‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 24 sur 32 · LETTRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE VINGT-NEUVIÈME

Le philosophe à 'Ihéodoie.

Je l'ai \ii luire enfin , Théodore , ce jour si désiré , ce jour que K; (jel avait destiné i\ mettre le combh; à mon bonheur. Je passai la nuit dans une douce IranijuiMité , plein de la pensée queje verrais bientôt se réaliser mes espérances, et occupé à suivre les conseils et les instructions de mon digne conducteur, il vint plus tùt que de coutume. Je le vis entrer dans ma chambre d'un air modeste et recueilli; son visage me parut plus doux et plus serein. Ses yeux brillaient d'une joie visible; il paraissait me dire : voici le moment de votre bonheur et le terme de vos peines. Comme je me disposais à le suivre, il me fit asseoir, en me disant : « Je veux vous parler encore, avant que vous approchiez de l'autel.

» Nous sommes deux pauvres mortels , deux misérables pécheurs, cl cependant nous sommes conviés', et nous allons nous présenter à la table du Seii^neur. Excitons de nouveau nos cœurs aux plus vives affections du divin amour. Xous sommes sans doute pénétrés de noire indignité • mais le Dieu de miséricorde a daigné nous choisir , puisqu'il nous adonné !e temps et les moyens, et qu'il nous attend ; négligerons-nous de profiler d'une si grande faveur? Si nous considérons les avantages qu'elle nous procurera, comment ne désirerions-nous pas aidemnient ce pain céleste , comment n'en aurions-nous pas une sainte laim ? Ce désir, celte faim sont la meilleure disposition que nous puissions apporter , peur le recevoir dignement et en retirer plus de fruit.

» Le cœur humain , grossier , et livré tout entier aux objets sensibles, est difliciltMnent louché des idées spiriluelles de la loi , l'âme seule en est susceptible; mais la foi, aidée de la grâce, peut enflammer le cœur qui s'attache â la considération des elTels de ce sacrement , cl des changements étonnants qu'il opère dans ceux qui le reçoivent avec la pié|)aration convenable. Avant de nous rendre â la sainte table . j'ai donc cru devoir vous communiquer quelques réflexions empruntées du vénérable Père (ireiuule , qui pourront vous exciter dans cette occasion.

» Sachez , dil ce Péi e , (|ue comme la bonté de Dieu a opposé au pri><nier homme , cause de tous nos maux, un second homme <iui est Jésus-Christ , source et principe de tous nos biens, elle a aussi opposé au fruit funeste de l'arbre défendu , cause de noire

perle, un autre nuit céleste qui est le divin sacrement, produit du Ciel , qui remédie à tous ces maux. Et comme l'obéissance du second homme nous a délivrés de tous les malheurs qu'a entraînés la désobéissance du premier , ainsi tous les maux , produits por ce funeste aliment, guérissent par ce pain divin.

» Ce sacrement est donc un antidote salutaire , inventé par la divine charité pour guérir tous les hommes du venin pestilentiel de l'ancien serpent. Pour bien comprendre la grandeur des avan- (;;ges que col aliment céleste nous procure, il suffit déconsidérer les maux innombrables et terribles que nous, a causés l'aliment mortel du fiuit défendu, et de voir que , par l'inslilulion de cet auguste mystère , Dieu a changé en bénédiction la malédiction qu'il avait pojlre contre l'honime. En parlant du premier fruit, il a dit : Du uioaient qsic vous en mangerez, vous mourrez. En parlant du second, i! a dit : Celui qui mangera ce pain, vivra éternellement.

» Et comment n'espérerions-nous pas de trouver dans ce festin la, vie éternelle , puisque nous nous y nourrissons de la chair îîième de Jésus-Christ , unie au Verbe divin ? Saint Jean Damascène dit que comnîc le Verbe du Dieu éternel est le principe et la source de toute vie , puisqu'il a donné l'être à tout , au moment où il s'unit à la chair humaine , il rendit sa propre chair vivifiante , en sorte que celte chair unie au Verbe communique la vie à tout ce qu'elle touche. Ainsi . le sacrement n'étant aulre chose que la chair de Jésus-Christ unie à sa divinité, il possède loule sa vertu , toute sa grandeur , toute sa puissance.

» Pensez , monsieur, à ce qui doit se passer dans votre âme, lorsque ce divin Rédempteur y entrera. Pensez aux eiTels que doit y produire celle chair celeste , animée par l'âme de Jésus-Christ, et consacrée par l'ineffable union de sa divine essence. Celui qui vient dans voire cœur est le Dieu-IIomme ; il y vient avec tous les mérites de son hutnanité sainte et toute la plénitude de sa divinité. Et pourquoi y vient-il? pour que votre chair s'unisse iivec la sienne, pour l'imprégner de sa propre vie, pour vous remplir de sa présence , pour vous fortifier par sa miséricorde , pour vous laver avec son sang, pour répandre sur vous l'onction de sa grâce, pour vous vivifier par sa mort, pour vous éclairer de sa lumière , pour vous enflammer de son amour , pour vous appeler p;ir sa douceur, pour épouser votre âme et s'unir à elle, pour vous faire participer à son es[)rit et à tous les mérites de sa croix , en vous oiTrant cette même chaiv dont il veut vous nourrir.

» En recevant ce sacrement , vous détestez avec plus de force vos pé( liés passes , vous vous fortifiez contre l'avenir , vos passions s'amortissent , vos tentalions diminuent , votre dévolion s'enfiauime , votre foi s'agrandit «t s'éclaire , votre charité prend une ardeur nouvelle , votre espérance s'accroit . votre faiblesse se change en fori e , votre cotiscience acquiert la Irauíiuillité , vous participez aux n)!TÍlt's précieux de Jésus-Christ , et vous recevez les arrUi's de la vie élernelie.

LETTIIE XXIX. 591

» C'osl ce pain (ini (lonne du coiiingc à la pusillanimilé , qui siibslaiife les voyagi-iirs , qui relève ceux qui sont lombes, qui ;uiinie les lûclies , (\m fournil des armes aux braves , qui réjouit. <eux (jui sonl Irisles , qui coM.>;üle les afllii^és , qui iii>lruil les iiinorants , ([ui enllauitue les liédes , qui réveille les [)aresseuN , «jui pueril les inliruics , qui esl enlin le seul remède à loules nos soullVances , cl noire recours le plus sur dans les adversilés. Quel esl doue celui qui , réllécbissanl sur les merveilleux elFels de cet iiiellable sacremenl, el sur la libéralilé avec laquelle i;olre I»éden)j)leur nous apjielle à y parliciper, ne désirera pas de si immenses riebesses ? Quel esl celui qui n'aura pas faim el soif de celle célesle nourriture ?

» Je vous le ilis encore ; la considération de volie iiiJignité ne doit Jii décourager ui alliédir votre allégresse. OocUpie auguste et sainl que soil ce sacremenl , vous n'oublierez jamais qu'il est le trésor découvert pour secourir les pauvres , le remède prcscrîl yux malades , l'aliment et le refuge des nécessiteux , le urand festin dressé pour ceux qui ont faim et soif.

» Avec quelle conCance , avec quelle ardeur, quelle consolation et (juels désirs ne devez-vous donc pas venir recevoir le Seigneur , (jui va vous combler de ses grâces ! Souvenez-vous combien il était désiré par les palriarclies ; souvenez -vous des cris qu'ils élevaient au Ciel pour la venue de ce Messie tant attendu des nations. Celui que vous allez déposer dans votre fcin esl le même (jui esl venu dans le monde , et il vient opérer dans vous ce qu'il fit dans le monde (ju'il a voulu sauver. 11 lui porta la vie de la grâce , et c'est celle ménie níc qu'il vient apporter dans votre Ame.

» Combien votre désir ne doit-il pas être ardent ! Vous avez l'espoir de recevoir le cbasle el doux Epoux de votre àme , venant <lu Ciel avec tous ses trésors , el dans l'intention de vous combler de dons immortels. Quelle ne doit pas être votre ferveur ! Allons, monsieur , que le Saint-Esprit nous dirige , {|ue nos parrains et nos proleeleurs nous accompagnent, el que le Dieu que nous allons cbercber daigne nous inspirer son amour ! »

A ces mots , il se leva , et je le siiivis à la cbapelle orilinaire. Je marcbais comme transporte cl bors de moi ; loules les fa( iillés démon Ame étaient absolument suspendues. A peine? avais - je le sentiment de mon existence. Le tumulte el la ra[)idilé des idées , qui se succédaient et se croisaient dans mon cs[u"il , ne me permettaient d'en distinguer ni d'en examiner aucune. La vue du Père , déjA revélu des babils sacerdotaux cl monté à l'autel , dissipa mon trouble et ma lelbargie ; il était temps de me préparer à un moment si décisif. Je cbercbai à me rappeler tout ce que le Père m'avait dit , et tout ce que n)a raison me pouvait inspirer; tant d'objets réunis se confondaient dans ma mémoire , cl mes idées semblaient se beurter entre elles.

Malgré mon trouble intérieur , malgré le désordre et la confusion qui régnaient dans mes pensées , j'éprouvais au fond de

mon âme un sentiment qui prenait sa naissance dans mon cœur. Ma raison ne pouvait discuter ni distinguer ce que j'éprouvais j mais mon âme était pénétrée 5 dans le silence , au milieu de l'inaction de mon entendement , mon cœur s'ouvrait encore au sentiment ; une lumière lointaine, mais brillante, m'éclairait assez pour apercevoir toute mon indignité, et l'étendue de la miséricorde du Dieu infini qui daignait descendre jusqu'à moi. A travers l'horreur et l'indignation que m'inspiraient les erreurs d'une vie désordonnée , j'entrevoyais le rajon consolateur d'une douce espérance , et j'étais consolé par l'idée de voir réparer tout le mal que mon repentir seul ne pouvait eiîacer.

Au son de la clochette de l'élévation , je crus me réveiller; le cœur me battit ; voici , me disais-je , voici mon Dieu , le Dieu qui vient mef visiter. J'étais anéanti et confondu en présence de la suprême majesté du Ciel , et je me prosternai , comme si j'eusse cherché à ra'ense\elir dans les abîmes les plus profonds de la teire , en pensant à mes iniquités et aux longues erreurs de ma vie. Dans mon humiliation , j'aurais voulu fuir loin de moi-même. Accablé du poids de mes crimes , mes yeux n'osaient se fixer sur le Dieu de la pureté et de l'innocence. Je ne doutais plus de sa présence ; il me voyait ; il était venu pour moi. Rien de ce que j'avais appris ou pensé relativement à cet instant , ne pouvait m'étre présent ; ma mémoire était dans le plus grand désordre. Ma raison ne me disait rien ; un sentiment vif et confus d'humilité et de terreur absorbait toutes mes facultés.

Un nouveau son de la clochette m'avertit que le moment attendu est arrivé ; levant les yeux , je vois le prêtre qui , tourne vers moi, et l'hostie à la main , prononçait déjà les paroles sacrées que l'Eglise emploie à implorer la miséricorde divine pour le pardon des péchés.... Quand je le vis s'avancer vers moi , que je l'entendis me dire : Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde, un nouveau trouble scmpara de moi. II me serait impossible d'expliquer ce ([ui se passait alors en moi , tant j'étais hors de mon état naturel ; je sais cjue j'ouvris presque machinalement ma bouche inqiure , (jue le ministre y plaça le pain céleste, et que le Dieu de bonté daigna descendre dans le sein du plus pervers de tous les hommes

Pendant quelques niomenls , je ne pus ni me reconnaître , ni sortir de cet état de sttipeur dans lequel toutes mes facultés étaient suspendues. Peu à peu le tumulte de mes idées se calma , je commençai à les distinguer mieux ; mais qui pourrait les détailler dans leur confuse multitude ? Celle qui me frajjpa le plus vivement, fut la comparaison rapide de mon état présent , avec celui dans lequel je me trouvais quelques jours auparavant. Je ne concevais pas comment la toute-puissante bonté de Dieu avait pu consommer en si i)eu de temps une si grande opération, et comment celui (|ui , un mois auparavant, était un monstre d'incrédulité et de dissolution, pouvait se trouver maintenant au pied des autels, et porter son Dieu dans son sein.

LETTRE XXIX. r93

J'admirais celle souveraine Providence , (pii , jiar des moyens que sa sagesse avait disj)osés , m'avait conduit à ce n)onasli'r(; , ou sa libéralité, aussi gratuite que peu mcrilée , m'avait donné le trésor de la foi , ouvert les ressources de la pénitence , et consommé son ouvrage , en joignant à mon pardon et à sa grâce le plus ineffable de ses dons, celui de son coips di^in, et de son ])récicux sang. l.'ne translbrmaliou aussi ( ompléle , aussi prompte , mettait le comble à ma joie ; j'étais ravi d'admiiation , moii âme Lrùlait de Icrveur , d'adoralion et de reconnaissance.

Je pus alors recueillir mieux , et arranger dans mon esprit les idées pieuses dont m'avait imbu mou directeur. J'élevai mon(œur au Dieu dont je venais d'oblenir un si grand bien , et je lui oliris ave»' son iils bien-aimé qui était deja dans mon sein , un sacrilice de louange ; je lui présentai la divine bostie qui venait de rendre la vie à mon dme , et je le suppliai en son nom , non-seulement de me pardonner mes péiliés , mais encore de nie remplir de vertus ; je m'efforçai enlin de produire tous les actes qu'on m'avait appris, et ceux que mon cœur reconnaissant put me suggérer.

Au milieu de cet exercice , mes yeux se tournaient toujours sur moi ; c'était avec une consolation inexprimable , avec une joie d'un genre nouveau , que j'éprouvais povir la première fois , queje me disais à moi-même : Quoi ! mon Dieu liabile avec moi ! maintenant je suis cbrétien ! maintenant j'appartiens au peuple saint ! je suis de !a race des élus ! je suis iils de l'Eglise , membre vivant de Jésus-Cbrist ! J'aurai donc cessé d'être un objet d'aversion aux yeux de Dieu! un sujet de tristesse pour les bienheureux ! Ees saints de la terre vont enlin me regarder comme leur frère ! Je suis donc racbeté de mon esclavage ! J'ai dans moi le principe de la vie, cl je puis espérer (|u'un jour je serai le compagnon des saints , comme celui de tous ceux qui jouiront de la splendeur divine pendant toute l'élernilé ?

J'étais transporté de ces idées , et d'une foule d'aulres de la même nature ; j'aurais voulu pouvoir rendre l'univers léuiuin de ma felicité, pour qu'il en profilAt ; j'aurais voulu que tous les hommes connussent ce Dieu de miséricorde dont ils pouvaient attendre les mêmes biens. (Combien surtout j'aurais désiré pouvoir désabuser les insensés qu'a pervertis la philosophie du siècle , et les tirer de l'abîme de misère d'où je venais d'être retiré moi-nuMue !

Jusipialors , mon ami , j(^ n'avais point connu de jouissance aussi pure, la véritable joie ilu cœur était une nouNeaute pour moi. Combien les choses de la terre , (¡ui m'avaient tant i;:it illusion , m'offraient alors un asiu'ct diffi-reiit ! Ees honneurs nie paraissaient frivoles , et les richesses méprisables ; ces plaisirs grossiers , «lue j'ambitionnais avec tant d'avidité auparavant . me .semblaient odieux et trompeurs. Mon iniagination venait-elle me les présenter , mon cœur en repoussait l'idée avec effroi . parce que, pénétré de la futilité et du danger de leur fausse douceur,

je découvrais en même leraps et le piège qu'ils recèlent , et leurs funestes effets.

Lorsque je regardais le Ciel , et que je contemplais la majesté de son souverain, la présence du Dieu de bonté, la réunion de ses heureux élus, la continuité de ces plaisirs purs qui renaissent sans cesse , de ces délices qui n'ont point de fin , et du bonheur parfait de l'âme immortelle , à qui leur possession éternelle est assurée , la terre tout entière me paraissait une ordure ; je déplorais mes anciennes erreurs , et le sort de ceux qui étaient encore ensevelis dans le monde dos mensonges et dans les ombres de la mort.

Je ne sais combien dura cet état d'extase. Je crois cependant qu'il fut très-long , soit parce que ma tête avait été remplie d'une multitude d'idées , soit parce que le Père fut obligé de me tirer par le bras: « Il est temps, monsieur , me dit-il , que nous nous en allions. » En effet, il me fit relever; j'étais si transporté de joie , si ravi des consolations que j'éprouvais , que , sans songer que j'étais dans la chapelle , je jetai mes bras autour de son cou , en lui disant : Homme de Dieu , à qui je dois mille fois plus qu'à mou père , admirez avec moi les miséricordes du Seigneur; aidez-moi à lui rendre grâces, et demandez-lui de soutenir ma faiblesse. »

Le Père reçut cette effusion soudaine de mon cœur avec sa charité douce et modeste ; il me serra dans ses bras , son saint visage se colla sur le mien , et il me dit avec l'expression de l'attendrissement : Jîéni soit l'immense , h lotil-puissant , le saint Dieu d'Israël , souverain et éternel , qui, dans sa compassion , a visité son jyeuple , et l'a délivré d'une dure cajitivité ! Apvès d'autres paroles édifiantes, il me conduisit à machambre.

Je le suivis ; mais , Théodore , combien j'étais différent de moi-même! Je n'étais plus ce mortel abruti, accablé du poids de ses iniquités, qui, courbé sous le joug de ses passions, se traînait pesamment sur la terre , où il bornait toutes ses espérances ; j'étais devenu léger; j'étais débarrassé de tout poids inutile 5 je me sentais prêt à m'élever au Ciel sur les ailes de l'espérance et de l'amour. Non , mon ami , je n'exagère point : l'infortuné échappé d'un cachot obscur , d'une caverne inaccessible , où il a longtemps vécu chargé des chaînes qui l'accablaient et le courbaient vers la terre , au moment où , rendu à sa liberté , il aperçoit la lumière et commence â jouir de la clarté du jour , ne se trouve pas plus allégé , pas plus consolé que je sentais l'être «i\ors. Tout était nouveau pour moi : le Ciel me semblait plus serein, la lumière plus pure ; toute la nature me paraissait embellie. Si le premier effort d'un malheureux pécheur produit dans son âme un changement si prodigieux , quelle est donc la félicité du saint dont le cœur est depuis longtemps habitant du Ciel , et qui vit avec son Dieu I

Lorsque nous fûmes rendus à ma chambre , le Père me dit : « Dieu a bien voulu nous éclairer et nous donner le temps de

consommer l'œuvre de sa miséricorde ; (ju'il en soil béni ! que , tous les jours de voire Nie , \ulre ¡¡rciniére octupalion soil de le remercier d'un si inestim:ible bieiilail ; (¡ue xjlre unique soin soit de lui demander sans cesse le don de la persévérance , et de travailler i\ n'en pas perdre les l'ruils ; mais il est jusle de donner quel(|iie relâche a vos exercices. Pour mainleuir la í"eí>eur, il ne laul i)as fatiguer l'espril. Nous parlerons une aulre fois des moyens qu'on doit employer pour conserver le précieux Iretor de lagiûce.

» Depuis vulre séjour ici , dans celle mai>on , nuire si!i)érieur et tous ceux (pii I habilent seraient venus vous préseiiler leurs devoirs , si je ne les en eusse empêchés ; je n'ai ¡)as voulu , pend¿int ces jours de salut , dans des moments de [¡rupilialiuri si précieux, lorsque vous vous disposiez à concourir à l'œuMe des influences célestes qui agissaient sur vous, que rien put interrompre un travail si important, ou vous cüuser la [dus légère distraction. Maintenant qu'à l'aide de la gr^ce du Seigneur vos exercices sont terminés , si vous le peimellez , notre supérieur et (juelques-uns de nos PcMcs les plus ligés se dis[tuleroiit l'honneur de nous ofTiir leurs services et de partager quelciuefuis votre solitude.

» — Il y a longlenips , mon Père, répondis-je, que je désire de savoir où je suis , et de connaître l'heureux hospice où le Ciel m'a conduit , où j'ai été accueilli avec tant de désintéressement et de charité , où j'ai trouvé celui (jue le Ciel a desliné dans sa bonté à me lirer de l'abiiiie de misères où j'étais plongé. Souvent j'ai voulu vous en parler, \ous exprimer ma reconnaissance , et TOUS demander quels étaient ceux à qui je devais la témoigner encore. Occupé sans cesse du salut de mon âme et de mon instruction , votre zèle ne m'en a pas donné le lenqis. 9'élais persuadé que, conduit par Dieu même entre vos mains, je vous devais une obéissance aveugle , et que ni ma cuiiosilé ni ma sollicitude ne devaient detouiner l'impulsion de la bonté divine qui m'achemin;iil à mon bonheur sous voire direction. J'ai cru devoir m'abandoniier eiilièremenl à votre piudence. Puiscjoevous m'en parlez vous-même , je me bornerai à vous répondre que je suis absolument à vos ordres.

» — Nous sommes, monsieur, me dit le Père, des prêtres venus de diCférents pays ; nous nous sommes réunis dans celle retraite . pour nous dérober aux dangers du monde et y vivre dans la simplicité de l'Evangile. Celle maison n'est lemidie (jue d'hommes désabusés des illusions du siècle, (jui consacrent à Dieu , et à Dieu seul , Ions les moments de leur existence. Nous ne nous obligeons pointa y rester un temps déterminé. Nous n'y sommes que volontairement , et rien ne nous empéihe de la quitter à loule heure. Notre uni(|ue obligalion , pendant que nous y sommes , est d'y suivre lidelemenl et avec ferveur la règle dans laquelle on y vit, de nous y édilier par les exemples des hommes saints qui l'Iiabitent, et de nous garantir de les aflliger parles nôtres.

» Maigre la liberté dont nous jouissons , et quoique notre règle

ait pour objet d'embrasser la perfection évangélique dans toute sou étenddc , il en est peu d'entre nous qui aient abandonné la maison. Dieu nous soutient par sa grâce , et vous serez édifié , mou ieur , d'y voir des prêtres de tout âge se soumettre avec la même ardeur et avec une égale ferveur à nos statuts les plus rigoureux. Le son de la clocbe y règle tous nos mouvements , et vous admirerez comment, en dépit de l'âge et des iniirmités , tous deviennent agiles el prompts dès qu'il s'agit d'obéir.

» Notre institut, monsieur , est d'aller une ou deux fois cbaque année , au nombre de deux , et d'après l'ordre de notre supérieur, visiter les villages voisins et y distribuer le pain de la parole de Dieu : c'est ce que nous appelons faire des missions.

» Lorsque nos missions sont acbevées et que noire ministère est devenu d'une utilité moins pressante dans les lieux où nous sommes envoyés , nous revenons ici suivre l'observance de la discipline commune , et y redoubler d'efforts pour nous mettre à portée de remplir de nouveau le même but. Notre supérieur règle les t<'nips et les destinations, et il a l'attention de nous envoyer alternalivement les uns et les autres. Pendant qu'une moitié de la communauté s'occupe dans les bourgs et dans les villages à instruire et ¿L exborler les peuples , l'autre s'applique dans cette enceinte aux exercices religieux , à l'observance de nos statuts et à son instruction personnelle, pour reprendre avec plus de fruit le travail des missions.

» Tous, ici, monsieur, donnent de grands exemples d'édification ; mais il en est parmi nous un grand nombre qui sont d'excellents molèles de mortification et de vertu. Nous possédons des hoinmeij^ d'une sagesse et d'une piété eminentes , dont l'existence est une oraison continuelle , qui, toujours en la présence de Dieu , semblent vivre plutôt dans le Ciel que sur la terre; élevés bien au-dessus du monde , il semble que le Seigneur ne les y retient (}n'afin (ju'ils suspendent ses vengeances contre tant de pécheurs qui l'insultent , et tant d'bommes indifférents qui le déshonorent.

» Je désirerais, monsieur, que vous les vissiez. Leur vue seule inspire le respect et l'amour de la vertu. Monuments vivants de l'Evangile , ce sont autant de miroirs où se peint toute la beauté dé sa doctrine. A leur seul aspect , on sent que le bonheur peut exister bors du monde , ou , pour mieux dire, qu'il faut être hors du monde pour trouver le vrai bonheur.

» Quarante ou cincpiante ans de cette vie pauvre , pénitente et obscure , leur ont doniui celle; douceur de ( aractére , cette sérénité d'Aine qu'annonce leur extérieur aiTable et tranquille. Vous connaîtrez le prix elles avantages de la rertu , quand vous serez témoin de l'aménité de leurs discours et de la paix qui règne dans leur cœur. Ces hommes vénérables respirent la sainte odeur de Jésus-Christ : ce sont les copies vivantes d'un si divin, modèle. Leur seule présence est plus persuasive qiu; tous les discours -, en oiïrant wna ¡mage visii)lií de la sainteté, ils montrent en même temps tout le prix de la vertu.

» Ah ! si les gens du monde ¡¡ouvaienl oublier un ins(;inl les folles illusions dont ils sont éblouis , el considérer avec allenlion la paix el la cbarilé de ceux qui se eonsaeienl sincèrement au service de I)ieu ! s'ils j)ouvaieiil ^enlir la joie pure dans la([uellc s'éioulenl leurs jours liancjuilles , el l'espoir consolanl dans lequel ils allendenl paisiblenienl la aiorl , coninienl n'abandonneraienl-ils ¡)as les passions lunnillueuses (¡ui les agilenl, el combien ne seraienl-ils pas empressés de cliercher le bonbeur dans le calmo d'une bonne conscience !

0 J'irai donc, monsieur, si vous me le permellez , prévenir noire supérieur, el (juehiues-uns de nos Pères, pour qu'ils viennenl vous présenter leurs respects, et vous oiTiir en même lemps , parla douceur de leur conversation, queUpie délassement îles longs el pénibles travaux auxíjuels vous vous êtes livré. Avec les sentiments (jue la grâce vous a inspirés, je ne doute [toinl que leur entretien ne vous soit agréable, el qu'ils ne vous confirment dans le dessein où vous êtes d'aspirer à la vertu. » Je répondis au Père ([ue j'étais disposé à ("aire tout ce (ju'il me prescrirait ; mais qu'il j)araissait plus convenable que j'allasse moi-mc'me remercier le Pèie supérieur de la boulé qu'il avait eue de me souffrir si longtemps dans la maison , et de l hospitalilé qu'il avait bien voulu m'y donner. « Puisque vous le pensez ainsi, me dit le Père, nous irons, monsieur; » et je me mis aussitôt à le suivre.

introduit dans la chambre du supérieur, je vis un vénérable \ieillard , (jui s'avança vers nous avec la plus grande politesse, ^lalgré ses cheveux blancs el son grand üge , il était plein d'agilité. La fraîcheur de son visage uni et vermeil , la vivacité gaie de ses yeux , annonçaient sa santé , fruit de l'innocence de sa vie. Jamais je n'avais vu un si beau vieillard ; jamais je n'avais reçu un accueil plus gracieux. Peu de jours auparavant je l'eusse regardé comme un vieux insensé, comme un houîme égaré par l'erreur qu'il chérissait j dans mon mépris , à peine sa simplicité eût-elic arrêté mes regards ; mais ceux qui conmiencent i'i observer les objets dans l'esprit de Dieu , ont des }eux bien différents. Que de choses éLhappent ù ceux (¡ui sont préoccupes de l'esprit du monde , et deviennent sensibles à ceux qui s'en dégagent 1 .le me sentis pénétré d'un respect , d'une vénération (|uc je ne connaissais point encore , el la vue des plus grands rois de la terre aurait fait sur moi une impression nn)ins profonde.

Le Père me présenta : je lâchai de lui exprimer tonte ma gralitiide. La manière polie et doU( e dont il me répondit , ajouta à ma reconnaissance. Son urbanité n'avait rien de commun avec la politesse alTeclee du monde , avec cet art fi ivole de faire de jolies phrases, et de se répandre en paioles vaines (¡ni [)romeltent tout et ne signifient rien. 11 s'exprimait avec vérité et avec énergie ; la sincérité des siennes était inq)iimée sur ses lèvres , on voyait (|u'elles partaient de son cœur : l'affeclion (ju'il me témoignait était simple el pure ; elle était dictée par la charité fraternelle , elle avait son origine dans le Ciel.

Je me trouvais peu digne d'une cordialité si douce et si franche. Après quelques discours, dans lesquels je ne pus enlre- ■voir le plus léger vestige de curiosité de sa part , et qui roulèrent tout entiers sur la maison , la cloche se ht entendre , et le supérieur me dit : « Je n'ai point assisté à la dernière heure du chœur, parce que j'étais convenu avec le Père de l'attendre pour aller vous voir ; vou> avez daigné me prévenir : si vous vouliez avoir aussi la complaisance de venir diner avec nos Pères , vous feriez un très-grand plaisir à toute la communauté. »

Cette pioposition me surprit ; je ne m'y étais pas attendu , et je ne sus un instant que lui répondre. Je sentais combien cette invitation me promettait d'avantages et de plaisirs ; mais un secret sentiment de crainte combattait mes désirs. Je pris cependant mon parti, et après quelques moments d'irrésolution, je lui répondis que je me regardais comme très-heureux de recevoir une telle faveur. ¡Nous quittâmes sa chambre . et nous nous rendîmes dans une grande salle, où les tables étaient préparées. Les Pères , en très-grand nombre , attendaient le supérieur pour qu'il dit le bc/icdicilc ; ils me virent sans témoigner de surprise, et comme des gens accoutumés à voir des étrangers ; tous me saluèrent avec l'air de la bienveillance et de l'amitié. Le supérieur me fit asseoir a son côté , et l'on nous servit un repas frugal , mais suffisant.

Pendant que tout le monde s'occupait à manger , un lecteur lisait la Vie des saints. Etonné de me voir transporté dans un lieu auquel je convenais si peu , et si nouveau pour moi , je ne pus ni'occupcr d'autre chose. C'était pour la première fois de ma vie , que j'étais admis parmi des hommes de cette trempe , parmi des serviteurs de Dieu , devenus les objets de sa complaisance , parmi des anges qui avaient su se procurer sur la terre la gloire fjui les attendait dans le Ciel : je ne pouvais me défendre d'une sorte d'horreur de moi-même; mais, en môme temps, j'éprouvais une vive consolation dans les grâces que Dieu m'avait faites , et dans ma résolution d'imiter ces saints personnages.

Après* le repas, je me rendis avec la communauté à la chapelle pour rendre grâces à Dieu. Le supérieur et mon directeur ine reconduisirent ensuite à ma chambre, en m'invilant à me reposer. Je réjjondis au supérieur que , puisqu'il avait bien voulu m'admettre dans sa sainte communauté , je le suppliais de me ])ermeltre d'assister â tous ses exercices. 11 me représenta qu'ils pourraient être {lénibles pour quelqu'un (pii n'y était point accoutumé : j'insistai , et il me l'accorda. Il ajouta que ce jour se trouvait celui de la récréation , et qu'après les vêpres je pourrais aller me promener au jardin avec les Pères. Mon directeur me promit de venir me prendre à l'heure du chœur, pour m'y conduire, et je restai seul. Je ne t'entretiendrai point , Théodore, des réflexions que je fis alors; j'ai à te parler d'autres objets.

I e Père vint à l'heure marquée. Qn^nd "ous arrivâmes au chœur , il était déjà rempli par les Pères , qui se préparaient à

cliaiiliT vêpres et complies. Je ne saurais le décrire l'inipiession d'un s[)eclacle si nouveau pour moi. Je n'avais jamais eu l'idée d'un tulle si ros[)eclui'ux cl si auguste , d'une rcvcrence si vraie el si [¡rol'onde. Pendres de la présence du Dieu dont ils allaient chanter les louanges, ces vénérables Peres semblaienl avoir oublié la Ierre pour Iransporler leur cœur dans le Ciel. Leurs voix aiTeclueuses et sonores exprimaienl une componction profonde. L'iiuniililé se peignait dans la ferveur de leurs adorations.

» J'étais dans une extase d'aduiiration ; le ton majestueux et expressif dont ils cbanlaienl les hymnes el les psaumes me transportait ; l'onction respectueuse de leurs chants peuL'trait jusqu'à mon cœur , rdonnenient , l'emolion , faisaienl couler mes larmes. Comment , me disais-je , des pi iéres si j)ures et si ferventes ne s'eléveraieiit-elles ¡¡as jiis(ju'au Ciel ? Ah ! sans doute , ce sont CCS pieux solitaires qui arrêtent le bras de Dieu , déjà levé sur les impies ; ce sont eux que de longues [¡raliqiies de vertu ont instruits à louer Dieu dignement. Malheur a 1 inlbrtuné qui ne connaît point le sentier qui conduit à la gloire di\ine ! Après l'ofiice , ils se mirent tous à genoux , el réciléreul le rosaire de Marie. Je crûs voir quelque différence dans l'expression de leurs senlinunls; ils paraissaient parlera celle sensible mère avec une confiance plus tendre cl avec l'accent de la piété liliale.

L'heure du chœur étant finie, tous les Pères se retirèrent. Le supérieur el mon directeur s'approchèrent de moi , et me dirent : « C'est aujourd'hui le jour où nos Pères se rendent au j.iidin pour leur délassement, et pour exercer leur charité et leur bienveillance réciproijues. » J'y suivis mes guides : les Pères étaient réunis en ditferents grou|)es ; ils se promenaient el conversaient entre eux ; dès (jn'ils nous virent, ils nous approchèrent et nous saluèrent avec beaucoup de [)olilesse. ()n n'apercevait point ces manières aiTectées , (¡ne le monde prodigue ordinairement pour témoigner une sensibilité qu'il n'a pas. Une bienveillance tranquille , niais sincère , une cordialité sinq)le , mais franc lie, se montraient dans leur conduite a mon égard. Ils m'abordèrent avec auli'nl de confiance, que s'ils m'avaient connu de[)uis longtemps; ils voyaient en moi un irère , un honinn; semblable à eux , une créature de Dieu , à la(|uelle ils dev;'ient tout à la fois de l'amour el de la bienveillance.

Je passai (luehiue temps avec eux , tantôt me promenant avec les uns, lantót m'asseyant avec les autres ; et les écoulant tous, je n'aperçus pas la plus légère indiscrétion ni le moindre mouvement de curi()>ilé ([ui pût m'hunniier. Letirs discours étaient pleins d'innocence cl de simplicité, ils roulaient pour la plupart sur les choses naturelles qui se présentaient , et je reniar(iuai que , lorsqu'ils ¡parlaient de la terre , ils devaient leur esprit au Ciel; s'ils admiraient la nature , ce n'était (¡ue pour élever leur cœur el leurs pensées jusqu'à son Auteur. Tout aboutissait , dans leurs réflexions , à la cause universelle de tout bien , et leur

récréation même était un hommage qu'ils continuaient à rendre à Dieu.

Egalement édifié et confondu de me voir dans une société si saillie , jo rappelais dans mon souvenir celle dans laquelle j'avais vécu jusqu'alors, celle dans" laquelle vivaient mes amis , et où je me trouverais encore moi - même , sans un prodige de la bonté divine. Je goûtais une satisfaction intérieure , que jamais les divertissements mondains n'avaient su me procurer. Ah ! Théodore , combien ton souvenir m'était présent ! combien je désirais que tu fusses ;\ mes côtés , que tu partageasses mes nouveaux plaisirs , que tu eusses reconnu et abjuré tes erreurs ! Tout occupé de ces pensées, le temps s'écoulait aussi rapidement que l'éclair. La cloche nous rappela l'heure de l'oraison , et je me rendis au chœur avec les Pères.

On nous y lut un sujet de méditation ; il roulait sur la mort» Lorsqu'on eut éteint les lumières, et que nous fûmes restés dans les ténèbres , je voulus m'appliquer à repasser les idées qui devaient nous exciter à nous préparer à ce moment terrible ; mais je ne pus en venir à bout; je n'avais point l'habitude de recueillir mes pensées. J'étais d'ailleurs si rempli des objets nouveaux qui m'avaient frappé , que mon imagination s'en occupait malgré moi presijue exclusivement ; j'étais devenu pour moi-même un sujet d'étonnement , aussi nouveait que difficile à croire. Lorsque , rentrant en moi-même , je me voyais à genoux , dans les ténèbres , et environné de tant de saintes âmes , qui avaient consacré à Dieu une vie innocente et pure, ou qui expiaient des fautes légères par une pénitence si longue et si rigoureuse, à peine pouvais- je y croire : cette transformation rapide et prodigieuse de mon existence ordinaire ne pouvait s'expliquer que par la force de la puissance divine et l'étendue de s:s miséricordes.

Les gémissements que la ferveur de ces âmes brûlantes d'amour ne pouvait contraindre , interrompaient seuls ce profond et vaste silence ; ils retentissaient juscjue dans mon cœur ; la majesté de l'Eternel semblait planer sous ces voûtes profondes, descendre à la prière des saints qui l'invoquaient, et remplir l'enceinte de son temple de sa présence ; on eût dit que l'invisible Scrutateur des cœurs pénétrait le secret des nôtres , et que , se complaisant dans la pureté du cœur de tant de justes, il ne voyait qu'avec horreur la longue suite de mes dérèglements. Je frémissais il cette idée. Dans le secret de mon cœur , je m'écriais : Dieu de miséricorde ! si dans ces ¿\mes saintes vous ne voyez que candeur, pureté, veitu , par l'effet de volie bonté, la mienne ne vous présente que douleur , rtqieiitir et désir.

Que n'eussé-je pas donné pour que le monde entier , toi surtout et UKis autres amis égarés , eussent pu être témoins de cette scène nnielle et religieuse , où le plus détestable des pécheurs , ramené i\ Dieu et mis en sa présence, implorait sa miséricorde pour lui-même (>l pour eux ! Oui , Théodore , le sentiment de mon indignité ne m'ôta point la hardiesse d'élever mon cœur vers ce

Dieu , sous la main duquiil je m'Iuiiuiliais ; je le priai d'avoir pouiloi et pour les aulies conipaguuus de mes deréylemenls la même bonté (ju'il avait eue à mon égard. J'osai lui dire: >busavez, ó mon Dieu, cLoisi le plus coupable de tous les hommes, pour en faire un vase de miséricorde ; éteudez-la , Seigneur , sur tant de malheureux que l'erreur aveugle encore. Ah ! 'J'heudore, si la prière d'un mortel indigne peut arriver jusqu'au trône de Dieu , la mienne y sera par\enue.

Cette heure ne me parut qu'un iiistant : jamais je n'avais moins senti la marche successive du temps. Je croyais que Iheure ne faisait que do commencer , lorsque j'entendis $oniu;r celle du souper. Nous retournâmes au réi'ectoire l'aire une légère collation. De là nous vînmes à la chapelle , où Ion lit l'action de grâces , et où l'ou récita une partie de l'office de Marie. Helas! [)auvre ignorant (jue j'étais I je ne pus pas le réciter , je n'en savais pas un mot ; je m'unis de cœur aux paroles (|ui célébraient les louanges de l'auguste Mère de Jèsus-Chrisl. Je lui promis d'apprendre par cœur son office , et lui deniandai sa proleclion. Ce fut la le dernier des exercices de la journée. Aussitôt qu'il fut achevé , deux Pères se détachèrent pour me conduire à ma chambre , me souhaitèrent le bonsoir , et se retirèrent.

J'y restai seul , mon cher Théodore ; mais Dieu y était resté avec moi. Les mouvements de celte journée m'avaient un peu fatigué ; je pris un siège , et les pensées qui se succédaient avec rapidité dans mon e.'-prit m'occupèrent je ne sais comment , à tel point que mes sens se tromèrent pondant quelque temps comme suspendus. L'élat où je fus était sans doute un otat d'oraison , puisque je ne cessai point de rendre grâces à Dieu de ma nouvelle existence. Ce momie nouveau si différent du nôtre , si méconnu en général , qui s'olTr, il à ma vue ; cette espèce d'honunes d'un ordre su[)éricur , au\(juels j'étais si étranger , que j'avais tant méprisés; et i[ui maiiilonant liaient devenus l'objet de mon envie et de ma vciu-ralion ; l'immense distance entre l'état où je me trouvais et celui où j'étais peu de jours auparavant , me remplissaient à la fois d'ailuiiralion et de reconnaissance.

Je sentaió que mon cœur n'était plus le même ; mes idées avaient changé ; mes opinions étaient devenues toutes différentes ; je n'avais plus les niomcs yeux , puisque je \ oyais les objets dans un sens absolumiMil coiilriiire. Ce qui m'avait au[)aravant paru agréable et beau mo scmbUiil odieux et faux. Le monde , ses attraits et ses jouissances , dont j'av.iis si longlemps savoure l'ivresse , ne me paraissaient [)liis que des illusions mensongères et des prestiges IromixMirs. Ces pr.itiques de vertu , qui m'avaient paru le résultat de la belise et de l'ignorance , nie paraissaient la seule science réelle et vraie. Sun austérité s'était , à mes yeux , changée en douceur ; sa rigueur était devenue une ( onsolation.

Comment , me disais-je à moi-même , ai-je pu changer ainsi ? C'est que j(i commençais déjà , Théodore , à juger des choses , Jion d'après ks fausses maximes du monde , mais d'après celles

du Ciel , et que, sans m'arrélcr à leur éclat trompeur , je péné trais leur véritable essence. J'avais déjà une règle pour me coniluire^ et je la trouvais dans l'Evangile. Je ne voyais les objets que comme Dieu les voit , et je ne pouvais m'empécber de m'écrier : Hélas I j'étais un insensé I je m'étais écarté du sentier de la vérité! mais ce qui me consolait , c'était de penser que je le disais encore à temps.

Je m'occupai beaucoup de ces idées , devenues pour moi plus consolantes que pénibles. Mon repentir n'était plus amer, mes remords n'étaient plus dévorants , ma tristesse s'adoucissait par l'espérance , et ma conscience m'affligeait sans me tourmenter. Je sortis de cette espèce d'extase pour me mettre au lit. J'avais prié le Père de me faire éveiller en même temps que la communauté, parce que je me proposais de suivre tous ses exercices. Je me couchai en me recommandant à Dieu , pour qui seul je voulais vivre désormais. Ainsi se termina ce jour , qui fut le plus beau et le plus plein de ma vie , ce jour où je tâchai de me conduire en chrétien. Dieu fasse que ceux qui me restent à passer sur la terre ressemblent à celui-là , et que ma vie , si mal commencée , soit au moins terminée par une bonne mort. Adieu , mon ami.

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