‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 20 sur 32 · LETTRE VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGT-QUATRIÈME

Le philosophe à Théodore.

A L'iirai\E accoulumóe, le Père se rendit près de moi ; j'avais employé une partie de la nuit précédente à repasser dans ma mémoire les péchés qui appartenaient au second période de ma détestable vie. .le m'accusai comme je pus ; il vit queje m'embrouillais; il reprit l'ouvrage de la veille , et y apporta la même sagacité ; il continua ses demandes et sa direction ; enfin nous remplîmes îa matinée avec beaucoup de travail et de peine de son côté ; non - seulement il m'en épargna à moi , niüis il me rendit facile ce que j'avais auparavant regardé commñ iuipossible. J'étais , ce me semble , satisfait do ma confession ; il me promit de revenir le soir.

« Mon Père, lui dis -je ii son retour, vous m'avez promis d'examiner s'il nous est possible de connaître si nous avons la contrition nécessaire , et de s'assurer de la véritable conversion du cœur , sans laquelle il n'y a ni bonne confession ni absolution efficace , je suis impnlient de vous entendre ; car j'ignore ce que je dois penser de l'état où je me trouve. Quand j'examine mon cœur, d'un cùlé je suis vérilableuient repentant; je donnerais tout ce que je possède au monde , je me résoudrais aux plus grands sacrifices , si je pouvais obtenir à ce prix de n'avoir pas mené une vieaussi criminelle ; je suis déterminé à la réformer et á en changer toute l'économie. D'autre part , je sens quelquefois mes désirs s'affaiblir , mes résolutions s'attiédir , et je me surprends dans des dispositions dilTérenles. Le vice me flatte de nouveau , mon imagination m'entraîne avec force vers des objels séducteurs , dont je ne puis supporter l'abandon ; je me trouve íílors tout-à-coup si éloigné du nouveau plan de réforme que je m'étais proposé , <|vril me faut de grands efforts pour repousser ces ¡mages trop fiatteuses , (pii m'enchantent et me séduisent encore.

LETTUE XXIV. i97

)> Je vois Lien , mon Pèrc,(jiie le cœur linmain est un ahiriic , un océiin s¿ins fond , une mer aj^ilce où loul esl ini eiiilu(l(; cl inconstance, et où la raison m; peut rien. Oui pourra donc a\oir quclcjuc sécurilc? Il n'est pas donné à riioninic de sonder ni les espiits ni les cœurs, il ne lui a \n\s etc donné de trouver une régie pour s'assurer de ses dis|)ositions inlérieures. Si nolie propre cœur esl si obscur à nos yeux , comment pénétrer celui des autres? Que je serais heureux si je pouvais com[)ler sur la solidité de ma conversion! daigne/ dóneme donner les lumières que j'attends de vous.

• — Ce que vous me dites, monsieur, est Irés-jusle , réjjondil le Père. L'Iionmie dépourvu des lumières du Ciel ne sera jamais capable de dissiper les ténèbres de ce chaos. Mais Dieu éclaire rinlenlion pure et le bon désir; les saintes Ecritures sont un llaml)eau <|ui nous échiire dans la nuit de noire vie. N ous venez de me proposer une dillicullé que l'homme ne pourra jamais résoudre |>.:r ses propres Torces ; je ne vous répondrai (|ue par dtiux paroles dictées \y.\v rE>prit divin, et vous admirerez en passant l'élonnanle jirofondeur des Livres sacrés. Les hommes disent peu en beaucoup de mots ; l'Esprit saint dit tout en peu de paroles, mais a\ec tant de [)rét isiou et de darle (ju elles reiiiermenl t<nil ce (juil nous importe de savoir.

» \ (MIS désirez le moyen de cunnailre si nous somuics vérilahlement repenlanls. Je vous réponds avec saint Paul ' : ^'î nous Vivons selon l'cspril , marchons cou for miment á l'esprit. Ces courtes paroles sont très-lumineuses, et peut-être vous découvrent-elles déjà tout ce que je vais vous dire. La conversion n'est rien moins qu'un chanifemenl entier , que le passage total d'une vie à une aulre toute diiTérenle , ou , pour mieux diie , de laniorl à la vie. La vie de la chair et des sens , dit le même Apùlre. n'est absolument (¡u'une mort; mors est. La vie véritable ne se trouve que dans I esprit (lui vit de la justice. Ce sont là les deux espèces tie vies que tous les hommes mènent sans exception, (ielui qui vit selon la chair mourra et est déjà n)üit aux yeux de Dieu ; ci'lui (jui vit selon lespril , eir moitifi.int les ceiivres de la chair , vivra. Os deux vies sont incompalibies ; il n'est point de milieu enlre la vie el la mort. Celui qui vit selon l'esprit ne suit point les désirs de la chair; celui (jui les suit ne vit point de la vie de l'espril.

») Si vous ne suivez point les appélils el les désirs de la chair , si, au contraire , vous les fuyez, vous le^ comballez , vous les morliliez , voiis pouvez être sur que \ous vivez de l'esprit de J)ieii. Ainsi celle (|ueslion , si dillicile en apparence , se résout de la manière la plus simple et la plus naturelle. Au milieu des ténèbres vous i herchez la lumière , el déjà elle brille de loules paris ; déjà nous tenons un 11, imbeau <apable de nous tiiii.ler el de régler iu)s pas el noire conduite. Ahiis , pour cela, déterminons

• Galat. V. '¿à.

d'abord ce qu'est la \ie de la chair; elle se compose non-seulement des pèches grossiers ou sensuels, m;!Ís encore de ceux qui naissent des passions et qu'on nomme communément spirituels, tels que l'orgueil, 1 inimitié , l'envie, quoique ces péchés appartiennent à l'esprit, ils tirent pourtant leur origine ou leur principe delà chair et du sang, u N'aimez point le monde , nous dit saint Jean ^ , ni rien de ce qui est dans le monde , parce que toute concupiscence vient du monde. » Il est clair que nous n'avons de relation avec le monde qu'à l'aide de ce corps grossier, que parcelle aialheureuse chair ; c'est elle seule qui transmet à noire âme les fatales impressions du monde.

B La vie de la chair est donc le principe de toutes nos funestes passions, tant spirituelles que corporelles. C'est elle qui nous donne ce goût dominant pour les objets sensuels , celte sorte d'ivresse qui nous dérobe la connaissance des vrais biens et nous attache si fortement aux l)iens passagers , cette diflicullé de renoncer à ce qui nous cjuitlera bientôt , cette pesanteur qui nous accable et nous assujettit aux impressions du moment actuel. Par l'eiîet de celte vie charnelle, nous n'estimons, nous n'aimons, nous ne respectons , nous ne cherchons qvie ce que nous voyons , ce que nous touchons; ni Dieu, ni sa justice, ni ses châtimenis , iii ses recompenses , ne produisent aucun fruit dans noire esprit. A peine apercevons-nous ces objets importants ; et , si la foi nous les montre, c'est dans un si grand éloignement , qu'ils ne font aucune impression sur nous. Les richesses, les diguilés , la grandeur , la magnifüence , l'estime, le respect des hommes, leurs jugements et leur opinion , voilà ce qui nous intéresse et ce qui nous touche, parce que les sens nous en rapprochent et l'olfrent à iiotre vue ; nous ne pensons plus qu'à l'acquisition de ces biens éphémères et passagers.

» Elle devient lobjet unique de toutes nos sollicitudes. Ces biens font sur nous une telle impression que , pour nous les procurer, nous n'épargnons ni l'injustice des mojens ni les ressources du crime. Nous nous passionnons pour eux jusqu'au délire ; nous en jouissons avec obslinalion , nous nous vouons a la haine , nous nous détruisons les uns les autres. La perlidie et la cruauté semblent ne rien nous couler, lorsqu'il s'agit de nous disputer et de nous ravir mutuellement ces frivoles avantages. De celte source empoisonnée naissent tous les désordres. Elle nous rend opiniâtrement sourds aux- conseils de la raison ; elle nous raidit bien plus encore contre les peines de noire étal et les occupations sérieuses de la religion. C'est à cet allachement pour les biens temporels que nous devons ce goût si vif pour les vains plaisirs et la dissipation ; ■c'est lui (jui proiluit sans cesse les soucis qui nous dévorent; c'est lui qui nous agile de soins inutiles , de mouvements déréglés , d'animosilé, d'envie et de fureur. Ainsi se passent nos jours dans l'alternative de convulsions funestes et de pertes irréparables.

' Jean , éptt n. 15 cl IG.

LETHŒ XXIV. 409

» Telle est la vie de la cliuir , qui s'enlrelienl par Itríipire des sens sur noire cœur , el par laquelle lesiiril nieurl , parce que la vie de l'esprit consisle à coinbaltre la vie de la chair , à la niorliiier , à la détruire. La conversion du cœur n'est autre chose que le [)assage dune vie à l'aulre ; il ne peut donc y a\oir de conversion sans l'abandon de la première vie , sans l'adoption de la sc< onde. Il est inii)o->-.sililc de les concilier ; aussi saint .lj(f/H.s//u réduil-il la conversion a éloigner nos ca'urs de l'amour des choses temporelles presentes et sensibles , el a Jious allaeher aux choses éternelles. »

Ici je l'interrompis : « Je comprends , lui dis-je , que l'homme converti doit abandonner la vie de la chair pour suivre celle de l'esprit j mais qui m'apprendra si dans ce nioiuenl-ci et pour être en état de recevoir l'absoUilion , mon cœui' est aussi converti qu'il doit l'être? Et qui peut se croire con\erli , si pour l'être il est nécessaire de n^noir plus de goùl pour les choses sensibles ? Faul-il nécessairement détruire ce goul , ou sullil-il de lui résister '.'

» — Loin de nous, me répliqua le Père, les maximes exagérées ; elles ^onl loujouis erronées , surtout en morale. H \ a , monsieur, une grande dilïïienee entre la vie de la chair et la vie selon la chair. l^'a()ólre n'a pas dit que nous mourrons si nous vivons dans la chair , mais si nous vínous selon la chair. Pour ne pas vivre dans la chair, il i'audrait que nous lussions morts ; et la conversion du cœur ne consiste point dans la mort de la chair , mais dans une vie qui ne soit point selon la chair. Tant que nous existons dans ce malheureux monde , la loi de la chair , celle loi de mort est et sera toujours la source de nos gémissements el de nos combats.

» A cet égard , les hommes les plus justes el les plus saints n'onl aucun avantage sur les pécheurs. La lunesle sememe d'ini- ([uile que nous portons tous dans nos cœurs peut produire dans tous les mêmes résultats de Uiort. (juand je dis que les justes ne sont pas en cela mieux partages que les aulies hommes , je ne veux pas dire qu'ils ne Iriomphenl point dans leurs combats, et qu'ils ne sentenl point diminuer journellement dans eux raclivile de cette précieuse semence. Plus ils avancent dans le sentier de la justice , plus sans doule ils paiviennent à atténuer , à all'aiblir la ( oncupiseenee. L'ennemi , plusieurs lois vaincu , se lrou\e enlin atterré et devient bien moins dangereux.

» Mais , a[)res tout , le germe de cette semence se conserve toujours ; nul elVorl ne le détruit ; el tous les hommes , jusqu'aux justes, doivent indispi-nsablement le réprimer. Celle semence d'initjuilo consiste lians l'impression et la dépravation des sens , dans l'elVet involontaire (|ue celte impression fait sur son iime ; c'est ce que l'apcMre appelle loi de mort : celle loi régne dan» notre corps, et elle y subsiste jusqu'à sa dissolution. Il n'esl pas en notre pou\oir de la détruire ; mais de ce (jue la chair et les sens ont une \ie , de ce qu il est impossible à lame de se sous-

traire à leur action , s'ensuit-il que l'âme doive les flatter et soumettre volonlaircmcnt à leur empire ? non : ce qui suit de là , c'est qu'elle doit connaître la lionle d'une pareille sujétion , y résister, demander du secours et la combattre.

» Ainsi donc 1 assujettissement inévitable de l'âme à l'action des sens est la racine du péché , qui ne consiste et ne peut consister que dans la condescendance et la soumission volontaire à son empire. 11 n"est donc pas nécessaire , pour être vraiment converti, de cesser de vivre avec la chair et les sens ; mais il l'est de ne pas les suivre, de ne pas s'y soumettre. Cela suppose deux choses que l'Apolre a déterminées; la première, lorsqu'il dit: Marchez suivant l'esprit , et vous ne suivrez point les désirs de la chair et des sens ; la seconde , lorsqu'il ajoute : (^eux qui sont à Jésus-Christ ont cruciiié leur chair avec ses désirs et ses concupiscences. Car ne pas faire les œuvres qui sont clairement de la chair , et celles qui , suivant les paroles du même Apôtre , ferment à ceux qui les font le royisume des Cieux , c'est quelque chose ; mais pour être à Jésus-Christ , il ne su fût pas de s'abstenir de ne point faire ces œuvres , il faut encore y résister cl les affaiblir. Ceci doit dissiper toutes vos craintes.

» Quelque vif que soit le senliment qui nous porte aux choses défendues , il peul élre un ma! , mais il n'est point un péché. C'est un mal, en ce qu'il oblige à combattre; c'est un bien, lorsque nous en avons triomphé , puisqu'il nous assure un mérite. Cependant aimez-vous ce mal? n'éles-voiis pas résolu de ne lui rien accorder? s'il dépendait de vous de l'empêcher , ne l'empêcheriezvous pas ? sans doute , puisque vous ne lui cédez rien et qu'il vous importune. Vous ne devez donc avoir aucune inquiétude. Ces mouvements, ces impressions sont des eiTels naturels de la loi de la chair ; et la loi de l'esprit doit les dompter. S'ils n'existaient pas , serait -il nécessaire de leur résister et de les vaincre? Quand l'ApiMre dit : que le péché ne régne point dans vous, il ajoute aussitôt : de manière que vous cédiez à ses désirs. Soyez donc tranquille , ne songez qu'à demeurer fidèle ; cl si les souvenirs des teuips passés se réveillent avec vivacité dans votre cœur malgré vous et sans leur rien accorder , loin de manquer à Dieu , vous le servez d'une façon plus méritoire.

» La véritable conversion est dans la cessation absolue non de la tentation , mais du consentement à tout péché mortel , sans en excepter aucun ; parce que consentir à un seul , ce serait se rendre coupable de tous ; c'est ce qui mérite unealtenlion particulière. Il est des chrétiens qui paraissent s'iniaginer qu'il n'est qu'une sorte de péché dans la religion de Jésus-Christ, cl s'applaudissoul (piand ils s'abstiennent de ceux que , selon saint Paul, on doit non-seulement ne pas commettre, mais même ne pas nommer. L'homine serait-il donc assez méprisable pour que toute sa porfci lion consistât à ne pas s'avilir indignement ? Cependant saint JacqucA dit (jue celui qui , ne réprimant pas sa langue , croit avoir de la religion , se trompe lui-même et n'en a

que la vaine apparence. Saint P«m/;ijüuI(' (jiic ceux qui se rendent coupables d'inimitiés et de pioces , d'actes de colère, de discorde , d'en\ie, de médisance; qui se livient a l'intempérance et auv plaisirs de la table , n'entreront pas dans le royaume des (lieux.

» Qui pourra donc s'a|)pel('r converti ? qui se sauvera ? me direzvou». Celui , \ous répondrai-je , qui s'abstient de toutes ces choses, parce que celui qui s'en rend coupable , en tout ou en partie, n'entrera ¡yoint dans le royaume du Ciel. 11 importe donc de bien s'examiner sur tous ces cbefs et de se corriger. \'oyez cet homme dont le cœur était dévoré d'une secrète envie ; il ne pouvait souffrir le bien qu'il vovait faire à un autre , et il ne le faisait pas lui - même ; le bonheur et la gloire d'aulrui ririiporlunaicnl el l'aflligeaienl 5 il n'en entendoit p<irler qu'avec ennui ; il s'edorrait d'en alfaiblir l'idée ; il cachait le bien de son prochain. Avait-il du mal à en dire , il s'empressait ce le divulguer ; il le croyait d'autant plus facilement qu'il le désirait , et se hatail de le publier pour qu'on le crut : les moitidres apparences étaient pour lui des preuves de conviction. Tout cela devait être corrigé ; et dés qiie cet homme s'est converti , sa conduite a été toute ditrérenle. Son cœur s'est ouvert à l'.imour sincère de toute espèce de bien ; il y applaudit , «[uelque part qu'il le voie ; il s'afilige du mal ; il lo voile , l'excuse eniin s'il le peut , ou du moins garde le silence : sa conversion est positive , puisqu'il s'est corrige de ses défauts. Tel autre se vantait, il y a quelque tem[)s , et peut-être avec trop de vérité , d'être un ennemi implacable ; l'oubli des injures ne pouvait être á ses yeux une vertu ; l'avait-on offensé , il ne respirait que la vengeance ; ni conseil , ni raison , ni religion n'avaient de prise sur lui. Tout est changé ; il est devenu ami iidèle et sincère ; il ne connaît plus d'ennemis ; il pardonne tout ; il ne prise plus que la paix et la réconciliation. Peut-on me'tre en doute qu'il ne se soit converti ?

» Cet autre était colère ; à tout instant il s'emportait , rien ne pouvait adoucir ses mouvements fougueux , ses accès de \iolence, toujours portés à l'excès et dépourvus de motifs. Il ctait impossible de le servir; sans cesse il invectivait ses domesli(|ues. Pour se dérober à ses violemes , ses égaux aimaient mieux lui tout céder que d'avoir des disputes éternelles. Maintenant il est doux , il est patient , il est devenu clirélicn. l^n si grand changement est l'indice assuré de sa conversion.

» Voyez celte jeune personne (et mênje ces fcmuies qui ne le sont déjà plus) : elle ne ¡jcnsait , elle ne s'occupait que de sa parure : était-ce , aurait-on pu lui demander , pour se conformer îX la loi de l'esprit ou à celle de la clnir et de la mort, car il n'en existe pis d'autres ? Mais la loi de l'esprit n'a pu inventer ces modes profanes , autoriser cet extérieur indécent, ces airs de théâtre, qui ne conviennent uième pas aux personnes qui s'avilissent en se donnant en spectacle , et bien moins eniore à des femmes honnêtes , appelées à être de dignes mères de familles. Dès cpi'elle fut touchée de la grâce , elle reconnut le respect qu'elle devait à son

corps , elle se ressouvint qu'au moment où la religion s'empara d'elle , on invoqua sur elle le nom sacré de Jésus-Christ ; qu'en participant à la divine eucharistie, elle est devenue le temple vivant de JJieu ; qu'elle doit orner ce temple , mais d'atours dignes du Dieu qui y habite, et non de ceux qui ne conviennent qu'aux divinités impurs du monde. Elle sentit que les seules parures qui peuvent être agréables à Dieu sont la pudeur , la chasteté et la modestie.

» Je vous ai présenté ces exemples pour vous donner une idée des eirets que la conversion doit produire , pour vous montrer qu'elle doit être un renouvellement de vie, un changement total de mœurs, qui commence quand le pécheur se convertit , et qui doit croître de jour en jour par Ihorreur de sa vie passée , de cette vie où il ne faisait qu'obéir à l'impulsion de sa chair et de ses sens. On ne peut servir deux maîtres, surtout lorsqu'ils sont aussi opposés entre eux que la chair et l'esprit. Celui qui en sert un, dit Jésus-Christ, méprise l'autre.

» Celui qui a en horreur sa vie passée , celui qui la déleste (et celte haine doit aller jusque-là) a le même éloignement pour tout ce qui peut l'y ramener, il n'y a donc point de véritable conversion , si l'on ne fuit pas toutes les occasions du péché. Vous voyez ici ce qui peut vous servir de règle. Celui qui , ne se bornant point à l'abandon du péché, en évite les occasions, et se précautionne, autant qu'il dépend de lui, contre les rechutes, peut sans témérité croire à sa conversion.

)) 11 le peut penser aussi, et avec plus de fondement encore, lorsqu'à toutes ces circonstances il ajoute la satisfaction sacramentelle. Car il faut bien se persuader qu'indépendamment de la douleur ou de la conlrilion, du propos ou de la résolution , et de la confession entière , il y a aussi la satisfaction , et que ces quatre choses sont toutes également parties nécessaires du sacrement. L'absolution nous donne bien le pardon des péchés , quant à la coulpe et à la vie éternelle ; mais il est certain qu'elle ne nous dispense point de toute la peine temporelle, et que nous la devons encore à la justice divine. Celle absolution nous délivre de la peine éternelle, parce que la grâce nous juslilie , et nous rétablit dans nos droits à l'héritage céleste ; mais comme il est indispensable de satisfaire de quelque manière à la justice divine , nous devons souffrir (pudijuc peine temporelle. Le concile de Trente l'a déclaré, en expliquant la différence qui se trouve entre la pénitence et le baptême Dans ce dernier sacrement, le pardon est complet, il remet également et la coulpe et la peine -, mais dans le premier , Dieu ne remet point avec la coulpe la totalité de la peine. La raison dicte cl'e-méme que les pécheurs qui , après le baptême, en ont perdu la gnke en profanant le temple du Saint - Esprit , doivent être traités avec plus de sévérité que ceux qui, ne l'ayant point reçue , ont péché avec moins de connaissance et de secours, et n'ont point abusé d'im don si précieux.

» C'est pour celle raison que , dans ce sacrement , le confesseur

LETTUK XXIV. 503

impose au pénitent rübli;,Mtion di; certiiitios œuvres pénales par lesquelles il puisse satisfaire à Dieu. Klles sont le complément du sacrement , complément indispensable |)our le confesseur et [)our le pénitent. L'Kj;lise ordonne au premier d'imposer une pénitence (nii puisse servir de satisfaction [)our les pécliés commis ; elle doit donc être porportionnée à ces pécliés. Il est juste (jue celui quien a commis le plus, ou d'une plus ijrande gravité, soil plus dullie qu'un |)écheur moins coujjable. (^esl pour cela que, dans les premiers siècles du cliristiauisme , l'Eglise établit tant de pénitences diilerentes entre elles , suivant le degré des fautes ; et c'est par la mime raison (|ue les cliiéliens s'y souinetlaient , daris l'espérance d'éviter , à l'aide des châtiments de cette vie, les peines de l'autre.

» La discipline a changé , mais la vérité ne change point ; et le zèle des minisires ne doit pas être moins \if (pi'il le fut dans ces premiers temps. Le concile leur dit : Les prêtres du Seigneur, diiiges par l'esprit divin , doivent , selon les règles de la piudence , imposer des peines salisfacloin's , salutaires et convenables , en ayant égard à la nature des péchés et à la faiblesse des p.-nitenls. S'ils imposent des peines légères pour des fautes graves, ils se ren(Jent eux-mêmes coupables et participent au\ péchés de ceux qu'ils traitent avec tant d'indulgence.

» .Malheur donc aux ministres faciles et légers (jui , au lieu de tenir en equilibre la balance du sani tuaire que le Seigneur leur a conliée , la laissent pencher par uiu' condescendance naturelle et hiMuaine! Malheur aiix ministies timides et lAches , qui se laissent subjuguer par l'autorité et la grandeur, et n'ont pas la force de niaintenir dans leurs jugements la supiMÎoiité et la dignité de leur ministère! M.iis le Seigneur ne permettra aucun abus de cette espèce,

» ('ette satisfaction n'est ni moins nécessaire , ni moins utile au pénitent, et l'obligalion est réciproque. La même loi qui oblige le confesseur à imposer une peine , oblige le pénitent à l'accepter. Cette obligation est encore plus étroite pour ce dernier, puis(ju'il est le pécheur ; qu'il doit satisfaire a Dieu pour les injures (ju'il lui a faites , et qu'il lui est plus avantageux d'acquitter par des peines légères dans cette vie , 1 s peines graves qu'il aurait pu subir dans l'autre ; d'où l'on doit conclure ([u'il gagne à accomplir sa pénitence.

» Un a prétendu que le prêtre ne peut ni ne doit absoudre le péniletit , qu'après que celui-ci a accompli la pénitence qui lui a été imposée. L'Eglise a condamné ce sentiment comme erroné , et l'usage contraire est établi. Le confesseur entend le pénitent ; il s'assure , autant qu'il le peut , de ses dispositions , spécialement de sa contrition et de son propos ; il lui donne les conseils qu'il croit salutaires ; il lui impose la pénitence qu'il juge convenable ; el si rien ne l'en empêche , il l'absout ; telle est la pratique ordinaiie. Il peut , il est vrai , y avoir des occasions et des circonstances où il est prudent de dilTerer l'absolution , jusqu'à ce

que le pénitent ail rempli certaines obligations ; par exemple , certaines restitutions , certaines réparations, certaines réconciliations , ou telles autres pratiques qui peuvent mieux disposer le pénitent, et rassurer le confesseur sur la sincérité de ses promesses ; mais ce sont des cas partit uliers dans lesquels l'Eglise lui laisse la liberté d'agir à sa volonté.

» Le pénitent doit toujours accomplir , quand il le peut , la pénitence impo-ée par le confesseur. Mais celui-ci, ne connaissant pas l'état d'une personne, ses engagements, ses facultés, sa complexión naturelle ou la faiblesse de son tempérament , peut lui commander des choses moralement im¡)ossibles 5 or , comme Dieu n'ordonne point l'impossible , et que l'Eglise n'exige jamais ce qui surpasse les forces humaines , alors le pénitent a droit de faire des représentations au confesseur , non pour s'exempter toute pénitence , mais pour commuer celle qu'il ne peut remplir , et lui en substituer une autre à sa portée , et égale s'il est possible. Cela est juste et ne s'oppose ni à la prudence évangelique ni à la prudence chrétienne.

» On se fait néanmoins à cet égard une grande illusion , presque universelle chez les gens du monde , qu'on voit s'accroître journelletnent à proportion du refroidissement de la dévotion et de Texlension qu'on donne à l'empire des sens , illusion que les ministres de Jésus-Christ ne pourraient détruire qu'en s'armant de toute la fermeté du zèle apostolique. Elle consiste dans les prétextes imaginaires qu'on fait valoir pour se refuser à tout ce qui peut captiver l'esprit et mortiiier la chair , à toutes les œuvres qui peuvent être les plus satisfacloires. Je m'explique.

» Le ministre de la pénitence exerce à la fois deux fonctions , celle de juge et celle de médecin des âmes : comme juge , il châtie; comme médecin , il traite et guérit ; les pénitences qu'il impose doivent donc être à la fois expiatoires et salutaires à ceux a qui elles sont imposées. Sous le premier point de vue , elles sont relatives au passé et ont pour objet de satisfaire envers Dieu aux dettes que le péiheur a contractées ; sous le second , elles sont relatives à l'avenir ; elles ont pour but de déraciner les mauvaises habitudes et de préserrer des lechutes. Telles sont les fins que le confesseur se propose toujours , et que jamais il ne doit perdre de vue dans les pénitences qu'il impose. Comme les maux se guérissent par leurs contraires , et qu'on ne peut ni mieux expier le passé , ni mieux se prémunir contre l'avenir que par des œuvres directement opposées , afin que les pénitences soient plus salutaires , le confesseur imposera des aumônes pour les péchés d'avarice ; pour les péchés de ressentiment et de vengeance , des démonstrations d'amitié , des services ; pour ceux de scandale et de débauche , des exercices publics de religion ; pour l'intempérance et l'impureté , des macérations , des abstinences et des jeùties; pour les péchés d'an)our du monde et de ses divertissements profanes, la retraite , le silence et la prière ; il en est ainsi de tous les autres.

LETTUE XXIV. 505

» Voilà ce que la plupart dea pónilenls appellent rigueur. Et pouKjuoi? parce que tout cela les afflige et les assujellil ; parte qu'ils voutiiaienl luir la peine et la sujétion ; parce que ces pratiques s'upposenl aux. passions et qu'ils ne veulent les contrarier en rien ; parce que celte sujétion niorlilie les sens , et qu'ils n'ont pas la force de se priver d'aucune de leurs commodités. Orvloiiner à un homme ou à une femme du monde de renoncer au jeu , aux. s[>ectacles , à certaines liaisons ; ordonner á un avare de faire l\iumóne , au vindicatif de pardonner , à l'orgueilleux de s'humilier ; prescrire au sensuel la répression de ses appétits, le travail au paresseux ; demander au débauché de se comporter en chrétien , d'entendre la parole de Dieu , de lire de bons livres , d'assister aux ofOces divins , et leur donner sur cela des règles ou leur imposer des lois; c'est leur parler une langue étrangère , c'est , disent-ils , leur demander au delà de ce (|u ils peuvent; c'est ne pas les connaître et ne pas savoir les diriger. Si le confesseur persiste dans son avis et ne veut pas révo(iuer la pénitence qu'il a prescrite , on l'accuse d'un rigorisme ouiré, on le traite d'homme grossier, qui n'a ni l'usage du monde , ni le talent de distinguer les personnes. Erreur malheureuse, qui n'est fondée que sur le dérèglement de l'aniourpropre , et sur la présomption qui nous aveugle !

» Ce que le confesseur nous ordonne a beau être raisonnable et sage , n'importe , le pécheur ne le regarde pas moins comme UÍI pesant fardeau. H ne considère point ce qu'est la pénitence-, il oublie (jue nécessairement il doit supporter une peine et se soumettre à (pulques austérités. Il n'est point accoutumé , dit-il , à de pareilli's prali(¡iies ; mais il faut qu'il s'y accoutume, et c'est précisément le but de la pénitence qu'on lui impo:e. Il en accepterait, ajoute-l-il , plus volontiers une autre, quelle qu'en fut l'espèce, et cependant toute autre lui coiniendrait moins. Il est juste qu'il soit puni d'après son péché, et peut-être la pénitence (¡u'on lui prescrit, est-elle un remède spécifique contre l'inclination qui le .séduit. Il faudra donc , conclul-il , que je change tout l'ordre de ma vie? — Sans doute, et pourquoi s'approchc-t-un du sacré tribunal , si ce n'est pour se réformer et changer de conduile? — Mais je suis d'un tiès-faible tempéraujent. ~ Essayez : peut-être votre complexión n est-elle pas aussi délicate que vous le pensez ; et quanil cela serait , on trouverait une raison de la modérer , mais non de vous en dispenser entièrement. — Jamais je ne pourrais m'assujeltir à ce qui m'est ordonné. — Vous ne le pouvez pas . parce que vous ne le voulez pas ; mais vous devez le vouloir , parce que J)ieu le veut , ce Dieu qui ne vous jugera pas d'après vos frivoles prétextes, mais d'après sa loi et sa sainte volonté.

» Il est incroyable que , maigre l'indispensable obligation où nous somuies de satisfaire à la justice de Dieu , maigre l'intérêt que nous avons à nous garantir de ses ch.llimenls et la facilite d'y parvenir par les mortifications légères de cette vie , nous

repoussions avec tant d'opiniâtreté les moyens que nous oiTre sa miséricorde. 11 n'est aucun péché qui ne dût nous coûter des larmes élerneiles, point de satisfaction suffisante, si Dieu voulait user rigoureusement de tous ses droits ; et nous avons l'audace de nous plaindre de l'excès des pénitences! Peut-il y en avoir sur la terre qui soient équivalentes à celles que Dieu peut justement nous infliger ? Nous ne voulons considérer ni la griéveté du péché , ni les peines qu'il mérite.

» Elle est bien différante , la conduite de celui qui , réfléchissant sur la grandeur infinie de Dieu , sur la multitude de ses bienfaits, sur la sévérité de ses jugements , tourne ensuite ses regards sur sa piopre bassesse , sur son ingratitude envers la nKijcsté de son Créateur, sur ce qu'il peut espérer de son amour et redouter de sa justice. Alors il sent combien il a de grâces a rendre au Seigneur, de lui avoir offert dans la confession le moyen de se relever de ses chutes, et de lui avoir donné une planche pour échapper au naufrage; il sent combien il lui importe de ne pas laisser le péché jeter des racines dans sou cœur , et de se laver prompteraent dans les eaux salutaires de la pénitence ; combien il nous est avantageux de recourir fréquemment à ce sacrement destiné à nous purifier toujours de plus en plus , à nous maintenir dans la grâce et à l'augmenter sans cesse. Quelle soumission ne devons-nous pas au confesseur , interprète de Dieu , soit qu'il nous réprimande , nous exhorte , nous instruise , ou qu'il nous conseille ! Avec quelle constance et quelle fidélité ne devons-nous pas exécuter ce qu'il nous ordonne, malgré notre éloignement et nos répugnances ! Persuadons-nous avec saint Bernard, que moins il nous pardonne dans cette vie, plus il travaille à nous faire pardonner dans l'autre ; que sa sévérité n'est point une raison de s'en éloigner , et qu'il faudrait plutôt renoncer à celui qui aurait plus d'indulgence , ou qui voudrait nous conduire par un chemin plus commode et plus aisé.

» N'oubliez jamais, monsieur, ne perdez jamais de vue que la malice du p(khé doit s'expier ou dans cette vie ou dans Tautre. Dieu remet la coulpe au pécheur repentant , et l'exempte des peines éternelles ; mais il ne l'affrancliit pas toujours des peines temporelles. Lors même qu'il meurt en état de grâce , il n'en est pas moins indispensable qu'il satisfasse à la justice divine dans II! purgatoire jusqu'à son entière purification ; mais la miséricorde de Dieu lui donne le moyen de se soustraire à ces peines qui sont très-grandes, parles bonnes œuvres et les pénitences auxquelles il se soumet dans cette vie. Telle est lu doctrine de l'Eglise catholique.

» Les protestants nous accusent de n'avoir pas sur ce point la confîince due aux mérites de Jésus-Christ, dont l'infinité semble nous dispenser de souffrir pour expier nos péchés. Personne ne connaît mieux les mérites infinis du Sauveur que la sainte lv;lise; personne ne les réclame avec tant de confianci; et d'humilité ; mais elle sait aussi que ceux qui ne nous croient pas

oblijîés d'expier nos péiliés p.ir nos [)roj)rcs pénitences , par lu liiison (jne Jésus - Clirisl a satisfait à la jusliec divine en rcj)andaiil tout son sang , comme s'il eût voulu par là nous décharger entiercnienl de nos obligations , ne connaissent ni le mérite de ce sang précieux , ni la nature de nos maux , et qu'ils renouvellent le crime de ceux qui blasphémaient le Sauveur étendu sur Ja croix.

)) Qu'il en descende , disaient-ils , et qu'il se sauve lui-même; alors nous croirons qu'il a le pouvoir de sauver les autres. Qu'il lasse ce miracle , s'il est Fils de Dieu , et nous croirons en Ini. Ainsi s'exprimaient ceux qui l'environnaient ; prêtres , sénateurs , peuple, soldats , et jusqu'à l'un des malfaiteurs (jui soutiraient le ménie sup[)lice , tous répétaient ces insultes insensées. El pourquoi ? parce (jue les pécheurs ne connaissent d'autre mal que lu peine , et qu'ils ne savent point que le seul mal est le péché. Combien dilîeraient les pensées du juste qui souffrait, et qui souffrait jusqu'à la mort de la croix ! A ses yeux le péché était l'unique mal ; et le péché supposé , la punition , la souiTrance et l'obéissance qui l'expiaient , loin d'être un mal , étaient le plus grand des biens.

» Que les protestants réforment donc leurs idées , et qu'ils on adoptent de [)lus dignes de Jésus -Christ et de ses adorateurs. Le prix de son sang adorable n'en est i)as moins infini , parce qu'il l'a versé justju'â la dernière goutte , et parce qu'il s'est rendu obéissant , non-seulement jusqu'à la mort , mais jusqu'à la mort de la croix ; ils n'en ont pas été moins inOnis , les mérites de ses larmes, de ses prières, et de ses désirs, parce que, non content de cela , et quoiiju'une seule de ses larmes eût suffi pour racheter mille mondes, il a voulu, par un effet de son immense charité, que son sacrifice fût entier et poussé jusqu'aux tourments les plus excessifs , jusqu'à la mort la plus cruelle , et jusqu'à l'effusion totale de son sang adorable. Ces souffrances du Sauveur perdraienlelles donc leur inestimable valeur , parce qu'il a voulu (jue chacun de nous y joignit ses propres douleurs ?

» Loin donc des cœurs qui adorent un Dieu rédempteur , ces sacrilèges idées, qui n'ont d'autre principe ([ue lillusion de l'amourpropre ! Aveugles (¡ne nous sommes ! nous ne voyons pas que le pèche est le seul mal du pécheur, et que la douleur qui rex|)ie est son seul véritable bien. Jésus-Christ n'a pas soull'ert [)our nous décharger de toute peine , mais pour nous décharger du péché et de la peine éternelle qu'il mérite. Par ses douleurs et par sa mort, il nous a donné les moyens d'offrir à Dieu les peines temporelles que MOUS soutirons pour nos péchés. 11 leur donne du prix en les sanctiliant , lorscjue nous les supportons avec patience dans son esprit, et lor>(|ue nous les unissons avec ses souffraïucs; ses souffrances divines, par un effet de leur mérite infini, lint que les nôtres deviennent un sacrifice expiatoire et digne de Dieu.

» Nous sommes tous pécheurs, tous sans exception. Comme

tels , nous sommes tous condamn<^s au même suppute ; tous , nous sommes sujets à la mort ; nous la soulTioiis tous en expiation du péché ; nous n'avons reçu la vie qu'à celte condition ; !a vie ellemême est le chemin qui nous conduit á ce terme. Pendant que nous marchons au supplice, chacun se charge de la croix sur laquelle il doit expirer. Ce corps qui se pjinc peu à peu , ces maladies qui nous affaiblissent , ces afflic tions , ces revers de fortune, ce monde qui nous trompe en tant de manières, et qui nous fait passer si souvent des transports d'une joie insensée aux déplaisirs amers , et à des chagrins qui nous abattent sans mesure, forment la croix que nous chargeons sur nos épaules. Il dépend de nous de l'unir à celle de Jésus - Christ ou de l'en séparer ; mais le Rédempteur ne nous en fera pas descendre, puisqu'il ne descend pas lui-même de la sienne.

» L'Ecrilure dit ' qu'un joug pesant a été im¡!0sé aux enfants à' Adam , depuis le jour de leur naissance jusqu'à celui de leur mort , et que la sentence que l'Eternel prononça contre les pécheurs , quand il leur dit: Vous mourrez, s'exécutera irrévocablement sur tous sans distinction. Le juste , l'innocent , le saint mourront comme les pécheurs. Le bon larron mourra sur sa croix, comme le mauvais sur la sienne. Quelle diirereru e j a-t-il entre eux ? la voici :

» Le pécheur impénitent, qui ne connaît d'autre mal que la peine , ne connaît non plus d'autre bien que de s'en affranchir. Sauvez-nous, dit-il à Jésus-Christ, et sauvez-vous de même. C'est là l'image de tous ceux qui ignorent quel est le mal du péché, et qui regardent comme un mal ce qui peut l't xpier. Si Jésus- Christ était le pontife des biens terrestres et passagers , et qu'il voulût nous préserver de la mort en nous assurant la tranquille possession des honneurs et des plaisirs de celte vie , tous les hommes accourraient vers lui , et s'empresseraient de le reconnaître pour leur Dieu sauveur. S'il le ('¡lisait, serail-il no!re Sauveur? n'agsraverail-il pas nos maux ? car ces m lux ne consistent que dans l'attachement du (œur à des biens fugilifs et périssables, dont l'amour nous détourne de relui que nous devons û Dieu. Nous n'en mourrions pas moins de la même manière ; chacun expirerait sur sa croix , mais sans pénitence et sans utililé pour la vie éternelle ; parce que , dans celte disposition , il est impossible d'unir noire propre croix à (elle de Jésus-Christ. Quel est cului qui recherche et opère celte union ? Celui qui ne connaît de mal que le péchi' ; celui qui n'eslime de bien (|ue dans tout ce qui peut l'expier, et i]iii veui couliibuer personnellement et pour sa part a la satisfai lion qu'il doit à Dieu pour ses pèches.

» Qu'est-ce qu'un chrétien ? Un homme qui , dès sa première entrée dans la reli^'ion , a été marqué du sans de la victime sainte, et qui con.senlit dès-lors à devenir lui-même une victime,

' Eccli. XL , 1.

LETTUE XXIV. 509

offmnl à Dieu sa propre vie , pour obtenir l'expiation de ses péchés. Toule sa vie doit annoncer et ¡¡réparer ce sacrilice. En participant anx saints mystères, il se nourrit de la chair adorable de l'Agneau , pour présenter avec le corps du divin Sauveur son propre coips a Dieu ; et il [lorte sur lui-inénie la nioitiiJ( ation de Jesus-Chjist , pour montrer sa conliance dans la mort du S('i<;iieur. Oue devonsnous en conclure , si ce n'est que Jésus-Llirisl n'a pas souil'ert pour nous exempter de toutes les peines du péché , mais pour nous les rendre utiles et salutaires ?

» Il résulte de ces principes , que la satisfaction ou la pénitence chrétienne exige de nous trois dispositions.

» la première est la pensée de la mort et la résolution de nous y préparer, en oiTrant notre vie à Dieu comme la peine principale du péché, et comme le sacrifice qui doit consommer noire pcnitence. Dans les jours de nos prévarications où nous avions oublié le Ciel , (¡uand nous étions esclaves du péché, nous chassions loin de nous un souvenir (jne nous ne pou\ions suppoiler -, et dans l'impuissance di; nous dissimuler à nous-mêmes la nécessité de mourir , nous travaillions à en éloigner au moins l'idée de notre esprit , afin que son amertume ne troublât pas nos plaisirs. Le pécheur repentant ne connaît plus celte illusion, et trouve dans ce souvenir les justes motifs de sa pénitence. Il envisage la mort , pour apprendre d'elle à juger de luirnéme et de tout ce qui l'environiu'. Il faut que cette pensée détermine nos occupations , nos plaisirs , nos projets , nos alFaires , et qu'elle soit l'unique régie de notre conduite. C'est ainsi (jue , suivant les Pères , la mort est l'âme de la pénitence chrétienne.

h La seconde disposition est la résignation et la patience avec lesquelles nous devons nous préparer à soutenir humblement , et sans nous plaindre , les épreuves auxquelles la Providence nous expose ; si , à l'exemple de notre maître , nous devons être obéissants jusqu'à la mort , et si nous ne pouvons expier nos péchés (jue par cette obéissance unie à la sienne , à combien plus lorte raison devons-nous soudrir avec soumission les afilictions et les disgrâces que Dieu voudra nous envover , et qui sont connre les préludes ou les préparatifs de noire sacrifice ! Aussi le concile de '('renie a-t-il déclaré que ces dillerentes peines font parlie de la satisfaction (|ue lious devons à Dieu , lorsque nous les soulVrons dans l'esprit de Jésus-Clirist.

» Li troisième disposition consiste à regarder notre corps comme ïine victime dévouée à la mort , et à le traiter ainsi , en l'accoulumanl ;\ se priver de tout ce qui ne lui est pas absolument nécessaire, eu lui refusant tout ce qui ne peut servir qu'à flatter notre sensualité , et prirtcipalemenl les objets dont nos sens ont abusé. Telle est la salisfaclion dont nous sommes redevables à Dieu , il faut (|u'el!e soit dan^ nous l'effet du sang précieux de r.\gneau , (|ui ne l'a pas répandu pour nous exempter de la pénitence , mais pour nous la rendre fructueuse. Si les pénitents

n'ont pas ces dispositions , an moins à un certain degré , ils ne peuvent point se flatter de satisfaire à la divine justice.

» — Mais, mou Père, lui dis-je, une salisiaction aussi rigoureuse est-elle de tous les étals, et sera-l-e!le praticable dans tous ? Connaissez-vous , monsieur , me répondil-il, (oimaissiz-vous quelque état où Ton ne meurt point, ou d;ins lequel on soit assuré de son salut ? S'il n'en est point , il ne peut donc en exister aucun où l'on soit dispensé de ce précepte de l'apôlie : » Je vous prie, mes frères , d'ofl'rir à Dieu votre coips comme une hostie sainte , vivanle et agréable à ses yeux, w Y a-l-il d'ct;it, de condition ou de fortune où nous ne devions crue itier nos ( orps avec Jésus-Christ , et où nous ne soyons j)as obliges d'oiTrir à Dieu le sacritice de notre vie? Quel est l<taloii cette ( hair miserable ne vieillisse pas , où elle ne soit pas sujette a mille inûrmités de tout genre ? En est-il sans croix , sans revers , sans peines, sans affliction ? Et dans lequel de ces étals peut-on appartenir il Jesus-Christ , sans crucifier sa chair , ainsi que ses désirs et ses concupiscences? S'il en existait, on pourrait donner d'autres règles de salisfitclion ; mais n'y en ayant et ne pouvant ¡)oint y en avoir , il devient indispensable de nous assujettir tous à la loi de lEvangile.

» Il n'y a aucun état qui nous exempte de la mort; il n'y en a donc aucun où l'on ne doive penser a mourir , et où I oubli d'un moment aussi certain qu'il est important et décisif pour nous , ne soit la plus insigne des folies. La ¡)lus grande beauté qu'oifre la religion chrétienne, c'est qu'elle se montre tout entière quand on la médite en fixant ses regards sur ce qu'elle a de plus certain , c'est-à-dire sur la mort. Un païen a prononcé une sentence fort au-dessus de ce qu'on pouvait .¡Itcndre de lui: Toute la vie , a-t-il dit , doit s'employer à apprendre d mourir. Et toute la vie est encore insuffisante pour un art de cette importance.

» Sans doule , elle ne suffit point. Mais cette vérité est plus sensible encore pour e chrétien, qui sait que sa nioit est un sacrifice qu'il ofl'ie à Dieu pour l'expiation de ses péchés ; sacriiice qui devient indigne de Dieu , sil ne ressemble pas à celui de Jésus-Chilsl , qui ne peut être ofl'ert qu'une seule fois , et qui enfin le laissera chargé de ses péchés pour toute l'éternité , s'il n'en fait pas l'ofl'raniie de telle manière que sa mort s'unisse ù la mort de Jesus-Christ. O'íi'lití pensée , monsieur 1 peut-il y en avoir une plus digne de nous occuper? Et (juand à celle idée indispensable pour tous les chrétiens, se joint la nécessité , pour le pé(heur , d'expier par le sacrifice de sa vie ses péchés innombrables et de tous les genres , peul-il exister de pénitence ou de véritable satisfaction , si elle n'est animée par la pensée de la mort, si l'on n'a la ferme résolution de s'y préparer, el si I on ne se regarde comme sacrifié avec Jesus-Christ pour détruire le corps du |)éché ?

» Comme non-seulement on meurt , comme il n'est point d'état

qui , dans colle vie , ii'yil ses croix , ses amerluraes , ses peines ci ses revers, tous ces maux (Icjiveiit nous servira l'exjjialion de ijos péchés ; la soumission cl la palienic avec lesquelles nous de\ons les endurer, peuvent l'aire parlie du sacrilice même. J.e niauNais larron (jiii soiillril à colé de Jésus-Cliiisl , aurait- pu rendre ses douleuis expiatoires j)our le radial de ses péchés. 11 n'en soullVil pas moins pour l'avoir méconnu et hlasphcmé ; ses tourments n'en lurent que plus sensibles , parce iju'il les endura sans consolation et sans espérance > et voilà l'image de ceux qui aiment le monde. Ils soufirent , et ils souffrent plus que les \rais pénilenls , qui , semhlahles au bon larron , reconnaissent avec lui (juils ne soulirenl rien sans l'avoir méiilé. Cet liumble aveu adoucit leurs peines; ils sont soulagés par leur confiance on Jésus-Christ ; ils in souffrent (|ue la peine allai lue au sacrifice , et adoucie par respérance d'êlre bienlot unis au Suu>eur dans son royaume.

» Enfin , coninje il n'est aucun état , aucune condition , sur lesquels , par une suite du péché , la loi de la chair et des sens n'exerce son empire t^rannique , et qu'il se fait sentir plus irnp«i'rieusemenl au sein des grandes richesses , des distinctions et des plaisirs , il n'y a point non plus d'état où la pénilem e et la niorlificalion soient plus nécessaires. Les états où l'on désirerait le plus en être dispensé , sont précisément ceux qui peuvent l'élre le moins.

» il serait singulier que ceux dont l'état est par lui-n:ôme un étal de pénitence et de travail ; qui , pour |Jaire à Dieu , n'ont communenienl qu'à supporter les })eines, les besoins, les nécessités de leur condition , lussent seuls assujettis à celte loi égaleluent impérieuse et austère , et (jue les grands , les riches du siècle , esclaves brillants des plus honteuses passions , plus (barges encore d'iniquités que de fortune , n'eussent pas besoin de l'aire pénitenc e ; qu'il leur fût permis , au contraire , de jouir en paix des douceurs de la \ic , t'e ne rien refuser aux désirs de leur cœur , de se livrer sans scrupule aux dtlices d'une douce opulence, dans le sein de laquelle ils ne cessent de se livrera leur orgueil , à leur im[)iété et au mépris de toute sujélion. (À's idées sont incompatibles avec la religion d'un Dieu cjucilié. S'il a fallu que re Dieu lui-même sotiffrit pour entrer dans la gloire , ne serait-ce pas insulter à sa religion et à Jésus-Cluisl lui-même , que de vouloir y entrer par un chemin différent de celui qu'il a lui-même indiqué etsui\i?

» C'est en vain (|ue les lois du monde et son ignorance s'opposeront à ces vérités , puis(|ue nous ne serons pas jugés d'après ses maximes , mais d'après l'Evangile , et que l'Evangile est également pour les grands , pour les pauvres vl pour les rie lies. Si ceux-ci refusent leur soumission à ses lois, ils s'excluent euxmêmes de ses récompenses. Ee niojide passe , et avec lui , dit l'apôlre, disparaissent ses lois et ses concupiscences ; mais la loi de Dieu ne passe point , elle est éternelle. Quand le monde aura

passé pour l'homme puissant , et qu'il se verra seul à seul avec son Dieu , il ne lui restera plus que ses péchés et sa pénitence. Si par sa pénitence il n'a point satisfait à Dieu , Jésus-Christ prononcera sa sentence. Que lisons-nous dans l'Evangile , si ce n'est de terribles menaces contre ces états qui voudraient être dispensés de la pénitence? Malheur à vous! dit Jésus-Christ , riches de la terre, qui cherchez votre consolation dans ce monde, et qui riez , parce que vous pleurerez. Malheur à vous î dit un prophète , qui vous demandez les uns aux. autres : Que ferons-nous demain ? Hommes inutiles ! vous ne saviez donc pas ce que vous deviez faire aujourd'hui ? Ceci, monsieur, mérite également l'attention des riches et des grands.

» Mais examinons quelles sont ces lois et ces bienséances d'état qui pourraient s'opposer à la pénitence. Quoi ! ce luxe ruineux , ces délices qui ne connaissent point de bornes , et qui multiplient sans tin des besoins imaginaires ; cette profusion de mets exquis , ces recherches d'un goût déjà blasé , ces sensualités étudiées , celle attention puérile a se garantir des plus légères incommodités , ces divertisseiiients perpétuels, ces occupations futiles; en un mot, cette vie toute de caprices et de fantaisies , dont l'unique règle est de n'en point avoir , et d'obéir à toutes les impressions d'une imagination désordonnée , seraienl-ils par hasard des lois et des bienséances d'état ?

» Penser ainsi , ce serait confondre la grandeur avec ce qui la déshonore ; ce serait la placer où elle n'est point. I^a grandeur ne consiste pas dans des goûts insensés , dans le faste et l'orgueil ; la grandeur est dans l'exercice des vertus , dans l'applicxilion constante à se rendre utile aux autres hommes. Ceux que leurs emplois ou leur naissance distinguent le plus , doivent être les plus vertueux , et alors le monde leur laisse la liberlé d'être pénitents et chrétiens. 11 a beau élre injuste , il ne l'est point assez pour refuser son respect à la vertu ; il ne condamne jamais la piété et la pénitence sincères ; il ne blâme que les défauts de ceux qui se font une idée également fausse de la vertu et de la vraie grandeur.

» L'homme dont le rang est le plus élevé dans ce monde , peut y trouver une nuée de témoins qui démentent les vains prétextes qu'on oppose à la pénitence. Dieu , qui n'exclut personne de sa loi , a voulu que la so'-iélé de ses saints se composât de tous les étals et de tous les rangs , pour opposer à ces prétextes frivoles une loi nouvelle , qui les condamne sans exception et sans réplique. Parcourons les âges et les siècles , nous y trouverons des saints de tout étal , de toute condition , sans qu'aucun d'eux se soit sanctifié dans une vie de sensualité , de frivolité , d" divertissements et de plaisirs. 11 n'en est aucun qui ait cru (|ue son étal le dispensât d'expier ses péchés , et de satisfaire â Dieu par la mortification et la pénitence. Tous ces prétextes tirés de l'ilat sont donc vains et frivoles. S'il n'en existe aucun où Ihomine ne soit pécheur , il ne peut y en avoir

aucun où il no soit lonu dVHre pénilciil ; plus II a pi'-i lu- , plus sa pcnilciite ilcvicnl obliizaloiic , [)uis(|u il a (JavaiiUij^e à expier , el qu'il doit éviter par la niorliiicaliuii le danger de nouvelles recbules. Le concile de Trente dit <|ue la pénitence ne sert pas seulement à ia sanctification des pécJiés passés , mais «ju'ellc sert encore i» préserver des péchés à venir ; et saint Pati/ déclare que par elle le vieil hotnme est crucifié dans nous avec Jésus- Christ, non-seulement pour (jue nous détruisions le péclié , mais pour que nous ne retombions pas dans sa servitude.

w — Mon Père, lui dcinandai-je , la rechute e>t-clle la marque sûre d'une lïiusse conversion el d'une confession imparfaite ? — L'homme est si misérable , me répondit-il , sa nature est si faible, son cœur si inconstant, que (|uel(jue juste (¡n'il soit, il peut en un instant tomber dans le péché. Avoir le malheur d'y letomber, n'est donc pas une preuve sûre (ju'on nait pas été juste avant la rechute. Il faut néanmoins corivenir qu'une vie chrétienne est incompatible avec cette alternative conlitiuelle de péchés graves et de repentirs , de rechutes el d'absolutions. Cette illusion est commune , mais elle n'est pas moins la j)lus giossière <Je toutes , el la ¡>lus propre; à perdre les chrétiens et à les conduire à 1 in)périilence finale. Ainsi la rechute n'est pas une preuve absolument cer/aine d'une fausse conversion ; mais quanil elle est prompte , fa( ile et fréquente , elle devient un signe funeste et dangereux.

» Qu'est-ce en effet que la conversion ? Vous vous rappelez ce que nous avons déjà dit de la conlrition , sans laquelle il n'y a point de conversion véritable , et que le concile de Trente définit , une douleur de l'âme supérieure à toute autre douleur. Une haine du péché; et (|uelle haine? Une haine si grande, si entière, qu'elle doit aller jusqu'à la détestation , el nous inspirer pour le péché plus d'aversion et plus de répugnance que le plus grand mal que nous puissions concevoir ; une haine qui réside dans le cœur, non (ommele simple effet d'une impression naturelle, mais comme un mouvement surnaturel de l'esprit de Dieu ; car la justification el la gr.ice qu'il y a versées , doivent y faire de celle liainc salutaire nne disposition habituelle, stable el permanente; tout cela est de foi. Je dis donc maintenant : Si la haine qu'a conçue du pé( hé celui qui a reçu le sa( rement de pénitence, n'a pas été de celte espèce , il est certain qu'il n'a pas obtenu le pardon de ses péchés , (jue sa conversion a été fausse , que ses protestations ont été feintes, el qu'il n'a fait (ju'abuser du sacrement.

» D'après ces principes , chacun peut facili-ment se juger s"t)iinème. Est-il croyable (in'on retourne aisément à ce qu'on abhorre , à ce qu'on déleste tant? Si nous avons tant de peine à nous déterminer à faire ce que iu)us haïssons naturellement , combien ne devons-nous pas trouver de difficultés à retourner au péché , loisque nous sommes sincèrement convertis ! Si notre conversion est vraiment sincère , non-seulement nous devons le détester par-

dessus toute chose , mais ce sentiment de haine doit être encore soutenu par limprcssion surnatuelle de l'Esprit divin sur nos cœurs. Celui donc qui , après avoir reçu l'absolution , offense de nouveau le Seigneur avec facilité, promptement et fréquemment, peut tirer la conséquence qui résulte de ces principes. Elle est triste, et je n'ose pas la donner comme nécessaire et infaillible; mais il me semble qu'elle forme une terrible présomption , et qu'au moins celui qui a été si faible a quelque sujet de craindre qu'au lieu d'avoir reçu la grûce du sacrement, il ne l'ait profané par une conversion seulement apparente.

>• D'autre part il n'est sorte de mal auquel les rechutes n'exposent. Le premier est la source de tous les autres , c'est l'insouciance et le découragement de l'âme ; cet effet est inévitable. Car le pécheur a beau se dire à lui-même ou entendre dire que l'homme est faible , que la religion lui présente un remède nouveau ; vainement cherche-t-il à se tranquilliser -, un instinct , sourd à la vérité , mais néanmoins suffisant, lui suggère qu'une pareille conduite est un mépris formel de la religion et de ce qu'elle a de plus sacré. Or, comme il ne se sent ni la force ni le courage d'en avoir une plus réglée , comme il n'a ni fait les efforts sufiisanls pour se soutenir , ni pris les précautions convenables pour s'établir solidement dans la vertu , il finit par se persuader que la chose lui est impossible et qu'il ne jjourra jamais se maintenir d'une manière assez ferme dans la pratique de la loi ; celle fausse idée le rend incapable de remplir les devoirs du christianisme. 11 n'est donc pas étrange qu'il ne fasse alors aucun effort, et que , dans cette espèce de dépit , il retourne ¿i ses inclinations naturelles.

» Le second mal qui en résulte , est l'endurcissement du cœur. Les péchés se multiplient ; la clarté s'éloigne \ les remords de la conscience s'émoussent ; ses aiguillons ne sont plus si vifs ; les vérités qui nous avaient fait tant d'impression deviennent plus obscures, elles s'affaiblissent, et, cessant de nous être utiles, nous laissent insensibles. L'esprit saint contristé se retire ; il s'éloigne de nous , il ne revient plus ; et si nous ne sommes pas encore plongés dans cet aveuglement, profond où les impies se rient des dangers qu'ils ne voient pas , nous sommes bien près d'y tomber.

» Lo troisième mal qu'amènent les rechutes , est dans la colère de Dieu , qui s'irrite et qui peut devenir implacable. Quine tremblera à la vue de celle mesure (|ui se comble , de celte patience qui se lasse? Qui ne sera effrayé de l'idée de ce Dieu juste, qui a déclaré qu'après avoir attendu vainement le pécheur, le moment viendra où il ne l'altendra plus et où il l'abandonnera? Qu'il ne permette pos , ce Dieu , qui est aussi le Dieu de miséricorde , que personne puisse porter un jugement si terrible sur soi-même ! ce serait là le plus grand de lous les péchés ; et la juste crainte d'un pareil état est la preuve qu'on ne s'y trouve point.

» Mais qui ne redoutera pas tout ce qui conduit à une fin si

LETTIŒ XXIV. 5ir>

dósaslreusc ? el ccpondant rien n'y conduit plus facilement t¡iu; les rechulcs , ¡iprùs (m'on a reçu k- sa( lemeiit de ¡irnilence. Esl-il en eííct rien de plus capable d'iii iler iJieu ([ne ce sacrilège [)arjure ? Avant de donner l'alisolulion au [léilieur, le ministre de Jcsus- Christ a reçu de lui l'eni^ai^-emenl solennel de ne plus pécher. Sans cette promesse , ou s'il avait pu prévoir qu'il } serait infidèle , il ne l'aurait pas absous. Le pécheur a donc troin[)é le ministre ; il a trompé Jésus-Christ , dont son ministre tenait la place , au nom duquel il a reçu la promesse du pénitcfit. Avec quelle relijíieuse lidclilé ne devait-il pas tenir une promesse dont Jésus-Ciirist fut le dépositaire , el (ju'il lui a faite au [»ied de la croi\ !

» Si , lorsque ce divin Rédempteur s'immola pour nous , nous avions été témoins de ce touchant et terrible s[)ectaclc ; si , [)énétrés de douleur d'être la cause de son sacrifice , nous nous étions jetés ùl ses pieds , pour lui demander l'absolulion de ces mêmes péchés pour les({uels son immense charité l'exposait a de si cruels tourments, aurions-nous pu oublier la "griice qu'il nous eut alors accordée ? el n'est-ce pas ce que nous faisons, lorsque nous nous jetons aux pieds du prêtre ? A quoi nous servira celte humiliation , si nous ne la subissons pas dans cet esprit ?

» ^'olls , monsieur , (jui vous préparez à cet heureux moment , remplisse -vous de celle pensée ; lorsque cet instant fortuné sera venu , ne perdez plus do vue que Jésus-Chiisl a soudert dans sa chair et (¡u'il est mort pour vous. Prosterné aux pieds du Dieu sauveur qui oiï'rit un saci iiice si douloureux pour voire sahit , et {pii ne répandit son sanj; (jne ¡)our guérir les blessures de voire àme , pensez (ju en ¡)ar4ant à son ministre, \ous parlez à luimême ; que c'est à lui que vous demandez l'absolution de vos fautes ; que c'est de lui que vous allez la recevoir. Tout entier à cette idée , suppliez-le de vous délivrer pour toujours de vos ennemis , qui furent vos tyrans pendrml si longtemps.

» La croix de ce Dieu est pleine (h; force contre eux ; c'est une arme toute-puissante pour les combaltie et les vaincre ; avec elle tout est possible. Si Jesiis-Chiist a lriom[dié par elle du monde et du péché, il a donc voulu èlri' le Sauveur de votre ;ime. Ainsi, pour obtenir cette giAce , ne lui dérobez rien de l'Iiorrible lyiannie •lue le démon a execiée contre elle. Ne lui cachez rien. L'excès de vos maux ne fera qu'augmenter sa miséricorde ; mais gardezvous d'oublier que de si grandes gr;Ues aci ordees au pied de la croix , qui sont le fruit du sang de Jésus-Christ et la preuve de son immense charilé , exigent de votre part une reconnaissance sans bornes; souvenez-vous que, pour acqtiilter une dette aussi sacrée, vous devez lui consacrer in>iolablement tout le reste de votre vie, vous attacher à sa croix, vous y unira lui, et lui offrir votre corps comme une hostie pénitente qui s'immole avec lui , afin que \otre es¡)rit obtienne de vivre avec le sien dans l'éternité.

» Que le ^ ne du i;rand nombre et de l'énormité de vos péchés ne vous elfraie point ; que votre courage ne s'affaiblisse pas à

la vue de votre indignité. Vous ne devez pas en douter , vous êtes l'enfant prodigue ; ayez devant les yeux la clémence et la bonté de son père. Plein de tendresse pour ce lus qu'il aimait encore tout rebelle qu'il était , il le chérissait à tel point qu'il n'attendit pas qu il vint se jeter à ses pieds ; à peine l'aperçut-il qu'il courut à su rencontre ; avant de lui donner le temps de demander son pardon , il se précipita dans ses bras pour l'embrasser ; au lieu de lui reprocher sa conduite , il ne s'occupa que d'ordonner à ses domestiques tout ce qui pouvait manifester la joie cju'il ressentait de sou retour. Souvenez - vous de l'anneau , de la robe, du festin et des concerts qui firent éclater son allégresse. L'excès de ses tiansports fut si grand qu'il éveilla la jalousie de son fils aîné , qui , malgré sa soumission à ses volontés , n'avait jamais reçu de lui autant de preuves de satisfaction de sa bonne conduite.

» Voyez en même temps ce fils pénitent se précipiter aux pieds de son père ; combien il s'étonne de son inépuisable bonté ! combien il fait éclater sa reconnaissance I Voyez avec quel empressement il lui promet de réformer sa conduite ; il lui prodigue les témoignages de son respect et de sa vénération I avec quelle vivacité il se livre aux épanchements d une reconnaissance d'autant plus grande qu'il se sent indigue d'une réception aus^i tendre I Il est tellement pénétré de son ingratitude , qu'il lui dit : « Mon père , je ne suis plus digne du nom de votre fils ; traitez - moi comme un des derniers de vos serviteurs. Ne pensez pas néanmoins qu'il renonce à la qualité ^de fils; non , non, elle est, au contraire, le premier des. biens qu'il ambitionne.

») Remarquez cjue lorsqu'il confesse ses fautes , il commence par lui donner le doux nom de père. C'est par humilité qu'il parle ainsi , par la connaissance et la douleur profonde qu'il a de sa mauvaise conduite. 11 se reconuait indigne de cette qualité de fils, mais il ne laisse pas de l'appeler son père. Il ne lui dit point qu'il ne sera désormais que le dernier de ses serviteurs , il lui demande seulement de le traiter comme s'il l'était, c'est-à-dire que si son père, pour le punir ou pour éprou\er la sincérité de sa conversion , veut le traiter comme un de ses domestiques , il est prêt dt se soumettre à tout ; mais il ne renonce point à l'espérance d'obtenir par son amendement, sa vigilance , sa fidélité et son amour filial, le bienfait d'un pardon entier; il n'a pas cessé d'espérer que son père , le distinguant de ses autres serviteurs , le réintégrera dans tous les droits du fils de famille.

» Quel([ue sentiment que le pécheur ait de son indignité , jamais il ne doit oublier qu'il est le fils de Dieu , qu'il a été créé à son image, racheté par le sang de Jésus-Christ, et nommé cohéritier de la gloire éternelle. Le péché , il est vrai , l'a privé du droit d'être a[>pelé fils de Dieu ; mais , comme la douleur d'avoir perdu ce droit doit surpasser toutes les douleurs, le désir de le recouvrer doit être aussi le plus grand de ses désirs. L'objet le plus grand et le plus cher de son espérance, en participant au sacre-

LETTRE XXV. r)17

ment de la rócontiliiition , est le rclour do rot esprit d'adoplion di\iiie (lui doiiiie dioil a l'luMÍl;ige cilesle. Celle sublime (¡ualile de lus de Dieu ,a hujueile il aspire, esl le prix du sacrilice éternel de Jesus-(^liiisl ; c est à relVusiou de son saii^' que nous e:i sommes redevables. Le péclieur en esl indigne ; mais Jésus-(-hrist, par ses meriles el par sa médiation , a obtenu ciuellc lui Îùl restiluOe à eause de lui , puisquil ne l'a obleiuie (jue pour en re\èlir le péeheur.

» Que eelle (|ualilé d'enfant de Dieu soit donc dès aujourd'hui runi([ue objet de nos plus ai dents désir?. Nous nous sommes entretenus de tout ce (juil faut faire poui" l'obtenir , à l'aide d'une bonne coiiles.sion ; nous avons vu (¡ne pour (¡u'elle soit telle , elle doit avoir quatre caractères ; contrition , confession , pro[iOs ou résolution, et satisfai tion. Il ne vous reste donc plus (ju'à a( hever votre examen et a si ruler votre conscience : il faut surtout , et c'est le point le plus essentiel, élever votre cœur à Dieu , implorer sa miséricorde , cl le prier de vous inspirer de vifs senlimenls de componeliot). »

l'our ne pas prolonger trop ce récit , je nie bornerai à te dire que nos conferemes durcicnl huit antres jours ; les matins, nous continuâmes l'examen de ma conscience, jusqu'à ce que j'eusse achevé de révéler , aux pieds du généreux ami que la divine Providence daicna me destiner, les dé>ordres el les crimes démon abomiiiable vie; les soirs, il continu.) tantôt ses instructions sur des objets nécessaires , tantôt ses exhortalions , aiin de reveiller dans mon cœur les sentiments (jui devaient accompagner \ine action aussi sainte et aussi relevée ; enfin , je vis luire le jour que le Dieu des miséricordes avftt consacré à la résurrection de ton coupable ami. .le t'en entretiendrai dans ma première lettre.

LKTTUK VINGT-CINQUIÈME.

Le ptiilosophc à Thcodoie.

Kmin , mon cher ami , mes yeux virent luire ce jour heureux , <e grand jour, repoijiie de ma liberte et de mon adoption dans I auguste et immortelle société des saints. Trois jours auparavant, j'avais achevé d'ouvrir à mon tendre bienfaiteur labime de mon iniquité , que la corruption de mon cœur me dérobait depuis si longtemps. Mais il m'avait dit : « Votre réconciliation

518 LE TllíOMPHE DE L'ÉVANGILE.

avec l'Eglise est à présent conclue ^ voire confassion est finie ; NOUS avez confessé à Dieu , dans la personne de son ministre indigne , toutes les iniquités qu'un sage examen a pu vous rappeler. Ce travail , qui vous paraissait si difiicile , était le plus aise ; \ous ne devez plus penser maintenant qu'à recevoir l'absolution avec fruit.

» Puisque Dieu nous accorde du temps , et que par sa grâce nous sommes venus à bout de cet examen, qui occupe beaucoup cl qui dessèche le cœur en fatiguant l'esprit , par la recherche d'aclions presque effacées de notre mémoire , il convient que vous consacriez trois jours à vous exciter à la componction , à demander au Seigneur , avec le prophète , qu il vous nourrisse pendant ce temps du pain de voire douleur et de Teau de vos larmes , et qu'il vous accorde la giàce de porler au pied de son sacré tribunal une vive contrition de l'avoir oiTcnsé , la ferme résolulion de n'y plus revenir , et un esprit disposé à lui donner toutes les satisfaciions qu'il peut exiger de vous. » Je me soumis a cet arrangement , et le Père fixa mon absolution au dimanche suivant.

Je ne pourrais te peindre , mon cher Théodore , le zèle et l'ardeur de cet infatigable apôtre de la charité. Il ne me quitta presque plus , et il ne lit autre chose pendant ces trois jours que de ni'occuper d'exercices de piété relatifs au grand objet qui concentrait tous nos soins. Tantôt il me montrait dans les livres ascétiques les exemples des pénitents fervents; tantôt il récitait avec moi les psaumes de la pénitence , et accompagnait les explications qu'il me donnait de rcílexioüs si louchantes que les larmes inondaient mon visage* 11 invoquait le divin Mé. iateur , (jui , •issis à la droite de son Père , écoutait nos ardenis gémissements ; il lui demandait de les acconq^agner de sa médiation toute-puissanle ; son cœur s'exhalait en fervents soupirs , ou en prières de feu. J'aimais à croire que de si vives affections ne pouvaient manquer di; pénélrer le Ciel et de parvenir jusqu'au trône de Dieu , et que ma faible prière , unie à la sienrui , pourrait s'élever aussi jusqu'au trône de la miséricorde ; partout et en tout il m'oifrait des motifs de détester mes crimes , et de renouveler la résolulion de réfornu'r ma vie.

Quelquefois il invoquait Marie mère de Jésus , Joseph son saint époux , nos célestes gardiens , et en général tous les anges et tous les bienheureux. Il les invitait tous à se trouver présents pour être témoins et garants du renouvellement de ma vie , et nous aider à rendre grâces au Dieu de tant de miséricordes, il terminait par de nouvell. s instructions ; cet excellent homme consolait mon cœur par de sages discours , il y versait le baume de la confiance , et sa douceur pénétrait jusqu'au fond de mon àme. Je n'aurais pu soutenir la force de l'impression (ju'il faisait sur moi , si la conlinuilé de mes larmes n'eût allégé celle de ma douleur. C'est ainsi <|ue se passèrent ces trois jours qui mérileronl ;\ mon bienf:iiteur la plus riche couronne de gloire.

LErrRK XXV. 519

Enfin , jo vis l)iilIor lo jour qui devait óclijircr ma résurrerlion , cl rrniplir il'oloiiiietiuMit Ions les ospiils («'leslos à la vue de l'iiiíinit' iiiiséi iiordíí du l>ii'ii (jwi diiigriail jeter un icg.ird de (oni[);!Ssioii sur la plus criiniiudle de ses créatures. Le Père vint de meilleure heure que de coutume. Quoique sou aspect .soit toujours Ténérahie , et (¡ue sa (iliysiouomie et son port respirent haLituellemeiit la modestie, la douceur, la réserve ; ces précieuses vertus semblaient animer ses traits d'un nouvel éclat 5 son air était plus contrit , son ref^ard plus humble ; toutes ses actions , si je puis ni'exprimer ainsi , avaient acíjuis un nouNeau degré d'oiK lion et de sainteté.

il m'imita à le sui\re à la chapidje , et à me considérer coninro un malheureux criminel , justement condamné à un supplice éternel , allant implorer la giAce d'un Dieu souverain. Plein d(î tiouble et de consternation , je le suivis dans la sacristie , où il se ie\étit des ornements sacerdotaux pour aller dire la messe. Ce jour-là il resta plus longtemps à l'autel. Je renlendis pousser de ¡jrofonds gémissements ; ah ! sans doute , il invoquait la clémence du Ciel , el sûrement ils parvinrent jusqu'au trône de Dieu.

La l"ré(|uence de ses soupiis me fit lever les yeux ; h's siens étaient baignes de larmes ; son visage était enflammé. Je le vis s'elevant à Dieu , lui adresser une prière ardente : je ne pus que ceder it l'impression d'un spectacle si touchant. Pouvais-je douter queje ne tusse l'objet de sa fervente élévation ? hujndé de pleurs, j'éclatais en gémissements ; mon cœur semblait si; détacher de ma poitrine pour suivre le sien dans son ravissement et son extase. il a( heva sa messe ; il éloigna celui qui l'avait servie , et lui fit fermer la porte. Nous restâmes seuls ; il quitta sa chasuble , et , revêtu des autres vôlements sacrés, il s'assit et m'ordonna d'approcher.

Je nie mis à genoux , et me plaçai à ses pieds ; « monsieur, me dit-il , la terre où nous sommes à présent est une terre sainte. Ici , nous devons quitter nos ci>;uissures et écarter toute pensée humaine. Je ne suis qu'un misérabl.' pécheiir ; peut-être aux yeux de Dieu suis-je aussi coupalde qiu' vous ; mais , dans ce moment , je suis son ministre , et je le re[)résente. Vous m'avez confié vos iniquités vl vos malheurs ; vous m'avez témoigné votre repentir et votre douleur; vous m'avez promis de ne plus offenser à l'avenir ce Dieu qui maintenant vous pardonne ; soyez disposé à recevoir la pénitence que je vais vous imposer en son nom.

» Je vous ai conduit ici pour vous placer par la foi au pied de la croix de Jesas - Christ. Vous la voyez sur cet autel, embrassez-la en esprit , et tinissez-vous à elle de tout votre cœur et de toute voire ¡Une pour recevoir l'impression du sani adoralile qiui la charité iunnense du Dieu Homme a rt'pandu pour vous. Le sang divin inonde la croix de toutes parts. Il va couler des plaies sacrées de notre Sauveur, pour que vous en sovez arrosé, et pour vous guérir des blessures profond(>s et mortelles par lesquelles vous lui avez si souvent donné la mort.

Ces paroles me firent trembler. « Ne craignez point , me dit-il ; votre Dieu ne s'est point mis dans cet état laraenlable pour vous perdre. Il est votre vie , et vous ne pouvez vivre que dans lui. Unissez-vous donc à celte croix sur laquelle la charité de Jésus l'a porté à s'immoler ; en l'embrassant , pleurez les longs désordres et les nombreuses erreurs de votre vie , fruits amers des passions humaines. Par un effet de sa i)0!ité , i)ieu vous dérobe son aspect terrible que vous ne pourriez soutenir ; mais si vous voulez vous iormer nue idée exacte des suites du péché, voyez dans quel élat elles ont réduit le Fils uni(|ue du Père éternel ; considérez toute l'étendue d'un mal qu'il n'a pu expier que par de pareils lournienls , par sa croix et par une mort épouvantable.

» Ces douleurs cruelles , ces pluies i les blessures des clous qui l'attachèrent au bois sacré , c'est pour vous <ju'il les a endurées, il a souffert dans son corps adorable , depuis la tète jusqu'aux pieds , parce qu'il n"y a dans vous aucune partie saine ; il n'en est aucune qui n'ait mérité les tourments éternels. Voire Dieu, pour vous garantir de ces tourmcnls , a pris la place où nous devrions élre vous et moi ; et nous n'y gagnerions rien encore , si son amour ne l'eût porté à se crucifier le premi(;r , et si le noire ne nous engageait à nous crucifier avec lui.

» Oubliez en cet instant ce qu'il a fait pour les autres, pour ne vous souvenir que de ce qu'il a fait pour vous, il est le Siuveur de tous , mais dans ce moment il est le vôtre ; il l'est aussi complètement que s'il ne lût venu au monde que pour vous. C'est pour vous seul en particulier qu'il est ici; puisque c'est à vous que je vais appliquer les mérites et le fruit de sa passion et de sa mort. N'en doutez pas, il devient de nouveau votre Sauveur; si votre foi vient à mon aide, si celte foi, assurée de la vérité de sa parole , reçoit avec confiance en sa miséricorde l'absolution que je v;iis vous donner en son nom , il va vous ressusciter et vous donner une \ie d'amour , qui durera toute l'éternité. Vous allez recouvrer les droils que vous avez acquis par le saint baptême , et que vous avez si mallieunnisenient perdus. Vos blessures profondes et qui paraissaient incurables , se guériront ; la colère du Ciel s'apaisera ; les feux inexiinguibles qui vous étaient préparés vont s'éteindre ; votre Dieu, dans sa miséricorde , va vous regarder en père , il va vous reconnaître pour son fils , vous rendre son amour. Ses regards ne se détourneront plus de vous avec horreur, comme ils s'en sont si longtemps délournés ; ils se fixeront avec amour sur vous , comme ils se fixent sur les justes. Vous serez l'objet de ses complaisances connue il sera celui de vos prévenances , parce que vous serez saint pour le Seigneur notre Dieu , qui est la sainteté niéuM».

» Voilà (|uels sont les avantages que vous devez à l'immense charité qtii l'a réduit dans cet état , à son sacrifice sur cette < roix , anjourl'liui voire seul remède, votre unique ressource. "\'oycz quel tribut d'amour vous avez à lui rendre ! Si longtemps

ingrat à son égard , sera-ce faire assez , qu*' de lui consacrer le reste de voire vie ? Commencez donc dès anjourd'hui une vie nouvelle, toute d'amour, d'adoration, et pleine de reconnaissanio.

» H l'aut le craiiulre , sans doute , puisiiu'il est juste ; mais coiiibii'ii plus encore ne devons-nous pas l'aimer , puisijuil est si compatissant, si clemcnl , si aimable! Oiioi ! ne s'est - il laissé crucilier , ne s'est-il soumis à tant de lournienls , ([ue pour se faire craindre ? Que ceux-là le craignent qui ne savent pas l'aimer. jNous , qui nous trouvons au pied de sa croix , nous (|ui voyons avec quel amour il s'est sncrilié pour nous , ne pensons qu'à l'aimer. Ce sentiment d'amour doit régner dans notre cœur et y prévaloir sar toute autre aflét tion.

1) Mais ici, monsieur, nous ne voyons que son image; allons le chercher lui - même ; allons au Calvaire avec une \i\e foi; Iransporlons-nous en esprit sur celte moiilagne consacrée par la mort de notre Jésus. Que \ oyons-nous en lui? le Verbe di\in , la sagesse incréec , le Fils urii(}ue úk\ Père éternel , le SiMgncur de l'univers , le (Créateur du Ciel el de la terre , cloue sur une croix , victime d'un sup[)lice infamant , couvert de plaies , sou!frant les douleurs les plus (ruelles, rassasié d'opprobres , expirant dans les tourments, méprisé des hommes, et comme abandonré de son Père.

» Kh ! pourquoi notre Dieu , notre tout-puissant Créateur, celui qui fait trembler les voûtes célestes , el devant qui les anges s'humilient , soulTre-t-il avec tant de patience des maux si inouïs et si peu faits pour son innocence? l'our apaiser un Dieu justement irrité contre les pécheurs, pour ac(juilter leurs dettes . pour les allr.inchir de la mort éternelle , <'l les comluire à rimmoilidilc. Qui aurait pensé (ju'un Dieu se chargeât d'obtenir , au prix de son humiliation, le pardon de ses ingrates et viles créatures? mais, hélas I un remède aussi cruel était devenu indispensable. Quel eût été le sort de l'homme , si Jésus n'eût pas acquitté sa <leite ? comment eût-il pu l'acquitter lui-même? quel autre qu'un Dieu eût pu satisfaire entièrement un Dieu oITensé?

» C-e divin Suiveur prononce lui-même une absolution générale; elle est cont(>nue dans Ja prière qiiil adresse à son Père , et qui compren I jiisíju'á ses bourreaux : Mon Pire , lui dil-il , par- (lonni'z-lcur : car ils ne savent ce (jnils [uni . il ne se borne ¡las à ¡nt'Mceiler pour eux , sa bonté daigne encore les excuser. S'il trait*» ain:>i ceux (|ui l'accablent de tant d'outrages, (juc ne fera-l-i! don; p;:s pour ceux qui implorent sa clénu'nce !

» Après cela , monsieur , si les portes de la miséricorde sont maintenant ouvertes ; si votre Sauveur a ainsi prié pour \ous , pour vous qui étiez son ennemi et qui l'avez olTen é; si vous le trouvez entouré d'amis qui inlercèdenl pour vous, et d'une lendri' mère chargée de vous protéger ; si vous le voyez pardoiuier à «eux qui lui demandent sincèrement leur p irdon ; vous que j'ai conduit ;'» ses pieds , comment h<'sileriez-vous à profiter de ce moment fortuné? Comment n'adresseriez-vous pas vos cris et \os

522 LE TlUOMPiíE DE L'ÉVANGILE.

gémissements à voire Dieu ; vous qui vous sentez surchargé du poids de tant de péchés , vous qui tant de lois avez donné la tnort à voire âme ; vous enfin qui n'attendez plus qu'une seule de ces paroles prononcées par ma bouche , pour ressusciter à la

vie

» Oui , monsieur , Tabsolution que vous allez recevoir en son nom est le signe efiicace de votre pardon , et- elle vous met dans la voie du bonheur éternel. L'Esprit saint va descendre sur vous; il va purifier votre âme , la sanctifier, et vous réconcilier avec Dieu ; il va vous justifier, vous donner le titre et les droits de fils , vous admettre à partager l'héritage que vous a laissé Jésus-CUrist , vous arroser de son sang divin , et vous rendre agréable aux yeux de son Père. !i va vous marquer du sceau de sa promesse , au pied de l'autel sur lequel Jésus, suprême pontife , offrit à son Père ce sacrifice sanglant et ce précieux holocauste , que l'esprit divin alluma du ieu de son amour. Prenez donc cette croix , serrez-la dans vos bras par la foi , quand vous m'entendrez prononcer les paroles sacrées.

y> ÎSe perdez de vue ni ces deux autres croix, ni ces deux coupables si différents entre, eux. Ces deux hommes sont le sjnibole du diffi-renl sort des pécheurs. Tous deux ils sont cloués sur leur croix ; tous deux sont également près de Jésus-CLrist ; l'un et {'autre sont présents au sacrifice qu'il offre et qui aurait pu les sauver également. Ils ne différent que par le cœur ; l'un s'unit au sacrifice de Fagiîeau , en reçoit le fruit et se sauve ; l'autre s'en sépare, le méprise et se per.i. Suivez l'exemple du premier, et consommez votre pénitence dans les mêmes dispositions. Je vous en recommande trois essentiellement : la première consiste dans l'union de votre cœur aux souffrances de Jésus-Christ, pour sanctifier par elles, et les pénitences que je vais vous imposer, et celles (jue vous ferez volontairement , celles surtout que vous ménagera la providence divine pour l'expiation de vos péchés.

» La secojule disposition à laquelle je vous exhorte, est celle de reconnaître , dans toute la sincérité de voire cœtir , que vous méritez quelque peine ou quelque souffiance que ce soil; et, dans cette persuasion intime , de vous somnettre humblement et prudemment à toutes celles <jtie le Ciel pourra vous envoyer , pour satisfaire à Dieu et détruire le corps du pèche. La troisième disposition où vous devez être , c'est de vivre dans l'exercice d'une continuelle vigilance , et d'une prière qui ne souffre aucune interruption , pour ne pas perdre une seconde fois la grûce que vous allez recevoir, et vous préserrer des rechutes.

» Dieu vous a donné , je l'espèie , ces dispositions ; et nonseulement je le crois , mais il me semble déjà les voir dans votre cœur. Soyez assuré qu'en nous y conformant . noire prière monte au Ciel , et pénètre jus(|u'au trOne de la miséricorde ; (jue Dieu nous entend et nous pardonne; que les bienheureux, pleins de joie , chantent au 'rrès-llaut un hymne de reconnaissance et de louange ; qu'ils intercèdent pour nous ; que le Seigneur les

LETTRl:: XXV. 523

écoule avec bonté ; cl ([iie , courroucé comme il l'élait , il redevient aujourd'luii noire prolecleur (ît noire père.

» Soyez sur que déjà Jésus-Clirist se trouve avec nous. Vous savez qu'il a promis que , lorsque deux ou Irois personnes se réuniraient en son nom, il serait au milieu d'elles. PSous sommes deux ici, cl c'est eu son nom que nous nous sommes reunis. Quel motif vous aurait amené , si ce n'est celui de lui exposer vos misères , d'implorer sa pilié , et de lui demander pardon par la médiation du minislre (ju'il vous a desi{j;nc? A quel eirct y serais-je venu , moi, si ce n'était pour vous entendre , vous confesser et vous absoudre? Comuient pourrais-je, moi, miserable pécbeur , remplir ce minislùre, si je ne m'en acquittais par f- on autorité et en son nom ?

)» Souvenez-vous qu'en venant sur terre , le Sauveur a dit luimême qu'il ne venait pas pour les justes , mais pour fes pécbeurs , et que c'est p.our eux (¡u'il a institué le sacrement de pénitence. Rappelez-vous qu'il a dit encore : « Venez à moi , vous tous qui èlcs surcbargés et fatigués, et je \ous soulagerai, » Et (ju'en consé(juence , plus vous êtes diargé de péchés, plus il vous donne de droits à sa compassion ; souvenez-vous que c\>t lui qui a fait ces j)romesses ; qu'il est le Dieu vi ridiijue et lidéle , et que , pour les accomplir, il a mis les paroles de réconciliation dans la bouche de ses minisires , (¡u'il a rendus dépositaires de sa puissance.

» Vous voilà devant celui (ju'il vous a destiné. (Cherchez donc Jésus-Christ dans lui ; quelque part que se portent vos regards , vous le trouverez , parce qu'il est toujours pi es de ceux qui linvoqucnt. Si vous le\ez les yeux au Ciel , la foi vous le fera voir assis à la droite de son Père , auquel , comme Pontife suprême , il présente vos prières et vos gémissements. Comme M)lre (li\in Médiateur, il sollicite votre pardon; et comme Sacrilicateur , il lui oll're votre pénitence , et y joint le mérite de sa croix pour lui donner du prix.

)) Si vous tournez vos regards veis la terre , vous venez de le voir sur l'autel renouveler son sacrifie e , et le présenter de nouveau à son Père pour obtenir de lui le pardon que vous espérez. Kn cet instant même, il est au milieu de nous, puis- (|u"il l'a promis; il vient y entendre les sanglots de votre cœur, izuérir vos blessures, \ous remplir de son espiil, et me présenter à moi la plaie (|ue soti amour pour les hommes a fiiite a son sacré cô'.e , alin (jue j'y puise le sang qui vous doit arroser et achever votre guerison. Ne pensez donc qu'à vous pros^lerru'r à ses pieds , î\ les tenir embrassés par la foi , et a les baigner de larmes d'amour et de douleur, a l'exemple de l 'il ma nie [¡écheresse.

» Ne considérez que vos misères et sa miséricorde , l'excès de vos maux , et ses bontés infinies . l'horreur que vous devez avoir de vous-même, et l;i (hiirité immense avec hujuelle il >ient à NOUS. Occupez-vous de ces objets, et ne les séparez

point les uns des autres , afin que leur union soit à la fois le sujet de votre afiliction et de votre conüance. J'espère qu'à mesure que vous lui avez découvert vos m;iux , en me les découvrant, il les a traités et guéris. Il ne vous manque plus que de lui dire une parole : Seigneur, si vous le voulez , vous pouvez me guérir. Colle parole qu'on n'a jamais prononcée , qu'on ne prononcera jamais en vain , vous méritera la réponse qu'il fit au Lépreux : Soyez guéri ; je le veux.

» Redoublez donc en ce moment votre contrition. Répétez les cris douloureux de David : Miserere ' Seigneur , miséricorde ! Demandez â l'Esprit saint qu'il forme dans votre cœur celle parole puissante, qu'il la forme dans le mien, pour que je lui adresse aussi mes humbles supplications. Dieu tout-puissant, lumière inaccessible, splendeur immortelle, dont les chérubins ne s'approchent qu'en tremblant et la face couvorle ! comment oserai-jo , misérable pécheur que je suis , me mettre en voire présence , si le Dieu qui , engendré avant l'aurore , sorti de votre splendeur divine , ne l'eût adoucie en la couvrant du voile de ma chair? C'est par lui que j'espère trouver accès au trône de voire miséricorde. C'est le Dieu , Fils de David, auquel j'adresse ma fervente prière , au Dieu qui m'a donné le droit de le nommer mou frère , parce que sa compassion est toute pour moi.

» 0 vous, Jésus, homme et Dieu! vous à qui nous parlons sans crainte; vous, le Dieu sauveur, le Dieu d'Israël; vous, dont les pécheurs s'approchaient autrefois avec tant de sécurité et de confiance, vous qui les invitiez avec bonté à s'approcher : permettez que celui qui se prosterne maintenant à vos pieds , obtienne le pardon que vous seul pouvez lui accorder. Je réclame la même miséricorde que vous montrâtes en vous manifestant sur la terre.

» iM.iis , Seigneur, ce pénilent ne vous demande point un pardon qui le laisse , comme il l'était , en proie à ses passions. 11 vous dem ¡nde de lui pardonner et de le corriger , d'oublier ses inicpiilés et de les détruire. 11 sait que vous aviez déjà dclruit son iniquité originelle ; que vous l'aviez lavée de votre sang , en y noyant la malédiction de son origine. Maintenant il vient vous demander xin hîfpléme nouveau ; ses larmes sanctiUi'es par les vôtres lui fourniront l'eau nécessaire. Faites , Seigneur , que \<\ où l'iniquité fut grande , la gr;\ce soit plus grande encore; et qu'où abondèrent l'injustice et le crime, suraljondent la miséricorde elles vertus.

» Ses manx seraient sans remède , si votre justice voul.'.it le perdre , et si vous ne vouliez le sauver pour votre gloire. Vous le files renaître par l'Eglise , mère si sainte , que vous la choisîtes pour ('pous(î; l'f'lglise lui donna la vie et les droits à l'immortalité; elle lui lit connaître les vérités que vous aimez, elle l'instruisit dans les mystères cachés de votre sagesse. Il a tout perdu, tout profané; mais il espère en vos bontés infinies.

Faites que les paroles de paix et de consolalion pénèlienl jusquaii fond de son tœur , cl (jue s(ni àme aballue se console dans celle douce esperance. Parlez , Dieu compatissant, parlez a ce niiseiahle j)e(:lieur ; une seule parole de voire bouche va lui rendre la vie : cliles-lui que vous ne pourrez plus voir ses pèches, parce que vous allez les détruire. Il vous demande de ne lui laisser de ses iniquités (jue la gloire d'avoir obtenu le pardon , et la douleur de s'en être rendu coupable. »

Alors le Père se leva. Je le vis les bras élevés et la vue Gxée sur la croix de Jésus-Ciirist. « l*réparez-vous , me dit-il , lEsprit sailli va descendre dans voire Aine ; elle va recevoir l'iiilluence céleste du sani^ de notre lltdcmpleur ; et Dieu , qui va •vous pardonner , vous reconnaître pour sou lils. » A ces mots , je nie prosterne à terre, mon iront cou[)able se cache dans la poussière , et baif^né de mes pleurs , j'entends le Père assis |)rononcer les paroles sacrées de rabsolulion. U Dieu ! (jui pourrail expliquer ce qui se passa alors dans mon cœur ? Qui pourrail exprimer rinellabie consolalion que j'éprouvai dans ce moment , surtout lorsqu'après avoir achevé , il me dit : « J'espère en Dieu , que vous êtes dans sa grâce ; allez en paix , et ne péchez plus ? »

Théodore ' quelle révolution subite se fit dans toutes mes facultes inléiieures ! Tout - a- r()U[) , délivré des inquiétudes et des craintes qui ciiipoisonnaient jusqu'aux moments de mon repentir et de mes espérances, je ressemblais à un homme qui, longtemps enseveli sous les ruines d'un édifice qui a croulé , et subitement retiré du milieu des lourdes masses qui s'opposaient à tous ses mouvements , reste dans la stupeur , et se trouve comme hors de lui-môme : Il croit voir pour la première fois tout ce qui se presente à sa vue ; sa léte est étonnée, sa respiration entrecoupée ; il appréhende que quelqu'un de ses organes n'ait été attaqué ; il resjiire péniblement et avec crainte , jusqu'à ce que , jetant un profond soupir , il reconnaît avec joie la sanlé dont il jouit , sent que ces viscères ont repris leur mouvement , et (|ue l'air , cet élément salutaire , recommence à circuler librement dans ses poumons. Je crus éprouver intérieurement la même sensation , lorscpie mon àme rentra de nouveau dans l'ador.ible et bienheureux sein de son Dieu ; elle crovait y respirer son air natal , rentrer dans le giron paternel , retourner au lieu d'où elle était émanée , et où celui qui vil ne meurt jamais.

Dans relie sainte et divine ivresse , je restai prosterné , et comme abîmé dans la joie de mon bonheur. Je ne sais combien de temps ce senlimenl iirofond , (|ui absorbait toutes mes facultés, m'aurait retenu sans mouvement dans celle situation extatique d'adoration , si la main du serviteur de Dieu ne m'avait donne la force de me lever. Il me fit asseoir , et je vis alors cet anse du Ciel entrer lui-même dans une sorte d'extase divine. Sa physionomie douce brillait des rayons d'une lumière céleste et d'une

paisible allégresse. Un sourire , plein de douceur et d'amour , animait ses traits vénérables; ses jeux, iixés sur les miens brillaient de tendresse et d'une sainte joie ; ses regards pénétraient jusqu'au fond de mon cœur.

» Uh ! monsieur, me dit-il, je bénis, j'admire et je révère en vous les grandes miséricordes du Très-haut , et tout ce qu'il y a de plus auguste et de plus respectable sur la terre , un juste , un prédestiné , un élu ! Heureux le cœur qui sait conserver les biens que vous venez de recevoir en un instant ! J'ai la confiance que le vôtre est devenu le sanctuaire de la gloire et de la lumière de Dieu. Sa vie divine circule déjà dans votre âme ; déjà votre esprit se nourrit des brillantes lumières de ces splendeurs. Rien dans l'univers n'est comparable à lexcellcnce du nouvel être que vous venez de revêtir, ni à la grandeur des destinées immortelles qui vous attendent.

» Quelle source inépuisable de consolations s'ouvre pour vous en ce jour , même pour le cours de celte vie fragile ! Combien votre cœur palpitera de joie , quand vous vous rappellerez qu'après avoir été si longtemps étranger dans la maison de Dieu , après avoir perdu pendant tant d'années toute espérance de votre adoption en Jésus-Christ , vous êtes par sa bonté admis dans la société des saints , devenu frère et compagnon des prédestinés , membre de l'Eglise de l'élernité , descendant des palriarclies et des prophètes, pierre immortelle et vivante de l'êdiiice élevé sur les fondements posés par les apôtres et les martyrs , et l'un des trophées qui seront éternellement érigés au sein de la cité de Dieu , à la gloire de l'Agneau qui nous racheta de son sang , et qui y sont réunis de toute tribu , de toute langue et de toute nation !»

Ces paroles, prononcées avec toute la chaleur d'un enthousiasme céleste , pénétraient jusqu'au fond démon cœur; elles l'enQammaient d'une ardeur divine ; elles le rempliss;iient de force , d'élévation et d'énergie. Tout m'y paraissait sublime et solide, plein de substance et de vérité, nous nous mîmes ;'i genoux pour rendre grâce à Dieu d'un si grand bienfait. Il me reconduisit à ma chambre, mais il ne se retira point.

Il m'y répéta les mêmes discours , il s'attacha à me faire sentir les avantages ina|>préciables de mon nouvel clal , et â m'alfermirdans l'amour et dans la pratique d(; la vertu. 11 cherchait surtout à me donner une idée de la grandeur de l'âme qui rentre en grâce avec son Dieu. « Monsieur , me disait-il , la plupart des hommes ne considèrent point, comme ils le devraient, le bienfait du pardon qui nous est accordé au tribunal de la pénitence ; ils n'y voient (¡u'une grâce qui nous délivre de nos péchés , en nous lavant des taches dont nos passions et nos crimes ont souillé nos âmes. Avec des idées aussi fiibles de la grandeur de ce mystère de miséricorde , le pénitent peut â peine remercier dignement son Dieu.

» La purification des consciences n'est pas l'unique et dernier ciTet d'un sacrement qui répand la bénédiction sur notre repentir

LETTHE XXV. 527

ot sur nos larmes ; c'est sans doute un grand bienfait que de se liouver adVanclii du cliàtitnent éternel, destiné à (eux (jui meurent dans leur iuipenilenci! ; mais, combien s'élèverait notre eœur, si nous considérions la diLiiiité , l'excellence d'une ànie capable de supporter le poids immense de la {gloire de Dieu , et d'avoir part a ses félicités immortelles 1 Kien de créé ne peut s'élever toul-acoup jusqu'à la nauteur de l'iniini. Si le sacrement se bornait à eiFacer les taches de nos [)échés , n'agrandiiait point par ce seul ell'el la spbére de noire, élre ; il ne [¡ourrait (¡as non plus nous revêtir de la force nécessaire pour nous íaire franchir les limites de noire nature.

« l*our surmonter cette disproportion , (¡ui assujettit loules les créalures à des bornes [¡rescriles , et les retient à une si grande dislance de ce Dieu inlini , dont le Irùiie est situé sur les hauteurs d'une lumière inaccessible , il faut (ju'un caraciéie surnaturel vienne changer en quohjuc manière celui de leur conslilulion mortelle, qu'il ajouUi an prix de leur existence et de leurs œuvres, et qu'il donne a leur adoration, à leurs sacriüces , à leur amour pour Dieu et à leurs autres bonnes actions une valeur qu'elles ne peuvent avoir en elles-mêmes ; puisque dans leurs propres facultés tout est pauvre , tout <'st débile et caduc, il est donc nécessaire (¡u'un don de l'Etre iniini les dispose à pouvoir jouir de sa vue et de sa possession ; (ju'un rayon de la divinité réside d'avance en elles, [)our (ju'elles soient capables d'obtenir l'éternité et la gloire de Dieu.

» Si l'on veut bien entendre l'économie de la religion et de la grûce , on doit la consid.ier sous son véritable point de vue , et \oir que le grand dessein de la souveraine sagesse a été de placer dans Ihomme tout ce que sa faiblesse peut comporter de la grandeur et des [)erfections iiilinies de son (Créateur, en l'assimilant en ([uehjue m.inière à Dieu. C'est la Tuniíjue et véiilable clé qui peut nous (ionner l'inlelligence de loules les obscurités incomprehensibles l'ont la raison huuiaine s'afUige ; c'est la seule lumiéie qui puisse nous expli(|uer le priiu i[)e de lout et la lin de loules les créalures.

» Ce grand , ce subhme dessein est aussi le plus avantageux à l'homnie. El comment rinteiligence suprême l'a-t-elle rempli ? Le plus sublime des évangelistes nous l'a révélé , en nous explifjuant en peu de mots le mvslere le plus profond et le plus cache des conseils de Dieu Ee Verbe, (jui existait au commencement et par qui tout a été fait, se lit thair, en unissant la nature humaine à sa personne et à sa grandeur inliiiies. Ainsi le monde vit dans un homme la gloire du Fils unique du l'ère ; il admira un honnne en (¡ni ri'siiiaient la veriu et l'excellence de Dieu , un homme plein de sa force et (le sa vertu éternelles , cl nous lous , nuiis fûmes (iihiiis à en partaijer la pléniiudc. Voilà, monsieur, ce que nous pouvons a[)peler le centre, et, pour ainsi dire, Vdme du dessein et de l'ordre de Dieu dans la formation de l'univers , dans l'elal)lissemenl de la religion , et dans la coiiduite de lous les ê\ènciiients de la terre.

j) Ces principes doivent vous montrer que le earaclère de la grâce habituelle que nous recevons par Jésus-Cluist est de nous communiquer, autant que nous en sommes susceptil)les , sa consubstanlialilé et son égalité avec l'Etre infini , et d'établir entre l'Honirae-Dieu et les chrétiens purifiés par sa grâce, une union ou plutôt une unité si étroite que les mérites de Jésus -Christ deviennent les siens. Le prix de son sang et de son sacrifice opparlient en propre à chacun des enfants de sa sainte adoption; aux yeux de son Père , nous nous transformons en quelque sorle en autant d'autres Christs du Dieu vivant. Le Père reconnaît en nous les images de sa gloire , et il nous regarde , pour ainsi dire , comme autant de repclilions et de copies de son Verbe fait chair.

» Dés -lors nos soupirs et nos gémissements acquièrent à ses yeux une valeur infinie et divine. Quand il ne resterait dans le monde qu'un homme seul , si cet homme était dans la société de l'alliance évangélique , son existence isolée dans l'univers suffirait pour y glorifier Dieu assez dignement , et pour que Dieu trouvât dans l'ouvrage de la création un objet proportionné à la gloire infinie qu'il se procure éternellement à lui-même dans l'abime de sa propre immensité.

» Quel mortel eût jamais osé donner celte explication aux desseins du Tout-Puissant ? Qui eût pu imaginer qu'en accordant à Jésus-Christ tous les dons qu'il a répandus sur la terre , le dessein de Dieu fut de faire part aux hommes de sa divine et souveraine excellence, si l'Homme-Dieu ne nous eût pas révélé luimême ce grand secret de son Père céleste avec tant de clarté que le cœur le plus endurci ne peut le méconnaître ?

» Jésus-Christ nous a dit dans les termes les plus clairs et les plus positifs, que, par lui et en vertu de la parenté qu'il a contractée avec le genre humain dans son incarnation , nous nous sommes incorpores dans la société glorieuse et immortelle dont il jouissait dans le sein de Dieu avant la création du montle ; que nous sommes unis avec lui par des liens de fraternité si forts et tellement indissolubles, qu'il nous reconnaît , en présence de son Père , comme la chair de sa chair, et les os de ses os.

h Jésus - Christ nous a (iit encore (pie , si nous ne nous séparons pas de lui, tout ce qui est à lui est à nous ; que nous jouirons avec lui de tous les trésors de la splendeur divine , qu'il ap|)orla en naissant avant l'aurore ; qu'il est la vigne incorruptible sur la(|uelle nous sonunes entés d'une manière ineiruble ; (jue nous communiquons avec lui intimement et sans interruption, comme les rameaux avec le tronc vivant auquel ils sont unis et d'où ils tirent à la fois leur nourriture , leur chaleur et leur fé( ondilé. Pent - on concevoir une idée plus grande et plus douce ?

» Il est facile , d'après cela , d'imaginer combien l'IIonime- Dien chérit ceux (pii reçoivent sa parole ; et l'on ne s'étonnera plus qu'il nous montre une tendresse aussi vive, aussi ardente.

LlilTUE XXV. 52y

«iiissi ¡iialliMable , et (jui est sans exemple sur la terre. Quel sens profond I <|iiel ainonr e.\pres>ir se peint dans h; langa|^e de sa tendresse , loTMiuil vent ( onsoler ses di>eiph'S des tribulations (jue leur ItMont e[)rouver leurs ennemis!

« Mou trouj)eau bieu-aime , leur dit-il , (|U(; mon l'ùre a voulu conlier à ma vigilance, nu crains point la eontradiction des créatures ni la malignité des inécbarits; le grand Dieu qui tu conitail cl (¡ui l'aime, met toute sa complaisance ¿i te préparer des trônes sur lesquels tu jugeras avec moi les sages du siècle et les maîtres du monde ! N(î te laisse point intimider par ceux, qui ne peuvent tourmenter (¡ue le corps ; celui (}ui croit en ujoi a une vie indestructible ; il ne peut mourir, et tu vivra,-? comme je vis moi-même. Dans le grand jour de la nianifeslalion de ma gloire , tu connaîtras ce grand mystère d'unité ; lu verras alors comment je suis dans mon Père , comment moti Père est clans moi , et comment je suis dans vous autres '. u

» Avouons, monsieur, à la gloire de celui qui répand sur nous des bénédictions si étonnantes, que le cœur burnain est trop faible pour supporter l'itupression du dis» ours d'un Dieu (|ui daigm; parler ainsi aux bomnies. Le plus juste denlr'eux est forcé d en distraire qiiebjueiois sa |)ensée , parce (|ue s'il s'occu[)ait sans cesse de cet excès d'boiineur , il mourrait de tendresse et de joie. Qu'elles sont à piiindre- les âmes endurcies (jiie de si douces aireclions ne peuvent émouvoir! il est impossible de les conduire à la rérite par la voie du sentinient. Les bommes de cette espèce ont des cœurs de pierre ; ils sont indignes d'une religion (|ui ne [)eut l'iuctilier que dans des âmes sensibles cl capables des impressions tendres , puis(iue noire religion csl essentiellement tout amour et cbarilé.

» J(î n'exagérais point, lors(jue je vous disais (jue le propre de la justification évangelicjue est de transformer notre faiblesse' en la force de Dieu , et de nous grefler en quelque sorte sur son immortelle substance. Les piemiers apotres de la doctrine de .lésus-(]brisl se sont servis des mêmes termes <|ue leur divin Maître, lors(|u'ils ont parlé ilu [)oint de grandeur au([uel la grâce peut nous élever. Saint Pierre appelle cette précieuse grâce un don (|ui nous associe à la gloire di? Dieu , (jui nous fait participer à son immutabilité , cl ({ui nous communi(|ue sa nature.

» Saint /*aul lie telleracnl notre sort à celui de l'Homme- Dien , (|u'il nous appropiie tous ses triompbes ; il nous voit ressuscites , glorifiés et assis avec lui dans la demeure céleste , c'est-à-dire que de droil, et en verlu des mystères (jui se sont accom|)lis en lui (jui esl notre dief, tous ceux (|ui lui a¡)parliennent sont le fruit piecieux de son sang et possèdent ses mêmes prérogatives; (jue IClat de Jésus-dbrist est, dans une certaine proportion , celui de tout bomme juslilie par sa griice ; que lœuvre de noire exaltation est déjà finie , et que si nous persistons

' 1 Saint Jean xiv. 16. xvil. 21.

fermement dans son alliance , notre assomption et notre résidence éternelle à hi droite de son Père ne sont suspendues que par le délai de notre mort.

» Voilà , monsieur, une idée, quoique très-imparfaite , de l'état surnaturel et divin auquel ia jusiilication cbrélienne nous élèTC. Eiio nous place dans une classe supérieure à toute j^randeur ; rien n'est C0iiiparat)le au bonheur de l'i^nie qui s'y trouve. Cette grâce du Sauveur qui habite en nous doit donc être un trait , une onîbre , une participation de celte immense cliarifé de Dieu dont nous parle .!esus-Christ , et qu'il a possédée dans l'essence divine avant <jue le monde sortit du néant.

» Celle communication de ¡Etre de Dieu et de sa divine lumière avec l'âme, qui a reçu l'applicalion des mérites du Rédempleur, est si étroite et si intime, que le Saint-Esprit est Torgane sacré qui i'eííectue. Lui seul est le lien de ce commerce incompréhensible , par sa résidence intime et vraie au fond de notre âme. La charité de Dieu, disait l'Apôtre aux fidèles de son Eglise, lorsqu'il la t"on;iait, s'est répandue duns vos ca'urs par l' Esprit saint gui vous a été donné.

» Jésus-Christ lui-mèrae nous a présenté , sous tics couleurs aussi expressives , ce glorieux et incstijuable caractère de notre éternelle adoption. Il avait déjà annoncé la descente du Saint-Esprit connue le sceau et l accompüssement de ses promesses; comme la venue de son coopéraleur inséparable et naturel dans la sublime entreprise de la récoîiciliation du monde ; il nous avait dit que ce grand consolateur des hommes, celui qui est sur la hauteur de l'immensité de gloire où il procède du Père et du Fils , \iendrait [)armi nous; qu'il serait l'ami, le compagnon de nos cœurs , el qu il habiterait dans nous p;^- une présence et une action véritables ; ce (¡ui doit s'eniendre dans le sens naturel de ces paroles.

» Pesez, monsieur, considérez avec attention la force et l'énergie de ce discours du Sauveur, lorsqu'il restera toujours avec nous. C'est cet esprit de vérité que le monde , c'est-à-dire celui (jui vit selon les sens, ne peut recevoir, parce qu'il ne le connaît pas; mais, vous autres, vous le connaîtrez, puis(¡ue lui-même habilcra et reposera dans vous.

» Maintenant vous commencez à entrevoir la hauteur de la dignité dont vous venez d'être investi; et pourquoi, après avoir prononcé sur vous les saintes paroles de l'absolution qui délivrent le pécheur d(i ses chaînes et le placent au rang des élus , je TOUS contemplais avec admiration , connue >i vous eussiez été revêtu d'tnu; forme nouvelle et extraordinaire. Oui, monsieur, je voyais eu vous un vase île miséricorde; je voyais s'opérer dans vous un prodige admirable ; Dieu venait de verser tous ses trésors dans voiro cœtir. Il n'est aucun respect qu'on ne doÎTe aux héritiers de la sainte espérance. Si , en voyant un homme, nous pouvions (onnailre cpiil est dans la grâce de Dieu el qu'il ;ij)[)ar[ient au troupeau de Jesus-Christ , nous devrions , a sa

LETTUK XXV. 531

▼ lie , Olre saisis d'une < ruirile rfliiiit'use , ol , proslenics tJüv.iiit lui , adorer düiis sa |;ei<nime la inajesle iiilinie du iJieu \ivaiil, présenle dans le plus angu>le de ses sancluaiies.

» Ainsi voire Nie, i\u\ n'a elé jn.--(|u'iri (|u'un songe fugilif, cornnienee à aeiiuérir dés anjoiiid laii une dune vt iilal)le , piéeieuse et pleine de la \ie de léternilé. i)'aujouid lini eoninienet; ▼olre existence celeste; ciiaciin ce vos suupiis va porter au tronc de Dieu un Iribiil d'un piix plus q»i'liuruain ; nos plus léj,'ères jictions , vos occupations les plus ordinaires , tous \os mouvements . et jus(|u'á vos (ielassenienis et votre repos , vont être comptés et écrits dans le livre indestructible de la vie , comme autant de traits ileslinés à embellir ¡"lilï^loire élernelle des elus,.(t a être l'objet de l'allégri sse des bicnbeureux , el le Mijel des cantiques de la Jérusalem céleste.

)» Nolre-Seiiitieur Jésus-Christ est en effet l.i vcrilab'e vie : et vous êtes le sarment béni, dans le(|U(l eu» ule la Nie de celle >igne ineorru[)libie el mvsli:ri«'U:e. Si \ous n'aviez l'iàl qu'étonner l'univers par la gloire des exploits 1rs plus brillants , vous n'eu seriez pas moins morl , vous n'eu eussiez pas moius ele vil aux. yeux du Dieu vivant ; niais , a présent , rentré dans sa grdce et couvert des méiiles de Jésus - Christ , tout dans vous lui est agréable. Ses regards se complaisent jusque dans voire repos , dans votre silence. Kien de ce qui est en vous ne lui est indiffèrent . parce {|uc ce (jui nous parait n'être rien , est à ses yeux , dans un juste , i)lus (jut> les Irônes el les empires. Tout ce que vous ferez à l'aNenir, quelcjue imperceptible qu'il puisse être aux yeux des hommes , aura le mérite de proceder de vous . de vous qui venez d'être lavé dans le sang de l'Agneau, el qui lui oD'rez la plus chère et la plus excellente image de lui-même qu il puisse lrou\er sur la terre.

«Faites, monsieur, une réflexion. Pensez que Jésus -Christ , ce Fils si chéri du Père , n'était pas seulement un grand spectacle pour le Ciel , lorsq»i'il (lé|>l(>yait toute la force de son ministère dans le cours de sa mission; il l'était encore dans les jours de son obscurité, et lorsi[u'il vivait caché tlans l'humble habitation de Marie el de Joneph , lorsipt'il leur obéissait avec si'umission , comme h^ dernier des enf.mis d: Nazareth, lorscpie de ses maies faibles et innocentes il travaillait dans la bouti(|ue d'un artisan ; lors(|u'il parl;Tgeail avec la plus sainte des inêrcs les toiiis pi nibles de la vit' doniesliipie ; lorsiju'eniin personne ne si)upçoniiail encore que le salut éternel reposait sous cet humble toit , qui , ignoré du monde , renfermait néanmoins Tesperancc d'Israël , la gloire du genre humain , et lii plus précieux trésor de l'univers. Chaque soupir de l'adcuable Enfant (pi'il recelait , prépar.'it , à l'insu des hommes , le salut du nîonde el le changenienl admirable rpii devait s'y opérer peu de lemj)S après.

» Qu'il est doux pour moi, monsieur, de pouvoir vous répéter une vérité si consdianle : vous êtes à présent un rameaii de cet arbre précieux , un rejeton de celle racine immortelle ; tout ce

que vous ferez dans cet état d'unité avec Jésus - Christ vous conduira ¿i voire salul éternel.

'> J'insisie sur celte pensée, parce qu'elle est le fond et la substance de notre religion , et qu'on ne peut trop la méditer. Le divin Maître nous l'a picsenlée sous mille formes diffcreides <!ans le cours de sa prédication; il semble qu'il AOulail alors nous faire entrevoir cette vérilé , et qu'il en renvoyait l'entière manifestalion aux derniers momenis qu'il devait passer avec ses disciples.

» Comme s'il eût voulu que la plus grande consolation qui ait jamiiis été offerte aux hommes leur fût présentée dans la circonstance la plus amère de sa vie , et lorsqu'ils avaient le plus i)esoin d'user de toute leur force pour se soumettre à la nécessité de voir soufiVir et mourir un bienfaiteur si ditino de leur amour; après leur avoir révélé ce mystère d'unité et d'alliance à jamais indissoluble , il leur ajoute : « Je vous ai dit cela , pour <jue ma joie soil dans vous, et qu'elle y reçoive son dernier degré de p.léniludo et de pcrfeclion '. »

J'écoulais dans un profond lecueillcment ; j'aurais désiré que ce saint interprète des oracles sacrés ne se fût jamais éloigné de moi , et eût nourri s.-uis cesse mon iime de ces grandes idées de la foi , qui la maintenaient dans une continuelle extase d'admiration. 0 divin Evangile ! disais-je en moi-même ; ô inestimable trésor de science et de lumière , qui peut le connaître sans l'aimer ? Comment est-il possible qu'offrant aux hommes d'aussi immenses richesses , il y en ait tant qui soient assez malheureux pour te méconnaître et te refuser leur respect ? Mille autres réflexions de celte espèce , et les discours pleins d'onclion cl de force à l'aide desquels le serviteur de Dieu s'empressait à me soutenir , précédèrent sa retraite.

Je restai seul , Théodore ; mais combien je me trouvai différent de moi-même ! Ce moment fut le premier de ma vie où je me vis livré à la solitude sans crainte , et sans éprouver de tressaillemenl. Jamais jusqu'alors je n'avais pu descendre dans mon cœur, sans éprouvci- un déplaisir secrel , un senlimenl cnnfns d'horreur qui me forçait à ( herchcr des distractions. Cette fois-ci je commençai à me regardei' sans peine ; et , à la vue des hnrritdes pé- (hés (¡u'il m'é'tail impossible de me dissimuler, ie concevais l'espoir doux et nalleiir (jirils me seraient pardonnes. Mon âme trouvait le repos dans celle idée. Je ressemblais à un homme < hngé l«>ni;tomps d'un poids qui exiède ses forces , et qiii , le tléposant toul-a-( oup , se sent soulr.gé et acquiert la liberté de ses mouvements. Mon cœur s'ouvrait à la sécurité et à la paix : ma poitrine respirait jivcc plus «l'aisance ; j'entrevoyais un avenir plus Iranquille et une mort plus heureuse.

Je ne pouvais concevoir par (juel aveuslement j'avais tant abhorré celle < (»iif('s>if)n , dans laquelle je trouvais maintenant

' Jean iv. 1.

l'unique remède de mes maux. Les luilleries , les Lons mois , les siucusmes que je m"«;luis peiiuis sur ce sacrement salutaire , que j'a\ais laul calumnié dans ma slu{>ide ignoraute , se relracaienl dans ma menjoire. Ce (jue je Irousais de plus absurde dans nia conduile , c'est (ju'alors je ne [¡onvais supijoiler lidée de dévoiler a un iioinnu; prudent , à un uiiide et a un ami , dans riiilin)ile et le secret d'une confiance rclij^ieuse , des désordres et des crimes déjà connus de tout le monde , puisque je ne songeais pas à me cacher de mes compagnons. Au contraire , je mettais une sorte de gloire à paraitie moins timide ou plus décidé à fouler aux pieds les obligations les plus saintes, et à De rien res[)ecler , ni dans le Ciel , ni sur la terre. Tous ceux qui me ressemblaient devaient donc me connaître , et les hommes vertueux ne pouvaiefil devenir mes dupes ; (juand jaumis voulu aflécter devant eux l'air et les manières d'un lionime raisonnable , je n'eusse pu me dérober a IcMjr piinétration. La vrrlu ne ressemble qu'à elle-Jiième ; sa loinic.el son langage oui un caractère si naturel et si vrai , que la plus astucieuse Iiv¡)ocris¡e ne peut parvenir a se revêtir de ses véritables couleurs ; elle ne peut p; s mieux tromperies yeux de ceux qui siî counaissenl en hommes , surtout s'ils ont reçu du Ciel le don du uiscerneraent des esprits.

Et cependant j'avais trouvé riilicule de découvrir à un ministre de Dieu UH's pèches et mes faiblesses ; je murmurais avec les iti'^ensés conlr." la loi qui oblige les pécheurs à révéler a un homme la turpitude de leur conscience ; je disais avec eux (jtse ce sacr»'menl était l'ecueil de la religion , parce (|u il élüil impraticable. Ouel était mon aveuglement ! et quel était le leur ! Ne voienl-ils pas que , péchant tous les jours aux yeux de tout le monde , lenr conduile habituelle est une confession publique du désordre de leur cœur.

Qui pourrait avoir assez peu de raison et de jus'.ice , pour se plaindre d'être délivre du plus grand malheur qu'un homme puisse éprouvi'r, parle simple usage d'un moven aussi humain et aussi doux ? Dieu n'esl-il p;is notre seul , notre souverain bien ? le bordiiur éternel n'est-il pas l'objet le plus elevé . le plus digne (h; nos esperances ? Quand pour obtenir ce bien inestimable , pdur remédier à une perte aussi irréparabU' que celle de l'amour di\ in , nous devrions nous arracher du sein de la rhiture , de notre patrie , de ni)s enfants , et de tout ce que nctus avons de plus cher uu monde ; ((uantl il faudrait nous reléguer dans d'horribles déserls , faire répéter aux échos et aux cavernes des niontagiuîs les tristes accents de notre douleur , et arroser lesrochers du sang de nos macérations , qui pourrait hésiter un seul instant?

Qui peut supporter l'idée d'une Ame immortelle , qui , indépendaniuienl de la régénération du baptême , fut destinée en naissant à partager la gloire ined'.ible du Dieu (|ui lui tlonna l'être , réduite par sa propre faute à deu'nir la victime indestriulible de

sa colore? Mais ro Père de miséricorde, qui connaît le limon dont nous sommes formés , n'expose point notre Îaiblcsse à des épreuves ellVayanles pour elle ; pour nous admelire de nouveau dans son sein , ii n'exige que l'humble coni'ession de nos péchés , il ne demande que des larmes d'amour et l'cliusion d un <œur repentant.

Eh quoi ! la nature n'indique-l-olle pas elle-même ces moyens pour adoucir l'aniertume de nos alilictions ? Les pleurs versés dans le sein de l'amitié ne soulagent-ils pas les plus grandes douleurs î cet épanchement de nos peines n'est-il p;is le premier et le plus doux refuge de notre sensibilité ? Reconnaissons. donc dans cette sage et tendre disposition de la bonté divine , dans l'ordre de la grâce et de la vie éteinelle , une imitation visible , ou plutôt le type du sentiment que la nature nous suggère , lorsque nous cherchons à nous consoler ou à nous délivrer d'une exirême infortune.

Ah! Théodore! combien ii «présent ceux qui cherchent dans les prétextes frivoles de l'amour-propre à justifier la répugnance qu'ils ont à confier à un ministre de la religion le triste secret de leur conscience , nu; paraissent peu raisonnables et peu chrétiens ! Il n'y a qu'une âme inllexible , étrangère encore aux premières impressions du repenti!' , qui puisse écouler ces conseils de l'orgueil , et vouloir se soustraire à l'obligation de s'humilier devant les mandataires sacrés de la compassion divine. L'homme repentant et aflligé n'a pas besoin qu'on l'invite à ouvrir son cœur dans le sein de son frère et de sou ami. (juand la religion ne le lui ordonnerait pas , l'instinct de sa douleur » le désir d'alléger sa peine et de trouver ou un conseil ou un soulagement , le feraient voler dans les bras du juste , et le sentiment seul de ses peines le forcerait à lui découvrir ce qui l'afilige.

Sans doute , le confesseur est un homme , mais un homme revèlu du Christ, un homme investi de ses pouvoirs, qui agit en son nom et (|ui le représente, (l'est un honiMie; mais il est marqué; d'un caractère divin, qui relalivenuMit a cette fonction l'élève au-dessus d(; son rang, (ù'esl un honiim; ; mais lors(|u'il remplit son sublime ministère , la vertu du Tres-Uaut réside en lui, et alors il est supérieur aux anges par la force et l'étonnante vertu qu'il reçoit , par son association au sacerdoce éternel de Jésus-Christ, et par son union avec lui dans la conduite du grand œuvre de Dieu , qui est la fondation de son incorruptible et sublime empire.

líelas! Théodore, dans les jours démon égarement, Je disais au bon Mariano que Dieu était un maître bien exact et bien rigoureux , puistpril ne pardonnait rien sans repentir et sans pénitence, tlonibien j'étais insensé ! (ombien j'éprouve maintenant qu'il est lin m;iitre plein d'indulgence et de miséricorde , puisqu'il pardonne tout et i\ si peu de frais 1 Heureux le jour où Dieu m'a r'ouNcrt son sein paternel! J'ai changé de région;

LETTRE XXVÍ. r,35

je vis dans un aulro monde, o{ j'h.ibite un séjour dont la douceur el la Irancjuiliilé m'élaicMl iiuonnucs. Adic-ii , mon ami.

Page 1