‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 14 sur 32 · LETTRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATORZIÈME

Le philosophe à Théodore.

a Je vous ai promis , dit le Père , de vous prouver que la doctrine de Jésus-t>hrist est fondée sur les mystères; que toute l'élévation et la sublimité de la morale chrétienne en dérivent. S'il m'a été facile de vous démontrer que tout ce que la religion nous prescrit de croire vient de Dieu cl répond à sa grandeur , il ne le sera pas moins de vous prouver que tout ce qu'elle nous ordonne de pratiquer a la même origine, et n'est ni moins favorable ni moins bien adapté aux besoins des hommes. Jésus-Christ donna, dans le premier discours qu'il prononça et qu'on nomme le Sermon de la montagne ou des huit béatitudes, des préceptes plus grands et plus utiles que tout ce que la raison humaine avait pu produire dans l'espace de quarante siècles. Quelle sublimité dans les pensées ! quelle simplicité dans l'expression I que de vertus nouvelles , alors encore inconnues au monde ! que d'idées contraires à celles que les hommes faisaient profession de respecter !

» La morale du monde était un édifice sans ciment et sans liaison : tout y était incertain , incohérent et arbitraire. Elle était sans autorité , puisque ceux qui la préconisaient n'avaient , par iiucuns titres , le droit d'imposer des lois sans fondement et sans but ; puisque ses promesses ne s'étendaient pas au - delà des bornes de la vie , ou bien étaient si vagues , si in( erlaines et si obscures , qu'elles ne pouvaient en imposer à l'impétuosité des passions \ sans force , puisqu'elle n'étalait que de fastmuises maximes, et ne parvenait jamais jusqu'à l'âme où résidait le mal,

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car la [)liiI()SOi)hic ne pi'ni'lic jioinl jiisíjuc-la : fausse. , pni>(jir('lle ne réglait (iiie l'exlérienr, ahandoiiiianl le tœur à sa propre corruplion cl à sa perversilc ; enfin , sans ulililé , puisqu'elle ne pouvait glorilier comme nous le (ie\ons riLlre suprême, et qu'elle ne l(^ reconnaissait ni pour principe, ni pour règle, ni [)our fin dernière.

» Klle ne pouvait ni samiiiicr riion)nie ni le conduire ù une féli( ilé élcrnelle , puis(|u\'lle lui laissait ignorer sa grandeur primitive , sa (Icgradalion suI)SC(|uenfe , et ne lui offrait aucun mo^eri ])0ur le rétablir dans sa première innocence. Ouelle diiT' rence dans la morale de l'Kvangile ! Klle nous découvre nos obligations, nous en explicpie les fondements , nous en expose les motifs , et agit sur nous par l'cfiVoi des clnUiments ou l'espoir des récompenses.

» Son premier précepte est d'adorer le .souverain Auteur de notre être; de nous former (i(; ses di\ins attributs l'idée la plus élevée à laijuelie puissent atteindre noselioits; de supposer toujours (¡u'il est parfait en tout et le modèle de la perfection ; de lui vouer un respec t sans bornes ; de l'aimer d'un amour de prefcrence universelle , d'un amour qtii rap¡u)rle à sa gloire tout ce que nous recevons de sa bonté , d'un amour (¡ni lemplisse toute la capa(ité de noire cœur, qui purifie ses désirs, sanctifie ses inclinations et ennoblisse ses espér;!nces.

» Qu'on lise les livres les plus vantés de l'antique gentililé , on n'y verra rien qui puisse se comparer à ces deux seules paroles de TKvangile ' : Aime Ion Dieu de tout Ion cœur , et (on prochain comme toi-mcme. Aucun philosophe , aucun mortel ne suivant (jue les lumières de sa raison, enfin aucune religion, sinon la vraie , n'a fait un précepte d'ijimer Dieu. Ce sentiment si doux et si légitime , ce devoir si indis[;ensahle et si juste qu'il n'est j)oinl étranger au (œur le plus barl)are , lorsqu'il n'est pas égaré par les passions , eut resté dans l'oubli , si notre religion ne nous en eùl avertis.

» ?sous avons vu , monsieur , que puisque Dieu est la souveraine vérité , nous devons croire tout ce qu'il nous dit et espérer tout ce qu'il nous pr(miet. Nous avons encore vu que la religion de Jésus- (Ihrist evigii de nous, à cet cffil , une foi pure qui n'allie point à la parole (!i\ine nos propres pensées, une foi humble et sans curiosité, une foi vive, animée par l'i'mour, et qui nous unit de (ceur à la vérité éternelle Ainsi la religion nous prescrit une ferme et généreuse esiiérance , qui transporte notre cœur au séjour des seuls biens véritab.les ; un espoir ipii nous remplit de joie, qui nous ôlève et (jui nous ennoblit , (pii nous porte a mépriser tout ce que le temps détruit , et qui , enfin, semblable à une ancre salutaire, fixe notre Ame et lui conserve son imperturbable fermeté au milieu des tenqièles do la vie.

» Comme en même temps Dieu est la justice suprême , et (pi'il

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nous a dit qu'il prépare de grands thâlimcnls à ceux qui raópriscnt ses menaces et qui abuseni de sa patience, nous devons redouter la sévérité de ses jugements : le nom de Dieu est infiniment élevé et adorable ; nous ne devons le prononcer qu'avec un respect profond et une religieuse terreur.

» Nos besoins sont infinis. Le cœur humain éprouve en luimême un vide immense ; il doit donc recourir à la bonté de Dieu , qui seul peut le remplir. C'est dans celte source inépuisable d'amour et de bonté qu'il doit cherther et puiser les secours nécessaires pour connaître et remplir ses obligations , pour cicatriser ses profondes blessures , soutenir sa faiblesse , et l'aider ¿i marcber d'un pas sûr dans le sentier de la vie éternelle. Mais comme le Ciel ne lui doit rien, et que , par lui-n;ême , il n'est capvible de rien obtenir, il doit l'implorer sans cesse et le prier au nom de Jésus-Christ , par les mérites duquel il peut obîeiùr tout, il faut qu'il demande , avec la persuasion intime qu'il ne peut parvenir jusqu'au Père qr.e par l'aide de son divin Médiateur , et que rien n'est agréable à Dieu, si ce n'est ce que sa divine oblalion a sanctifié. Il suit naturellement de ces principes, qu'après avoir obtenu les biens qu'il demandait, il doit en user en les sanclifijînt par une humilité sincère et une reconnaissance sans bornes.

M La volonté de Dieu est la suprême loi ; et , comme elle vient de Dieu , elle est nécessairement bonne et juste. Kien n'arrive dans ce monde sans qu'il n'en soit le principe et la cause, puisque rien ne peut arriver sans que le Seigneur lui-même ne l'ordonne ou ne le permette. Ce principe suffit pour que dans tous les événements notre volonté , naturellement inquiète , orgueilleuse et ennemie de la dépendance, soumette ses caprices à la force de la réfiexion, et impose silence à l'inquiétude et à l'impatience. Les plaintes ou la ni! fiance deviendraient une infitiélité.

» D'eu est le souverain bien et la dernière fin -, il doit donc être aussi l'objet et le but de nos désirs. Nous devons donc nous appliquer sans relâche à purifier noire ûme de ses afToclions injustes et charnelles , pour y établir le règne de la justice , pour parvenir au séjour de la félicité où régnent exclusivement l'amour et le bonheur; il faut que, tout incapables que nous somm.es de jamais atteindre à la souveraine perfection de Dieu , elle n'en soit pas moins notre unique modèle. Voilà quels sont les promesses et les devoirs les plus essentiels de la morale chrétienne , devoirs que la raison seule nous prescrirait, si elle n'était corrompue; il est évident que la religion , qui les proposa comme la base de sa morale , doit nécessairement être la vraie religion.

» Il ne suffit pas qu'elle instruise l'homme de ce qu'il doit à son Dieu , elle doit aussi lui enseigner ce qu'il se doit ii luimême ; et, pour lui (îonner la conviction de ses devoirs, il fallait lui faire f onnùlre en même temps et sa chute déplorable et ce ((u'elle a pu lui biisser encore de sa grandeur primitive ; il fallait lui découvrir la cause de cet amas confus et désordonné

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de scnlinicnls opposés qui agilenl sans cesse son cœur. S'il t-lait dan^M'icux di' lui uioulrcr sa diíítiiló sans l'inslruire do sa dcgradalion , il devenail donc bien ulilc de lui faire counailre en même temps l'une el Tautre , pour qu'il pùl s(! former une idée juste des contrai ii'lés auxquelles il est en proie , el pour qu'en en apercevant le principe , il put cberclier el connaître le moyen de Jes concilier.

» Mais à qui pouvait-il cire redevable de la perspicacité nécessaire pour pénétrer une si grande obscurité ? Ce n'est certainement pas à la pbilosopbie liuniaine , (¡ni n'a jamais pu connaître ce point íondaniiMítal d'où dépend la bonne conduite des Lomnies, el en l'absence duíjuel tout au moins ses leçons sont incomplètes. Les pbilosoplies , qui ont voulu servir de guides aux boninies, les ont toujours égarés. Tantôt ils ont flatte leur orgueil , qu'il eut l'allii abattre ; tantôt ils ont augmenté leur faiblesse , qn'il eut fallu animer el soutenir. Ceux - ci leur inspiiaient les sentiments d'une grandeur démesurée qui n'était pas leur étal ; les autres les dégradaient au pointée les rabaisser jusqu'à la matière, el ce n'était pas non plus leur constitution. Aucun n'est venu à bout de connaître que le caractère qui les distingue est de ne pouvoir être justes par eux-mêmes, mais de pouvoir le devenir avec le secours de la grdce ; aucun n'a su rendre l'iiomme luimble et lui inspirer en même temps de la confiance.

» Jésus-Cbiist , el Jésus-Cbrist seul , a rempli parfaitement ce bul inqiorlant. Il bumilie Ibomme bien plus que la laison ne parvient à l'bumilier, mais il ne le désespère pas; il l'élève bien au-delà des prétentions de son propre orgueil , mais sans l'aveugler ni l'enorgueillir. Il ne le prive point des biens qui lui sont restés , mais il ne lui dérobe pas la connaissance de la profonde niis*^re dans laquelle il esl tombé. A son école, Ibomme s'humilie à proportion de ce qu'il espère ; plus il apprend à se méfier de lui-même, et plus sa confiance s'accroît. Il apprend à s'unir à son Rédempteur, (jui lui procure un sort plus heureux que celui qu'il a perdu. Quand il met en parallèle les dons dont la bonté divine l'a primitivement comblé , el ceux que la bonté incarnée lui a rendus en le régénérant , il se console par l'espérance qui lui esl ofl'erte , bien plus qu'il ne s'afflige de sa dégradation.

» Tel esl , monsieur , le titre essentiel de notre dignité et de notre gloire , el telle esl aussi la base indispensable de nos obligations. Nous ne sommes plus nous-mêmes , puisque nous avons été rachetés. Jésus-Christ , au prix de son sang , a opéré notre rédemption -, il nous a donné une nouvelle existence , il esl notre uniíjue recours , notre seul espoir ; c'est en lui que résident tous nos biens. Il n'y a point de justification sans ses mérites: point de salut , si ce n'esl en son nom ; point da réconciliation , si ce n'est par son sang , répandu pour nous ; point de vie , si ce n'esl par son intercession : il est donc bien évident que la première obligalion de l'homme et son [)lus grand intérêt consistent à s'unir invariablement à Jésus-Christ, à marcher sur ses traces, à.

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étudier sa voloulé , à se iiouirir de sa doctrine , à \ivrc de son esprit, à dépendre en tout de sa loi, à ne se conduire que par elle en toute occasion , comme ne vivant que pour lui, par lui , cl ne faisant qu'un avec lui.

» Comment eût-il été possible de parvenir à cet amour et à ce désinléiessement , si la morale chrétienne ne nous avait instruits des dangers de la triple concupiscence , source de tous nos maux ? Seule , elle pouvait convaincre et délivrer l'homme des périls auxquels l'expose son orgueil. Les sages de l'anliquilé ne connurent jamais cette maladie du cœur humain ; aussi n'onl-ils pu songer à y remédier. Leurs maximes étaient revêtues d'une écorce brûlante, mais stérile ; elles palliaient, elles déguisaient nos maux, sans en guérir aucun. Leur morale ne renferme rien qui puisse bannir la vanité de notre âme; il y a plus, ils condamnent l'imprudence de la laisser paraître ; ils conseillent de la cacher ; mais ils la laissent dans le cœur ^ L'humiliation et le mépris des autres ne pouvaient que l'irriter, puisque l'homme, traité avec dédain, s'érige des autels au-dedans de lui-même , s'encense et se constitue son propre adorateur.

)) Ce n'est pas ainsi que procède la philosophie de l'Evangile : elle nous enseigne que les hommes ne sont rien par eux-mêmes; qu'à la vérité les dons de Dieu les élèvent et les perfecîionnent , mais sans détruire la m;;!ice de leur nature ; qu'ils ne peuvent s'enorgueillir lorsqu'ils les obtiennent , parce qu'ils n'en sont redevables qu'à la grâce et à la miséricorde de Dieu ; qu'ils ne peuvent les retenir par leurs propres forces ; que , n'ayant à eux: en propre que leur misère , il ne dépend pas d'eux de faire eux.mêmes un pas vers la vertu , de former un bon désir ou d'avoir une pensée salutaire ; que tout nous vient d'en haut et émane du Père des lumières , et qu'eniin nous devons sans cesse implorer sa bonté.

» Celte philosophie supérieure nous détrompe de toutes les illusions de l'amour-propre ^ elle nous éclaire pour nous détourner de tout ce que la vérité éternelle condamne , et nous donne la force d'acquérir tous les dons qui peuvent nous procurer la connaissance de notre propre faiblesse ; elle nous porte à rendre grâce de ce que nous avons reçu , à appréhender d'en être privés et à demander ce cjui nous manque. Rien donc de plus propre à confondre la vanité et à abaisser l'orgueil que la sagesse chrétienne ; rien ne peut mieux nous faire connaître les avantages de l'humilité ; seule elle peut nous en faire sentir le prix et même connaître le nom.

» A celte doctrine , si propre à nous faire revenir de .nos égarements , le christianisme unit d'autres vérités qui donnent â la vertu des motifs plus sublimes. Il apprend ù l'homme qiu; p;ir la sainte consécration du baptême , ses membres et son corps de-

' L'iiuniililc ne fut jamais connue des païens ; cette verln suppose des connaissances que nous ne pouvions avoir que par la révclalion.

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viennent un sancliiuirc , où l'cspril de Dieu réside dans loule sa gloire el dans loule sa majesté ; que les temples dans lesquels la religion nous rassemble , lout respectaljles qu'ils peuvent t^lre , ne sont qu'une image du temple vivant que présente le chrétien baplisé , et que l'autel ^i^ible sur le(|uel (Ii;:que jour s'olirc le sacrilite de ¡a nbu\elle allianee , quel([ue saint et (juelijuc 'ligne qu'il soit de notre vénération, n'est (¡ue l'image de l'autel illisible (!u cœur du juste. Quelle barriere plus l'orte pou^ait - il oppoier à ses égarements ? Quelle horreur [)!us grande que la profanation du temple du Dieu >i\ant? Quelle inianiie peut se comparer à celle de se couvrir de nou\eau de la boue du vice , après avoir été lavé dans le sang de l'Agneau et associe á la Divinité même ?

» Il n'existe aucune passion contre laquelle l'Evangile ne nous présente des moyens de combat et de lriom[ilie. Le christianisme seul \)eut donner des armes pour s'élever au-dessus de l'amour des honneurs et i^Qà richesses ; seul , il peut nous en montrer le né;'nt, nous en faire sentir le vide el nous en inspirer le mépris. Quelíjues pIii!oso[)lies ont pu échaj)per à l'ambition et à l'avarice , a force d'orgueil et de vanité ; mais c'était guérir un mal par un autre : Jésus-Christ seul sait extirper les \ices et nous détromper de leurs erreurs. Il nous enseigne que les vrais trésors consistent dans l'innocence et la vertu ; que le plus léger acte de iharité élève le chrétien plus que ne le ferait l'empire de tout l'univers ; qu''il est plus sûr de ne pas s'exposer aux périls inseparables de la grandeur et des richesses ; enfin , «¡u'il n'y a d'heureux que ceux qui méprisent les biens de la Ierre et savent n'estimer que les biens du Ciel. Il veut que nous regardions comme indigne de nous , tout ce qu'un ntonde insensé et corrompu admire et estime ; que nous gémissions de ses goûts el de ses plaisirs , et que nous nous réjouissions de ses afllictions el de ses persécutions.

» Dans aucun tei; ps la philosophie ne s'est vantée plus que dans celui-ci de venir à notre secours , et jamais elle n'a donné tant de leçons d'humanité. Mais où peut aboutir l'oslentaiion de ses déclamations , lorsque ses motifs sont si faibles ? La religion est l'unique puissance qui donne aux hommes la force de s'aimer avec sincérité et de s'entraider avec zèle. Elle seule nous présente des motifs assez sublimes pour nous faire chérir les devoirs d'une bienveillance muluelle ; elle nous développe îorigine céleste de la charité; elle en établit les fondements : elle règle sa marche ; elle triomphe des obstacles : entre tous les hommes de toutes les classes , et sans aucune exception , elle forme une alliance el une asso.Mation si saintes et si inviolables , qu'aucun motif humain , auctin inlérél particulier ne peuvent la détruire, et que l'iniiralilude même et la persécution ne sauraient l'affaiblir.

» Comment la religion nous conduit-elle à ce haut degré de perfection ? Par un moyen aussi simple (ju'ii est sublime : en concentrant en Dieu seul toutes les affections de notre cœur ; en

nous faisant sentir que Dieu est le principe de tout , qu'il nous donne tout et que nous lui devons tout ; en nous apprenant que ce Père commun nous chérit tous, qu'il veut que nous nous aimions tous pour lui , qu'il désire que nous partagions , par amour pour lui, avec toutes les autres créatures raisonnables qu'il aime aussi , tout ce que son amour nous donne ; et il le veut , parce qu'il les a toutes créées à son image et à sa ressemblance , et qu'ainsi que nous, elles sont toutes destinées à jouir de sa vue et de sa présence pendant l'éternité des siècles.

» Ainsi Dieu , notre Père universel , est la source inépuisable qui produit tous les biens que son amour dispense à toutes ses créatures. Il peut avoir des motifs pour les répartir inégalement ; mais il veut que celui qui a eu quelque avantage dans cette distribution , donne , par amour pour lui , à celui qui a été moins bien partagé ; qu'il ne soit que l'économe de ses dons ; qu'il secoure en son nom celui qui en a besoin; et qu'ainsi tous ses er\fants , unis entre eux. et s'aimant dans leur Père commun , lui rendent le tribut de reconnaissance et d'amour qu'ils lui doivent.

» La religion nous enseigne par là que la relation intime qui existe entre Dieu et les hommes doit , parmi les hommes mêmes , en produire une autre aussi sainte que celle de son origine , puisqu'elle n'en est que la conséquence , et qu'elle ne pourrait pas plus exister sans elle , que l'eiTet sans la cause qui l'a produit. Ou'est-ce en effet qu'aimer les hommes , si ce n'est leur souhaiter et leur procurer tout le bien que nous désirerions nous procurer à nous-mêmes ? Mais pour nous élever à la perfection qu'exige cette disposition , il faut commencer par détacher notre cœur de tous les biens qui nous sont propres, parce qu'ils sont limités , parce qu'ils diminuent à mesure qu'ils se partagent , et que , par cette raison , nous nous obstinons à les convoiter et à nous y attacher. Comment pourrons-nous nous sevrer de ce qui nous intéresse à ce point , si nous ne plaçons pas toutes nos affections dans le seul vrai bien qui puisse honorer le choix de toute créature raisonnable ; dans ce Dieu qui par son immensité suffit h tous , c[ui seul peut remplir notre cœur ; en ce Dieu enfin , dont les largesses et la libéralité s'augmentent à mesure que nous partageons, avec ceux qui en ont besoin , les trésors qu'il nous a prodigués ?

» La religion est donc le mobile unique de la charité , le principe unique qui , en nous portant ;\ aimer Dieu , devient le fondement le plus solide de notre amour pour les hommes ; aussi la générosité chrétienne est-elle la seule vertu qui puisse nous faire surmonter notre amour- propre , arracher de nos cœurs les vaines inquiétudes , la basse jalousie , l'envie malicieuiîe et les désirs injustes. Seule , elle peut nous exciter À partager nos trésors et nos biens , et à multiplier les compagnons de nos richesses. Que peut aimer celui qui n'aime pas Dieu ? On peut être humain par tempérament , l)ienfaisanl par ostentation ; mais ordinairement celui qui ne sait pas franchir le

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<onIo l'fioil de son anioiir-propro , sera loiijoiiis l'cscUive de son inlcrcl el n ainu'ia jamais que lui-même. '

«La rbarile (jne Jcsii.s-l.hrisl nous ¡ii i\ Le esl constanle , sincère el dfsinlfressce , elle ^u^\il a lonl , paiie (jue rien ne peut l'anéantir. Klle ne peni jamais se croire mallieuiiuse , parce que son liumilih^ lui a^^ij^ne loujours une place inlcrienre à celle (pie la jusli( e Itii (Um ernerail ; elle nYpriJuve ni (KHible ni impatiiMice ; jamais elle n'a besoin do rien (()u\rir du \oile ("c la palicnce , | arce (ju'elle n'est ni vaine ni liypocrile ; elle no consiste ni en d( monslrations ni en paioles , parce qu'elle léside dans le ( œur ; elle esl prête à toul soufl'rir , el elle endure loul , (juand sa douceur el son Jinniililé peu\(nl (ontrilmcrà conser\er ou à reconvrer rinnoicnfe d'aulrui. S'il el.iil nécessaire , elle voudrait n:ourir pour ses frères , ainsi que Jésus-Chrisl lui en imposa la loi , après hii en a^()ir donné l'exeniple ; el si elle espère liîci- (jnelques fruits de ses .'¿acrilices , c'est moins elle-même qu'elle aurait en \u<', que le bien de ceux qui ne pourraient èlie ingrats sans cesser d'être justes.

" La n.orale de l'Evangile ne se borne pas a imposer à l'bonime CCS obligations {j'énerales ; semblable à on mentor atlenlif el vigilant , elle le suit , elle l'accompagne ; elle le guide dans Ions les états el dans toutes les situations où la Providence a pu le placer. Comme elle fail la felicité et le bien-être de la société entière , elle fail aussi le bonbeur de tous les indi\idus qui la composent; el au( une grandeur , ;:ut une perfection ne lui sont étrangères; elle esl le principe du bonbeur des tlats et de celui des familles : seiile , elle lend les vertus solides el constantes , «>lle les grave dans le cœur , les soutic>nl contre les tentations et les combats , les fortilie el les encourage par ses récompenses.

» L'incrédule dit que la religion intimide et énerve le cœur humi'in ; il prouve en cela combien il la connaît peu , il faut n'en avoir ja.mais eu la moindre notion pour avancer une pareille erreur. Comment serait-il possible qu'un culte qui transporte l'iiomme de la terre dans le Ciel, qui c'lé\e son cœur au-desstis de sa sphère natiiielle , diminuai l'énergie de son Ame ? Comment la noble et sublime éniula.lion qti'il nous inspire , aff; iblirail-elle les senlinu>nts génère ux qui cMif;. nient Ks liantes entreprises el qui font les héros? Loin de détiuire aucun des motifs legitimes qui les produisent , elles en ajoutent de nouveaux d'une forée bien supérieure ; non-seulement elle eii fournit de nouveaux . elle les ennoblit encore toiîs , en leur donnant un but plus respectable , une lin bien plus précieuse el bien plus relevée.

» Ccst la philosophie humaine qui énerve le cœur, p»iisqu'c>11c ne donne à la vertu que des motifs faibles el caducs ; mais la religion! la religion n'en présente que de solides el de durables, puisqu'ils subsistent encore lorsque les autres ont dispa.ru. Le chrc'tien se conduit sans témoin , comme il se conduirait à la face de l'univers entier. Il ne juge pas de la vertu par les événements ;

lorsqu'il la voit perséculéè , sa fidélité s'en augmente, parce que la religion donne de nouveaux droits à ses espérances. Ah 1 monsieur , si tous les hommes suivaient la morale de l'Evangile , ainsi que le ciel , la terre serait le séjour du bonheur , et la vertu n'aurait plus besoin des eiîorls que le contraste du vice lui rend nécessaires.

•) Par une conlradiction très-familière aux incrédules , ceux mêmes qui accusent la morale du christianisme d'énerver les cœurs et d'ëlouiTer le germe des vertus héroïques , se plaignent de ce que leur système est trop parfait pour notre faiblesse. Ce reproche est bien injuste, et ne pourrait convenir qu'à la philosophie elle-même , puisque , sans exiger beaucoup , elle n'(jffie pas des moîifs assez puissants pour obtenir le peu qu'elle demande \ tous sont insuffisants en eux-mêmes , puisqu'ils n'ont pour base que l'orgueil, la plus injuste de toutes les passions. Aussi , loin de guérir nos maux , elle ne fait que les aggraver. Ce n'est pas ainsi qu'agit la religion : si elle nous impose des obligations pénibles 5 si les voies et le but qu'elle nous présenle sont difiiciles ; si, pour y parvenir , il nous faut de grands eliorts et des sacriiices continuels , elle aide en môme temps notre faiblesse par des secours puissants , et anime notre zèle par l'espoir que nous donnent ses immenses promesses.

» Pour nous donner des leçons de modération et de vertu , Jésus-Christ ne se contente pas , il ne se borne pas à nous faire entendre la voix de ses miracles. La vue de sa sainteté et de sa gloire eût ébloui les hommes , sans les tirer de leur léthargie et de leur insensibilité. Elle n'eût pas suffi pour les guérir de leurs erreurs et répiimer leurs passions 5 leurs maux demandaient un remède plus intime et plus efficace. C'est pour cela que le divin Messie leur fit apercevoir , dans un ordre supéiieur à celui de la nature , un autre empire , d'autres merveilles , et les cflots les plus extraordinaires de sa toute-puissance. 11 voulut que les prodigas qu'il opérait sur le corps humain , par la puissance de sa parole , fussent l'image et la preuve des prodiges invisibles ," mais non moins admirables qu'il opère sur les cœurs. Lorsqu'il répand en eux une lumière vive et pénétrante qui dissipe leurs ténèbres, une onction secrète qui change leurs goûts et leurs inclinations , qui diminue leur dureté et triomphe de leur résistance , il crée dans eux des désirs plus purs , des aiTections plus saintes , et , par une opération douce et puissante , il y rétablit tout ce que le péihé avait détruit ou altéré. Au lieu de la loi de menace dont Moïxe fut le ministre , Jésus-Christ nous présente une loi de grAce et de faveur , une loi de douceur , (jui donne elle-même ce qu'elle demande , qui , en intimant le précepte , en inspire l'amour , et (jui perfectionne dans l'homme jusqu'à sa liberté même.

» Quelle autre vertu que celle de Dieu aurait pu produire le changement mirai uleux que la morale de l'Evangile a opéré da^s le monde ? A peine la voix du petit nombre d'hommes choisis

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¡tour piL'i lier sa doctrine et devenir des modèles, se ful-clle f.iil entendre , qu'on vil sortir eoninie du néant un nouvel empire et un nouveau peu|»Ie, (jui annonce la vérité, non d.iiis de stériles et fastueuses déclamations , mais par des exemples pratiques et des sacriliees difliciles ; il montie que la terie e>l un lieu d'exil pour l'homme ; que le Ciel est sa patrie ; que tout ce qui unit n'est rien ; que la réputation , les richesses et les plaisirs , qui ne peuvent nous suivre dans l'autre vie, ne sont pas dignes d'occuper l'âme qui ne meurt pas. On voit s'elahlir d'autres maximes également inouïes et nouvelles, que jamais des lèvres humaines n'avaient proférées.

» A la connaissance de ce qu'il lui importe de savoir, c«' peuple nouveau unit la soumission la plus |);irfaite à la \oloiité di\ine, la charité la plus active ol la plus ¡uirc en\eis tous les hommes , lu patience la plus in\incihle au milieu des persécutions les plus injustes, et un désintéressement ahsolii (jui ne s'est jamais démenti. Tel fut le caractère des pri'iniers chrétiens, lellt s fuient les armes avec les(|uelles ils combattirent le monde, non pour le dominer, mais pour le retirer de son erreur; non pour acquérir du pou\oir, des honneurs on des richesses , mais pour enseigner aux hommes la roule de la justice et du bonheur.

» Les ¡«remiers prédicateurs de l'Evangile n'ignoraient pas que leur conduite devait attirer sur eux une mulliluüe d outrages et de tourments ; mais rien ne les arrête , et ils s'ex[)osent ;i la mort avec riiitré[)idilé (pii annonce l'indiR'erence de la \ie. 0 Socrale! ô Platon ! (\{.ic n'étiez-vous sur la terre lorsque les apôtres y ilonnérent le spectacle étonnant de tant de magnanimes vertus! Vous eussiez trouvé le Juste, dont vous avez tant parlé > sans jamais nous le montrer; vous n'auriez pas été bornés à en voir un seul; à peine espériez-vous de le rencontrer , et \ous en auriez vu une multitude; vous auriez enlin reconnu que le Ciel avait eu pitié des maux de la terre; que deja il avait envové la lumière qui devait produire toute vertu , et placé au milieu des chrétiens le modèle divin (ju^ils devaient suivre.

» L'Eglise (jue les apôtres formèrent dans Jérusalem , était plutôt une réunion d'anges (¡u'une assemblée de mortels; la charité, l'union , la concorde, la simplicité de cœur, le disintéressement, lo mépris de tout ce qui n'est que passager, l'oraison continuelle, les actions de gidces non interrompues, la patience, la douceur au milieu (les persécutions , enfin toutes les vertus a\ aient banni du milieu d'entre eux tout sentiment terrestre.

» La Judée n'était pas seule le théâtre d'un changement si comjilet. Toutes les nations s'associent aux esperances de Sion , et s'y unissent pour participer i\ ses l)énédictioiis. La parole de Dieu sort de Jérusalem et se répand sur toute la terre ; les gentils forment des églises sur le modèle de la première Rome ; Corinthe et E|)hèse , noyées dans les délices et si célèbres par leurs excès , et une foule d'autres grandes villes , qui , (le|)uis tant de siècles, courbées sous la tyrannie d'erreurs ou de coutumes

monstrueuses , enfanlées par nue superstilion anliciue et san& bornes, viienl aussi s'élever dans leur siiu des boninies justes, pieux, humbles, doux, sinceres, charitables et ennemis des plaisir* sensuels.

» Ces hommes d'une espèce nouvelle joignent au profond respect qu'ils vouent a Dieu dans leurs adorations , le plus ardent désir de faire à leur prochain tout le bien dont ils sont ca[)ables ; une obéissance sans bornes à leurs supérieurs, lors même qu'ils sont injustes et violents; une tideliié à toute épreuve dans toutes leurs obligationá , quelque douteuses et pénibles quelles puissent être; un amour constant envers leurs frères, fussent-ils même ingrats ou devenus leurs persécuteurs.

» On ne peut lire sans admiration ce que les apôtres ont écrit sur les vertus et les miracles de ces premiers « hretiens. En même temps qu'ils leur éciivenl pour reformer quelques abus ou pour les consoler dans leurs peiiies , ils les appellen saints , ils leur donnent le nom de bienheuieux et d'élus , les felii ilenl sur les œuvres de leur foi, sur les travaux de leur charil(; et la constance de leur espoir. Quaid les apôtres rendent ce glorieux Icmoignage aux fidèles de leur temps, les accusera-l-on de se tromper sur ce qu'ils voyaient de leurs propres yeux? soupçonner.i-i-on qu'ils se soient exposés à passer pour des imposteurs, en pu[)liant des faits dont la fausseté eût ele aussitôt reconnue ?

» Si de l'Orient nous pissons a nos contrées m ridionales , nous y verrons les mêmes lumières , les mêmes v.-rlus brillrr et succéder aux mêmes li in-bies et aux mêmes vires; nous y verrons encore que la sîabiiiiê de nos lumières et de no-, gouvernements fut un autre bienf.iit de l'Ev ¡nulle. Toujours armes el sms cesse errants , nos pères lui durent enfin l'union soc iale qui fait la felicité des peuples.

» En examinant toutes les parties de l'empire divin fondé par Jésus-Christ, on apercevra sans peine que le c.iraclere propre et immuable de la religion chrétienne est de dtlivrer l'homme de ses erreurs , de raffranchir de ses passions , de l'instruire , de le sanctifier , et de le forliûer tellement dans la vertu , qu'il ne puisse être ni troublé par les agitations du monde , ni séduit par ses illusions.

» Avant Jésus-Clirisl , les malheurs du genre humain semblaient en quelque sorte insulter à la Providence. La pliilosophie vantait son courage et sa constance ; elle parhiit avec ostentation de l'indépendance de l'àme , du mépris de la mort, et de si fermeté dans les revers; vaines jactances! pui«<iih; j iniais la philosophie n'a pu découvrir l'origine de nos maux , el en adoucir l'amertume.

» ("omment les malheureux auraient-ils trouvé quelque consolation dans un système qui assujettissait tous ses partisans au joug inexorable du destin ; qui ne leur présentait ni l'idée d'un chàlim(;nl mci ile pour l'endurer avec r.'signation , ni celle d'une épreuve méritoire <pii eut pu soutenir leur constance ; qui jamais

LETTIŒ XIV. 289

ne lempéiiiil la rij^ucur du |)i(senl par l'cspoir de l'aNonir ; qui jamais ji'uiliil u la doiileiii' ({ue des suulageiue.uls plus cruels (}uu la douleur nienie ?

u Lu pliilusoplie ancien a dil que la fcraiele du juste , ([ui lutte coiiUe i inlorlune , est uu spectacle di^;iie de la iJiviiiilé ; apoph- Ihe^^uie plus brillanl i^ue sulidu , el qui ne reiiferrue aucun sens dans les principes de la pliilosoi»bie [>rol"ane. Car, si Ibümnie n'a pas peche , s'il esl malheureux sans être cou()ahle , s'il souflVe sans cause et sans l'avoir mérite , si une j^ràce intérieure n'esl pas le principe de sa lurce , si la justice n est pas la mesure de ses peines , il esl évident (ju"a](jrs ce juste lutte contre une nécessite aveu¿,'le ; que , dans un conihal de celle espèce , il n'emploie (jue ses propres torces , el (jue , s il esl \ain(]ueur , il ne doit sa victoire qu a lui-même ; et qu inviter 1 Klre suprême au speclac le de ce triomphe , ce serait vouloir le rendre témoin de son injustice , el lui montrer en ([uehjue sorte que l'homme esl supérieur a Dieu.

» L'Evauf^ile seul nous a enseij^né l'arl sublime d'être lieureux. Les soufl'ranct.'s , dont il presente la perspective au chrétien , sont pour lui autant de motils de consolation. Que sont pour lui les alllu tions ? La peine du péché , l'exécution d'une sentence inlinimoiit juste , les salutaires amertumes (jue renlêrmenl les objets qui nous séduisent , qui nous portent à nous en éloigner el à revenir aux Nrais biens, ne sont a ses yeux (¡ne des (bâtiments paternels , des tourments im[)0ses par la miséricorde , suivant l'expression d un saint IV're , des sacrements d amour, une honorable participation aux Iruils (jue nous procure la passion de Jesus- Chri>l , un litre de coui'ormite avec ce divin modele, enfin des e|)reuves passajiéres , a l'aide desquelles s'expient les Tantes, se purilienl les vertus, s'augnientenl les mérites, se consomme la sam tiiicatiou , el qui doivent être couronnées |»ar une gloire édalante. Dites-moi, nujnsieur , la philosophie |)eul-elle jamais présenter a 1 homme des motil's aussi puissants de patience et de courage ilans les disgrâces 1

» Si à ces divines leçons vous ajoutez celle satisfaction intérieure que la religion rcpand dans les cœurs , cl qui leur lait chérir leurs souil'rances , vous avouerez nécessairenienl que Jêsusl.lnisl esl le grand el l'unique Consolateur de 1 univers ; vous comprendrez alors pourquoi tanl de chrétiens ont su trouver la paix, le calme el une douce satisfaction dans les douleurs , les opprobres el la mort ; pourquoi tanl de martyrs appelaient euxmêmes les supplices, dehaienl la fureur de leurs tyrans, et l.iliguaienl la ciuautê de leurs bourreaux , en se livrant aux tourmenta (|ui les conduisaient a leur p;itrie bienheureuse.

» Celle intripidilé des héros ( hntiens n était ni une singularité extraordinaire, ni un enlhousiaMiie pas>ager ; celait un sentinienl pennancnl , général et profond , une disposition habituelle et raisonnee. Celait sans doute un grand prodige, mais il se renouvelait presque tous les jours parmi les premiers chrétiens.

Saint Paul s'écriait au nom de tous : « Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ ? Rien : ni l'affliction, ni les tourments ,^ ni la pauvreté , ni le dénûment , ni la faim , ni les périls , ni la violence , puisque celui qui nous aime nous rend victorieux de tous ces maux -, ce ne sera ni la vie ni la mort , ni les anges ni les principautés , ni les choses présentes ni les futures ; aucun pouvoir , aucune créature ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

» Il est essentiel d'observer que , tant que le glaive des persécuteurs fut suspendu sur la tète des chrétiens , la religion eut toujours un aspect agréable et serein , et qu'elle sortit eniin du sein des tribuiations plus radieuse et plus fervente. Lorsque la paix et le calme permirent aux mondains de s'introduire dans l'Eglise et d'y apporter avec eux tous leurs vices , elle se vit alors obligée aux plus grands efforts , pour s'élever au-dessus des eaux impures du siècle; plusieurs de ses membres, pour se soustraire à la contagion qu'ils redoutaient , cherchèrent un asile et un préservatif dans la retraite. D'autres, jaloux d'une plus grande perfection , abandonnèrent le monde , et se réfugièrent dans la solitude. Les déserts se peuplèrent , les forêts devinrent des bourgs. Ceux qui désiraient ne vivre qu'avec leur Dieu , se virent réduits à les quitter encore , et à se retirer dans les solitudes les plus profondes ; la vie de saint Jean-/iaptistt , qui fut l'admiration de la Judée, devint le modèle de celle que tant de pieux solitaires s'empressèrent d'imiter.

» On les voit consacrer les jours et les nuits à chanter les louanges du Seigneur, à briser leurs cœurs en sa présence par des prières continuelles , à l'écouter sans cesse dans la méditation des saintes Ecritures, à resserrer avec plus de force les nœuds de la charité qui les réunit , et à travailler de leurs mains pour secourir les pauvres. Si , en se dérobant aux yeux des hommes , ils s'afTranchissenl des supplices et d'une mort violente , ce n'est que pour se livrer à une autre espèce de martyre , peut-être plus pénible en ce qu'il est plus long, plus douloureux, et qu'il n'a d'autre témoin que le Dieu pour qui ils l'endurent. On dirait que, supérieurs à la faiblesse de leur nature, ils semblent avoir laissé dans le monde tout ce qu'ils avaient d'humain , et que déjà ils vivent moins sur la terre que dans le Ciel.

1) Cependant , quoique caches dans le sein de Dieu , ces dignes solitaires ne perdent point de vue les intérêts de son Eglise ; au fond de leur retraite , ils sont instruits de ses biens et de ses maux ; ils voient les orages qui l'agitent ; ils tremblent sur les n>alluMirs (¡¡li la menacent ; ils gémissent sur les scandales qui la déshonorent-, prosternés le jour et la nuit devant celui (jui commande aux verils et pose des bornes à la mer, ils lui représentent avec douleur et c()nii;ince les dangers de leurs frères; ils prient pour eux ; et , s'ils ne peuvent les sauver par leur niinistèie , ils les sautent par leurs prières et leurs gémissements.

» Les dangers deviennent-ils plus pressants , ils sortent de leur

Li:'iTKi: \!V. 2<>1

relnulc pour s'opposv'r à ceux (¡ni xculenl allOror ht foi oo corrompre la (liscipliiif, \a)s proincssi's des prévaricaleurs ne peuvent ébranler leur (It'sintércssenicnl ; les menaces ne peuvent suspendre un inslanl leur courage. Ooelles \oluj)U's pouri;iit iit séduire ceux (jui n'anihitionnenl (\uo les supjjlit es * Quels tourments pourraient épousanler ceux (jui ne \i\ent plus (|ue pour ¡e tombeau ? Qui pourr.iil elVrayer ceux (|ui n'aspirent (|u'a verser leur sani,' pour l'iiniour de ( clui (jui le premier a répündu le sien pour eux ?

» 'l'els sont les ciTels qu'a produits la morale chrt ti( nne , tels furent les iruils de l'Evanyile. Le même esprit raccompagnait partout , i'I partout on vit les mêmes résultats. Ces faits furent publics et notoires , liors de Tatleinle du doute ; tous les écrivains contemporains, témoins eux-mêmes, nous les rapportent , etjani.iis ils n'ont été démentis. L'un d\ iilre eux , Jttsliii , liomnie d'un ^rand sa\oir , devenu chiélien après aNoirete pbilo.-oplie (¡.iruii les «zenlil-, disail aux adversaires delà religion :

« l)üclrine céleste ! lu ne formes ni poi-Ies , ni pliilosoidus , ni oraleurs ; mais , d(î morl( Is (|ue nous sommes , tu nous lends immortels ; de la terre que nous habitons , tu nous transportes dans le (^iel ; (u nous fais participer à la nature di\ine ; lu as ravi nion admiration , lu m'as fait aban onner mes anciennes erreur», et embrasser la doctrine ])ure et sublime de l'KNangile. Venez à moi , apprenez ce que j'ai a¡)|)ris : j'étais ce que vous êles maintenant , ne désespérez pas d'être un jour ce que je suis à présent. La doctrine évang.'liijue se soutient par sa propre vertu. Kllc» est secrète , celli! vertu, mais efficace , puisqu'elle purilie le < œur , réprime les affections sensuelles , nous rend à la lumière , et nous fait goûter la paix en éloignant de nous l'inquiétude et le désordre des passions. »

» (lomment une morale si austère et si contraire aux inclinations naturelles peut-elle soumettre tant d'hommes corrom¡)us ? La réponse est très-simple : par la foi. La religion fut démontr.e par tant de preuves évidentes , qu'il devint impossible de douter de sa vérité ; ceux qui en étaient convaincus devaient nécessairement croire aussi à la morale qu'elle prê( he , aux biens <|u'elle ¡¡rotnel et aux disgrAces dont elle nous menace. Jésiis- <llirisl avait dit à ses disciples ' : « Ne craignez point le monde , je l'ai \aincu. Kt comment l'a-t-il vaincu '.' l'ar la foi qu'il e>t venu nous enseigner.

» Saint Jean é( rivait aux premiers ( lirctiens : Qui nous a donné la victoire poiir triompher du monde ? Notre foi. La chose est bien ê> ¡dente. l'ar quels moyens le monde nous a-t-il perdus? Par les erreurs qui nous ont séduits , par les jouissances (jui nous ont corrompus , par la cr.;inte que ses menaces nous inspirent , et par le respect humain (jui nous subjugue. De quelle manière la religion nous f;\it-elle triompher de tous ces obstacles

' Jean. vvi. 33.

et nous assure-l-e!le la victoire ? Voyons-en les rai-ions et examinons-les en délai!.

» Il est visible que le monde est rempli des erreurs les plus palpables et les plus grossières; il adopte les maximes les plus fausses , et s'en sert pour établir des principes qui lui paraissent incontestables. Par exemple , l'ambilieux , qui eslime la fortune au-dessus de tout , l'envisage comme l'objet le j)lus digne de ses désirs et la veut obtenir à tout prix. L'avare , qui fait son Dieu des richesses , s'imagine que son mérite est en proportion de ce qu'il possède , et croit que le soin d'augmenter ses biens est son affaire la plus importante. Le voluptueux , qui pense n'être sur la terre que pour se livrer aux plaisirs des sens , ne connaît point de jouissance plus grande que celle de sntisfaire tous ses pencbants. L'homme d'état , absorbé par la considération des intérêts publics , se persuade que la première des vertus est la. prudence humaine , ou cette politique astucieuse que l'intérêt a fait naître et que l'amour-propre soutient. Tels sont les principes et les règles de conduite que suit le monde. Celui qui ne les adopte pas devient à ses yeux un homme faible ; on ne l'estime bon à rien ; et celui qui voudrait contredire ces maximes , semblerait appaitenir à un monde différent.

» Ouoi(jue ces principes soient assez généralement reçus , quand on les examine, on n'y trouve ni raison, ni humanité, ni bonne foi. La religion nous en découvre la fausseté , puisqu'en établissant des principes meilleurs et plus sains , elle en tire des conséquences contraires. Quels sont ceux sur lesquels le monde établit ses maximes erronées ? Il les fonde sur l'amo'irpropre , sur les inclinations d'une nature dépravée , sur les passions du cœur. Il n'est pas étonnant que celle racine infecte produise des fruits dangereux et corrompus. Que peut-il résulter du mensonge , si ce n'est un nouveau mensonge ? La religion offre des idées bien différentes : ses maximes se fondent sur d(îs principes plus purs , tels que le respect le plus profond et la plus inviolable fiiîélité à la loi de Dieu , l'amour du prochain , qui s'étend jusqu'à nos ennemis mêmes , l'abnégation du monde et de soi-même , le désintéressement , la iidélité , la droituie du cœur, la mortification des sens, la sanctiiicaîion de son âme et le soin de son salut-

» La contrariété des maximes ou des règles de la vie est le résultat nécessaire de cette contrariété de principes. Aussi l'homme chrétien doit - il penser et agir d'une manière toute diffiiente de celle du monde. C'est la première victoire que la religion a obtenue et obtient journellement en détrompant un grand nombre d'hommrs mondains de la fausseté de leurs opinions , et en l(>ur découvranl leurs illusions et les dangers qu'ils courent. Le monde s'en moque et regarde celte contrariété comme tnie folie ; le chrétien y voit la vraie sagesse ; il sait, (ju'à ne consulter même (jue la raison , tous les principes de l'Evangile sont utiles et justes.

LKTTKK \1V. 29.J

» On observe (jue lorsijue le feu des passions commence à s'ainorlir , lorsque la nialurité de 1 ;^¿,'e mel l'homme a portée de. luieuv discerner le iiien du mal el le vrai du faux , lorxju'i! considère les objets a\ec j)lus d'alle/idoii el de ju!:(!niciil , les m;i\iines de ri'^vangile , (jui répuj,'naient a son cœur , commencent à lui paraître beaucoup mieux établies qu'il ne l'avait cru d'abord ; plus il en examine les motifs et les elfets , plus elles lui paraissent respectables ; il s'étonne lui-même de son aveuglement ; tes premières lueurs le pénótrent cliacjue jour de plus en jjIus et parviennent à le délroujpcr. Il en YÏent eriliu à défendre avec un saint /éle ces niémes \ériles qu'il avait méprisées dans son aNeuglement el sa ¡¡récipitalion.

» C(> triomphe honore la religion , (jui en profile pour faire de nouvelles coiuiuètes et soumettre d'autres incrédules. Sainl Paul, éleTé dans le Judaïsme , et le persécuteur le plus ardent de l'Eglise , devenu loul-à-coup l'apôlre et le docteur des gentils , fut un argun)enl puissant el sans réplique contre les Juifs. Son exemple seul les forçait à reconnaître la puissance et la force de la foi chrélienne.

» Si le monde aveugle l'espi il par ses erreurs , il pervertit aussi le cœur par ses fausses douceurs. Dans le premier cas , il agit par séduction ; dans le second , par ses altrails.* Mous nommons les douceurs du monde , ce (|ue saint Jean appelle la concupiscence, des }('ux et de la chair, et l'orgueil de la vie , c'est-à-dire tout ce qui peut plaire aux yeux , flatter les sens , cxciler la cuiiosité , satisfaire l'amour-propre el augmenter les douceurs , les agréments el les délices de la vie.

» C'est à l'aide de ces armes que le monde a de toul temps su s'empaier du cœur des hommes. Si la raison suivait ses propre.s lumières , elle reconnaîtrait facilement que toutes ces jouissances sont frivoles , nulles en elles-mêmes cl presque toujours trompeuses. (Juoique la raison en soil bien convaincue , entraînée par une sorte d'ivresse , elle y trouve un attrait puissant qu'elle n'a pas le courage de surmonter. La raison se fail entendre , mais la séduction se fail sentir el subjugue le cœur avec plus d'empire.

» La religion seule peut triompher du monde ; ses moyens pour nous en détacher sont nombreux. L'esprit de pénitence qu'elle nous inspire nous arrache à ses séductions , parce qu'il nous rappelle sans cesse que nous sommes pécheurs. Le souvenir de nos péchés et des clu\timents qu'ils m-riteut nous remplit d'une sainte hairu» contre nous-mêmes ; il nous fait pi'rdre le goût de loul ce qui flatt(i nos sens , comme étant incompatible avec la douleur d'un pciiilent.

» Klle nous inspire la plus haute iilée des biens élernels ; c'est vers eux qu'elle porte tous nos désirs el toutes nos prétenlions. Le cœur , tout occupé de la perspective du bonheur éternel ([ui fait l'objet de ses espérances , se détache peu ù peu des bit-ns passagers et devient insensible à la séduction de leurs attraits.

Quand je lève les yeux au Ciel , disait un saint , tout ce que je vois sur la terre me parait insipide et à\'j^ne de mépris. Bien d'autres l'avaient dit avant lui -, plusieurs le disent aujourd'hui , parce que la religion distribue aux uns et aux autres la même lumière et leur suggère les mêmes désirs.

1. La religion est la source de nos consolations inlérieures qui sont absolument étrangères à l'homme mondain. L'hoin/i/e charnel, dit l'apôlre , ne j^eut comprendre ce qui est de Dieu , parce que les consolations spirituelles sont aussi supérieures à celles des sens que l'esprit l'est au corps. Le monde en rit ; mais ni ses charmes , ni ses plaisirs n'oiTrenl rien qui puisse égaler les saintes délices de l'âme , les salisfaclions inlérieures du cœur et les joies pures de la vertu. Celui qui parvient à les connaitre et à les goûter, ne peut trouver que très-insipides tous les autres plaisirs.

» 11 faut que le monde soit bien aveugle pour ne pas se détromper , et pour être insensible aux preuves que lui fournit do son erreur l'exemple des siècles et du nôtre même. On a toujours vu et l'on voit encore de nos jours un grand nombre de personnes de tout «Ige , de tout sexe et de tout état , abandonner les plaisirs qui éblouissent et séduisent leurs partisans. Combien de jeunes vierges, à qui le plaisir offrait une longue carrière de délices, s'en éloignent avec mépris ! combien de riches du siècle, à qui la grandeur et l'opulence promettent tontes les jouissances de la vie , s'en dépouillent volontairement ! Pourquoi renoncent-ils à des biens recherchés avec tant d'ardeur , précisément parce qu'ils sont un moyen de satisfaire à tous les désirs ? pourquoi leur préfèrent-ils une pauvreté qui leur laisse à peine le nécessaire ? pourquoi dédaignenl-ils les honneurs et le luxe , auxquels l'orgueil attache un si grand prix ? pourquoi préfèrent-ils l'obscurité d'une retraite , cpii , aux yeux de l'ambition , paraît si austère et si triste ?

)) Comment purent-ils embrasser la vie pénitente du cloître , et les exercices pénibles de la mortification religieuse? qui put leur inspirer une résolution si étrange ? où puisèrent-ils la fone de la suivre ? Dans la foi , qui les embrase et qui leur communique celte divine impulsion. C'est en vain que le monde leur présente ses décevantes illusions , ses charmes les plus séduisants et ses pièges couverts de fleurs ; la foi fait disparaître tous ces enchantenients et ces prestiges.

» Le monde emploie aussi ses persécutions pour intimider la vertu, et elle a besoin d'une force supérieure pour les soutenir. L'apôtre a raison , quand il dit que ceux qui veulent vivre saintement, en se conformanl à l'esprit de .Irsns-Christ , doivent se préparer à de rudes combats'. En eflVt , l'homme qui veut abandonner le ( hemin aisé du vice , pour s\iivre le sentier difficile de la vertu , est à chaque instant en but à la raillerie , à la décision et ;iux instilles. Mille considérations humaines tendent à

' 2Flmoih. MI. 12.

LETTUE XIV. 295

Irlolpner de la bonne voie. Tanlol un iinii vous abandonne, ou vous l'indisposez parce (pie vous ne; voulez p;is l'aider dans ses roupahies <iilre|>rises. 'l';:nlol e'esl une ianiille , peul-étie même un ^ilIa|;e, nne ¡jinvinee enliéie (pii mui niurenl eoiilre l'assujellissement à une reíale (pii n'a d'aulre but (m'une exacte justice et le mainlien du bon ordre.

n (Vest l'un des plus grands périls (pic le monde pif'-sentc , et la cause la |)lus ficciuenle des d(}sordres de la vie buniaine. 11 est dilTicile de lutter contre une si grande rc'sistance , et l'iiomme faible succombe malgrii lui , tout en gc'missanl contre l'esclavage (|ui le subjugue. In sentiment naturel d'équité" et de conscience le porte puissamment à se soustraire h cette tyrannie; mais le courage lui man(]ue , et il oublie toutes ses résolutions au moment de les ex('culer. Qui lui donnera la lorce de surmonter tant d'obstacles? La religion oui, la religion seule. La foi le prémunit

contre toutes les atta(iues , toutes les tentatives ; par elle seule le ca-ur le plus faible devient invin(ib!e. Il n'est aucune iiaisoa «|u'elle ne rompe , aucune société à laquelle elle ne renonce , aucune menace qu'elle ne méprise ; elle se plaît à sacrifier à Dieu ot à son devoir ses espérances , ses intérêts et tous ses avantages temporels.

w Telles sont les dispositions d'un bomme animé par l'esprit du christianisme et soutenu par la foi qu'il professe ; c'est ainsi qu'il pense et qu'il agit. Il ne peut se conduire autrement , parce (ju'étant chrétien , il ne reconnaît d'aulre pouvoir que celui de Dit'U ; s'il en admet d'autres, il ne les regi^rde que comme subordonnés ii celui du Tout-Puissant, auquel tout doit céder. Ce sentimer.t est évidemment juste et généreux , mais il n'est pas de pure spéculation , sans effet et sans con.séquence dans Ihistoire de la religion , puisqu'il n'y a rien de si ordinaire que de le \o\v mis en pratique , et que ses exemples s'en multiplient sans cesse.

» Combien de mépris et d'outrages , combien de sacrifices et de misères n'ont pas supportés les chrétiens de l'un et de l'autre sexe , pour rester invariablement dans la voie du Seigneur , et cire lidéles aux observances austères et pénibles (jue sa loi nous prescrit! Combien de disgrAces, de haines, d'animosités et de tourments n'ont-ils pas endurés avec courage ! Combien de chastes vierges ont vu leur vertu triompher de tous les pièges! Juges intégres, qu'aucun efl'ort n'a pu corrompre, serviteurs lidéles, iju'il n'a pas été possible de détourner du sentier de la vertu ! OucUes douleurs n'endurèrent pas des milliers de martyrs ! Kien ne les étonnait; ni la fureur de leurs tyrans, ni la cruauté des bourreaux , ni l'horreur des cachots , ni' l'atrocité et la barbarie des supplices. Au milieu de tourments inouïs , ils souffraient avec palience et savaient mourir avec dignité.

» L'antiquité vante ses héros; mais, malgré les éloges (jue les païens leur prodiguèrent , malgré la vénération portée jusqu'à l'idolâtrie dont ils jouirent, jamais ils ne montrèrent une cous-

tance aussi héroïque. Qui pouvait inspirer aux généreux soldats de Jésus-Christ celte iuiperlurbable fermelé , si ce n'est la foi qui dirigeait leur cœur? Les ennemis mêmes du christianisme, ceux qui les persécutaient avec le plus de fureur , ne pouvaient voir cette force surnaturelle sans s'en étonner, et combien d'entre eux, convertis à celte vue, aimèrent mieux devenir victimes que de rester bourreaux 1

» Tels sont , monsieur , les effets qu'a produits la morale de Jésus-Christ. Et comment une religion qui nous présente une morale si sainte , qui nous inspire- un courage si supérieur aux forces humaines , pourrait-elle ne pas provenir de Dieu ? J'aurais sur ce sujet encore beaucoup de choses à vous dire ; mais nous avons aujourd'hui un de nos confrères qui est au dernier moment de son agonie ;. on va lui faire la recommandation de l'âme, et je dois , avec nos autres frères , lui rendre ce dernier et triste service ; je vous prie de me le permettre , et demain nous pourrons continuer cet entretien. » Il se retira, et je restai seul.

Je me trouvai abimé dans un océan de pensées et de réflexions : jamais il ne me quittait sans me laisser dans le trouble et la confusion. Chaque jour j'étais plus convaincu de mon ignorance 5 chaque jour la solidité de ses discours augmentait mon élonneinent ; je n'avais plus de force pour lui résister. Je t'ai dit queje ne l'écoulais qu'avec méfiance , je savais que son état l'obligeait à avoir ou à montrer ses opinions ^ et , d'autre part , son éloquence , son zèle, son esprit actif et séduisant, animés par sa propre persuasion , me faisaient craindre que son enthousiasme entraînant ne donnât à ses discours un coloris capable de ra'éhlouir.

Dans cette appréhension , je repassais en moi-même , quand j'étais seul et hors de son active influence , tout ce qu'il m'avait dit ; ne me contentant pas des petits résumés que je t'ai montrés , j'en fis de plus étendus, et je les jetais sur le papier à mesure que ma mémoire me les présentait ; ce sont ceux que je t'envoie à présent. Il me semblait que les écrivant moi-même et les relisant ensuite dépouillés do toutes les grâces et de la chaleur que pouvait y mettre l'expression vive et animée du Père, je devais no plus sentir que leur force intrinsèque et véritable , être mieux à portée de discerner ce qui pouvait n'être que des sophismes ou des illusions , et de prononcer sur leur solidité ou leur faiblesse.

En eifet , je les lisais, je les repassais à diverses reprises dans le plus grand calme ; mon attention s'isolait de tout ce qui n'était qu'accessoire; je m'appliquais à dépouiller ses raisonnements de toute espèce de prestige-; j'examinais en particulier les faits et les raisons, pour Juger de leur valeur avec plus d'impartialité. Te le dirais-je , Théodore ? plus je considérais les faits , mieux ils me semblaient prouvés , certains et indubitables; plus je pesais ses raisons, plus elles me semblaient claires, démonstratives et évidentes.

Je m'occupai tout le reste du jour à contempler et â considérer le plan de la religion dans toutes ses parties , dont le Père m'avait

LETTUK XIV. ií»?

í;int ontrclenu , ol il nio paraissait (ju'il avait pleinement raison ; <]iril est tout ú la fois |,M-aiid , riche et magniiique ; qu'il naquit avec le monde; qu'il a été suivi dans tous les temps; que Ions ses rapjioits s'cneliainent complètement ; qu'une idée si sublime cl si ^Mandc ne ])ouvait être enianre que de Dieu ; qu'un édilice aussi inunensc et composé d<* matériaux ;iussi i'aildcs n'a pu être élevé (pie par une main divine , qui se monlre si visiblement qu'ell(> rend inox( usable l'obstination de l'ini rcdiile.

One n'aiirais-je pas donné alois pour avoir pu rassembler auprès de moi tous nos amis,el pour voir l'euet (ju'auiait nt produit sur eux ces rellexions , qui leur sont aussi élranjièies (|u'elles l'avaient été potir moi ! J'aurais surtout désiré avoir à ma p(»rlée ces incrédules inlié[)i(les et fumeux qui parlent avec tant de dédain d'une religion l'ondée sur des raisons d'un si grand poids ; j'aurais voulu voir (0 qu'ils auraient eu à réjondre à cet en( liainement <le [Meuves iondamentales. J'aurais voulu savoir si , ^í^ec l(>ut leur esprit , ils auraient pu découvrir (|uelque partie vicieuse et l'aiblc dans des raisonnenu-nts si élevés , si clairs , si siirs et si bien etavés les ur.s par les autres. Tu senliias , Théodore ^ qi;e je commençais dès lors il soupçonner que le l*ère pouvait bien avoir raison , lorsqu'il me. disait que les plus célèbres des incrédules ne connaissent pas la r.'ligion qu'ils att.iquent , qu'ils n'en ont jamais examiné les fondements, et (pi'ils ne se sont jamais arrêtés (ju'aux accessoires que l'ignorance a pu y réunir , ou aux abus que la superslilion a fait naître.

Son assertion ne me paraissait que trop vraisemblable , et j'en trouvais la preuve dans leur conduite même. Plus j'y réiléchis , ])lus je vois qu'ils no s'attachent qu'à des détails peu essentiels , pour rendre la religion ridi( ule , et qu'ils n'en attaquent jamais le tronc ni l'essence. Je voudrais que , renonçant un moment i\ leurs ironies et à leurs sarcasmes, ils me répondissent sérieusement s ils croient possible (¡ue , sans mission divine et sans miracle , Moïxe eût pu tirer les Hébreux de l'Egypte ; qu'ils m'expliqiiassent par qiu'l art il put tromper les Hébreux eux-mêmes ; < ommenl il parvint à leur faire chanter le cantique par lequel ils rendaient grâces à Dieu du miracle opéré pour le passr.pe de la mer liouge -, et comment , ¡lour célébrer ce prodige , il eut pu «lès lors , s'il eût été fabuleux , instituer une fêle (pie leurs descendants céièbrenl (mk ore de nos jours.

(Qu'ils m'expli(pient commi^it M«isc aurait osé p\iblier de son vivant des li\res dans lesquels il expose la création du monde el les faits qui suivirent , s'ils n'eussent pas été conformes aux traditions qu'ils connaissaient tous ; comment il y aurait insêrii tant de miracles (ju'il avance a\oir faits en présence des Juifs ses contemporains, qu'il (ile (omnie témoins, pour les faire ])nsser a la postérité ; et comment , s'ils eussent été faux , ceux mêmes a (jui il distribuait ses livres, ne les auraient pas démentis.

l'ar (|uel!e magie aurait-il pu abuser tant de milliers d'hommes, qui , au momenl où ils reçurent ces livres , les respectèrent

comme des livres divins, comme le canon sacré de leur relgion , et les transmirent comme tels à leurs descendants , qui les respectent encore aujourdhui , ainsi ([ue l'avaient fait leurs aïeux ?

Comment les livres du Nouveau Testament , écrits par tant d'auteurs contemporains , tous conformes dans les faits essentiels, tous témoins oculaires ou instruments eux-mêmes des événements qu'ils rapportent , pourraient-ils n'être pas véritables ? et s'ils ne le sont pas , comment n'auraient - ils pas été démentis , ou par les Juifs, ou par les gentils , ou p:u- les hérétiques?

Comment les miracles de Jésus-Christ n'otit-ils jamais été contredits ? Pourquoi les gentils , n'osant les nier, se contentérenlils de leur opposer les prétendus prodiges d'Apollonius ? Comment et pourquoi les Juifs n'osèrent - ils jamais nier des faits publics , connus de tous , et eurent-ils besoin de recourir au futile expédient de les attribuer à la magie et à la prononciation du mot Jéhovah ?

Si les miracles sont certains , comment la religion où ils se sont opérés , ne serait-elle pas divine ; et s'ils ne sont pas certains , comment douze pauvres pêcheurs auraient-ils pu isolément établir et répandre une morale si austère ? Celle supposition serait plus incomprélicnsible que tout le reste.

Ceux qui cherchent à détruire la religion , auraient dû s'occuper à combattre ces points principaux , et une foule d'autres aussi essentiels. Ils devaient attaquer ses fondements , détruire des raisons qui semblent invincibles, et qui , en effet , ont converti tant de peuples et tant de nations. A quoi bon ne s'attacher qu'aux branches sans toucher au tronc, ainsi que le font nos plus célèbres philosophes ? J'en concluais que le Père avait bien raison , lorsqu'il disait que , dès que la vérité de la religion est prouvée et que l'on ne détruit pas ses fondements , il importe peu que les incrédules multiplient di^s objections auxquelles il est impossible de répondre. Elles ne détruisent point la vérité , et servent seulement à prouver (jue les bornes de l'esprit humain sont si étroites, que, ne pouvant embrasser entièrement les víhités les mieux prouvées et les plus palpables , il reste toujours plongé dans d'épaisses ténèbres.

Je commençai donc à m'apercevoir que ces grands génies, que j'avais crus si sages , pouvaient être bien plus frivoles que je ne l'imaginais , et que ces ecclésiasliijues , que ¡'envisageais comme si simples et si ignorants , en savaient plus que je ne pensais -, je commençai à me délier de mes propres opinions. Tantôt je désirais de iixer mes idées , parce que j'étais inquiet et que celle anxiété me tourmentait ; (luelcpiefois il me semblait que le parti le plus sûr était de me jeter dans les bras de la religion. Tantôt une multitude de considérations m'arrêtaient ; la lionte d'avouer i\ un j)auvre ecclésiastique qu'un homme tel que moi avait jusqu'à présent vécu dans l'erreur et n'avait été éclairé que par lui ; la crainte de me voir l'objet de tes risées et de celles de mes autres amis , d'être regardé par loi et par eux

comme un esprit l'ail)!»' séduit par un lanatiíjiic ; nia n''puj;nance à renoncer à la vie aj,Méable (|iie je menais , la dilliciille d'abandonner mes j;oûts , de sacrilier mes passions et de me li\rera une vie dont il me paraissait im|)()ssiljle de soutenir l'auslérilé ; tous ces molil's se iirosenlaient en détail a n)on esprit , et j'envisageais chacun d'eux comme une monta^Mie escarpée qu'il mêlait impossible de franchir. D'après cela , je cherchais à combattre ce que je regardais comme une faiblesse, à retrouver des forces et à me préparer à la résislanc e.

Je passai la nuit foi t inquiet et je dormis peu ; je ne pouvais moi-même me comprendre. 11 m'é(ha[)pait des exclamations qui jamais n'étaient soilies de ma bou» lie. Je me surpris (|i¡el({iielois ù m'éciier : ó Dieu ! s'il est vrai que tu existes ; s'il est vrai , Jésus-l^liiist , que [u sois Dieu , dissipe mon avriiglcnierit et fais cesser l'irrésolulion de mon cœur ; ce fut dans celle agitation que je passai toute la nuit, attendant le jour avec impatience.

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