LETTRE QUINZIÈME
Le philosophe à Théodore.
Lk Père enlra dans ma chambre à l'heure ordinaire. Sans autre préambule , il continua ainsi :
« Nous nous entretînmes hier de la morale chrétienne ; il me restait a vous dire , monsieur , que celle morale , si pure et si sainte , si conlorme à la r.iison , si utile et si proporlionnce à la faiblesse de l'honime corrom[)u , repose sur de grands fondements , sur les promesses magiiiliijues par les(|uelles elle nous excite à la vertu , tt sur les chàliinenls terribles qu'elle reserve au vice. La religion nous suit au-delà du tombeau , et c'est alors que nous ressentons l'euet de ses promesses.
u Notre imagination ne peut concevoir les biens immortels qu'elle nous réserve. Après nous avoir rendus sur la terre enfants de Dieu , frères et cohéritiers de Jésus-Christ, elle nous prépare dans le (ael une société éternelle de bonheur avec le Père et le Fils , par l'union du Saint-!- spiit. Nos âmes seront pénétrées de l'iiiefl'.ible lumière d'une souveraine intelligence; nos cœurs , éternellemrnt heureux par la vue et la possessiiui d'un bien infini , auront la cerlilude d'être pendant l'elernité abreuvés d'un torrent de délices , d'être éternellement heureux, et de jouir d'un bonheur si
grand et si immense , que ni les sens ni la pensée ne peuvent les concevoir sur la terre.
» Le corps même , ce fantôme caduc et passager , participera à la gloire et à la félicité de l'âme. Compagnon de ses travaux, instrument de ses mérites et de ses bonnes œuvres, il ne demeurera pas toujours enseveli dans la poussière ; une résurrection glorieuse lui assurera la récompense qu'il aura méritée ; tel est le prix que la foi promet à nos espérances.
» Instruit de ces vérités, le chrétien supporte avec patience les maux de la vie. 11 sait que l'instant qui passe . l'approche sans cesse du but ; que le moment de rendre compte de ses actions ne peut tarder ; qu'il arrivera enfin , ce moment terrible , où la voix du Tout-Puissant appellera tous les morts à la vie ; alors la terre, la mer et les abîmes rendront tout ce qu'ils ont conservé dans leur sein. Notre faible raison se confond , mais qu'elle cesse de résister à celui qui nous a promis ce prodige. L'univers est dans sa main , et celui qui a su nous tirer du néant saura bien nous trouver , quelque cachés que nous puissions être, parmi ses autres créatures.
» Les corps ressuscites et immortels s'élanceront de leurs tombeaux pour comparaître devant Jésus-Christ ; mais bien différents de ce qu'ils étaient. Ce ne seront plus ces corps soumis à l'empire du péché et tyrannisant l'àme par leur corruption ; ils ne seront plus un séjour d'argile , où la raison ne pouvait chasser ses indomptables ennemis. La main qui les créa leur donnera une nouvelle essence ; elle en fera des vases de gloire , des temples augustes et glorieux , où tout sera en paix , parce que tout sera dans l'ordre. Alors, comme les mystères de Dieu seront consommés, que le nombre des élus sera rempli et l'empire du péché détruit , Jésus- Christ détruira la mort qui est son dernier ennemi.
» Après celte grande et dernière victoire, nous serons tous comme des esprits célestes ; nous nous unirons tous pour chanter des cantiques d'amour et de reconnaissance à la gloire de notre Libérateur ; nous serons associes à son royaume ; l'humble sera élevé audessus de l'orgueilleux qui le domina sur la terre ; le malheureux qui souffrit avec patience sera placé au-dessus de l'homme puissant qui l'opprima ; et alors commencera l'empire sublime et éternel de la vertu.
» Mais si la religion fournit aux bons de si douces espérances , combien ne sont pas terribles les chàtimenis éternels dont elle menace l'impie et le pécheur qui ne meurent pas dans les bras de la pénitence ! Nous en avons parlé l'autre jour; aujourd'hui j'ajouterai que ces châtiments, tout affreux qu'ils sont , ne nous reuih'nt la religion que plus précieuse et plus respectable; le dogme des |)eincs réservées aux crimes , dans la vie future , est étroitement lié à ceux de la justice et de la sainteté de Dieu , à ceux de l'injuiorlalilé de l'àme et de la distint lion du bien et du mal , aux notions (|iu', nous avons de la vertu et du vice, enün à la nécessité d'une reliiiion.
LETTRE XV. 30l
» Ce (lo},Miie csl en niênie ten)p.s un [¡oint de (I<»( ti iiio indispensable pour servir d(! »onlri'-p(jids aux lussions , de baiiicre a lous les vices , d'ap|)ui à la verlu , île sup[)li-nienl a rinipcire» lion des lois liuinaines , de frein auv |Mii»anls de la Ierre , de consolalion aux malheureux \ il esl si coiilornie ù la raison , qu'il devient lu base indispensable de toute morale , de tout ordre el de toute société, ù tel point que le pa;>;anisme l'apiMcul au sein même des ténèbres «pii l environnaient. La theoloj^ie ^ros^ière de ees temps d'ij;norance le de(i|/ura , il esl vrai , par des fables absurvles ; el les nuai^es ép,iis, dont les pliilosoplies cliercherent depuis à l'envelopper, altérèrent de l» Ile manière celle vérile inipoilanle , (ju ils la rendirent aussi désIionoiMtite |)our Uieu (|ue |)eu utile aux hommes. Mais ce fui l'erreur des passions ; et le sentiment de l'existence de ce dogme fui ilans le prin(i[»e un instincl du i œur , sugjj^eré par l'idée de sa nécessité.
» C'est dans ILvaiif^ile (jue ce <lo^n>e a recouvré son évidence , sa di;;nité el sou énergie ; c'esl dans I Evan^iile , qu'après nous avoir intime ses lois et leur avoir donné sa sanction divine , Dieu nous avertit que ce-code dicté par lui-même sera la règle invariable de ses jugements , el que les peines seront proportionnées au nombre et à Ténormilé des crimes, il nous ai)prend (¡u'il sera pendant noire vie toujours miséricordieux et prêt à recevoir dans ses bras celui (pii itupiorera sa clémence ; mais qu'une fois entré dans l'abîme itilini de Peteriulé , l'homme ne sera plus pardonné, parce que , dans celle vii; nouvelle el mallnMireuse , la [n-nilence a cessé d'èlre salutaire , el que le repentir du crime n fsl plus (|!ie la rage de l'amour-propre réduit au désespoir el à la fureur.
» Nous y trouvons la peinture forn)idable de ce jour elFrayaot , où Dieu, à la face de l'univers, justifiera sa providence , en découvrant les ressorts cachés de son gouvernement , la sublimité de ses conseils , la sainteté de ses lois , et dévoilera la justice qui condamne aux ch;\liments éternels ceux qui n'ont pas daigné profiler de sa miséricorde.
» Je sais bien (|ue l'orgueil humain ne peut supporter cette idée , et (jne , dans sa frayeur, il répèle sans cesse : Ouoi ! pour un monu'nl de faiblesse , une élernilé de lonrmenls ! >Liis ni ses murmures injustes ni ses doutes insensés ne pourront changer les ilispo^ilions divines el les destinées des hommes. Je vous l'ai dit , monsieur , notre faible raison est incapable de [)rononcer sur la justice de Dieu ; et pour lui im|)oser silence , il suflil de lui montrer que Dieu l'a dit. Considérez aussi que les lois humaines ne sont pas injustes , lorsqu'elles punissent la faute d'un moment par la perte irréparable de la vie ; si notre raison parvient à reconnaître la nécessité de celle rigueur , comment oserionsnous l)li\mer Dieu , lorsipiaprès avoir menacé les ini[)enilenls de sa vengeance éternelle , il les voit de #son trône se jouer de ses menaces ?
» Qu'il nous suflise de savoir ,'|)our notre tranquillité, que ^ sous l'empire d'un Dieu dont la miséricorde est iiihnie , personne
ne souffrira une destinée aussi affreuse , sans que ce ne soit par sa faute , et sans que le coupable n'y ait contraint sa justice. Comment est-il possible d'imaginer, d'il Bosquet , i\ue Dieu n'ait pas une justice , quand la notre émane de la sienne ? Mais celle de Dieu doit être souveraine, c'est-à-dire inévitable , divine, et par conséquent infinie ; étant infinie , elle doit être conforme à sa nature , et ses châtiments doivent être infinis. Que les méchants méditent bien celte vérité , et qu'ils soient persuadés qu'ils ne peuvent trouver de sûreté contre la colère éternelle qui les menai e !
» Pour mieux sentir le prix , la grandeur et la nécessité de la religion , transportons-nous en pensée au dernier moment de notre vie. Quelles consolations peut trouver un moribond dans la stérile philosophie de l'incrédulité ? que lui préseutera-t-elle pour calmer ses terreurs et fortifier ses espérances ? Sera-ce l'abime effrayant et incertain du néant ? Mais quel est l'homme que ses passions n'auront pas abruti , qui envisagera sans eíí'roi un destin si affreux ? Est-il possible que la nature ne répugne pas à l'idée de sa destruction? Quel est l'incrédule assez imbu de cette désastreuse persuasion, pour se reposer tranquillement sur une espérance si pénible et si avilissante ?
» Aussi n'en Irouve-t-on aucun qui , dans cette sécurité , soit vraiment tranquille. Aux approches de la mort on les voit généralement se démentir , faire réparation à la religion de leurs mépris , et chercher dans la miséricorde de Dieu la consolation qu'ils ne peuvent trouver dans leurs anciens principes. Si quelques-uns d'entre eux portent plus loin la fureur de l'impiété , c'est le dernier effort de l'orgueil, un malheureux artifice de leur rage , qui cherche à cacher le trouble qui les dévore , sous le masque de la fermeté ; Dieu peut-être les a rejetés de lui et les abandonne , parce qu'ils ont perdu , avec l'espoir du pardon , jusqu'au courage du repentir. Si quelques mourants paraissent moins agités , c'est l'effet d'une indifférence fondée sur la plus stupide ignorance.
» Combien est différent le sort de celui que la religion a soutenu jusqu'à la fin, par sa lumière et par sa force! Le chrétien envisage la mort , non comme l'eifet du hasard ou d'une aveugle nécessité de la nature , mais comme une conséquence juste , indispensable et sainte de la sentence prononcée contre le pécheur, qui s'exécute au moment marqué par la Providence. Le moribond s'unit à la justice divine ; il coopère avec elle par sa soumission ; il obéit, s'humilie et adore ; il rend grâces, ou au moins il se résigne ; il se maintient en paix , et élève son cœur à Dieu , en implorant sa miséricorde , et s'abandonnant à l'espérance.
» Le chrétien sait que sa vie n'est qu'un long sacrifice , qui commence au moment où il s'oflVit à Dieu dans le liaptéme , et qui doit se consommer par la mort ; il sait que , pendant sa vie et en mourant , il doit être tout à son Seigneur -, ([ue cet état d'humiliation est particulièrement le sien , puisqu'il va quitter la
LETTIU: W. 30?,
▼ ic pour lui olirir , \u>uy iiiiilti' sa iiioit, ol pour la représiMilcr ; il Sîiil (HIC la iiiorl csl un suniiiifil , cl «ju'il va se réveiller dans le sein d'un l'ère.
» Ah ! monsieur, si les honinics sonj;eaienl plus souvent à ces derniers nionienls , où les jiassions s(î laisenl , où la vcrilé succède a l'illusion , ils se lieraienl moins à celle philosopliie trompeuse, semblable à une loile d'araignée, que le premier soulilo de rap[>réliension di.ssi|)C ol fait disparaître en un instant; mais malheureusement , <lans le temps de la santé et de la ("orce , lorsque ramour-pro|)re repousse loin de lui l'iilée de la mort , les passions sul)juj:uenl le c(eur et éloignent la rellexion. I.a religion se glorilie de ce (jue la plus grande partie de ceux (¡iii laüaíjueiit , sont corrompus et (It-reglés dans leurs mœurs ; tandis (jiie ceux (jui vivent .sans amours illicites , sans habiliides vicieuses, n'éprouvent aucune iliflliulli- à s'unir au joug de la foi, la res[)ecteiil , la proie.>-si nt , et admelleiil ce (¡u'elle leur présente , comme devant être cru et comme conl'ormc à la raison.
» (Juels sont cmix qui désirent de secouer le joug de la foi , et qui font leurs elForts pour y parvenir? Ceux dont les passions sont ardentes, dans qui les sens ont étouiîé la voix du cœur, et qui se sont livrés à tous les désordres. C'est donc unt'. gloire pour la religion , do n'avoir pour adversaires que des homnies corrompus, esclaves de la chair, ou idoiiUres de leur fortune; nous voyons on cela \in témoignage évident de sa sainlelé , de son éqoilé inviolable et de son iidlexible droiture. Si elle pouvait se rel;\t her de la sévéritc; qu'elle prescrit , si elle pouvait composer avec le vice , et donner quelque indulgence à ses désirs impurs, à ses idées ambitieuses et à ses injustices, ils ne lui feraitMit pas la guerre avec tant d'acharnement ; ils la laisseraient régner eu paix sur lu terre, et ne lui voueraient pas une haine si furieuse.
» La plus grande partie dos incrédules disent qu'ils ne s'élèvent point contre la morale de l'Evangile, dont ils reconnaissent la sainteté , mais contre ses mystères (¡u'ils n'entendent pas , et qui bouleversent toutes les conceplions Immaines : c'est un pur artilice ; et s'ils étai(Mit sincères , ils avoueraient que ces mystères ne les conir.iricnt point , et (juMIs ne les comballent que parce qu'ils leur servent d(> [)rctexles pour délruir(> la niorale (juils supiio.-ent et iju'ils fürlilient, parce (ju'ils voudraient éteindre cette clarté austère , (jiii les empèihi^ de jouir lran(iuillenient de leurs plaisirs, la foi des mystères ne leur coûterait rien . s'ils pouvaient la concilier avec l'iniquité de leurs ( œurs ; mais comment allier la lumière avec les ténèbres ? Quand il n'y aurait d'autre preuve contre l'incrédulilé que celle de la voir ne pas s'opposer aux désordres de la vie , on devrait en conclure ({u'elle ne peut servir à rien, (.e motif seul suffirait pour la condanuu'r.
» Supposons (jiie , dans un royaume (juelconque , il y eût des hommes (jiii cherchassent j'i décrier le gouvernement de leiii- souverain , qui méprisassent ses ordres , qui parlassent de sa personne
sans respect , qui osassent avancer que c'est une sotti«e et une faiblesse d'esprit que de iui obéir, que le zèle qu'on met à le servir est ridi( ule , et enfin qui rcpiindissent des impressions injurieuses à sa majesté et capables de bouleverser son gouvernement; je vous le demande , monsieur , laisserait-on ces bomnies tranquilles ? au moins ne les ferait-on pas enfermer? Uevra-l-ou donc tolérer des bomraes audacieux et sacrilèges qui, dans le sein du christianisme même , profanent par leur impiété et leurs insultes les choses les plus saintes , et ( lierchent à avilir le service du Dieu puissant que nous adorons? V^ous parailrail-il juste qu'on iouiîrit des hommes qui ne font aucun cas de sa lumière et de son culte , qui traitent de su¡)erslilions les témoignages de notre adoration, qui cherchent à lui enlever ses plus fidèles serviteurs , à les éloigner de ses autels ; qui se moquent eniin de leurs saints exercices , dans lesquels ils ne prétendent voir que de l'hypocrisie ou une ignorante simplicité ?
» Ce qu'il y a de singulier , c'est que ceux qui ne tombent pas dans de si grands excès disent ordinairement , en parlant de «es hommes , qu'excepté sur ce point ils sont dans tout le reste honnêtes et hommes de bien ; langage absurde et qui discrédite beaucoup le litre d'homme de bien. Conuiient ¡liMtt élre honnête celui qui manque à son obligation la plus essentielle , celle dereiotinaître ton Créateur, de l'adorer et de iui obéir? Commetit peut être homme de bien , celui qui professe des principes ijui tendent à détruire toute coniiance parmi les hommes; celui qui ne connaît aucun frein qui l'empêche de se livrer à tout ce qui peut servir ses intérêts et ses plaisirs; enfin, celui qui vit sans foi et sans loi ? Qu'il se trouve dans des épreuves dilliciles, et l'on verra bientôt ce qu'il est, et jusqu''á quel point il est un homme honnête.
» Proposez à cet incrédule les vérités de la foi, c'est-à-dire des révélations fondées sur la tradition la plus ancienne et la plus constante , confirmées p;ir une mullilude de miraîhs notoires , consacrées par le sang d'un grand nombre de martyrs, fortifiées p:ir la sounussion des hommes les plus savants dans tous les siècles et par la croyance des nations entières; cela ne lui fera aucun elTef. Mais proposez-lui les idées subtiles et delir;:nles d'uQ philosophe nouveau , qui règle le monde à sa fantaisie , qui disserte sur Tordre et la nature des êtres avec autant d'assiiiance , de certitude , (jue s'il en était le créateur ; alors cet homme si incrédule admire ces conceptions, les adopte sans le moindre doute, les soutient avec obstination et les défend jusqu'au délire. Saint Paul a très-bien dit * : « Dieu abandonne à leur sens réprouvé les hommes ([ui se perdent dans leurs opinions frivoles et chimériques ; et ceux qui se regardent comme des sages, sont des insensés.
» Je voudrais aussi deniantler à ces docteurs d'irréligion ce qu'ils prétendent : veulenl-iis bannir la superstition, retrancher
» Rom. I. 28.
les ;il)us? Nous le désirons tous , cl l'Kglise le désire y)Ius que personne. Mais pour arracher l'ivraie, faut -il en même teni|)s ijrratlier le bon grain? La morale de l'Evanj^ile n'est -elle pas sainte; n'est-elle pas propre à rendre les liommes justes et heureux ? l'ouKjuoi done la dist réditer ? Et lors même (|u'il serait possible de la bannir de l'univers, qu'en résulterait-il ? Peut-on trouver un moyen meilleur et plus puissant ¡)our servir de frein aux hommes, et de guide aux peuples '.'
)) Que deviendrait un élal où il n'y aurait ni religion (jui retienne, ni morah^ (pii réprime? Comment existerait une société , dans laijiielle diacun se permettrait tout ce qu'il pourrait soustraire i la vigilance des lois humaines , et n'aur.iil d'autres règles que celles de son intérêt '^ Et comnie ordinairement les intérêts des uns sont en opposition avec ceux des autres , qu'en résulterait-il ? Des dissensions continuelles , un pillage universel ; le pauvre dépouillerait le riche; l'oisif, celui qui travaille, et personne ne pourrait être à l'abri d'une mort violente ou d'un ass-issinat. On lie verrait plus qu'une confusion universelle , que crimes et que troubles ; tel serait le résultat général que les incrédules obliendraiejil dans le monde entier, s'ils parvenaient à décréditer la religion.
» Mais ces conséquences ne les arrêtent point , ils ne les envisagent pas ; ce qoi leur importe , c'est de se soustraire à une loi qui gêne leurs passions , et de se faire illusion à eux-mêmes. Le ton du jour, soit dans Ic^ conversations , soit dans les écrits, est de tourner nos dogmes en ridicule , de s'en moquer , et d'amuser les auditeurs ou les lecteurs. La dérision est substituée au raisonnement ; les plaisanteries et l'ironie sont les objections à la mode. Celte marche est aisée et en même temps très-adroite ; rien ne j)roduit plus d'effet sur les ignorants , qui n'apprécient point la l'utilité de leurs raisonnements, qu'un sarcasme lancé avec grâce cl assaisonné dti sel de l'indécence : mais l'homme instruit f^ntend autroment les propos de ces nouveaux docteurfe ; et quand il les voit bien contents d'avoir combattu la religion ù leur manière , c'est-à-dire de s'être moqués de <piel(iues dévotions populaires qu'ils traitent d'abus et de superstitions , il sourit de pitié ou s'indigne de leur méchanceté.
» L'homme instruit sait que notre religion ne consiste pas dans CCS dévolions particulières, et qu'il n'est pas surprenant que la simplicilé du peuple y ait ¡ntroiluit quelqties superstitions , par une erreur (jui provient de son ignorance ; mais l'Eglise les con— daunie et charge ses niinistres d'e<lairer les gens trop peu ins- Iruils. Souvent elles ne doivi'nt l'existence qu'à l'excès d'un zèle 4pii put d'un bon principe ; l'Eglise nous apprend alors (ju'on ne doit pas toujours condanuier ce (pie suggère un zèle quelquefois exageré; qu'il y a des fondations pieuses, que l'intention des iidèles a inslituées en l'honneur de Dieu et des saints , et qu'on doit encourager. Il peut y avoir des institutions peut-être moins utiles , mais qui ne contrarient point l'esprit de la religion. On les
tolère , parce qu'elles ne sont point dangereuses , et pour ne pas ralentir le zèle ; mais on ne les regarda jamais comme le i'ondenienl de notre croyance et de notre culte , c'est à quoi ces philosophes devraient réiléchir. S'ils ne le savent pas , ils donnent une «grande preuve de leur ignorance ; et s'ils le savent , c'est le comhle de la méchanceté , que do vouloir attaquer la religion sur des accessoires qui n'en forment point le principal.
» S'ils veulent être de bonne foi , qu'ils se dépouillent de toute prévention , et qu'ils examinent la religion dans ses bases et dans son essence. Alors ils ne pourront s'empêcher d'admirer combien elle est sublime , et ils reconnaîtront qu'elle peut satisfaire les esprits les plus éclairés et les plus profonds , tels qu'étaient les Pères de l'Eglise. Malgré eux , ils seront forcés d'y voir un caractère divin qui les étonnera. Mais , je vous le répète , ce n'est pas ce qu'ils veulent : et que font-ils? ils attaquent ce que personne ne songe à défendre , des poinis qui ne sont d'aucune conséqtience , et dans lesquels la religion n'est pas essentiellement intéressée ; une cérémonie , une coutume qui les choque , et qui n'est due qu'à la simplicité de ceux qui l'ont introduite ; c'est sur des objets de ce genre , qu'ils dirigent leurs grandes attaques et contre lesquels ils font de grands frais d'éloquence. Ils prouvent bien que la religion est au-dessus de leurs attaques , puisqu'ils ne la combattent que de loin et par de frivoles objections.
» Si jamais le nom de philosophie , aujourd'hui si avîli , venait à recouvrer sa vraie signification , et que le titre de philosophe ne se donnât plus à l'avenir qu'à celui qui aime la vérité et la cherche de bonne foi , on apprendrait avec bien de l'élonnement que, dans noire siècle , la philosophie a été l'ennemie de la religion , et qu'il fallait être incrédule et blasphémateur pour obtenir le nom de philosophe,
» Une autre vérité nous frappe également ; parmi toutes les espèces de personnes dont se compose la société humaine , celles qui suivent les Irfis de l'Evangile sont les plus heureuses , les plus tranquilles , les plus sûres et les plus invariables dans leurs principes d'honneur et de probité; celles qui remplissent le mieux les obligations de leui' état et qui compatissent avec le plus de fruit aux besoins des pauvres. De cette expérience résulte une vérité qui doit être chère à quiconque aime la vertu et à tous ceux qui veulent être de vrais philosophes ; c'est que , puisque l'Evangile est capable de produire ces vertus, un cœur honnête ne peut chercher à calomnier sa doctrine , et que le comble de la perversité est de désirer que les hommes cessent d'être chrétiens, puisque le premier vœu de la probité est que tous soient bons et heureux.
» Il est donc évident que , dans toutes les hypolhèses , les détracteurs du christianisme sont dangereux et coupables. S'il était possible de pro\iver qu'il n'existe aucune religion révélée , il faudrait encore respecter l'Evangile , comme le meilleur livre que les hommes possèdent ; et ceux qui prétendent le censurer ,
LETTIŒ X\. 307
doivent clic regardés coninic des insensés, des furieux, (jiii s'oflusíjueiil (le loul ce (jui porte le car.K 1ère de raison et de justice , ot dont la profonde (dirupliüii pâlit à la >ue de la nior.ile sage, mais sévère , (juil nous enseigne.
» Le plus haut point de periectiori où pourrait s'élever le meilleur syslèiuc de ielicite publique serait , <jue , guidée par ses principes , la partie riche et puissafile de la société IVil coninie oblii.'ec par son propre intérêt à secourir et à rendre heureuse la partie soutirante et inallieureuse de celte même société , et qu'en même lemps celle dernicit ( lasse Irouvûl dans ce syslenje un point <l'a[)[)ui et une sé( urilé si indépendante , qu'elle put èlre heureuse, même au sein de l'oppression et juscjue sous le joug de la lyrannie.
» C'est le hut <¡ue n'ont jamais atteint et (jue n'atteii.diiml jamais les législations humaines, et c'est ce (ju'a l'ait l'tvangile. Tel est le sublime cara( 1ère qui le dislingue de tous les svstènies de politi(|ue cl de morale qui ont paru depuis les sièclesles plus reculés jusqu'à nos jours. L'Evangile est le livre qui a offert au genre humain le plan le plus vaste , le plus ri( he et le plus propre, à produire le repos de Tunivers, le honlieur des hommes cl l'accord des empires.
» De quel œil envisagora-t-on le frénétique qui , non content de courir à sa perte , forme le projet insensé d'ùler celle consolation à nos cœurs ? C'est un tort que l'on ne peut pardonner à la philosophie de notre siècle ; sa conduite est absolument incompatible avec le caractère d'un honnête homme ; et si l'indignation [)ublique de quelques naliofis n'a pas encore banni des sociétés honorables tous les pliilosophes malfaisants , c'est que , dans l'extrême confusion où nous ont jelés les divers systèmes d'impiété, en obscurcissant les principes de la saine morale, ils ont déÛgurê toutes les vertus , et ont tellement étendu leurs limites , qu'il est presque impossible de reconnaître le point où s'éteint la probité et où commence l'iniquité.
» Les personnes qui n'ont aucune idée de l'Evangile , et qui lisent Voliaire et les autres philosophes de nos jours , en voyant racharnemcnt (ju'ils niellent à attaquer la doctrine chrctienne , s'imagineront (¡ne l'Evangile est le livre le plus pervers et le plus pernicieux qui ait jamais paru dans le monde , et que ces hommes bienfaisants n'ont d'autre but, en cherchant à le décrier avec tant d'ardeur, (ju'un pur amour de l'humanité , et ne travaillent qu'k détruire des maximes qui pourraient produire le malheur ou la ruine totale de l'univers. Telle est la conséqucmc que l'on [lourrait tirer de leur animositê et de leurs emportcmenls. Mais l'évidence même de son aulhentiiilé ne serait-elle point par hasard la cause de leurs atrabilaires inNcctivcs ? La certitude de son utilité ne serait-elle point la source de ces déclamalions aussi absurdes (prindécentes ? Ne pourrait-on point ajouter aux preuves innombrables de la dirinitè de notre religion , et le peu de moderalion de ceux qui la combattent , et linipüssibililé
d'être homaie de bien , que l'on reconnaît dans ceux qui la censurent et (jui l'ahliorrent ?
» En cllet , monsieur, celui qui serait incrédule de bonne foi , et parce qu'il n'est pas persuadé , serait plus tranquille et supporterait la croyance des autres avec plus d'indulgence. Une persuasion sincère n'est jamais passionnée. Quiconque insulte celui qu'il lie peut persuader a d'autres intérêts que ceux de la raison. H faut avoir le cœur bien méchant, pour se plaire à troubler, sans aucun intérêt , le repos de ceux qui vivent en paix et dans une douce tranquillité. Ainsi le ¡)liiiosophe , qui "prêrhe avec tant de fracas ce qu'il appelle la vérité , donne à entendre qu'il n'est pas lui-même inliaiement persuadé , qu'il n'aspire qu'à éviter la honte d'abandonner toute vertu , et qu'il veut aveugler les autres, pour qu'ils ne puissent plus apercevoir la pauvreté et la turpitude de son cœur.
» L'incrédulité cherche donc en vain à nous dépouiller de notre foi ; les vrais amis des hommes tiendront toujours à la conservation de l'Evangile. Ce livre est tel que , s'il était possible qu'un homme sincère eût le malheur de ne pouvoir le croire, il lui resterait l'espérance d'avoir pu se tromper, et que quelque jour il pourra mieux en juger ; mais il admirerait toujours sa doctrine et ne pourrait s'empêcher de l'aimer. La doctrine qui trouve le chemin du cœur , sait aussi résister à toutes les erreurs de l'esprit.
» Si la doctrine de TKvangile était fausse , ce serait la première fois , depuis l'origine du monde , que la vi'rité eût été d'accord avec l'intérêt et les passions pour détruire les préceptes qui les gênent ; et ce concert serait aussi nouveau qu'inexplicable, puisque le vice et la vert'i ne peuvent jamtis se trouver en harmonie. Il serait impossible d'expliquer nn phénomène de cette espèce ; il est, au contraire, aisé de trouver la raison pour laquelle il y a des hommes qui combattent l'Evangile avec tant de force. C'est parce qu'ils ont abandonné l'Église qui fut leur berceau , et qu'ils cherchent ¿i ériger la corruption en système , en aifranchissant les hoaimes de leurs obligations , et tout cela pour éloigner le remords du vice ; aussi observe-l-on que les apostats de tous les temps sont plus injustes, plus inconséquents et plus acharnés que les autres.
» Vainc et téméraire entreprise ! Ils pourront séduire quelques ignorants, achever de corrompre des cœurs déjà livrés au vice, mais la religion se défend par elle-même : et , sans parler de tous les antiques et vénérables doiuments , de toutes les preuves irréfragables que j'ai déjà mis sous vos yeux , sa doctrine offre un tel caractère de solidité et de granleur, (pi'elle ne peut manquer de régner sur tous les cœurs dégagés de vices ou d'intérêts personnels , il est impossible qu'elle n'embrasse pas entièrement l'inteiligence humaiut;, (juoiim'elle n'oflVe à son désir naturel, à sa pénétration, ([u'un abîme immense, et dont la profondeur est au-dessus de sa portée.
LLTTIU: XV. 3UÍ)
» L'esprit vrainieiil noble et élevé se gloriflc el éprouve une sublime salisfuction , lorsqu'il te sent ébloui par la i;l()iie de sou divin auteur ; un cœur généreux se plail à se perdre dans celle auguste ininieiisité el a \oir sa raison étonnée , lorcée de se réduire à un piolund silence.
» Au contraire , les esprits vulgaires el légers , aux(|uels ce sentiment écbappe , rcproclienl à la religion ses obscurités el ses mystères. Celui (jui n'a ni éneigie ni elcNalion, celui cpii n'est j)as doué d'une pénétration sullisante pour euibrasser d'un coup-d œil son vaste système dans l'ensenjble de ses détails et de ses rapports, celui i[m ne peut saisir à la première vue son barnujiiieuse unité , celui eiilin dont le jugement tardif et languissant ne peut s'clendre cjue successi\enient sur ses dillerentes pallies , ajdule à l'obscurité des cboses di\ines la conlusion de: ses ¡)ro[)re idees. Comment juulera sans blasplième des vérités de la loi , l'esprit Jenl et borné cpii trouve des dillieuites a tout , el à qui son iiniourpropre lait enlre\oir d;ins les bornes de son intelligence cellei mêmes de la possibilité?
j) Mais celui cpii parvient à voir comment toutes ces vérités iiiysleiieuses se correspondent entr'elles avec la plus grande Iiarmonie , comment elles énjanent toutes d'un même dessein éternel el profond, comment toutes, par le concert el la connexion qui les lient mutuellement, otlrent un ensemble aussi majestueux que magnifique el sublime ; celui qui , dans la prcj- Îondeur même de ces abîmes impénétrables , peut reconnaître le jour qui l)rille sur les points qu'il nous importe le plus de con- Daitre , sera forcé d'avouer que ces mêmes mystères , qu'on accuse d'être obscurs , dissi[tent d'autres nuages plus obs; urs encore , qui confondraient davantage notre raison el altéreraient encore plus notre repos, el il finira par reconnaître que la vraie pliilusopbie ne ¡leut exister que dans la religion même qui renferme loules les vertus réelles.
» (Ju'est-ce (jue la religion , sinon le com[)lémcnl , le dernier «legré , la plénitude , l'ensemble de tout ce (jue l'Iiomme c berclie naturellement pour son bonbeur el sa perfection ? Tels sont son objet , son intention , ses désirs , sans explic[uer encore entièrement son iuconiparable excellence.
» Que l'on nous présente donc un autre système aussi profondément con(;u et aussi sagement combiné cpie celui du cbiistianisuu' ; cpie l'on Irace un autre plan qui su¡)¡iose une connaissance aussi complète de la nature btimaine. Parmi tous ceux cpii sont connus , il est le seul cpii prouve el justifie la tendance et la propcMision cju'a le cœur Iiumain à être heureux et indestruc tibie. L'inlinité des désirs de l'homme ne peul s'acc-om[)lir ni s'exjdicjuer par aucun autre système de philosophie. Jésus-Christ seul peut nous donner des es|)érances |Moporlionnées à notre faculté de jouir, il notre désir insatiables de connaître, el nous transporter dans l'incommensurable durée de l'iiilini.
» C'est la majestueuse immensité de ce plan, qui imprime à
nos Livres sacns ce caiaclère si distingué de subliniilé et de supérioiilé qu'ils ont sur toutes les productions de l'esprit humain. Les anL-iciis el les modernes n'ont jamais rien pu produire qui approi lie île l'abondance , de la solidité et de la sublimité des saintes Ecritures. Les littérateurs religieux ne sont pas les seuls qui y reconnaissent des richesses qui ne se trouvent point ailleurs. Tout hointne de goût, tout esprit élevé et qui se plaît dans les grands sujets, l'énergie et la richesse des idées, tout orateur qui chérit la vraie éloquence , tout philosophe qui cherche à penéirer la nature de l'homme , ses besoins et les moyens d'y pourvoir, tout poète qui cherche à enilammerson imagination en la portant sur de grands événements et des peintures nobles et majestueuses , eiilin toute âme sensible et tendre qui se delecte dans l'intérêt qu'inspirent des sentinients touchants, délicats et vifs , tous les lecteurs r; iléchis el doués d'un jugement sain , admirent et recueillent avec un plaisir d( licieux les riches trésors que renferment ces livres elonnanls.
» Je vous présenterai une autre rcOexion plus pressante. Les systèmes de la fausse philosophie de ce siècle ont ordinairement pour défenseurs des hommes sans principes, sans mœurs, sans décence et quelquefois s;¡ns honneur. 11 semble que la société des philosophes soit l'asile où le vice trouve un abri : ce n'est que dans son sein qu'il peut exister sans opprobre, puisque aucune espèce de dépravation n'en est ])annie. Celte particularité est terrible ; mais on ne pourr.àt l'affaiblir , puisque c'est un fait existant , senti généralement , et qu'il serait aisé de démontrer à ceux qui ne sont pas au courant de ce qui se passe dans le monde.
» Ce qui achève de nous éclairer sur la malignité de cet esprit d'irréligion , c'est que ses pariisans ne peuvent nier ni s'empêcher de rougir en vojant combien il en est entre eux dont celte fausse philosophie a .'.idé à multiplier les vices et les crimes. Cette considération seule devrait sulfire pour en éloigner tout homme d'honneur. Con^bien de fois ses sectateurs n'ont-ils pas eu à rougir les uns des autres ! Combien ne leur serait-il pas pénible d'élre connus dins le public, tels qu'ils sont el tels qu'ils se connaiss(>nt entre eux !
» allais abandonnons ces malheureux aux leçons de l'âge el des iiiurmités , et surtout à la miséricorde divine. Je vous ai déjà dit, monsieur, que j'en ai connu beaucoup et (¡ue j'ai yócii avec plusieurs. Je n'en ai vu aucun sincèrement persuadé , aucun qui fût convaincu ou certain du système qu'il avait adopté ; j'en ai peu vu qui n'embrassassent el ne suivissent une doctrine moins dangereuse, lorsque l'âge avait affaibli en eux l'empire des passions. Ceux à <|ui le Ciel accorde une longue vie résistent rarement aux impulsions d'une raison calme et tranquille , et si (|uelques-uns en ont l'apparence, ce sont les coryphées de la bande, ou ceux que l'inlérét ou l'orgueil empêche de se rétracter.
» J'en ai vu un grand nombre revenus de leur aveuglement.
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el lionloux de leur aiicicniie dt'ptífvalion. Lvuv Icm. lilt; i!v;iit fait |)lat(i il une ii'siMNC coiiliiiuclle , cl Icuis sarcohiins à un .silence r('S|)t'( lueux. D'autres, {.^nuiés par une nou>elie clarté , honl devenus aussi zélés dcienseuis de la vérité , (|u'il» uvi.ienl été ses ennemis déclarés , et ont léjjaré par une \ie |»-nitrnte les scand.iles de leur impiété. J'en ai peu vu (jui u'..itnl éjjrouvé, aux aj)pr()( lies de la mort , tous les tournienls de l .:n\it lé , tontes les an|,'<)isses du remords , el ne se soient cnlin dut iwés pour le parti le plus sûr.
» 11 )' en a eu sans doute quel(|ues-uns (jui , même dans ces derniers momenl> où toutes Ii'S espcr.inces de la vie s\v;inouis»ent , ont paru ne vouloir point abjurer leurs erreuis , et sont morts dans ridée fausse de soutenir une yloire mallu'uieuse , a la(|uelle ils croient ajouter |)ar leur opiniâtre enlètenieiil. M;>is ces exemples sont rares, et itieu , qui nous les donne , leur refuse >on secours , I)our nous montrer jus([u'oú ])eut alier notre aveu^'euunl (juand il s'éloigne de nous , et nous apprendre à redouter la .««évLiité de sa justice
» La plus Jurande partie et les plus fameux d'entre ceux mûmes qui ont donné le [)lus de scandale et montré le plus d'irréligion dans leuis actions et leuis écrits, cliangtMi nt d'opinion et de ( onduite surtout i\ l'heure de la inorl. Je pourrais vous en citer un grand nombre; le seul dont je nous entreiiendrai , c'est Voltaire , qui , à mon avis le patriarche de tons , eu eût peut-être fait autant , si , pir malheur pour lui-, il ii'av;;iî lirminé ses jours à Paris. Il est constant (pi'à Cuiiève il se li-ouv;i , à deux reprises diliérentes et à un long intervalle, en danger de mourir, et que les deux fois il lit appeler un prêtre à (jui il .-e t onlessa , et avec lesse(()urs dii<|uel il se dis[»osail à mourir i ii (lir.-li. u. (Jui sait si la trfiisième lois il n'en eùl pas agi de mênui ? Mais , à P.uis , les phiIosoj)hes qui obsédaient son lit de mort fermèrent l'accès à tout secours religieux, il ne fut [)oint mailre de prendre un parti, et la vengeance céleste frappa le coup mortel dans le moment où il s'y allendail le moins.
» llapporlons-nous-en aux jugements de Dieu , (,ni sont incom- ])iéhensililes , et d'après les(juels il punit (pieKjiK l'ois les incrédules , en les abamhtnnant aux cireurs <le leur npinion , en |>unition de leurs scandales et de leurs crimes pii>sés. Notre devoir est d'avoir compassion des im rédules tant (|u'ils vivent , de prier pour leur conversion et pour ([u'ils ne meurent pas dans leur égarement. In zèle trop austère n'est pas chrétien . et sert plus à irriter qu';\ persuader. La religion elle-même ne veut ¡)oiut être établie p.ir la vióleme ; elle ne pcrnu't à cha(|ue partit ulier que la douceur de la persuasitui ; elle ne nous laisse d'autres armes que la force <li' la parole , le pouvoir de l'exenqjle , la ferveur de la prière et l'attrait de la vertu. Si la tolère d'un saint zèle s'enflamme quelquefois contre l'obstination de l'incrédule , elle tloil être apaisée par les eaux douces et salutaires de la charité , et se reposer dans la providence de l'Eglise.
» Mon intention , monsieur , dans tout ce que ]e viens de vous dire , est de vous montrer le danger de s'enrôler sous les bannières de cette fatale philosophie , et plus encore de s'en déclarer publiquement le partisan. Il en existe une autre vraiment sublime , saine et sûre , lille de la religion et mère de la vertu ; elle est incompatible avec le vice , et par là même il nous est prouvé qu'elle est la bonne , qu'elle est la vraie et qu'elle nous vient de Dieu. Cette philosophie est si conforme à la raison et si utile à la société , que ses ennemis mêmes sont contraints d'avouer que ses préceptes sont très-supérieurs à ceux, que donnèrent les philosophes les plus sages de l'antiquité.
» En etfet , monsieur , si vous voulez un jour me permettre de vous l'expliquer , vous verrez que tout en elle est douceur , bienfaisance et amour. Vous verrez que l'Evangile use de quelque sévérité envers ceux qui le suivent , parce qu'il leur prescrit de l'éprimer leurs propres inclinations lorsqu'elles sont vicieuses ; mais vous reconnaîtrez que cette sévérité est modérée , qu'elle ne retranche rien des agréments de la vie , et que l'habitude , l'espérance et le secours de la grâce la lendent facile à supporter. Vous vous convaincrez que ce joug léger , qu'il impose à chacun en particulier , tourne à l'avantage de tous et qu'il n'est imposé que pour ce but. La voix de Dieu, qui nous ordonne de modérer ou de réprimer l'orgueil , l'avarice, l impureté , la colère et les autres passions qui dépravent le cœur , ne l'a ordonné ainsi que pour faire résulter de l^i sujétion particulière de ch;uiue irulividu , la paix , la concorde , le bon ordre et la félicité de tous , et même pour le bonheur de l'individu , puisque ce sont ces passions qui nous rendent malheureux.
» Cette philosophie ne nous enseigne que la candeur , la vérité , la bonne foi , le pardon des ennemis , la bienfaisance , le sacri— iice de soi-même pour l'avantage du prochain , la fidélité , la bonne intelligence, enfin toutes les vertus dont le cœur est susceptible. Considérez bien , monsieur , qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir de vraie philosophie que celle qui peut rendre les hommes meilleurs , les exercer à dompter leurs passions, celle enfin qui leur inspire l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Dans la fausse philosophie , au contraire , l'homme méconnaît Dieu pour suivre ses goûts et ses caprices. Dans toutes les autres religions , il sert comme esclave et uniquement par intérêt la Divinité qu'il encense ; dans la religion chrétienne seule, il sert par amour. Les chrétiens sont comme de bons fils qui chérissent un bon père. Ah ! monsieur , il faut être bon chrétien pour devenir un philosophe parfiiit.
» Observez que toutes les sectes de la philosophie des gentils disparurent à l'apparition de l'Evangile. Les historiens conviennent (jue , dès le sixième siècle de l'Eglise , il n'était plus question de cette philosophie stérile; et Ton ne pensait plus dès lors à suivre ks idées de Platon ni d'Epicure. L\ raison en est claire : l'Evangile avait répandu plus de lumières et plus instruit
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les liommcs on un court espace de temps que n'avuienl pu le fuiie en plusieurs sié( les le- exercices du l'oilitjuc et du I.yt i »• ; à mesure que le soleil de I Kvan^ilé éieuilait ses rayons , loule celle lausse ciarle sevanouissail. Lenlanl il'un chrétien en s.iVùit déjà j)lus (jue tous les saye.s de la (Irere.
» L'homme jusli! , monsieur, est le meilleur philosophtj , le [dus vertueux, le plus prudent et le niii'ux a\ise. Quelle malheureuse science (|ue celle dont tous les eilorls n'ahoulissent qu'à douter! quel Irisle travail qiu' celui de délourner sans cesse la vue pour ne pas voir la vérité , et de l'ermer les yeux (|uand elle sv présenle ! ( omhien n"esl-il pas |)lus doux de i roire et de sesoumellre! Quelle pénible et laborieuse siluaiion qm-ielle d'élre sans cesse l'ii proie aux antioisses de la crainte! el quelle consolalion , quel bonheur ()ue celui de vivre dans le caime de la persuasion el desui\riî avec iidelUé la lumière qui nous écl.ijre ! Tei est l'etul du philosophe chrétien , sa lui même lui ordonne la tran(|uillilé de l'esprit et la confiance du (œur. 11 jouit à luus les inslanls de ce qu'il désire : hi douleur ne Tahal point ; le dégoût lu* l'effraie pas ; il reçoit sî'S peines roninic des laveurs de la Providence , il les reçoit avec un senliment d'amour ; il espère, qu'elle lui donnera la l'orée de les supporter , et plus elles sont vives , plus il se console , par l'espoir el la certiludc qu'elles lui seront plus meriloires.
» Si la ("élicile résid<; dans ce monde , elle n'est hii n senlie qu»! |)ar ceWii qui peut toujours jouir de 1 Objet qu'il aime , qui nu'prise lout ( e qui Ten éloigne , qui ne s'occupe [iius qu'a contem|)ler sa beauté , quine í:onnail point d'autre but dans (ont ce qu'il dit, dans tout ce (ju il l'ait , même dans tout ce qu'il pense el désire; qui l'aime et qui l'adore sans jalousie , sans itesse et sans crainte ; qui transforme ses peines en plaisirs , paree qu'il les ref^arde comme un moyen de lui plaire ; colin , qui jouit mainltnant , dans l'espéran e de jouir bienlol davantage , el [lour fie plus cesser de jouir. Celle siluaiion est sans doule un avant-^oiH du bonheur i\ venir.
n Nous nu; direz que c'esl une illusion , un delire : nous ne h; disciilerons point mainlenant. A[)res tant de preuves convaincantes (jue je vous ai données de la vérité de la religion , cet examen serait superllu. Mais supposons qtie cela soit; ne parlant à présent (|ue de la philoso[)liie, vous m'avouerez au moins que celle-ci est nuMlleure et doit être préférée , puis(iue son illusion produit un bonheur réel el ilfectir.
» Je crois , monsieur, (pi'un es|iiil aus>i juble el aussi eleve que le voire , ne peut m.uujuer dapprecier Icxeellen (> el la supériorité de la idiiloscpliie de 1 Kvangile , lorsque v(mi> \ou> apiiliquerez a le lire. Dieu vous a doue d'un cœur assez noble . assez ami de la vérité , pour que vous vous fassiez gloin* de céder, el de la reconnaître haulement dés que voire raison la sentira. Ou je me serais bien trompé dans l'idée que je nie unis l'aile de vous, ou vous dédaignerez les vains subleriugcs
que la mauvaise foi emploie pour éluder l'aveu sincère de sa coiiviclion. Je suis persuade que celle fuusse honte est indigne (le voire francliise et de votre lojaulé.
» Dans celte persuasion , je ne vous demande que deux choses : l'une , de lire l'Evangile avec une sérieuse allenlion ; l'autre , d'examiner de très-près la vie et la conduite de ceux (¡iii sont soumis à ses lois ,. de ceux qui font profession de l'observer, et qui le suivent avec régularité et exactitude ; de mettre en parallèle les disciples de Jésus-Christ dans leur sini[)licilé avec les plus illustres de vos incrédules , avec ces génies (pie vous avez tant estimés , avec ces amis complaisants (jui ont tant partagé vos plaisirs. Comparez les mœurs , les qualités et les vertus des uns et des autres. Après cet examen , je m'en rapporte pour la (lé(;ision à votre jugement : je ne veux (pie votre conscience pour juge de celte compüraison.
» Vous me direz alors auquel des deux vous donneriez votre conliance dans une circonstance diflic ile et épineuse; , du chrétien qui craint Dieu , ou au philosophe increduU; -, auquel des <leux vous coiifieriez avec plus de sécurité une épouse chérie , ou une lille innocente et simple ; auquel vous préféreriez conflcr h; dépôt de voire trésor , ou le secret d'où dépendraient voire vie et le sort de votre famille ; enfin , auqut^l des deux , au moment de la mort , vous voudriez avoir ressemblé pendant le cours de voîre vie.
1) Vous nie direz aus?i lequel des deux se distingue par les sentiments les plus justes , et les principes les plus honnêtes ; leijuel des deux serait le sujet le pltis (idcle , le meilleur père , le {ils le plus obéissant, l'époux le plus tidéle à la foi qu'il a promise, le maitre le plus doux, le bienfaiteur le plus désintéressé et l'ami le plus sur ; '[uel est celui dont on peut attendre plus d'amour, de zèle et de sacrifices. Eniin , si la philosophie consiste à ( hercher la vérité et à aimer la vertu , vous me direz lequel des deux vous semble le meilleur philosophe dans toute la force et l'extension de ce nom : si votre opinion n'est pas en faveur des chrétiens , vous serez obligé de convenir (}ue la plus eminente sagesse et le bonheur le |)lus réel ne sont comptés pour rien dans l'essence de la philosophie , puis(|ue les plus justes et les plus heureux des hommes ne sont pas les meilleurs philosophes.
» Je doute qu'après un pareil examen il puisse vous rester encore des incertitudes sur la vérité ; je sais néanmoins qu'il ne suffit pas de la connaître pour l'aimer, et moins encore pour la suivre. Je vous ai déjà dit qu'il y a entre le cœur et la raison une distance immense -, et je m.» cliarge d'aplanir toutes les difiicullés de votre situation. Je connais (ro|» le monde où vous vivez , l'ascendant des h ibiludes et la tyrannie des pissions , pour m'atlendre que la sim[de exposition de ([uelijues Tériti'S S!>rieuses et austères puisse vous conduire lout-à- *»)u) aux mœurs graves de l'Evangile. Je irignoie pas en même
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temps qu'il y a eu drs honiines aussi éloignés que vous du sentier (le lu religion, dont le (œur a éle changé en un inslanl ; mais ce sont de ces coups inallendus du Ciel , qu'on ne peut espérer , vl qui éuiaïu'ul de ce pouvoir incoinprcli(Mi»ible , qui daigne qii(;lquefois se niaiiiCesliT a nous par des miracles.
» Ia', plus souvent les hointucs (|ui ont passe de longues années dans le désordre , et (pii se plaisent dans la licence de leurs passions . cljir( lunt à s'(*tourdir et fuient l.i lumière parce que la vérité h's ("aligue. Si par hasard la religion leur [¡nsenle ses vérités uiajesluiMises et terribles, ils éprouvent une ¡nij)ressiou de crainte , <jue le monde dissipe bientôt ; (juelijiiefois elles laissent dans !e cœur un sentiment confus , un désir vague de les examiner un jour à loisir, pour [irendre un parti avec le teiDps ; mais ce jour arrive rareujent. La vie se consume dans l'illusion des prissions (|ui nous devorcMit et se rt nouvellent continuellement ; on Jutle sans cesse contre sa propre terreur, contre l'évidence de ses erreurs , et Ton unit enlia sans avoir jamais pris le parti qu'otj s'ét;>it propose.
r> Le ('.ici lia pas permis (¡ut^ vous appartinssiez à cette classe infortunée , et j'espcre <|ue sa grâce louchera votre cœur un jour; mais connue ce moment dépend de sa boulé, en altendanl celte faveur ¡n;'stimable , je désirerais vous donner un conseil iinportanl , celui de oe pas ajouter , au uîalheur d'avoir abandonné la vertu , le crime de fouler aux pieds la vérité et de la tourner en ridicule. Si vous êtes trop faible pour ne pas obéir .1 la sévérité de la loi , soyez assez juste pour reconnaître votre faiblesse , pour déplorer votre malheur , et pour respecter une religion (ju'il serait bien malheureux de ne pas ¡m|)!oi-er un jour ; une religion dans le sein de lac|uelle vous trouverez des consolations contre la douleur de l'avoir profanée par votre conduite. N'est - ce pas assez (jue le cœur soit corrompu , pourquoi rendre encore la raison compiice de la volonté , et aggraver la dépravation de Tàme par toute l'horreur de l'irréligion ?
» L'incrédulité ne séduisit jamais celui dont les mœurs restèrent pures et innocentes ; et c'est le dernier crime de l'orgueil , que de prétendre que nos inclinations basses et perverses , nos vices olieux et vils , ¡niissent former un systènie cíe raison et de philosophie. Quoi ! parce qu'un homme ne sait pas être chaste , modère et décent, parre qu'il ne par\ient pas à dompter ses désirs desordonnés , parc e (¡u'il ncî veut se soumetlre à auc une loi , faudra-t-il encore cjuil uKuiilisse le (^iel et la terre , cju'il outrage l'Lvangile , (ju'il blasphème contre Jésus - Christ , (ju'il méprise la foi et (¡u'il justifie sa déplorable corruption par les insultes de l'impiété ?
)) C-'est tout á la fois perdre la tranquillité et la douceur d'une vie innocente , et vouloir s'cMer jusqu'à l'espérance de se convertir lin jour, ou au moins d'imploier en mourant la miséricorde divine. Quelle absurde atrocité , monsieur , que celle de contracter , aux.
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yeux du public, l'obligation funeste de repousser la foi, même au lit de la mort ! Est-il donc impossible d'être faible et fragile sans abandonner la religion de nos pères , et sans cbercber dans les ténèbres d'une pbilosophie odieuse et désespérante un asile à ses diásolutions ?
» Si la vertu se perd dans le naufrage, pourquoi ne pas cbercbi'r au moins à sauver le respect de la religion , l'estime qu'on doit à ceux qui la pratiquent , et la précieuse espérance de pouvoir un jour devenir meilleur ? Quelle démence de Touloir nonseulement arracber la plante jusqu'à la racine , mais de vouloir détruire par le feu les semences qui pourraient encore reproduire quelijues rejetons de vertu 1
» Savez-vous , monsieur , quel est le caractère qui dislingtie et désbonore le plus le siècle où nous nous trouvons ? C'est d'être le seul où le vice n'ait voulu se montrer qu'accompagné de Timpiété. î):ins tous les siècles passés , et même dans des temps encore peu éloignés de nous , le désordre des mœurs ne cbercbait pas à s'étajer des sopbismes de rincrédulilé. Dans tous les temps il y a eu, tomme de nos jours, des liommes sensuels, sans frein et sans principes , ennemis de tout bien et martyrs de l'ambition et de l'orgueil ; il y a eu aussi des génies supérieurs, des pbilosopbes instruits et célèbres , des hisloiiens babiles , de grands poètes et des orateurs dignes des meilleurs temps de la Grèce et de Rome: mais ce mélange de corruption et de lumières n'avait jamais produit l'impiété. Si quelque écrivain pervers osait attaquer quelques dogmes religieux , la nation entière se soulevait contre un tel attentat-, cbacun manifestait librement ce mouvement d'borreur qu'on éprouve à l'apparition subite d'un monstre; on ne connaissait alors , parmi les cbrétiens , d'autre distinction que celle des bons et des méchants ; on n'en était pas venu jusqu'au point de compter dans la société une classe entière d'incrédules et de blasphémateurs.
» Dans tous les ordres de l'état il y a eu des hommes sans mœurs et des gens respectables par leur conduite , de grands ¡ihilosophes et des ignorants , des hommes instruits et de mauvais écrivains, des savants illustres et des génies très -bornés; tous en mourant confessaient .lésus-Christ ; tous réclamaient les derniers secours que la religion réserve pour la consolation de nos derniers moments. Alors les hommes distingiu's dans tous les états, les grands princes, les généraux célèbres, les magistrats illustres , les auteurs recommandables , avaient tous plus ou moins bien vécu , selon leur degré de faiblesse ou de vertu ; mais tous terminaient leur carrière dans les bras de la religion , tous pl.içaient leur espoir dans les mérites du Rédempteur. Personne ne disait alors qu'un grand homme , qui mourait ainsi, démentait son caractère.
» On ne voyait pas alors les criminels les plus coupables blasphémer sur Péchafaud , et repousser avec mépris les conseils et les larmes du ministre du Seigneur qui cherchait à les émouvoir
pour li'S sauver. On cliiil bien loin d'imaginer qu'un jour dans certain pays on donnerait le nom de philosophe à ceux qui , apr«'s avoir vécu dans h* désordre le plus scandaleux , sauraient nujurir puhli(|n('mi'nl sans foi, sans Dieu , sans douieur et sans espoir '.
» (Joëlle a été la cause d'une dilVereiice si élonnanle entre des siècl«:s ({ui se touchaient de si près? l ii fuunme seul a produit cette incroyable rcvolnlion. Doué de beaucoup de talents , mais dévoré par la soif de dominer les esprits et d'ac(]uérir une réputation écl.danle, il osa combatiré toutes les idéc>s religieuses, il lie cr.iignil pas d'avancer que le christianisme n'était qu'une superstition jtopulaire. Il projeta d'éteindre tout sacerdoce et d'anéantir toute monarchie ; il aspira à l'odieuse et funeste gloire de devein'r l'auteur et la cause du plus aííreux bouleversement (¡ne l'univers j)ùt éprouver, (lelte inlcnlion absurde, ce but atioce , ce désir barliare dévorèrent son cœur ; la fecondilé de sot» imagination , l'éclat de son esprit l'auraient mis ¡i ¡)orlée de se lendre l'homme le j)lu.s utile, le meilleur cl le plus aimable de son siècle; son im[)irtc en lit une puissance malfaisante, capable seule d'a\eugler et de corrompre toutes les nations. A'oilà la clef, le secret de tous les scandales philosophi([ues , de tous les phénomènes de rimpielé (pii caractérisent la dépravation et le délire du dix-huitième siècle.
» Uespectez , monsieur , la religion , lors mèuie (jue vous ne vous sentez pas la force de suivre les lumières de la grâce. In âge plus nn'ir , de nouvelles réílexions , le dégoût du monde , la iionle des UKiuvaises ( onipagnies , pourront un jour vous ouvrir les yeux et vous nu)nlrer la néeessilé de changer d<> conduite et de termin'Mvos jours dans les bras de la religion. lléservc/-vous dotic le pouvoir et la libertin d'y recourir et de commencer une nouvelle \ie, sans <|ue l'incredulilé pui.sse vous accuser d'incouslance ni vous reprocher d'avoir déserté ses étendards, il vous restera an moins une ressoince , si la lumière vient un jour à frapper vos regards. Dès qu'on fait parade de son irréligion , on semble contracter une espèce d'engagement de ne plus y renoncer, pour ne pas paraître inconséijuent.
» .\ nu'sure que vous avancerez en Age, vous éprouverez l'alT.iiblissement de vos p.issions. Voire raison se débarrassera alors úr^ illusions puériles (pii roirusijuent ; vous reconnaîtrez la nécessiîé de réformer vos mœurs et d'en adopter de plus sérieuses et de plus niodt'rées. Si dans le moment cù vous ne pourrez plus étoull'er vos remords et où la beauté de la foi se présentera à vous datis loul son éi lat , l'opinion publi(]ue marque encore votre placii parmi les philosophes , et qu'eux-mêmes ne vous abandonnent pas dans le dessein tle vous voir mourir en insultant Dieu et les hommes; comment aurez-vous la force de rompre avec tous et de vous exposer aux railleries et au mépris du public et de vosauiis?
Ilclaildoiic un pliilo^oplio, ri' niiniiipl f;itiiPux qui a poi té la iloulcur ikiiis le cœur (le tous les l'iauçais! 11 disait: Dieu n'est qu'un mot,
«Telle est presque constamment, monsieur , l'hisloiie des incrcdiiles. Ils abandonnent la religion pour se livrer au vice avec plus de liberté , et ils persévèrent par orgueil dans l'impiélé. L'âge en détrompe et en corrige plusieurs ; la mort épouvante le plus grand nombre , et ils se convertissent. Lorsque quelques-uns d'entr'eux portent leur obstination au delà de la vie , c'est parce (¡u'ils se sont trop prononcés et qu'ils craignent de paraître inconséquents ; parce qu'ils ne veulent point perdre la réputation qu'ils ont cru acquérir , ou parce que leur raison affaiblie par les infirmités ne leur laisse pas assez de connaissance pour sentir les dangers de leur iniquité Ne perdez pas de vue, monsieur, la mort de Voltaire, et n'ajoutez pas à votre conversion des difficultés que la situation d'un mourant rend plus pénibles -, craignez toujours avec sagesse les justes jugenunts de Dieu.
» L'incrédulité a une origine trop vile pour qu'on puisse s'honorer de lui sacrifier, jusque dans ses derniers moments, et son repos et les espérances de l'autre vie. Lorsqu'un homme a le malheur d'avoir abandonné la Terlu , et qu'il se trouve égaré dans les routes tortueuses du vice, il ne lui reste plus qu'un fil qui puisse le tirer d'un labyrinthe aussi obscur, un seul moyen de ne pas désespérer sa conscience et de consoler un peu sa raison : c'est, en dépit même de la dépravation de ses mœurs , d'être toujours fidèle à la religion , de reconnaître que la corruption du cœur et des sens ne peuvent altérer ni anéantir la vérité et la solidité de l'Evangile ; c'est d'envier quelquefois le sort des chrétiens fidèles qui ont la force de réprimer leurs passions , de pleurer sa propre iuisère, et d'espérer d'avoir un jour le même courage; c'est de ne point abandonner le culte et d'en suivre les exercices publics et obligatoires, de fréquenter les temples, de ne pas fuir la parole de Dieu et de ne soulTrir aucun discours impie ; c'est enfin d'éviter le scandale et de conserver en tout la circonspection et la décence (jtii peuvent attirer sur nous la grâce de Dieu , et nous conserver, même dans nos faiblesses , l'estime et l'intérêt des gens de bien.
» La religion sait que l'homme est faible, et dans tous les temps il la trouve prête à le fortifier par les secours de l'Eglise.
» Quel sera le sentiment de cette mère bienfaisante, lorsqu'elle verra qu'une âme née dans son sein , sur laquelle elle imprima le sceau des promesses divines , renonce à de si hautes espérances ? Ses rites augustes ne contiennent point , pour ce moment , les formules qui indiquent la réconciliation de ceux qui ont abjuré Jésus- Christ. Ecoutez la prière qu'elle fait pour les mourants : Seigneur .lésus, reconnaissez votre créature, que vous avez régénérée par l'eau et l'Esprit saint ; que vous avez marquée du signe de votre croix ; qjuî vous avez nourrie de la parole de votre vérité dans le sein de votre Eglise ; pardonnez à cet homme les péchés et l'ignorance de sa jeunesse ; oubliez les anciennes iniijuilés où le précipita l'ardeur de ses désirs ; parce que, quniqu'il ait péché, il ne vous a point renié , il a cru en vous , et il a espéré en vous qui cíes son Dieu et son Sauveur.
» Songez bien , nionsicvjr , quels doivent être le supplice el les angoisses d'un incrédule cpie lu crainte a subitement conserli, lorsqu'il entend ces paroles ! (Combien son cd'ur doit être decliiié par l'idée de ne pouvoir peul-élre pas alléguer en sa laveur le niíjlif <lc consolation (ini reste aux peclieuis les plus enduri is ! il serait donc tout à la fois imprudent et dangereux de renvo3er à des instants aussi éloignes, pour prendre un parti d'une si grande conséijuence. Celui (jui veut conserver l'espoir de jouir de l'éternité bieidieureuse ne doit attendre ni la vieillesse ni la mort. L'instant qu'il perd ne se relrouNe plus , et jaujais il ne pourra prendre assez tôt ses mesures.
)) Celui qui persévère dans ses désordres avec l'espoir de se convertir un jonr, donne trop d'importance aux misérables plai.sirs de la >ie;il liasarde tout [)our des jouissances Irivoles ; sa conscience ne trouve ni repos ni consolation dans une perspective aussi incertaine , et il soull're de ne pas avoir d'autres moyens pour iipaiser ses craintes et ses remords. Nous avons tous la certitude de mourir, el personne ne peut a\oir celle de vi\re un jour de plus. Nous voyons journellement mourir de mort subite des liommes «pii pouvaierit espérer encore un grand nombre d'années ; qui eussent certainement imploré les secours de la religion , s'ils fussent parvenus à un ilge plus avancé , ou s'ils eussent éprouvé quebjues maladies ; mais un accident imprévu a avancé le terme de leur vie , et ils sont morts au moment où ils y pensaient le moins , sans avoir pu proiiler de ces secours,
» il me serait très-aisé , monsieur , de vous effrayer par des exemples terribles ; je ne le crois pas nécessaire. Vous 7i'étes ni endurci ni niécbant , vous avez été faible , vous avez pu ci'der à l'illusion. Si voire raison a été en pioie aux erreurs d'une philo- .sophie insensée , qui a réussi à vous séduire par l'attrait de la licence, je vous en ai assez dit pour vous faire connaître que cette religion , objet du mépris de vos philosophes , est pleine de raison , et que ceux qui la croient sont beaucoup plus sensés que ceux qui la dédaignent. Vous avez eu sous les yeux une «baine de faits et de vérités, qui n'ont peut-être pas pu vous convaincre , parce que vous n'avez pas pu , en un niomenl , vous familiariser avec des idées si grandes et si nouvelles pour vous, parce que peut-être elles ont perdu une partie de leur prix eu passant par ma bouche ; mais vous m'avouerez au moins qu'elles méritent un nouvel examen plus approfondi. •
» L'importance du sujet est tel , (ju'un homme éclairé comme vous l'êtes ne formera aucun doute ii cet égard , el n'abandonnera ce. travail qu'après s'être assez instruit pour embrasser un parti; mais, jusqu'à ce que vos doutes aient été éclaircis, il me parait indispensable de suspendre toute action et tout mouvement contraires à l'esprit de la religion. Il y aurait une grande imprudence à se permettre ce (jue condamne une religio?i (|u'on examine , lorsque ce qu'elle prescrit nous parait déjà certain.
Quelle excuse pourrait alléguer celui qui cotniueltrait une action qui devieutîiail un crime?
» Celle circonstance peut vous être très-favorable , parce que si , coauue je tlois l'attendre de votre jugement , tant qu'il vous restera des doutes , vous vous abstenez de ce que l'Evangile proscrit , vous verrez , par votre propre expérience , que sa loi et son observance ne sont pas aussi pénibles cjue vous vous l'imaginez. Peut-èlre la faiblesse de votre cœur est-elle un plus grand obstacle à la foi, que la résistance de votre raison 5 peut-être vous lîgurez-vous que c'est une pénible entreprise , que de s'assujettir a la conduite que prescrit le christianisme. L'idée de vous convertir vous attriste ; elle ne vous offre qu'une image lugubre et sévère , à laquelle votre cœur ne s'accoutume pas. Tout vous parait si froid , si triste et si monotone dans la conduite de ceux qui vivent religieusement, que peut-être vous craignez de ne pouvoir vous accoutumer à la sévérité de ces principes , ni vous résoudre à de si grands sacrifices.
» Il est aujourd'hui trop tard pour ra'arrêter à combattre une erreur aussi injurieuse à la douceur de l'Evangile et à l'excellence des dons dont la foi comble les jusies. Si vous le permettez, nous traiterons ce sujet un autre jour , <}uoiqu'il me semble que tout ce queje vous ai dit jusqu'à présent sufüse pour vous détromper d'une erreur aussi funeste. Je désirerais que vous vous rappelassiez ce que je vous disais i! y a peu de temps, que l'Evangile nous prescrit, pour recouvrer la sanlé de l'âme, un régime moins pénible que celui que le médecin nous ordonne pocr recouvrer celle du corps. Ces considérations me paraissent dignes d'être pesées avec toute la maturité d'une raison franche et sincère. »
Le Père alors s'arrêta. Je ne lui avais pas dit un mot pendant toute la durée de son discours ; et, malgré son silence , je continuai à me taire et à faire des noies sur ce qu'il m'avait dit. Le Père me demanda si je n'avais rien à lui dire. Quittant alors la plume, je lui répondis : « J'écris, mon Père, parce que je désire ne rien oublier de ce que vous m'avez dit , et conserver au moins l'ordre dans lequel vous me l'avez présenté ; mais que pourrais -je vous dire ? Vous m'avez fait des philosophes un portrait bien différent de l'idée que je m'en étais formée , et je ne puis vous nier que je commence à reconnaître que le vôtre est plus ressemblant que le mien ; en me rappelant , en effet ,
ce que j'ai vu » Eu ce moment nous entendi|iies sonner la
cloche , et , suivant sa coutume , le Père se leva et se relira sur-le-champ : « Adieu , me dit - il ; demain nous reprendrons celle conversation. »
Je continuai à travailler A mes notes, et, après les avoir terminées, je les repassai les unes après les autres avec atlenlion, et chaque fois elles augmentaient mon élonnement. Je ne pouvais me déguiser (pie jo n'avais pas eu la moindre idée de tout ce ([ue le Père m'avait dit eu faveur de l'Evangile , et que
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sa manière de voir les pliilosoplies cl leurs Hmcs était juste. J'avais cru m'iiislruire à leur école , el je ir'comiais.-ais (jue je ne savais rien. J'avais rej;ardé tous les ecclésiasli<jues comme (les lanaliijues et des ignorants ; j'étais étonné (|ne le [iremier qui se presenta à moi , el que j'avais d'abord commencé à mépriser intérieurement , m'eut appris tant de ( lioses dont je n'avais pas la moindriî connaissance , et (jui [>r()l)ablemeiit étaient ignorées par mes illustres maîtres. Il me taisait apere evoir un ordre de choses tout nouveau [¡our moi, (|ui me sur|)ieiait pir sa solidité, et je ne [jouvais n)e dissimuler (juil était Ix-aucoup ¡¡lus raisonnable.
Enlin , mon cher Théodore , je croyais voir un monde n(Miveau , mais inliniment [)lus vaste el mieux entendu que celui <jue je connaissais. D'un aiilre coté , je m; pouvais être que touché úi\ zèle et de l'artieur que ce bon l*éie mettait à ma con\ersion; je le voyais lempli de ce seul désir; je ne pouvais qu'être reconnaissant des peines (|u'il prenait pour par\enir à son but ; je sentais (¡u»' sa sollicitude ne pouvait naître que d'un [)rincipe de charité et de son intime per.-uasion (jue c'était l'unicpie moven de me sauver de ma perdition. Qui devait le désirer plus que moi? (pii y était le plus intéresse ? Mais , líelas! ce n'est pas sans diiïiculte cpiun c(eur endurci se décide à se convertir.
Je convenais intérieurement que ceux qui croient el pratiquent la religion chrétienne ont assez de motifs pour èlrc persuadés de sa vérité , el (¡ue j'étais dans l'erreur , lorsque j'imaginais qu'elle était , comme tant d'autres , l'ouvrage de la superstition , sans appui cl sans base solide ; que le Père avait mis sous mes yeux des preuves si mullipliées et si évidentes, «ju'il était impossible de résister à leur force . cl que tout ce qu'avançaient les philosophes du siècle n'elait que des sophislucs ou de frivoles railleries. Tous les gens de celle espèce me paraissaient si vains et si méprisables , que je commençais à ne recoiuiaitre pour sages et sensés que ceux qui , respei tant une religion étayée de fondements aussi inébranlables , lui obéissent et la pralicpient. On ne peut nier , me disais-je à moimême , que ce (jue le Père m'a dit ne soil assez sérieux el assez bien établi pour exciter uu doulo fondé ; el, en admettant ce doute, on ne peut nier que le parti le plus sûr est d\Mnbrasser celte religion.
lîien plus, il me semblait (pie ceux ([ui respectent la religion et (|ui suivent ses préce|)les étaient plus heureux (ju«; ceux ([ui l'abandonnenl : les premiers vivent avec plus de tr<ni(|uillile , Ieur((L'ur est plus calme , leurs mdîurs plus douces, leur so( iété plus paisible el leurs passions moins vives. Le Père en était un exemple. Le silence de cette maison , la règle (pii v régnait , l'ordre des ociMipalions journalières , la paix el la sérénité de ceux qui l'habitent, m'avaient inspiré \\n sentiment de respect jus(pi 'alors étranger à mon cœur et qui me faisait presque envier
leur sort. Ils sont plus heureux que nous, m'écriai-je souvent dans ma cellule. J'aurais désiré quelqut^fois être à la place de l'un d'eux ; souvent j'aurais voulu avoir vi'; u d'une manière dilFerente , n'avoir jamais eiilendu parler de ¡ihiiosophie , et avoir , comme le plus grand nombre, suivi bonnement la religion dans laquelle j'étais né , pour mourir dans ses bras.
Mais quand je réfléchissais qu'après tant d'années d'habitudes invétérées , qu'après avoir si souvent et publiquement mis une sorte de gloire à afficher une incrédulité décidée , il faudrait m'assujellir à une vie austère , impossible à supporter ; m'exposer aux r.üUeries de mes amis et de mes connaissances qui se moqueraient de moi ; consentir à n'être à leurs yeux qu'un homme faible et inconséquent , perdre ma réputation , renoncer d'un seul coup aux plaisirs , a mes jouissances habituelles et à mes amis; je n'envisageais plus que des obstacles impossibles a surmonter, .le regrettais alors d'être venu dans cette maison ; je maudissais le Père qui m'avait inspiré des inquiétudes nouvelles pour moi , qui feraient le tourment de toute ma vie. J'eusse désiré être diiférent de ce que j'étais , mais je ne me sentais pas la force de changer, j'avais acquis la connaissance du bien , et c'était déjà beaucoup ; mais je ne me sentais ni courage ni résolution.
C'est dans de pareilles agitations que se passa l'une des plus malheureuses nuits de ma vie, L'i lée d'une vie future retraçait à ma mémoire d'une manière douloureuse la mort que j'avais donnée à l'étranger , et la disparition subite et inattendue de Manuel au. milieu de ses excès cl de ses crimes; ces souvenirs douloureux me remplissaient de désespoir et de terreur. Adieu, mon cher Théodore.
Le philosophe à Tliéodore.
Le l\';re vint ù l'heure ordinaire , mon cher Théodore. Après les civilités dus.ige, il me dit: « Vos extraits, monsieur , m'ont donné l'iilée de vous faire un petit tableau , qui , récapitulant ce que j'ai pu vous dire de plus essentiel , vous en rappellera le souvenir. Celle méthode me parait ulile , parce (ju'ajjrès avoir réfléchi sur chajue objet , en examinant chacun d'eux dans toute son étendue , leur réunion sous la forme d'un court résumé les
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Tclnire fíuilonicnl h l;i iiunioirc et à l'esprit. f)n ;i heiiii , <l;ins un .'ihrrgé , ne les exposer que Irès-siui indenirnl , il n'en produit pîis moins son eiVct , en ce (¡n'il rup()elle toul ce qu'on dit , et sudil pour renouveler le souvenir de toutes les réllexioiis iinteiieures et accessoires.
» Il a en inénie temps l'avinitiijîe de ¡nésenlci les menus i)l)jets sous un autre point de \uv ; et des lails trune si ¡^raniie inipoilance (loi sent être vus et (oiisidérés de tous 1rs <<'jt(S et sous tous les rappoils. [| y aura sans doute des répétitions , mais elles auront une forme dilVeicnte , et \ous y trou\ere/ aus>i des détails qui nous sont é( iiajtpes. » Je l'assurai que je l'ecoulais toujours avec inléri^l , et il ( oinmenea ainsi :
« Nous a^ons deja \u , monsieur, que la reliiiion cbrctienne , et la religion chrétienne seule , a enseigné à l'iiomme toul ce (¡u'il lui im[)orte de savoir ; (ju'elle a dissipé toutes K's ténèbres , iixé toutes les incerliludes ; (|u'elle a fait (oitnailre loules les vérités (pi'on doit croire , tcjules les vertus qu'on doit [)raliquer, et les Ijiens et les maux (pj'on doit espérer ou cr.indre ; vu un mot, qu'elle est la seulti qui ait pu < omniuiiiquer le don précieux de la loi divine, de celte toi dans laquelle la l'iovidi-me et la sagesse de Dieu ne brillent pas moins (|ue sa miséricorde , de cette toi (jui est toul l'i la lois ferme et méritoire : ferme, en ce qu'elle présente assez de clarté pour déterminer l'eiitendement el l'airrancbir de tous les doutes raisonnables ; niéritoire , en ce qu'elle est assez obscure pour que notre soumission devienne une vertu.
» On peut, je crois, la comparer à la < oîoime <)ui eoniîuisait les Israélites dans le désert , lumineuse d'un côte el tén-breuse de l'autre. C/fsl ainsi (|ue notre foi ajxMcoit très-' lain-nn ni les motifs (jui délerminenl notre croyanie vl nous en l'onl un devoir , lors Diéme (|ue , penelianl si peu le fond des n)yslères {¡u'elle admet, elle a besoin , pour ne pas en douter , de la soumission la [)lus entière et la plus parfaite.
» Nous avons déjà vu que si nous croyons en Jésus-i'hrist et si nous l'adorons, ce n'est qu'après avoir prouvé que (<l Homme- Dieu vint sur la terre ; qu'il s'annonça lui-même pour le Fils de Dieu et le Messie promis; qu'il piècba aux bommes son Kvaniiile ; qu'il n'exigea point ([u'ou crût sa docirine et qu'on ohéit à sa personne , si-ulemenl parce qu'il le disi'.it ; m.is (|u'il prouva et conlirma sa mission par les moyens les plus cup.ibîes de convaincre tous les bommes. Nous avons vu (¡u»' les temoignajjes , les do( uments et les preuves qui < onverlirent un grand nombre de Juifs et titie multitude innomlirabl(> de gentils , ( onservent toute leur force pour nous , el s'a( croissent même par tous ceux (|ue bi temps a pu y ajouter. Ces preuves sont d'une nature telle , qu'un bomme dont le jugement est sain , et que les passions n'ont pas aveuglé , ne peut conserver le moindre doute.
» Nous avons vu qu'il était digne de la Trovidence , en nous
prescrivant de croire ce qu'elle nous dit , de nous donner en même temps les moyens de discerner avec évidente ce qui est sorti de sa bouche divine , et que , dans cette vue , elle nous a donué la raison qui examine les preuves de la foi. Si la raison ne pouvait s'assurer que ces oracles sont divins^ la foi serait incertaine et vacillante ou forcée ; et alors elle cesserait d'être méritoire ; pour mieux dire , la foi ne serait plus qu'un assentiment de faiblesse ou d'imbécilité.
» Les motifs de croyance que la foi chrétienne nous présente sont éyidents et démonstratifs; il y a néanmoins des incrédules, parce que le plus grand nombre ne les connaissent point et ne se donnent la peine ni de les comprendre ni de les examimer ; parce qu'ils ne procèdent pas de bonne foi , et que leur cœur n'est pas assez pur pour les juger sans paitialité et sans prévention ; parce qu'ils ne peuvent s instruire au milieu de leurs désordres et dans la dissipation journalière du monde ; enlin , parce que des yeux obscurcis par la cataracte peuvent bien ne pas voir l'éclat du soleil , sans que pour cela cet astre cesse d'éclairer le monde.
» Quoique les motifs de croyance soient clairs et évidents , le fond des objets est obscur; c'est pour cela que la foi commande la soumission , et c'est en cela que consiste son mérite. En eiFet , l'obscurité est essentielle aux mystères et ne l'est pas moins à la foi. Pour croire , il n'est point nécessaire de voir ; car celui qui voit ne croit pas , il sait. Celui qui voit ne peut avoir la foi , puisqu'il a l'évidence ; celui qui voit ne se soumet pas quand il croit , il n'exerce pas une vertu , il n'a aucun mtrile ; car sa croyance n'est ni r¿)cle de sa volonté , ni le sacrilice de sa raTson; il n'a fait qii'obéir à son entendement , qui ne peut douter après avoir vu.
» La bonté divine se manifeste dans cette disposition de sa Providence , qui veut nous conduire à la vie éternelle par la foi , et unir par ce moyen notre sanctification à sa propre gloire. Elle a voulu que la soumission de notre foi glorifiât sa souveraine vérité par le sacrifice de notre raison , comme elle a voulu que notre cœur lui fit le sacrifice de son amour, et que les efforts que nous fiiisons pour maîtriser nos sens , devinssent un mérite pour nous.
» Pour (jue ce mérite fût digne de la récompense magnifique que Dieu lui promet , il nous a présenté des mystères dont quelques-uns paiaisscnt contrarier le témoignage de nos sens , et d'autres surpasser la portée de notre inlelligenoe. Mystères difficiles à croire par leur nature , et dont la connaissance s'est perdue dans plusieurs contrées de la terre , où elle est étrangère a des nations entières , qui , dans le sein même du christianisme, é|)rouvent des mépris et des contradictions , puistjue plu.sieur& sont riîjclés par Tbérésie , et que tous sont deveiuis l'objet des^ sarcasmes de l'incrédulité. Malgré tant de difficultés et de si mauvais exemples, le chrétien soumis les croit et les adore.
LETTKE XVI. 325
¡)arce (ju'il sait (luol respect on doit à la vérité suprême ; et , abamluiinaiit les iilusioiis tnimpeusos de sa raison et de ses sens , il ne se confie ([u'auv Iniiiiùri's infaillibles de sa foi.
)r(!ettc foi exi{^e du cinélien , non pas une croyance indéterminée , mais une croy.incc si absolue , (ju'clle repousse toutes les sui,''^cslions des sens , (juclle impose silence a sa raison <[uand elle se révolte , et (jn'elle emploie toute sa force pour l'assujellir. Klle doit être ^i simple, si pure et si entière, (ju'aucune difliculté ne puisse l'arrêter ni exciter en elle la moindre incertitude ; si grande, si entière et si parfaite, (¡u'elle s'étende à tous les articles que la foi propose, sans lui permettre d'en révo(iuer aucun eu doute.
n Celte croyance enfin doit être si déterminée , si bien sentie et si constante , (jue rien ne puisse l'ébranler, ni les craintes ni les espérances , ni les llatleries , ni les tourments, ni la rie ni la mort. Tels doivent être la foi et l'hommage du chrétien : hommage digne de Dieu , et (jn'on ne doit qu'à sa divine parole. Sans doute la chair et le sang y répugnent , l'entendement y résiste ; son indépendance naturelle, sa curiosité, sa présomption ne s'ac( ommodent guère de l'esclavage de la foi. Mais , malgré leur rébellion et sa répugnance, elle s'assujettit à une soumission sans réserve, parce ([u'ellc sait que Dieu l'a dit.
» Comment savons-nous que Dieti l'a dit? Par deux livres que nous ne pouvons nous enqjèeher de reconnaître et de rospecler comme di\ins et inspirés, et comme étant le dépôt infaillible de la vérité.
» Le premier fut dicté par Dieu dans la loi ancienne , et écrit d'après son ordre par Motsr et les prophètes qui lui succédèrent ; par Moïse, l'envoyé de Dieu, (jui prouva sa mission par des miracles aussi publics que mulli|)lies , et dont tout le peuple fut témoin. Le ( hrétien ne peut douter de la vérité de ces livres et de leur contenu , parce qu'il sait que les écrits qui rapportent ces miracles , furent donnés par Moïse aux Hébreux qui les avaient vus, et qu'il avait cités comme en ayant été les témoins; il sait aussi (|ue non-seulement les Hébreux ne les attaiiuèrent point , mais qu'ils les conservèrent avec un grand respect et les transmirent à leurs descendants , qui les conservent anjourd'luii avec le même culte religieux. Leurs pères, en les leur transme'tanl avec une venéralion si grande , confirmèrent la vérité de tout ce qu'ils contiennent.
» Les fêtes , les monuments et les cantiques que les Hébreux établirent alors, à mesure (|ue les événements arrivaient, et que leur postérité renouvelle actuellement ( haipie année , sont autant de témoignat;es existants qui attestent les faits que ces livres nous rapportent. Les prophéties, qui annonçaient des événements que la pruilence humaine ne pouvait prévoir , et (jui cependant se sont vériliés , prouvent (ju'elles furent dictées ¡¡ar Dieu nuMue. Enfin , les promesses consolantes sur les(|uelle» se fondèrent de si douces espérances , et qui furent si publiques et si religieu.se-
ment conservées, sont autant de monnments irréfragables de leur divinité , de leur aulhenlicité et de leur autorité.
» Le second livre est celui du Nouveau Testament , dicté par la loi de grâce et composé des lis res des apotres et des évangé— listes, qui rapportent la vie de Jésus-Christ qui était le Messie promis, sa mort , sa résurrection, son ascension, ses miracles, ceux de ses disciples, la conversion des gentils et l'établissement de l'Eglise.
» Ces livres eurent pour le moins autant de témoins que les premiers, puisqu'ils eurent pour auteurs les spectateurs ou les instruments des faits qu'ils rapportent; ils les donnèrent de même aux nombreux chrétiens qui , pour la plupart , avaient vu les faits cités, et c{iii les reçurent et les respectèrent comme venant de Dieu , confirmant par leur consentement et leur vénération tout ce qui y était énoncé.
)) Les fêles, les monuments 'et les cérémonies, qui s'établirent alors j sont de même autant d'autres témoignages existants des faits t{m Y sont consignés et des garants non moins authentiques de ces mêmes livres. L'extension de l'Eglise est une preuve pal[)able de son établissement et de la conversion des gentils. Mettant à part même des preuves si notoires, les témoins sont d'une espèce si rare , qu'ils souiîrirent la mort dans les tourments les plus affreux pour confirmer la vérité de ce qu'ils avaient écrit , sans que jamais aucun d'eux se démentît.
» Ces deux livres ont enlr'eux une si grande connexion et une dépendance si nécessaire , que le premier est fait pour le second , et que le second tire sa source du premier. Le premier annonce et promet; le second vérifie et accomplit. Si l'un est divin , l'autre ne peut être l'ouvrage des hommes. Ainsi , les témoignages , les monuments , les faits , enGn tous les motifs qui peuvent convaincre la raison , démontrent au chrétien que ces livres sont divins , que l'Esprit de Dieu les a dictés , et que non-seulement on doit croire tout ce qu'ils rapportent , quoiqu'on ne le comprenne pas , mais pratiquer encore tout ce qu'ils nous prescrivent.
«Que nous rapporte le premier de ces deux livres sacrés? H nous présente l'bisloire de la création du monde ; il nous découvre le plan des desseins de Dieu et de sa conduite envers les hommes. 11 nous a¡)prend que le Ciel et la terre sont l'œuvre d'un Créateur tout-puissant ; ([ue l'bomme fut la dernière et la plus parfaite des créatures qui sortirent de sa main , parce qu'il le créa à son image , doué d'intelligence et de justice ; mais que l'hommo ingrat viola les ordres de son auteur et perdit tous les avantages de son origine.
» Par une suite du crime du premier homme , son jnalheur se répandit sur toute sa postérité ^ la corruption du tronc s'étendit jusqu'aux branches, qui, s'étant considérablement n)ullipliées , formèrent un grand nombre de familles qui furent forrees de se séparer et de se disperser sur la surface de la terre. Par lelTel de cette séparation , et à la suite des siècles , ils perdirent le souvenir
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líos fiiils priinilifs ; à poine k'ur ri'sl;i-l-il une notion vugiio et confuse de l>'iir candeur passée ; ils allfréieiil I idée de leur Dieu et de leur Créateur , en la deli^uranl par leurs propres inventions ; ils oublièrent enlierenient (|ue Dieu avait |)rornis un réparateur a Adam , au moment où il reconnut l'enormile de son erinje. Celte idée et cet espoir ne se conservèrent (|ue dans la famille d'Ahraham et parmi ses descendants, à qui Dieu la renouvela en différentes occasions.
» (Jue nous dit le second livre ? Qyie ce réparateur , promis a Aduin , aux patriarches, confirmé par Moixe elles [¡ropheles qui vinrent après lui , et (|ui non-seul(;ment donnèrent les siy;nes qui devaient le faire rci oiinailre , niais <|ui fixèrent juscju'au moment de sou avènement ; que le .\iessie si allendti , si désire et si fortement ap¡)el(' par les cœurs religieux , arriva enlin lors(iue le temps prédit par les proplièles fut écoulé ; que Jésus-Christ na(|uit , et que les ligures et les prophéties se réalisèrent cl s'accomplirent en sa personne.
» El (|ue disent les fails , les monuments et les témoins ? Que Jésus-(jhrist annonei qu'il était le lUparatour , l'Envoyé , le Messie promis d,' Dieu , et qu'il le prouva en exerçant sur la nature un empire (¡ni ne peut appartenir qu'à Dieu ou à celui qui agit en son nom. A la vérité' , il pro[)Osa {les mystères élevés, im ompréhensibles et supérieurs a l'inlelligence humaine ; mais tous sont grands , digues de Dieu , et propres à servir de remèdes à nos maux.
» La doilrine de ce livre est plus pure , plus sainte et plus sublime que tout ce que la science humaine avait pu inventer jusqu'alors ; sa morale s'élève à une perfection que la philosophie n'eût jamais pu atteindre -, ses promesses sont nia2nili(|ues , éternelles et propres à nous dégoûter de tout ce (jui iinit avec la vie -, mais ses menaces sont terribles et elTrayanles.
» (^.ominent un chrétiim peut-il méconnaître Jésus-Christ , quand il voit toutes les projjliélies s'accomplir en lui ; qu'il en fait luimême d .uilres non moins étonnantes qui se vérifièrent également ; qu'il prouve sa mis-iiou p.ir des miracles si muUipIies et si publics, qu'il se forme des disciples non-seulement invincibles , (|ue ni la mort ni les supplici's ne purent ébranler, mais qui convertirent i'ux-niémes un grand nombre de cœurs endurcis ; qui , malgré la diiTerenre de leur doctrine , se soumirent à la sévérité de la loi de Jesus-Cbrisl ?
» Comment (leul-il méconnaître sa prévoyance infinie , son pouvoir sui)réme et absolu, (piand il voit (|ue ces disciples prêchent non-seuU>menl la sainlelé de leur Maître , ses miracles , sa résurrection , son ascension, en dépit des menaces et des tourments qu'ils endurent , mais (pie , malizré toutes les difiiciiltes qu'on leur o5)|)()se de toute p irl , ils parviennent avec les plus faibles moyens a établir et à propager sa religion ? Que lui resle-t-il à faire, sinon de se jeter a ses pieds, de Tadorer , de l'éiouler avec le respect qu'on doit à la soureraine vérité , et de lui rendre grâce
de l'avoir fait naître au sein d'une religion dont la divinité est si évidente ?
» Tout contribue à le remplir de vénération pour cette religion et l'anliquilé de son origine : sa constante uniíbnniló et son inaltérable dtirée , qui embrassent non-seulement les siècles qui ont suivi la venue de Jésus-Christ, mais qui remontent jusqu'aux ponliies de l'ancienne loi , figure du pontife de la nouvelle , et , par Moïse et Aaron , jusqu'aux premiers patriarches qui reçurent et transmirent la promesse du libérateur. On ne peut indiquer la plus légère interruption , ni dans la succession de ses ministres ni dans la prédication de sa foi. II est en même temps impossible de désigner une autre époque que celle du commencertienl du monde ni d'autre principe que Dieu lui-même.
» Est-il besoin d'un plus grand nombre de motifs pour abjurer à ses pieds toutes les erreurs et toutes les superstitions de la terre ? Les fausses religions , qui se sont établies en diverses contrées et à diiFérentes époques , se prétendent vraies aussi ; mais , pour leur malheur, un fait positif, qu'on ne peut ni oublier ni cacher, les dément. Ce fait est leur nouveauté niême , puisque , malgré tous leurs artifi.es , il est aisé dé dt'signer à chacune le jour de sa naissance. Dès que l'époque de leur existence n'est pas celle du commencement du monde , c'en est assez pour la convaincre d'imposture ; puisqu'en admettant que Dieu créa l'homme à son image pour qu'il le connût et l'aimât , il était indispensable qu'il lui en donnât les moyens. Ainsi toute religion qui ne peut remonter en ligne directe jusqu'au moment de la création , ne vient pas de Dieu ; elle est l'ouvrage des hommes.
» Le chrétien admire aussi sa constante uniformité, qui n'a jamais pu être altérée , et cet auguste caractère , qui est un type particulier, lui fait reconnaître la main toute - puissante qui la soutient. Observez que tout ce qui existe change sans cesse : que les lois , les coutumes, les peuples, les empires, tout enfin s'altère , se dénature et se niodifie , parce que tout ce qui est humain ou terrestre est sujet à l'inconstance et à la mobilité de son origine ; tandis qu'un peuple choisi tout seul par-mi tous les peuples de la terre, pour être le dépositaire des oracles de Dieu/a été conservé d'une manière toute particulière pour pouvoir toujours remplir cette même fonction.
» Il voit qu'au milieu des vastes ruines et de l'entier anéantissement de tant de nations puissantes et innombrables qui n'ont laissé aucune trace de leur existence, et laissent à peine des souvenirs vagues et confus, ce peuple peu nombreux et misérable, chassé de ses foyers , dépouillé de son héritage , est , en dépit de l'exemple do tous les autres qui ont disparu , le seul qui subsiste encore et (¡ui existe potir servir de témoin muet , mais permanent, «¡ui confirme malgré lui la vérité d'une religion qui seule est immuable comme le Dieu qui nous l'a donnée.
» Le chrétien est aussi convaincu que le fond et la substance des dogmes de cette religion n'ont jamais pu être altérés, et qu'il
LETTKi: XVI. 329
csl aisé (le prouver par une u)ullilude de raonuuienls aullienliques , (jue , uialgré les révolutions des siècles , elle n'a jamais soulFerl la moindre vai ialion - (jue , pendant la loi de nature , dans le It-nips des patriar( lies , de J/o/At- cl de la loi éciite , sous le rèyne de David et des piopliéles , et après le retour de la eaplivité jus(|u'a la nouvelle alliance ; depuis I époque du la venue de Jésus-(>lirisl et de la loi de grüce , dans les siècles (]ui ont précédé le Messie , <omme dans ceux qui se sont écoules juscjuà nous, tant cpie le culte de Dieu fut réservé à un seul peuple , et tant (pie suivant les prophéties il s'étendit à toutes les nations ; enlin (pu? , dans tous les pays et dans tous les temps , elle a toujours clé la même , qu'elle a toujours adore le même Dieu , cru les mêmes mystères , professé les mêmes dogmes, espéré ou reçu un même Sauveur.
i> Il sait (ju'elle a toujours reconnu que l'homme ne peut et n'est (ligne d'approcher de son Dieu (¡ue par la grâce et les mérites de Jcsus-Chrisl , son divin .Médiateur. 11 est persuadé que toujours, comme de nos jouis , elle fut son unique espérance ; (pic les patriarches , les prophètes et les anciens justes n'eurent d'autre foi ni d'autre religion ; (pie si nous jouissons de la venue du Rédempteur , ils jouissaient de son espoir ; qu'ils se consolaient d'après la promesse qu'on leur en avait faite , et soupiraient après son accomplissement ; (ju'ainsi que nous, ils se regardaient comme étrangers sur la terre et citoyens de la céleste patrie ; qu'ils n'attendaient le pardon de leurs fautes et le recouvrement de la grâce que de leur foi dans les mérites futurs de Jésus-tJirist ; et c'est ainsi (pi il reconnaît que sa religion a conserve une uniformité con-itante et perpétuelle.
» Sa durée est une autre preuve , d'après laquelle il est convaincu (pie Dieu est son auteur et la soutient par sa puissance. Il n'a qu'à jeter les yeux sur cette multitude de sectes diííérentes , (jui ont successivement inondé la terre ; il ohseryc qu'après avoir eu plus ou moins de duré<! , en proportion de la protection qu'elles obtinrent, elles se dissipèrent toutes à la iin , cl s'ensevelirent dans l'aLime de l'oubli ; tandis que sa religion , qui prit naissance avec le monde, existe encore , quoiqu'elle ne puisse devoir ce prÍN¡lége uniipie ni aux hommes ni aux circonstances , puisipi'elle seule a supporté "^plus de combats et souííert plus de persécutions que toutes les autres ensemble.
» 11 sait (pie le peuple juif, son premier et fididc dépositaire , fut très-souvent esclave des féroces coiupiéranls d'Assyrie et de lîabylone ; (pi'il se vil arraché du berceau de ses pères , cl transféré dans des régions étrangères. Il sent que toutes leurs disixrAces , leurs misères , et les révolutions (pi'ils éprouvèrent, devaient favoriser ranéanlissement de leur religion et en effacer jusipi'au souvenir ; mais il la voit avec admirai ion sortir glorieuse de ces désastres . et échapper au sort ordinaire des choses humaines le plus solidement établies et le moins cnnd)allues.
» Il sait aussi qu'il y a euNiton dix-huit cents ans que , par la
venue de Jésus-Chiist , celte religion devint la religion chrétienne ; et , durant ce long laps de temps , il l'a vue exposée aux plus grands périls et aux combats les plus terribles ; mais il a vu aussi que ritn n'a pu l'altérer , et que celle religicn sainte , redevable , dès l'origine du monde , de son existence à la divi- . nité , a survécu à toutes les erreurs inventées par les hommes , qu'elle a su traverser d'une marche assurée tous les siècles , et subsister intacte au milieu du dépérissement et de la chute de tout le reste; il sait que ni l'empire odieux des passions , ni les efforts de l'enfer , ni l'audace des novateurs , ni les astuces des hérétiques , ni même les vices d'un grand nombre de ses enfants , qui ont souillé sa pureté , ni eniin la taux du temps qui dévore tout , n'ont pu non-seulement la renverser , mais même î'ébriinler.
» Il a reconnu aussi que tant de combats et de persécutions, loin de la faire périr , n'ont fait que lui donner plus de stabilité et la rendre plus auguste ; que le sang de ses martyrs était la source sacrée qui la faisait fleurir et fru( lifier , et que les efforts de ses ennemis n'ont abouti qu'à augmenter sa gloire , puisque , sans cesse attaquée, elle n'a jamais succombé.
» En réfléchissant sur un résultat si opposé aux idées de la prudence humaine , et à l'expérience reconnue de tous les siècles , quel est celui qui n'envisagera pas comme un miracle continuel cette chaîne immuable de victoires invraisemblables et de triomphes incroyables? Qui ne nous dira avec Gamaliel , le plus prudent des Juifs , qu'une œuvre que tous les efforts des hommes n'ont pu détruire est nécessairement l'œuvre de Dieu ? C'est pour cela cjue le chrétien ne s inquiète pas lorsqu'il la voit attaquée. Ses triomphes passés lui répondent de sa gloire future , et il ne tloute pas que ses ennemis les plus acharnés ne soient eniin obligés de se rendre et de l'adorer , ou ne deviennent eux-mêmes victimes de leur haine insensée.
» 11 s'aperçoit bien que les incrédules de nos jours travaillent à détruire l'héritage du Seigneur, et qu'ils se gloriiient de leurs tristes victoires ; mais il espère que leur délire aura un terme , et que le jour arrivera enfin où nos descendants auront les mêmes yeux que ceux des chrétiens , des hommes instruits et vertueux. Il sait que les incrédules ne doivent leur célébrité et leurs sectateurs , ni à la bonté de leur cause , ni à la supériorité de leurs talents, mais à nos passions et à notre faiblesse.
» Il se persuade que nous avons inilé le Ciel , et que , pour nous punir, il les a rendus les instruments de sa colère ; mais il attend le jour de sa miséricorde. Il espère avec confiance que les ¡hommes, revenus de tant d'erreurs, ne se laisseront [)lus séduire aux amorces d'une philosophie mensongère , et qu'ils connaîtront enfin (jue l'amour de l'indépendame et l'orgueil d'afficher des opinions extraordinaires dégradent l'homme, bien loin de l'élever, «H que l'amour de 'a vérité et la pratique de la vertu peuvent seuls produire la vraie gloire.
LETTUK XVI. 331
M 11 sait aussi que culte espérance n'est pas vaine , et (juil n'est pas diflicile de la réaliser, puisque, si le gouvernement, pour son propre intérêt , le désire et y veut intervenir , si de son côté , le clergé y contribue par des instructions plus ninllipliées , par la pureté de sa conduite et de ses mœurs , ces deux moyens réunis peuvent rc lornier les nations chrétiennes , en otirant aux peuples la relijiion revêtue de celle noble et majestueuse simplicité (jui la caractéiise , telle (ju'elle sortit des mains de Dieu , telle (jue les apôtres la prêchèrent , et dégagée , dans sa doclrine , de tout ce (jue la superslilion a pti y ajouler , et son culte dépouillé de toutes les pratiques qui ne sout pas dignes d'elle.
« Il croit que les autorités supérieures ont en main les moyens d'atteinuit à ce but , et qu'il ne leur manque que d.c prenilre des n)esures convenables et eflicaces pour (jiie tous les peuples s'appliijuent ¿i connaître le plan sublime et majestueux de notre sainte religion, en lui conservant ou l'aidant à recouvrer sa pureté originelle et primitive. Forcés alors d'admirer sa beauté , ils seront tous intimement convaincus de sa vérité ; et les incrédules n'auront plus de prétexte ni dans leurs dédains ni dans leurs lalomnies.
>» l.'niin , monsieur, lorsque le chrétien n'aurait d'aulrcs preuves que les miracles de Jésus - Christ et de ses disciples, cela seul sullirait et confirmerait tout ce cjue la religion nous enseigne , j)ui>(iu'il est évident cju'il n'y a que Dieu ou ceux qui en ont reçu de lui la vertu et le pouvoir qui puissent en faire. Il résulte de ce princijie aussi subliuKî qu'il (!st clair , que si .lésus-Christ lit des miracles, ce fut par la vertu de Dieu; et, comme Dieu jie saurait autoriser le mensonge , il est indispensable de reconnaître ([u'on doit croire tout ce qu'il a dit , tl faire tout ce qu'il nous a commandé. Il ne reste donc , à celui qui est dans le <loute, que d'examiner s'il est vrai qu'il ait tait des miracles, puis([ue celui f|ui y croit n'a nul besoin de pousser ses recherches plus loin.
» Il est si prouvé cl si évident que Jésus-Christ fit un grand nombre de miracles et des miracles d'une nature si étonnante , publiquement et tellement à la vue de tout le monde, qu'il est impossible qu'un homme sensé , ([ui cherche la vérité de bonne foi , puisse ne pas en être convaincu. 11 est impossible de nier que Jésus-Christ n'ait chassé les démons du corps des possédés ; qu'il n'ait exercé sur les éléments l'empire le plus absolu , et ne les ait forcés d'obéir à sa voix ; (juil n'ait apaisé les flots de la mer et calmé les tempêtes ; qu'il n'ait guéri les malades , rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la santé aux lépreux, le mouvement aux paralyli(pies , la vie aux morts, et enfin qu'il n'ait opéré les prodiges (|ue rapportent les évangélistes , et qui ne peuvent être que l'eitet du pouvoir de Dieu.
» On ne niera pas non plus qu'il n'ait fait tous ces miracles cxpressi^ment pour prouver qu'il était le Fils de Dieu , son Envoyé
et le Messie promis , puisqu'il dit lui-même : Les dioses que je
fais rendent clles-rnéines témoignage de moi Si vous ne croyez
à mes paroles , croyez à mes œuvres *. Certainement il les fit pour publier sou Evangile , pour apprendre à adorer Dieu en esprit el en vérité , et pour donner une règle de conduite plus parfaite. Rappelez-vous, monsieur, ce que nous avons dit par rapport aux circonstances qui accompagnèrent ces miracles , leur variété, leur muUilude , le temps, la localité, les champs, les places publiques où ils eurent lieu , l'innombrable muUilude des témoins qui non - seulement les allestèrenl , mais même leur durent leur «conversion , qui embrassèrent la foi , et composèrent ces sociétés des premiers chrétiens , si célèbres par leur zèle et leur vertu,
» Ne perd'.'z pas de vue qu'une grande partie de ces témoins oculaires souffrirent la mort dans les supplices les plus atroces, pour attester la vérité de ces miracles ; que ces témoins , si différents et si nombreux, non - seulement étaient des hommes sans tache , mais qu'ils s'étaient rendus recommandables par leur désintéressement et leurs hautes vertus ; qu'ils faisaient eux-mêmes des miracles , et assuraient avoir vu ceux de Jésus-Christ , ce en quoi ils ne pouvaient se tromper ; non-seulement ils les publièrent au péril de leur vie, ils allèrent les prêcher aux exlrémilés de la terre , sans qu'aucun d'eux se démentit jamais. Rappelez enfin dans votre mémoire ce que nou? avons dit à ce sujet, et vous vous convaincrez qu'il n'est aucun fait historique mieux prouvé , mieux attesté , et qui ail plus de droit à notre croyance.
» Mais , mettant à p.irt , pour un moment , tant de preuves si évidentes, je vomirais fixer votre attention sur un miracle.... tel, par la nouveauté de sa nature , qu'il est sans exemple comme sans modèle. Je veux parler de la résurrection de Jésus-Christ , auquel on peut réunir celui de son ascension, qui rassemble encore plus de témoins , des preuves plus grandes el plus publiques. Rappelezvous ce que nous avons dit sur l'un et l'autre , et souvenez-vous en même temps que vous m'avouâtes vous - même que s'il était possible de prouver que Jesus-Christ , après l'avoir prédit , ressuscita par sa propre vertu , et qu'il put , à la vue de ses apôtres et d'un grand nombre de témoins , s'élever de la terre pour y être perdu de vue dans les hauteurs inaccessibles du Ciel , cela seul devait sufiire pour ne pas douter de la vérité de ce qu'il disait , lorsqu'il annonç lit qu'il était Dieu , Fils de Dieu , son Envoyé et le Messie piomis , et que par conséquent on ne pouvait se dispenser de croire tout ce qu'il a dit et d'obéir à tout ce qu'il nous commande.
» Je ne prétends point vous rappeler toutes les preuves que je vous présentai ; m lis je vous supplie de les rep.isser dans votre mémoire et de rértéchir sur la multitude d'assertions , de monuments et de témoins qui prouvent ces deux faits , aux-
' Jean. V. 36 et x. 38.
LETTIIK XM. 333
(liiels riiisloiic tout t'iilicie niî pmil on opposer aucun (¡ni soit plus sûr t'iinii'ux clahli. Cunsidcrt'/. (jik; ci'lui qui ne (liiTiLe pus à parlii^'cr son altcntion en la ii\aiil sur la diver.-.ile des preuves , trouvera dans l'éNidence de ces iailsde (jucti lran(|uilliser son cœur ; ils sullironl pour dissiper lous ses doules , li\er loules ses incertitudes , et déterminer la croyance la plus lernie en nitMue temps la plus paisible.
» Je vous conseille , monsieur, de les examiner souvent et A diiTércnles reprises , (|uand vous serez soûl. 11 est impossible que di's preu\es aussi puissantes , qui iern)enl tout accès aux subterl'ugos , ne captivent votre espiit , et ne ^ous arra» boni , fut-ce en dépit de vous-même , l'assoiitimont de ^olre bonne loi. i'illes NOUS Turceront à dire: Si Josus-Cbri>t est Dieu, je dois l'aimer ol l'adorer, je dois lui obéir ; et (juand l'orgueil , les passions o;i les lituiles (Hroilcs de la niison bumaine cben lieront à vous inquiéter par do nouveaux doutes , de nouvelles craintes ou de nouveaux soupçons, vous pourrez d'un seul mot faire taire lous ces ennenus iriijuiets et ignorants -, dites-leur : Jésus-Cbrist ressuscita , cl lui-même nous l'assure
» N'oubliez pas que les apôtres et les autres disciples , (jui attestèrent ces faits, et tous ceux que présente la vie de Jésus- Cbrist , se séparèrent après lui , pour obéir aux ordres de leur Maître et prècber l'Evangile aux nations. Ciiacun d'eux se rendit ilans des contrées diiïerentes ; et , (juoique séparés et sans aucun moyen de communiquer ensemble , ils se maintinrent toujours fermes , confessant unanimement , au milieu des tourments les plus borribles , la résurrection et les autres faits. Ces bommes étaient tels , que non-seulement ils faisaient des miracles , mais (¡u'ils curent la puissance de communiquer à d'antres le pouvoir d'en faire. Ce don divin et la sainteté de leur vie furent les moyens (jui , malgré leur pauvreté et leur peu de crédit , les mirent à portée de former et d'établir de si nombreuses Kglises.
» Ayez toujours présont à l'esprit qvie des témoins de ce caractère , (|ui supportèrent tant de travaux pour défendre une religion dont la veiilé est le premier principe , ne se seraient point voués au martyre pour la ^soutenir, pour attester la vérité de la résurrection et des autres miracles , s'ils ne les avaient pas crus eux-mêmes; et que s'ils les crurent ils ne peuvent être susceptibles d'être contestés , puisqu'il ne s'agissait que de faits ]»alpal'.les et sur lesijuels il n'était pas possible de se tromper. ConsitUrez (ju'ils n'eussent pu ni convertir une si grande mnlliluile de personnes, ni persuader dos dioses si extraordinaires , .s'ils n'eussent pas fait eux-mêmes dos njiracles en leur pré- .sence ; cl que , s'ils ne les eussent pas opérés , non-seulement il n'y aurait pas eu cotte foule de conversions, mais ils auraient bien moins encore attesté les avoir vtis, quand cette assertion les conduisait au supplice. Or , comme on ne peut nier qu'ils le disaient, et que les martyrs chrétiens ne l'étaienl que
pour ce sujet, il faut en conclure que la résurrection de Jésus - Christ , les miracles des apôtres el ceux de leurs successeurs , sont prouvés dans un degré d'évidence bien supérieur à celui de tous les faits historiques.
B Je ne fatiguerai point voire attention en vous répétant ce que je TOUS ai déjà dit ; mais je vous prie do le rappeler à votre ïnémoire , de le méditer , de le conjparer ; et je ne doute pas que plus vous l'examinerez dans tous ses détails , et plus vous VOUS convaincrez que Dieu a bien voulu environner sa religion de toute la lumière <[ui pouvait nous convaincre <}u'elle émane de lui. Vous reconnaîtrez que la chaîne des miracles , de monuments et de témoins dont il l'a entourée , ne permet pas de méconnaître sa main pui.ssanle el divine ; que Dieu a fait enlin tout ce qu'il fallait aux hommes pour les convaincre , et ne laisser aucune excuse a ceux qui , pour mettre à l'aise leurs passions, ferment les yeux à la lumière.
» C'est ainsi , monsieur , que tout nous manifeste que ce Dieu de miséricorde^ devant satisfaire à sa jusiice pour le péché du premier bonuue , nous accorda la plus grande preuve de son amour en nous donnant son Fils unique , le seul objet digne de la satisfaire, a'nn qu'au prix de son sang il nous rétablit dans les droits dont nous étions déchus ; qu'il l'annonça , le promit , lui prépara les voies , le remplit de sa vertu toute-puissante , pour qu'il fil des miracles el communiquât le môme pouvoir à ses disciples ; que ce Fils unique , son Verbe , par qui tout a été fait ^ le Créateur du ciel et de la (erre , par obéissance pour son Père et par amour pour les hommes , vînt sur la Ierre ; que les prophéties s'accomplirent , que les miracles s'exécutèrent , et que , malgré tant de lumières , tant de bienfaits et tant de sacrifices de i'Homrae-Dieu , il y a des hommes qui , par une honteuse iudif- Xérence , ne daigne pas reconnaître ces vérités , tandis que tant d'autres, par l'aveuglement de leurs passions , s'obslinent à ne pas les croire. Hélas ! elles n'en sont pas moins certaines ; ils les reconnaîtront un jour , mais peut-être trop tard pour eux.
» Malheureux ! non-seulement ils dédaignent les bienfaits de Dieu , el méprisent le sang du Rédempteur et les espérances sans bornes qu'il leur présente , ils ne le connaissent peut-être pas. ¡Non , monsieur , les incrédules ne le connaissent pas , ou ce qui est pis enrore , ils en ont l'idée la plus fausse el la plus dénaturée. Ah ! s'ils le connaissaient , serait - il possible qu'ils ne l'aimassiMit pas ? Qne\ malheur ! quelle perte ! Jésus-Chrisl est sans dotite le Dieu d'jjne majesté inaccessible , il ne peut être pénétré par les faibles mortels ; mais sa bonté infinie enveloppa sa grandeur et sa gloire sous le voile de la nature humaine • il a su , par ce moyen , se rendre accessi'nle à la faiblesse humaine. Le Verbe s'est fait (■h:iir , il naquit de nous, il vécut avec nous ; mais quelle vie ! quel modèle ! (juelles vertus! Si , par son incarnation , il parut sous l'extérieur de l'homme , toute sa conduite prouva qu'il était Dieu.
» Jamais l'univers ne posséda un homme aussi (Iou\ , aussi Yorlueux , aussi bienfaisunl et aussi aimable. Dans loules ses actions , dans lous ses discours , il ne se proposa d'autre but que notre bien; il ne s'occupa qu'à nous instruire, à nous consoler, ;\ nous donner les idees ou les esperances les plus (aj)ables de satisfaire au désir insatiable de gramleur et de ielicité i[ue nous portons dans nous-mêmes. 11 ne s'alllijieait (jue (!e nos erreurs; rien ne lui déplaisait (jue nos vices ; il se {oiinibiisiiil dans nos vertus; sa plus grande consolation était de r;imener ix lui la brebis (jui s'en éloignait ; on no le vit jamais \i;iimenl affligé, (jue quand il prév(»vait noire obstination et les malheurs qui nous menaçaient.
» Examinez sa conduite , lorsqu'allant à Jérusalem atec ses disciples , il prédit les prochaines cabmilés de cette nation rebelle et endurcie. Voyez quelle tendre sensibilité accompagne sa prophétie, les sou|)irs de compnssion ([u'il exhale , et le torrent de larmes qu'il répitnd ! Ouel cœur fut jamais plus sensible aux maux d'aiilrui? (Jucl homme généreux et seui-iblc ne sera pas ému en voyant l'allliclion d'un amour si tendre et si d»':-inléressé ? Il est im[)0ssible d'étudier et de découtrir le cariictèie de son esprit et l'exceisive tendresse de son cœur, sans recoiuiaitre (juil n'exista jamais d'homme meilleur, et que jamais le Ciel, dans sa miséricorde , ne leur a donné un bienfaiteur plus digne de la main qui l'envoyait.
)» L Evangile dit : « Partout où Jésus-Christ passait , il faisait du bien el guérissait tout le monde '. » Il renferme en peu de paroles el sous l'expression la plus simple , le plus bel éloge qu'on puisse faire de la bienfaisance et de l'amour. J'en appelle à toutes les i^mos généreuses et sensibles , aux cœurs francs et nobles qui ne peuvent entendre sans allendrissement le récit d'un trait qui caractérise une vertu sublime; à ceux dont un g<'néreux bienfait excite l'admiration ; à ceux ([ui méprisent les caractères froids et indolents , que rien ne peut faire sortir de leur indiííérence et de leur apathie ; à ceux qui conservent avec une espèce de vénération et de culte l'image des princes magnanimes ([ui ont aimé les hommes et se sont sacrifiés [)our ei-\.
» J'interpelle enliu tous ceux qui aiment la vertu el pri>ent l'honneur; ([u'ils me disent si, dans le nondue des bous rois ou des grands homnu's qui ont brillé par de grandes vertus , (}ui se sont illustrés par des sacrilices héroïques , il en existe qu'on puisse comparer à Jésus-Chrisl ! qu'ils nomment celui à qui l'on peut appli(|uer aussi universellemeul et avec autant de précision qu'à Jesus-Cbrisl , cet éloiie sin)[>le , mais eu métue temps sublime : // vvcul en fuixanl toujours le bien.
)) Il m'est impossible , monsieur , de vous retracer en ce moment toutes les actions de cet Homme-Dieu pendant le cours de sa mission divine. Ni le temps , ni mes faibles discours ne suf-
-' Act. 1.38.
firaient pour peindre dignement les efforts de l'amour et du zèle incomparable dont il donna l'exemple à l'univers , mais je vous exhorte à étudier sans cesse et presque uniquement la vie de ce héros céleste. Etudiez tous ses pas, suivez ses actions et ses discours ; examinez-le dans tous les instants qu'il a passés sur la terre ; cherchez à vous former une idée de son cœur et de son caractère doux et bienfaisant; vous verrez qu'il est, parmi les hommes , le seul dont les actions et la conduite répondent entièrement à l'idée que nous avons d'un bon cœur et du véritable ami des hommes ; il est le seul chez qui ces vertus aimables se rencontrèrent sans aucun mélange des défauts qui allèrent et ternissent celles des autres, le seul dans qui elles ne se démentirent jamais.
» Vous ne trouverez jamais en Jésus-Christ qu'une seule crainte. Il appréhende uniquement que les hommes ne soient pas assez persuadés que les travaux de son laborieux ministère n'ont d'autre objet que leur bonheur , assez convaincus qu'il est le désir le plus ardent de son amour 5 aucun motif ne peut cacher la tendresse et l'aiîection paternelle de son cœur. Une femme , saisie d'admiration pour ses vertus , s'écrie au milieu de la foule : Jîexirenx le sein qui fa porté • ; il s'empresse d'écarter cette idée à sa louange , et il lui répond publiquement : Heureux sont ceux qui écouitent la parole de Dieu et gardent ses commandements .
» Toute son occupation consistait à guérir les malades , à consoler les affligés , à instruire les ignorants , à exciter à la pratique des vertus, à imposer les mains, à recevoir et à secourir tous ceux qui le suivaient , et qui , en grande partie , étaient les plus pauvres , les plus grossiers et les plus obscurs d'entre les habitants de la Judée. Ses yeux se portaient sur eux avec complaisance , s'arrêtaient avec compassion sur les malheureux ; et ii chaque pas on l'entendait dire : ce sont mes parents , mes frères , mes amis , les objets les plus chers à mon cœur. Il blâme les apôtres , parce qu'ils voulaient éloigner de lui les enfants qui se mêlaient à la multitude et qui désiraient l'approcher. Laissez , leur dit-il , laissez approcher ces enfants - ; il les bénit , les embrasse et les presse sur son cœur.
» Ses miracles mêmes , quoique nécessaires pour prouver sa divinité , n'étaient pour lui qu'une effusion de bienfaisance et d'amour. Il semblait, d'après le zèle ardent qu'il avait à secourir l(;s malheureux , qu'il s'occupait bien plus du désir de leur faire du bien , que de la pensée de manifester son souverain pouvoir. Dans le grand nombre des miracles qu'il fit pour convaincre le monde qu'il était le Messie attendu , il n'y en eut en effet aucun qui ne consolât quelques cœurs affligés , qui ne séchât les larmes de la douleur , qui ne prévînt des besoins , qui ne soulageât quelques malheureux , et qui ne portât la vie et la joie dans le séjour de la douleur et de la mort.
' Luc. XI. 27. > Matth. xiï. i3 et l/j.
LETTRE XM. 337
M Jamais ce Pastoiir divin ne moiilra plus (raidoiir , plus d'inlérét et de sollicilude , (lue lors(|iril ri'iuoiiliail (niclqiies-unes de SCS brebis égarées , «[uc l'aigiMllon du irmords commerirait à lappelei- au bercail. ¡Souvenez-vous de celte pécheresse publique , (pii , dans l'anicrlume de son repentir , entre dans la salle où il prend son repas el se jette à ses pieds; elle les arrose de ses larmes et des parfums [uécieux (|u'elie répand sur eux. L'infamie: dont l'a ci)uVL'rto sa conduite ()ul)li({ue el dt sordoiiiue n'est [loint un molif de dédain ;, non-seulement il ne la repousse pas , il lui laisse faire a\ec com¡)laisaíue tout ce (pn? sa douleur lui suj;gére. Voyez comme il la défend contre celui dont le cœur la méprise intérieurement et la censure , comme il la soutient contre les disciples qui accusent sa piodi<;alilé. Malgré la dureté de ceux (|ui l'entourent , voyez comme il la console , et unit par l'assurer quelle est déjà pardonnée '.
)> Ouelle parabole (¡ue celle de l'enfant prodigue! qmd père plus tendre cl plus clément ? A [¡eitie le jilus ingrat et le [ilus coupable des enfants senl-il la première impulsion du repentir que lui arrache la triste expérience de ses fautes; à pi'ine il se decide à lelourner dans la maison de son père , que celui-ci , l'apercevant de loin , ne se contente pas de l'attendre ; il s'avance , il se précipite ù sa rencontre , il ne lui laisse ni l<; temps de lui demander pardon ni de lui exprimer son repenlir ; à peine l'a-t-il reçu dans ses bras qu'il ordonne de préparer une fête , el répond à son frère , jaloux dune expression de sentiments si vive, et qui se plaint de cette préférence marquée : Je t'ai toujours eu avec moi , mais il faut célébrer le retour d'un iils que je craiixnais d'avoir j)erdu ; ( omme si ce retour lui causait plus de i)!aisir que la conservation de celui (jui ne lut jamais exposé au danger -.
» (Jui |)eut douter de celte préférence, et ne pas voir quel était le sentiment intime de son cœur? Que pouvait marquer celte excessive allégresse , si ce n'est celle (jue le Ciel éprouve à la conversion d'un pécheur, (jui surpasse celle que lui donne la persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes ? Considérez bien ;. monsieur , la force de celle expression ^ : Il y a plus de joie dauft le Ciel pour un pcclieur gui se convertit , que pour (juatre-viiirjtdi.r-neuf justes (jui persévèrent.
» Pénétrez-vous <le l'énergit; et du sens de ces paroles divines» et dites-moi s'il est [lossible de trouver un moyen de mieux ex|>rimer la jouissaïue el la joie d'un Dieu de miséricorde , et des. bienheureux mû vivent de son esprit , au moment où une Ame égarée recouvre sa raison el reprend le setitier de la vérité T Diles-moi s'il était possible (¡ne le divin pasteur peignît d'une manière plus forle el plus éneigique le désir ardent de voir ses brebis obéir au son de sa voix chérie, et sa joie de les voir revenir au bercail ?
' I.uc. VII. 37. . Luc. XV. 31.
Í Ibid. XV. 7.
338 LE TRIOMPHE DE L'EVAXGlLE.
» Tel fui le caraclèrc de Jésus-Christ ; et quoique tout soit parfait dans sa (omluile , deux vertus parurent briller suréminemmonl en lui , l'amour de Dieu dans le zèle pour sa gloire , et l'amour des hommes dans le désir de leur bonheur. Ces deux objets attiraient toute son attention. Aussi ne songeait- il qu'à enseigner ce qu'on doit à Dieu et à exhorter à la pratique des vertus. Dans les exercices divins , quoiqu'il fût le mailre et l'arbitre du monde , on ne le vit jamais user de son pouvoir suprême pour réprimander qui que ce fût ; jamais il n'intimida par des menaces ni ne contraignit par la violence ; il ne vengea jamais une injure; jamais il ne se servit de son pouvoir tout-puissant ^ que pour guérir , consoler et pardonner. Ses exhortations furent toujours l'œuvre de la persuasion, de la douceur rt de l'amour.
» La vaste étendue des siècles n'a jamais olfert l'exemple d'un caractère d'une douceur aussi inaltérable , d'un cœur aussi aimant et d'un naturel aussi bon. Aurait-il pu en être autrement ? La nature n'est pas assez puissante pour rien produire d'aussi parfait. 11 était nécessaire que Dieu vint enseigner l'honime ; et si le Verbe divin seul pouvait satisfaire pour ses crimes , le Verbe seul pouvait être son mailre , son guide et son modèle. Examinez-le dans toutes les périodes de sa vie , et vous le verrez toujours doux , toujours compatissant et tendre.
» Suivez-le dans ses voyages : il passe par Samarie , seul , à jeun , et fatigué de la chaleur et de sa marche ; il se repose à Sichem , auprès d'un puits '. Avec quelle affabilité il s'entretient avec une femme pauvre et pécheresse ! 11 l'abreuve de l'eau céleste (le sa grâce ; il lui déclare positivement qu'il est le Messie, et lui apprend la manière d'adorer Dieu en esprit et en vérité. Voyez, comment , quand les disciples arrivent et le plaignent de n'avoir pas encore niangé , il leur répond que son aliment est de servir son Père et de gagner les cœurs. Les habitants de cette ville s'approchent , guidés par cette femme ; il leur parle avec la même complaisance , et quoique son projet fût de continuer son chemin , il se rend aux prières des Samaritains et séjourne au milieu d'eux ; il entre dans leur ville , passe ayec eux le temps nécessaire à leur instruction et à leur conversion. Quelle affabilité 1 quel zèle I quelle condescendance !
» Vojez-le avec la (Zhananéennc. Dans une de ses excursions, on lui présente une femme étrangère et idolâtre , qui implore son lecours. H résiste ; il ne lui parait pas dans l'ordre de la Providence le commencer sa mission par d'autres que par les brebis égarées d'Israël. L'infortunée redouble ses prières avec foi et humilité-, elle renouvelle ses supplications avec celte instance qui lui plaît tant : son bon cœur ne peut résister davantage ; il se rend , lui accorde ce qu'elle demande , et la renvoie consolée.
» Voyez-le surtout avec la femme adultère -. Sans doute , elle était coupable ; cependant , lorsque ses juges vont la condamner ,
' Jean. IV. 5. * Jean. viii. 3.
LKiTiU': XVI. '.y.v.)
Jes cnlrailles de sa inisrrii ordc .s'i'iiu'uvcnl ; ü use de son pouvoir <li\iii pour fiiiie rou¡íir les jui^rs úv. Ii'uis |)ro[)i<s ( ririics, cl ils s'ciiiiiiciil. Il lesle seul ;ivei- l'iiiiorlunfc ; il iic lui lepiotlic jioiiil son crinio , il lui di'iiiniidc .scnU'inciil .si ello a élé cotidjimnée ; elle lui lipond (¡ue non ; il lui iépli(jue qu'il ne la condamne pas i;on plus , el l'exlioile à ne plus pécher.
«Un ne unirait point , cl il faudrait citer son histoire cnlicie , si l'on voulait rappeler toutes les occasions où , sans se démenlir jamais , il montra toujours ce caraclère soutenu et inaltciable de clémence et de hotilé. Il sufiil de dire en général (|u'on ne lui présenta jamais un malade , sans qu'il le ¡guérit ; un malheureux , sans (ju'il le secourut; un aflligé , sans cpi'il le consolât; ni un pénitent , sans (]u'il obtint son pardon.
«Comment ne pardonnerail-il pas à ceux (|iii l'implorenl , lui qui pardonnait à ceux qui l'ont persécuté? Pierre lui demande si l'on doit pardonner se[)t fois ; il lui répond (ju'il faut le faire sept fois soixante cl dix fois, voulant donner a entendre, j>ar cette expression indéfinie et f^énérale , qu'on doit touj(Mirs par- <lonner à ses ennemis sans lin et sans exception. Qui a donné de plus grands exemples de parc.'ofiner (|ue lui-même?
» A la fin de sa vie, et !ors(|ue déjà son grand sacrifice se consommait, ses ennemis déi haigérenl sur lui la fureur de leur rage. Non contents de le voir cloué sur la croix el répandant jusqu'aux dernières gouttes de son sang , soulïrir des douleuis inexprimables; à peine ils l'entendent dire qu'il a soif, ([u'ajoulanl l'insulte au tourment , l'ironie à la férocité , ils se hâtent ils lui présenter du fiel et du vinaigre; cl ce divin Sauveur prend ce nioment d'une méchanceté aussi noire , pour compatir à leur aveuglement^ il élève son cœur vers son Père, el le prie pour eux.
» Celte clémence el cette douceur infinies élaient le résullat de son amour sans bornes pour les honunes. Mais qui pouria jamais concevoir l'ctcndue, l'intensité et l'eflicacilé de ( et amour? Nulle expression humaine ne saurait décrire ce qui n'a point «le bornes , el ce cœur infini et divin (|ui sut le sentir peut si ul l'exprimer. Pour s'en fornier quel(|u'idée , écoutons ce (¡u'il dit lui-même ; observons ce qui se passe entre Jésus-(>hrisl el ses apôtres à la dernière cène , lors(ju'il les |)réparait déjà à l.i séparation la plus douloureuse. (Juelle a lion! (juelle scène! quelle silualion ! La nature ne put jamais otfrir à la sensibilité humaine un table;iu plus touchant il d'un plus grand imérét.
» Peiulant la durée de celle li isle luiit , et dans ces moments «l'aflli' lion . il semble qm^ .lesus-Chrisl voulut réunir cl concentrer tous les traits de honte , de générosité cl de tendresse , dont il avait semé le cours de la vie la plus innocente dont la terre ait élé le témoin. Il voulut sans doule les reproduire el les oH'rir en masse, comme un spectacle destiné à attendrir les cœ.urs les plus durs el les plus inflexibles. Ici, toute recherche dans la diction serait ridicule , toute réflexion inutile ; le récit le plus
simple suffit pour inlércsser et faire répandre des torrents de larmes.
» Jésus , nous dit saint Jean ' , sachant que l'heure de retourner auprès de sou Père approchait , se relira pour la dernière Îois avec ses disciples. Comme il les avait aimés de l'amour le plus tendre et qu'il allait se séparer d'eux et les laisser sur la terre, il voulut leur montrer jusqu'à quel point il les aimait. Qui pourrait imaginer , monsieur , que le héros dont parle saint Jean , est celui dont il disait, peu de temps auparavant , qu'il otait le Verbe de ]}ieu , qu'il existait en Dieu , et qu'il était luijiiéme le Dieu qui avait tout produit ? Eh quoi ! on craindrait qu'un Dieu , et un Dieu qui chérit à ce point ses créaluies, ait pu les tromper? Celui qui leur montre tant d'amour quand il va mourir , ne leur donne-t-il pas la dernière et la plus sûre des preuves , que tout ce qu'il leur a dit est la vérité ?
» Transportons-nous en esprit à cette nuit mémorable où Jésus- Chiist celebra à Jérusalem la dernière Pàquc avec ses apôtres, à celte nuit terrible à laquelle succéda un jour encore plus alTreux. Kcporlons-nous à ce moment déplorable où la féroi ilé d'un peuple barbare prépare i\ la plus innocente des victimes le plus cruel «les supplices ; observons les mouvements de ce monstre d'injiraîitude et de perfidie, (pii , après avoir conçu dans son cœur i'atroce projet de livrer son maître et son bienfaiteur á la rage de .ses ennemis , cherche les moyens de l'exéculer; réunissons toutes les pariicularités funestes de cette nuit désastreuse , et jetons les yeux sur Jésus qui les connaissait.
» Jésus consacre les derniers moments de sa vie à donner à ses disciples et à ses amis les témoignages les plus éclatants de son amour. W donne le dernier essor à sa tendresse. El c'est la dernière consolation qu'il permet à son cœur en proie aux anííoisses les plus cruelles ; ou , pour mieux dire , Jésus désire < onsolcr les siens et oublier les tourments et les opprobres qu'ils ¡ui réservent. 11 est plus sensible au bonheur de ceux qu'il affeclionne qu'à l'horreur de la croix et de la mort.
» L'Evangélisle rapporte qu'il prit le pain dans ses mains saiTées , et qu'élevant au Ciel des yeux où brillaienl toute l'ardeur ♦ l la vivadle d'un cœur jaloux de mettre la dernière main à ses bienfaits , il le présente à ses apôtres , et leur dit : Prenez et iHa^je;; c'est moi-même , mon corps , mon âme et ma substance «lernelle et divine (jue je vous donne. Quel présent 1 quelle honlé ! quel bienfait! un esprit céleste et divin pouvait seul êlro capable d'une idée si sublime ; un amour sans bornes pouvait seul inventer ce moyen ingénieux d'une communication si intime ; sa grandeur pouvait seule concevoir un dessein si magnifique , <>t sa toute-puissance jiouvail seule l'exécuter ; c'était en même lemps le seul bien (jui put remplir toute la capacité de notre c«rur.
' Jean. xni. 1.
LETTKK XVI.
» Si votre raison , monsieur , (|iii n'est pas encore plcineaienl pénétrée par la limiiére céleste, \oulail , A la vue de ce spectacle qui n'est di^Mie (jiie de Dieu vl de ceux qui suivent le (laniljeau intaillible de la ioi ; si >()lre raison, di^-je , ( liercliait à exciter on vous les doutes orj^ueiileux d'une i)liiloï.oi)liie stérile et mensongère , rappelez-\()us (juel en est l'auteur ^ iappelez->üus que c'est Jésus-(>hrisl (|ui vous l'assure , celui (]ui lit tant de miracles et qui se ressuscita lui-même, et songez (|ue le plus léger doute sur ce (ju'il afliruie dans ce moment de douleur serait un sacrilège ; rappelez-vous eulin que Jésus-Christ i'ul juste et qu'il >a mourir !.,..
» Alors le Seigneur, satisfait da\oir fait son Testament, content d'avoir assuré à ses amis le bien précieux qu'il pouxait leur laisser , joveux de les voir en possession d'un si riche héritage , et sans impiiétude pour leur h¿)iiheur ù venir , manifeste celte douce jouissance (|u'éprouve l'iUne généreuse de celui qui vient <le donner un bien inestimable à ceux qu'il chérit. Dans l'excès de sa joie , sot» cœur s'exprime avec une élocjucncc aussi énergique cjue ^ivement sentie. A présent , leur dit-il , mes ennemis peuvent épuiser sur moi tous les eiTorts de leur rage , mon cœur y est préparé , et il ne reste plus rien à mon amour à vous donner ; tout est à vous, et, parmi les trésors inépuisables de la niagnilicence divine, il n'est rien de plus précieux que ce que Je vous laisse.
» (;oud)ien ma tendresse désire le moment qui doit vous êtie si utile ' ! J'ai désiré accc dét^ir , avec un désir dont personne que moi ne pouvait sentir la force, manfjer avec vous celle ¡nique. C'est dans cette pàque que tous les sacrifices doivent trouver leur plénitude , leur lin et leur consommation. Considérez , monsieur, cette expression de Jésus-Chiist : J'ai désiré avec désir; paroles divines , dont nos langues humaines ne peuvent rendre ni le sens ni l'énergie, (-e désir de désir exprime un sentiment si actif, si intime, si profond, si continuel et si dominant, qu'il ne peut être expliqué que par celui dont l'amour infini a pu l'éprouver. Nous pouvons seulement apercevoir qu'il était comme oppressé par sa tendresse , que soïi amour absorbait prescpie toutes ses idées , et qu'il en éprouvait la défaillance avant de mourir dans les tourments.
» Quel discours que celui par lequel il termine cet acte, le derniiir et le plus solennel de sa mission divine ! Permettez que je vous en rapporte la substance ; car on n'a jamais rien écrit au monde qui contienne autant de sentiment et de force. Tout le christianisme est renfermé dans ce peu de mots , qui peignent si bien le caractère et le cœur de Jésus - Christ. Ce discours doit être lu et médité sans cesse par ceux qui veulent admirer la beauté de notre religion ; seul il sufül pour renouveler l'impression que nous devons éprouver du bonheur de la connaître.
] Luc. xxu. 15.
Ecoutez, monsieur, et n'en perdez pas une syllabe; ici tout est «sprit et vie.
» Qtie votre cœur ne se trouble pas \ leur dit ce Maître aimant ; i-ous croyez en Dieu , croyez aussi en moi. Pesez bien ces paroles, *et n'oubliez pas qu'il les dit dans son Testament et la veille de sa mort : Il y a dans la maison de mon Père différentes demeures. Comme s'il leur eût dit : Qui peut craindre d'être trompé par de vaines espérances , lorsque , au moment de mourir , je vous dis que je vous précède pour préparer vos places dans le royaume de mou Père '^ C'est moi qui vous l'assure , moi, qui suis sûr de pouvoir remplir mes promesses. Serait - il possible que vous ne m'ayez pas connu , après avoir vécu tant de temps avec vous ? Serait-il possible que vous ne vous persuadiez pas que mon Père est en moi , comme je suis dans mon Père ? Kappelez-vous mes «euvres et jugez.
»*Je ne vous laisse point orphelins , car je reviendrai vivre avec vous. Dans peu , le monde ne me verra plus ; mais vous me verrez toujours , parce que je vis éternellement et que vous vivrez de la même vie. Celui qui croit en moi , survit à tout et ne peut mourir. Vous verrez et vous comprendrez au jour de votre adoption , que je suis en mon Père , mon Père en moi , et moi en vous. .Je vous prie , monsieur , de considérer ces paroles , et d'observer comment elles démontrent avec une rapidité et une énergie incomparables, l'immensité et la richesse du plan sublime de la religion.
» Ah ! que! est l'aveuglement de celui à qui tant de beautés C'chappenl ! combien n'a pns à perdre celui qui n'aspire point à de si grandes espérances ! Si vous pouviez sentir le plaisir ineffable que le chrétien éprouve dans la contemplation de ses destinées immortelles , vous comprendiiez aisément pourquoi il dédaigne tous les biens de la terre. Quel cœur religieux et sensible peut lire saint Jean , depuis le troisième chapitre jusqu'au dix-septième , sans désirer de les relire , et de les méditer sans cesse , et d'en faire l'occupation de sa vie la plus douce et la plus assidue ? Quelle source intarissable di^ lumière ! Quel trésor inépuisable de consolations ! ÎVon-seulemenl il y trouve le principe de sa félicite , mais son cœur s'élève , et l'admiration le transporte à la vue de l'immense et magnifique système du christianisme.
h Fonder un empire éternel , dans lequel les hommes sont destinés à une vie sans fin de bonheur et de gloire , était sans doute tout ce qui pouvait combler leurs désirs : la magnificence divine renchérit sur ce premier bienfait en concevant et en exécutant l'idée de la réunion de la nature divine à la nature humaine , afin que tout se corresponde dans cette économie nouvelle et admirable , afin qu'il puisse y avoir un honmie digne d'être le souverain unique et éternel de tout le genre humain ,
' Jean, xiv , 1.
LEÍTKE XVÍ. 343
Ic chef suprême el l'absolu de l'enipire qui doit s'élever sur les ruines de lous les etiipiies de l'univers ; celle idée , celle conception , ce j)lan sublime , n'ont pu émaner (¡ne de lEspril di\in ; et par cela même ([u'il était au-dessus de riiilelliij'ence humaine , il porte avec lui un caractère indélébile de vorile. IMan céleste , (jui , en nous montrant lu profondeur de la sagesse de Dieu , nous ])rouve en même l('nij)S , et son amour, et la felicité qui nous attend !
» l'^coutons emore Jésus-Christ ; il poursuit , en disant à ses a[)6lres : S'il est ^rai que >ous m'aiincz , bannissez toute tristesse et toute défiance ; réjouissez-vous de la joie que j'ai de revoler dans le sein de mon Père. Vous êtes mes amis et mes frères , parce que je vous aime du même amour qu'avait pour moi mou Père avant (jue le monde existüt ; et je >ous dis cela pour (¡ue ma joie passe dans vos cœurs, et s'accroisse en eux jusqu'à ce qu'elle reçoive sa plénitude dans la même j;loire>ou je vais entrer
» 11 est vrai que ceux qui ne connaissent ni mon Père ni moi vous persécuteront ; et je vous en préviens d'avance , alin (jue , quand ces niaux arriveront , vous vous rappeliez que je vous les avais prédits , et que vous sachiez qu'il ne peut rien vous arriver à mon insu et qui soit contre mes ordres. Vous •gémirez au milieu de la joie fri\ole , passajière et periide d'un monde insensé et pervers ; mais l.i joie du monde fera place aux larmes et aux gémissements éternels, tandis (jue >olre tristesse de courte durée se changera en une telle joie et une si grande felicité , que personne ne pourra jamais vous en priver
M Lorsqu'une mère commence à ressentir les douleurs de l'enfanlen)onl , elle s'afflige , parce que son heure approche : mais <juand elle \oit son enfant , sa joie lui fait oublier tout ce qu'elle a soufTerl , parce qu'elle n'a plus rien à craindre , l'objet de son amour esl né heureusement. Telle est l'image de votre état. Votre cœur, qui est à présent livré à sa douleur, s'épanchera pour toujours avec le mien dans les délices de la gloire. Alors vous n'aurez plus rien à me demander , ni moi à mon Père pour vous, parce (jue mon Père vous aimera pour votre propre excellence , ;^ cause de ce (¡uc vous m'avez aimé cl que vous avez cru (pie je venais de Dieu. Uni , je suis sorti de Dieu , et je suis venu dans le monde. A présent je vais ([uilter le monde , et je retourne auprès de Dieu. Je vous dis (ont cela pour que vous restiez en paix et que vous soyez assuré de la ^érilé de mes paroles ; le monde \ous fera beaucoup souffrir ; mais ne sovez pas dans l'inquiétude , parce que je l'ai vaincu
» L'Evangéliste dit qu'après que Jésus eut parlé ainsi , il leva les yeux au Ciel, et ajouta : » 0 mon Père' voici l'heure, glorifiez voire iwV.s- , afin qu'il vous fjlorifc ; c'est-à-dire pour que voire Nom soit connu et adoré sur toute la terre. » Ensuite il continua en disant : « A'ous l'avcx rendu le chef de toute la
nature humaine , vous lui avez donné le pouvoir de gouverner toutes les nations de la terre, aOn qu'il pût communiquer l'ira-
morlalilé à tous ceux que vous lui avez donnés 0 mon Père!
je vous implore pour ceux que vous avez conliés à ma tendresse , et à qui j'ai fait connaître votre éternelle vérité. Mon Père, ils sont à vous puisqu'ils m'appartiennent ; parce que ma possession est la vôtre , comme la vOlre est la mienne. A présent je quitte le monde , et ils restent seuls ! Mon Père , Dieu saint , conservez ceux que vous m'avez donnés et que je chéris , parce qu'ils ne forment qu'un corps avec moi , comme de toute éternité vous et moi ne formons qu'un même esprit et une môme intelligence
» Mon Père , je ne vous demande pas que vous les reliriez du monde , mais que vous les préserviez de sa malignité. Tandis que j'ai été avec eux , je les ai conduits , consolés et gardés en votre iNom. Aucun d'eux n'a péri, à l'exception d'un traître, enfant de perdition et de méchanceté. A présent , ils vont cesser de me voir et de m'entendre ! Mon Père . rassurez-les ; en leur présence je vous adresse ces dernières prières de mon amour , afin que la joie que leur causait ma présence , ne diminue pas , parce que je retourne à vous ; mais , au contraire , qu'elle s'augmente tous les jours , jusqu'à ce que le moment soit venu où leurs yeux verront celui qu'ils ont tant aimé
» Je ne vous prie pas seulement pour eux , mon Père , mais aussi pour tous ceux qui annonceront ma parole , et pour tous ceux (jui croiront en moi par la vertu de leur prédication. Pour que les justes de tous les temps ne composent qu'un même tout, et que, vomme vous , mon Père, vous avez habité en moi, et moi en vous , ils ne fassent qu'un avec nous , et qu'ils soient éternellement adoptés et incorporés dans l'unité de notre grande splendeur.
« Vous trouvez dans ces paroles le hut et la fin de tous les travaux de Jésus-Christ ; vous voyez pourquoi il se fit homme , pourquoi il se donna tant de peine pour nous instruire , et pourqiu)i il satisfit pour nous en mourant : c'était pour nous unir à son Père par lui comme il l'était avec lui , pour nous communiquer la vie éternelle qu'il reçut de son Père , et pour que , dans la céleste demeure, nous ne composions tous qu'un seul tout, en nous associant ù sa perfection , ù sa sainteté , à son immortalité et à toules les délices de sa gloire.
» Tel est en abrégé tout le plan du christianisme. Au prix de tant de sacrifices , Jésus-Christ ne se contente pas de nous rendre éternellement heureux , il aspire encore A nous procurer les destinées les plus relevées. Il désire, il prie, et il meurt pour que noire félicité soit la sienne. Il désire que de malheureuses créatures s'éhivenl jusqu'à vivre de sa vie , il veut s'unir avec elles de manière que , par lui , elles vivent de la vie de Dieu. Il veut qu'elles soient en quelque sorte comme Dieu , qu'elles s'unissent de telle manière avec lui et par lui ,
let'hœ XVI. H'>
íiu'c'llcs ne formt'iil plu.s (ju'iiiu; uiciih! uiiilc (îe scnlimciils , diî joie et d'iiflVttioiis. Oui , >i te n'est lui , auiait pu as.si|,Mi('iravanla^ie d'un pareil Ixinlienr au limon de notre |)iiniiére orij^iiie ? Qui pourrait conicvoir un amour hi inlin)e et si actif, qu'il va jusiju'à s'idenlilier en (juelquc sorte avec ce qu'il aime?
» Après s'être exprimé avec tant de générosité , il semble qu'il ne lui reste plus rien á dire, et que, dans cette efl'usion , cette i\nie aimante et {généreuse a dû s'épuiser et se satisfaire ; il n'en est pas ainsi : son tendre cœur est si plein de celte idée , il désire tellement manifester à ses amis l'excès de son amour, (ju'il re( omínente à plier son Père |ioiir eux. L'amour n'a point de bornes ; aussi s'ecrie-t-il : « Mon Prre , Dieu saint et éternellement adorable I oui , je désire que (eux que vous m'avez donnés viennent où je suis ; je désire qu'ils voient ma iîloiic, cl qu'ils sacbent (Onibien vous nra>c/. aimé avant que l'univers existât. Je désiri; (¡ue tout l'éclat de la grandeur , dont je jouis dans rimmcnsilé de votre gloire, repose sur eux; que le torrent de notre félicité inonde entièrement leurs cœurs ; que tout l'amour (|ue vous avez pour moi se répande sur eux et les unisse avec moi dans l'éternité de notre gloiie...
» Peut-on penser que ce discours est sorti de la bonclie d'un Dieu qui parlait en notre faveur, sans sentir son cœur palpiter de reconnaissance et de confusion? Ali! monsieur , quel cœnir que celui <jui éprouva la force d'un -i grand amour ? ?>on , aucun bomnie ne fut jamais capable d'aíl'ictions si pures , si douces, et en même temps si fortes et si magnanimes : Dieu seul pouvait imprimer à sa tendresse ce caractère de grandeur. Le cœur bumain n'est pas susceptible d'impressions aussi énerííiques cl de désirs aussi vastes. Jésus-Christ est plus que notre frère; il est bien plus que notre ami. Qui pourrait ne pas s'attendrir à la vue de tant d'amour ? Qui refusera de l'adorer , en voyant dans lui une si grande puissance et un désir si ardent de nous associer à sa gloire? Comment csl-il possible de résister à son Dieu , et à un Dieu aussi aimant et aussi aimable? Quel sera Thomme assez insensé et assez ciiicl pour résister à sa propre felicité ?
» Jésus-(3brist a notre âme , nos yeux , nos organes et notre humanité. Pour nous apprendre à l'aimer, il se rendit semblable à nous ; il adopta notre nature ; il l'unit à son essence divine , et l'éleva par cette union au plus haut degré de grandeur ; adorons donc la chair de noire (hair. ?nous n'avons besoin, pour l'aimer , que de nous aimer nous-mêmes. Tout notre être , tout ce (jui est en nous , tout ce (|ui circule dans nos veines nous appelle a reposer sur son sein aim.int , sur ce sein toujours prêt à nous recevoir , ([ui nous appailienl plus encore (jue le giron de la mère à qui nous sommes redevables de l'existence.
)) Ah ! monsieur, «onibien est à |daindre celui (jui ne repose pas sur le sein de Jésus-Christ ! Hors de cet abri paternel , il n'est aucun asile qui ne soil le séjour de l'horreur et de la
moil ! Quel malheur de ne voir dans nous que l'objet de l'indignation céleste; de savoir qu'il se prépare un torrent de colère qui nous attend au jour de la vengeance ; de se sentir exposé , à chaque instant de notre frêle existence, à tomber tout-à-coup entre les mains terribles d'un Dieu juste et vengeur ! Quelle situation affreuse que celle de ne trouver, au lieu d'un Père tendre, qu'un Maître irrité et puissant !
» Quelle perte nous menace! Non , son royaume ne finira jamais. Réfléchissez, monsieur, sur ces paroles : // ne finira jamais ; il sera éternel et sans fin. Après tant de milliers de siècles que l'imagination conçoit à peine , sa durée n'aura pas diminué d'un instant ; il sera toujours comme s'il recommençait sans cesse ; chaque instant de sa durée est le principe d'une éternité qui se renouvelle pour ne linir jamais.
» Celte éternité de gloire est l'attribut le plus grand et le titre le plus auguste du Christ de Dieu, celui qu'il communique à tous ses amis. Chaque juste, chaque élu, vous-même, si vous y consentez , vous pouvez être éternellement lieureux comme il l'est. Son royaume ne finira jamais. Quelle perspective ! quelle espérance ! Mais, hélas ! combien le féroce aveuglement des insensés, qui courent à leur malheur éternel , doit affliger ceux qui aiment le Sauveur! Rien ne peut les consoler de voir, sur le bord du précipite, (les hommes que le Ciel a doués d'un jugement sain et d'un cœur honnête.
» Enfin, monsieur, vous pouvez, d'après le peu que je vous ai dit , commencer à juger si ceux qui adorent Jésus-Christ , qui croient et qui espèrent en lui , sont aussi simples , aussi insensés et aussi stupides que le pensent les incrédules ; si , en considérant la religion chrétienne sous tous ses rapports , on n'y voit pas briller de plus en plus un caractère divin ; si tout ce qui précéda , accompagna , et suivit la venue de son divin Auteur , n'en prouve pas la vérité et n'en démontre pas l'aulhenlicité ; si l'histoire de Jésus - Christ , consignée d'avance par l'effet d'un prodige qui ne peut émaner que de Dieu , ne se trouve pas écrite dans les prophéties du livre le plus ancien du monde , qui est sous tous les yeux , également révéré par deux peuples ennemis , entre lesquels on ne peut supposer aucune collusion.
» V^ous pouvez déjà juger si les chrétiens ne peuvent pas dire aux incrédules ce que terlullien leur disait de son temps : « Ouvrez, lisez , et vous serez forcés de penser et de croire comme nous. Qui sluduerint inlellifjere cogenlur et credere. » Les chrétiens, qui ont été convaincus par les pîophéties , par la morale, les vertus , la sainteté et les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres , ne scraicnl-ils pas fondés à dire à Dieu , s'il était possible que la vérité ne fût pas la vérité et que l'évidence cessât de l'être après tant de preuves si claires , après des miracles si publics : Si nous sommes dans l'erreur , c'est toi qui nous as trompés? Domine , si error, à te decepti sumus.
)) Si vous jugfz donc que los chréliens ont des motifs salisfiiisaiits pour |ii<)IVssci- leur religion , et ([u'ils ne sont |)as insensés ¡larce <|u"ils adorent Jésus-*, lnisl , (juel nom donnerez-vous aux incrédules (jui le méprisent et l'oulragi-nl ?
» 11 ne m'en faut sûrement pas tant ¡tour vous convaincre de la léniérilé des incrédules et du péril auquel ils s'exposent ; puisqu'après vous avoir démontré sa vérité avec autant d'évidence , >ous ne puniriez me contester que le moindre degré de probabilité sufiirait pour prouver (¡u'il y aurait une folie et une frénésie inconcevables à ne vouloir pas embrasser une religion (jui , supposée Traie, les nu'iiaie de malheurs éternels, et les prive d'ua LonLeur qui ne unira jamais.
» Le raisonnement est très-simple. Si le cliristianisnn! est vrai, l'incrédule sera éternellement malheureux; s'il ne lest pas , le chrétien n'aventure absolun:ent rien. Le premier court le risque d'une éternité irié>ocable de malheurs; le second ne se prive que de quelques plaisirs frivoles, dont la durée ne s'étend pas au-delà des limites d'une \ie fugitive et passagère. Dans cet état de choses, qui pourra former des doutes sur la sûreté de l'alternative ? qui sera l'insensé et le stupide ? Quel homme doué d'un jugement sain , n'embrassera pas le parti le moins douteux ?
» Vous voyez , monsieur , que c'est vous accorder tout ce <jue \ous pouvez demander, et qu'après les preuves queje yous ai données , j'ai quehiuc droit de vous répéter qne Dieu a fait tout ce qui était nécessaire pour vous convaincre de la di^inité de notre religion ; que Jésus-Christ l'a prouvée par tous les moyens possibles ; que , tant qu'il a été sur la terre , il a nmlti[)lie les miracles pour manifester la vérité de sa mission ; qu'après sa mort il est ressuscité , et a transmis le pouvoir de faire des miracles , non-seulement à ses disciples immédiats, mais encore à ceux de leurs successeurs (pii gouvernèrent les églises qu'ils avaient fondées. Kappelez-vous ce (¡ue nous avons dii sur la vie et la conduite de ce divin Sauveur , et voyez s'il était possible de faire plus pour nous prouver son amour et sa divinité.
» Mais le Dieu d'amour et de niisérii orde , la main toujours armée de la foudre , ne se borne pas à les souilVir ; il les attend avec patience ; chaque jour il les appelle, il les excite, il leur présente les occasions de s'instruire ; ses secrètes impulsions cherchent à les réveiller de leur léthargie , tandis que , sourds à sa voix , et courbés sous le joug de leurs misères et de leurs passions , ils ne l'écoutent point , le dédaignent , et se montrent aussi ingrats (lue leur Dieu est miséricordieux et magnanime.
» Ah ! qu'ils se souviennent ([u'il est juste 5 qu'ils sachent qu'il doit A sa justice , à lui-même , et à l'inexorable inllexibilité de sa loi divine , de punir tous les crimes (jui n'auront pas été effacés par les eaux de la pénitence , et qu'un jour viendra où , malgré son amour infini , il sera contraint d'inlliger un châtiment mérité i\ ceux qui n'auront ni cru à sa parole, ni obéi à ses commandements.
y> Qu'ils ne perdent pas do vue que ce divin Sauveur , qui montra à ses disciples un amour si f,Mand , qui leur promit de les réunir dans l'unité de sa gloire , leur dit aussi qu'il ne reconnailrait point aux yeux de son Père ceux qui l'auraient méconnu aux yeux des hommes. Juste Dieu ! Quelle menace ! et les incrédules , dans leur stupidité , ne s'en effraient pas. »
Au moment où le Père proférait ces paroles, lout-à-coup ses traits s'animent , son visage se colore d'une vive rougeur , ses yeux semblent élinceler ; il se lève , se précipite à genoux , élève ses deux mains au Ciel, et ,' répandant un déluge de larmes, s'écrie d'une voix attendrie : « 0 Jésus ! loi qui vins sur la terre pour sauver les hommes, daigne toucher le cœur des incrédules, iais taire les passions qui les aveuglent , dissipe les ténèbres qui obscurcissent leur raison. Sois béni, parce que tu possèdes un grand nombre d'âmes qui le reconnaissent et qui t'adorent, qu'elles te servent et t'implorent pour les autres. Doux Jésus , si les mallieureux , qui veulent l'ignorer , connaissaient les douceurs ineffables que tu répands dans les cœurs de ceux qui t'adorent ! Oui, Jésus, mon unique amour et mon unique espérance , si je pouvais, par mon adoration et par mon sacrilice, satisfaire pour les ingrats qui le méconnaissent ! Je ne suis qu'un vil pécheur, mais tout mon cœur est à toi ; je l'adore d;i toutes mes forces , je te reconnais pour mon Dieu , pour le Fils unique du Père éternel , et je voudrais »
Le discours du Père m'avait vivement ému ; il acheva de me transporter, quand je le vis se lever précipitamment et se jeter à genoux. Mon sang , bouillonnant dans mes veines , circulait avec impétuosité, mon cœur palpitait fortement, mes cheveux se dressaient sur ma tête , j'étais hors de moi. Le caractère d'amour qui animait le son de sa voix , la vivacité de son action et l'abondance de ses larmes , m'arrachèrent ;i moi-même celles que je retenais depuis longtemps 5 elles coulèrent par torrents ; mais, au moment où il s'écria avec une si affectueuse expression : Oui , Jésus , je le reconnais pour mon Dieu , par un mouvement irrésistible, ("ont je ne fus pas maître , je me précipitai à genoux et m'écriai d'une voix altérée : Et moi aussi
A la vue de mon action , le Père s'arrête -, et , à mon exclamation , me regardant avec autant de joie que de surprise : Quoi î
monsieur , me dit-il , serait-il bien vrai ? J'étais hors de moi ,
je ne pus lui répondre ; lui , portant de nouveau ses mains vers le Ciel, et avec l'accent d'une voix plus fervente que plaintive, il s'écrie : a Je te reconnais. Dieu tout-puissant ! aimable Jésus ! Dieu de miséricorde ! je reconnais l'œuvre de tes mains. » H se lève aussitôt , vient à moi , m'aide à me relever , et nous retournons nous asseoir.
Il commença par me dire beaucoup de choses tendantes à me persuader que la Providence m'avait conduit au couvent , dans la vue de me faire connaître la vérité de la religion et d'ouvrir mon cœur à sa lumière. Il me parla encore de la clémence et"
LETTRE XVÍ.
(le la miséricorde de Jésus , et (Iu'k lia , par toul te (ju'il me dit, à nreiicouragcr. .l'elais liop a|j;ile pour pouvoir lui rcpotuliiî , et je le fus trop pour [)ouv()ir te répi-ler vv. (\u'\\ me dit ; à [)eitie lus-je en état d'arliculcr (|uel(|U(S niots. Cette situation (lur;i jusciuiiu moment où la cloilie se lit entendre. 11 me (juilta en me pronielliinl de venir le lendemain de meilleure heure , el en in'eni;a';eanl a élever pendant celle nuit mon cœur à Jésus-Christ, el a lui demander sa lumière et sa protection.
Resté seul , je rentrai dans moi-même , et je chert liai i\ me rendre compte de mes propres senliments. Dans le premier moment , je ne distinguais rien ; je n'avais devant les yeux (¡u'un amas d idées conluses el opposées. Je voyais bien clairement (jiie j'avais vécu dans I erreni' , (jue mon ignorance m'avait empêché d'avoir la conviction de la reli;;ion et le respect (|ue je lui devais; je voyais bien ([uil était impossible de ne |i;is revenir de mon erreur, après tant de preuves et de raisonnements sans réplique ; mais , d'un autre côté , la dinicullé de l'entreprise que j'allais exécuter m'épouvantait , parce (ju'elle m'imposait une vie que je n'étais pas capable de supporter.
Cependant , au milieu de celle agitation , j'éprouvai une sorte de satisfaction et de soulagement dans l'exclamation qui m'était échappée. Je regardais connue un avantage d'avoir rompu à la (in une barrière qu'il n'était pas possible de surmonter sans de grands ell'oits ; je me sentais soulagé d'un poids (jui m'accablait , el (pie, par une honte fausse el ridicule , mon orgueil n'eut peutêtre pas secoué aisément. Le moment d'après , je [lensais à toi el à nos autres amis ; vous présentiez à mou cœur un obstacle insurmontable -, je me iigurais (jue j'allais devenir l'objet de vos railleries , cl (jue vous ne verriez plus en moi cpi'un honmie faible séduit par un fanatique. Celle idée m'arrêtait el m'ôtait tout courage.
Tantôt je frémissais en pensant à l'étranger à qui je donnai la jnort , el à l'inforluné Manuel , enlevé subitement au milieu d'une carrière dépravée. Celle idée ébranlait jusqu'aux dernières libres de mon corps , parce (pie je ne pouvais m'empêcber de songer sans cesse à cette vie future que je ne croyais pas , ou a\i moins dont je ne mêlais jamais occupé ; je pensais au comiile (pi'il nous faut rendre de toutes nos actions , et aux peines qui attendent les crimes. (Jiioiipie je ne discernasse tout cela (ju'imparfailement , mon ûme avait éprouvé une impression assez forle pour m'ins— pirer un graml eiTioi ; et il est bien positif que , dans ce moment , pour tout au monde . je n'eusse pas voulu mourir comme eux.
Ce cpii faisait surtout sur moi une vive impression , était la peinture <pie le Père m'avail faile de Jésus-tJirist. Quel portrait , Tliéodori» ! quelle difl'erence de l'idée (jne je m'en étais fornîée î qu'elle était éloignée de celle (pu; vous vous en forniiez tous, ainsi (pie les pliiiosoplies ! Malgré mon ignorance , je croyais entrevoir que celui du bon Père était sans (Joute le plus ressem-
blant , puisqu'il n'empruntait son éclat , ni des pinceaux de l'éloquence , ni des couleurs de l'cnlbousiasme. J'observais qu'il ne lui avait donné que celles de la vOiité , et celles qui résultent des laits les plus connus de sa vie et de ses propres paroles. Mais quel cœur tendre et aimant ! quel désir sans bornes de noire bonbeur 1 quelle ardeur infatigable pour notre bien! quel désintéressement! quels sacrilices ! quelles vertus ¡ Est-il possible que nous méconnaissions un bienfaiteur qui nous cbérit si tendrement et qui a des droits si étendus à notre reconnaissance ?
Comment ces pbilosopbes , qui se piquent d'être éclairés et justes , qui , par Laine contre le cbrislianisme et pour rabaisser ses vertus , vantent avec une emphase si exagérée la vertu du j)elit nombre de païens qui se dislinguèsenl par quelques qualités morales , tels que Tite , Trajan , 3Iarc-Aurèle , ont-ils pu s'efforcer, par l'injustice la plus révoltante , d'obscurcir les vertus sublimes et incomparables de Jésus-Christ ? En ne considérant même Jésus-Christ que comme un homme , il est certain que la terre n'a jamais possédé son égal ; qu il fut le meilleur , le plus généreux et le plus bienfaisant de tous ceux qui ont honoré l'humanité ; et que , s'il n'était pas le Verbe de Dieu à qui nous devons nos adorations , uniquement comme homme il mériterait le respect , la vénération et l'amour de l'univers.
Mon esprit ne pouvait abandonner celle idée ; et , pour la première fois de ma vie , mon cœur s'élançait pour le chercher jus!|u'au plus haut des Cieux. Je m'écriais souvent : Jésus , si lu es Dieu , comme je n'en puis douter, aie pitié de moi , éclaire mon cœur. Je passai toute la nuit dans cette agitation , sans m'arréter encore à ce que je ferais , et sans prendre aucune décision. Jamais je n'avais éprouvé un si grand trouble. Je sens à présent que la gri\ce était aux prises avec ma perversité , et ([ue ma raison me prouvait la nécessité de me rendre ; mais les liabitudcs coupables qui me subjuguaient , opposaient une résistance opiniâtre cjue je ne pouvais vaincre encore. Adieu , mon ami.