ses sotis ; il \oil cirtuliM' avec ¡iiílilfcicii' (! íhis iníixiniL's (|ii¡ n'astrcigncnl pas à des devoirs pénibles ou dilliciles. Mais (juand une i(di¡^ioii nous dil que riioninic doit s'oublier, qu'il doil n |)i inier ses passions, résisler aux désirs et aux penchants les plus naturels, embrasser sa croix, la porter chaque jour , et mettre en prati(|ue toutes les morlilicalions que prescrit l'Evanfiile , certes une telle reli¡,Mon ne s'adopte pas l('i,'èrement , la prali(|i:e n'eti est pas aisée , et personne ne se rend , que lorsqu'il ne peut plus résister a des preuves évidenles auxquelles il lie peut s'euipècher de céder.

» Mais re qu'on ne saurait assez admirer , c'est qu(>. la loi que les premiers clireliens donnèrent à ces njy.stères , lut si vive , si cof)slanle et si l\'rme , que , pour pratiíjuer et [»our défendre les maximes austères de leur croyance , ils sacritièreut tout : richesses, honneur, plaisirs, santé, repos, et la vie mèn)e. liés la naissance de l'Eglise , (|uels combats n'eurent-ils pas à soutenir ! (jue de sang n'ont-ils pas prodigué ! Sans cesse ils étaient exilés , proscrits , jetés dans les cachots les plus aiTreux , traduits devant les liibunaux , livrés aux bourreaux , recevant enfin la couronne du martyre dans les tourments les plus cruels et les plus rei herchi's que put inventer la barbarie de leurs ennemis. Pourquoi se livraient-ils ainsi au ft'r des bourreaux ? pourquoi allaient-ils au-devant des douleurs les plus vives , de la mort la plus affreuse ■? Pour soutenir et défendre ces mêmes mystères, que l'incrédule juge inadmissibles (;t auxquels ils ne daigne pas s'arrêter.

» Ils ont été crus avec une foi si constante , qu'en dépit de tous les obstacles , leur croyance existe depuis dix - huit cents ans, et que , suivant la promesse de Jésus -Christ , elle se conservera jusipi'à la consommation des siècles. En vain le pouvoir des hommes s'est élevé pour les combattre ; les douceurs de ce monde , toutes les passions déihainées par l'orgueil d'une vaine philosopliii; , les ont toujours contestés ; mais, comme les vagues de la mer irritée se brisent contre le rocher qui leur résiste , ainsi les elTorts des ennemis de la foi n'ont pu les ébranler ; et les disciples du Christ , sortant toujours victorieux de celle lutte impie, enseignent aujourd'hui la même foi et la même croyance (jue leurs prédécesseurs enseignèrent dès le principe.

» Tu ne peux , dirai-je à l'incrédule, qne j'interpelle encore, nier que ces mystères ont été crus dans tout l'univers , de la même manière , avec la même force , avec la même constance qu'ils ont été crus pur les idohHres , les barbiires , les sauvages, les philosophes et les sages, par les riches et les pauvres, les grands et les petits , dans les cours , dans les villes et dans les campagnes : expli(jue-moi donc pourquoi tu dis (ju'ils sont incroyables ? dismoi comment ils onl clé crus avec une |)ublicité si incontestable ? avoue qu'il y a en cela un secret (jue tu ne connais pas. En effet il y a un secret , et je vais le le révéler.

» Sache qu'un Etre supérieur à la nature a dirigé cette' œuvre qui est la sienne ; sache que les impulsions secrètes de sa Providence la dirigent conlinueilenient : reconnais la main de la Divinité , prosterne-toi et adore-la , rougis de les railleries insensées qui l'ont outragée , et crains de provoquer sa colère.

» Dieu , il est vrai , nous a proposé des vérités cachées et incompréhensibles ; mais il ne l'a pas fait sans de grands et de puissants motifs, La terre est pour les mortels un passage rapide, un lieu d'exil ; on ne peut donc trouver étrange que l'homme n'y jouisse pas du glorieux privilège de voir la vérité dégagée des nuages qui la cachent , comme il la verra dans le sein même de la Divinité. Les hommes cheminent à présent dans le désert de ce monde , comme le peuple d'Israël lorsqu'il se rendait à la Terre promise après sa sortie d'Egypte. Le flambeau de la révélation est la colonne lumineuse qui dirigeait les Hébreux ; il ne nous donne que la clarté nécessaire pour guider nos pas, pour éviter les précipices , et nous défendre des prestiges de nos sens et de l'erreur ; sa lumière est imparfaite, et elle le sera jusqu'à Theiireux jour où le soleil de la justice se montrera dans tout son éclat, nous couvrira entièrement de ses rayons lumineux et nous environnera d'un bonheur étornel.

» Cette clarté imparfaite , ce mélange de lumière et d'obscurité devenait indispensable pour nous. Le premier homme voulut se devoir à lui-même et sa science et sa félicité. Par celte double présomption il mérita d'être abandonné à la perversité de son cœur et au délire de son esprit ; Dieu , dans sa miséricorde , voulut lui pardonner , mais en même temps le rappeler à lui par des moyens convenables à son état de faiblesse , et capables d'humilier et de corriger sa raison et son cœur. Il le rendit donc comptable de ses actions et de ses désirs , et c'est dans cette vue qu'il exige une soumission sincère et parññte aux vérités de sa parole. Par cette double dépendance l'homme rentre de nouveau sous la domination de Dieu ; sa raison , revenue de ses erreurs , connaît la vérité , et son cœur guéri de ses blessures est rendu à la vertu.

» La foi réprime non-seulement l'orgueil , mais elle prévient l'égarement où il entraîne; elle règle, étend et purifie les lumières de l'homme ; elle le prémunit contre le choc d'une multitude d'opinions fausses qui l'agitent ; elle lui montre le chemin qu'il doit suivre ; et , le délivrant môme de la crainte du naufrage, elle le conduit au port. Ce moyen , que Dieu choisit pour le rétablissement de l'homme , ne mérite-t-il pas toute notre admiration et toute notre reconnaissance ? H ne lui rendit pas l'intelligence sublime et la sagesse qu'il avait perdues par le péché, mais il fit pour lui ce qu'il fit pour l'aveugle de naissance ; en lui mettant de la boue sur les yeux , il semblait mettre ur obstacle à sa guérison ; et cependant il fut guéri.

» C'est ainsi qu'il a guéri Thomme en n'offrant à sa vue que l'ignominie de la croix. C'est la boue qu'il met sur nos yeux et

LETTRE XIII. 2(i9

l'obscurité (les mystères , qui enveloppent l'éclat bienfaisant de leur eflicacilé. Il veut que nous portions notre croix sans on rougir; il nous promet ([ue , si nous l'arrosons de notre sang, elle nous éclairera. Kn ciTct , la récompense de la foi consiste à découvrir des trésors de science , de force et de sainteté dans des mystères (|ui paraissent ne nous présenior que contradiction et folie ; à trouver des jouissances inÜF)ies dans le sacrifice de la raison liumaine , et à sentir enlin que celui qui ne croit pas est vraiment dans les ténèbres.

»Nous avons dit ([ue la foi n'exclut point la raison et ne l'empécbc pas d'user de ses lumières ; celui qui penserait aulremenl , calomnieriil et méconnaîtrait la rclii,Mon. Va\ elîet , loin de rendre laclarle du jour, elle présente à tous, ses titres, ses preuves et ses préce[)les. Elle invile tous les lioqimes à fouiller dans ses annales , et à s'y convaincre du caractère auguste et évident de la révélation. Elle dit à tous ceux qui sont doués de quelque intelligence : Examinez , cherchez , vérifiez s'il est vrai que Dieu s'est communiqué à nous, et si mes préceptes sont émanés de sa houchc divine ; tel est l'objet soumis à votre examen : mais une fois convaincus de la divinité de son origine , de nouvelles recherches seraient téméraires , el la raison doit se les interdire , parce qu'elle ne peut méconnaître son insuffisance , et qu'elle a Dieu pour garant de ce (ju'eile n'est pas à portée de comprendre.

• Ainsi le (hrétien , qui n'est devenu tel (ju'en mettant en œuvre toutes les facultés de sa raison , ne la consullc plus lorsqu'il est parvenu à l'être réellement, il ne la prend point pour juge, quand la religion parle. 11 n'entend pas ce qu'il croit , mais il est sur de ce qu'il doit croire. La saine raison le conduit à la révélation , elle le pénètre de sa réalité et de sa certitude , et le mène just|ue dans le sanctuaire , elle l'y laisse dans les bras de la religion ; el , remplie d'admiration , elle se retire en silence. En se séparant del'honinK; , elle lui dit : Ecoute un maître plus éclairé que moi , el n'écoute plus que lui. Je ne t'abandonne que pour le livrer à un guide plus sur.

» La raison éclairée par la foi , non-seulement se soumet aux mystères qu'elle propose ¿i notre croyance , mais elle y trouve encore une source intarissable de lumières, et des motifs éternels de rei-onnaissance el de consolation. Que de richesses , que de merveilles ne lui offre pas , par exemple , le seul mystère de l'incarnation! Je vais , à cet égard, me permettre quelques réflexions.

» Dieu ayant créé l'homme ;\ son image et à sa ressemblance , il était nécessaire qu'il voulut bien dabord lui ser\ir de modèle après sa chute ; mais Dieu était invisible , et les regards de l'homme, après son péché, ne se portèrent plus que sur les biens temporels de ce monde. Il était devenu nécessaire (|ue Dieu daiuMKil se rendre visible à l'homme , pour lui faire entendre sa volonté et lui présenter le modèle qu'il devait suivre. D'un autre côté, la malédiction prononcée contre l'homme préva—

ricateur et désobéissant, était un obstacle qu'il ne pouvait surmonter. La majesté divine , si éloignée de lui par l'élévation de son essence , s'en éloignait encore par la sévérité de sa justice. A raison de ce double motif , le cœur de l'homme était livré d'une part au sentiment de sa basesse comparée à l'éclat de la souveraine majesté de Dieu , et de l'autre au remords de son injustice comparée à la sainteté éternelle du Créateur.

» C'en était fait de Thorame , si cet état n'eût changé ; il ne pouvait découvrir le remède qui devait l'en faire sortir : Dieu seul le trouva , parce que lui seul pouvait le trouver. Quelle reconnaissance ne devons-nous pas au Dieu d'amour et de bonté , qui , par son incarnation , nous relira de cet abîme et nous rétablit dans notre premier état ! 11 couvre du voile de notre faible humanité , une majesté dont nos regards ne pouvaient plus soutenir l'éclat ; il désarme sa colère , à laquelle nous ne pouvions nous soustraire ; il concilie les droits du Créateur avec les intérêts les plus chers de la créature ; il rend à Dieu ce qui lui est dû ; il obtient pour les hommes ce qui leur manque ; et , unissant en sa personne la nature divine et la nature humaine , si distantes l'une et l'autre , il établit entre elles un point de contact et de communication dans le vague immense qui les sépare : enfin Dieu s'approche de nous , puisqu'il se fait homme ; Dieu s'abaisse puisqu'il s'unit aux hommes par la plus étroite des alliances,

» La bonté divine fait plus que de s'unir à l'homme 5 elle compatit tellement à sa faiblesse , qu'elle consent à devenir sa force. Avant son incarnation , elle était la lumière première de toutes les intelligences. Mais quoique cette lumière découvrît aux hommes tout ce qu'ils connaissaient , ils ne la connaissaient pas elle-même ; ils voyaient tout par elle , et ils ne la voyaient pas. Que fit-elle donc? Elle s'offrit à leurs regards; et "comme leurs yeux débiles n'auraient pu' soutenir son éclat , elle se proportionna à leur faiblesse ; elle se revêtit de notre humanité et s'en servit comme d'un voile pour la couvrir. Dieu homme put alors exciter notre admiration par ses instructions et ses miracles ; notre reconnaissance , par ses bienfaits et ses promesses. Il nous accoutuma à le voir , à l'aimer 5 et quand il cessa d'être visible , ses soins tendres et paternels se choisirent un sanctuaire dans nos cœurs, où il nous avertit qu'il habiterait ; il nous recommanda de l'y chercher et de l'écouter comme le seul maître à qui nous dussions notre confiance.

i) Ainsi voyons-nous que Dieu a suivi , pour la réparation de l'homme , le plan qu'il forma pour sa création. Après sa prévarication , son esprit errait dans les ténèbres , son cœur était sous le joug des passions , il n'existait plus de communication entre son Créateur et lui ; il semblait oublié de Dieu , et l'homme avait perdu avec la gnTce tous ses droits à l'héritage céleste , et cotte perte ne l'affectait point, parce qu'il n'en sentait pas toute l'étendue. Non-seulement il avait regardé comme importunes les

obligalions que lui avait iinposét's l'aulour de son exislcncc , il en avait encore presque perdu le souvenir. La plus grande partie des hommes n'était plus ( omposée que d'èlres muets et sourds ; le monde spirituel n'était pour eux qu'iine vaste solitude où régnait le silence de la mort. Quelle horrible situation I

» Pour faire cesser de si grands maux , pour faire recouvrer aux liommcs le bonheur dont ils étaient déchus, enlin pour rétablir dans l'ordre moral l'harmonie qui en fait toute la beauté , il ne fallait rien moins (ju'un médiateur lout-puissant , qui, par sa nature divine, put nous obtenir tout et nous attirera lui par son humanité; un médiateur eniin qui pût aimer Dieu comme on doit l'aimer , qui put nous procurer 1 avantage de rendre à notre Créateur , par lui et avec lui , l'hommage et l'adoration qui conviennent à sa grandeur et à sa majesté. Sa bonté divine accomplit tout cela. Quel bienfait ! quelle générosité ! quel mystère auguste et sublime ! L'harmonie , que le péché avait fait disparaître , renaît et nous ramène de nouveaux avantages. L'homme élève son cœur à son divin Créateur , pour l'aimer et le glorifier. Mais que peutil de lui-même? peut-il, dans sa faiblesse, lui offrir un hommage digne de sa grandeur ? Son cœur penché vers la terre , pourra-t-il s'élever ii une si grande hauteur? Non; mais un médiateur, homme comme lui et égal à Dieu , va lui prêter le sien, et, en s'unissant à lui, il s'élance jusqu'au trône inaccessible de sa lumière céleste.

» L'incrédule orgueilleux prétend que l'état d'humilité et d'abjection, que le Fils de Dieu embrassa par son incarnation, n'est pas digne de sa majesté suprême • comme si les idées de son orgueil délirant devaient servir de règle à la conduite de Dieu. La plus légère réflexion suffirait pour lui découvrir que ce que sa fausse science lui présente dans ce mystère , comme au-dessous de la majesté divine , nous était utile et indispensable , et par là même digne de Dieu, et de son inelTable bonté; puisque rien ne plait tant à Dieu , rien ne lui est plus agréable <iue le bien de ses créatures. Pour nous retirer de l'abimc dans lequel nous nous étions précipités , il fallait que Jésus-Christ s'offrit sous une forme plus humble et plus vile que la nôtre même , qu'il embrassât une vie plus pauvre, plus laborieuse et plus exposée â toutes les misères qui accompagnent ordinairement celle des hommes.

fi II fallait , pour réveiller l'allenlion des hommes , qu'ils s'étonnassent de voir la divinité descendre jusqu'à celle extrémité pour l'amour d'eux ; il fallait (jue leur élonnenient les conduisit à la confiance , et leur apprit à se reposer sur sa bonté ; il fallait (piils reconnussent combien , jusqu'à ce moment , ils s'étaient tourmentés inutilement du désir d'être heureux ; qu'ils ne poursuivaient que des chimères , et enfin (jue Dieu , qui ne peut réellement pas s'abaisser , détachât l'homme de la terre , l'élevàt jusqu'à lui , et le soutint de son divin secours : ainsi les humiliations apparentes de Jésus-Christ fortifient

notre foi , bien loin de l'ébranler. Nous savons qu'il voulut bien se les imposer , mais qu'il n'y fut pas forcé ; que ce n'est point par faiblesse qu'il les a souffertes, mais qu'il les a endurées par compassion et par une ineffable condescendance , puisqu'il nous élevait sans cesser d'être grand ; sans s'appauvrir , il nous enrichissait ; sans cesser d'èlrc ce qu'il était, il nous communiquait son essence; enün ilnous dévoilait tout son amour, sans rien dérober à sa grandeur et à son pouvoir.

» Combien ce mystère est propre à nous faire découvrir les attributs de sa divinité ! Voyez Jésus-Christ sur la croix : c'est là que vous connaîtrez toute sa puissance et toute sa grandeur ; vous contemplerez en lui le maître de la vie et de la mort , le souveraiu arbitre qui ouvre les Cieux à ceux qui le reconnaissent , et qui abandonne le pécheur obstiné et impénitent. La croix est son tribunal suprême ; c'est là qu'il décide des destins éternels des hommes. Un jour toute la terre sera forcée à comparaître devant elle. Jamais Dieu ne parut plus grand que lorsque l'on vit les abaissements d'un Homme-Dieu, les offenses commises envers lui réparées par les souffrances d'un Homme-Dieu ; en un mot , lorsqu'on vit cjue les hommes ne pouvaient s'élever jusqu'à Dieu que par la médiation d'un Homme-Dieu.

» La croix est l'autel sur lequel le Pontife de la nouvelle alliance consomme librement et volontairement son propre sacrifice , avec une charité qu'on ne peut comparer qu'à sa grandeur ; ses bourreaux exécutent l'œuvre de sa miséricorde ; en se livrant à leur odieux ministère , leur crime affreux accomplit ses desseins. La croix devient le siège éclatant sur lequel il se présente aux yeux de l'univers, comme son législateur suprême: c'est un trône radieux, sur lequel il est élevé; et l'ignominie éphémère, qui nous dérobe sa majesté , y laisse apercevoir encore l'étendue sans bornes de sa bonté et de son empire.

» Il avait prédit que lorsqu'il serait sur la croix , il attirerait tout à lui, et sa prédiction s'accomplit : les rois et les nations sont à ses pieds ; il étend une de ses mains à l'Orient et l'autre à l'Occident , pour rassembler tous ses élus épars de tous les pays et de tous les siècles. Nouveau Samson , il fait chanceler l'ignorance et l'impiété , les deux colonnes du temple où le démon se faisait adorer ; et lorsque , d'une part , son pouvoir infini éclaire , persuade et attire ceux que son Père lui envoie, de l'autre il brise, surmonte et détruit tout ce qui s'oppose à lui , tout ce qui résiste à l'évidence de sa victoire.

» Combien , dans ce mystère , ne devons-nous pas être touchés des témoignages évidents. de sa bonté infinie et de l'amour incompréhensible qu'il porte à ses créatures ! Comment notre âme ne serait-elle pas émue , comment nos cœurs ne seraient-ils pas attendris, lorsque nous voyons le Fils de Dieu descendre au milieu de nous , s'unir à notre nature dégradée , s'associer à la colonie aussi méprisable que malheureuse des habitants de la terre , s'offrir à des persécutions inouïes , se charger de toutes

LETTRE XIIÍ. 273

les liuinilialions cl de tous les cliiUimenls dont nous avons encourti la pi'itie , se rassasier des fruits amers , devenus l'unique production de celte terre in{;rate (ju'il veut bien habiter , rassembler sur lui-même toutes les horreurs de l'ij^'iiominie la plus recherchée, des douleurs les plus aifreusos et de la mort la plus cruelle , dans la seule vue de nous procurer , par de si grands sacriiices , l'innocence , la paix , le bonheur et l'immorlalilé de sa gloire ?

» Pour qui fait-il ces sacrifices si grands , si inouis ? Potir nous , qui étions devenus ses ennemis ; pour nous , (jui l'étions sans remords; pour nous, devenus cou|)ables de rimlilference cl delà faiblesse la plus honteuse , et qui n'avions pas craint de nous souiller (h; tous les crimes de l'incrédulité , de l'arrogance el de l'obslinalion. Notre condamnalion était prononcée , rien ne paraissait en devoir révoquer l'arrêt , la justice de Dieu devait en réclamer l'exécution ; mais sa miséricorde intercéda en notre faveur, et c'est alors que , touché de nos maux , il nous sacrifie son Fils unique , l'éternel objet de son amour, et que ce Fils-Dieu consent avec joie à mourir pour nous.

» Non, jamais les intelligences célestes elles-mêmes n'alleindronl à ce prodige de bonté envers des pécheurs , tout à la fois obstinés , ingrats et rebelles 5 et sans pouvoir ni le concevoir, ni en sonder les profondeurs , elles se prosterneront en tremblant devant le Très -Huit. (Comment l'intelligence humaine pourraitelle donc le pénétrer? Mais par cela même qu'il est bien au-dessus de nos pensées el de notre intelligence , il n'en est que plus digne de Dieu , par là même nous n'en sommes que plus coupables de chercher dans l'immensité d'un tel bienfait , un prétexte à notre ingratitude.

» C'est ainsi que la bonté infinie de Dieu répandit tous les trésors de ses richesses pour l'expiation de l'homme , sans déroger en rien aux droits de sa sainteté et de sa justice. Depuis la malédiction qu'il prononça contre Adam et sa postérité, Dieu ne pouvait s'apaiser sans une satisfaction convenable, et sans que l'homme fit pénitence. Mais (luelle pénitence pouvait-il faire , si la grâce de Dieu n'agissait en lui ? et comnuMit pouvait-elle agir en lui , tant que son iniquité ne cessait de l'en priver ? (Comment la justice divine pouvait-elle départir à l'homme un si grand bienfait , sans qu'il se fut réconcilié ? et pouvait-il se réconcilier , sans qu'elle fût satisfaite ? L'ordre établi par Dieu cl interverti par le péché ne pouvait se rétablir que par le (hàliment du coupable ; et la majesté d'un Dieu offensé réclamait la punition du crime. Jésus-Christ lève tous ces obstai les ; il se revêt de la nature humaine pour nous mettre i\ portée de satisfaire à la justice divine ; il se soumet à la malédiction , et en s'y sounu'tlant il en détruit l'effet el les inévitables conséquences.

» Par ce moyen tous les intérêts furent compensés. La colère de Dieu fut suspendue el désarmée par une satisHiclion (|ui égalait et surpassait même le crime de l'offense. Sa majesté souveraine fut

plus glorifiée par la mort et l'obéissance de son Fils divin , qu'elle n'avait pu èlro outragée par la désobéissance et la rébellion de l'homme ; le péché fut effacé par les mérites de l'IIomme-Dieu. La justice divine , dont la sévérité menaçait le pécheur , fut apaisée , et l'homme put jouir du bienfait entier de sa miséricorde ^

» Je me suis arrêté sur ce mystère, pour vous convaincre que , tout incompréhensible qu'il est, nous pouvons y puiser de grandes instructions , des consolations infinies et des exemples admirables. Que Dieu est grand , puisque les humiliations de l'Homme-Dieu pouvaient seules élre une satisfaction proportionnée à sa grandeur ! Que Dieu est saint, puisqu'il fallait le sang de l'Homme divin pour expier les crimes dont nous nous étions rendus coupables ! Que sa justice est terrible , puisque la mort seule de l'Homme-Diou pouvait l'apaiser ! Que le péché est horrible , puisque, pour l'effacer et pour en obtenir le pardon , il a fallu un tel pontile , un tel sacrifice et une telle victime !

» La contemplation des autres mystères nous offre les mêmes secours; et, quoiiju'ils échappent à la conception de l'homme , il n'en est aucun qui ne nous présente des vues également utiles et consolantes. Tous servent de base à la religion , à la sublimité de sa doctrine et à la pureté de sa morale ; on ne peut citer nne vérité nécessaire an bonheur , que Jésus-Cbrist n'ait enseignée par eux dans tous ses développements : il n'en a omis aucune ; toutes sont nécessaires à l'homme ; et tout ce que les hérétiques ont retranché aux dogmes, ils l'ont retranché au bonheur.

« Qu'elles sont belles les idées que Jésus-Chiist nous a données de la divinité ! Il fallait être Dieu pour en avoir une connaissance aussi parfaite, et pour la définir avec tant de grandeur : aussi futil le premier qui put donner une idée élevée et sublime de son essence. Dieu , nous dit-il , est celui qui esi ; celui qui existe par lui-même, l'Etre par essence , la plénitude et le principe de tout être. Il est unique et seul , parce qu'étant par sa propre nature , il est nécessairement indivisible et ne peut avoir de semblable. Il est le maître de tout, parce qu'il a tout créé. Il est immense , infini et présent parlout , parce qu'd remplit tout de sa gloire , parce que son pouvoir comprend tout , parce que sa sagesse dirige tout et que sa divine proviîlence con-Juit tout.

» Du centre de son inaccessible éternité qui lui sert de trône, et où il goùle le repos et la félicité , il déroule une longue série de siècles ; il dispose les générations futures ; il désigne à cha({uc créature , même avant de l'avoir tirée du néant , la place qu'elle doit occujMM- dans l'univers , et lui départit les fonctions q^i'elle doit rem|dir. Il est la lumière universelle ([ui éclaire les intelligences de tous les temps , de tous les lieux ; c'est un témoin

' L'Iiomme fut plu^ hcuicuv nprèi la réparation , qu'il ne l'avait été avant sa chute; parcf! qu'il connut mieux combien il était aimé de Dieu ; que tous ses malheurs furent abondamment réparés paroles mérites de son Dieu , et que soa union avec lui devint plus intime.

LETTRE XIIÍ. 275

invisible , mais toujours agissant , qui pénètre les pensées les plus secrètes , (jui sonde les rejdis les plus cachés de la conscience, li est la vérité (|ui ne peut changer , la regle itninuahle de nos pensées , de notre esprit et de nos actions -, régie a( tive et vivante , qui montre a llionime des devoirs (jui le confundent quand il les viole, ou (|ui le consolent (piatid il les remplit.

» Il est la suiiilele par e>s(n(e ; il condamne tout ce qui est injuste et déréglé ; il s'odènse de tout ce (pii nous avilit et nous rend coui)ahles. Il est la justice souveraine ; et s il souffre un moment (jue le pécheur viole sa loi , qu'il opprime la vertu ou persécute l'innocence , ce n'est ni par insensibilité ni par faiblesse , puisque , après avoir laissé quehjues moments triom|dier les niécluinls , il fait cesser leur fausse joie et les rend aussi malheureux qu'ils furent coupables ; il ne les chiktie que forcément et par la nécessité de satisfaire à sa justice , puisque par lui-même il est la honte inlinie. Il nous aime comme ses enfants ; et , pendant toute la durée de notre vie , il a les yeux sur nous , et ne cesse de nous exciter au rej)entir et à la |)enilence ; il est le seul but auquel on doit tendre , le seul souverain bien ; la paix et la gloire entourent son trône , et en émanent sans cesse. Nous partagerons sa felicité si nous la dcsiions , si nous nous en rendons dignes , si nous le servons uniquement dans la vue de lui plaire , et si nous ne chen bons que dans ce sentiment seul des consolations contre le mépris et la censure des bomnies.

B Tel est le Dieu que Jésus-Christ nous a appris à adorer , le Dieu (jue les hommes ignoraient , et que lui seul nous a découvert. Comment l'aiiraient-us (onnu , lorsqu'ils ne se ( onnaissaient pas eux-mêmes ? Avant la venue de Jésus-Cbrisl , ils ignoraient leur propre origine; ils n'avaient ni l'idée de leur nature , ni celle de leur destinée ; en perdant la gr;Ue , ils conservèrent le désir du bonheur ; mais , dans leur profonde ignorance , ils étaient incapables de discerner les faux biens d''avec les véritables ; toute l'activité (le leur ambition se portait sur cette vie si courte et si fragile ; celle (|ui devait être éternelle , éloignée de leur pensée , n'excitait en eux ni crainte ni désir.

» Jésus-Christ arracha le voile que le péché avait appesanti sur leurs yeux. Il a|)|)rit aux hommes que leur origine était céleste , qu'ils furent crees à l'image de Dieu et ii sa ressemblance ; il leur démontra l'excelleni e de leur natiire ; il leur dévoila les égarements où leurs sens les conduisent ; il les força ù descendre dans leur propre cœur pour y reconnaître (jue rien ne peut le satisfaire que la vérité ; il leur enseigna la grandeur et la sainteté de leur destinée ; il leur apprit enlin (|u'ils étaient destinés pour l'éternité; »|u'ils ne seraient jamais plus grands (|ue (juand ils auraient cesse de vivre , et qu'ils ne peuvent sans ingratitude s'assujettir à d'autres qu'à Jésus-Christ , ni chercher d'autre dépendance.

» Ce ne fut p;!s pour exciter leur orgueil que Jésus -Christ découvrit aux hommes la gloire qui leur était réservée ; au mo-

ment même où il leur découvre la noblesse de leur origine, les hautes espérances qui les attendent , il leur apprend aussi le péril qu'ils courent et la profondeur de leur misère. Pour les en convaincre , il leur déclare qu'ils sont tous coupables , tous ennemis de Dieu et incapables de rentrer en grâce par euxmêmes ; que sans lui ils resteraient à jamais dans les ténèbres ; que sans son sacrifice leur âme serait condamnée à la mort ; qu'ils doivent croire en lui et en son Père qui l'a envoyé ; que pour être éternellement heureux , ils doivent meilre toute leur foi en ses mérites ; enfin que loule religion, .qui ne l'adore pas , est superstitieuse et fausse , et que toute philosophie, qui promet de les réformer et de les rendre heureux sans lui , est le comble de l'impiété et du délire.

» Jésus-Christ a été le seul qui ait donné une idée juste des vrais biens et des maux inévitables qui nous attendent. Ce divin législateur éleva des âmes iinmorlelles à des pensées digues d'elles. Il fonda sa religion sur la promesse d'une vie future et d'une gloire éternelle , ou de maux perpétuels. 11 nous découvre le mal que nous devons éviter et les biens que nous devons rechercher. Il nous enseigne que la vertu n'est pas un vain mot , et qu'elle peut aspirer à un bonheur immortel ; que nous devons la préférer à tout , malgré l'oppression et les misères qu'elle éprouve quelquefois sur la terre; que la volonté de Dieu est la suprême loi ; que l'obéissance de l'homme ne doit connaître aucune réserve , et qu'il ne peut être heureux que par elle ; que tout ce qui existe dans le monde est périssable et s'évanouit comme la fumée ; que le mérite seul de nos actions peut nous donner une existence qui dure au-delà des temps ; que ceux enfin qui n'agissent pas d'après la loi de Dieu, ne peuvent attendre dans l'éternité que des douleurs sans fin et une ignominie éternelle.

» Non-seulement Jésus-Christ nous a révélé d'une manière claire ces terribles vérités, il les annonça encore avec une telle autorité que , malgré la terreur qu'elles inspirent , en dépit de la répugnance que la faiblesse de notre nature corrompue éprouvait à les entendre , il remporta des victoires sans nombre ; et l'effet de sa persuasion multiplie et augmente encore tous les jours ses conquêtes. 11 sut surmonter tous les obstacles du monde et de la chair, il soumit toutes les résistances, il répondit à tous les arguments , il dissipa tous les doutes , calma toutes les agitations, il mit fin à toutes les anxiétés. Jésus-Christ nous proposa de si puissants motifs, il nous les rendit si sensibles, qu'il convainquit l'entendement , en même temps qu'il calmait tous les cœurs ; et la pratique de ses maximes fit éprouver celle douce paix que peut seule procurer la possesion de la vérité.

» Ce fut sur ces principes que s'élevui l'édifice de la morale chrétienne , dont la pureté et l'excellence furent toujours inconnues aux hommes ; morale digne de Dieu , la seule proportionnée A la faiblesse de l'homme , l'unique remède à ses maux. Portei

LETTIŒ XI 11. 277

voá regards.... j'allais me jelcr iniprudemmeul dans des develop- ¡leiueiils ([uc je sujel rend iuipüilauts , numbroiix, et qui exiyeiil du temps. Il est laid , je crains d'abuser de voire tomplaisauee ; mais si vous ¿les assez indulgent pour n'elre pas fatigue de mes im|)orluniles , je conlinnerai un autre jour. »

Vraiment , mon clicr Théodore ., je n'iii pouvais deja plus ; ma tèle ne sullisail |ias a celle mulliUuie de peiiMes , et je me trouvai soulage de ce que lui-même s'était inU'rrom|)U ; je le remerciai, et il me quitta a[)rei (jue nous nous i'ùme.^ d(jnne rcndez-\ous pour le lendemain.

Ma situation i'ul alors celle d'un homme cjui , .-.yant vécu l(jngtemps dans une obscurité profonde , se trouve lout-a-coup expose ù la darle la plus vive et la plus éclatante , (jui lui découvre une foule d'objels grands et nouveaux , des temples magnifiques , des forteresses forujidahles , des jardins délicieux , des palais somptueux ou brillerait la [)ompe {le¿ [)lus grandes richiîsses A la vue de tous ces objets , force de croire a leur présence , puisqu'ils • sont sous ses yeux, m.iis étonne d'une nouveauté inallendue , il ne peut se résoudre a les croire réels; il craint que des apparences mensongeies ou l'illusion du sommeil ne lui en im¡)osent; il apprelu'iide encore d cire le jouet d une magie trompeuse ; et celle in(|uietude c.ui.se plus de tourments que celle vue enchanteresse ne proi ure de satisfaction.

Tel était letal où m'avaient jeti» les discours du Père. Il m'avait démontre des choses gr.mdes , sublimes et nouvelles pour moi , qui , s'em|).iranl de mon iin.iginalion , la captivaient et l't>tonnaient tout à la fois. Je ne sais quel elTroi m'avait saisi a la vue de tant de vérités inattendues , el me rapetissait a mes [)io|)res yeux ; mais , loin de me c onsoler , toutes ics idées m iii(]uii taicnl , |)arce que je n'y apercevais (¡ue des motifs de terreur, lorsque mes regards se portaient sur moi-même.

Je commençais à rellechir sur les parties séjiarées de ce plan ; déjà j'aperçois la clarté , l'ordre admirable et le concert harmonieux qu'il m'avait annoncés. Les propluties me p<>raissaienl aussi difliciles a expliquer lorsqu'elles furent faites , que faciles à reconnaître el a conquendre après leur accom[)lissemenl. On m'avait présenté des raisons sans repliijue , des reUexions [)li"ines d'»'vidence ; j'y cherchais encore les erreurs (|ui auraient pu m'échapper , mais partout je ne rencontrais (lu'uiie base inébranlable, a[)|inyee sur la raison. Le plan (|ue tonçul Jésus-(^hri>l me parut majestueux et vaste ; ji' rei onnaissais sa divinité dans son intention de reloniier les hommes , el son suc» ùs m'accablait el m'elonnait. J'appreci.iis louti's li'S dil'lii ulles qn'il avait eues à vaincre , j'admirais les moyens (|u'il employa, el je me disais ensuite à moi-même : .«.es preilii lions sont si justes , ses miracles conürmés si evideumieiil , qu'il est presque impossible de ne pas avouer qii il est Dieu, puisque ses actions ne peuvent appartenir qu'à Dieu seul.

Serait - il donc possible que tout cela fut vrai? Mais il

278 LE TRIOMPHE DE L'EVAiSGILE.

est indispensable que cela soit , puisque tant de témoins Ah î

Théodore, combien j'aurais désiré t'avoir près de moi ! que n'aurais-je pas donné pour que tous nos arais eussent partagé cette instruction , pour que l'intrépide Robert , qui , tout plein de son Voltaire , se répand contre la religion en sarcasmes si violents , eût pu entendre ce bon Père si modeste et si simple eu apparence I Je parie qu'il eût perdu son ton insolent et doctoral. Ne sachant entin comment sortir de l'embarras où je m'étais rais , j'appréhendais de me livrer à la persuasion qu'il m'avait inspirée, et je rassemblais toutes mes forces pour m'armer contre tant de prestiges. Adieu , mon cher ami.

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