‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 21 sur 32 · LETTRE VINGT-SIXIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGT-SIXIÈME

Le philo?0(iIic i Tlic'Oilore.

Tu as vu , mon clier l'iiéodore , ce (jue j'éjMOuvai dans <e jfur mémorable , où mon inicjuite , ( (iniriic j(! 1 e.>-|)èr(' , lui Iumo ('ans les sources inépuisables de la di>ii;e niiséricorde. lu \as appiendrc ce qui se passa dans moi , durant la nuit délicieuse (jiii suivit ce jour fortuné. A peiiu; étais-je au lit, (jue mille idées dilFérenlcs se présentèrent à mon imagination. Je repassais en détail toutes les tristes actions , tous les dérèglements de ma longue >ie ; leur souvenir m'affligeait, mais je n'éprouvais ni r;;merlunie qui s'atlaihait aii[)aiav;uit a mes souvenirs, ni les violentes tortures qui dé< liilaient nion cœur.

L'impression douloureuse du remortls s'était én.oufsée. En me rappelant nies crinio , je ne pouvais cesser de considérer en même temps la bonté qui m'avait conduit à les déplorer , et (|ui . ( omme je l'espérais , me les avait pardoniu-s. Je ne. pouvais luallliger de ma niisère , sans adorer la miséri(orde qtii avait daigné me guérir. J'a<lmirais les motifs extraordinaires qui m'avaient conduit à cette maison de Dieu , j)artoul je voyais la main de la IMovidence «jui -tivoit dirigé mes pas. Je me r;.'ppelais surtout, je clier( hais a gi.iver dans mon cœur les i!iseours de mon i liarifable IVre , et principalement ce (juil nj'avait dit, avec tant <le tendresse et de force, sur le caractère du don ineff.djle (jne j'avais reçu par l'apjdicalion du sang de notre Iledempteur.

(les intéressantes idées s'a( eunuilaient dans mon espiit . elles éloigru-rent le sonuueil de nu's yeux. Loin de le regretter , je me plaisais A me repasser dans ma uiémoire des retlexioiis aussi «louées el aussi consolantes. Je savourais la paisible insomnie d'un homme heureux qui se livre à l'impression d'un bonheur récent , el ne veut pas éloigner un seul instant de son esprit Timage du grand événement (|ni vient d'améliorer sa desliiu'e. -Mon insomnie él;;il pour mon ;1me v[ pour mes sens un refjos agréable , mille lois plus vrai (>t j)lus delieieux (jue celui (|ue je 4-herchais si penildemenl a trouver dans un sommeil (]ui n'était que la lassitude ou ras>oupissenient laborieux d'un ccvur fatigué d« remords el rassasié de vices.

530 LE TRíOxMPHE DE L'EVANGILE.

Je me senlais ainsi liansporlé de plaisirs , d'amour ei de reconnaissance pour mon Dieu. Kien ne se piésenlait à mes yeux que sous des couleurs également neuves et agréables. Toute la nature me paraissait s'embellir de ma réconciliation et de ma paix; les éléments eux-mêmes , quoique privés de raison , sont ennemis de ceux qui abandonnent le Seigneur, et livrent des combats terribles aux insensés.

Mon imagination errait avec une allégresse inexprimable dans toute l'étendue de celte voûte immense du iîrmamenl ; tandis que je méditais sur ces vastes espaces, sur ces riches et incommensurables régions , sur ces monuments éclatants cl anli.;ues de la gloire de Dieu , une voix secrète se faisait entendre du fond de mon âme. Eue me disait : baisse les yeux , jette tes regards sur toimême , vois que dans ce moment tu es au-dessus de tout ce qui peut exciter ton admiration, dans Timmensilé des espaces iniinis qui l'environnent. Ton ûmc, en qui résident les splendeurs divines, publie avec plus d'éloquence la gloire du Créateur , que le brillant et ponipeux appareil des astres ; ces globes qui peuplent les régions inaccessibles, dans les([uelles Ion imagination s'abime et se perd , ces globes périront , disparaîtront , auront une fin : mais loi.... toi , lu vivras éiernellemenl. De quelque côté que mes veux se lournasseni , je ne trouvais que des objets de consolation, d'allégresse et de félicité.

Je m'endorînis dans ces douces idées, mais mon sommeil n'engourdil pas mes sens; le ravissement où j'étais de l'heureuse situation de mon àme , ne me quitta point. C'était moins une interruption de mouvement et d'activité , que la conlinualion paisible du r«'cueiiiement et du repos religieux , où mon cœur avait senti l'abondance et rettusion avec lesquelles Dieu se communique à ceux qui l'aiment. Je croyais éprouver, jusque dans l'extase de mes sens , la douce impression que l'Aine reçoit , lorsque sa grâce la puriiie.

Cette heureuse situation me parut [)lus sensible encore lorsque je m'éveillai. Alors je jouissais d'une manière plus positive et plus compléle de tous les trésors de Dieu. J'étais semblable à un général qui , reposant dans les bras d'un doux sommeil, après avoir remporté une importante et pénible victoire , n'a rêvé qu'à son triomphe, et se réjouit à son réveil de ce que ses songes ne sont point une vaine illusion. Dès qyie les premiers rayons de l'aurore dorèrent les humbhîs murs que j'hibilais , je me levai pour chanter une hymne d'actions de grâces à l'Auteur d'un si grand bien. Mon àme était rassasiée de vit; , el j'adorai du plus profond de mon cœur la vérité d(! toutes ses lumières, l'inlinité de ses perfeclions el de toutes ses verlos.

Li; Père ne tarda pas à venir me voir. Je lui rendis compte de tout ce (|ue j'avais éprouvé. 11 leva les yeux au Ciel comme pour lui rendre gr;\ces , et se tournant vers moi il me dit : « Vous voilà parvenu , înonsieur, à goùler les consolalious que donne notre religion ; car son esprit est de nous délivrer des

LETTRE XXVI. r.'îT

¡jiquicludos do l'iinajiinalion , du turmillt; et de la llucliialion coiitiiiuello de nos projels , de nos désirs ardents et de nos craintes ; son objet est de réduire à une seule pensi e , a un seul désir , le chaos de nos aiTeclions et de nos passions. I-lle eloij;ne de noire ihne les vains objets <|m la l'ati^uenl vl la troublent ; elle la rajipelle il sa véritable et |)rin)ilive Joiu lion , scniblable à celli' de Dieu , c'e>t-a-(lir(! a la possession d(î ce qui est iniperissabh? , à la contemplation et à l'amour île l'iidorable et suprême Majesté, principe de la vie et de loule intelligence.

» Cesl dans ces vues (jue Jesus-t.luisl , descendu sur la terre. pour y répandre partout la paiv et pour y léparer le désordre de la nature , ne s'occupa , dans l't xjjliiation de sa doctrine , <|u'à nous ramener à cette anliipie sinipücité d'afl'ections «'l de inouvenu'nts «¡ue nous avions [¡erdus , a celte unité d'idées et <le désirs ; il nous exhorta a coîicentrer en Dieu seul toutes les iacultés de notre entendement et de notre amour. Partout son Evangile nous répète (pi'il n'y a (jiuî v;.nilé el folie à cherclnr une autre voie de bordu'ur; il n'y en a et il ne peut y en avoir 4ju'une , el elle est dans la recherche active el couiinue du royaume de la justice de Dieu ; or, ce royaume est au-dedans de nous-mêmes , el nous ne trouverons que dans lui seul ce repos , que nous cherchons si inulilemcnt au sein des passions qui nous consument.

» Oui, monsieur, noire résidence en nous-mêmes renferme tout. Elle est la fin el le résultat de tous les desseins de Dieu , luniíjue but (¡u'il s'est proposé , quand il nous a donné .lésus- Chrisl et «on Evangile. 1/élernité entière ne nous offrirait aucune lélicilé fondée sur d'autres puissances ; il n'est (|ue ce moyen qui puisse nous conduire à la pcrfertion et au dernier degré de notre recueillement en Dieu. Il nous fixera dans la contemplation et dans la possession de celle luniière indefectible , qui s'unira avec nous , qui nous pénétrera , qui circulera dans notre âme comme un torrent de délices, el n'y laissera subsister qu'une seule pensée , un seul amour.

» P(Mit-èlre est-ce pour le même motif qu'il est entré d;;ns les desseins de Dieu d'instituer le saciemenl inelVible de l'cucharislie. I/homme pourr;'.-l-il j.nuais < oncevoir (]ue son Dieu , non coulent lie s'être f.iil homnu* , d'être descendu dans le sein de Mnrie , de, venir habiter parmi les hommes cl nu)uiir pour eux , ait aussi voulu , après sa résurri>ction et sa gloiilicalion. , établir < ( lie communi(Vition journalière avec l'hounne aussitôt que celui-ci rap|)elie, et qu'il lui ail fourni pour cela un moyen que jamais intelligeni e <Téêe n'eut pu imaginer, moyen aussi digne de sa sagesse (jue dtî son amour ?

» Il est aisé de voir (|ue ce fut là une partie du plan de crlle. intinuî communication (ju»' Dieu a toujours suivie, el (pie (C mystère n'est (|u'une exlensiou des rapports et des liens que Dieu a établis entre lui et l'honniu', ft à la laveur desijuels il a toujours daigné s'unir avec l'àme ({u'il a créée à sa ressemblance. Pendant

538 LE TRlOiMPHE DE L'EVATSGILE.

son séjour sur la terre , l'ûme ne pouvant jouir de celte communication intime qui lui est réservée dans la celeste Jérusalem , Dieu a voulu y suppléer en lui donnant un pain de vie, le pain sacré dont il a dit que celui qui le mange habite en Dieu et Dieu en lui. Et comme ce pain est non-seulement la chair et le sang de Jésus-Christ , mais encore la plénitude de sa divinité, il transforme l'homme en lui , s'unit intimement avec lui , et il produit dans

l'âme )

Ici , ne pouvant entendre le Père parler de ce sacrement sans me sentir transporté de désirs, je l'interrompis, il ne m'avait point encore jusqu'alors parlé de la communion ; et , quoiqu'il m'eût recommande de ni'ahandonner en tout à soîj zèle , en me contentant de lui obéir humblement, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Quoi ! mon Père ! malgré mes iniijuités , malgré mon indignité, ne [ioiirrai-je point , encouragé par usa douleiir et par la bonté sans bornes du Dieu vivant , deniander ce pain salutaire ? — Oui , monsieur , me l'époridil-il , vous le pouvez , vous le devez même, et je me réjouis de votre demande. Ce pr.in ne peut s'obtenir que lorsiju'on le demande avec instance ; et il ne profite à l'âme qu'en proportion de la Îaim avec laquelle on le demande.

» Suivant la pratique commune, je pourrais vous le donner; vous êtes, et je l'espère ainsi de la bonté de Dieu, purifié par la pénitence de tout pécné mortel ; vous avez formé la ferme résolution de n'en plus commettre ; j'espère plus encore , vous êtes dans la grâce de Dieu. Cela suffit sans doute pour s'approcher du banquet sacré et obtenir de l'Eglise cette divine nourriture ; cela suffit pour ne pas communier indignement. Mais, monsieur , il y a d'autres conditions à remplir pour tirer un plus grand fruit de la communion.

» Celte action est si grande , si sainte , que la vie entière de l'homme suffirait à peine pour s'y préparer; et il me semble que lors(ju'on sort d'une longue suite d'années souillées d'iniquités , il convient de se purifier (¡uelque temps avant d'approL'her de l'autel. L'Apôtre ordonne à l'homme de s'éprouver lui-même ; et quelle épreuve peut avoir faite celui qui n'a pas eu le temps de s'éprouver ? D'un autre coté , ce pain sert aussi à soutenir les faibles, et la sincérité de la pénitence supplée au temps. Je me permettrai de vous présenter (juel([ues réllexions de l'éloquent Massillon , et vous jugerez vous-même avec quel soin vous devez vous dis])Oser à recevoir votre Dieu.

» La (omnïunion est la plus sublime et la plus sainte action du christianisme. Son objet est de faire naître Jésus-CJirist dans nos cœurs; si elle n'y opère sa naissance, ru)tre défatit de disposition l'y fait mourir ; si le pain sacré n'est pas pour nolr<^ âme un fruit de vie , il devient un signe de mort pour elle. Cette alternative est terrible. Cipendanl je n'infère pas de là que nous devjons nous éloigner de la sainle table. Le pain (|ui s'y distribue, est le véritable aliment de l'esprit; il est la force des forts, le soutien des faibles , la consolation des afiligés et le gage le plus sûr de

LETTRE XXVI. TyllO

l'immoi (alité. 11 serait très-daiigcreux de s'en priver ; nioih il le serait hieii plus encore de le recevoir sans y être bieti [)re[iaré , sansa\(iir resein la lobe nu|)liale , et sans apporter a cet acte divin l(»ut('S les dis[)o>ilions ne<essaires (|u'il e\ii;e , et (jui seules pouviMil nous taire recevoir a\ec fiiiille pain de ^ie.

» L'Apôtre nous a expiiijué (juelles doivent être ces dispositions. Sa doctrine , bien résumée , nous enseigne (¡ne nous devons porter u ce divin bancjuet une fui qui ail (|uatre caracteres : une toi assez respectueuse pour faire le discernement du corps de .lésus-Cluisl ; assez prudente pour que nous puissions éprouver notre propre cœur et nous eu assurer ; assez ardente pour le porter à aimer , et. assez fiénéreuse pour êtie prête à toute espèce de sacrilice. Développons successivement ces diverses qualités.

)) Quand 1 Apôtre dit (¡ue cette ibi doit être assez respectueuse pour discerner la sainteté de notre action , il ne parle point de la foi qui nous distingue des incrédules , mais de celte foi vive qui sait ¡¡ercer les nuages (jui environm-nl le trOne de l'Agneau ; de cette Toi qui le voit tei (ju'il est ; de cette loi (|ui , uialgre le voile dont se couvre ce vrai Motse sur la montagne sainte , aperçoit sa gloire sans pouvoir en soutenir la splendeur; de celte foi (jui, sans oser fixer léniërairenienl son immensilé , se seul pénétrée de sa présence.

» Il parle de cette foi (jui voit les anges descendre du Ciel et couvrir le divin Agiu^au de leurs ailes; (jui voit les coionnes du firmament trembler devant la majesté du Dieu de vie ; de cette foi à laquelle les sens ne peuvent rien ajouter , cl qui est lieureuse non-seulemcnl de croire sans voir , mais de voir presque ce (|u'i'lle croit ; de celte foi si pénétrée de véiu'ration , ([u'elle est saisie «l'une religieuse terreur, dés qu'elle se trouve i\ la vue du sanctuaire ; qui s'approche de l'autel comme Moif^t du buisson sacré , et les Israélites d»i njonl des tempêtes ; de celle foi qui , sentoHl tout le poids de la présence divine , s'écrie comme saint Pierre : Sciijneur! retirez-vous de moi , je suis un peilteur. De celte foi, enfin, dont le respect a[)procbe de la teneur, (Uii a besoin d'être animée , qui , au niomenl ou elle a[teiçoil Jésus- Christ sur l'atilel , ressent la force de son im|)ression ; (jui se trouble et (|ui craint . parce que sa robe nnpiiiile n'est pas aussi blanche quelle tloil b' désirer.

» Ah! monsieur, si Jésus-t.hrisl se montrait datis l'air sur une nuée res|)lendissante , les hommes se pro>li'rncraienl de frayeur ; les nu'chants iraient so cacher dans les plus ¡uoibndes cavernes et demanderaient aux montagnes de crouler sur eux ; alors ils n'auraient pas besoin de foi |)our croire eu lui. Maintenant la foi nous dit (jue le même Jesus-Chrisl est ¡)résent dans le sanctuaire (omme sur une nuée de gloire ; qu'aussitôt tpie le prêtre prononce les paroles myslériiMises , l;i substaui e du pain se change en la substance du * orps de notre adoiablc Rédempteur , et (jue les Lsprils célestes descendent du (Vn\ pour l'adorer (omme ses ministres , et l'hantent en cha-ur avec les hommes des cantiques de louange.

>• La foi nous enseigne que Jésus-Christ , quoiqu'il soit sur la trône de sa miséiicor(!e el disposé à accorder aux mortels les grâces quils lui demandent , n'en jugera pis moins tous les cœurs en vérité ; que dans cette foule d'adorateurs qui remplissent ses temples , il distinguera les intentions et les pensées de chacun d'eux -, que là il séparera les bons des méchants ; qu'il portera des foudres d'une main et des couronnes de l'autre ; qu'il j)rononcera sur les uns une sentence de vie , et sur les autres une sentence de mort ; et que son doigt invisible gravera sur chaque front le caractère de l'élection ou de la réprobation éternelle.

» Combien , monsieur , y en aura-t-il qui , au moment même où le Seigneur les repoussera , se présenteront à lui avec une fausse sécurité ! Combien qui , pendant que Dieu leur assigne une place dans l'cternel abime , vont témérairement en prendre une à sa sainte table ! Combien en est-il que la justice divine range parmi les enfants de colère , et qui ont l'audace de se mêler aux enfar.ts d'amour ! La chair qui donne la vie se convertit pour eux en une chair qui leur donnera la mort. Le mênie Agneau sans tache qui peut laver toutes les fautes, ne servira qu'à les aggraver» si l'on s'en nourrit indignement ; et celui qui devait être noire Sauveur, devient alors notre ennemi.

» Dans d'autres Is^mps , on ne pouvait voir Dieu sans mourir surle-champ. Un peuple entier de lîelhsaniites fut exterminé pour avoir porté sur l'Arche un regard de curiosité. L'ange du Seigneur couvrit litliodore de plaies , parce qu'il avait osé entrer dans le sanctuaire du temple de Jérusalem. Dans le désert , les Israélite* ne pouvaient s'approcher de la montagne où le Seigneur donnait sa loi ; les foudres et les éclairs menaçaient les audacieux ; la terreur et la mort précédaient le Dieu à' Abraham. Et maintenant, pirce qu'il ne sort [)as du sanctuaire des tourbillons de feu , nous jiourrions nous en approcher sans terreur el sans respect!

M Que nous sommes faibles, nous autres hommes ! que nous sommes aveugles ! Hien ne fait impression sur nous , hors les objets qui frappent nos sens ; nous ne sommes religieux que lorsque le Dieu que nous adorons se montre terrible. Ah ! si nous savions discerner le corps du Seigneur , si la foi de sa présence nous fais;iit la même impression que nous ferait certainement sa présence visible, viendrions-nous à ?a tabli; avec tiédeur, avec indifférence et presque avec insensibilité? nous y disposerions-nous avec tant de froideur et de légèreté? Nous serions occupés de cette idée; nous en serions agités longtemps auparavant ; nous aurions besoin de faire effort sur nous-mêmes , pour ne pas être intimidés par notre propre respect et par sa souveraine majesté.

Y, L(;s jours qui précéderaient le festin sacré seraient consacrés à la retraite , au silence et à la prière. Nous redoublerions successivement d';ittenlion . de crainte et de joie. Cette pensée ne nous abandonnerait plus au milieu de nos afl'aires , de nos entretiens et des actions de notre vie -, elle nous suivrait jusque dans le

LETTRE XXVI. Hi

sommeil ; notre esprit , plein de foi , ne pourrait jamais perdre de vue. une si grande esperance , il ne verrait partout (jue Ji'sus-(>liriil. Loin que l'éclat du monde nous enchantât , il ne lixerail plus nos regards; nous wiiions des^eux ipii ne le verrau'nt point ; et 1 idée d'un -i jirand ol>jet cuncenlrerail seule nuire attention 5 ce serait la discerner le cur[)s i\u Seij^neur.

» Miis une lui vulgaire, dénuée de vie, de gran.leur, de sublimité , et indigne du Dieu qui nous voit et nous entend , ne peut faire un tel discernement. 11 faut pour cela une loi (lui goûle el (jui de.sirc ce pain céleste avec plus d'ardeur (jue toutes les viandes de rEg\pte; une ioi qui v trouve runitpie consolation de son exil ; le seul soulagement de ses peines, le seul remede a ses maux , et le but continuel de ses plus ardents désirs.

» il faut une foi qui trouve dans ce pain le Ü.imbeau (jui doit dissiper ses léncbres , le calme qui doit nicttie un terme à ses agitations, un asile dans les rigueurs du soit, un bouclier contre les assauts du démon , une fr.iicheur qui tempere les piquantes ardeurs d'une ( hair rebelle, et une nouvelle ferveur dans les tiédeurs de la dévotion. En un mot , discerner le corps du Seigneur , c'est apporter à le recevoir plus de soin , plus d'attention , plus de respect que dans toute autre action de la vie. Il faut donc Lien s'examiner sur ce point , et prêter l'oreille à la voix de sa conscience.

1) Il faut voir aussi si nous avons une foi prudente ; il faut nous éprouver et nous (unnailre. Je sais bien , monsieur, que rien ne nous est [)lus caché (joe notre propre cœur ; l'esprit de l'homme n»; parvient pas toujours à connailre ce (jui se passe en lui. Les passions nous séduisent , les exeuîples , les erreurs nous abusent, les inclinations nous entraînent , le cœur croit toujours avoir raison ; et souvent s'éprouver soi-même , ce n'est que se coniirmer dans sou propre aveuglement.

» Je sais qui' tel est l'homme livré â son propre jugement ; mais la foi a une lumière supérieure qui éclaire les veux de son âme , qui lui enseigne à se connaitre , ;1 découvrir les artifices des passions , et qui l instruit a juger de tout par l'esprit. Il doit s'éprouver conlorménuMit aux règles de la foi. S'il est un objet sur lequel il soit important de ne pas se tromper , c'est sans contredit celuici , où l'erreur eiitr.iiner;'.it après elle un sacrilège.

» Et sur quoi de\ons-nous nous éprouver? Sur la sainteté du sacrement et sur notre propre corruption. Chacun doit se dire : je vais recevoir la chair de Jesus-Chrisl , de cet Agneau sans tache , qui n«« veut voir autour de son autel que ceux (jui n'ont point souillé leur^i vêtements, ou qui les ont lavés dans le sang de la pénitence. Eh ! qui étes-vous , téméraire , qui vous en approchez avec tant d'assurance ? y apportez-vous l'innocence et la candeur nécessaires? Avez-vous conservé le vase de votre corps intact et pur 1 Si malheureusement vous éies tout couvert de plaies houleuses, s'il n'est aucune partie de votre corps (jui ne porte la marque du péi hé , où placerez-vous la chair de l'Agneau T

» Quoi donc ! celle chair si pure pourra-t-elle reposer sur voire langue , sépulcre horrible d'où se sont exhales tant de poisons ? celle thair de la vicliine sainte , qui s'est laissé sacriüer avec tant de douceurs , pourra-l-elie résider sur riüstrumenl de vos vengeances ? celle chair unie à la divinité pourra-l-elle s'unir a voire corruption , à voire sensualité ? Elle devrait ¡)arvenir u voire cœur ; mais comment y irouvera-l-elle un asile digne d'elle el un lieu de repos? N'avez-vous pas changé ce temple du Dieu \ivanl en une caverne de noIcuis? llabitera-t-elle dans vous parmi tant de désirs impurs , tant d'amours profanes , tant de projets damhiiion , d'envie , de haine et d'orgueil ? lui préparezvous Ihospitalile parmi tant de monstres exécrables ? Hélas 1 vou* livrez votre Sauveur à ses eniiemis; vous le livrez a la fureur de ses bourreaux.

» Vous é!cs confessé, il est vrai; ¡e sang de l'Agneau a pu laver vos iniquités ; mais voulez-vous le recevoir de la même Douche dont vous venez de les vomir? Votre cœur fume encore du i"t;u mal éteint (îe vos passioris qui vont se rallumer tout à l'heure, el vous osez vous présenter aux pieds du sanctuaire pour participer aux saints mystères ! Votre im¿.giiialion ¡i'entrelicnt encoie des excès dont vous venez de présenter le tableau au ministre du Seigneur ^ et vous allez , plein de ces coupables souvenirs , goûter le pain des ànics pures !

» Il fut un temps où un grand pénitent ne s'approchait de la table du Seigneur qu'après des années entières d'humiliütions , de jeûnes, d'oraisons el d'austérités. Il se purifiait par la douleur , par les larmes , et par les exercices publics d'une sévère discipline ; il se changeait en un homme nouveau , ne conservant de sa vie passée qu'un souvenir suffisant pour animer son repentir ; les péchés antérieurement conimis ne laissaient après eux d'autres traces que celles que les macérations de la pénitence couvraient pour les eli.iccr. Enfin, l'euchuristie était aux yeux du pécheur le pain du Ciel , qu'il n'osait manger qu'a la sueur de son front. l^'Eglise a temperé la rigueur de cette discipline , mais elle conserve loajuurs le même esprit el le même désir.

» Ce pain est azyme , et pour le manger il laiil être exempt de tout levain, il est la viande des forls ; et comment une âme qui a clé si faible , (jui a échoué ( outre tous les écueils , qui a résisté ii la grâce pendant tant d'années , qui a fait si longtemps l'expérience de sa fragilité , peut-elle tout-à-coup se regarder comme forte ? ÎN'e lui (onvienl-il pas d'abord de s'examiner , de s'éprouver , do seforlilier, et de s'exciler à la charité el à tous les actes opposés a ceux de ses premières passions? La prudence n'exigera-l-ello pas (pi'elle s'a( coutume peu à peu à une nouvelle vie , en s'y préparant par la relraile , la prière , la fuite des occasions et par des triomphes répétés sur elle-même ? Cependant , dans toute supposition , le confesseur prendra les mesures les plus convenables . et présentera a son pénitent d'autres considérations relatives à fclal où il se trou\e.

LKITHl' WVI. ni 3

» Le Dieu qu'on roroil [);ir l.i coiiMiiunion est si pur, (prou sa prcsouro losjislres cessent de l'èlie ; il est si saint, qu'üu premier pé( hu (le l'anL-e rebelle, il le piécipilo du Ciel, et qu'il ouvrit les abiiues pour (ju'un immense thüos le séparAt éternellement (!e lui ; il est si jaloux , qu'un seul désir impur l'offense. Il faut donc lui rendre gloire, sonder son cœur devant lui, et se dire à foiimhne : Je \ais me nourrir de la chair de Jésns-dhrisl et la converlir 4'n ma .substance s[Mritucl!e ; mon Sauveur ne lr(:uver;:-t-il rien dans mon flme qui soit indi^inc do sa siiinlelé ? Uirn ne [)cut lui être caché ; il voit les intentions et les inclinatioiîs secretes : il verra la cause et le priucijic do mes désordres; il rcionnallra si la source on est tarie , ou si eile n'est que suspiTidue.

))Ali! s'il me disait comme à /«c/u'c ; Aujourdluii le salut «-st «•niré dans cette maison ! Mais cela ne depend-il pas de moi? Suis-j;i sincèrement résolu à abandonner celte j)assion si fatale a mon innocence, celte idolàlrie des ri( hes^^es (jui m'a conduit à tant d'injuslices, celte fureur du jeu <|ui a égalcnicnl nui à mes affaires, à ma santé et à uion s;;lut ; ce caractère ;\llicr , celle lunneur supeibe, qui ne peut souffrir de conlradiction ; celle vanilé (pii m'élùve au-des>us do la s')hére où m'ont placé nies an( êtres ; celle envie qui m'afOiiio de la lépulation ou de la prospérité de mes éyaux ; cet orgueil caustique et m.liu qui veut juger tout , hors moi-même; enlin (et amour ardent do lout ce qui est sensuel , et cette aversion do la croix , qui semblo inhérente ;\ la substance de mon cire ?

» Il est vrai (¡ue je viens de me confesser de ces péchés nu ministre de Jésuà-Cbrisl ; mais suis-jo assez ]iréparé *? Suis je unii nouvelle créature , suis-je ressuscité , le suis-je à vos yeux , 0 mon Dieu ? Ne m'app<'lé-jo pas vivant, au sein même d'une mort profonde ? Kclairez-moi , Seigneur ! no permel'.ez pas que voire ('hiií-l , votre Saint desiende au milieu de la corruption. Voilà, monsieur, comment il faut s'éprouver. Si vous ne vous sentez pas dans cet état de pureté de cons( ¡once , éloignez-vous de Tautel. La chair du Verbe no vous Olera pas voire malice; au contraire, vous l'aurez aggravée; votre religion aura élé vaine, voire cullo i(loU\lre , et votre sacrifice nn sacrilège.

» V(ts dispositions ne doivent pas se borner au discernemenl et à l'épreuve. A'ous vous êtes |)réparé pour no pas recevoir Jcsus-( hi isl indignement , mais il vous niancjue en( <ue le moyen p.'.rliculier do lo ri'(evoir a\ec iriiil. Il ne snllil point de s'être lavé du péché , il faut encore brûler du désir d'unt> ¡dus grande justice . d'une plus grande sainteté. Il ne suflil poinl de n'être pas un traître comme Judnn , il faut encore désirer d'aimer son niaitre comme les autres disci[di>s. Ce n'est point assez de n'être plus mondain , d'avoir cessé d'être ¡irofano , orgueilleux , vindicatif, allier, paresseux : ce n'est point assez enfin d'abhorrer lo vice : il faiit aimer la vertu ; devenir doux , humble , ( h.rilablo , (haste . fidèle , bon chrétien , et recevoir le corps sacré de lésus-Cbrist en mémoire et pour l'amour de lui. C'est là le germe do celte foi ardente dont je vous ai parlé et qui doit nous porter à aimer.

» Qii'osl-ce que communier en niémoite de Jésus-Christ , si ce n'est i'iiire conin)énior;iison (!e tous les senlimeiils qu'éprouva notre ilivin Moilre dans l'inslilulion de ce sacrement? J'ai ardemment désire, disait-il á ses disciples , de manger celle pdque avec cous antres '. Il soupirait donc avec ardeur après cet heureux moment ; il ne le perdait point de vue , et ce souvenir le consolait des amertumes de sa passion. Et que voulail-il dire par là , sinon qu'il faut porter à la divine tahle un cœur brûlant d'amour , un cœur vraiment aiîamé , vraiment altéré de Jésus-Christ ? car ce pain demande un cœur pressé de la faim.

») Le chrétien fidèle lui dit avec saint Jngtistin : Venez , Seigneur, prctidre possession de mon âme, venez l'occuper tout entière, et réj^ncr seul dans elle , pour liahiter avec moi jusqu'à la consommalion des siècle?. Peut-èlrc est-elle encore bien indigne de celle laveur, mais vous pouvez l'en rendre digne; revèlez-la de votre grâce ; purifiez-la par voire allouchemcnt ; renouvelez sa jeunesse comme celle de l'aigle , s'il lui reste quelques taches de ses anciens péchés, votre sang les effacera lout-à-fait. Venez, Seigneur, et avec vous j'obiiendrai tout. Que j'apprenne à goûter combien vous èles doux.

>• Peut-il avoir ces seulinunls , celui qui s'approche de la sainte table avec un cœur fioid , avec un désir languissant et faible; celui (¡ui ne vient de quitter que récemment les divertissements et les joies du siècle, et qu'occupent encore les affaires du monde et le lumulie des passions? Pourra-t-il sentir et ap.précier l'inelfable douceur de ce pain céleste ? Ne trouvera-t-il pas en( ore au pied du trône delà grâce , le souvenir de plaisirs si récents, d'intérêts si vifs , de projets si pénibles et d'une foule d'idées qui , frappant plus son cœur que la présence du Sauveur, l'arrachent de l'autel de Sion pour le transporter à Babylone?

» Communier en mémoire de Jésus-Christ , c'est concentrer en soi , p.ir la présence de ce Dieu d'amour, tout ce qui {>eul enflammer un cœur qui l'aime. L'absence attiédit les affections. Jésus-Christ prévit que ses disci¡>les oublieraient ses bienfaits et sos instructions. Moïse ne resta que quaiante jours sur la montagne, et déjà le» Israélites avaient oublié les miratles (ju'il avait opérés pour les tirer de l'Egypte : Où est ce Moïse ? disaient-iis entre eux , clier- «hons des dieux qui nous défendent.

» Pour fixer celte inconstance du cœur humain , Jésus-Christ nous a laissé un gage par lequel il renouvelle sa présence , et il veut (|ue par lui nous nous consolions de son absence sensible ; ()ue par lui nous renouvelions dans nous la mémoire de sa doctrine , de ses miracles , de ses bienfaits et desadivine personne. 11 veut f|u'á travers ce voile mystérieux nous le voyions naître a Relhléem , croître et se développer à Nazareth, converser avec les hommes, parcourir les bourgs et les villes de la Judée , faisant partout des prodiges nouveaux ; choisissant des disciples

' ]>uc. xxu. 1j.

LKTTRE WVÍ. ji',

♦grossiers pour les ronslilucr nsailn's lU" riinivcrs , confondant rbypocrisic (Jes pliarisions ; aimoriranl aux tioinmes la vie élertielle , laissanl de; toutes paris dos niarquos de sa puissance et de sa bonté ; entrant dans .Icrusalern avec i;loire , conduit avec ijinomirne au Calvaire , expirant sur une croix , Víiinípieur de la mort et de l'enfer, eninienanl avec lui dans le (iiel ceux (|ui étaient captifs , comme des tiopliées de sa vicloiie ; fondant enfin son Ki^lise par l'eirusion de son esprit et par l'úhondanc e de ses dons. il veut (pie, dans le gaj»e eucharistique qu'il nous laisse, nous trouvions tout Jésns-Cbrist avec tous ses ntystères.

» Saint Jean Clirysoslôvte disait à son peuple : <( Vous enviez !e sort de la femme qui louclia ses vêtements , de celte pécheresse qui lui arrosa les pieds de ses larmes , des femmes de (¡alilee (jui eurent le bonheur de le servir, de ses disciples qui ronvci^aicnt familièrement avec lui , des peuples de ce letnjjs (¡ni onl<Midirent les paroles de salut et de «iriUc (jui sortaient de sa botiche. Vous appelez heureux ceux <jui le virent ; les prophètes et les rois désirèrent en vain de le voir ; et vous , si vous le voulez, vous n'avez qu'à vous approcher de l'autel pour le voii- , pour lui donner un saint i)aiser , pour le baigner des larmes de votre amour.

» Si vous le voulez . vous pouvez aussi [)lacer dans votre sein <:e menu- Dieu qui vint habiter celui de la glorieuse Marie. TVos i)ères allaient à la Terre - Sainte , poiir adorer les traces de ses pieils : il n'est pas besoin de parcourir la terre et les mers , le SauNPur est autour de nous , son règne est dans nous-mêmes, i^onsidérez cet autel, ou\rez les yeux de la foi, et vous verre/, noii les lieux consiu-n's par la présence de Jésus - Christ , mais Jésus-Christ lui-même Approchez-vous-en en mémoire de lui. et 4|u'eu rélléchissant (juil s'y trouve présent , votre cœur s'enllamme d'un saint amour.

» C'est lorsque la mémoire do toutes ses vertus doit être plus vive, qu'elle doit être plus présente a notre cœur et à notre esprit , pour nous corriger de nos faiblesses ; et ce sera \ii communier en sa mémoire : mais venir à l'autel sans que le cœur soit entièrement converti , et lors(ju"il n'a ]ioinl encore abdiqué les sentiments étrangers (jui le remplissi'.icnt ; s'approcher de ce foyer ardent , en y portant (lans son sein des germes d'envie , d'orgueil et d'amour - propre , prêts à rt'naitre ; n'avoir renoncé , ni à la sensu. diié , ni au désir de plair<; au monde , ni a la soif déréglée des richesses, <les vanités et des honneurs; se sentir oiTensé de la moindre parole ; ne pouvoir supporter la marque de mépris la plus légère ; communier enhn , sans chercher à ressembler intérieurement à Jésus - Christ par Ihumililé , la patience , et toutes ses autres vertus , ce n'est plus communier en sa mémoire.

1) Je sais que ce ne >oul là que des imperfections et des faiblesses, qui ne doivent pas toujours éloigner de la communion , et qu'il n'y a que le pèche mortel , par lequel nous sommes prives <le la vie

54tí LE TRIOMPHE 1)î: L'EVANGILE.

(lo la grùce , qui doive nécessiiiicinonl nous défendre l'upproche de l'aulcl. .le ne dis donc point qu'on ne puisse pas en appio- (her avec l'espérance de liouvei dans ce céleste aliment une lorce nouvelle , et l'entière «juérison des maux qu'on déplore ; mais , jc vous le répèle encore , si dans ce cas-là on ne comniuni« pas indignement, on ne relire pas au moins de la connnunion lout le IVuit tju'on peut en tirei . El d'ailleurs , qui peut jujjer des dispositions secrètes des cœurs , si ce n'esl le juge suprême qui en sonde l'intérieur ? Ce que nous savons , nous autres hommes, c'est qu'une communion accompagnée de lanl d imperlections et de Îaiblesses , n'est conforme ni au désir de Jésus - Christ , ni aux besoins du pécheur , et quelle n'est point faite en mémoire du Sauveur,

M Ce que nous pouvons savoir, c'est qu'il est dangereux de communier dans cet elat , lorsque la communion ne sert pas à l'améliorer; que les apùlres ne furent admis à la communion , qu'après que le Seigneur leur eut lavé les pieds, quoiqu'il leur eut dit qu'ils étaient purs. Et nous , (}ui sommes accablés de misères , et presque sans désir de changer de vie , nous oserions toucher et manger le pain dont les anges ne sont pas dignes !

fi Oiuîl pécheur ne devrait pas s'écrier : 0 Dieu ! qui suis-je à vos ^eux ? comuienl n^e regarde/. - vous, vous qui lisez dans le secret des cœurs ? Personne ne pent vous plaire ou vous déplaire a moitié ; il n'y a point de milieu entre l'innorence et le crime. Si je ne suis pas un juste , je suis un ci iminel ; si je ne suis pas un vase d'honneur, il faut (|ue je sois un vase d'ignoujinie ; si je ne suis pas un ange de lumièie, je suis un ange de léuèbres ; si je ne suis pas le temple vivant de votre esprit, je ne puis être qu'un profanateur : ([ue de motifs pour exciter notre vigilance et appeler notre attention sur nous-mêmes; pour nous examiner, pour nous éprouver et pour nous soumettre hunihlemeut à la direction d'un ministre prudent et sage !

1) Si l'obéissance nous conduit a la table sainte , avec quelle frayeur , (luelle ( irconspection , quelle huuiilité ne devons-nous pas approcher de l'autel! Avec quelles larmes, avec quelle componction ne devons-nous pas nous pénétrer de notre indignité 1 Avei- (juelle ardeur ne devons-nous pas demander à la divine bonté, qu'elle supplée a ce qui nous mainiue , et que ce même pain , iiont nous nous reconnaissons indignes , nous dispose à le recevoir mieux u!>e autre fois ! Alors nous communierons en mémoire de Jésus-Christ. Mais ayons toujours présent à l'esprit , qu'en imitant notre Sauveur pour communier plus digiiement , nous devons aussi rappeler, par notre communion, la nn'moire de sa mort, et l'annoncer : c'est <;e »|ue j'ai appelé foi générruse !

»> L'A|»Otre nous dit «¡ue , toutes les fois que nous mangeons et «|ue nous buvons le corps et le sang de Jésus - Christ , nous annonçons sa mort. Et comment pouvons-nous l'annoticer ? Rien n'est plus clair : tous ceux qui communient l'iiniioncent , soit celui qui profane l'eucharistie , soit celui qui la reçoit en état

LETIUE XWI. .-47

de ^ri\cc ; car c'càl iii un mvslère , cl non un meiik' -, i'c>l la liiiluro propre tlu Sücronienl , t'I non un [)iivik'{;o de celui qui y participe ; t'est un eÜVt nécessaire de son inAlituliun et qui r.e dépend point du communiant. L'Apôtre nous en prévient , alin que nous ne nous abusions pas , et ({ue nous nian-^ions ce pain dignement. Il nous dévoile les mystères qu'il renferme , pour nous montrer les dispositions qu'il exige.

» Ainsi , pur l.i communion . nous annonçons la mort du Seigneur de plusieur» manieres ; nous l'annonçons, parce (|ue l'Kucharislie fut le [)relude de sa passion. Dan» le» premiers siècles , ce mystère était le précurseur du martyre : des que la ¡¡erséculion commençait , tous les IJdèles se lorlitiaient de je pain de >ie ; ils portaient dans leurs maisons ce précieux trésor ; et , munis de ce jra^e d'immortalité , ils ne fuyaient point la mort , beaucoup d'entre eux la désiraient même avec ardeur ; ¡!s s'en nourrissaient dans les prisons , dans l'espérance du martyre. Lesji'unes vierges , les jeunes gens fervents et les niini>lreá saints parlicipaienl . dan»; leurs cachots , n cet aliment sacre ; et leslit'ux.où tout relrjçait l'image des tournirnls et des sujqilices , retentissaient également des cantiques d'allegres.»e et d'actions de gr;\ccs , et des gémissements de I esperance. Les chrétiens en sortaient pour ^e montrer sur le> cchafauds avec une sainte fermeté; sur le ihéiUre r.fTreux de leur supplice , l'expression de constance et de magnanimité qui animait leurs regards jetait leurs tyrans dans la stupeur; ils annonçaient ainsi la mort du Seigneur, en se prépar.mt au martyre par la communion.

1) Si la paix de l'Eglise ne permet plus aujourd'hui que la n»ort soit la recompense de la foi ; si ces tyrans étrangers nous manquent, n'en avons-rious pas d'autres, d'autant plus cruels qu'ils sont en nous-mêmes'? Au lieu de ce martyre de sang, ne peut-il pas y avoir un autre niarlyre d'amour? Une âme aimante ne peut-elle pas annoncer la mort de son maître , en soupirant après la dissolution de son corps , en désirant d'aller jouir lace à face de sa présence? Ne peut-elle pas , en envisageant avec horreur ce séjour de larmes et de peines , cet abîme terrestre d'erreurs et de passions , élever son cœur , prendre les ailes de la colombe et v(der à la sainte montagne où réside son époux? Oui, elle le peut , et tels devraient être les désirs de celui qui s'ap|>rocbe de l'aulel. Celui qui communie avec ferveur devrait bâter par ses soupirs le terme de >on exil et le moment d^ jouir de son Hédempteur.

« Ce niy sière annonce au>si la mort du Seigneur, parte (|u'en y participant , Jutias résolut définitivement de le vendre. Que doit prouuire te souvenir d;!ns celui qui communie? L'ardeur de réparer par st»n respect et son ann)ur tant de t ouimunions sacrilèges qui crucifient de nouveau Jesus-Cbrist ; il doit le porter à verser ties larmes sur les outrages qu'il reçoit ; à se confondre en sa présence, en déplorant que le plus grand de ses bienfaits soit 1 Oi^casion du plus grand des crimes; à trembler

pour lui-même ; à adorer sa bonté, qui souffre, en fareur de ses élus, tant d'indignes sacrilèges, et it le prier d'éloigner de nous les calamités que ce crime appelle sur la terre. Car , si l'apôlre se plaignait déjà de son temps de ce que les maladies populaires , les morts subites et une foule d'autres maux étaient l'etiel de la profanation de ce sacrement , po-.ivons-nous Iiésiter A croire que tant de guerres , tant de désolations , tant de stérilités et tous les autres (léaux qui nous afiligenl n'aient la même origine ?

» La mort du Seigneur est encore annoncée en ce que l'hostie étant le corps de Josus-Chrisl , celui qui la reçoit doit être au pied de l'autel comme s'il était au pied de la cioix ; il faut qu'il y soit comme les saintes femmes et les disciples , qui recueillirent ses derniers soupirs et assistèrent à la consommulion de son sacrifice. Que devaient penser ces âmes fidèles , d'un mond« pervers qui crucifiait son Seigneur? de que! œil devaient-elles regarder ses bourreaux? pouvaient-elles craindre de se déclarer les disciples de celui qui , au prix de tout son sang, se déclarait si visiblement leur Sauveur?

» Ainsi donc, celui qui communie et ne se déclare qu'il demi , qui a presque honte de ia croix de Jésus-Christ, qui veut allier l'esprit du monde à la vertu , qui n'ose pas confesser ouvertement Jésus -CJirist , qui n'a pas le courage de se priver d'un spectacle où on Toublie , d'une assemblée où on rolfense , d'une liaison où l'innocence est en danger, de tel genre de vie que le monde appelle nécessaire , et qui n'est pas conforme aux maximes de l'Evangile, n'annonce point la mort de Jésus- Christ , n'imite point ses disciples ; au contraire , il conserve des intelligences avec ses ennemis , et peut le devenir lui-même ; puisque jésus- Cfirist a vaincu le monde , puisqu'il a condamné ses maximes et ses erreurs. Annoncer sa mort , c'est rappeler sa victoire ; et le cœur qui viteuiorede la vie du monde, détiuit le fruit de la mort du Sauveur; il dispule à Jésus-Christ Ihonneur de sou triomphe , et au lieu de l'annonrer , il contribue quelquefois avec ses ennemis à la r(!nouveler.

» 1) ailleurs , ce mystère est la consommation du sacrifice de la croix , puisqu'il nous en applique !e fruit ; et rien , en communiant , ne peut nous tlonner des droits au fruit de la croix , si ce n'est les exercices de la croix u)éme , les souffrances , les mortifications et une vie austère et piMiitenle. Comment donc Ihomme qui vit dans les délices pourrait-il oser annoncer la mort du St^ gneur? Comment celui (jui Halte, (jui caresse son corps amolTi par l'tisage des plaisirs , peut-il se nourrir d'une chair cruciliéi; ? Comment un corps moribond et couronné d'épines pourra-l-il s'unir à d(!s membres délicats et sensuels?

» Il en résulterait un mélange n)onstrueu\. Le corps de Jésust^lirist est crucifié ; tous ses membres souffrent. Si celui qui comuninie n'a pas mortifié son corps , s'il n'a fait aucune violence à ses sens ni à ses désirs : s'il a consumé sa vie dans unti

LETIRE XXVÍ. 549

volupliieiiso imlolcuoo , si les .iHlictions rinipiilientciit , s'il s'iniUi tli; loul (iî qui coiilrjiiie son liiMiicur , s'il lu' s'csl |);is impose dos œiivies (le inorliliealioii , ou s'il ne reçoit (in'ji tonlie-i œiir les ai'llielioiis (jue Dieu lui envoie ; jamais il ne pourra unir sa ehair â celle de Jésus -Christ ; c'est en cela (¡u'une vieeil'eminéc cl dissipée devient un mauvais présage pour la communion.

» Eniin , la mort du Seijiueur s'annonce dans le mystère de l'eucharistie , parce qu'il s'y trouve comme dans une espèce de mort. Il y a une bouche sans parler, des yeux sans y voir, des pieds sans marcher , c'est d'après ce mo(iéle , c'est d(? cette nioniere (¡u Cn annonce sa njort , lorsqu'on reçoit son corps. Il faut avoir des yeux liabitués a ne pas voir la teire, une langue acioulumee an silence , ou ;\ ne parler que de Dieu , des pieds et des mains privés (le mouvement pour les œuvres du |)éche , des sens éteints, des men)bres mortifies ; en un mot, éprouver comme une mort générale en loul son corps.

» L'élut de Jésus-Christ dans l'eucharistie est celui dans lequel le chrétien doit être sur la terre : un étal de retraite , de silence, do patience et d'humiliation. Comment Jésus - Christ e\iste-t-il dans l'euchariiîtie ? 1! est dans le monde (omnie s'il n'y était pas; il est au milieu des hommes, mais d'une manière invisible ; il entend leurs vains discours; il est tcn:oin de leurs frivoles espérances, sans y prendre aucune part ; il voit leurs sollicitudes, leurs agitations, et il les laisse faire. On lui rend les honneurs divins ou on l'outrage , el il est toujours le même ; il parait également insensible aux insultes cl aux respects ; il voit les siècles , les familles el les empires se renouveler ; il voit changer les coutumes, les goûts des hommes el du temps varier sans cesse; les usages s'oublier el revivre; ce monde inconstant éprouver des révolutions continuelles ; les hérésies prévaloir , son héritage se diviser; les guerres, les séditions ébranler et bouleverser l'univers : ou milieu de tant de ruines , il demeure tranquille. Uien ne peut hî détourner de l'attention profonde et ineff.ible avec hujuelle il s'unit à son Père ; rien ne trouble le divin repos dans lequel, toujours vivant dans son sanclu::ire , il intercède pour les hommes.

» Voilà quel doit être U; modèle de ceux qui communient. Qu'ils portent à la sainte table des yeux qui se dérobent , autant (ju'il est possible , î\ tout ce qui peut blesser l'i^me ; que leur langue soit contenue par la circonspection et la pudeur : (jue leurs oreilles chastes n'é((>utent ni le sifiliinent des ser|eiils. ni la voix enchanteresse du plaisir <jui corrompt le cœur; que leur (imc , également insensible au mépris et à l'cloge , soit indépendante des événements de la terre ; toujours égale dans la bonne et dans la mauvaise fortune , (jii'elle voie avec indifférence tout ce qui passe , cju'elle n'ait d'attention que pour son objet qui est l'éternité , cl ne perde jamais de vue son Dieu , avec lequel elle s'entretient dans le Ciel.

» Je ne dis pas qu'il faille repousser de l'autel celui qui n'est

point parvenu à cet état de niort , puisqu'il doit être le but de toute la vie, et que la chair même de Jésus -Christ doit nous aider h y parvenir ; mais pour s'approcher dignement de la sainte table, il faut sspirer à cet état , lutter contre ses sens, combattre ses faiblesses , gagner tous les jours un peu de terrain ; expier par la retraite , par le silence , par l'oraison , par les larmes et les macérations, les victoires trop fréquentes que les impressions du monde remportent sur nous, et se relever de ses chutes avec avantage,

» Ce sacrement doit plnîôt èlre le fruit (juo la marque de la pénitence -, pour pouvoir se soutenir par la chair de Jésus-Christ, il faut vivre de son cs[)ril ; le Saini-Espiit doit venir résider dans noire Ame, ponr que le Verbe di\in puisse y faire ímissí une résidence stable ; la lecture des livres saints et les rigueurs salutaires de la pénitence doivent préparer dans noire cœur une dr'meure h Jésus-Christ, afin qu'il devienne l'arche sainte, où cette manne est déposée entre les tables de la loi et la verge à'Aaron.

» Je veux vous faire concevoir que rien ne doit inspirer plus de crainte à un homme qui a vécu dans les dangers du siècle, cl qui s'y trouve sans cesse , qiie de communier sans s'être éprouvé , et sans s'être préparé par le repentir, les larmes, la retraite et la confession ;* que Jésus-Christ peut recevoir des otstrages dans son sanctuaire , comme dans les assemblées d( s pécheurs; qu'enfin , pour se présenter convenablement à la table de ré¡)Oux , il faut que l'épouse soit revêtue de la robe nuptiale ; qu'il faut s'en approcher avec une foi respectueuse qui en fasse le discernement, une foi prudente qui s'éprouve . une foi vive qui aime , et une foi généreuse qui se sacrifie. Celui qui vient à l'autel sans ces dispositions, déshonore en quelque sorte la dignité de l'époux dans le banquet sacré de son amour.

» Le (>enturion avait une foi aussi éclairée qu'elle était vive ^ il était si rich;; en bonnes œuvres , qu'il faisait élever des édifices publics en l'Iionncur de Dieu, et néanmoins, il ne se croit pas digne de le recevoir dans sa maison, ñlarie , la plus parfaite des créatures , s'étonne , lorsque l'ange lui anncmce que le Verbe allait descendre dans son sein ; elle est confondue , elle se trouble, elle s'humilie. Lli ! qui sommes-nous, nous pécheurs, pour nous asseoir à sa table avec si peu de précaution ? Comtiient osera s'y présenter celui qui n'y apporte que les sentiments d'un^ cœur longtemps perverti p^r le monde ; qui lui-même ne sait s'il en est entièrement détaché , ou s'il lui rcstci encore (|uel(pie affection secrète et coupable pour les créatures? Celui qui , malgré son repentir, a enco;e présents à sa vue (h's péchés récents qu'il achève de commcllre , cl qui ne peut offrir que rie faibles efforts pour son salut, des désirs prêts à s'éloigner, d( s intentions qui peuvent se pervertir »

A ces mots, mon cœur comprimé depuis longtemps ne put se contenir , et malgré moi je fondis en larmes. Des sanglots et des

cris invülonlaires s'ótL;n)[);ii(iil lupidcnu'nl de ma poitrine. Je voulnis palier , el je ne le [Hiii\aiá pas. Mes larmes me sullbquaieiil , mes soupirs me cotipaienl la parole. ni)n(eux et eoni'iis , je ne Notais que mon imlignilé ; je me reeonnais.sais dans le portrait ([lie je viens de le tracer d'après le Peu". J'aurais voulu me dérober aux regards de la Ierre , el à la luuiiere du eiel ; dans l'impuissance de rien articuler je me jetai aux pieds du serviteur de J)ieu , pouvaril à peine lui balbutier : Oui , je suis indiyne ! Le Père m'embrassa ; ma situation l'attendrit , ses yeux se remplirent de larmes ; il me lit rasseoir , et seliorea de nse consoler par des p;uoIes de douceur et de [>aix. Lorsque je fus un peu tran- (juille il me dit :

u Ne vous ailli};c/ pas, monsieur, rien de ce (jue vous venez d'entendre ne doit vous contrisler. Il esl évident (jue Tbonune no saurait trop se préparer pour un si grand sacrement ; l'Eglise demande (ju'on tasse précéder la communion d'épreuves cl de pénitence ; cl c'est pour cela (ju'elle a voulu que la < ommunion pascale ne se donnai qu'après les quarante jours du carême ; elle nous indiijuc par là que les grands pécheurs ont besoin de (juelque temps d'é[>reuve el de niortilicalion pour pleuicr leurs péchés , pour se puriiier ¡sar la prière el par le jeune , el pour se préparer ainsi à Id participation des saints mystères. Elle veut nous faire voir qu'il convient de mettre (juelque intervalle de penitcnco entre nos desordres el la table du Seigneur, puisqtie passer , dit saint liernard , du crime à l'autel , ce serait consommer l'iniquilé plutôl que de se laver dans les eaux de la grAce.

» Mais, monsieur, ces maxinjcs sont générales ; elles admettent des exceptons , el la prudeui c doit (juelquefois les modérer. Lorsque la componrlion est vive, lorsque les larmes de la contrition sont abondantes , lorsijue le pénitent donne des marques d'une conversion sincère , ellicace el com[)!èie , l'Eglise elle-même conseille d'abréger le temps des épreuves , el de consoler sa douleur par l'usage de ce pain céleste. Ordinairement ces sentiments sont l'ouvrage de la grài e ; el il y a des pénitents si pénéiri s de douleur el de repentir, (ju'à peine ont-ils dil au Père de famille : J'ai peché conlre le Ciel el contre cous , qu'on peut les faire asseoir ù sa table , el les rétablir dans les droits qu'ils avaient perdus.

» D'ailleurs une ilme , lors même qu'elle est sincèrenu;nl ( onverlie , el dans la ferme résolution de servir Dieu en renonçant à ses passions , ne peut être certaine de résister au péril ; à ne considérer (jue l'i'ncoiislaïue humairu; , il faut la soutenir , el fixer sa volonté par la grâce des saints mystères. Tnsp longteuqts privée de le secours, loin de se puriiier pjv la pénitence , elle pourrait s'affaiblir par sa légèreté. Les lois de l'Eghse respirenl la condescendance , la cbnrite el la sagesse ; elles n'ont d'autre but que le salut des pécheurs ; et tout ce (|ui y (onduitest toujours (onforme A ses inti'nlions. Il est donc souvent à propos de dispenser de ses règles pour mieux entrer dans ses vues, cl d'être faible avec les i'aibles pour les sauver tous.

» Vos larmes me persuadent que voire componclion est grande ; et si , comme je le crois, un désir aident et sincère vous entraîne à son autel , la vivacité de voire amour jusliiiera la brièveté des délais. Allons, préparez-vous, et c'est moi qui vous conduirai. » Ah ! mon ami, quand le Père m'eut ainsi parlé, lorsque je lui entendis dire queje pouvais recevoir le Seigneur, je ne sais quelle terreur religieuse me saisit ; je sentis mes cheveux se hérisser sur ma tête , un frisson universel se répandit dans tous mes membres , et le cœur me battit avec violence.

Mais voyant, par ses discours, combien j'étais indigne d'une si grande faveur , voyant que sa prudence ne se prêtait à mes désir» que pour s'accommoder à ma faiblesse , je répondis que, pénétré de mon indignité , je me soumellais à loulcs les épreuves , et à iillendre tout l'espace de temps qu'il jugerait convenable \ que je désirais de me rendre moins indigne de celle grâce , et qu'il pouvait tue dicter toutes les conditions qu'il lui plairait de m'imposer. Le Père me répliqua qu'il n'était pas besoin d'un plus long délai ; que Dieu dans sa miséricorde me donnerait les meilleures dispositions. Mais moi , qui jelais les yeux sur ma vie passée , qui voyais le peu de temps qui s'était écoulé depuis ma conversion , j'envisageais mes péchés récents et mon défaut de pénitence, je n'écoulais qu'avec terreur l'idée de m'approcher de mon Dieu dans cet élat. Je lui répétai donc que j'attendrais aussi longtemps qu'il le voudrait ; et , quoiqu'il nie répondit encore que non , je n'osai y consentir. Après quelques débats, le Père me dit cnün :

(( Votre résistance est louable , puisqu'elle a sa source dans votre humilité -, votre obstination ne serait pas chrétienne. Vous ne devez pas vous juger vous-même -, vous m'avez choisi pour votre juge, je dois en remplir les fonctions. Vous savez aussi que je tiens à votre égard la place de Jésus-Christ, que je vous parle en son nom , et que , par conséquent , vous devez m'obéir. Usons d'un tempérament qui se concilie jus(|u'á un certain point avec votre humilité, avec le désir de vous bien préparer, et qui ne relarde pas trop le fruit que vous pouvez retirer du don divin île l'eucharislio. Nous sommes à lundi; destinons dimanche pro< bain , jour de la résurrection du Seigneur , à compléter la votre. Nous avons encor»; six jours ; nous les consacrerons à nous préparer le mieux qu'il sera possible. Nous ne serons jamais préparés comnie nous devons l'être ; mais , abandonnons-nous à la bonté divine. Il est temps d(; me retirer ; demain nous continuerons. »

Je lui repondis que j'élais prêt à lui obéir en tout , et lui demandai de m'aider de ses prières et de ses conseils , attendu que je me sentais aussi indigne de celte insigne faveur , qu'incapable de m'y disposer seul. Il me le promit , et se retira. Je restai tout troublé ; je pensais que le Père m'avait assigné un terme trop court , et éprouvant plus de frayeur que de conûance , je ne passai pas celte nuit avec autant de douceur el de sérénité que la précédente.

IXTllŒ XX VI I. 55 J

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