LETTRE VINGT ET UNIÈME
Le philosophe à Théodore.
Ce matin , n¡on cher Théodore , le Père m'a conduit à la même chapelle ou il dit la messe. Je l'ai entendue avec plus de calme et de dévotion , et il m'a semblé que l'idée de la présence de Dieu commençait à verser quelques consolations dans mon cœui-. Lorsque le Père eut fini , nous retournâmes dans mon appartement.
« Aujourd'hui , me dit-il , nous devons commencer à nous entnîtenii- de la confession, mais je dois vous faire connaître auparavant quand et de quelle manière l'Eglise a reçu de Jésus-Christ le pouvoir de confesser. Lorsque vous aurez vu bien clairement que notre Sauveur lui a donné en effet le pouvoir de pardonner les péchés en son nom , vous vous livrerez à cette œuvre importante et salutaire avec jilus de confiance , et vous reconnaîtrez on même temps l'obligation qu'il impose aux fidèles de confesser leurs péchés.
» 11 est important d'ob&erver la circonstance dans laquelle le di\in Rédempteur communiqua à ses apôtres le pouvoir le plus grand et le plus extraordinaire qui ait jamais pu être conféré sur
Ja Iciio , lorsqu'il les établit réconcilialcurs et sauveurs do leurs IVôrcs. Après avoir consommé, par sa mort, le dernier mystère de sa nussion laborieuse , après avoir triomphé de la mort et de l'enfer, il sort de la tombe et entre en possession du souverain pouvoir (|ue son Père lui a donné sur la terre et dans le Ciel. Lors(|ue le nioiide ne peut plus douter de sa paiole ni de sa puissante; sin)réme sur toutes les créatures ; lors(|u'il a vu briller les rayons de sa gloire p;ir tant de miracles (|ui le prochimaient le Alaitre de l'univers ; enfin , (juand Jésus - Christ i;ul prouvé sa divinité par sa résurrection , il se prepara alors à former d'autres hommes (jui lussent dans l'ordre de la grAce ; il voulut se donner des successeurs , se multiplier , se reproduire et se perpétuer luimême dans ceux qu'il sanctifiait par la vertu de sa présence et de ses discours. A cet effet , il apparaît à ses disciples au moment où ils étaient reunis , et comme voulatil leur faire connaître (¡u'il va les élever à la hauleur de sa suprême di^Miile , comme s'il voulait montrer qu'il se prepare à une action d'une grandeur telle (ju'eile
iiécessile un effort tout particulier, // xintf/h' sur cu.r
» Il souille sur eux ! quelle im.iye , monsieur ! un Dieu qiii souille sur des hommes î 11 montre par là qu'il veut leur commuiii([uer son esprit et son âme, les remplir de son souffle divin, et répandre dans leurs cœurs le feu , le couraye et la chaleur qui animaient le sien. (Jn dirait qu'il fait l'un des actes les plus grands et les plus miraculeux de son immense charité , et (jue , par cette action extraordinaire, il veut leur transmeltie son àmo, sa force et ses pouvoirs.
» La création du monde lui coûta moins d'effort , et jamais on nii le vit mettre autant d'ardeur ([iie dans celte action. Oiic leur dit-il , après avoir souíÜé sur eux ? lircevex- l'Esprit .fitiiit. Les pécfu'x seront pardonnes à ceux à qui vous les pardonnerez , et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez. Comme s'il disait : Je suis l'Agneau qui efface les péchés du monde ; je suis venu guérir les pécheurs ; mais je m'en vais , ci je vous éîabiis à ma i)!ace ; je ratifierai ce que vous ferez en mon nom, et je vous choisis pour mes délégués. ^ ous serez, en mon absence, ce que je suis nu)i-méme ; vous serez les princes de la paix , les pères du siècle futur, les arbitres du genre humain, les vrais flambeaux de la terre , et je vous envoie à ceux (jui l'habitent , comine mon Père ui'y a envoxe moi-nïème.
■) Oui pourra conceroir une mission si sublime , une confiance si grande et si favor.ible aux hommes ? Dans le moment , l'Homme- Dieu départit aux apotres et a leurs success.'urs tout ce que la niture mortelle peut recevoir de sa gloire et de sa ni.ignificencc , son pouvoir sur le cœur et les pensées des hommes. Ce Fils infiniment aimé et adorable les rend, en quel(|ue manière, ce qu'il est : le miroir (|ui nous réllérhit la lumière divine . la répélilioa de la grandeur infinie et la ligure de la substance impénétrable ; et il leur donna, ainsi (¡n'il l'avait reçu , lempiie sur les nations de la terre. Peut-on penser, monsieur, ([uc ceux à qui Dieu a
accordé une dignité aussi relevée , ceux à qui il nous prescrit de confesser nos péchés , ne soient que des hommes ?
» Les confesseurs sont des liommes, sans doute, quelquefois aussi faibles que leurs pénitents ; mais , envisagés comme ministres de Dieu et revéîus de son autorité , ce sont autant de christs et de fils du Dieu vivant ; ils sont marqués d'un caractère divin , qui les élève en ce moment au-dessus de la classe des hommes ; alors ils sont d'une nature différente , et placés à une hauteur unique dans ce monde , qui appartient en quelque sorte au Ciel même, ïls sont des hommes; mais la vertu du 'Irès-Haul réside en eux dans leur ministère ; ils sont supérieurs aux anges par la force et la vertu que leur communiquent leur incorporation au sacerdoce éternel de Jésus-Christ et leur union avec le Sauveur , pour achever l'œuvre la plus grande de Dieu , celle qui forme la base de son empire sublime et impérissable.
» Jésus-Christ communiqua donc le Saint-Esprit aux apotres par le soufde de sa bouche et par sa vertu ; ils le communiquent pareillement à leurs successeurs , pour qu'ils accordent en son nom le pardon des péchés. Ce pardon , donné par l'homme , émane donc du pouvoir di\in dont il est l'ouvrage , puisque l'homme ne pourrait l'accorder à un autre homme. Dieu seul peut pardonner les péchés ; mais l'Iiomme qui a reçu l'Ksprit saint peut l'accorder, parce que l'Esjjrit saint peut tout , en tant qu'il est Dieu. Jésus- Christ , Fils unique du Père , et dont l'Esprit est celui du Père , ayant donne cet Esprit à ses ministres , pour qu'ils pussent pardonner les péchés , en leur disant, Recevez le Saint- Esprit , il •s'ensuit qu'ils ont le pouvoir de les pardonner.
)) Nous devons donc recourir ¿j l'Esprit saint pour obtenir notre pardoü , et nous devons le lui demander ; il ne l'accordera qu'à ceux qui le désirenl et le demandent. L'Esprit saint ne peut être trompé; l'homme peut l'être; car, quoiqu'il ait reçu le Saint- Esprit , il ne l'a pas reçu pour tout connaître. Il l'a reçu seulement pour pardonner, au nom de Jésus-Christ et par la verlu de l'Esprit saint , les péchés dont on lui demande pardon. 11 est impossible de tromper l'Esprit saint; et celui qui serait assez insensé pour le teriter, ne ferait ([n'ajouter à ses fautes un crime plus grand ; c'en serait un horrible que de vouloir tromper IT^sprit saint. Ce fut pour ce peché qu(í moururent subitement Anatiie et Saphire. n Ce n'est pas a des hommes, leur dit saint Pierre, que vous avez menti , n)ais à Dieu '. »
ij Le péché contre l'Esprit saint est si affreux , qiu^ l'Evangile dit qu'il est très-difficile à pardonner. Nous devons en conclure quelles S(uU la franchise et l'humble simplicité que le pénitent doit apporter aux pieds des ministres de Jésus-Christ , loisiju'il \eut tilit'.'tiir la rémission d(i ses péchés. Pourvu qiu; l'Esprit saint |)uisse lire d;in? son cœur i (• (jue ses lèvres exi)iimi'nt , le pè( heur peut ' 'u'.".rorher avec conliance , et l'Esprit saint lui dira avec
LETTRE XXI. ;i39
son minislrc : « Reliro-loi on paix , ta foi l'a sauvé. Ce pouvoir n'a point été donné aux liomnu's pour jterdre les hommes , m;iis pour leur donner la vie. VA lors n¡éme (jue le pcnilent souille de crimes ne serait ¡)lus (ju'un cadavre corrompu et sous i'en)pire de la mort , l'Ksprit saint le ressuseiterait.
B Les paroles de Jésus-Christ sont si claires qu'elles n'ont pas besoin d'explication. Kn souillant sur les apôtres , il leur dit qu'ils reçoivent l'Esprit divin ; et pourquoi ? alin qu'ils puissent pardonner et remettre les péchés ; il promet de ratilier ce (ju'ils léront. Aussi le concile de Trente , appuyé par une tradition reconnue un:inim(;nu'nt , dit (jue l'Ej^lise a toujours reconnu dans ces paroles \in sacrement institué [)onr la remission des pèches commis après le haptême. Cepemlant , malgré la certitude d'une «riiiinc si évidente et si sacrée , les hértîtiques de ces dernicis temps ont osé atta(|uor la doctrine de I Eglise sur ce point ; ce (|ue je vous dirai bientôt vous fera connaître avec combien peu de raison et de fondement ils en ont agi. Pour poe.voir mettre jjuelque méthode dans ce que je vais aous dire , voici l'ordre dans lequel je me propose de vojis entretenir de ce sacrement :
» Je commencerai par vous parler de ce qui est le plus sensible dans le sacrement de pénitence , c'est-à-dire de la confession des péchés. Je vous en montrerai la nécessité , les raisons , la préparation et les conditions. Nous examinerons ensuite quelles sont les dis[)Osilujns nécessaires au pénitent pour recevoir l'absolution ; je vous entretiendrai enlin de la satisfaction et des précautions nécessaires pour conserver la gr;\ce de la réconciliation. Perniellezmoi , monsieur , de votis faire observer (jne depuis longtemps vous m'écoutez sans rien dire, .\ucune difii( nité ne s'olire-t-elle à vos yeux ? n'nvez-vous besoin d'aucune explication ?
» — Vous-n)éme, mon père lui répondis-je , vous m'avez recommandé le sileui e , dans la vue de ne point troubler l'ordre de >os idées. — Je l'ai fait , me dit-il , dans le moment ou je suivais le fil des faits de la religion ; des difiiculles mises en avant auraient non-seulement pu alors l'interrompre , mais même nous éloigner «lu but. MuiiileiKînt (pu- nous traitons d'objets do!:niali((ues . et (]ne la mente ciaintt^ ne sulisisie plus , je vous supplie de minterronipie Joules les fois (|ue vous le jugerez convenable; \os objections et vos dem:imles pourront au contraire nous aider à nous mieux entendre. i> Il poursuivit ainsi :
t( Nous comuienrons aujouiil'Imi p:'r bien établir le pou\oir (ni'a reçu l'Eglise de pardonner les péchés, et l'obligation où sont les ihréliens de les reconnaiire et (bi les confesser. A cet ellet , examinon». les paroles dt; Jesus-r.lirist avec autant d'attention (,ue de respect , et nous y trouverons toute l'instruction {|ui nous est nécessaire. Kepétiuis ses paroles ; Jésus-Christ «lit : J.e^ prrhc.t seront pnnlonnrx à crii.v à ijiii roux los pardo une re/. , el ils xcront relenux à ceit.r a qui toux Icx retiendrez. Je vous le demaïuie , de quelles expressions aurail-il pu se servir pour désigner d'une
manière plus claire et plus précise un pouvoir illimité , sans distinction et sans réserve ? Qui peut avoir le droit d'établir des distinctions ou des réserves , lorsque lui-même n'en met aucune ? Pouvons- nous , lorsqu'il parle , nous livrer à des conjectures ? Comment les hérétiques modernes , qui n'admettent que l'Ecriture pour établir leur foi , et qui nous reprochent avec amertume de nous appuyer sur des traditions humaines , osent-ils leur substituer leur opinion particulière dans un sujet si important , tandis qu'une tradition fidèle et sacrée ne l'ait que proposer purement et littéralement le sens naturel et non altéré des saintes et solennelles paroles de l'Evangile ?
n 11 est évident que l'Eglise ne peut ni pardonner ni retenir les péchés , si elle ne les connaît pas. 11 n'est pas moins clair que personne ne peut en obtenir le pardon , s'il ne le demande pas. Mais que l'Eglise ait reçu de Jésus-t^hrist un pouvoir illimilé , pour remettre ou pardonner à ses enfants les péchés qu'ils corjíéssent et dont ils demandent le pardon , c'est une vérité exprimée si positivement dans les paroles de Jésus-Christ , ot pratiquée si constamment depuis les apôtres jusqu'à nous , qu'on ne peut concevoir qu'on ait cherché i altérer une coutume consacrée par un long- et ancien usage , par la profession publique et solennelle de l'Eglise dans tous les temps, et appuyée avec tant de force par l'Ecriture unie à la tradition.
» Ce pouvoir une fois reconnu , il est bien positif que , lors même que ¡"obligalion de nous y soumettre ne serait pas aussi expresse qu'elle l'est , la prudence seule nous y engagerait. Lorsqu'il s'agit d'un objet d'un si grand intérêt , ou , pour mieux dire , d'un intérêt unique et indispensable , on ne doit consulter d'autres lois ni suivre d'autres conseils (jue ceux qui nous présentent le plus de sûreté. Ce serait un raisonnement bien extravagant que celui-ci : Je sais que l'Eglise peut me pardonner mes péchés , et (¡ue si elle me les pardonne , Dieu ratifiera le pardon qu'elle m'aura accordé ; je sais aussi que mon [)lus grand bonheur est d'être par îonné de Dieu ; néanmoins je veux voir s'il y a un autre moyen de l'obtenir. On pourrait répondre qtiil n'en existe au<-un autre , et que , lors même (ju'il y en aurait , il ne serait ni aussi évident ni aussi sur (jue celui-ci , puisque Dieu ne nous l'a pas désigné. On peut entasser raisonnetnent sur raisonnement, hasarder des o(>inu)ns,. mais jamais elles n'auront de cerlitude ; et , quoi (ju'on fasse , on ne pourra recourir à un aulrt; moyen , sans ([u'il ne présente autant de dillicultés (jue de dangers.
» Pour prouver aux protestants (¡ui se séparent de l'Lglise', combi.'ii celle discussion serait insensée , j'admettrai jiour un moment (¡u'on puisse trouver un autre moyen ; quel qu'il soit , ils ne pourront nier (ju'il ne sera jamais aussi positif , aussi sûr, aussi accrédité que le nôtre. Ils ne peuvent le contester ; et ils avouent que le moyen do l'Eglise est sur; (|u'il n'y a aucun doute que .lésus-Clirist lui donna le pouvoir de pardonner les péclus ; mais , ajoutent-ils , il n'est pas aussi certain que le devoir du
LETTRE XXI. 4il
j)énitcnt soit de confesser ses péchés indivitliiellcment , et ils en foncluenl que , pnisfjne celle ol)li¡j;ali<)n n'est piis iorriiellcincnl exprimée , il n'est pas nécessaire de s y a>siijeltii". (Jiioicjiie ('elle oblii,'ali()ii soit nécessairement supposée , voii i en substance leur raisonnement : Je suis certain d obtenir mon jiardon si l'KtiIiso nie l'accorde , et. j'ai (¡uebjue doute i\o pouvoir l'oblenir d'une antre manière; j'abandonne dónele premier parti, et je (ours le hasaid du second; telle est tn substance la conclusion d'après laijuelle ils règlent leur conduite. On ne raisonnerait pas ainsi <lans l'aflaire la plus indiiTérente , cl l'on croirait (piil n'y a que celle du salut éternel , dans laquelle il est perniis de dédaigner le parti le plus sûr !
» TAi lions de ne laisser aucune obscurité dans un sujet <Ie cette importance , et montrons qu'il est également de notre cro\an(e, de notre foi d'admettre (|iie ri'"glise a reçu ce pouvoir , et que %)us somm(>s oblig>''s de recourir à elle , de la piier et de leeevoir son pardon lorsque nous le pouvons ; ou au moins , (¡uand nous ne le pouvons pas , de le désirer avec l'intention de l'obtenir aussitôt que nous le pourrons. Pour cela , rappelons encore les paroles de Jésus-Christ : Non-sculetnent , dit-il, ce que vous pardonnerez sera pardonné, mais encore ce que iwus retiendrez sera retenu. Saint Matthieu nous dit la même chose en ces mois : Ce que vous délierez sera délié , et ce ce que vous lierez sera lié '. Observez bien ces expressions : ce que vous lierez , ce que vous délierez. Elles décident sans réplique le point que nous examinons, lorsqu'on entend comment l'Eglise peut lier les pécheurs, les délier de leurs péchés.
M Rigoureusement parlant , l'Eglise ne peut lier personne avec les liens du péché. Comme Dieu ne peut être l'auteur du mal , l'Eglise ne peut pas l'être non plus. Elle peut charger notre conscience par des préceptes , dont l'inobservance nous ferait retomber dans le péché moilel , si nous méprisions son autorité ; mais, dans ce cas , elle nous lie de la même manière que Dieu nous lie par ses commandements , qui , loin d'être la cause du pe( hé , n'ont été donnés aux hommes (¡ne pour les en preser\er. En un mot , ni Dieu ni l'Eglise ne peuvent être regardés comme la cause de nos fautes ; celte cause n'existe (jue dans la volonté du peeheui", qui se forge à lui-même les chaînes qui le retiennent <lans son pénible et honteux esclavage.
» L'Eglise donc , loin de lier ou de resserrer nos chaînes , ne cherche «lu'iUes rompre. Mais elle ne délie pas celles des hommes qui, s'étant liés eux-mêmes par les liens du péché, la forcent par leur obstination à ne pas leur accorder la gr.ice de leur liberté. Non impertiendo malitiam , sed non impertiendo misericordiam. Ainsi l'ai lion par laquelle l'Eglise peut lier , est ce que saint Jean appelle retenir ou ne pas délier , et par là se prouve robligalioii où nous sommes de soumettre à son pouvoir tout ce qui nous lie ,
' Mallli.jxvi. 19.
puisque Jésus-Christ a dit : Tout ce que vous remettrez et délierez , sera remis et délié dans le Ciel; il dit aussi : Tout ce que vous retiendrez ou ne délierez pas , ne sera pas délié dans te Ciel. Et si la première partie de ces paroles démontre le pouvoir que l'Eglise a reçu de remettre tous les péchés dont on lui demande pardon , la seconde partie prouve également l'obligation où nous sommes de le demander, si nous voulons qu'ils nous soient pardonnes.
» 11 en résulte deux vérités établies par le concile de Trente. La ¡)remière , que tous les péchés (jui nous excluent du royaume de Dieu , et (}ui , par conséquent, nous lient et nous retiennent, tels que les péchés mortels , ne peuvent être ni pardonnes ni remis que par l'absolution que l'Eglise nous donne ; et ce que Jésus- Christ a dit : Ce que vous ne délierez pas restera lié. La seconde , que tous les pèches qui n'excluent pas du royaume de Dieu et qui ne nous lient pas , peuvent être soumis û son autorité pour en obtenir le pardon ; mais qu'il n'est pas obligatoire de le faire , puisque , comme ils ne lient ni n'excluent du Ciel , il n'est pas nécessaire d'en être délié pour y entrer. Tout cela est renfermé si clairement dans les paroles de Jésus-Christ , qu'il serait inutile de s'y arrêter plus longtemps. Les paroles du Rédempteur disent tout.'
» D'un côté , elles confèrent à l'Eglise le pouvoir de pardonner : Tout ce que vous remettrez et délierez ,^ sera remis et délié; en cela , elles sont positives. De l'autre , elles lui disent : Tout ce que vous ne délierez pas, restera lié; en cela , elles n'en sont pas moins claires. Il en résulte donc qu'il n'y a que les péchés qui ne nous excluent pas du Ciel , et qu'on nomme véniels , qui puissent être pardonnes , sans que nous soyons obligés d'en demander pardon au ministre de l'Eglise , quoiqu'il soit utile , saint et louable de les soumettre à son pouvoir , ainsi que le pratiquent les personnes pieuses. Telle est la doctrine du concile de Trente , si conforme aux paroles de Jésus-Christ , qu'il est impossible de Tentendre d'une autre manière.
» Il est convenable , répliquent quehpies-uns d'entre les protestants , qu'on soumette à l'Eglise les péchés publics qui altaqjient sa pouce extérieure , et elle peut avoir des droits à l'exiger. Mais quel droit a-t-elle sur les péchés secrets , que personne ne peut savoir, et qui ne sont connus que de celui qui les a commis ? Ceux qui fonl celte objection ne considèrent pas qu'elle est dirigée contre Jésus-Christ qui a fait la loi , et (jui dit positivement que ce que l'Eglise ne délie pas restera lié. Lov¿ même ([ue je ne pourrais pas en donner la raison , la chose n'existerait pas moins , puisque , dés que Jésus-Christ commande , il suffit de montrer et de connaître ses ordres, fùf-on datis l'impuissance d'en expliquer le motif ; à combien plus forte raison ne devons-nous pas y obéir, lorsfju'ils sonhnissi clairs ?
» Mais , demandent-ils , quels sont les droits de l'Eglise ? Ceux (jue Jésus-Christ lui a donnés -, certainement elle n'en a ni ne peut en avoir d'autres. 11 est clair que Jésus-Christ les lui a
LETTRE XXÍ. 443
donnés, puisqu'il lui a dit : Tout ce que vous ne délierez pas restera lié. Il n'a point disliri{iiié ce (jui csl public et ce qui est secret ; ses paroles niènies excluent celle distinction , puiscju'il dil j¿;énéralement loiil , quœcunique. Que [X'uvent donc ces taibles ar¡;unienls conlre un texle si clair et si précis ? ou prouvez-nous que les péchés publics sont les seuls qui nous iienl j ou, si >ous avouez (jue les péchés secrets nous lient aussi , diles-nous qui pourra les délier , sinon l'Eglise, de qui Jésus-Christ dit que tout ce qu'elle ne déliera pas restera lié.
» Les [)roleslants insistent , en disant que l'Eglise ne tonnait point les péchés secrCts , et qu'il est impossible (ju'elle les pardonne sans les connaître. Ils ont raison ; ni.'.is qu'ils n'oublient pas ce ([u'ils disent. Et vous, monsieur, ne le perdez jamais de vue ; car c'est piécisément d'après celle conscquence que le concile de Trente , avec loule l'Eglise , a reconnu la nécessité de confesser tous les péchés niorlels pour en obtenir le pardon ; par la même raison [)0ur la<{nelle elle doit connaître les péchés qu'elle pardonne, il tant que celui qui en désire le pardon les fasse connaître. Mais , avant de revenir à ce sujet , je leur demanderai si la publicité d'un crime est le seul moyen de le connaître.
» Un criminel , témoin uni(jue du crime qu'il a c(imniis , et sûr que personne ne peut le découvrir , se sentant pénétré d'horreur et de honle , va se jeter aux pieds de son roi ou du ministre qu'il s'est choisi \ et , lui conl'essant son crime , il implore sa grâce : pcul-on (!ouler (ju'il n'en donne la connaissance tout entière pour l'obtenir? La même obligalitui de se soumellre au pouvoir de l'Eglise, pour obtenir le pardon des péclus mortels , prouve celle où nous sommes de les confesser tous. Eh (juoi ! p;irce (jue l'Eglise ne peut les connaître jusqu'au moment où ou les lui confesse , sera-ce une raison pour ne pas en demander pardon , lors(ju'il est aisé de lui en donner connaissance ? Ce serait une absurdité. Je vais plus loin , et je dis que les autres moyens de conr)ailre un délit [)euvent servir à le constater légalement pour W. condamner et potir punir l(> con[)able , mais non pour l'absoudre ; il ne ¡)eut deV(ur celle ioviiilgence (pi'a sa déclaration libre et volonlaire , parce qu'elle s;ule peut prouver son repentir, cl que ce n'est que sur elle qu'on |)cul [>rononcer son pardon.
»> Ils nous disent encore (ju'il snííit de confesser à Dieu ses péchés; que lui seul peut les pardonner ; que les péihés secrets n'oll'ensent que lui , et sont étrangers a tout autre. Mais à (]ui les chrétiens confessent-ils lîonr leurs péch's , si ce n'est à Dieu? La première parole qu'ils profèrent , c'est celle-ci : Je me confesse à Dieu. Si le prêtre qui les entend pouvait ignorer qu'ils s'adressent à loi , parce qu'il représente la personne même de Jésus-Christ, aurail-il le droit de les entendre? oserait-il souffrir (ju'ils se missent íí ses pieds? et qui est-il, si ce n'est un Jionime comme eux, et peut-être plus faible encore? N'esl-il pas.
ainsi que le pénilent , le seivileur du même mailre et du même souverain ? C'est donc aux pieds de Jésus-Christ que les pénilenls se pioslernent , et ni eux ni le piètre ne peuvent en douter.
» Le minislre ne reçoit la confession qu'au nom de Dieu , et le pL'iiilcnt ne la lait vraiment qu'à lui : Je me confesse à Dieu.
» Quelle consolation pour une âme penélree de douleur , de confusion , d'espoir et de crainte , d'èlre assurée que lorsqu'il se jette aux pieds du minislre de la réconciliation , Jésus-Cbrist le voit et est présent; que c'est Jésus-Christ qu'il adore, à qui il parle et à qui il s'accuse de ses pèches ; que c'est lui qu'il implore , qui lui pardonne el l'absout par la main du prêtre ! Soyezen bien convaincu au moment où vous vous (onfesserez \ n'oublieit pas que Jésus-Christ sera au milieu de vous , et que c'est lui qui vous guidera pendant que vous uio parlerez. Quel est l'homme qui , avec un peu de foi , viendra alors faire des distinctions et discuter avec Jesus-Christ?
» Songez qu'à peine vous aurez flé< hi le genou , qu'il sera présent et qu'il NOUS entendra \ qu'il \ient vous pardonner et vous accorder tout ce que vous lui demandez ; qu'il est la bonté suprême , et que jamais il n'a rien refusé à personne; il est vrai qu'il ne vous accordera que ce que vous lui demanderez. Trouveriez-vous donc quelque avantage à lui cacher quelquas-unes de vos plaies ou de vos nécessiles? Loin d'en agir ainsi, après lui avoir découvert tout ce que vous savez , vous le prierez d'y ajouter ce qu il sait et que vous ignorez.
» Nous savons que Dieu seul peut pardonner nos péchés et nous en donner Tabsolulion ; n'est-il pas le mailre de la donner de la manière et sous les (ondilions qui lui plaisent? Et s'il n'a voulu l'accorder que par le ministère de son Eglise ; s'il a dit que tout ce qu'elle ne déliera pas demeurera lit; , tous nos discours feront-ils qu'il ne l'ait pas dit , ou qu'il change l'ordre qu'il lui a plu d'établir? Et comment nous dit-on que les péchés secrets n'oifensent que Dieu ? Je répondrais : A qui avez-vous demandé et de qui avez-vous reçu le baptême? llappelez-vous la première demande qu'on vous a faite : Que demandez-vous à l'Eglise de Dieu ? La foi de l'Eglise , avez-vous répondu. Vous avez donc reçu la foi; et quelle foi? Peut-être une foi morte, une croyance siujple et dépouillée des vérités de la religion , une foi sans espérance ni charité! Ecoulez le concile de Trente ' :
» La foi , si elle n'est jointe à l'espérance et à la charité , ne nous unit |)as complètement à Jésus-Christ , et ne nous constitue point les niembres vivants de son corps. Aussi dit-on avec vérité que la foi sans les œuvres est une foi morte et passive ; que la circoncision ou la non-circoncision en Jésus-Christ ne sont rien sans la foi (jui agit par la charité. Telle est la foi que , suivant la tradition des apôtres, les catéchumènes demándenla lEglise, quand ils lui demandent la foi qui donne la vie éternelle ; el la
' Concile de Tr. sess. vi. chap. vuj.
LETTUE XXI. 445
foi s.ins espi^rance ni chaiilé ne peut la donner. C'est pour c«;la que l'Lgüse leur répond iniuieillMU-nienl : Si lu veux enlrer dans la \ie , observe les eoniniandiiuenls. Ainsi donc ceux <jue rii{j;lise engendre en Jesus-i^hrisl reeuivenl la justice ilirelienne coninie une lurnijue de prix , el ils doivi'iil la garder pure et sans lat he jusqu'au jour ile Jesus-Clirisl , aiin de se pre.'.eiilcr avec elle à son tribunal , fl obleiiir par son moyen la vie chrnelle. u Paroles admirables el (|ue nous ne déviions jamais oublier. .Nous ne nous unissons à Jrsus-(Jnisl que par ILglise el par la foi (|ue nous a\ons rtçue d'elle ; celle loi n'est pas une foi morle , maisvivatde p.ir l'espérance et la (barile. C est la loi qui; nous a\ons denuindee à l'Kglise , «elle (|ue nous avons promis de garder jusqu'au jour de Jesus-lJirisl , celle que nous devons présenter à son tribunal pour obtenir la vie elernelle. C'est à ces conditions que l'iiglise nous a engendres , nous a unis à .lesus-Ciirisl el nous a renuus enfants de Dieu. Cl (pia-l-elle exigé de nous ? l'obserNalion des coniniandenu'iUs : nous l'avons promise, lllle nous a oriionné de renoncer, par un serment solenui l , au démon, à ses œuvres, a ses pompes; el nous l'avons jure. Clle nous a ordonne de conserver dans sa pureté la luni(|ue précieuse doiil .lesus-Cbrist nous a re\èlus;et nous l'avons jure. Nos engagements ont ele publics , et ils ne ser.iienl pas moins n ioles , (|iiand les [leches seraient secrets.
» Si , parce (jue nos pei in s .>>onl secrets, nous ne lompons pas la communion el les reí. liions extérieures que nous avons avec l'Eglise, les ri-lations intérieures, qui nous unissent à son esprit el a sa vie, n'en sont pas moins reUh liées el delruiles. Nous ne sommes plus (pie des membres morts de son < oi ps ; et , «e qui est |)ii'e , nous avons faii mourir aussi l.i loi qui nous unissait a elle. l/Cglise nous l'avait donnée vi\anle; nous a\i'ms [)romis de la c(Uiser\er dans <-et (tal , mais elle est di ja morte. Et vous dites (jiie , p.;r vos jieclies secrets , vous n'a\ez offense (pie Dieu. .N'avezvous donc pas aussi ofl'ense I Eglise '? ne l'avez-xous p.is blessée dans l'eni'ioil le [dus sinsible ? n'avez-vous pas rompu les liens préci( ux (|ui vous unissaii-nl avec sa vie?
h Qui pourra vous rendre les biens que \ous aurez perdus . si oe n'est l'Eglise elle-même qui vous les donna la première fois? Dieu ne nous accorde lien que par elle. Nous ne pouvons donc rentrer en gritce auprès d»; Dieu qu'en rentr.mt en grâce avec l'Eglise, ('oinme elle peiil seule nous faire enlrer de nouveau dans sa lommiinion exlriieme, quand p.ir malbeur nous nous en sommes sé()ares , elle seule peut nous (aire enlrer dans la (ommunion inlérieuie de sou es()iil, lorsijue nos |»é( lies secri Is nous en ont éloignes. Il y a [tins , nous n'avons aucun autre se» ours. Mais ( omment exeii cra-l elle (c |)ou\oir , si le (oiip.ible ne lui confesse son crime libifinenl et volonlairement ? (Juand l'Eglise le connaîtrait par d'autres moyens, pourrait-elle l'en de( harger , le reconcilier et l'absoudre ? Il en resuite donc que la confession libre et volontaire de Ions les pci bes public s ou sei nts . est le seul moyen qui puisse mettre l'Eglise à portee de pardonner les uns el les autres.
» Ils nous disent aussi que la loi de grâce csl une loi d'amour , et que la ( uiiiessiun est insupporlable ; ce n'est là qu'un sopliisuie qui rc'sulle ü'iin equivoque. — De quel amour |)ark'z-\ons ? ce n'est sans doute pas de l'amour-propre , qui se ll;ille et ne cber( lie qu'à se s.ilislaire. — Il faudrait ancanlir toute lEc rilure et la religion, iomiiu' ennemies de l'aujour-propre , et comme nous enseignant à le dompter et à le morliiier,
)) Si la !oi de gràie est la loi d'.imour, c'est parce que , vraiment amie de i'Iiomme , elle n'a daulre objet que son bien. Mais comment y procéde-i-elle ? En lui dévoilant sa dignité , la gr;indeur de son oi igine et la subiimilé de sa vocation ; en !e dépouillant de tout ce qui ie souille et l'avilit , et en lui prescrivant d» i;iire tout (e qui peut le conduire au vrai bonbeur. Voici ce que lui dit la loi de grâce :
)> Tu te promené- d'erreurs en erreurs , tu aspires au bonbeur, et (u as raison , iiuisíjue telle est la bn pour laquelle lu as élé créé. Aïipire donc au vrai bien , qui te donnera la paix et la joie du cœur , et commence par là. Tu ne les trouveras jamais , si tu t'obstines h les ebercber où elles ne s'ont pas. Tu as cru jusqu'à pn sent les rencontier dans tout ( e qui ilatle ton orgueil , loi» ambition et l'aniour des ricbcsses et des [düisirs; c'est une erreur, et l'expérience doit t'avoirdéjà convaincu de ce que je te dis. Tu ne connais aucune des douieurs que je te promets, |)uisque tu n'as jamais voulu les éprouver ; mais lu dois savoir que la paix de l'âme n'bal)ile pas avec les plaisirs momiains. Vois , examine de près ceux qui suivent mes préseptes, ils sont dans l'allegrosse , tandis que tu es en proie à la Iri.stesse et à l'inquiétude. Ceux (¡ui me sont fidèles , en combalt;int leurs passions , trouvent la p;ii\ ((ui le fuit lors(¡ue tu satisfais les tiennes. Tu es soumis à leur lumullucux empire, tu gémis sous leur joug, tandis qu'ils commandent Iraniiuillemeiit à leurs tyrans, et jouissent des douceurs de la liberté.
» Tel est le langage que nous fait enlendri* celle loi de grAce et d'i.mour : nous l'appliquerons à la confession des pérbes. Le l'eu des passions précipite un jeune bonnne dans des excès bonteux.-Que lui laissent-ils après eux ? La confusion et les remords. Son âme est dans un état de sonllVance ; il peut a peine se supj)orler lui-même. Il voudiait briser ses (baines, et il les resserre, il condanme ses passions, et elles l'enlrainenl. Il rougit de son opprobie , et n'a pas la force de cbanger. Sa conscieme se réveille qiudqnefois , et elle 1 im[)nrlune. H s'cflorce en vain de méconnailiíí sa voix ; malgré lui , elle pénètre jus(|u'a son (œur,et le remplit (riioriciir. Les rcn)ords cuisants l'assiègent snns relAthe, et la crainte de l'enfer ne larde pas à le remplir de terreur.
» Pour goûter \m moment de calme dans une silualion si insupportable , il s'avoue inlcrieurenient (jiril ne sait pas quel sort nous attend après la mort ; (|ue , puisque quelques - uns pensent que le néant est noire (in dernière , et que cela pourrait Lien être Diforluné jeune bomme ! tu aggraves tes crimes.
LKTTUK X\l. Hl
M. lis qui peut l'assuKT oc falal ¡wHl-clre , qui le porlt; à Ift fier á celli! oxliavai;;mlc asscilion ? (|iii soiil les martyrs cl Icà pioplit'U'S qui {j^aïaiitisscnl cello impie ri'viLilion ".' Tu les connais aussi bien que moi. Siui^çes-y bien , celle vile espérance , la seule (|ui te re.-.le , n'esl pas plus Ir proluil de les désirs que le niouveniciil de ton cœur. Le niotif qui l'aide à !'( niLr.isscr ne deviail-il pas le la l'aire susp(Mter ? El ((miuiiMil as-lu pu arriver à une silualion Iclk' (jue lu ne connusses d'autre l'clicilé (jue Ion elcrnel an aulissenicnl '!
» Tu (lis yjci//-('7rc .' Quand je te l'accorderais , ce n'esl [Kun-
lanl qu'un pcul-cirr Que deviendras-lu ? malheureux , je le
plains ! Ion étal esl déplorable. 'J'on deliro esl l'elVoil d'une conscience qui ne peut se dérober à elle-même qu'elle esl coupable el que lu as olFensé Ion Dieu ; que tout passe ; que la lin de t » carriùre s'approche, que lu ne sais où recourir pour arrêter le mouveuienl qui rcnlraine ; cl lu voudrais au moins remplir le peu d'inslanis qui te restent avec moins d'auiertumc el d'anj;oisscs.
» Le m dheur de cel étal est d'autant plus déplor.ibltî , (jue , dans raveiit;h-menl de cel ¡nfortuné , il ne \oil plus la seuie route (pi'il ail à suivre. Parce (ju'il a éle faible , il veut être mauvais; et, pour n'avoir [)as su se rétenir dans sa carrière , il se jette lui-même dans le précipice. La pénitence lui tend en vain les bras pour le sauver ; elle lui parail Irop [iénible , cl la confession esl ce q>ii l'éloigné le plus. Elle exige le récit amer d'un long tissu de misère el d'horreurs , qui lefTiaie el qui l'épouvante. Il voudrait tout oublier, el il faut (juil en rappelle ¡e souvi'uir ; il désirerait l'arracher de son âme el se le cacher a lui-même , el précisément il faut qu'il ne cache rien à un homme <jui , au moins ignore ce dont il esl coupable. S'il sulTisait ;.u moins d'être couvert de honte devant son Dieu ; m;iis avoir à r<)ugii' devant un homme (¡ui l'envisagera comme un monstre ! il ne peut supporter celte idée. Telles sonl les illusions que son amour-propre et son excessive faiblesse emploient pour le séduire ; il ne (onsiilère pns que, si la confession esl amère , la situation où il se trouve est bien plus pénible. Ce (ju'il y a de < erlair. , i'esl (|u'il n'existe poiiil d'autre voie pour sortir d'un étal aussi malheureux.
i) 11 ne se [>ersu.ide p:!s qu'à di''f.iut d'avoir découvert les jd.ies (pli l'ainigcnl , leur corru[)li()n s'est augmentée jusqu'au point de ronger sesos ; que tous ses gémissements seront inutiles , laul (|u'il i'sl seul à les écouter ; i]ue Dieti , (¡ui voit en lui un cœur obstine a lui refuser une confession (|mí esl le seul m<nen de l'aprdser , le eIi;Uie d'une main plus pesante, et l'abiindonne à ses propres fureurs. J-e criminel , qui peut donner connaissance .•\ son supérieur d'un crime dont personne autre ni> pourrait l'instruire , el qui s'abandonne à s;» bonlé , peut attendre son pardon ; la clémence devient indispensable; alors la justice ne peut iniliger aucun chàtin)ent. Il faul doue pouvoir diie à Dieu : .le vous allait coniiaitre mon crime, et je ne vous ai point caché mon iniquité.
44S LE TKIOMPIIE DE LEVÂNGILE.
M Cette seule parole , par la noblesse et la générosité des sentiments qu'elle suppose, por(e avec elle la paix et la consolation de l'Ame. Dites-moi , s'il élait possible que Dieu ne connût les péchés que par l'aveu du pécheur , aurions-nous à douter de son pardon ; On pense unanimement avec raison que non ; mais on dit : «Jomnient peut-on cacher ou apprendre quelque chose à Dieu ? ni l'un ni l'aulre ne se peut ? Comment donc le pécheur dit-il qu'il trouverait sa tranquillité, s'il suííisait de confesser à Dieu ses puches ? Qu'il connaisse son erreur; qu'il sache que s'il n'en fait l'aveu qu'à Dieu , qui les connaît déjà , s'il ne les confesse pas auparavant à son niinistre , il ne peut espérer son pardon ; <:t que, pour lui pardonner, Dieu veut les connaître p;u l'aveu du pécheur lui-même.
» ('eci . monsieur , vous paraît une énigme , et est en effet un mystère de sa bonfé. Ceile confession qui semble un joug insupporlable , n'est qu'un moyen simple et naturel d'assurer le pardon. (Juc^'lie consolalion pour, le pécheur, qui voit son Dieu s'abaisser jusqu'à traiter avec lui comme les hommes traiteraient entre eux , et consentir à ne savoir , pour ainsi dire , que ce que la confiance en sa bonté lui inspire de déclarer ! c'est ce que Dieu fait dans la confession. Il n'a donné à ses ministres le pouvoir de la réconciliation , qu'afin de traiter ainsi avec le pécheur , et que celui-ci puisse dire à son Dieu avec autant de conliance que de vérité : Je vous ai f;iil connaître , ô mon Dieu , toute l'injustice de mon péché , et je ne vous ai point cachó nton iniquité.
» Le Seigneur ne la connaît que trop ; mais il serait malheureux pour nous qu'il ne la connût que par lui-même. Le pé- <'heur serait a plaitulre , s'il ne la connaissait pas par le ministre auquel il a accordé le pouvoir de la pardonner. Son désir est de savoir par lui tout ce que nous nous rappelons de nos désordres ; il veut que nous nous accusions nous-mêmes ; si nous pouvons dire à Dieu que nous lui avons fait connaître nos crimes, .sans lui en avoir cèle aucun , sa clémence, réunie à sa justice, le poite aussitôt à nous doîmor le baiser de paix et à nous réta- Idir dans son amour.
» Ptiiscjue Dieu nous envoie cet homme en sou nom , et qu'il lui conlie son pouvoir , il est positif que nous detons lui confesser notre injustice envers le Seigneur ; que nous nous ai niions do force (outre nous-n)èmes ; et lors même que notre devoir ne nous Y obligerait pas , notre propre intérêt devrait seul nous y porter. Nous n'avons aucun avantage à dissimuler ; nous en avons un Irès-grand à nous accuser, puisqiu; c'est par notre confession *pi(> nous obtenons le pardon de tout. Dites: Je confesserai , et tu nie pardoitneras. I,e ministre lui-mr'me invoijuera le SeigiUMir -, il joindra ses prières et ses gémissements aux nôtres, et il nous absoudra au nom de Dieii.
» Celte absolution pinèlrera jusqu'au fond de notre âme , et elle y portera le repos et la paix que sans elle nous ne trouve-
LF/nUE XXI. ip
lions j imiiis. Alors , ¡mx jusics craintes (¡ni nous rcmpli'^snicnt <r;inM'r(urn(i, au di'lii¿>;(; (liiiiíjiiilés (];uis ItM|n(.'l nous clioiis noves, su (.•cédera un cl;it de piiix cl (Je scrcnilc; Dieu, qui était l'otijct de notre terreur, est déjà le uiolil' de noire tonliance ; il ot îiotre relu^'c; il s'arnie en notre laveur, et éloigne les enricniis inipla< aljli^s (|ui nous en\ ironnaieut ,
■• 'r<'U sont les elVi'ts dune eoiiCession linrnlile et sincère, cl conjnii'tit un clirélien pourrail-il la regnrder coninie un jouj^ insuppoil'.ble ? (Juel autre nioven troiiver:;il-(Mi ¡Kuir ohleiiir le jiardoii des péclu-sV Où pourrions-nous trouver plu»; de sécurilé, plus de consolation et de paix? (.)n ne demande au pf'cheur que 4le S(i laisser instruire ; de se laisser liuider úmiri la vfiie (¡ui mène a la vie ; de donipler les révoltes de l'amour-propre : de dissiper ses inquiétudes ; de; soni;er (ju'il est en la présence de Dieu , <juanil il s'adrt>sse à son n.'inislre ; défaite ses eflorts pour « li.isser les pensées tumultueuses {|ui l'egarenl et rejoignent de Jésus- Christ : de s'approcher entin avec bonne loi , avec docilité , avec soumission , et le désir de léussir. lîien n'est plus nécessaire , et il auid reconnu biiulol lous l(!s avantai^es de l'ordre que Jésiis- Chrisl a établi. L'insensé , qui no veut point se soumetire et qui iié<»IÍL;e d(! Il- faire , perpétue ses majiN ; tandis que riiumble ihrélien, (|ui se précipite dans les l)ra5 de son Dieu , sera (omb!c des bienfaits de sa miséricorde. »
Ici je dis au Père : a li est si évidenl que les paroles de.lésus- (^lirisl donnent à I'KííIísc le pouvoir de pardonner les péchés , roîdi^alioii que, par conséquent , il inipose aux chrétiens deles conl'es>er esl si visi!)le , el les avanta<?(>s úyi pé.hcur soiit «i palpables , qu'il ne me reste pas le moindre doute. - Puiscjue vous en jugez a«nsi , reprit le Père , nous nous occuperons d(* l'exanien de ((uiscience, qui nous olIVe un champ vaste ; car. monsieur, l'Iiounne est un abime bien profond ; ce que nous croyons conniMre b^ nneux , est ce (ju.; nous connaissons le moins, ce qui, tians les replis de notre cœur , nous échappe l(> plus ; lamour- 'pro;»re sait preiulre l;;nl de foinuîs dilîerenti s , quil nous trompe toujours , el qu'il nous peini sous des traits qui nous plaiseiit , sans jamais nous rendrii tels que nous somuu'S réeUemenl. Il ^ous parailra peut-être que ce n'esl p:is hi moyen de vous encourager i\ cl examen , que de commencer par vous montrer la difliculte <le NOUS connaiire ; mais, puisijiie l'i'.sprit de Dieu nous dit pnr Ji'rihnic : Cor omnium insrrntahile ' ; Siins doute il nous l'a dit po\ir notre inslrucliun. Voyons comment nous pourrons parvenir a en fi. ire cet tisaiic.
'> Oiioiquíí le cœur de rhomnip soil impenéliable , nous ne devons ni nous troubler ni nous livrer à une nieliance injtiste, lors même (jue nous ne pouvons le pénétrer. Notre inquiétude ne rempieherait pas d'être aussi didicile à sonder, puisqu'il est dans I ordre de Dieu ({u'il soil lid ; la vertu ne consiste qu'a se conduite
' Jéréni. \\ 11. '.'.
suivant l'ordre de Dieu Ainsi nous devons nous examiner, puis- (.ju'il nous l'ordonne : Prohct auleni scipsuin hotnn ', Mais nous devons nous examiner, ainsi qu'il nous l'a prescrit, el d'après les lunùères et les principes qu'il nous a donnés pour nous conduire. Vouloir aller j>lus loin . ee serait vouloir rompre le sceau que Dieu a mis siir notre caMir.
» il est donc indispensable de s'examiner et de se ju:-:er d'après les lumières que Dieu nous a données à cet elfel. Sa bonté est telle , que , quoique nous sjchions que nous no pouvons nous confier que bien i'aibiemenl en notre propre juirement , il veut que le sien dépende en (juelque so! le du nôtre : comme s'il consentait à ne pas nous juger , si nous nous jugions nous-mêmes avec impartialité, ("/est ce doril nous assure le grand Apôtre , lorsqu'il nous dit : Quod si no-^metipson dijudicnt'emHs , non utique jadicaremur'^. Malgré tout cela, notre faiblesse aperçoit les dilïieultés , el ne peut songer a entreprendre cet examen , sans qu'elle y rencontre de grands embarras. Par où commencer ? comment se ressouvenir de tant de choses? que sais-je '' Je sais seuleînent que je veux me sauver , el j'ignore ce que je dois faire.
)• Ah! lui dirais-je, lu veux te sauver? perds donc toute crainte, et déjà cela le Suffit; n'aie aucun embarras pour l'examen ni pour le resîe , jusqu'il ce que lu aies atteint ton but. Crois-tu que saint Ait'oini: et saint Hilarión , dans leur eirrayante solitude , que les martyrs , an nîilieu des supplices , se soient occupés d'autres soins ? Pourquoi tous les saints se sont-ils sauvés , si ce n'est parce ({u'iis l'ont voulu? Tu n'as donc pas besoin de chercher s'il le faut aulre chose. Ce qu'il t'importe de connaître, c'est de savoir si celle disposition est dans lonàme; si elle y est dételle manière qu'elle y prédomine sur tout, qu'elle y gouverne tout , el y décide de tout. S il en est ainsi , tu peux être assure <ie posséder celte simplicité de cœur, à qui tout est permis , et qui a des droits à tout obtenir. Jésus-Christ nous a dit : Si Ion œil est sitnple et droit , iouie la conduite Kcro rtnipHe de lumièr'e '^. Les voies s'ouvriront d'elies-mémes ; les dillicultcs , les embarras , les obscurités s'évanouiront. Tu ne cherclieras plus ([ue Jésus- Christ ; tu le trouveras; et celui qui le trouve, ne marche plus dans les ténèbres. Par lui-môme ou par ses ministies . il sera Ion guide dans la voie qui doit le conduire au salut éternel , pour lequel tu soupires.
» Puisque; tu désires le sauver, commençons l'examen de ta conscience , afin de faire une confession (jui le nielle dans la voie du Ciel. Commençons à voir quel est ton élat actuel. On ne saurait le déguiser ijue l'examen de celui dont la conduite est réglée , el qui ne cherche qu'à avancer dans le chemin de 1;» vertu , est bien différent de celui d'un pauvre pécheur , qui , louché de Dieu et plein de bonne volonté , se présente au n)i-
. 1 Corinth. xi. 28. . 1 Corintli. xi. 31.
* i.uc. XI. 3Z|.
LETTRE XXI. 45i
«islrc , ainsi «¡uo le paialyliijue do l'Evanj^ile , qui n'avait pas par liii-mOmc la Ibrce d<; s'aider et d'eiilrer dans la piscine. Ajoutons qu'il faut en même temps dislinguer l'examen qui l'est nécessaire pour commeixer ta < onlession , et celui (|ui (pielqueÎois devient indispensable pour l'achever , alin de ne pas recevoir en vain l'aspersion du sang de Jésus-Christ. Si nous parlions de ces deux choses à la lois , nous pourrions nous embrouiller ; traitons donc seulement et avec ordre de ce (jui e>l nécessaire pour luire une bonne confession jzenerale.
» 11 se présente d'abord (|uel(|ues diflicullé's. 11 faut re|)asBer la totalité d'une longue vie passée dans le desordie. Dans un tel chaos , il est diflicile de trouver le premier lil ; les idées se croisent , la mémoire s'embrouille. L'ordre que l'on pourrait suivre nous (■chnpj)e ; on a recours aux livres oii l'on trouve út^s examens tout laits ; mais ils n'olfrent pas la juste mesure qu'on cherche , par la raison qu'ils sont faits pour le général ; à force de vouloir examiner en même tenips toutes les actions de la vie , on ne les "Toit (lu'avec plus d'obscurité, (.omment donc faire cet examen 1 En agissant d'tine manière tout op{>osée.
» La plus grande difli; ulié (|u'eprouvent ceux qui , convertis à l)ieu , se disposent à une confi-ssion générale , est d'enMsager leur examen comme une chose impossible. Le ^o^vcnir de leurs diflérents péchés, leur elÎVayanto mullilude, le repentir an¡er d« les avoir commis, la honte dont ils se sont couverts , leur eloignenient pour apprendre à un autre ce que Ion voudrait se cacher <1 soi-même , l'amour-j^ropre qui leur suggère qu'ils vont perdre l'estime de celui (|ui les entendra , le désir de s'exciter à l'humilité et à la componction , la crainte de dire des choses inutiies ; tout cela forme dans leur tv«piil et leur imagination un amas d'idées qui s'embarrassent muüíellemenl , p;;rce qu'elles s'euï- ])rouillenl les unes et íes autres , el (ju'aucune. n'est plact'e où elle doit tMre.
» J-e tlevoir du ministre est de venir au secours du pécheur qui .se trouve dans une situation aussi pénible. Il doit se mettre i'x sa place ; la charité l'y engage , sans parler de I obligation que son devoir lui impos(\ Son uniipie but doit être alors de lui procurer le calme et la liberte de lüme dont il a si grand besoin, et qu'il lui sera très-difticile d'obtenir, puisque toutes les circonstances se reunissent pour les lui enlever. La con.'-'cieju e du pécheur est coînme le chaos informe duquel Dieu tira h' Ciel et la terre , et (jui n'était qu'un abime couserl <ie ténèbres ; n);iis l'Esprit de Dieu lui donna la vie el lui in>[)rima un mouvement réglé. Le même Esprit ramènera la beauté de la jusliie et de l'ordre , dans (;elle consi ience (|ui est l'asile de la confusion. Ce *[u\ importe le plus est d'avoir du courage et de la palien» e , el de ne pas se persuader que tout puisse se taire a la fois et tout d'un coup.
>• 11 faut distinguer deux (lasses de péchés : les uns sont clairs et évidents; les autres demandent une discussion pour les ton-
naîUo. Commençons par les premiers , puisqu'ils se présentent naturellement , et qu'ils n'ont pas besoin dexameu. Pour procéder avec ordre , je voudrais que le pécheur examinât sa > ic , en la distinguant en dilFérents i)eriotles. La vie se co.-npose de difi'érents âges , qui sont ordinairement marqués par des époques précises , telles , par exemple , que la première communion ou (juelques événements rentjsrquables. Je voudrais qu'il en li\àl (jualre ou cinq , et je crois que te meilleur moyen de s'c;\amin(,'r serait de s'arrêter exclusivcinenl à iliacwtie d'elles en particulier, et de ne point songer aux autres , avant d'avoic cntièiemen tépuisé celle dont on s'occupe.
)t Chaque âge a ses obligations, ses péchés et ses alîections. Les fautes les plus marquées contre la loi de Dieu et de l'Eglise se présentent natureliemenl à l'esprit. Nous suivrons donc cette niarche claire et sim[)le , et nous tâcherons de nous rappider celte 4'poque de notre vie , comme si nous étions en:'ore dans l'âge où nous l'avons vue finir. Nous nous déchargeron, d'abord des péchés qui nous pèsent le plus ; et si enàuile i! est nécessaire d'entrer dans (juelque discussion , il sera inrifiimcnt plus facile de le faire après avoir lernwné celle époque, il est dii'iîciie que, dans ces divers pério les de teuîps , Dieu ne se soit pas fait entendre à nous par quelques remords , et que nous n'ayons fait aucunes réilexions sur notre état malheureux ; elles ont pu nous être suggérées avec plus ou moins de foriM!. Nous lâcherons d'examiner leur durée , la succession de leur anéantissement , et les causes qui ont pu les produire; car cet abus des grâces de Dieu ne doit pas être ce qui nous afiîige Kî moins en sa présence.
» Cette division de notre vie en plusieurs époques nous aidera beaucoup á<in^ ci; travdl ; elle ne sera pas moins utile au confesseur attentif, qui pourra juger par l;\ , et se former une idée du caractère de son penitcrii , de son insîruction , de sa passion dominante , ainsi (jiie de la conduite di' Dieu et de ses miséricordes envers lui. .Malgré ses infidélités, iî pourra aussi pénétrer jusqu'au fond de son cœur , et peut-être le contiaitre mieux ([ue le pénitent ne se connaît lui-même.
» Quoique l'extérieur do sa conduite ne présente rien que de déplorable , (|Uoique ses péchés soient sans nombre et que sa nature soit profond-Miienl corrompue , ce n'est pas (¡uei({uei"ois ce dont s'afllige le plus le ministre de Dieu : c'est à la cau^^e et au priniipe de ce m d qu'il s'attache. Le pis qu'il puisse rencontrer est de trouver un cœur plein de l'amour de lui-mérne , {[iii n'a jamais connu ni suivi d'autres lois que celle de ses sens et de ses appétits ; un oubli général de Dieu et de ses obligations ; une indifférence absolue pour le sahit ; un mépris d:;ciir' des vrais biens ; une vive ardeur dans la recluMvhe des avantages illusoires , par !es([uels il .s'est laissé séduire.
» Il s'afíligtí plus encore de la profanation du sang de Jésus- Christ , dont le p'nilenl fui lavé par son baptême; de la violation universelle de tous les engagements (|u'il contracta aveu
le lU'doniplcur , de la prcfciciicc donnée i\ l'empire du (K'inon sur celui de Jcsus-C-lirisl , el uux maximes inseii.sees du monde sur celles de l'Evant;iUi ; de la rechciclii; trop empressée de l'estime des hommes au mépris de celU' de Dieu , <jui n'a jamais lixé iin moment l'atlenlion du pécheur. Tels sont les objets dans lesijuels uu confesseur soigneux lui fera recontiailre la vraie source de sa disj;;r;Ue.
» Il lui montrera quels ont été les résultats de celte f;\clieuse disposition. Elle a entraîné son indilVerence pour la leligion , elle l'a en)pè( hé de connaiire l'adoration de Dieu en esprit ci cnvcrité; peut-être n'a-t-il jamais assisté que nialériellemenl aux saints mystères , et |)eut-étre les a-t-il profanés par une conduile uidécente ; peut-être s'est-il arrêté à des pensées (pie la sainteté des tcm[)les ne devait lui faire envisa^u'r (ju'avec horreur ; elle a |)roduit une secrèle apathie, pour ce qui concerne la relit;ion , ri'lt'li>e el tous ceux (jui l.i com¡)osent. De 1;^ est né cet empressement •il lui faire imputer les fautes de ceux (pii n'ont fjue rapj>arenie de la verlu , ou de ceux (|ui , la possédant r»'ellement , n'en sont pas moins susceplihles de faiblesse et de se r<'ndre coupables. Le pécheur ne l'ignorait pas , m;iis son cœur s'ap[)laudissait de cette méchanceté.
» Les devoirs de votre état , lui dirail-il encore , et les obli- {.'alions g('nériiles de la religion, n'ont point lixé votre .Ttîenlion. Votis n'avez eu ni le désir de les remplir, ni le soin de vous en instruire; ne voulant suivre cpie voire volonté, il vous semblait inutile de connaître celle de Dieu , qui néanmoins élait bien aisée à apercevoir ; il vous suffisait de mediier les premières vérités du catéchisme : Pourquoi acez-vous clé crée ? Ivsl-ce pour vivre d'après vos goùls el ne suivre (¡ue voire volonté ? Non , sans doute ; mais bien /jowr connaître Dieu, l'aimer, le servir et le posséder. C^^s paroles renferment tout ; mais vous les avez oubliées ; el , ayant méconnu jusqu'au principe de votre existence , il n'est pas éloniianl qiKi vous n'ayez donné aucune attention ii ce que vous deviez il Dieu et il votre proch.iin.
>• Quel emploi avez-vous f.iil île votre esprit el de vos moyens? IdohUre de voIk; corps . vous n'avez vécu <pie ¡)our lui ; vous n'avez jamais songé (pi'il est le temple de Dieu . (jin' vous deviez le conserver pur et sain , et ipie tout ce qui est indigne d." la «livinité qui l'habite , est une espèce de saci ilege. Quant à votre raison el à voire volonté , vous n'avez jamais ptMisé que Dieu ne vous a donné l'une que pour connaître vos obligations , el l'autre l)our les aimer. Vous vous êtes éloigné des moyens de vous instruire ; vous avez fui la parole de Dieu et négligé la société des personnes vertueuses : vos lectures ont été frivoles ou mauvaises; vous ne vous êtes plu (|u'á celles qui pouvaient égarer voire raison et vous corrompre le cœur. Vous avez craint d'entendre des discours ou de lire (U':> ouvrages où vous n'auriez trouvé que des menaces effrayantes , des < barges pénibles, des obligalions justes cl des promesses qui , toutes grandes cl magnifiques qu'elles sont,
ne pouvaient intéresser un cœur qui ne connaît d'autre jouissance que celle des biens visibles et présents.
» Qu'en est-il résulté? Vous avez oublié non-seulement ce que vous vous deviez à vous-méine et au prochain en général , mais encore ce que vos enfants, vos domestiijues et tous ceux qui vous environnent , avaient droit d'attendre de vous ; votre langue a été periide et cruelle , lorsqu'il s'est ayi de satisfaire votre vengeance, vos inimitiés , ou la simple malignité de votre cœur ; vous n'avez jamais été retenu par la crainte d'oiîrii- à vos frères une occasion de scandale ou de ciuite. En un mot, vous avez vécu sur la terre, comme si vous ne deviez jamais rendre compte de votre conduite, ou comme si tout devait iinir avec la vie. Quelle était votre conduite, lorsqu'il vous est venu en pensée que Dieu doit nous juger, que sa colère est terrible , qu'il nous mcFiace de chàlimenls qu'il faut éviier , et nous promet des biens éternels qu'il faut mériter?
» Ces péchés , monsieur, ne demandent pas de discussion, on les a[)erçoit à la première vue; et , quand h; pécheur a commencé par confesser en tout ou en partie tous les [)échés de celle espèce dont sa cons-ience se trouve chargée, il a presque fait son examen , puisqu'il a mis s;)n confessi-nr en état de les connaître ; celui-ti pourra, en l'aidant sur le re.«te , lui faciliter la reiherche de ce (jui peut mimquer, pour compléter sa confessior». Nul doute qu'alors , avec nu peu de travail , il [> u'vicndra à le faire res- .souvenir du reste, suivant les circonstances. Je vous le répèle: la confession générale, ni Texamen qu'elle nécessite, ne sont point difiiciles , lorsque l'on ne cherche pas à lout embrasser à la fuis, et qu'on n'examine qu'une seule époijue de la vie, tout au plus de dix à douze ans , et qu'on ne passe plus avant qu'aps'ès avoir examiné devant Dieu lout ce dont la conscience peut être inipiiélée. L'exj)érience du conffîSsenr aidera et suppléera aux oublis du pénitent , s'il ne se ressouvient pas ; non que le pénitent ne doive se ressouvenir , s'il le peut , et tout confesser , mais pu-i-e ijue le confesseur le mettra ;\ la porlée de le faire. »
«Plein d'horreur, je ne pus ni'empécher de lui dire : Ah! mon Père , vous me faites trembler ! Le portrait que vous venez iie tracer serait le mien . en y ajoutant un grand nombre d'autres «•rimes. Mais, dites-moi, sufiirail-il de confesser ses péchés en niasse ?
» — Non , rue répondit le Père ; il faut en in;li([U(n- le nombre et les cii(Oîislan<;es , lorsqu'elles sont assez importantes pour former un nouveau péché ou pour le rendre plus grave, l-es circonstances iridilf-rentes doiveni être passées sous silence ; car il est bien diflicibî que la conscience ne nous avertisse pas de celles qui sont ¡mporîantes, p.r les remords que nous éprouvons. Le principe général c'est de confesser tout ce que notre conscience nous reproche, et , en (-as de doute, de consulter avec simplicité le confesseur lui-même ; mais il est certain que l'on doit se confesser des circonstances qui changent l'espèce du péché.
LinriŒ XXI. 455
>) Nous devons aussi nous atiiiKer du nombre de fois (jiu; nous sommes tombes dans la même lanle. — Mon l'èie, lui dis -je, esl-re le nombre juste ? — Oui , nie repondil-il , lorsqu'on le peut ; mais Dieu no eomuiande \).>s l'impossible. Si \ous ne puu\ez >ous rappeler [)rei isemenl le nombre de tels pei lies , \ous pou\ez dire à peu près U; temps ou nous les a\ez lummis ; (ombien de fois >ous les (ommelliez ib.i(|ui' jour , suivant te qui nous parailra le plus approi lier de U* verile.
» lin me résumant , votre but , dans cet e\amen , doit être de mettre >otre eonlesseiir a portee de vous eonnailie, pour vous éclairer sur ce dont noIic tonstience doit nous accuser et (|ue peut-être nous ne connaissiez pas , à défaut d instruction , il tant qu'il puisse en même temps nous aider a l'aire l'ex^nien de Notre c(i;ur ; car seul vous |!Ourricz , surtout dans le < ommeiuement , vous égarer el vous [lerure dans ce lab} rinllic obscur.
» Il iaul avoir soin de ne p. s conlomlie l'examen de perfection avec celui de néces>ite ; el celle distiui lion doil élre un grand sujet de cons()lalii)n pour les piniUuls , (jui , desiiant île tout leur cœur de letourner a l'ieu , el su» liant t|u il ne leur suffit |)as d'examiner leurs actions, niiiis emore leur cœur, s imaginent ({u'ils doivent le connailre si ( oin|)let«'menl , qu'il ne leur reste plus lien à y découvrir. L'examen du «œur doil élre I elude el l'occupalion de la vie; el c'est là ce que les saints ont pratiqué, il faut donc que le pénitent ne se decüura}>e |)oinl dans le |)iincipe de sa convcrsittn. (ictte ( oiiiiaissance < on [)l( le ne leur est pas nécessaire; elh' n'est pas dans l'ordie • e Duu , dont la boule pioporlionne à nos I esoins les lumières (|u'il nous aci unie.
» t?i le péclieur se i ounaiss.iit tel (|u il est , il tomberait dans le dé< ouragemenl ou dans le désespoir. La plus terrible menai e du Seii; lieu r est de lui deiouviir a lui-même, dans s(!n dernier jour, ce (jii'il esl ; mais il ne traile pas ainsi ceux (|ui se repentent sincèrement, (in dirait qu il ne bur déiouNre buis plaies qu'a mesure qu'il les gueril , el leurs fautes (ju'à mesure (ju'il les parilonne. i'Ius ils s"ap|)rochinl de lui , plus ils ai(|uiérenl de lumières et se detiofiUMil d'eux - mêmes. La iiirilU ure m;;rque de leurs progrès d.ins la verlu esl de ne pouvoir se souITiir euxmêmes, sans devenir insu|)poi labb-s aux autres, mais en ayant ioin au contraire d'être einers eux pleins de pa'itnc(i el de douceur.
» C'est une illusion de s'imaginer (ju'il soit alors nécessaire de (onuaiire son lœiir aussi complettuieiil (pTon pourra le faire dans la suite, ou lO croire que, parie qu'on ne le (onnait pas, il est indispensable de se liNrer à des ex uneiis éternels que le décou— rai^enicnl suivrait bientôt, pane (ju'ils ne ser.iienl pas dans Tordre de I)ieu. PoiirNii (jiie le [)ecbeur reioimaisse de bonne foi son iniquité, son oubli de IMeu , s(S obliu.ilions , srs neglitiences , le peu de soin qu'il a mis à s'iiislriiire ; poiir\u ipiil s'em(tresse d'aller au-devant de celle iiislructioii , (pi'il h désire, (pTil ait l'inlcnlion de s'éloigner üdeleminl , suiNanl les lumières que Dieu lui don-
riera , de toul ce qui peul l'ofl\nser , il n'en faul piis dav.infnge , el loul ira bii'U ! Ah ! monsieur , le m.iilre que nous ser\üns esl le meilleur des m^iilres. Celui qui le redoule el qui le croit iuUexible el dur , ne le conn.ùl pas ; il ne corui.iU pas son service. Que les hommes reloruieiil donc leurs idi es , el emhrassenl avec Iransporl un joug qui u oUVe a ceux qui le portent que des douceurs et des délices.
» Le hul principal du p«>nilenl qui veut «hanger de vie el faire une coiilession genérale, doit donc elre d'examiner ses disp(»siiions actuelles el presentes, !«oit pour détester le passe, soit pour travailler sérieusement a se ictbrmer, et ne pas être scrupuleux à lexcés dans la ret herche des (tis[)Osilions de son cœur pi-ndant un tel noailire d'années , qu'il esl imnossinle de se les rappeler. Ce qu il importe le plus, est de seniir et de reí oiin.iilre de>anl IMeii que la source de tous ¡es d('sordics de notre vie a été la corruption
de nostœurs. De corde eareunl cogilalioncs ' dit Jesus-t^hiisl
lui-même ; et il ajoute (jue nous ne IVrons aucun |>rogies , si nous ne nous ap¡)l¡(juoiis à corriger el à iviormër (e rœur , en réNeiliant en lui 1 » coniiaissaiiie et lumour des obligations que nous impuseiil la religion et notre état.
» Tel doit dont; èlre l'examen du cœur, qu'il doit commencer par sa conversion, el se coiitinucr ju>qu a ce que nous ( oniiai>.sioiis ce que la religion nous enseigne , i.iin de lui obt ir ; et ce que notre elal nous prescrit , aiin de le remplir. Ccii ^up(tose la <!ouleur d'avoir oiTensé Dieu , <jui nous ( ommande de remplir ces obligations ; ainsi nous dexons nous en instruire et us rem|)lir aut;<nt qu il esl en nous. Ce ne serait pas une simple illusion , te serait une présomption rt'prf^hensihle de ¡)r. tendre que ce sei ond examen doit être ab-iolumeiil palait pour se (onxerlir; car, aitisi queje vous l'ai dit, l'étude du cœur doit être l'occupation de toute la vie.
» — El qu'enlenilez-vous , mon Père , lui dis-je , par ce que notre étal nous prescrit ? Sera-ce d agir el de \ivre comme ceux qui ont le mènu! ctat ? — Je vousai dit , monsieur, lepondit le Pi-ie, que le Ibndemenl de toute conversion esi le dés-ir de se sauver ; personne ne se convertit dans une autre vue. Il faut donc que (elui qui se convertit tàrh^î de trouver, dans l'elat ou la profession qu'il suit , les nioji'iis d' lieinJre à ce but sublime ; el par coiis<'(iuent abandonner son et;.l , s il v est conlr.iire , ou en bannir tout ch qui piMit s'op|)Oser ¿» l'oi i oiii|>li-.sement de ses \œux. Il n'est aucun état, aucun emploi, auiiiiie pndVs^ion où il soit permis de se damner; el si la religion ne nous u 1' i-iait un devoir, notre propre iiilérèl nous le conseiller.it. L [.uire nous dit : La volonté de Dieu en toutes c/io.ten est noire stn:ii/iculion '. La cons<quence qu'on tire de ce principe n'est pis que je dois vivre comme ceux de mon Hiil , mais bien f tire , en le suivant, la volonté de Dieu, el travailler à ma sandificalion.
'Matth. IV , 19. >.TIi< 6fli'. IV, 3.
LETIIU:: \\I. 457
» D'iipiL's cello r^i^Ie , vímc (omiiie noire lilul nous le prescril, c't'hl >ivre comme (nieliiu'un i\u'\ \eiil foire son salut; régler sa ni.iisuii el sa l'amille , comme niie!(|u'un qui veut se sauver; cJever ses enfanls , <onime (jueUju'un qui Neut les sauver el >.e sauver lui-même ; i'>'¿'\v avec ses é{iaux , ses inférieurs , el j;LMiéralennnl avec luul le monde, con>nie quelqu un donl l'ambilion esl de se sauver, el (¡ui rejjarde son salut comme sa plus grande et son uni(jiii; alV.iire ; i|ui , sur cet objel , ne donne licn au hasard , au caprice, à ses ^oiils , à rexemple , el aux usages; mais qui, saclianl que Jesus-(>lirisl doil nous juger lous d'après les lois i!e l'Kvanyilc , prend ce li>re divin , l'eludie avec alUnlion el le suit avi.'c livldilé. N'oila ce qu'on appelle vivre dans son clal ainsi que l)ieu l'ordonne. On répond à loul , on explique toul par ce peu de mois : La colonie de Lieu en loulcs cûobcs csl noire sancli- ¡icalion ; cl le nio^en de se sancliGer se Irouve dans l'Evangile.
» — Le principe est évident, lui dis-je , el cependant beaucoup de personnes ne condamnent point ceux qui passent leur temps dans les jiMix , les spectacles et les plaisirs. — Loisque les (onséqucui es d'un princi[)e reconnu, me répondit le Père, sont claires el evidentes, on ne doil consulter qu'elles. Puistjue vous ilisirez connaître nM)n sentiment , je remonterai au ¡)rincipe , el vous jugerez vous-ménu'. (,ro}ez-vous qu'on puisse donlcr que nous ne soyons obliges de faire en loul la volonté de Dieu ? Que lui den)andons-nous journellemml dans nos prières , >i ce n'c si que su colonie soil [aile. Celle prière renferme deux choses : h^ di'sir d'obtenir la grâce de l'accomplir nous-mêmes, cl de contribuer de loul noire pouvoir à ce ([ue les aulrt's la fassent, (boniment désirons-nous que sa volonlé se fasse ? Sitr la (erre comme dann te Ciel. \\ est clair que dans le Ciel elle se f.iïl vu loul. Il est donc indubitable (|ue , dans son élai , ( hacun est obligé de l'aiie en lonl la volonté de Dieu , el «jue nous le reconniiissons tous les jours.
» D'autre |)art , nous ne pouvons douter, d'après saint Paul, (¡ne la colonie de Dieu ne soil noire sancli/icalion. Il est done egslcmenl certain que toutes nos actions doivent tendre à noire salut , cl (jue nous ne devons nous «mi permettre aucune qui nous en éloigm". D'après ces principes , consultez votre équité naturelle, et dites-moi si jamais on a pu inniginer qu'une vie toute consacrée aux plai^i^s et aux délices, ce vif empressement pour la parure cl la piofusion de la table , ces plaisirs qui se renonvellent sans cesse, le jeu, les speclacles, cet oubli de ses enfants el de sa famille, la sanctilicalion des fêles el dis dimanches, ri duile simplement à enlendre une messe précipitamment el Irèstard , pni>se:;l suflire pour nous sanclilicr.
• Il ser.. il insiMiM- de prétendre (pie par ces moyens nous puissions nous ouvrir le Ciel. Je ne vois pas (jiie ces actions puissent être celU's (jue nous enleinlons , lorsijue nous disons qu'elles doivent toutes >e rapporter à la gloire (!e Dieu , à l'accomplissement de sa volonté el à notre sanctification. Néanmoins la vie de ces
personnes n'en admet que de cette espèce , et c'est par elle* qu'ils mesurent la décence de leur étal , ainsi que le pratiquent ics personnes de leur rang. On peut en conclure aisément qu'une vie de ce genre est entièrement opposée au salut, et devient une infraction continuelle de la volonté de Dieu, t^ui est noire sanctification.
n Je vous demande , monsieur, si , après avoir fait publiqueiiient et pendant longtemps profession de vivre en bon chrétien , quelqu'un changeait un jour, et (oul-à-coup veuait à se réunir aux mondains, vivre avec eux et participer à leurs plaisirs, à leurs jeux et à leurs spectacles , ce qu'ils pourraient en dire? Ne seraient-ils pas scandalisés? ne s'en moqueraient-ils pas? cet homme ne deviendrait-il pas l'objet de leur mépris ? ne diraientils pas qu'il a abandonné la vertu, et qu'il n'a pas eu la constance de suivre sa carrière.
» Et que diriez-vous vous-même de moi, si, profanant par un sacrilège la parole de Dieu , j'osais vous dire qu'il n'y a rien en cela de contraire au caractère dun chrétien ; que vous pouvez vous le permettre , et qu'une telle conduite peut se concilier avec l'Evangile? L'Eglise n(! dit rien qu'on ne puisse dire en public, puisqu'elle commande de prêcher sur les toits ce qu'elle dit à i'oreille. Où sont ses ministres qui pourraient justifier publiquement la conduite que nous examinons? Je n'en ai jamais vu , je n'en connais point , et je ne crois pas qu'il y en ait. L'Eglise n'enseigne et n'approuve d'autre doctrine que celle qui peut se })récher publiquement.
» En matière de salui , tout est clair pour celui qui le désire Si rieusenient. L'Ecriture dit : que le cliemin du juste est plein de lumière ' ; et d'ordinaire c'est la volonté qui offusque la raison. Quand le désir de se sauver est sincère , on voit les objets tels (ju'ils sont; on acquiert les connaissances qui nous manquent; on est enflammé de l'amour de la vertu , et l'on pratique tout ce (jui nous y conduit. ]\Liis il me semble qu'il est tard ; avec votre permission nous contiimerons demain cet entretien. »
Le Père se relira , mon cher Théodore , me laissant avec le chagrin de ne pas voir encore comment je pourrais débrouiller le < baos de ma vie. Ce qu'il venait de me dire me semblait d'une grande sévérité ; mais l'examinant attentivement, ses raisons me pirurent sans réplique. Adieu , mon cher ami.
' IVov. IV. 18.
LETTRE W'.í. i'í)
LE TT R i: V I N G T-I) E IX I È M E
Le pliiiusoplie ;i Tliéodoic.
Jai passé C(;lle fiuil dans une irrandc ¡iiquii;liid<; : idod cœuf élail oppn's.sú ; inalgró ce (jiie le Póre m'avait dil , je ne \ oyais aucun moyen de sorlir du labyrinthe de ma dóploiahle vie. J'avais , à diverses reprises , cherché à me rap[)eler mes péchés et à les niellre en ordre ; leur multitude m'épouvantait, leur poids énornu^ ni'accablail ; quand je voulais les classer , leur nombre les confondait dans ma mcmoire.
Toute la nuit je me suis li\ ré à ce travail ; mes efforts n'aboutissaient qu'a me présenter un amas confus d'horreurs. Semblables à une touffe serrée de. buissons tellement entrelacés les uns avec les antres qu'ils ne laissent aucun intervalle et ne présentent qu'une masse on l'on ne distingue rien , mes crimes entassés se pressaient et se confondaient. Je me perdais dans ce travail , et il ne se présentait à mes yeux ([ue la lumière funeste du désespoir. Dès que le Père fut arrivé, je lui exposai mes angoisses : « si l'examen de conscience , lui dis-je , doit être aussi circonstancié , aussi détaillé que vous l'exigez , il me devient impossible ; il me faudrait raconter toute ma vie , et j'en suis incapable. » Le Père sourit, et après m'avoir fait asseoir: «J'espère, îne dit-il, que nous xiendrons à bout de cet examen , et' sans <|ue vous racontiez l'histoire de voire vie. A quoi se réduit cet examen pour la confession ? A se faiie connaître a son confesseur tel que le pénitent lui-nième se connaît devant Dieu , dans ce qui n trait il la religion et à ses préceptes ; tout ce qui ne les ( oncerne point , est inutile ; voila lu plus grande partie de l'Iiistoiie supprimée. La meilleure mélhode pour cet examen , vous disaisje hier , est de di\isersa vie en (piatre ou cinq épo([ues , suivant l'Age qu'on a , et de ne point passer de lune à l'autre , ni dans l'examen ni dans la cojiIVssion , sans avoir lini la première. Ceci fixe les idées du jtenitent et du confesseur . et présente le moyen le plus sûr d'i'viter la confusion. Celte division établie , il faut s'examiner sur le période de sa vie (|u'on enibrasse , et s'en confesser comme si l'on se trouvait à sa lin. Celte confession ne peut avoir que deux objets : les pi'chés commis alors , et les dispositions intérieures de l'Ame.
» Quant aux péchés , il est diflicile de les oublier , surtout
lorsqu'ils sont graves ; et il convient de commencer par ceux-ci , par ceux d'entre eux dont le souvenir est le plus pénible et le plus honteux : à peine les a-l-on déclarés , que le cœur se sent soulage; la liberté , le bien-être qu'il éprouve , aident a confesser ¡es autres avec plus d'ordre et moins de trouble. Quant à ceux qui sont de la même espèce , il n'est pas nécessaire de s'accuser de dliarun en particulier , mais de tous ensemble. Celui qui a la funeste habitude de mentir , n'est pas obligé de détailler toutes les occasions où il s'est rendu coupable du mensonge.
» Mais , pour vous faire sentir la nécessité de distinguer les dilL'renles espèces de péchés , supposons que quelqu'un de ces mensonges ait été accompagné de jurements , ou qu'il ait attaqué le prochain par quelque calomnie grave , il convient alors d'expliquer ces circonstances ; ce ne sont plus dès-lors de simples mensonges; dans le premier cas, c'est un parjure; dans le second, une calomnie. On doit, à la vérité , en déclarer le nombre ; mais seulemcn! (jnarai on le peut et de la manière dont on le peut. U est certainement Irès-difiicile de le faire avec exactitude ; et la difficulié augmente , lorsqu'il s'agit d'une habitude ou d'un temps éloigné ; il suffit de déclarer à peu près pendant combien de temps et combien de fois on a péché. On n'exige enfin du pénitent que de dire avec sincérité ce qui peut s'approcher le plus de l'idée que sa conscience lui donne de sa conduite , pourvu qu'il ne cherche pas à tromper le confesseur , et qu'après un examen sérieux et sincère il déclare ce qui lui parait le plus vraisemblable.
» 11 faut qu'il explique ses dispositions intérieures, qui peuvent avoir été très-coupables , surtout lorsque sa conduite extérieure l'a été. Quoique le confesseur puisse en juger par la déclaration des péchés , on doit cependant remarquer qu'elles sont ou générales et inséparables du péché , telles que l'oubli et le mépris de ses obligations , ou parlimlièrcs et dépendantes des mêmes passions; comme, par exemple, les mouvenients d'animosilé, de vengeance , d'inimitié , d'envie ; il favit nécessairement déclarer ces dernières dispositions , surtout lorsqu'elles ont été violentes; il faut énoncer, autant (ju'il est possible , leur durée et leur degré de force : quant au\ prenjières , comme elles sont une conséquence néiessaire du péché , il suffit de les confesser en général.
1) J'ajouterai qii'il peut être Irès-ulili; d'exposer les inspirations et les lemords qu'on a sentis dans l'état du péché , l'usage qu'on a fait de ces secours , et la manière dont on va répondvi. Ce soin « ontribue à éclairer Ip confesseur sur la conduite qu'il doit tenir , et il aider le pénitent ¿t mieux user à l'avenir des grâces de Dieu.
n Nous serions très - heureux , si nous déclarions nos péchés d'une manière aussi parfaite que l'a fait saint Augustin, dans le livre admirable de ses c .nfessions. On y trouve non-seulement sa confession d'environ trente ans , mais encore une relation
li:ttke xxu. ^gi
très-circonslanciée de sa \ie, depuis l'époque de sa ronveisioii. Mais si nous relraiicliions de cet ouviag;e les élévations à Dieu cl les léllexions du saint en quoi nous perdrions beaucoup , parce (|u elles sont pleines de science et d'onction , si nous le réduisons au\ actions et aux dispositions personnelles du saint pciiilent , il ne i'orinerait plus (¡u'iine lecture: de trois ou <jualri; heures.
» Tous ne peuvent pas avoir le talent et l'intelligence de saint .hiQuslin , et je sais qu'il l'aut que le conlesseur ail beaucoup de patience , surtout au coniniencenienl d'une conies.-ion. In penilenl plein de confusion et navré de douleur ne sait par où con>luoncer ; il débute par beaucoup d'inutilités ; si sa conversion n'est *>ncore (|u'in)parl'aite , les niouNenicnls de l'aniour-iiropre lui i'ermenl la bouche , ou ne lui permettent de s"expli(|uer (¡u'a moitié ; il a be>oin que le confesseur vienne à son secours et laide a vaincre sa honte.
» T»dle est aussi la fonction que Dieu nous a imposée , en nous [)!aranl dans le sacré tribunal. Le prêtre , n)inistre (!e la pénitence , doit y être aussi celui de la douceur el de l'imnieuse charité de Jésus-Christ. Nous devons nous placer dans la même position où doivent être les pénitents humiliés. (^k\q nous enseigne la parabole du pasteur qui charge sur ses épaules la brebis égarée , si ce n'est à épargner aux pénitents toute l'ûprole du chemin , et à le leur aplanir , en le débarrassant de tous les obstacles ? ?\()us ne devons pas considérer notre peine , c'est la leur (jui doit captiver toute notre attention. Sommes-nous autre ( bose , dans cette l'onctioïi sacrée , que les ministres de Jésus-Christ ? Au tribunal de la pénitence , nous n'écoulons nos frères , nous le leur parions qu'en son nom ; je ne dis point encore assez : nous ne les écoutons , nous ne leur jiarlons (jue comme représentants de Jésus - Christ . et le pénitent doit nous considérer comme tels. Il faut donc que le confesseur ne respire que bonté , que charité , que patience , que douceur, «|ue consolation, (pie le désir d'alléger le fanleau delà confession , et (pie le pénitent , de son côté , soit plein de candeur , d'ingenuitc , de franchise , de docilité , de conliance «>t de bonne foi.
» .Ml ! monsieur , combien la présence de Jésus-Cliiist fait disparaître de diflicultés ! elle les aplanit toutes ; combien est-ii \rai que celui qui le suit ne marche point dans les ténèbres ! Ne pas le voir partout principalement dans la confession , ce n'est pas le suivre. Comment l'homme qui se prosterne à - ses pieds , pourra-t-il hésiter a lui déclarer le désordre de ses in- «dinalions . de ses actions , des motifs qui l'ont fait agir , et l'abus qu'il a ¡"ait de lui-même , du temps , et des biens de la foiliine".' Il n'aurait que bien peu de foi, s'il usait de détours avec son Sauveur, s'il ne trouvait la plus grande consolation dans la bonté qu'il a de l'écouler. Nous n'oublierez jamais, je l'espère , ce (jue je vous disais hier : (ju'au tribunal de la
péüilence vous parlez a\ec Jcsus-Christ : quil y esl présent pour \ous enteniire , parce que , pur un effet de sa miseritorde i! s'r tient caché sous l'apparence du nsinislre qu il a investi de sua pouvoir , pour entendre la dcchaalion de vos pèches , devenue nécessaire pour en obtenir le pardon , et pour que vous puissiez dire iivec vérité : Je vous ai f::it connaître mou pèche : je ne vous ai point caché mon iujuslice. Or, \ous ne pouvez le lui dire que par le moyen du ministre qui le remplace. Cesl par lui <ju il reçoit votre confession , par lui qui ignorait vos péchés , et qni ne pouvait les couuailre que par vous ; car on ne peut rien tacher a Jésus-Christ; on ce peut rien lui apprendre de nouveau. Vous voyez maintenant qu'en reconnaissant la présence de Jésus-Christ dcns le tribunal de la pénitence , il ne resle plus aucune diftîculié: et il ne p ut pUis y en avoir, si nous nous rappelons avec saint Paul, que djns notre religion Jcius-Cf-rist €.il tout , et iè troure dans tout^.
û Ainsi, quoique la confession de ses péchés soit obligatoire , cette obligation , loin d être paiible , devient un soulagement pour l'àma pénitente et fidèle. Via rue de son iniquité , elle succomberait sous le poids de sa douleur , si la religion ne lui avait pas prépjré cette consolation cl cette ressource.
u Que fera donc le pécheur vraiment afCfigé d'avoir offensé Dieu ? Jésus-Chrisl ne lui demande . pour le pardonner , que de se montrer au ministre de la réconciliation , tel qu'il se juge luimême de\ant Dieu. C'est ce que l'âme pénitente doit faire par une conft'ssion claire et nette ; une douleur sincère ne peut tenir un langage différent , el Jcsus-Christ la presse de ne rien cacher «le ce qui lafflige. La confession doit être entière. Que gagnerait la douleur a dissimuler en rien ce qui Ia cause , lorsqu'elle ne peut trouver de soulagemeni que dans son aveu ?
»> Il faut donc révéler au confesseur tout ce qui nous trouble , tout ce qui , dans notre vie , peut avoir offensé Dieu. Vous connaissez d-jà les moyens de vous examiner , el jusqu'à quel point vous devez pousser cet examen ; ce devoir ne s'étend pas au-delà. Si repemlant vous croyez ne pas pouvoir remplir celle lâche , ou , ce qui est plus naturel , si vous pensez que je puisse \ous aider, à la l.tveur de mon expérience , je suis prêt á faire tout ce qui vous plaira , el voici la m ihode que je vous propose :
» lîefléchissez cette nuit , et partagez voire vie en quatre ou cinq époques fixes. Dès demain malin , après la mejse , nous nous réunirons, et nous commencerons par la première. Vous ne ferez que répondre à mes questions . el vous verrez qu'en peu de temps nous aurons arrêté ce compte. Cette époque terminée . nous en commencerons une autre; el , avec l'aide de Dieu, nous arriverons bientôt a l.i fin. Mais comme je ne voudrais pas abréger les mstructiftns dija commencées , et que je crois pouvoir vous dire encore des choses utiles , nous les continuerons le soir. De
t Colosf . ui. 2.
LETTRE \M1. /,n3
celle manicio , loul se fiMa ilaiis son k'iiips. Je vous conlVssi'iai l(; malin , el le soir nous nous occuperons de l'inslruclion ; ap[)i()av('/.vous cel arianj;enienl / »
Le saint homme me laisail celle proposition a\ec tout I inli rét, loule la (lialeur d'une |)riéie; sa (liarilé ardente, la lorce de ^a vertu m'a\aieiit peintre, .le ne pus m'enipèclier de m'alleiidrir ; je lui saiiis les mains, je voulus les baiser ; n)ais lui , plus auile et plus accoulume que m(;i aux actes d'humilité , prit les niienn(>s cl les baisa. Mon visüge se couvrit de rougeur et de honl(! ; pour la première fois de ma vie , je vis (luelle est la supériorité imniens»; île l'humilité sur l'orgueil. Apres notre arrangement conclu , le l'ère me dit : « A présent , monsieur , failcs-moi les questions que vous voudrez, mais n'oubliez pas que nous sommes en j)résence de Jésus-Christ.
» — Faut-il , mon Père , lui demandai-je , déclarer dans sa confession son nom , son état ou sa profession , el la sittiation de sa lorlune ?
» — Il est bien raie , me dit-il , qu'on soit oblige de dir<î son nom Jcsus-l>hrisl ne l'a jamais demamié ¿i aucun des malades (juil a guéris , et ce n'a pas été sans mystère. Il était le Sauveur do tous, principalement des lidèles : Venez, disait-il, vous tous qui fies failQués , et je votis soulagerai '. En eifel , Jésus -Christ ne nous appelle pas vers lui par nos noms , mais par nos nécessites. Ceux qui onl besoin de son secours, y ont droit. Jamais il ne se refuse à nos prières ; celui qui ne lui demande rien , esl seul à «-o priver di^ ses bienfaits el de ses dons. Il esl donc inutile de se nommer; il ne s'agit pas de nom dans la ( onfe>sion : tous les hommes sont égaux aux yeux do. Dieu ; ils ne diflèrent entre eux (¡ne palles degrés ditférents de leurs néccssilés el do leurs misères.
I) Mais , comme Jésus-Christ vent connaître celles-ci par Pcntremise du ministre qui timt sa place, el que la profession du pénitent peut être ou la cause ou l'occasion de ses fautes , il faut la déclarer. P L'élat ou la profession peuvent être cou[iabIes en eux-mêmes; et , dans ce cas, ils doivent faire paitie de la <on Cession.
0 2" l 11 état innocent en lui-même peut devenir une occ;!sion ])rocliaine de péché pour le •••('•nilcnt ; et , dans celle supp()^ili()n , il faut évidemnienl l'énoncer ; la ciuinaissance entièri> de la foule dépend de celle de l'état , et il fnut éclairer sullisammenl le confesseur , pour (ju'il puisse conseiller au pénitent ce (|u il doit faire, pour éNiter (jue son état ne soit pour lui une occasion do pécl\.é.
» '3" Lors même que l'elat ne serait pas \icieux en li;i-niéme , ou une occasion prochaine de pèche pour le pénitent , il n'en est aucun qui n'ait ses obligations particulières. La négligence à s'en acijuiller esl un pèche dont il doit s'accuser ; elle peut élie encore le principe de beaucoup d'autres. Je ne vous répèlerai point (jue
' MaUh. M. 28.
tous les chrétiens doivent faire servir leur état à leur sanctification; mais pour vous montrer combien nous différons sur ce point du jugement de Dieu , je vous demanderai si l'on se fait scrupule de ses eiForls pour s'élever et pour étendre ses relations avec les hommes, par l'autorité qu'on acquiert sur eux. Pourvu que les raovens qu'on em}>loie ne soient pas reprehensibles , l'ambition ii'est-elie pas regardée dans le monde comme une noble passion, comme la vertu des grandes âmes ? et cependant, dans la réalité, elle détruit toutes les idées que nous donne la religion.
» — Je vous demanderai encore si l'on s'accuse des péchés de ses enfants et de ses domestiques, que souvent ils n'auraient pas commis , si l'on avait satisî'ait à l'obiigalion de les instruire et de surveiller leur conduite ? — Ces pécbés, que les pénitents regardent comme légers , sont cependant énormes et capables de nous séparer de Die*u pour l'elcrnité tout entière. Qui n'a pas soin des siens, dit saint Paul, et spécialement de ses domestiques , a renoncé à la foi, et il est pire qu'un infidèle '.
» Et quel est-il ce péché qui entraine après lui la renonciation à la foi '.' Ce n'est pas tout que d'habiller ses domestiques et de •leur payer leurs salaifics ; le point essentiel est que Dieu , le Père de Jésus-Christ , soit gloriîié en tontes ciioses , et nous en lui. Et à qui devez - vous ces soins ? (jénéralement ù tous ceux qui vous appartiennent , de quelle manière que c<> soit. Pères et mères de famille, c'est à vos enfants, à vos parents, à vo^^ domestiques, à vos apprentis, si vous en avez. Grands du monde, c'est à vos vassaux , à tous les individus que vos dignités et vos emplois attachent il votre maison. Votre devoir envers toutes ces personnes est d'employer vos soins pour que toutes glorifient Dieu par Jésus- Christ. Tous ceux qui le négligent , se mettent dans le cas de ceux que l'Apôtre accuse d'avoir renoncé à la foi et d'être pires que les inlidèles.
» De la vous conclurez , monsieur ., que dans le christianisme Topulenre et les dignités sont plutôt un danger qu'un avantage, et que les idées qu'inspire la religion sont incompatibles avec l'ambition et le dv'sir de s'élever a»i-dessus dis autres hommes. Cet exemple seul sufiil ¡)0ur vous montrer la grandeur des obligations qui tiennent à l'état qu'on suit et combien elles sont peu connues.
» Le confesseur ne s'isiformera point des biens et de la fortune; mais, sans discuter pour le moment les moyens bons ou mauvais par lesquels ils ont été acquis , il vous fera observer que les riches doivent aider aux pauvres à proportion de leurs facultés ; que Jésus-Christ a fait un devoir de donner son superflu pour le pardon des péchés , et que ce superflu se détermine bien plus rigoureusemiMil (ju'on ne le jjJge d'après le luxe , le faste et la vanité mondaine. La religion a donc du en faire une obligation pour les riches.
' 1. Timolli. V, 8.
)) Le confossenr ne s'informera pas plus des affaires (loincsli(|iu's <le ses pénitents que de la valeur de leurs biens. Mais , s'ils ont opjiriine le pauvre, s ils l'ont accablé de leur puissance, s'ils ont suscité ou soutenu des proi es injustes , s'ils ont conunis d'autres iniipiilés, n'est-il pas nécessaire de leur faire réparer «es lorts ? Les confesseurs doiveiil-ils aNoir un autre intérêt (jiie celui de leurs pénitents ? Si ceux-ci cberchent Jésus-) .Inisf d;ins leur peisonne, ce n'est (jue pour y trouver l'instruction et la consolation dont ils ont besoin ; et il ne saurait y avoir de i iiriosite dans .lésus-C-brisl. Ses ministres ne se permetlrf>nt donc jamais des «lemandcs qui n'auraient que ce but. Il est donc inutile de savoii* le nom du pénitent ; mais il ne l'est pas toujours de connailio son état, sa proléssion , sa fortune et ses alf.iires.
M — Ne pourriez-vous pas , lui dis-je , m'indiqiier une rét:le sure pour distinu'ucr les circonstances (ju'il coUNicnl lie dcclurer et celles (ju'il est permis de taire? Il en <'st (pii sont si honteuses ! — .le ne puis , icpondit le l*ere , \ous en fournir d'i'iilres (jue celle du concile de Trente , ipii prescrit qu'on n'est obligé de confesser t\\u' les circonstances (jui changent ou qui aggravent le péché, il <'sl vrai qu'il en est (¡u'on ne saurait déclarer sans l»onl(î ; mais c'est cette honte même , c'est cette humiliation qui nous inipose la nécessité de nous en accuser ; et y a-t-il quel(¡ue difticulté ({ue nous ne devions surmonter? Pouvons-nous oublier que nous sommes aux pieds de Jésus-(-lirist , et que c'est à lui que nous nous confessons en nous confessant à son ministre ! Ne savonsnous pas que ce ministre ne peut la ré\éler à personne , ni nous en parler a nous-mêmes , sans aller reprendre la place de Jésus- Christ? (le n'est point à lui, c'est à Jesus-f.hrist <pie nous avons confié notre secret; c'est Jcsus-tJirist (j>ii en est le dépositaire; si sofi ministre était capable de la révéler , il trahirait Jésus-(".hrist lui-même. La religion du serment ne peut le dispenser de son devoir à cet égard; et s'il était interpellé en justice au nom de Jésus-Christ de dire ce qu'il sait, il ne pourrait jamais lien révéler de ce qu'il a entendu en ( onfession.
)' Mais j'en reviens i\ mon principe : qui peut trouver (|uelc|ue <lifli(ullé à révéler à Jésus-Christ ce que Jésus-i^.hnst sait mieux que personne? 11 exige seulement qu'on le lui declare par son ministre , parce (|ue cette ctnifessictn libre et vcdontaire est l'tinicpie moyen d'obtcMiir son pardon. Si le pécheur rcllechit ([uil est aux pieds de Jesus-Christ ui-méme , pourra-t-il penser a autre chose 4pi'à lui c>xposer ses misères , a épancher l'afllic tion de son cœur, a exprimer le regret d'avoir offensé un Dieu aussi erand et aussi <ligne d'amour, a se pénétrer de la crainte de l'oiïenser encore , et dn désir de recevoir son absolnlion?
>) Voil;« ce que le pénitent doit faire pour obtenir de sa di\ir)e l)ouc lie ces paroles c onsolantes : u Va , mon (ils , ta confiance en moi t'a sauvé ; je ne puis m'empécher de répandre sur loi mes bénédictions. Personne ne t'accuse ici cpie toi-même. J'ai fait disparaître tous ceux qui l'accusaient. Te voici seul avec moi ; vois
si ta conscience te reproche encore quelque chose. Si rien ne te condamne plus , lu ne subiras point non plus ma condamnation. Ecoule ma sentence. Ce cœur, qui si longtemps s'est éloigné de moi , sera íbrliüé par la plénitude de ma miséricorde. Lorsqu'il n'aura d'accusateur que lui-même , je ne lui inflige d'autre peine que celle de l'abandonner à sa douleur. Va , mon fils , et ne pèche plus; c'est là toute ma vengeance. » Telle est, monsieur, la manière dont nous traite Jésus-Christ; il n'est point de difficulté qui ne s'évanouisse en sa présence.
» — .l'avoue , mon Père , que celui qui a eu la témérité de pécher, doit à tout prix confesser ses fautes à Jesus-Christ ; mais lorsqu'il croit en lui-même pouvoir les excuser en certains cas
— Ah! monsieur, interrompit le Père, celui qui s'accuse, gagne seul auprès de Jésus-Christ. Que servit à Adam de s'excuser? Ses enfants ne peuvent que perdre à rimitcr ; mais ils sont ^i faibles, que, pour peu qu'ils pussent s'excuser, ils en abuseraient. Ils commencent pur confesser leurs fautes; mais, quand ils le peuvent , ils les attribuent à d'autres ; et à force de les présenter comme coupables , ils oublient qu'ils le sont eux-mêmes. Cette fune.^te disposiiion de leur amour-propre les empêche de se corriger. Je suis nnturellement vif, dira l'un; je ne me suis pas fait moi-même ; je voudrais en vain me refondre ; je ne suis pas raîîlre de moi ; je me mets en colère sans savoir comment ; je dis des paroles oiFensantes , et il m'échappe malgré moi des jurements et des blasphèmes.
» Telle est l'excuse que quelques personnes donnent à leurs vivacités, à leurs promptitudes et aux suites qu'elles ont eues, quoique très-graves ; cela leur suffit , et ils croient que Dieu n'en demande pas davantage. Ils devraient penser que les fautes d'autrui ne justifient pas les nôtres, que la patience ne serait pas une vertu, si elle n'avait rien à supporter; ([ue cette disposition aurait moins d'impétuosité , si , loin de la fortifier par l'habiUide , on l'avait domptée pnr la résistance , et qu'enfin un défaut ne peut légilimcment en excuser un autre , parce qu'on doit le corriger. 11 me parait donc qu'un pénitent peut rarement s'excuser-, cependant je n'ose pas l'affirmer d'une manière positive , certains cas peut-être le lui permettent , et je ne veux poiut blesser la règle de la simplicité, qui exige que le pénitent donne de lui-même au confesseur l'idée qu'il en a conçue.
» Je dis la siniplicité , parce qu'elle seule peut faire tolérer ses excuses ; il nci sniiit jioint qu'il ne veuille pas en imposer au confesseur , il fiut iju'il prenne garde à ne pas se tromper lui-même. Par exemple , une femme dit en confession qu'elle va au spocla(;le , parce que son mnri le veut ; mais ne le veut-elle pas aussi ? lui a-t-elle fait sur ce point les représentations convenables? lui a-t-elle fait entendre qu'elle avait un vrai dégoût du thóAtre ? l'épronvail-elle en effet ? Comment se fait-il (jue cette femme , (jtii ne fait jamais que suivre sa volonté dans tant d'autres occasions soit sur ce point si docile à celle de son époux?
A-l-elIe essayé par sa douccur , sa vcilu , sa religion , de rcnga¡¿¡er a lui laisser la liherh; d'tHre clirelicniíc! ? Cruira-l-on facilement qu'un mari s'imagine (jue sa Îemme sera plus cliasle , plus appliquée aux soins de la maison et a l'éduealion de ses enfanls , plus vertueuse eniin , en alianl à la comédie ? J'en dis aulanl de ses excès de luxe dans les \élemenls. Toules ces excuses sont ordinairement vaines , et il ne faut pas beaucoup de pénelialion pour en juger. Le confesseur doit surtout veiller à ce que le [(énitent évite de se tromper lui-même. La véril;»l)le douleur ne songe point à s'excuser ; loin d'atténuer ses fautes , elle les grossit a ses propres yeux , et c'est la disposition la plus essentielle pour la pénitence.
» Il est une autre erreur Lieu commune chez les chrétiens faibles , et qui les éloigne des vrais elFets et des fruits salutaires d<! ce sacrement. Ils regardent la confession comme un devoir pénible , comme un joug imposé par la religion ; ils ne veulent pas con)prendre que I homme étant faible , et Dieu saint et vengeur du pét hé , le Seigneur n'a pu mieux montrer sa miséricorde qu'en lui présentant un remède facile pour obtenir le pardon de ses fautes. Sans ce sacrement , (|ue ferait un chrétien vieilli dans le peihe , ¡¡métré de douleur à Iheure de la n;orl et redoutant la justice divine ? Si on lui disait que Jésus-Cluist est descendu sur la terre, qu'il peut aller se jeter à ses pieds et lui demander son par»Jon , cet espoir ne serait-il pas sa plus douce consolation ? Ne serait-ce pas à ses yeux la plus grande des félicités , que de se trouver à portée de parler de ce divin Sauveur ? D'une autre part , chargé des plus énormes péchés , ne serait-il pas assuré qu'ayant le bonheur de se prosterner à ses {jenoux et de l'implorer, le di\in Jésus le recevrait avec bonté, réconlerait avec ¡>atience, l'absoudrait de ses fautes et le comblerait de tous les biens de sa griice ? et voilà ce que les hommes ne connaissent pas , a raison de leur peu de foi. Jésus-Christ est dans le tribunal de la pénitence ^ il n'y est ni moins bon ni moins puissant que dans le Ciel ; il s'y rapproche de nous , et s'y mi!t à ¡¡oilée de prêter l'oreille à nos besoins.
Si Jésus-Clirist venait sur la terre , ou qu'il y fût resté comnîC autrefois , ceux (jue la distance des lieux ou di's obslac les particuliers en éloigtieraient , se plaindraient de leur soit et envieraient celui des personnes qui l'entoureraient. Qu'a-l-il donc fait? Il s'est retiié dans le sein de son Père , et il s'est rapproché de Ions par la foi. Il a disparu de la terre , mais pour nous donner à tous un égal accès au trône de sa miséric orde , sans que nous soyons forcés , pour y arriver , de courir le monde ni de traverser les mers. II a distribué partout ses ministres; il les a mis à sa place ; il les a revêtus de son pouvoir , et il a promis au pénitent (|ue lorscju'il irait le < hercher , il le trouverait luimême dans eux. Concevons donc que celui qui est la droite de son Père , nous voit et nous entend , quand nous lui parlons dans le tribunal. Je voudrais, monsieur, vous pénétrer de celte
vérité. Celui qui croit que Jésus est son Dieu , et qu'il a fait cette promesse, peut-il eu douter un instant?
« Qui ne reconnaît son ouvrage dans les effets journaliers de ce sacrement ? qui pourrait, si ce n'est le Toul-Puissant , opérer les changements qu'éprouvent tant d'ames , arrivant au tribunal rem— plies de l'horreur des péchés qui peu de jours auparavant étaient la source empoisonnée de leur corruption , avec la componction dans le cœur et la honte sur le visage , et qui d'elles-mêmes hiaintenant condamnent leurs injustices et dévoilent les iniquités, qu'elles avaient jusqu'alors tenues cachees?
» Celle âme hautaine , follement enivrée de l'amour d'elle-même et des plaisirs, méprisait, il y a peu de jours , le Ciel et la terre : Vivons, se disait-elle à elle-même, et jouissons de ce monde; personne ne nous a donné des nouvelles de l'autre ; Dieu est trop éloigné de nous pour se mêler de nos affaires et s'offenser de nos diverlisseinenls.
» Ainsi parlait , ainsi vivait cet insensé. Eh ! qui l'a changé en si peu de lemps ? Ce qui lui avait paru raisonnable , lui semble aujourd'hui l'effet du délire et le comble de l'horreur, il deteste des plaisirs qu'il recherchait avec avidité ; il n'y voit plus que de criminels amusements; ses anciennes idées ne lui présentent plus cjue iolie et abomiiialion ; ses passions , qu'il caressait avec indulgence , ne lui présentent plus qu'amertume et que fiel ; il n'y pense que pour regretter de les avoir écoulées ; sa seule consolation est dans l'aliliction qu'il en a conçue.
>' Qu'a-t-il fait pour changer ainsi ? Il est venu aux pieds de .lésus-Christ exposer à son ministre les sujets de sa peine ^ il a cru alléger sa honte a mesure qu il la lui a découverte. Le confesseur a vu dans lui un spectacle digne de Dieu , ce pénitent , qui vient de déposer ses profanes ornements , aliments de la vanité et symboles de l'orgueil, se trouve à ses pieds; il baisse à terreces yeux mondains qui ne se tournaient vers le Ciel que pour l'insulter; il s'humilie , il se prosterne et débute par lui dire qu'il va se codiés.ser a Dieu et lui découvrir ses iniquités en présence des anges et de toute la cour céleste.
» Il invoque en parliiulier Marie , la sainte mère de Dieu , saint J(!i<n , le héios de la pénitence, tous les apôtres, tous les sainls ; il leur demande d'être les témoins de sa douleur. Comnie il nepcMit coninuiniquer avec l'Eglise du Ciel que par celle de la Ierre , il prie < elie-ci , dans la personne de son minislrc, d'ouïr ses péchés. Ses cris sont les cris de la pénilence ; il lui dil qu il ;» beauioup pé( he et de toutes manièies, en pensées, en paroles et en œuvies, et qu'il va tout déclarer, quelque honle qu'il éprouve à le faire.
» Il n'est |)ius , ajoute-t-il, qu'un monstre qui ne mérite que colère et diaiiuieiit; el , pénétré de son indignité, il se fiappe la poitrine , comme pour maltrailer son cœur insensé. 11 ne cherche point d'excuses , il s'avoue coupable ; il n'allribue à personne ses déûordres et tes offenses envers Dieu ; elles sont sa
LEITRE XXÍI. \m
faule, sa propre faute , et sa trùs - grande faule. Il se reconnaît indigne de pardon , el il ne l'allend (nie des prières du ciel et de la terre, ideo precor. Foulant aux pieds son amour-propre, forçant les barrières de la lionle , armé du courage (|ue la foi seule peut inspirer, il découvre ses actions les plus sccreles, (jui ne peuvent être connues (jue de Dieu seul et de lui. Quel autre (jue le 'loul- Puissant a pu opérer un changement aussi grand ?
» Les incrédules nous deniandenl des miracles. Kn voilà un , peut-être plus élonn;int (¡ne la résurrection d'un mort. Le n)ondain n'y fait aucune liltention ; mais le chrétien y rélle(liit, il sait le reconnaître et l admirer -, et les ministres de Dieu , qui le voient de leurs yeux , (jui le tojicbent de leurs mains , y reconnaissent journellement la divinité d'une religion , seule capable d'opérer de telles merveilles. Le pénitent , dans la personne duijuel Dieu daigne les manifester, sujet encore à la faiblesse humaine, nous fait ordinairement celte question : Que pen.»ez-vous de moi ? no vous parais-je pas un monstre d'aboniinalion ?
» Ames bienheureuses ! ilmes chéries de Dieu ! laissez, laissez ces idées iuq)oi tunes cl vaines; que pouvons-nous penser de vous , si ce n'est (|ue vous êtes élues , et (jue nous voyons en vous des vases de miséricorde, dans lesquels le Tout-Puissant opère de grandes merveilles, et manifeste à nos yeux la gloire et la sainteté de son nom ? Pouvons-nous penser en( ore à ce que vous étiez ? Vlélas ! nous savions que vous êtes hommes cl pétris d'argile. Nous ne pouvons plus nous occuper que de ce que vous <^lcs à présent par la gr;\ce de Dieu. Nous n'avons écouté le récit de vos <lérèglemcnts que pour admirer la patience de noire Sauveur -, ce courage qu'il vous donne de vous confesser de tout, sans rien dissimuler ; celte candeur, celte bonne foi, qui vous inspiienl la crjiinle si vive de ne pas vous confesser avec autant d'exactitude que vous le désireriez ; cette docilité à recevoir nos instructions, nos conseils et nos pénitences; ce cœur, naguère l'asile des plus venimeux serpents , ouvert aujourd'hui à l'innocence et à la grAce, et n'as[)irant (ju'à croître en vertus ; tel est le spectacle qui nous occupe et nous doit seul occuper, puisqu'il nous montre votre bonheur et l'étendue des miséricordes divines.
» — Vous relevez , mon Père , lui dis-je en l'interrompant , mou cœur abattu; et certes, il en avait gCiind besoin. Vous verrez en nmi ce que jamais vous n'avez vu , un monstre sans exemple, o Le Père me dit (|uel(|ues paroles potir me tranquilliser , et continua ainsi : «■ Après vous avoir exposé te qu'il est nécessaire de savoir pour se cortfesser , je vous p. nierai des différentes dispositions intérieures (|ui préparent l'homme à la conversion du cœur. Il faut être fermement persuadé que s;ins celle conversion le pardon des péchés est impossible , et l'absolution inutile et sans fruit. La crainte des jugemenls de Dieu el la foi qu'elle inspire , peuvent avoir une grande influence sur sa conversion. Il n'existe point de justice sans amour ; mais celle crainte et celle foi nous y niènenl ; elles sont donc des moyens saints , utiles el nécessaires.
INous devons donc les nourrir, les fortifier dans notre cœur, et regarder la crainte de Dieu que la foi nous inspire , comnje le premier fondement de la veilu chrétienne.
» David disait au Seigneur ' : Piinélrez ma chair de votre crainte ; vos jugemenls me font trembler. Ce prophète, dont les psaumes respirent le plus grand amour de son Dieu , demande que ses os soient pénétrés de crainte, surtout de la crainte de ses jugements, et des châtiments qu'il réserve ji ceux qui transgressent sa loi. Josus-Chrisl , lauleur et le consommateur de notre foi, nous dit: Craignez celui qui peut livrer l'âme et le corps au supplice d'un feu qui ne s'éteint point. Ce souverain Maître ne manque [)as de nous proposer la crainte comme un motif de la résolution où nous devons être de nous arracher l'œil et de couper le bras qui nous scandalise , parce qu'il vaut mieux , nous dit-il , entrer dans la vie avec un œil ou un bras de moins , que d'être précipité dans ies üammes éternelles avec l'un et l'autre. Sa religion est , il est vrai , toute d'amour et de charité ; mais , sans négliger de nous embraser d'un feu si divin , ne perdons jamais de vue les justes molifs qu'il nous propose lui-même.
» Le concile de Trente nous dit '■■ : Les hommes se préparent à la justice, lorsque , excités cl aidés par la grâce , et persuadés par îa foi , ils marchent vers Dieu par un mouvement libre de leur volonté , croyant aux vérités révélées et convaincus surtout quu le pécheur se justifie par la grâce et la rédemption de Jésus-j Ciirist ; et, quand considérant leur état de pécheurs, touchés de la crainte de la justice divine, ils passent à la considérat4on de su miséricorde , et qu'animés par l'espérance , ils se confient en elle , et espèrent que Dieu voudra leur pardonner leurs péchés à cause des mérites de Jésus-Christ , et les réconcilier avec lui. Observez , monsieur , que ce concile ne separe point la crainte de l'espérance , et qu'il ne fait de l'une et de l'autre qu'un seul et même mouvement du cœur, dont la crainte est le principe , et l'espérance la fin.
» La grâce commence ; car , suivant notre foi , tout bon mouvement vient de Dieu. Celle grâce est intérieure ou extérieure. L'intérieure est celle émulation d'un cœur qui brûle de connaitre ce qu'il doit faire pour se convertir. L'extérieure, c'est l'inslruclion même ; le désir et le soin d'en profiter en sont l'eflcl. Le premier fruit de cette grâce , c'est la naissance de la foi dans une âme qui en était privée , ou sa résurrection et son réveil dans celle où elle était morte ou assoupie.
» Le conçue ajoute en effet que cette foi est le principe du salut, la racine et le fondement de toute justice. Et pourquoi ? parce iju'elle nous découvre à la fois nos obligations et nos fautes , ce <|ue nous devons être et ce que nous sommes ; les avantages , les biens qu(! nous [lerdons et les châtimens qui nous menacent ; elle nous montre surtout que nous pouvons sortir d'un état aussi déplorable par la grâce et la rédemption de Jésus-Christ.
' Psaume cxvm , I2O. » Se?s. v, cap. vi.
LE1TRE XXÜ. A71
1) l.a or.'iinlc est donc un don surnaturel de la foi ; ninis la foi ne nous la présente j;unais sans respéranec , parce que , dès que l'unie a le sentiment de son inijuicHiide , elle dierclie un reniede qui la lran(|uillise. I>e malheureux (|ui , au milieu des ondes courroucées , redoute a cliaíjiie insl;inl la mort , ne s'attarlie pas avec plus d'ardeur a la phwulio qui peut le sauver du naufrage , que le pé( heur à l'arhre de la croix (jue lui présente la foi. l'ius sa crainte sera vive et pénétrante , plus elle se lÎNcera aux motifs de confiance en Dieu , (ju'elle doit avoir par l'entremise de noire; divin Sauveur.
» Je su|)pose (piil aime encore le péché. Imaginez qu'en un instant Dieu pénètre l'homme le plus coupable de la lumière de la foi qui lui découvre I horrible étal de sa conscience , et lui montre le châtiment qui lui esl réservé ; qu'il voie l'enfor sous ses pieds , et qu'il entende , avec autant d'emolion et d'eilVoi qui; saint Jérôme , l'épouvantable son de la troni[)ette (p-ii exprima- ces mots : Levez-vous , »/if)j7.s', et venez au jurjc/nent. il n'est encore ni ihangé ni converti : mais, s'il n'est pas plus pervers qu'un démon , s'il ne dit pas comme Ca/ii : Mon péché esl trop i;;ran(i pour être parilonné , on ne peut admettre (¡n'occupé de ces terribles pensées, sa passion conserve son andeniie force.
» Par où commence le péché , et par où íinit-il? Ils ont détourné les yeux , pour ne pas voir le Ciel et pour ne pas se ressouvenir des juü^emenls de Dieu , dit l'Ecriluie en parlant des inûimes vieillards (jui caloinnièrenl la clîaste Suzanne. On peut en dire autan! de tous les pé( heurs. Que de combats coûte le premier péché I que de reproches nous fait notre conscience , lorsqu'il a été commis 1 Plût à Dieu (|ue nous les eussions écoulés , et qu'ils nous eussent fait plus d'impression que la passion {|ui nous enlrainail ' niais h; péché , en nous fusant oublier la voix des remords , les a tout-à-fail b:mnis , et nous a insensiblement induits à croire que la relii^ion el ses terreurs n'étaient que des chimères. Ce qu'il y a de pire , c'est que nou."^ dt'sirous trouver des raisons pour le croire. El pourquoi? parce qu'il est diflicile que le piché soit accompagné de celte crainte ; de l.i vient que si sa perte nou< a fait succomber , nous devons la recouvrer pour nous relever «h; notre chute.
» Il esl certain cpie la crainte seule , quoiqu'elle soit un sentiment louable , ne convertit pas le coMir , pane (¡u'elle ne changt; point la volonté et qu'elle en sus|)end seu'enient les actes. M.iis de ce (ju'elle n'opère pas seule tout l'ouvrage , s"ensuil-il (Mi'elle n'y ait aucune part? Supposons une àme aballue par la crainte , et qui, dans le premier effet de ce sentiment, ne voit dans l'énormilé de ses péchés que la proximité de son châtiment. Je mainliens qu'il est impossible qu'elle ne tourne ses regards vers la miséricorde divine ; mais il se peut que cette espérance soit faible, qu'elle ne l'envisage que dans l'éloignement , et qu'au contraire elle regarde les chiUiments qu'elle "a encourus comme si prochains , qu'ils lui paraissent préls à fondre sur elle. Dans
cet élat d'aballement , elle demande si elle peut se confier dans celle miséricorde , qu'elle a tanl méprisée. Elle ne doule point de son infinité, mais la crainte la prive de l'espérance.
» Que lui dit la foi dans celle situation désolante? Espère : ton plus grand crime serait de désespérer de l'infinité d'une miséricorde qui ne connaît pas de bornes. Et quand elle considèrt; que le même Dieu qui lui imprime la crainte dont elle est pénétrée , lui permet ou plutôt lui ordonne d'espérer en sa bonté j quand elle considère que ces mêmes terreurs qui la découragent , partent de sa main ; que Dieu ne reiîraierait point , s'il ne voulait l'appeler à lui ; que tous ses coups sont des dons de sa miséricorde et le fondement assuré de sa coniiance ; quand enfin la foi lui présente tous ces objets consolants , comme alors sa crainte enfante son espérance , elle commence à l'apprécier et à la bénir.
11 La crainte el l'espérance se disputent ainsi l'empire de ce cœur que la foi leur a livré ; elles lui font éprouver un combat d'autant plus doux qu'il est plus pénible : parce que plus il souffre , plus il s'abandonne à la douleur. Les larmes coulent en abondance , de fréquents sanglots se font entendre , ce cœur décbiré se livre aux prières ferventes , aux gémissemenis ; et l'àme n'éprouve d'autre consolation que de s'ouvrir cl de se livrer tout entière aux cx¡)ressions de sa douleur. Elle se représente la félicité , la douce paix des justes , accompagnée de ce calme et de cette sérénité dont elle-même ne jouit pas encore ; elle la compare aux soucis cuisants dont elle est dévorée , elle sent la différence qui se trouve entre eux et elle ; elle envie leur sort , et se promet enfin d'imiter leurs exemples.
» Dès cet instant elle ne voit plus que délire et Iribulalion dans le chemin de la corruption ; elle s'étonne d'avoir pu vivre dans un tel aveuglement. Si elle n'a pas déjà rompu ses chaînes , au moins elle en sent tout le poids ; el'c reconnaît combien ses fers sont honteux , et lève les yeux vers le Très-Haut , afin qu'il les brise de sa main puissante , et qu'il la mette en état de chanter dans sa gloire le cantique de sa liberté.
0 Dira-t-on qu'une crainte de cette nature n'opère rien sur le cœur, et ne le dispose pointa la justice? Ce (jue je sais, c'est que la foi chrétienne ne peut en inspirer d'autre , et (jue si ces mouvements ne sont pas toujours aussi vifs, ils sont toujours du même genre. Sans doute , il faut quelque cbose de plus que cette crainte des jugements de Dieu , pour convertir entièrement le cœur du pécheur , et il est nécessaire que la justice y naisse , parce que seule elle peut produire l'amour divin. Mais n'est - on pas obligé de rompre la terre et de la labourer avant de l'ensemencer ? Je dis donc que rien ne peut aussi bien rompre et préparer le cœur de celui «pii a pé(hé, que la craint(i produite parla foi.
» — Mais , mon Père , lui dis-je , il f;iudr;iit pour cela une foi très-vive ; et si les justes , enllammés de l'amour divin , ont à peine cette espèce de foi , comment des pécheurs, uniquement
LETTr.K XXII. 473
nnîmcs par la craiiiio , peuvent-ils l'acqiK rir. — Il osl hors de (Joule , inc répoii(!il-il , (|ue la loi doil èlre vive , c'esl-à-dirc forte et active. A (¡iioi sornil boiuu; une foi niorle et sans action ? mais à «[uoi lienl-il (|iie la fui ne soit \ive'.' (le n'est eertiiinenient pas a la relii^iou (|ue notis snÎNons, ni au nom de (lirrliens que nous [)ortons , ni au seinjeiit ijue nous avons luit de lit conservei' dans le niC'nie état ou nous l'avons reçue. l/l'><iliso ne nous l'a pas donnée moite , et son inlentiou n'a pas été qu'elle s'ail'aibiit entre nos mains.
» Saiis doute , la foi doit èlre vive ; et pourquoi ne l'est-elle pas? Parce que nous ne nous lassons point de lui porter des atteintes morlelles , soit par nos désordres qui nous avcufilent au l)oinl de nous intéresser même a la perdre; soit par des conversations impies iH licencieuses , où nous cherchons nous-mêmes les nioveiis de conlirmer les doules que nous ont inspirés nos passions; soit enlin par des lectures obscènrs-ou irréliçiieuses . qui corrompent a la fois l'esprit et le cœur. Pouvons-nous après celle conduite être étonnés que noire foi ne soit pas vive ? Eh ! comment pourrait-elle l'être, lorsque ncus nous ellorçons de l'étouffer, (juand nous nous applaudissons de n'en point avoir , ou qu'au moins nous paraissons en tirer vanité? Il est hieii triste qu'il soit aujourd'hui de mode de se parer d'un délire aussi contraire au bon sens et à la saine raison.
» Des hommes sans frein et sans insirucliou veulent s'ériger on Miailres , et professer leur incié lulite au()rès de nuilheurcux pécheurs (jue leur conscience lourmenle. Ces prétendus dorleurs , imn moins iiinoranls (jue leurs disciples , puisque dans tonte leur vie ils n'ont pas donne un quarl-d'heiire d'atlenlion a ce qui devrait eire Punitpie étude de l'homme, voudraient a tout prix secouer le jouii salutaire de la religion ; ils parlent des objets les plus sacrés , et osent décider avec autorité. Une ironie , un bon mot , une raillerie sont pour eux des démonstrations ; el pourraient-ils en donner d'autres? Mais l'ignorance réciproque des docteurs el des disciples n'exii^e rien au delà. Ils rient de ces soties [>laisanteries , ils applaudissent ii ces misérables quolibets, (pie la moindre instruction ou le moindre bon sens ne jjourr.iient accueillir (|u';;vec le dernier mépris : et ils viennent nous dire ensuite qu(> leur foi n'est pas vive! Comment le serait-elle ? le qui devrait nous étonner , c'est (ju'elle ne les ail pas entièrement abanslounés.
" Si quelqu'un me dirait qu'il n'.i pas une foi > ive , je lui demanderais c«' qu'il f;:it pour en avoir une de cette espèce? .le vous suppose , lui dirais-je , Irès-éloigné des excès contre lesquels je >iens dem'élever; j'admels que vous avez de la foi , de la reli- {iion ; niais vous passez loule votre vie au jeu , au speclach; ou dans la dissipation. Si la foi est à peine vivante chez le juste , (jui ne néglige rien pour li conserver et la nourrir dans la retraite par de pieuses lectures, par la méditation, parla prière, parla vigilance el la morlifieation de ses sens, comment vivraii-
elle dans vous , qui d'un côté vous livrez sans réserve à tout ce qui peut ruü'aiblir, el qui de l'autre ne fitiles rien de ce qui pourrait la viviiier ?
I) S'il nie demandait encore quel mal on peut trouver dans cette vie oisive , presque entièrement occupée de plaisirs , de soins inutiles ; consacrée au luxe , à de IVivoles conversalious et a des dissipations de tout genre : Quel mal? lui répondiais-je ; le plus (erribie de tous , celui de donner la mort au principe essentiel de la vie ; à la foi , qui est la vie du juste , et sans laquelle tout est mort aux yeux du Seigneur.
» Voire loi n'est pas vive ! Et parce qu'elle ne l'est pas , vous voulez ajouter la mort à la mort 5 parce qu'elle est sans vie , dans la crainte qu'elle ne ressuscite , vous travaillez à détruire ses dernières racines et à ne lui laisser aucun moyen de revivre? Si , dans cet état de mort où elle est réduite, vous éprouvez encore de ces élans qui vous font tressaillir ; si ses cris vous forcent encore à l'écouter et à la craindre ; si , trop faible pour vous convertir , elle vous inspire encore quelquefois le désir de votre conversion ; si elle vous oblige à faire , malgré vous , quelques pas vers le bien; que ne produirait-elle pas, si vous lui permettiez d'agir librement; si vous vous borniez à ne pas lui résister; si vous la laissiez opérer à son aise? Vous ne le voulez pas, parce que vous sentez qu'elle prendrait trop d'ascendant sur vous ! et il vous sied bien de me dire ([ue votre foi n'est pas vive ! est-ce sa faute ou la vôtre? Cessez de lui résister; ne la combattez pas, ne l'élouffez pas, et vous verrez qu'étant le principe de la vie et de l'immorlalilé , elle se raniuiera , pour vous conduire au chemia de la vie éternelle.
)) La vérité sur cet objet, monsieur, est dans ce que nous dit le concile : Les hommes se disposent à la justice par ¡a foi , qui leur inspire la crainte des jugements de Dieu; celle crainte, les obligeant à recourir à la miséricorde divine , les élève jusqu'à l'espérance. Tel est l'ordre que Dieu a établi pour la conversion du pécheur, et il faut le suivre avec iidélité. Appliquons-nous donc à cultiver les précieuses impressions de la foi, et à fuir tout ce qui jusqu'à ce moment les a affaiblies ou lendues inutiles. Entretenons-les par la retraite , l'oraison , les saintes lectures; la semence de la foi, à l'exemple du grain de moutarde, d'abord la plus menue des semences , parviendra jusqu'à la hauteur d'un grand arbre. L'essentiel est de ne pas contrarier son action. Si ceux qui se plaignent de leur peu de foi , consultaient leur propre conscience , elle leur ferait la même réponse que moi.
» — Mais., mon Père , repris-je , comment celle crainte peutelle se concilier avec la conliance? Si le pécheur, à la vue du désordre de sa vie, ne peut se défaire de la crainte, le juste, qui a toujours vécu dans l'innocence , ne doit avoir tout au plus que la confiance. Ah ! s'il m'était possible de reconun(>ncer le cours de ma vie , je vivrais , je crois , de manière à m'exempter des inquiétudes et des terreurs qui mainleuant m'assiègent et me
dévoient. — Conimcnl , monsieur , me répondit le Père , vous ne pouvez concilier lu cryinle avec la conliance 1 El njoi , je ne vois ¡)oinl comment on peut les séparer , si l'on entie bien dans le but île l'une et de l'autre.
«Quiconque examinera avec soin notre di\ine relif^ion , trouvera que nous n'avons ni ne pouvons jamais avoir rien ù craindre tic Dieu, et «jue nous axons tout a craindre de nous-mêmes. Dieu est souNcrainemiiil bon , il est la bonté par excellence. S'il «si tarrible dans sa justice , c'est «jue nous le forçons a l'être ; il ne l'est jamais (jue par nous. Dieu aime les dracs qu'il a créées à son imaj^e , comme s'exprime l'Ecriture ; et c est parce qu'il Jes aime , qu'il veut que toutes se sauvent , que toutes parviennent a la connaissance de la vérité ; mais , si nous n'a\ons rien a appréhender de Dieu , nous avons tout à redouter de nous-mêmes.
» Ee juste craint , parce <iuc, n'ctant que corruption et faiblesse, il peut chanceler et tomber. Le pécheur craint , parce qu'il ne peut se relever de lui-même de ses péchés ou de ses chutes , et qu'il ne peut non plus exiler les justes chàlimenls (|uil mérite. L'un et l'autre doivent se délier d'eux-mêmes. Le juste doit sans cesse rendre des actions de yràces à Dieu , prier , veiller , niarcher avec atlention , niortiiier ses sens , et garder son cœur avec une sollicitude continuelle. Le pécheur doit s'affliger, implorer le Seigneur, gémir, se rappeler les désordres de sa vie dans l'amertume de son âme, xiviGer sa foi et se pénétrer de crainte , en pensant aux chiUiments éternels qui l'attendent, i^omme l'un est tombé á terre , et que l'autre peut glisser et tomber aussi , la foi dit à tous les deux : Etn¡)ressez-voHS , efforcez-vous ; faites tout ce qui dépend de vous , ou pour vous soutenir , ou pour vous relever.
» Mais vous , monsieur , qui trouvez tant de peine à concilier la crainte avec la foi , si Die») vous assurait aujourd'hui , par le ministère d'un de ses anges, qu'il vous a pardonné et qu'il vous rendra éternellement heureux , seriez-vous alors certain de votre bonheur? — Sans doute, mon Père, lui répondis-je ; >i je pouvais être bien assuré que ce ne fût pas une illusion , je serais criminel de me refuser à celle certitude. — Eh bien ! réjiliqua It; Père, vous ne seriez pas plus sur alors (jue nous ne l'êtes aujourd'hui de sa miséricorde , et il ne serait pas possible que vous le fussiez davantage. En eilet , quel serait alors le fondement de \otre assurance ? Sans doiile , la parole de Dieu et la \erité de ses promesses. Or, sa bonté et sa miséricorde ne sont pas moins certaines , ou , pour mieux dire , la vérité de ses promesses et sa miséricorde ne sont pas deux choses dilTerenles. El parce ([u'aujourd'hui il ne vous propose que sa bonle pour nu)lif de Notre confiance , parce qu'il veut (|ue xotre sacrifice soit entier, parce 4ju'il exige que sa bonté seule vous inspire cette confiance , ne lui olTrirez-vous pas ce sacriiice de justice ?
» — Helas ! mon [Pérc , repris-je , quelle conGance peut avoir
un Iiorame dont la vio tout entière n'a été qu'une suite continuelle d'iniquités , un homme dont les péchés se sont plus multipliés que les cheveux de sa tête ? Si Dieu me voit tel que je me parais à mui-mème , puis-je ne pas être à ses yeux un objet de colère et de fureur? — Si Dieu vous voit , répondit le Père : ah ! sans doute , il vous voit mille fois mieux (}ue vous ne pouvez vous voir vousmême. Eh ! que deviendriez -vous , s'il permettait que vous vous vissiez tel que vous êtes ?
» Pouvez-vous penser, monsieur, que Dieu cherche dans l'homme ce qu'il est ou ce qu'il a été , pour exercer sa miséricorde ? Le cœur humain n'est que corrupiion , et la vie la moins coupable ne pourrait inspirer le plus léger motif de coniiance. Remarquez un autre caractère de notre faiblesse : l'homme ne peut définiliveraent régler ses comptes avec üieu ; il ne peut non plus se résoudre à les régler avec lui-même. Et qu'en résulte-l-il ? que plus il s'examine, plus il découvre en lui de misère et de corrupiion , et qu'alors son trouble et son découragement s'augmentent. Quittons donc ces vaines terreurs, ces défiances injustes, qui ne sont point inspirées par la foi , et qu'elle doit elle-même régler. Loin que notre courage se laisí^e abattre par la connaissance de nos misères, elle doit, au contraire, animer noire confiance et notre espérance en la bonté divine. Et pourquoi ? parce que c'est Dieu qui nons l'a donnée.
» L'Ecriture nous présente à cet égard une réilcxion pleine de raison et de sens. L'ange du Seigneur apparaît à Manué , père de Samson , et lui annonce qu'il aura un fils. Manué , qui ne le reconnaît pas , le prie d'attendre un moment pour assister au sacritice qu'il va offrir à Dieu en actions de grices. Quand le feu fut bien allumé , l'ange entra dans les llammes et disparut. Manuá et sa femme, frappL«s de surprise et d'épouvante, se jettent le visage contre terre , et le mari dit : Préparons-nous ;\ la mort , parce ([ue nous avons vu Dieu, (le discours était indigne d'un bon Israélite. Sa femme lui répondit avec plus de justesse : Si Dieu avait voulu nous ôter la vie , nous aurait-il envoyé son ange '.' Celte réponse s'appli(iue aux Ames qu'un mouvement naturel trouble et abat.
)) Qui vous a donné , continua le Père , cette connaissante qui vous cause aujourd'hui tant d'agitation? voire âme l'avail-elle , lorsqu'elle était plongée dans le péché ; lorscpie vous vous regardiez comme le seul homme raisonnable ; lorsque vous contestiez si orgueilleusement les maximes de l'Evangile ; lorsíju'enün vous fermiez les yeux avec tant d'obstination à la lumière qui vous découvre aujourd'hui vos erreurs et vos péchés ? Qui donc vous a ouvert les yeux , qui vous a frappé d(>s rayons de cette lumière? Kliez-vous meilliMir , aviez-vous la vue plus claire , (|uand vous en étiez i)rivé ? Quoi ! parce (}ue Di(>u vous fait connaître nioinlenant voire état ; piuce qu'il vous montre voire faiblesse et votre misère ; ptuce qu'il ne vous a pas laissé ignorer combien vous avez besoin de son secours ; parce qu'en un mot il vous a de-
LETTRE XXlí. -Í77
Irompú , et que vous ne pouvez plus vous dissimulor que vous m; pouvez rien sans sa grdce ; vous vous rejjardez comme un homme perdu , vous ne voyez plus de molif de vous Iriinquilliser. Je vais mourir , diles-vous , parce (jue j'j'.i vu le Seigneur. Dieu s(; laisse-l-il voir à ceux ^[n\\ veut perdre ? et celle connaissance même , (|u'il vous donne de la proibiideur de vos misères , ne vous annonce-t-elle pas (juil cherche à vous pardonner".'
» (Juand le pécheur r(';;;ude ses inijuieludes , ses terreurs , avec cet esprit ; (juand , au lieu de vouloir se les cacher , il tra\ aille à pénelrer avec les >eux de sa douleur jusqu'au plus profond de sa conscience ; loin de se décourager à la Irisle vue de ses plaies, le senlinienl de sa propre faiblesse lo l'récipile plus fortement dans les bras de Dieu- il dit comme la femme de Aianué : Si le Seigneur avait voulu n)e perdre , nraurail-il envové son ange ? La cause de ma perle a été de m'ohsliner à ne pas voir ce qu'il daigne me n)0!ilrer. Ainsi , le vrai penilent s'élève de la crainte i l'espérance , de l'espérance à l'amonr , et l'amour consomuie la justice. La foi conimen«e l'œuvre; et la même foi, unie à la charité , la perfectionne.
» Nous a\ons parlé de la iiainte et de l'espérame : c'est par l'une et l'autre que nous pouvons arriver au but que nous devons alleindre. Il est un autre moyen plus immédiat , plus eflicace , et tellement nécessaire , qu'on ne peut parvenir sans lui à la parfaite conversion du cœur. Ce moyen , c'est l'amour ; l'amour (pii justifie à coup sûr le pécheur ; qui d'esclave du démon le change en enfant de Dieu ; qui lui rend tous les biens , tous les droits que lui donna le baptême ; qui en fait enfin l'héritier de Jésus- Christ , et le compagnon des esprits célestes.
)i Mais comme l'amour a dilVérenls degrés , nous traiterons demain cet objet. Vous n'oublierez pas le nouvel ordre que nous nous sommes propos(*. Le malin , je viendrai vous aider à vous examiner , et l'après-midi nous parlerons de l'amour divin, n
Je renouvelai au Père les expressions de ma reconnaissance , et il se retira. Ce Père , mon cher Théodore , est un ange de Dieu ; je ne peux douter (ju'il ne soit descendu du (>iel pour venir ù mon secours. Je ne saurais l'exprimer combien il console mon cœur. Que serais-j»i devenu sans ses conseils et ses rétlexions ? Quand je considère la différence (pii se trouve entre lui cl moi , entre lui et loi , entre lui et tous ceux (¡ni vivent dans un si déplorable aveugh'ment , il nu' parait (¡nil est bien plus au-dessus de nous «pie le Ciel ne l'est de la terre. Ah I Théodore 1 que ne <lonncrais-je pas pour que tu l'entendisses! Adieu.
LETTRE VINGT-TROÎSiÈME.
Le philosophe à Théodore.
Que nous sommes ignorants et bornés , lorsqu'cngagés dans les chaînes du vice , nous ne connaissons que les plaisirs grossiers qu'il nous présente ! Si tu pouvais te faire une idée de la joie et du ravissement que j'ai éprouvé ce matin , lorsqu'aprés mon entretien avec le' Père , jai vu qu'avec son secours et ses généreux efforts , la pretnière époque de ma ténébreuse vie était débrouillée et mise en ordre ; tu concevrais alors qu'il existe des plaisirs moraux , des plaisirs du cœur , que la chair et le sang ne peuvent jamais éprouver.
Combien ¡es hommes gouvernés par l'esprit de Dieu sont supérieurs , ou plutôt d'un ordre plus élevé que les hommes conduits par l'esprit du monde ! Va voir ces philosophes profonds , ces brillants génies , ces esprits pénétrants et subtils , qui parlent avec tant d'assurance, qui dissertent avec tant d'orgueil, qui captivent avec tant de succès la raison des sots et des insensés , dont le langage , orné d'un éclat trompeur , décèle néanmoins si souvent leur frivolité et leur imposture. Suppose-toi près d'eux , sur le point de mourir , ou livré à l'aflliclion et à la douleur ; implore leur assistance : tu verras alors qu'ils ne sont rien , et qu'ils ne peuvent ni nous secourir ni nous consoler.
Au contraire, les hommes de Dieu , simples , modestes, humbles dans leur extérieur , et modérés dans leurs discour» , ne se vantent jamais , ne promettent rien , se regardent comme incapables de tout ; mais a-t-on besoin d'eux et imp!ore-t-on leur se('ours ? alors ils s'élèvent, le brasier ariient de la charité les échaufle ; ils sont tout feu , toute ardeur ; et ces mênîes hommes , (jui auparavant paraissaient des êtres inutiles , sont ceux qui prodiguent les conseils les plus vrais et les plus solides ; les amis les plus ardents du malJKiiroux , les plus empressés à le secourir ; tandis que les impies ianfarons du monde l'abandonnent et fuient dans les occasions les plus essentielles. Le Ciel semble seconder les elTorls de celui qui parle en son nom , et lui donner ces puissants nioyens de consolation (|ui mauípient aux autres.
Comment pourrai-jo le peindre le zèle , la charité , la tendre affection de mon bienfaiteur? Un mois auparavant, je l'aurais regardé de l'œil du mépris le plus profond ; je me serais moqué
LETTKK XXI 11. 479
de lui ; ii peine :uirais-jo daigné rciiviso^^er : aujourd'hui je le révère connue un lioninie su[)i'iieur à tous toux que j'avais oslimés ; je ne me trouve pas digue de baiser la trace de tes pas.
Avec quel amour, (juel intérêt, el en même tetnps avec (juelle sagacité, quelle adresse il fouillait jus(|u'aiix replis les plus secrets de mon cœur! Je me suis livré à lui tout entier; il me (luestionnait : je lui re[iondais avec simplicité el bonne foi, et je ne sais commeiil ses demandes, toujours faites à propos, me rappelaient une loule de choses que , sans leur secours , j'aurais, je ciois, oubliées. Enlin , son inépuisable patience et sa méthode ont su débrouiller le chaos de mon premier âge ; il m'a semblé (pie je n'ai rien omis de tout ce (jue je pouvais lui dire , el j'ai pu croire qu'il a été satisfait.
Ainsi , ce que je regardais coiiime impossible se trouve déjà comme fait. Cette roule si escarpée, si pénible à descendre, est devenue plus aisée , à l'aide des sentiers où je suivais mon guide , el il m'a prouvé qu'il était Irés-exercé dans ce genre de travail. L'épreuve de ce mutin a doublé mon courage ; j'ai vu que la métne méthode me conluirail en j)eu de temps au bout de uion entreprise. Le Père me repél;'.it souvent : ne vous f;itigu(;z pas l'esprit; dés que vous éles décidé à ne rien cacher au confesseur , et que vous ne lu'gligez rien pour vous ra|)peler vos fautes, il n'importe pas que vous oubliiez telle ou telle chose ; le point essentiel , c'est que vous soyez navré d'avoir offensé Dieu ; que vous preniez la ferme résolution de ne plus rien faire qui puisse l'oirenser ; que vous espériez en sa miséricorde cl en son pardon ; surtout que votre cœur se convertisse , ([ue vous vous déterminiez à changer de vie , et à observer la loi du Seigneur dans toute son étendue : voilà ce qui vous inijiorte. Une omission, plusieurs omissions même, à moins ((u'elles ne soient relfet d'une négligence coupable , n'allèrent |)oinl la vertu du sacrement ; mais il n'est point de bonne confession , point d'absolution efiicace , sans une entière et vraie conversion.
Entin , le Père s'en alla ; il m'avait consolé, ^üus con\inmes que je lâcherais , dans la journée , de me ressouvenir des autres péchés de la première époijue de ma vie (jue noiJS avions terminée : que le lendemain malin , nous entreprendrions la seconde , et ainsi de suite , en continuant le soir ses instructions. Il revient en eiTel le même jour , el commença ainsi :
« Hier je vous ai proposé de vous enlretenir de la nécessité de l'amour de Wieu dans le sacrement de pénitence. La crainte , avons-nous dit , commence l'œuvre , res|)eran(e la continue ; et celle-ci produit l'amour (pii |)ardonne el justiiie. C'est .lésus-Christ lui-même, (|ui a instruit ses ministres de la nécessité de cet amour , dans la première absolution qu'il a donnée parmi les hommes ; dans celle de la femme pécheresse , il dit ' :
* Luc. vu. /|7.
Beaucoup de péchés lui ont été pardonnes , parce qu'elle a beaucoup aimé. Par là, il nous a appris que l'amour est la condition la plus esseulielle pour recevoir avec fruit les absolutions qui devaient se donner dans la suite des siècles.
» Ce divin Maître n'a pas dit : Beaucoup de péchés lui ont été pardonnes, parce qu'elle a craint ma justice; parce qu'elle a renoncé publiquement à ses péch(js et à sa mauvaise vie ; parce qu'elle est venue se jeter à mes pieds et les arroser de ses larmes. Sans doute , sa bonté attachait aux signes extérieurs de sa douleur le prix qu'ils méritaient ; mais le pardon fut le fruit de son amour^ L'amour était le principe qui donnait du prix à tout le reste , la condition essentielle pour l'absolution.
B Ainsi , quoique le concile de Trente ait décidé que la crainte prépare et dispose le pécheur Í» la justification , il n'a pas entendu dire que la crainte seule, sans être accompagnée du saint amour , puisse nous faire obtenir le pardon des péchés. L'Apôtre dit que la loi, c'est-à-dire, la crainte, peut commencer l'ouvrage; que, comme notre instituteur, elle a, soit de gré , soit de force , de l'empire sur nous '. Leœ pœdagogus ; mais qu'elle ne nous conduit pas au ternie de la perfection '~ , nihil ad perfectum add^xit lex. Aussi l'Esprit saint ne place la crainte qu'au nombre des dispositions qui préparent à la justification , en tant qu'elle excite le pécheur à s'élever jusqu'à l'espérance ; et qu'en commençant à aimer Dieu , comme l'auteur et la source de toute justice , il conçoit une telle haine pour le péché qu'il parvient à le détester.
» Je n'ajoute rien à ce que dit le concile, et je vous prie, monsieur, de bien remarquer les quatre degrés qu'il indique avec tant de précision , tous antérieurs au sacrement. Observez encore l'ordre dans lequel il les place pour nous conduire des uns aux antres. Le premier est la crainte qu'inspire la foi ; crainte qui épouvante, qui abat, qui bouleverse l'âme; mais comme elle ne fait que la terrasser, de ce degré le pénitent passe au second , qui est l'espérance. Celle-ci console ; elle anime le cœur , et lui inspire assez de confiance en Dieu pour croire qu'il daignera lui pardonner à cause des mérites de Jésus-Christ. Mais comment espèrera-l-il de Dieu ce paidon , s'il ne commence à voir en lui le J)ieu de son cœur, le l)ieu bon et miséricordieux , le Dieu de son espérance dans toute l'éternité ? Il s'ensuit de là que le troisième degré est un commencement d'amour qui conduit l'àme à Dieu , comme à l'auteur de toute justification , comme à celui qui doit opérer la sienne , la délivrer de sa colère- et la faire participer à toute sa félicité. Co troisième degré conduit progressivement au (juatrième , parce que si l'homme aime le Dieu de son cœur, l'auteur de toute justice, il doit nécessairement détester l'iniquité (juc Dieu déleste; et voici ce que dit le concile ^ :
' Gulat. ni. 2¿i. » Hébr.Tii. 19,
Í Concile de Tr. sess. xiv. cliap. iv.
Que le pénitent , par la raison qu'il aime Dieu , abhorre et déteste le péché.
» La conlrilion est donc la partie principale de la ponilence , et si prin(;i[)ale que rien ne peut la suppléer. Elle peut avoir une telle inlensilé , que , dans le cas où il serdil impossible de recevoir le sacrement, elle pourrait le remphuer, pourvu touteiois que le pécheur eut le désir et fut dans la résolution sincère de le recevoir dès qu'il lui serait possible.
» — l'ourriez-vous , mon Père . lui dis-je , me definir exactement la contrition ? — Je ne puis vous en donner, me répondit-il , une meilleure déünilion (jue celle môme du concile. La conlrilion , dit-il , est la douleur de l'Ame , l'horreur des péchés commis et la résolution de ne plus les commettre. Et il y ajoute que ce mouvement de contrition a toujours été nécessaire pour obtenir le pardon des peches ; d'où vous devez conclure que le concile ne parle pas dans ce moment de celle conlrilion é^minenle et parfaite dont il fait ensuite mention , et qui suffit seule pour justifier , avant même que le sacrement ait été reçu ; mais de celle qui est d'une nécessité indispensable pour obtenir la rémission des fautes , et qui doit être une douleur intime de l'âme.
» La crainte ne suffit donc pas ; ce n'est point assez que d'après celte crainte on prenne la resolution de ne plus retomber dans le péché ; il faut que l'àme s'afilige , que le cœur soit pénétré de douleur, attendu qu'il ne peut y avoir, sans cette douleur, ni changement ni conversion. Et quel doit être l'effet de celte douleur ? une haine du péché , qui aille jusqu'à la déleslalion ; senlinienl plus fort qu'une haine commune et ordinaire. Autant on a aimé le péché , autant on s'est complu à le commettre , autant le pécheur vérilablement contrit doit l'abhorrer et le délester; et, quoique naturellement le cœur ne répète pas des actes qu'il a en horreur , le concile ajoute en ces termes exprès , qu'à celle douleur, (jue produit la haine , doit se joindre la résolution de ne plus pécher.
» Un mouvement passager , qui n'exclurait la volonté de pécher qu'autant de temps qu'il subsiste, qui ne produirait pas un changement entier, et qui laisserait le cœur daris son premier état, ne serait donc pas suffisant pour former la contrition. Il faut que la volonté de ne plus pécher s'établisse dans le cœur , et qu'il soit aussi délernuné , aussi résolu à renoncer au péché , qu'il l'est à ne faire rien de ce qu'il abhorre , rien de ce qu'il sait devoir lui être funeste. On se ferait illusion à soi-même , si Ton pouvait penser qu'une volonté momentanée pourrait suffire , lorsqu'on n'arrache pas du fond du cœur l'amour dominant du péché.
» On ne peut aimer ce qu'on déteste ; et il ne suffit pas de changer de disposition par l'elTet des circonstances actuelles , il faut que cette disposition amène un changement intérieur et durable à jamais. Le marchand que la crainte du naufrage porte à jeter ses ballots à la mer , les y jette volontairement , et prête luimême les mains à celte opéraliou ; mais abhorre - t - il les biens
dont il se prive ; les détesle-l-il ? Non : telle est l'idée que nous devons avoir de la contrition , lorsqu'elle n'est pas vraie. Toute disposition de l'esprit qui ne va pas jusqu'à la haine et à la destruclion de l'amour dominant du péché , n'est point la contrition dont le concile établit la nécessité pour en obtenir la rémission.
» J'ai déjà dit que cette contrition est une douleur de l'âme. Je dois ajouter qu'elle est ou doit être une douleur d'avoir offensé Dieu, inspirée par sa giâce , et supérieure atout autre-, cela est si nécessaire , que de là dépend toute l'efficace el tout le fruit du sacrement. Qui dit douleur , dit un acte de la volonté , une affection du cœur, qui s'afflige et se détermine à changer de conduite. Ce n'est ni la simple connaissance , ni l'idée de la laideur ou de la difformité du péché; ce n'est pas non plus ce simple déplaisir de la raison qui , quand elle est droite et saine , ne peut manquer de reconnaître le désordre du péché et de le condamner. On peut être affecté de cette manière sans être réellement contrit ; toutes ces affections peuvent entrer dans l'entendement sans arriver jusqu'à la volonté ; on peut avec tout cela aimer toujours le péché, y être encore attaché, et continuer à s'y complaire; et c'est ce qui malheureusement n'arrive que trop souvent. Il faut donc que la volonté opère , et que le cœur se convertisse par un repentir actif et véritable; il faut que la douleur nous conduise à ce vrai regret de nos fautes qui , pour cela , s'appelle conlrilion. Tant que la volonté ne change point , tout le reste est insuffisant pour se rendre agréable à Dieu , et tel qu'on doit chercher à l'être à des yeux qui sont la pureté même.
» 11 ne suffit pas encore d'une douleur simplement naturelle , il faut qu'elle soit d'un ordre surnaturel, c'est-à-dire relative à l'offense de son Dieu ; dépourvue de ce caractère , elle n'est qu'une douleur infructueuse et sans effet. Il y a plus , et ceci est bien essentiel ; cette douleur qiie ressent la volonté , qui a été inspirée par le Saint-Esprit et qui nail du regret d'avoir offensé Dieu , doit être souveraine , c'est-a-dire plus forte qu'aucune autre douleur ; en sorte que ni revers , ni infortune , ni aucune disgrâce dans la vie , de quelque na'ture qu'on la suppose , ne puisse nous en inspirer une , je ne dis pas supérieure, mais même égale à celle que nous devons ressentir de l'offense faite à Dieu , et de la perte de sa grâce.
» Il faut que cette douleur m'afflige plus que la jierte de toute ma fortune, fut-elle immense. Il faut qu'elle me cause plus de peine que la plus grande offense , la plus étroite misère , la perte même de la vie. Si ma peine ne surpasse pas toutes ces sortes de peines , elle est insuffisante ; et non-seulement je n'ai pas la véritable contrition , je suis encore privé de cette attrilion qui est nécessaire au sacrement de pénitence, qu'on ne regarde que comme une contrition imparfaite. »
Ah ! Théodore , ces paroles me firent trembler , et , ne pouvant plus me contenir , je m'écriai : « Eh 1 qui pourra se con-
fesser bien , si tout ce que vous me dites esl indispensable ? Dieu i)eul-il l'exiger de 1 boninie , (jui n'est que misère ? 11 y a de quoi troubler le monde entier, de (juoi jeter dans le désespoir. — Tran(|uillisez-\ous , nie répondit-il , je n'ai pas Uni de m'expliquer ; vous verrez que j'ai raison , et qu'avec tout cela vous ne perdrez pas l'espérance. Vous dites que cela peut désespérer; mais qui? les dmes mondaines qui n'ont jamais connu l)ieu , qui jamais n'ont cherclié à le connaître ; les dmes notées dans les plaisirs , nourries des illusions de l'amour-propre ; les ûmes livrées à la dissipation , qui ne jettent (ju'a la bâte un regard superficiel sur les vérités de la religion , qui sont sans cesse distraites par les objets matériels sur lesipiels se fixe exclusivement leur attention. Voilà les seules personnes qui peu\ent s'eifrayer de mes discours, qui doivent trembler au moment í)íi elles entendent ces vérités.
» Mais je leur dirai , avec saint /iuguslin : Donnez-moi une <^me (jui ainte Dieu , une àme pleine de l'esprit du cbristianisme, telle enfin (jue toutes devraient être. Si , par un efl'et de la fragilité luimainc ou par la surprise de quelque passion elle avait le malbeur de tomber dans le péclié , diles-le-moi , revenue à ellemême , et convertie à Dieu par sa gri\ce , n'éprouvera-t-elle pns la peine et bî déplaisir dont j'ai parlé , et dont je soutiens l'absolue nécessité? Quand nous voyons David coucbé sur la cendre , et s'humiliant devant Dieu ; quand nous voyons saint Pierre couvert de honte , et versant des larmes ameres ; quand nous voyons Magdcleinc prosternée aux pieds de Jésus-Cbrist , et les arrosait des larmes de l'amour et du repentir ; pouvons-nous croire que quelque chose au monde leur eût causé , je ne dis pas plus , mais autant d'ai'lli( lion que leurs péchés? Pouvons-nous imaginer aucun intérêt capable de surpasser celui d'apaiser leur divin Sauveur, et de rentrer en gr^lce auprès de lui? Et nous , incomparablement plus pécheurs que ces illustres pénitents , n'avons-nous pas des motifs plus forts et plus pressants de nous affliger? Que nous manque-t-il donc? Plus de sincérité dans le cœur, un désir plus vif de notre conversion.
» Cependant , monsieur . ne vous alarmez pas ; vous et beaucoup d'autres , vous pourriez , je l'avoue , vous décourager avec raison , si celte douleur , nécessaire pour la pénitence , consistait dans une peine sensible , parce que la sensibilité ne dépend pis de nous , et que souvent nous sentons plus vivement les maux de cette vie ou certains événements douloureux , que les péchés que nous détestons et qui nous causent un cliagrin réel. Ce n'est (ionc point sous le rapport de la sensibilité que notre contrition doit être une douleur supérieure à toute antre douleur ; c'est par la délestation de la volonté , par la préparation de l'esprit , qui doit prendre sur l'àme l'enipire qui lui a|)parlienl , et par la disposition intérieure du pénitent à supporter tous les genres de maux , et à accepter toutes les espèces d'adversités et de disgrûces , plutôt que de consentir à un seul péché mortel.
» Dans cet état de l'âme , il est clair que le pénitent déleste le péché par-dessus tous les autres maux , et qu'il voudrait , au prix de tous ces maux , effacer les péchés qu'il a commis. Il n'est pas pour cela nécessaire de sentir les mêmes agitations , d'éprouver la même désolation que nous cause la nouvelle d'une grande infortune, d'un affreux désastre. 11 suffit, pour être contrit, d'avoir cette haine et cette douleur du péché , que les théologiens appellent appréciative , parce qu'elle soutient les droits de Dieu , et qu'elle prouve que noire cœur lui donne une préférence entière et absolue. Voilà, monsieur, ce qui doit vous tranquilliser, vous et tout le monde , puisqu'il n'y a personne qui, avec l'aide de Dieu , ne puisse avoir ce genre de douleur.
» Il est vrai que , pour l'avoir, il faut s'appliquer et s'efforcer, Si vous ne vous sentez pas uppeié de Dieu , disait s;iint Augustin, agissez , priez, faites instance. Les hommes éprouvent souvent un tel aveuglement de cœur , qu'on peut craindre qu'il ne leur manque la contrition nécessaire pour le pardon des péchés dans le sacrement de pénilencc , mais c'est par leur faute. Et comment pourraient-ils avoir celte contrition , si l'on en juge par la manière dont quelques-uns se préparent à la confession ?
» Ils y viennent souvent avec une telle précipitation , qu'ils ne se sont pas donné le temps de penser à ce qu'ils vont faire. Ils s'approchent du tribunal avec indolence , et avec une telle froideur , qu'on voit bien qu'ils ont oublié que la confession est l'un des plus importants et des plus sérieux exercices de la religion ; et comme ils ne sont accoutumés ni au recueillement ni aux actes que le cœur touché de la grâce produit en nous , ils se bornent aux formules usitées , qu'on trouve dans les livres de piété ; ils les lisent , ou les récitent de mémoire , sans s'y affectionner intérieurement , et presque sans les comprendre. C'est ce qui n'arrive que trop souvent , même parmi les gens de distinction. Nous leur demandons s'ils sont contrits et repentants , s'ils ont une sincère douleur de leurs péchés ; ils nous répondent sans hésiter qu'ils le croient ainsi : mais , à parler franchement , peuventils se le persuader eux-mêmes?
» Qu'est-ce qu'une douleur sincère ; c'est un changement du cœur, si complet qu'il l'éloigné des objets qui lui étaient auparavant le plus agréables. Il faut que , par la force , par la supériorité de sa douleur , ce cœur abhorre ce qu'il aimait auparavant , et qu'il aime ce qu'il abhorrait; qu'il devienne, en un mol, un cœur nouveau. Quel effort de l'âme ne suppose pas un changement de celle nature! quel sacrifice de ses goûts! quelle victoire sur ses passions I Un triomphe de celle espèce peut-il résulter de réfliîxions froides et faibles, ou de mots prononcés sans inlenlion ? Je sais que les opérations de la grâce ne sont pas soumises au temps; mais je sais aussi que , dans son cours ordinaire , la grâce n'agit qu'avec poids et mes«»re.
» La grâce a ses moyens d'insinuation , ses degrés d'avancement et d'accroissement. Elle prévient , elle soutient , elle aide à
consommer l'œuvre ; mais elle exige que le pénilenl s'aide de son cOie , (juil rentre en Ini-rnètne , tju'il élève son cœur, (ju'il deteste ses Taules , qu'il poile sans cesse ses rugards sur loules les consideralions (|ui peuvent lui servir à s'éloigner du pécLe , et à le lui i'iiire al)liorrer ; qu'il insiste sur les niotils capables de lui inspiier l'amour, le respect et l'obéissance à l'égard de Dieu , son créateur et son rédempteur ; qu'il ait enlin recours û ce même Dieu , et (|u'il lui ouvie son cœur , pour qu'il l'amollisse et le convertisse. Or, tout ceci |)('ut-il être l'ouvrage d'un seul instant , pour le> pécheurs suitout , (jui , dans le cours d'une année , s'approchent bien rarenu-nl (lu sacré tribunal?
» — iMais , mon l'ère , lui dis-je , ce (¡ue vous me dites me fait trembler. Daprès cela, il y a donc bien peu de bonnes confessions ? » — Il n'y a , répondit-il , que trop lieu de le craindre , et je n'ose guère dire ce que j'en pense ; mais comme le confesseur ne peut liie dans l'intérieur du pénitent, il est obligé de croire ce qu'il lui allirme. Il cède , il lui donne l'absolution sans répondre de rien, p.irce que Dieu seul peut juger de sa valeur; il ne sait que trop que , par une suite de mauvaises dispositions de celui qui la reçoit , sans qu'il soit dérogé ni aux promesses de Jésus-(^hrist , ni a la |)uiss;ince de ses niinistres , tout ce qui se délie sur la terre n'est pas toujours ddie dans le Ciel.
» — D'apris cela . lui rejjliquai-je , il faut beaucoup de temps pour se piéparerà la confession. » — Sans doute , il faut tout celui qui est nécessaire peur rendre la confession bonne, et surtout pour s'assurer de sa contrition , autant qu'il est moralement possible. Je parle d'une possibilité morale, parce qu'en blâmant la négligence ÍX se préparer, je n'approuve point l'excès contraire, qui seniil une irujuictiide q«ji dégénérerait en scrupule. La prudence chrélienru* tient un milieu entre ces deux extrêmes , et ne doit point fraiK liir les limites de la raison. Lorsque , d'après ces moyens, le pcniicnt peut penser (ju'il a fait tout (e qu'il pouvait, il doit, dans celte j)osilion , se confier en Dieu et calmer ses in(|uiétudes , au li«'u de se tourmenter inutilement par une deiiance liop excessive de lui-même.
» Mais coinment nous empêcher de déplorer notre misère ? IS"esl-il pas étrange , qu'en ayant tant et de si forts motifs de douleur, qu'un seul devrait suflire pour déchirer nos cœurs , rprès avoir offensé Dieu , l'homme s'excite si diflicilement aux mou\em»Mit jl'une juste com[)onction ? N'est-il pas étonnant que nous ayons besoin de tant d'exhortations , d'instructions , de médilalions , pour rcvcillrr des idées (|ui ne devraient jamais s'éloigner dti noire esprit , et qu'il nous faille faire des ell'orls pour en ressenlir l'impression ? Comment se peut-il que nous oubliions tellcm«'nt »'t si vile un Dieu créateur , conservateur et rédempteur ; un m;iilre si grand , un père si tendre . et que nous perdions sitôt le souvenir de sa libéralité , de sa sainteté , de sa justice et de loules ses innombrables perfections ?
/) Comment la simple pensée des droits qu'il a sur notre cœur ,
ne nous présente-t-elle pas tout de suite l'injustice et l'borreur de tout ce qui l'offense et nous sépare de lui ? comment ne nous noyons-nous pas dans" les larmes? comment n'éclatons-nous pas en gémissements et en sanglots ? Que manque-t-il à Dieu pour mériter notre amour? n'esl-il pas assez bon? n'a-t-il pas assez fait pour nous ? ne nous combie-t-il pas de biens tous les jours ? n'est-il pas disposé à nous en faire de plus grands encore dans tout le cours de l'éternité? Ah! notre insensibilité est presque aussi incompréhensible que sa miséricorde !
» Si la douleur d'avoir oflensé Dieu est telle que je l'ai dit , elle produira infailliblement la résolution que nous appelons propos, et qui est une ferme et constante détermination de ne plus offenser Dieu en aucune manière , et d'avoir soin de se maintenir dans sa grâce , en se corrigeant de ses vices et en renonçant à ses mauvaises habitudes. Cette disposition est si essentielle , que , sans elle , notre contrition ne serait qu'une contradiction manifeste. Comment pourrait-on concilier une volonté délestant les péchés commis, et en même temps disposée à les commettre de nouveau ! une volonté abhorrant souverainement le péché , parce qu'elle le considère comme le plus grand des maux, et l'aimant néanmoins de telle sorte qu'elle consente à s'en souiller encore à la première occasion ; ce serait vouloir et ne vouloir pas ; ce serait vérifier la. parole du Prophète ' : L'iniquité s'est mentie à elle-même. Ce serait faire à la majesté divine la même insulte que ferait à son souverain un vassal rebelle, qui, venant implorer sa clémence , lui déclarerait en même temps que , maigre ses soumissions , il n'est pas moins prêt à reprendre les armes contre lui , lorsqu'il en trouvera loccasion.
» Ainsi , pour que la douleur soit suffisante et que Dieu puisse l'accueillir , elle doit être indispensablement accompagnée du propos de ne plus pécher. La première disposition suppose la seconde, et elle ne peut en être séparée. C'est pour cela que le concile définit la contrition : une douleur du péché jointe à la résolution de ne plus le commettre. Que celte résolution doive être expresse et formelle , ou qu'il suffise qu'elle soit virtuellement comprise dans l'acte de détestalion ou de douleur , la chose est indifférente , puisque cette résolution est toujours nécessaire. Mais lorsqu'il s'agit d'un objet aussi important que celui de recouvrer la grâce de Dieu , le meilleur et le plus sur c'est de lui dire , comme David : « J'ai juré , Seigneur, et je jure àfi nouveau d'observer dorénavant nos divins préceptes et d'obéir en tout à votre loi , comme j'y suis obligé. » H faut ajouter à ces paroles du Roi pénitent : « Parce que j'ai eu le malheur de manquer à cette loi sainte , je forme le propos de m'observer mieux à tel ou tel égard , et de porter la plus grande attention à m'eloigner du péril. Oui , mon Dieu , je le veux , je le désire , et je suis résolu à le faire. Vous , qui voyez le fond des cœurs , vous verrez aussi l'étendue et la fermeté du mien. »
' Ps. XXVI. lï.
)» Celle proteslalion renferme deux propos-, l'un général , l'aulre parlituliLT. Le général embrasse sans exceplion lous les péchés qui nous privent de la gr;\ce de Dieu , parte que s'il y avait un seul péché mortel (ju'on ne se proposât pas d'éviler , la résolution serait \aine , elle serait dépourvue du vrai motif (jui peut faire son mérite : savoir, (|ue le peché ollénse Dieu et (|u'il lui déplaît. Comme ce motif convient également à tous les péchés, il est é\identque s'il nous détermine à nous abstenir des uns, il doit nous déterminer de même à nous abstenir de lous. Celui qui ferait sur ce point ([uelque distinction ou quelque réserve, cesserait d'aNoir ce motif en vue, et sa résolution deviendrait loul-à-fait illusoire.
» Le propos particulier est celui qui insiste spécialement sur les péchés que nous sommes le plus habitués à commettre , et dont nous nous accusons. Comme ils nous font connaître le genre de mal auquel notre faiblesse nous entraîne le plus, il demande naturellement de notre part plus de vigilance et de précaution. Mais nous sommes obligés de délester également toutes sortes de péchés , et dédire à Dieu , avec l'accent d'une résolution courageuse : Seigneur, je ne vous offenserai plus.
» — Lh ! (juel est l'homme au monde , m'écriai-je , qui osera parler à Dieu de celle manière ? Comment la frêle argile aural-elle l'audace de dire : Je suis de pierre , je suis d'acier? Quand je me supposerais dans l'intention la plus sérieuse et la plus efficace de ne plus pécher, quand je me sentirais \\n instant le couragii de souffrir la mort plutôt que de retomber dans l'iniquité , qui peut répondre de l'avenir ? qui peut prévoir dans quelles circonstances il se trouvera ? qui pourra s'assurer de lui-même? Le pourrai-je surtout, moi, nialheureux , qui ai consumé ma vie dans les horreurs du péché , et dont le cœur est entièrement corronipu ? moi qui ai contracté l'habitude de ne réprimer aucune de mes inc linations vicieuses , qui ai conslammenl cédé à lous mes désirs déréglés , q'ii n'ai jamais su ni me modérer ni me corriger sur rien ?
» Comment un malheureux tel que je suis aura-l-il le front de dire à Dieu : Je vous promets de ne plus vous offenser? Suis-je assuré , dès cet instant , d'avoir assez de force et de constance pour surmonter le torrent des vices qui m'ont maîtrisé ? L'homme qui n'a été qu'une faible poussière deviendra-t-il marbre? Je crois , mon Père , que celui cpii parlerait ainsi serait un léméraire et un présomptueux. S'il est nécessaire d'avoir ce sentiment dans le cœur , je suis bien malheureux ; car , bien loin de l'avoir, je n'ai que celui de la crainte , de la méfiance de mon excessive faiblesse et de mon ancienne corruption. Non , je n'oserais jamais parler ainsi au Dieu scrutateur des cœurs; je croirais lui mentir! » Je prononçai ces paroles avec une telle vivacité, queje me levai sans m'en apercevoir, et si subitement (juc le Père ne put me retenir. Après m'avoir entendu, il me pria de m'apaiser. Il me dit qu'il s'était mal expliqué ; et m'ayanl fait rasseoir , il me parla ainsi :
« A Dieu ne plaise que je blâme des sentiments si justes et si véritablement chrétiens. Cette crainte, telle deii;ince de vousmême que vous montrez , sont à mes yeux le plus sûr garant que vous n'offenserez plus Dieu. Sans doute, ce serait une témérité, non-seulement au pécheur, mais encore au plus grand saint, d'oser promettre à Dieu de ne jamais plus rollenser, si, dans l'accoraplissement de celle promesse , ils ne coinplüii iil uniquement que sur leurs propres forces; mais l'un et l'aulre peuvent le promettre par l'effet de leur contiance en l)ieu,donlla grâce aide toujours aux efforts de ceux qui travaillent sérieusement a l'exéculion d'un si grand dessein.
» Pour mieux me faire enleudre , je dois vous dire qu'il y a dans l'homme deux actes différents qu'il ne faut pas coiilondre; les actes de l'entendement et ceux de la volonté. L'enlemlemeril lui montre sa faiblesse, ses légèretés , la force de ses inclinalions , les combats qu'elle aura à soutenir, les périls quelle aura ii courir, le peu de fond qu'elle a à faire sur la dispo>itioii presente ; n'importe , en dépil de toutes ces inquietudes . la volonté est ou peut-être sincèrement déterminée et fermement résolue.
» Le pénilent ne doit donc pas s'cpouviinler de lidce de la difficulté et de rim[)ossibilile présumée de sa pi-iseveraui e. Celte impossibilité prélendue n'existe que dans son imagiii:>tu)ii ; pour le décourager et le retenir, le démon la lui ex. gère ; c'est une des ruses ordinaires que le tentateur meten œu\re [)oui alti (iir le pécheur ; il lui persuade qu'il ne pourra soutenir cette nouvelle vie. Quoi I lui dit-il , pourrez-vous sujiporler l'iiuslerile (ludienne pendant le cours d'une vie peut-être Ires-longue ? si m.^intenant , animé d'une nouvelle ferveur , rien ne vous parait penil)le, rien ne vous effr.iie, que deviendrez-vous lorsqu'elle se sera dissipée comme il arrive ordintiremenl ? pourrez-vous être à rifueuve des dégoûts et des ennuis dotil vous sen-z abri-uve , passer vos jours dans une retraite a laqiuille vous n'êtes |)as aciouhiuu*? abandonner la passion qui vous transporte? ne plus r»'V(»ir l;i personne que vous aimez lanl ? résisterez-vous à ses pl.inles et à ses larmes? renoncerez-vous à jsmjiis a ces jeux , a tes spectiu les , a ces pl.iisirs qui répandaient le bonheur sur votre vie? i)'.iilleurs , que de motifs de respect humain vous retiendront ! que de r.ÉJilcries n'aurez-vous pas à essuyer ! que de utorlifiialions de mille autres espèces ! 'foules ces idees, monsii'ur , assiègent un es|»ril liuiide, troublé par la passion qui le domine, égin- par la nature corrompue qui se révolte, et p.ir le deuu)n qui travaille a décon.iTter nos projets de conversion.
«Mais l'ennemi exagere et grossit vainement les objets ; il n'eu est pas moins cerlain que le p.'cheiir (puî l)i(Mi a tourbe et (|u'il aide (h; sa grâce, peut empêcher que sa volonté ne vienne a vaciller. 11 est toujours mailr»' de dire : Je le veux ; il peut foujours venir à boni de son dessein avec le secours du Ciel. Il n'est pas nécessaire pour lui de lire d ns l'avenir, ni d'avoir la certitude de sa constance; il lui suffit d'être acluellenu'nt dans la
LETTRE XXllI. m
résolulion de ne plus pécher , ou qu'après s'èlre bien examiné , il puisse juger qu'il y est. Vous avez raison ; ce sérail une grande présoiupliiui que de se croire assuré de ne plus tomber , soit parce que la pénitence ne nous rend pas impeccables , soit parce que notre volonté, l'acuité purement humaine, est toujours inconstante. Personne donc, à moins d'une révélation e\i)re&se , ne peut savoir ce qu'il fera ou ce qu'il ne fera pas dans telles ou telles circonstances.
» Il suffit au pénitent d'être assuré , autant (juil est moralement possible de l'être , qu'il veut se corriger , par le même motif qui a produit son repentir et sa douleur , et (ju'il le veut à jamais, pour sa vie tout entière , quoiqu'il ait à craindre (jue sa volonté ne s'affaiblisse ou ne se démente. Ainsi préparé , et une fois dans cette disposition actuelle, il doit se confier en Dieu pour l'avenir ; il doit dire avec l'apôtre ' : Si le Seigneur est acec moi el pour moi, qui sera contre nioi ? Dieu ne m'abandonnera pas; il m'aidera à consommer l'œuvre (pie sa grâce m'a fait entreprendre. 11 doit se soutenir , se raffermir par l'espérance des secours divins , cl se dire à lui-même : il est impossible que je coure beaucoup de dangers , je ne peux savoir ce (pii arrivera ; mais je sais bien ce que je suis maintenant résolu de faire , je sais que je ne veux m'éloigner jamais de mon Dieu et de ses divins commandemenis ; je sais aussi qu'en me maintenant toujours dans celle résolution , comme j'ose Tallendrc de la bonté de Dieu , rien ne me fera violer la parole que j'ai donnée à mon Dieu el que je lui donne de nouveau ; je sais enfin que pour lui montrer la sincérité de mon intention , je vais dès à présent même prendre tous les moyens (jue la religion me fournit , pour m'éloigner de toute occasion de tomber dans le péril et employer toute la vigilance dont je suis capable.
» Voilà le caractère essentiel qui nous fera connaître si notre propos est aussi bon , aussi sincère qu'il doit l'être. Vainement l'erons-nous mille promesses à Ditu el à ses ministres 5 en vain nous dirons-nous à nous-mêmes que nous voulons mener une vie plus régulière el faire un divorce éternel avec le péché , si nous ne prenons pas les mesures convenables pour y parvenir , si nous refusons d'employer celles qui nous sont prescrites , si nous prétendons nous livrer aux mêmes compagnies qui nous ont perdus , parcourir les mêmes mers où nous avons fait tant de naufrages; nous précipiter , en un mol , au milieu des périls ; si , malgré les sages conseils d'un confesseur , nous ne voulons ni sai riiier nos passions , hi rien entreprendre pour assurer notre persévérance ; alors nous ne sommes convertis (ju'à moitié, ou nous ne le sommes pas véritablement. La preuve en est claire ; car celui qui veut fermement arriver à \\\\ but , non-seulement cherche à écarter tous les obstacles , ¡1 embrasse encore tous les moyens qui y conduisent; s'il ne le fait pas , su volonté n'est pas décidée , elle n'est qu'illusoire et incomplète.
• Rom. vui. 31.
» De là le peu de changement qu'on remarque dans le grand nombre de ceux qui fréquentcnl le sacré tribunal ; ils veulent concilier deux choses iiicompalibles 5 ils consentent à ne plus pécher, mais ils veulent rester dans l'occasion prochaine du peche. Si le ministre de la pénitence leur demande , comme Jésus-Christ au paralytique de l'Evangile, s'ils veulent guérir, ils répondent sans balancer qu^oui ; mais si , ne se fiant point à une réponse aussi vague, le ministre leur demande encore s'ils veulent s'abstenir de telles visites, se priver de telles familiarités, renoncera telles sociétés, s'éloigner des assemblées et des spectacles , s'ils sont decides à rompre tel commerce, à réparer tels dommages dont ils sont les auteurs , ù abandonner tels profits illicites et tels biens mal acquis; si, pour vaincre l'animosile de leur cœur, ils sont déterminés à telles démarches; si, pour réparer le temps qu'ils ont perdu et édifier le public qu'ils ont scandalisé , ils sont d;ins 1 intention de suivre les exercices de la religion , de s'approcher des sacrements dans telles fêles , de s'occuper journellement de bonnes et saintes lectures , de suivre enfin ses conseils salutaires ; alors ils chancellent, ils commencent à résister et à se défendre, comme si on les traitait avec trop de rigueur; mais, quoi (ju'ils eu disent, quoiqu'ils accusent le ministre d'une sévérité excessive , il n'a que trop de raisons de se défier de leur parole, et il agit prudemment en différant de leur donner l'absolution.
» Cherchons le Seigneur, mais cherchons-le dans toute la droiture de noire ûme. Il n'est que trop facile de nous abuser nousmêmes et d'induire en erreur le prêtre qui nous écoute ; mais nous ne pouvons en imposer à Dieu. Nous sommes effrayés de la continuité de nos rechutes ; helas ! il est aisé d'en apercevoir la cause. Ce n'est point assez de nous présenter au tribunal de la pénitence , il faut constamment y porter la ferme volonté de changer de vie , et de travailler à réformer nos mœurs. Nous avons cru la trouver dans le désir impaifait de notre conversion , dans les cris d'une conscience qui nous accusait et nous disait ce qu'il nous fallait faire. Nous le voyions bien ; mais nous ne l'avons pas fait, parce que nous ne l'avons pas voulu. Lorsque nous voulons bien ce qui dépend de nous, nous réussissons toujours a le fiire. Je voulais me convertir, disait saint Auguslin en parlant de lui-même; mais je le voul.tis comme un homme plongé dans un sommi-il léthargique , qui veut se réveiller et qui se rendort sans cesse. Ayons donc recours à Dieu , qui , selon l'apcMre , nous fait vouloir et exécuter.
» Revenons à notre sujet. Nous avons dit que la douleur réunie à l'espérance produit la détestation du péché , et qu'elle doit être accompagnée au moins d'un commencement d'amour. Il est natund d'aimer celui de qui nous espérons beaucoup de bien , et plus encore lorsque nous savons que nous pouvons obtenir ce bien par l'amour. On a , dans ces derniers temps , beaucoup disputé sur ce sujet ; mais ces disputes avaient plutôt pour but d'exercer la subtilité scholaslique que de régler nos
LETTKE XXllI. 491
dispositions au lril)tin;il de la pi'iiiU'nce. On convenait unanimeinenl que la conlriliori renferme l'amour , et la question se réduisait à savoir si tel amour est un amour d'cspéranie ou de tharité. Qu'il soit de l'une ou de l'autre espèce , il est toujours amour ; aimer n'est pas autre chose qu'aimer , et l'amour dont nous parlons ici est essentiellement l'un et l'autre , sans (ju'il soit possible de les séparer. Car , dites -moi , quel est le bien (jiie vous espérez dans le sacrement de pénitence ? Le pardon des péchés , me répondrez-vous : vous aurez raison ; et si nous l'entendons bien , ce pardon est tout ce que nous pouvons désirer , parce que ce premier bien est sui\i de tous les autres.
» il est , en ciTet , impossible trobtenir la rémission de nos péchés , sans être en même temps justifiés de la justice qui nous est propre. Et comment celle justice s'établit - elle dans noire cœur ? Comment d'injustes et de pécheurs que nous étions, nous transformons-nous en justes et en saints aux yeux de Dieu? Par son amour , par la charité que la préscn( e de l'Esprit saint verse dans nos âmes. Ce sont la des vérités de foi , définies par ce canon du concile : « Si (juelqu'un dit que l'homme est justifié par le seul pardon des péchés , sans la grâce et la charité que le S,iitit-Es[»rit répand dans nos cœurs et qui nous devient propre, qu'il soit anathérae. » Ceci, monsieur, mérite les réflexions les plus sérieuses , par les conséquences que je vais vous montrer.
» Si le pé< heur , en recevant l'absolution , ne reçoit pas en même temps l'esprit de Dieu ; s'il ne le porte pas déjà dans son cœur au moment où il s'éloigne du confesseur ; si , avec l'Esprit divin (|ui habile dans son àme devenue le temple vivant de Dieu , la charité n'y habile pas non plus , la charité , qui consiste dans un amour assez puissant pour lui faire préférer Dieu à tout et le lui faire aimer au-dessus de tout , pour lui rendre aimable tout ce (ju'il aime , pour lui faire détester tout ce qu'il abhorre , et pour le maintenir dans cette heureuse disposition d'une manière ferme et inébranlable (non qu'il ne puisse déchoir de cet étal , comme il n'arrive que trop souvent , mais parce que cet état est de nature à subsister de toute éternité , et (|ue s'il vient à en sortir , c'est par sa faute ) : en un mot , s'il n'a pas la charité , qui seule peut le rendre digne de Dieu et l'associera ses saints, par la raison qu'il est lui-même juste et saint , ce serait une erreur de penser qu'il a pu obtenir !e pardon de ses péchés dans le sacrement de pénitence. Non-seulenient il n'y recevra rien , mais il sera coupable d'avoir rendu inutile le sang de Jésus-Christ , si , par la vertu du sacrement , il ne reçoit pas l'Esprit saint et l'habitude de la charité.
» Il paraît impossible , monsieur , de recevoir celte justice et cette charité , sans les désirer autant qii'elles le méritent , c'est-à-dire , plus que tout ce qui peut êlre l'objet de nos désirs temporels , et préférablement A tout sans exception. Dans la religion de Jésus-Christ il n'y a qu'une réponse , celle de son
fondateur : « Qu'il vous soit fait comme vous le désirez ; Fiat tibi sicut vis. » Pour obtenir , il faut donc désirer ; et c'est ce que déclare le concile , en disant que l'Esprit saint distribue cette charité , selon la disposition et la coopération de chacun. Qui peut ignorer que la meilleure disposition est de désirer cette charité au-dessus de tout et par préférejice à tout? Ainsi celui qui lui préférerait tout autre objet q»iel qu'il fût , ne mériterait pas de la recevoir , et s'en rendrait absolument indigne.
» Une âme véritablement convertie ne dispute point , n'argumente point , ne subtilise point. Elle n'écoute qu'un seul désir ; elle ne dit qu'un mol , avec saint Paul ^ : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Cette parole courte dit tout , quand on la profère avec une volonté pleine et entière , et qu'elle n'a d'autre objet que celui de plaire au maître qui la lui commande. Elle ne demande point à Dieu , ni ne cherche à pénétrer les raisons du précepte ; son obéissance serait alors moins parfaite et son cœur moins satisfait. Elle se borne à dire : Parlez , Soigneur , votre serviteur écoute ; mon entendement se borne à vous croire et mon cœur à vous aimer. Le premier vous croira , malgré la faiblesse de ses lumières -, le second vous obéira , malgré ses répugnances ; l'un et l'autre ne veulent connaître que vos ordres , sans en chercher les motifs ; ils ne veulent que les remplir, et les remplir tous en même temps et à la fois, s'il était possible , si leur faible condition leur en donnait le pouvoir. Mais tout est dans la préparation de mon cœur ; vous la voyez , ô mon Dieu! et ce cœur espère , avec le secours de votre grâce , faire tout ce qui lui sera possible.
» Tels sont , monsieur , les sentiments d'un véritable converti : plus sa conversion approche de sa perfection , plus ces sentiments sont profonds. Supposons un amour assez puissant , assez actif, pour justifier le pécheur avant le sacrement. Que s'ensuivra-t-il? que le désir de le recevoir étant le moyen que Dieu a établi pour le pardon des péchés , sera plus vif dans lui , puisqu'il ne peut être justifié qu'en raison de ce désir , et que la nécessité de ce désir n'est fondée qu'en ce que Dieu a établi ce sacrement pour cette fin : quand donc il serait certain que tous les hommes pourraient être justifiés avant de participer au sacrement de la pénitence et à celui du baptême , ces sacrements ne leur seraient pas moins nécessaires , puisque les pénitents ne peuvent être justifiés que par le désir d'y participer.
» Pour mettre ceci dans tout son jour , il sufGt d'observer que l'amour de Dieu est susceptible dans nos cœurs d'un grand nombre de degrés différents. H y est quelquefois si faible et si languissant , qu'à peine semble-t-il y prendre naissance. On aperçoit les charmes de la vertu , on voudrait la pratiquer ; on
' Act. IX. 6.
LETTUE XXIII. 493
coniiDcnce ix scnlir que les servileurs de Dieu sonl heureux , or» tonlesse que sans lui il n'est poinl de vrai bonheur, ou fait quelque lenlalive jiour les iiuiler, pour s'ele\er a Dieu ; mais on n'en reste pas nioins allaché par une espèce de lien à sea premièVes habitudes , et toutes les forces de l'ilme sont encore ca[ili\es.
M Saint AxKjuslin peint bien celle situation , en disant : « Dans cet état , ù mon Dieu ! je ne pouvais me supporter moi-même , parce que je con)mençais à vous connaître ; mais retenu par î'obsiinalion de nia volonté , je reton)bais sous le poids de mes chaînes. Je prenais plaisir à ni'entretenir avec \olre ser>ileur Ambroise ; je me consolais par la lecture des saintes Ecritures , qui jusiju'alors ne m'avaient inspiré que de l'éloignemenl. Le nom de Jésus-Christ , qui s'y trouve répété tant de fois , portail à mon cœur malade une secrète consolation ; l'exemple de ceux (|ui vous servent me louchait aussi ; quehjuefois je me disais : Avîjuk— tin , pourquoi ne pourras-tu pas ce qu'ont pu lels et telles "? Alipe et moi nous nous le répétions : tantôt il m'encourageait , tantôt je l'animais lui-même ; mais moi , j'étais retenu par mes passions ; lui , il l'élait parles spectacles. Ainsi nous n'avancions ¡)oint , et le résultat de nos projets était toujours d'en renvoyer l'exécution. »
» Ce sont là les premiers mouvements de la griice qui cotumençait à agir sur son cœur. Combien est heureux celui qui commence à les sentir, s'il sait en profiter! C'est un homme qui lutte contre la mort, mais ([ui n'a encore que le premier souille d'une vie nouvelle , bien éloigné d'avoir atteint celui qui non-seulement est plein de vie , mais encore de santé , de force et de vigueur : qui dit avec vérité (|ue Jésus-Christ est la vie , (jue la mort est un bonheur [)our lui , et À qui tout devient indilferenl , pourvu qu'il serve celui qu'il aime , qu'il l'adore , et (juil lui soit agréable ; qui délie le Ciel et la Ierre , le glaive et les persécutions , la vie et la raorl , les choses présentes et les dioses futures ; assuré que rien ne pourra les séparer de la charité de Jésus-Christ I Tel était saint Paul , tels furent les apotres , tant de saints martyrs et d'illustres confesseurs enflammes d'amour , dont les écrits sont sous nos yeux , et (¡ni expriment ces sentimenis avec tant de sincérité et d'énergie cju'on voit bien qu'ils n'en avaient pas d'antres.
» Des hommes de ce caractère ne sonl susceptibles ({ue des impressions lie leur amour pour Dieu, ("-et amour les (huninail avec tant de force , qu'on peut dire qu'ils ne connaissaient point d'autre loi. C'est dans ce sens que saint Jean dit : « Oue la iharilé parfaite exclut la crainte. » L'une et l'autre habitaient sans doute dans leurs Ames , sans (|ue jamais ils les perdissent de vue ; mais ils n'agissaient ni par l'impression de la loi, ni p«r celle de la crainte ; ils n'étaient détermines que par l'amour qui absorbait chez eu\ tout autre sentiment.
i» Voilà les deux exlrémes. Que deviendrions-nous , si entre
le premier et le dernier de ces degrés il y eq avait une foule d'autres , intermédiaires et de diverses espèces ? Le Dieu des miséricordes a disposé plusieurs demeures dans sa maison ; quoiqu'on n'y arrive que par l'amour , cet amour est susceptible du plus ou du moins jusqu'à l'infini. Sans doute saint Pierre aimait Dieu par-dessus tout, et il l'aimait, non -seulement de l'amour qui prépare à la justice , mais de celui qui la donne , puisqu'il était déjà juste , quand Jésus-Christ lui dit : Vous ne 2)ouvez me suivre à celle heure. Ainsi , non-seulement l'amour peut être vrai , mais il peut encore suffire pour justifier , sans éUe pour cela capable de soutenir toute espèce d'épreuves. Jésus -Christ l'a dit clairement. « Vous ne pouvez pas : Non pôles. »
» Le péril et l'épreuve se présentent , et la chute de Pierre justifie la p;noie de Jésus-Christ : « Vous ne pouvez pas me suivre à présent, o Ce n'est pas Dieu qui lui a manqué , c'est Pierre qui a manqué à Dieu et à lui-même. Si , profilant de l'avis que Jésus-Christ lui donna, il se fût humilié sans se permettre le moindre mouvement , puisque son maître ne lui commandait pas de le suivre , son amour , faible encore et incapable de grands efforts , néanmoins suffisant pour se justifier , se serait soutenu. Mais , contre l'avis exprès de son maître , il se met en devoir de le suivre , p;irce qu'il se cioit plus de force qu'il n'en a. Que lui arrive-l-il ? il chancelle et tombe. Concevons donc que nonseulement l'amour de Dieu peut habiter dans nos âmes , mais qu'il peut encore les rendre justes sans qu'on puisse dire pour cela qu'elles soient capables de tout.
» Telle est la condition des hommes , qu'à l'exception d'un petit nombre de privilégiés , la plupart des justes ont besoin de tous les secours et de tous les motifs de la religion pour se soutenir. 11 est des occasions où le juste chancelle, et où il tomberait, sans le secours de la crainte. 11 est des moments où celui qui n'a pas eu besoin de ce secours dans d'autres occasions , ne peut pas s'en passer dans celle où il se trouve. Ceci varie a l'infini. Et que doit-on conclure de ces tristes vérités ? que l'action dans laquelle l'amour ne s'est soutenu que par le secours de la crainte , est une faute : ce serait une hérésie aussi contraire à la foi qu'au bon sens. La foi nous enseigne que cette action , quoique inspirée par la crainte , est bonne , sainte et salutaire. Tout ce qu'on pourrait dire, c'est qu'elle eut été plus parfaite , si elle eût été l'effet de l'amour seul : ces principes sont indubitables.
» Comme l'amour divin a dans le cœur des justes des degrés si différents et si variés, comme les uns sont plus forts et plus vigoureux que les autres ; il se trouve de même de grandes différences entre ceux qui sont faibles , et qui ne font que de naître et à l'amour divin et à la vie. 11 en est qui n'ont , pour ainsi dire, que le premier souffle dévie; d'autres, languissants et malades eu apparence, font espérer néanmoins qu'avec les
LETTRE XX ni. iO.')
secours de la religion ils pourront recouvrer la sanlé. Tel est encore éloigné du royaume de Dieu , qui néannioins s'y ach(;niine. Tel autre en approche déjà , el jouit des regards de bienveillance du divin Mailre ; s'il n'a pas encore alleinl ses grâces, il est sur le point d'y parvenir.
» On abuserait de ces vérités , si , de ce (ju'il faut aimer Dieu par-dessus tout, on en concluait (¡ue , pour recevoir l'absolution avec fruit , il est nécessaire d'avoir un amour à toute épreu\e , d'élre insensible aux impressions de la crainte , de n'agir que par celles de l'amour divin , de n'appréhender aucun combat, de n'éprouver aucune difücullé, aucune peine dans l'exercice de la vertu , et que celui qui ne se sent pas dans celte disposition est incapable d'être absous. Cette manière de penser serait un autre extrême , et pourrait nous devenir nuisible.
» il est sûr (jue de noire côté nous devons faire tous nos efforts pour apporter au sacrement la [)lus grande conlriiion dont nous puissions être capables ; mais le concile même a distingué fort exactement deux natures de contrition , ou plutôt deux contritions dilierentes ; l'une (jui justifie avant le sacrement, parce qu'elle est parfaite en charité; l'autre imparfaite, et qui ne juslilie (ju'avec le sacrement. Ces deux contritions sont très-distinctes. Ce serait se tromper grossièrement que de les confondre et de juger l'une par l'autre , c'est-i\-dire d'assimiler un état commun , ordinaire , imparfait et insuffisant sans le sacrement , à un état rare , extraordinaire , justifiant par lui-même, et si parfait qu'il n'est j)is l'état commun des justes. Evitons avec soin ces excès , qui n'aboutiraient (ju'à autoriser une erreur.
» Nous devons donc nous borner à connaître les moyens déjuger si nous sommes dans les dispositions nécessaires pour recevoir l'absolution. D'après ce que nous avons dit, il est évident que, pr)ur la recevoir, il faut être converti de cœur; que pour l'être , il faut avoir une véritable douleur; qu'elle consiste dans l'horreur et la deleslalion sincère du péché et dans la renonciation entière à l'amour du péché ; et (¡ue cette destruction totale du péché , celle détestalion ne peuvent avoir lieu que par un commencement d'amour de Dieu , comme auteur de .toute justice, ainsi ([ue le dit le concile, l'examinons maintenaiit comment il est possil)Ie de connaître si l'on a dans le cœur celle véritable conversion , celle douleur , celte horreur et celle dctestation ilu péc hé , et |)ar conséquent cet amour de Dieu et de sa justice. Mais il est déjà tard , nous renverrons c(; point ;\ di'main. l'rie/. Dieu , monsieur , (ju'il onllamme mon cœur et mes Icvrcs , afin .que je ne dise rien qui ne serve ;\ sa gloire et à notre édilication. »
Le Père se relira , el je me recueillis pour parcourir el nie rappeler les péchés de l'autre époque de ma vie , poirr m'en confesser le lendemain. .Avec quelle amertume je me retraçai des souvenirs , jadis objets d'une coupable complaisance, deNenus aujourd'hui celui ilune douleur (jui déchii-e mon cœur ! Quand je commeltais ces péchés avec une joie si insensée, qui m'eût dit qu'un jour je
,i9G LE TRIOMPHE DE LEVANGILE.
ne pourrais y penser qu'avec horreur? Mais que serais-je devenu si le Dieu des miséricordes , en dessillant mes yeux , ne m'en eût découvert la diûbrmilé ? le le priai de m'aider dans mon examen pour n'en oublier aucun, pour les confesser tous, pour les détester , pour les expier, et pour lui consacrer avec amour et reconnaissance le peu de jours qu'il destine encore à un malheureux pécheur comme moi.