‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 25 sur 32 · LETTRE TRENTIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTIÈME

Le philosophe à Théodore.

J'ÉTAIS plongé dans un sonmeil doux et tranquille , lorsque j'enlenilis frapper à ma porte. Ma première pensée , en m'éveillant , fut ((ue j'étais entre les bras d'un Dieu dont l'immensité embrasse tout , et qui ni(; couvrait des ailes de sa miséricorde. Je m'habillai promplemont ; mais , malgré ma diligence , en arrivant au chœur , toute la coinmunauté était déjà en oraison ; et elle m'y a toujours précédé , tant était grande la ferveur de ces dignes Pères , véritables serviteurs de Dieu ! L'oraison fut la même que celle du jour précédent. La mienne fut un peu plus traiii[uille ; je fus plus mailre de mon imagination ; mes idées se présentaient avec plus d'ordre et de suite ; chaque moment me présentait avec plus de clarté la profondeur de Tabime dont la Providence tn*;iv;iit relire.

Après l'or.tison , plusieurs Pérès descendirent à l'Eglise pour y dire la messe. Mou directeur me prévint <iu'il ne la dirait plus à

la chapelle, et que je pourrais l'enloiidrc du chœur, ainsi queje ils. Lorsqu'il eut fini son action de grâces, il revint, et me dit : « les Pères vont niainlcnant l'aire leur conicrence. 11 me semble que nous pourrons en)[)l()yor mieux noire temps. Nous nous rendrons , si vous le trouNcz bon, à voire chatnhre , pour nous y occuper des choses de Dieu , en attendant (ju'on nous rappelle au chœur. » Je lui reponiiis (|ue j'elais prêt à le sui\re.

A peine clions-nous assis , (jue le porlicr de la maison entra dans ma chambre avec Simon. Le Père voulut se retirer, [)Our nous laisser toute la liberté de parler; je m'y opposai, en lui représentant que je n'avais rien de secret pour lui , et il resta. Simon m'apprit (|u'il avait tout disposé d'après mes ordres; que mes enfanls et mes domestiques sciaient rendus à ma maison de campagne , maintenant pouvue de tous l(\s meubles et de tout ce qui jiouvait la rendre habitable : que j'étais le mailre d'y aller des queje le voudrais : nies enfatils , ajoula-t-il , et mes serviteurs avaient appris avec la plus grande joie les nouvelles (¡u'il leur avait données de moi , et ils espéraient de me voir bienlot ; ils lui avaient montré le plus vil' intérêt pour moi , et une grande curiosité de connaître les molils d'une si longue et si secrète absence; mais, conformément à mes ordres, il ne leur avait rien voulu dire , et s'était contenté de leur faire espérer qu'ils seraient bienlot instruits de tout ; il leur avait en même temps recommandé de ne rien dire à personne, parce que les circonstances l'exigeaient ainsi.

Simon ajouta (|uc cette rai.-on l'aNait empêché de voir auiuin de mes amis, qu'il ne s'était occupé que de l'objet de sa mission, mais qu'il avait api)ris que l'étranger s'était retiré dans son pays. Il me dit que tu continuais à jouir d'une bonne santé ; que tu remplissais au palais Ion service , qui était près de finir. Je le remerciai de son zèle et de sa diligence, et surtout de .son attention à garder mon secret , et j'ajoutai que j'aurais désiré qu'il ne se fut pas tant pressé , me trouvant trèsbien dans ma demeure actuelle , que je désirais ne pas quitter si promplcment.

Le Père prit la parole et me dit que Simon était revenu au bon moment , et (ju'ayant (ini ma retraite , je devais pi'user à remplir nies oblitralions parli( nlières , i\ui étaient essenlicllcment d'avoir soin de ma famille. « Vous ave/, raison, lui ré|)li(|uai-je , mais (juelijues jours de plus passés dans une soiiété si s.iinle ne porteront pas prt-judice à ma maison , et pourront m'aider à mieux remplir ensuite mes obligations; j'ajoutai ([u'ajant assisté, le jour précédent , aux exercices de ces hommes angéliques , j'en avais élé édifié au delà de toute expression, et que, vivement excité à les imiter , je pensais qu'une prolongation de mon séjour dans la communauté ne pourrait que me fortifier dans ces dispositions. 1) i Le Père me dit que rien ne s'opposait à mon désir . et nous

convînmes que j'y resterais encore jusqu'au dimanche suivant.

Cet arrangement me causa la satisfaction la plus vive, celle de pouvoir rester encore une semaine dans celle maison édifiante. J'appelai Simon, et lui ayant appris ma résolution , je lui donnai l'ordre de retourner à ma maison de campagne, d'assurer mes enfants qu'ils me verraient le dimanche suivant , et je lui dis de revenir me prendre pour m'y conduire.

Celle conversation dura jusqu'au moment où l'heure du chœur sonna ; je congédiai Simon, et retournai à l'église avec le Père. Ici , Théodore , je te dirai , pour éviter les répélilions , que celte semaine, toute consacrée à accompagner cette sainte communaulé dans ses exercices journaliers , à l'exception des conférences , fut le moment le plus heureux et le plus doux de ma vie. Pendant que les Pères étaient à la bibliothèque , mon directeur venait dans ma chambre , il y employait tout le zèle dont il est capable à me soutenir dans mes bonnes résolutions, et à me donner des règles propres à la vie chrétienne que je me proposais de mener désormais. Nos entretiens furent très-variés ; je vais t'en exposer ce qui m'a le plus frappé , et ce que j'ai le mieux retenu ; car étant occupé toute la journée , il me restait peu de temps pour écrire.

« Dieu vous a fait, monsieur, me dit le Père le soir de ce môme jour , une grâce signalée , très-grande , très-rare , et , comme vous l'avouez vous-même , peu méritée ; vous devez vous efforcer de la conserver. La grAce divine est l'unique et le premier de ses dons ; mais nous la portons dans un vase fragile , il n'est aucun travail , aucun soin , que nous devions épargner pour nous en assurer la conservation. Vous connaissez son importance ; vous paraissez déterminé à la conserver à tout prix ; vous savez qu'un bien départi si gratuitement vous impose de grandes obligations. Ne perdez donc jamais de vue les moyens qu'il faut nécessairement employer pour soutenir le caractère auguste et saint dans lequel il a plu à la bonté de Dieu de vous rétablir.

» Il suffit, pour cela, de suivre fidèlement ce que l'Evangile nous prescrit en termes si clairs. Toutes les instructions des confesseurs ne vous feront pas avancer d'un pas dans le sentier de la vertu , si vous perdez ce goût de Dieu , ce saint amour du recueillement , et cette délicatesse de conscience , qui nous font embrasser avec ardeur toutes les occasions de méditer les années éternelles , et de renouveler notre cœur dnns le sein de notre Dieu. Ce divin attrait, celte propension filiale, que notre Ame éprouve pour tout ce qui nous rappelle la présence de notre Libérateur et de notre Père , peuvent seuls assurer la stabilité de notre vertu, et mettre le sceau à notre adoption pour la gloire de Dieu.

. » Pourquoi tant d'hommes faibles , après avoir marché quelque temps d'un pas assuré dans le chemin de la vertu , sententils leur courage déf;iillir et courent-ils se précipiter de nouveau dans l'abîme? Quelle est la cause de celte disgrâce, qui

souvent les conduit au malheur élernel ? Ce n'est pas par un cliangemcnl subit et positif de leur volonté , c'est par un ielA< lienicnt insetisil)le et progressif dans le soin qu'ils devaient avoir de se recueillir, d'adorer , de prier , comme on a coutume de le faire lorsiiu'oii commence à sentir le bonheur d'avoir recouvré la vertu. Veillez doiu; sur vous-même, monsieur, avec l'allenlion la plus vigilante. El si vous sentez renaître dans vous le désir de vous répaïuiie et de vous livrer à des amusements frivoh'S, rentrez aussitôt dans vous-même ; contenez-vous, et regardez-vous comme un homme que son imprudence a ramené sur le bord du précipice don! il était sorti avec tant de satisfaction.

» Je ne dis pas , pour cela, que ce soit un crime de chercher ù se distraire ou à prendre quelques divertissements innocents ; mais je maintiens que celui pour qui ce mouvcnuMit et cette diversité de plaisirs deviennent nécessaires , est dans utie trésinauvaise disposition et ex[)osé k un i,a-and péril. Quand on accorde ces sortes de distractions à la faiblesse humaine ou aux convenat)ces de son état, et qu'on perd de vue l'espérance de trouver des plaisirs plus solides et plus purs dans !e silence de la vie domesliqutt ou dans la solitude de son cœur, on commence il déchoir; c'est alors que toute la force intérieure diniituie insensiblement et peu à peu ; Vàme se rattache une seconde fois à tous les fils qui la liaient aux objets sensibles ; le cœur se dessèche , et l'esprit se perd encore dans la vanité de ses futiles pensées.

» L'immense majesté , qui dirige toutes nos actions avec tant d'activité, nous pri\e d'une partie de son inüuence et de sa force, il mesure (juc les vaines illusions du monde reprennent Temiure sur notre ame ; les vérités sérieuses et austères de la foi s'éloiiiiu'nt de nous , elles se dérobent et dis|)araissent à nos yeux. Si quelquefois elles s'offrent à nous , c'est à de grandes distances et comme des i ¡ées étrangères. Alors les sens , dégagés du frein qui servait ù les contenir , n'ont plus besoin que de leur propre impulsion pour nous maîtriser, pour nous fiire perdre en un instant le fruit de nos longs gémissements, et nous replonger dans un état de misère encore plus déplorable et plus désespéré.

» Il est donc bien certain (jue le lecueillement intérieur et le soin de son pro[)re cœur sont le premier londemeiil des vertus , le travail le pins impoitant du chrétien , et la seuhi ¡neuve certaine (le la vérité et de l.i solidité de notre conversion. J'ai toujours été étonné que des hommes, pleins de lumières et <1 ' religion , parlent de la vie intérieure (omme d'un degré de perfection auquel tout le monde n'est pas obligé d'atteindre. C'est , à mon avis , renverser l'édifice de la foi , c'est présenter comme le dernier degré de sa plus grande élévation ce (jui doit en former la base et le soutien.

» C'est pour cela que Jésus-Christ a dit ' que le royaume de

* Luo , xvn, 21.

Dieu est au-dedans de nous-mêmes ; voilà pourquoi le calme des sens , le recueillement de l'âme qui vit dans elle-même , sont les préceptes essentiels et élémentaires de la vie évangélique , et la substance des obligations du chrétien. Jésus - Christ nous arme contre tout ce qui nous attache aux choses extérieures , afin qu'en cherchant le royaume des Cieux , à l'aide des vertus , nous réussissions dans la plus haute et la plus glorieuse entreprise qui ait jamais pu être proposée aux hommes ; en cela , il ne fait que nous prescrire les précautions que tout homme prend naturellement dans les affaires les plus ordinaires de la vie.

» Il est si certain , monsieur , que le soin de fuir le tumulte et de se concentrer dans soi-même , est le premier et le plus naturel mouvement du cœur , que vous pouvez vous - même servir de preuve de cette vérité. IN'est-il pas vrai qu'au moment où votre cœur est devenu le trône de la gloire divine , vous vous êtes replié dans lui , comme dans le seul asile où vous pouviez trouver de solides consolations ? N'est-il pas vrai qu'une lumière extraordinaire éclaira votre àrae , et que vous vous êlcs renfermé dans vous-même , sans avoir besoin d'être averti de ce que vous deviez adorer ? TS^'est-il pas vrai enfin , que vous avez cherché l'objet de vos désirs au-dedans de vous-même, et qu'auparavant vous l'y auriez cherché en vain ? » J'avouai au Père que sa remarque était exacte , et il continua ainsi :

» Quelque sincère qu'ait été la conversion , quelque réelle que soit la disposition de l'âme , il est impossible de se soutenir longtemps dans une conduite pure, si l'on ne fait usage des ressources du christianisme , surtout de la prière et de la vigilance. Les nouveaux convertis pensent souvent qu'il leur suffit de changer de mœurs, et se bornent à la résolution de ne plus retomber dans le péché. C'est sans doute la première disposition qu'ils doivent avoir; mais ils ne réfléchissent pas que , pour ne plus pécher, une simple résolution ne suffit pas, et qu'il est nécessaire de fortifier sa propre faiblesse , en employant les moyens que la religion nous indique. Celui qui n'y aura pas recours sera en butte à tous ses ennemis conjurés contre lui. Le monde avec toutes ses erreurs et ses illusions , le démon avec toutes ses suggestions et ses artifices , la chair avec tous ses attraits et ses plaisirs , son propre cœur avec toute sa corruption et sa faiblesse , lui feront la guerre. Pour vaincre de si nombreux et de si puissants adversaires , il ne faut rien moins que tous nos efforts et tous les secours de la grâce divine ; mais cette grâce ne s'obtient ordinairement que par celui qui fait de son côté tout ce qu'il peut , qui veille , et qui la demande sans cesse.

» Celui qui revient à Dieu , a beau former la rf'-solution de mener une meilleure vie ; s'il ne recourt pas à la prière , à une vigilance continuelle, à de saintes lectures; s'il ne profite pas des bons exemples , s'il ne fréquente pas les sacrements , on peut assurer qu'il retombera bientôt dans un relâchement plus funesto que son premier état; si vous voulez donc éviter des rechutes

malheureuses, livro/.-vous ¿ la |)iali(jue assidue de tous ces exercices de piété. Deux jj^rands objets doivent fixer votre atlenlion ; ce que vous devez à Dieu , et vous le rempliiez [>ar les actes de votre religion et par l'obéissante à sa loi ^ te (jue vous devez au prochain, et vous vous en a( (juilterez par la pratitpie des deNoirs de votre état et par les œuvres de miséricorde.

» Pour accon)plir l'un et l'autre , il Îaut de toute nécessité régler son temps , autant qu'il est possible, en alTeclant à chaque jour son travail , relativement à nos obligations respectives. Vous <!evez donc distribuer votre journée de manière ([ue vous en donniez à Dieu tout ce que vous pourrez , sans négliç;er les devoirs de votre étal , et sans cesser d'avoir Dieu présent dans toutes vos actions , même dans le cours de vos délassements les plus simples. Cet en)ploi du temps nous conduit à l'éternité, nous préserve des tentations , nous afl'ermit dans la vertu , et nous facilite les secours du Ciel.

» Commencez donc parolTrir à Dieu les prémices de la journée ; que la première heure soit consaciée à l'adorer et à méditer sa sainte loi. Ne recherchez ni ne nie demandez jamais une méthode pour cet exercice également glorieux et consolant. Ne vous asservissez jamais ix des formes qui ne feraient que vous captiver et vous troubler dans une action qui n'appartient qu'au cœur et au sentiment. Il n'y a point de règle pour aimer , et tout doit être amour. Tout est bon, tout est grand, tout est héroïque eldi\ia dans Témanation et l'élan d'une Ame livrée tout entière au besoin de chercher JMeu , et qui ne brûle que du désir de s'unir inlimememenl à lui.

» 11 sufiit d'aimer pour adorer , invoquer , remercier , croire, espérer , se repentir , et pour faire ce qu'on doit. L'avare est immobile sur son trésor ; il ne parle pas, mais il le contemple et il en jouit. Votre trésor , monsieur , c'est Dieu , et si votre cœur aime k se le dire, qu'il se le répète mille et mille fois ; laissez-le s'abandonner à l'attrait d'un sentiment si pur et si beau. Quand vous ne diriez pas autre chose à Dieu , quand votre vie tout entière serait consacrée à vous pénétrer de cette unique pensée , vous ne pourriez pas l'employer d'une manière plus [laiiaile et plus sublime. Allez dirci teinenl à Dieu ; ie( herchez son amoureuse bonté ; soyez comme le petit enfant qui recherche la [)résence du père bien-aimé dont il a besoir». Il ne s'inquiète point de la manière dont il se presentera ; il n'étudie point ce qu'il va lui dire , sa tendresse lui sufiit ; son amour lui aide à expliquer ce qu'il sent comme à demander ce qu'il désire.

0 Cette prière du matin ne doit être (jue le commencement de celle de tout le jour , parce que tout le jour ne doit être qu'une prière ( onlinuelle. S'oublie/ jamais , quel(|ue part ([ue vous soyez , que Dieu vous voit ; accoutumez-vous à y penser sans cesse. L'idée habituelle de la présence de Dieu est pour le chrétien le moyen le plus sur de s'élever aux plus sublimes vertus et de se fortilier contre les tentations. Que tout ce que vous

faites , jusqu'à vos repas el votre sommeil , soit dans la vue de Dieu , parce que c'est Dieu qui a ordonné ces fondions comme des moyens de réparer nos forces et de pouvoir nous rendre à la pratique de nos devoirs.

» ()nc , de temps en temps , et au milieu de quelque occupation que ce soit , voire cœur s'élève vers le Dieu qui vous voit et vous entend , qu'il l'adore et lui demande son secours. L'efficacité de la prière ne dépend point de sa longueur , mais de sa ferveur. Dites avec le Prophète ^ : J'ai toujours les yeux élevés vers le Seigneur , parce que c'est lui qui me délivrera des pièges de mes ennemis. Voilà le modèle delà bonne prière; Tàme doit diriger constamment son allenlion et ses affections vers Dieu , se présenter à lui comme un malheureux environné de périls, "entouré d'ennemis , et qui met toute sa confiance dans la protection du Ciel.

» La prière est ordinairement stérile , non parce qu'elle est courte , mais parce qu'elle est superficielle , parce qu'elle n'est pas humble ou qu'ell<? est dépourvue de confiance. David était toujours en présence de Dieu ; il était comme un mendiant qui demande l'aumône , comme un prisonnier qui soupire après sa liberté et qui l'attend de son maître. Voulez-vous que votre prière arrive jusqu'au Ciel et qu'elle ne soit pas Amaine? qu'elle soit fréquente , fervente, humlile et confiante; telle fut celle du publicain , et il fut justifie à l'instant. Ke vous défiez que de vousmême et des ennemis qui vous entourent; les plus dangereux sont nos passions • demandez donc du secours pour vous en défendre.]

» Ce genre d'oraison est aussi nécessaire au juste qu'au pécheur; le premier , malgré sa justice , éprouve continuellement en luinième de terribles combats ; il est sujet à des mouvements de concupiscence qui l'assiègent, à de mauvais penchants qui l'afiligent. Le pécheur est dans un si déplorable état , que ses chaînes s'appesantissent de plus en plus ; ses passions prennent de jour en jour de nouvelles forces et un nouvel (împire ; il s'endurcit dans son péché. Effrayante situation I heureux celui qui la connaît et qui s'en humilie !

» Cherchez le Seigneur. Cette parole renferme un grand sens , et peu de personnes en conçoivent toute l'élendue. Cherchez le Seigneur "^ , disait haïe , à présent (¡u'on peut le trouver. Tous doivent le chercher, et surtout les pé( heurs qui, par le bienfait de la grâce , sont sortis d'un état aussi funeste , et qui se sentent appelés à un renouvellement de vie , en servant Dieu , en s'adonnant à la prière , en fuyant le monde , et en se livrant à l'amour divin. S'ils ne suivent pas avec ferveur celte voix intérieure qui les appelle , ils s'exposent à un grand danger ; de la tiédeur ils tomberont dans le j)éché, et du péché dans la réprobation.

» Cherchez donc le Seigneur, cl espérez de le trouver. Si,

' Psaume .\xiv ,15. • Cliap. lv, 6.

malgré vos cfTorls , vous ne scnlez pas encore l'onclion do la grâce , ne vous laissez point aballre , ne vous livrez point au désespoir ; sojez patient , constant et humble , et le Seigneur viendra, il est iidèle ; il ne trompe j;ini;ijs. On ne saurait exprimer la conliance des saints dans le Seigneur. Ils ne desiient rien : ils ne craignent , ils n'espèrent rien du monde ; Dieu seul est tout pour eux.

» CLercliez-le donc , monsieur ; espérez en sa sainic providence , piiiélré d'un senliment vif, luibituel et profond de la nécessite d'unir et d'encliainer votre faiblesse à celte force suprême qui soutient tout ce qui existe; cberchez-lc aNec une constance infatigable : éloignez de vous tout ce qui peut affaiblir dans votre âme l'impression des vérités éternelles. Cberchez-lc , en vous entretenant sans cesse de cette pensée , aussi peu méditée que peu sentie , que le sein de Dieu est aussi nécessaire à la vie spirituelle , ([ue les lleuves et les rivières aux animaux qui habitent les eaux.

» Après avoir rempli vos devoirs envers Dieu et la religion , que rien ne soit plus sacré pour aous que les devoirs de volie état et de la place (jue vous occupez dans la société. Le soin de notre ;lme n'est autre chose que l'accomplissement des obligations de l'état auquel nous sommes attachés. L'exactitude à remplir les fonctions que nous impose notre situation dans la société est si essentielle à la sainteié , que Dieu repousse les adorations et les sacrilices que nous lui offrons dans les moments destinés à ïios devoirs envers nos enfants , nos domestiques et nos concitoyens. Rien de ce qui trouble l'ordie ne peut servir à la vertu ; et Ton ne peut glorifier Dieu par des œuvres qui , bonnes en ellesmêmes , seraient faites aux dépens d'un temps consacré il d'autres fonctions.

» Heureux , monsieur, mille fois heureux l'homme qui chérit l'état où la Providence l'a placé ! De combien de peines et de dégoûts le préserve une disposition aussi avantageuse ! Mais la religion peut seule l'inspirer , parce (prelle seule sait donner un prix infini à l'accomplissement entier de nos obligations , et transfoiuier nos peines en ;inu)ur et en plaisir. Le vrai chrétien s'estin)e heureux , lorsqu'il se renTerme dans l'enceinte des devoirs que la divine l'io\ ident e lui a tracés ; il sait cpiil ne trouvera (jue là de véritables jouissances ; il sait (¡u'appUipié aux plus humbles , aux j)lns viles occupations , il est |)Íus grand aux yeux de Dieu , d;ins son obs( urite , (pie s'il était charge du soin biillant de gouverner la terre ; il sait qu'il est ou Dieu veut (pi'il soit ; qu'il fait <e que Dieu veut (pi'il fasse ; qu'il est par conséquent dans la plus noble et la plus honorable position où la créature puisse se trouver; il sait enfin que, dans le réduit obscur où Dieu l'a confiné , il vit pour celui qui possède la puissance et la grûce dans le Ciel et sur la terre , et que i haque instant de cette vie retirée lui promet un bien inestimable dans l'éternité de sa gloire.

» Vous voyez par là , monsieur , que les voies de Dieu sont presque toujours simples et unies , et que , pour assurer son salut , on n'a besoin ni de recourir à des pratiques difficiles, ni de se former un plan de vie d'après des idées nouvelles et extraordinaires. La religion nous trouve et nous laisse dans la société , dans notre famille et dans notre état. Elle ne nous prescrit que ce que nous aurions à faire naturellement tous les jours. Son but unique est d'élever notre pensée , de purifier nos motifs , et de nous rendre heureux, en imprimant à nos intentions un caractère de sublimité qui les rend utiles à notre intérêt éternel. Chercher à s'ouvrir des chemins nouveaux , c'est se livrer à une sorte de faste et d'ostentation qui est incompatible avec la modestie évangélique , et qui dénature la véritable pénitence.

» Le disciple de Jésus-Christ appréhende tout ce qui peut le faire remarquer. Jamais il n'est plus tranquille que lorsqu'il s'occupe des choses les plus ordinaiBcs dans l'idée et en la présence de Dieu ; lorsqu'il remplit les obligations les plus légères avec un cœur satisfait et entièrement occupé d'elles , et lorsqu'il pratique , soit dans sa maison , soit dans le temple du Seigneur , tout ce que la religion lui prescrit, on se bornant néanmoins à ce qui peut édifier. Alors tout est substantiel, tout est vrai dans ses actions, tout est esprit et vie dans son intérieur ; et sans s'éloigner de la conduite ordinaire des autres hommes , il en est distingué par le caractère que Dieu lui imprime : caractère auguste , qui l'élève au-dessus des dominations et des trônes.

)) Considérez la femme forte , dont le Saint-Esprit fait un si grand éloge dans l'Ecriture. Où la trouverons-nous, dit-il? Celui qui ia trouvera lui doit son admiration et ses louanges : tout l'or , toutes les richesses de la terre ne peuvent se comparer à un si rare trésor. On croirait que le Saint-Esprit parle d'une créature extraordinaire , d'une personne appelée à étonner l'univers par des actions grandes et prodigieuses : point du tout ; et pour qu'on ne s'y trompe pas , l'Esprit saint expose les titres de son mérite et de sa grandeur.

» Il nous la dépeint , en disant' qu'elle est renfermée dans sa maison et appliquée à toutes ses affaires domestiques ; elle se trouve partout , elle a soin de tout , elle met ordre à tout ; et , dans les intervalles de loisir qui lui laissent ses occupations , elle est tout entière au soin de ses enfants et de ses domestiques , sa main ifiduslrieuse travaille la laine et le lin ; tandis que son époux exerce Je graves et iniî)ortanles fonctions, pendant (ju'il soutient avec dignité son caractère public dans l'assemblée des grands de l'état , elle se livre à un exercice paisible , mais utile , puisque ses mains ne dédaignent ni la quenouille , ni le fuseau.

» C'est donc une femme qui ne se distingue point à l'extérieur de toutes les autres personnes de son sexe ; elle vit sans bruit , en paix , et dans le silence de sa maison ; elle marche , devant

' Piov. xx\i. 10.

LETTRE XXK. Gil

le Seigneur, dans l'innocence et la sini[)licilé de son cœur; et c'est celte femme qui , au dernier des jours , nagera dan? l'allégressc ; qui , au travers de mille génériilions , se lèvera avec une tendre et noble coniiance , en présence du tribunal redoutable dont le i'ormidable a|)|)iireil fera trembler tous les potentats de la terre , et (¡01 ira [irendre place parmi les héros de la grûce et de l'éternité.

» Non , monsieur , l'esprit et les préceptes de la foi n'offrent rien qui puisse inspirer de l'étonncment et de ki crainte ù ceux qui conservent encore le sentiment naturel de tout ce qui est ■vertu , ordre et sagesse. Notre conscience rond témoignage à lu vérité ; nous sentons la nécessité et la justice de la morale de l'Evangile. Toutes les fois que nous y réfléchissons de bonne foi , nous ne pouvons nous dispenser de reconnaiire ([u'elle est faite pour l'homme , qu'elle lui procure les plus grands avantages , et que , lors même (¡u'elle aurait une origine moins sublime , nous ne pourrions chercher et trouvr'r une meilleure règle de >ie et de conduite. Cette morale pure et sainte ne fait que ramener notre raison et notre cœur vers leur propre centre , en rc\iviiiaiit dans nos âmes les lunîières et les principes que nous avons reçus eu naissant. Ce que nous ne saurions assez admirer dans elle , c'est qu'elle favorise , elle maintient et nourrit nos jlus fervents désirs, puisqu'elle nous révèle et nous promet une destinée éternellement heureuse , que sans elle nous n'aurions pu ni connaître ni espérer.

» La sagesse éternelle n'est pas descendue sur la terre pour nous enseigner à faire des miracles ou des actions au-dessus de nos facultés. « La gnUe d'un Pieu Sauveur, dit saint Paul\ est venue luire au milieu des hon)mes , pour leur apprendre à repousser l'impiété et les désirs grossiers des passions et des sens ; à vivre sur la terre avec sobriété , justice et charité, en comptant sur l'accomplissement de l'heureuse espérance, et l'avènement de la gloire de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ , qui s'est sacrifié pour nous, afin de nous purifier de toute tache et de se consacrer un peuple élu ipii ne fût appli<¡ué t\u'à la pratique de ce qui est bon , juste et honnête. » (]e peu de paroles renlVrnie la philosophie la plus saine et la plus lumineuse qui ait jamais été piésentée aux hommes ; elles ne font d'ailleurs (jue la rendre religiiuise et surnaturelle , (ju'y ajouter la sanction divine et promettre une éternité de gloire A des actions et à des sentiments , (pie la nature imprime dans le cœur de tous ceux (jui attachent quelque prix à leur bonheur.

>' Toute la religion ( hrétienne consiste donc h aimer Dieu pardessus tout , au-dessus de tout ; à adorer le Créateur de l'univers, par la médiation de son Verbe divin ; à suivre la sainte loi (|ue le Verbe a promulguée dans l'Evangile ; à croire tout ce que nous enseigne l'Eglise, (jui est son épouse et qu'il assiste ; à ¡¡ratiquer

' Tit. n. 11.

tous les actes du culte qu'il nous prescrit; à le confesser publiquement ; à aimer dans Dieu tous les hommes comme nos frères cl comme les enfants du même père 5 à exercer envers eux toutes les œuvres de miséricorde, et à remplir les obligations de l'état où il nous a placés , avilissantes ou relevées , pénibles ou agréables. 11 n'y a rien en cela que de facile , rien qui ne soit doux aux âmes soutenues de la grâce ; mais rien n'est plus difficile pour la nature corrompue. La consolation du chrétien est de pouvoir demander et obtenir cette grâce , que Dieu ne refuse jamais à celui qui l'implore ; et tel est l'objet de l'exercice de la prière. Le chrétien sait que Dieu l'accorde toujours à celui qui la demande avec humilité ; et tel doit être le but de la vigilance chrétienne. Veillez et priez , disait Jésus-Christ , et ces paroles contiennent toute la doctrine de la vie.

» Plusieurs routes nous conduisent au but que nous devons nous proposer. L'un des moyens le plus en usage et le plus expéditif est dans la méditation continuelle de la mort et de l'éternité qui la suit. Rien de plus important , puisque nous savons que la vie présente finira bientôt , que notre âme unie à notre corps est dans un état d'épreuve tant que durera cette union , et que le jour approche où Dieu la jugera d'après ses œuvres. Comparé à l'éternité , le temps est moins qu'un instant. Les biens terrestres , les honneurs , les richesses , les plaisirs , la santé , et tout ce que l'imagination nous présente de plus riant est audessous du néant , lorsque nous mettons ces biens fugitifs en parallèle avec la gloire qui nous attend. Un homme raisonnable ne trouve aucune satisfaction en lui-même , lorsqu'il met toute son application, lorsqu'il consacre toutes ses peines à acquérir des biens aussi frivoles et aussi passagers. Nous voudrions être toujours lieureux ; mais , ne pouvant éviter la mort , nous devons changer nos idées et nous attacher à une félicité que rien ne peut nous ravir.

» La mort accomplit la justice en interrompant nos desseins , en arrêtant nos projets , puisqu'ils sont déréglés ; loin de mettre obstacle à notre bonheur véritable , elle nous y conduit ; c'est en pensant à notre dernière fia , que nous méprisons tout ce qui ne mérite pas notre estime. La mort soulève le voile qui nous dérobe la vérité ; elle découvre la fausseté des biens sensibles \ elle nous aide à apprécier la réalité des biens éternels ; elle les rapproche de nous, de telle sorte que tous les autres disparaissent aussitôt. Le sage veut en tout temps se désabuser et connaître la vérité ; l'insensé, l'homme charnel ne recherchent que Tillusion qui les flatte sans les satisfaire.

» L(î paresseux s'endort, et pourvu que ses songes l'occupent agréablement , il n'en demunde pas davantage. Si la mort vient le réveiller, il se trouble, il s'épouvante; il ne s'était pas aperçu qu'il avait donné au sommeil le temps qu'il devait consacrer à acquérir un bonhiMir éternel. Celui qui s'adonne au vice préfère des éclairs passagers de puissance et de joie à des plaisirs sans

fin. Il sait qu'il a raltcrnalive des peines cl des récompenses élernelles ; il ne doute pas de rinimorlalilé de son Ame ; el lors même qu'il en douterait , te doute seul robli'j'erail à prendre le parti le plus sûr. Mais sa stupidité est aussi incroyable (pi'indignc d'excuse; il vil comme s'il ne devait jamais mourir; il embrasse un étal sans soutier :\ la meut , réternité n'entre pour rien dans ses calculs; comment concilier un lel aveuglement avec l'amour irrésistible de notre bonheur ?

» Nous ressemblons aux enfants que les objets présents cnlrainenl et font mouvoir. Ceux qui sont à quelque distance de leur vue , queKjue grands qu'ils puissent être , ne les louchenl point , les menaces éloignées ne leur inspirent aucune crainte ; mais une épine vient-elle à les piquer , sont-ils mordus par un insecte , ils jettent des cris perçants ; lel est l'empire des sens , telle est la iaiblesse de la raison. Pour bien voiries objets, il faut que la raison se lorlifie et que l'esprit s'étende ; el c'est à quoi nous (onduit le travail de la méditation. Du i)résent on passe à l'avenir, de ce (jui est prochain à ce (|ui est éloigné , et la conjparaison des objets nous excite à la crainte el à l'espérance. L'avenir devient le présent pour nous , el nous n'appréhendons plus de souffrir momenlanémenl de rudes peines , dans la vue de nous en éviter de plus rigoureuses qui nous attendent.

» Malheureusement la vue des hommes, bornée aux limites du temps , ne s'étend point au delà des siècles. La plupart d'entr'cux travaillent jus(ju'á l'Age de trente ans, pour se reposer ensuite; ils ont des pauvres sous les yeux , et ils ne voudraient pas l'élre. Us savent qu'ils vieilliront un jour, niais ils n'en sont pas moins toujours enfants , lorsiju'il s'agit des biens éternels. Leurs regards lie se portent pas si loin ; ils ne s'arrêtent pas à la considération de ces biens, ils ne pensent pas qu'ils sont préféwbles à ceux qui leur plaisent ; el voilà pourquoi l'éternité n'entre pour rien dans le but de leur conduite. La perspective de cette éternité est pourtant la lumière qui doit nous éclairer dans la carrière ténébreuse de la vie, et nous conduire au bonheur après lequel nous soupirons tant.

» De l'idée des jours éternels nnit celle de la crainte de Pieu , qui peut seule assurer les pas de l'homme, quelle cpie soit la carrière qu'il suive. Seule , elle est capable de lui procurer les biens véritables , la paix de l'a me dans ce monde , et la possession de Dieu dans l'autre. Lorsqu'on pénètre bien dans le cœur de riiomme , on décotivre une grande véiilé : c'est (pie la crainte de Dieu peut seule l'cmpècher d'être double, rusé , hypocrite el menteur.. Les vices ont sans doute différents degrés ; mais , malgré sa droiture et sa sincérité naturelle , l'homme se permettra souvent mille choses ( ontre la vérité , s'il n'a pas la crainte de Dieu.

» Vous êtes redevable à Dieu d'une naissance distinguée et d'une Irè.s-grande fortune. Uendez-cn grâce à sa providence; mais sachez qu'avec tous ces biens il vous a imposé beaucoup de

charges, et qu'il vous a enlouré de périls innorabrables. L'homme profane s'éloniie , lorsqu'on lui dit qu'il est plus avantageux d'avoir peu de biens que de posséder de grandes richesses ; mais le chrétien sait tjue la niédiocrilé , que la pauvreté même, lorsqu'elle s'unit à la justice, est bien préférable à la biillanle fortune dont on use mal. Le pauvre, s'il est juste, amasse des trésors pour le Ciel , et le riche creuse plus profondément l'abîme de sa perdition. Les païens ont eux-mêmes connu les avantages de la médiocrité ; mais , n'ayant pas l'idée de la véritable vertu , leur désintéressement eut pour principe leur orgueil ou leur folie , car celui qui n'a d'autres espérances que celles du monde , préfère l'aboiidance au besoin , puisqu'elle lui procure toutes les commodités de la vie ; tandis que les jeux de la foi nous monlrent les choses sous un autre point de vue, car Jésus-Christ a dit qu'il est très-difficile aux riches d'entrer dans le royaume des Cieux.

» Si le vice accompagne la richesse , alors non-seulement le salut sera difficile , il deviendra même impossible ; comme dit le Prophète, les bras des impies seront rompus, ce qui signifie que tout leur pouvoir sera détruit , au lieu que le pauvre est soutenu par la miséricorde de Dieu. Le riche impie et puissant se verra dé[>ouil!é de tout à l'heure de la mort ; et le juste, en abandonnant le peu qu'il avait sur la terre , ira posséder dans le Ciel d'inépuisables trésors. Si, lorsque nous naissons, monsieur, on nous donnait le choix de la richesse ou de la pauvreté , peut-être devrions-nous préférer la pauvreté ; car étant pauvres , nous aurions moins de dangers à courir, moins de passions à combattre , plus d'occasions de mérite , et plus de ressemblance avec notre Rédempteur.

» Mais comme Dieu dispense les biens de la terre , s'il nous fait naître dans l'opulence , nous devons adorer ses décrets , tout en tremblant des dangers auxquels il nous expose. N'oublions pas que nous sommes , non des propriétaires , mais des usufruitiers ; que nous ne devons nous retenir que le nécessaire , et doiiner le surplus i\ ceux à qui il mauiiue. Le bon usage des richesses peut seul transformer en antidote le poison (ju'elies recèlent; leur emploi devient alors une échelle pour monter au Ciel.

» Fuyez avec courage et à tout prix toute espèce de mauvaise compagnie. Aucune contagion n'est aussi rapide ni aussi pestilentielle ; il n'est point de feu dévorant qui détruise tout avec tant de violence. C'est là le principe le plus funeste, la source la plus empoisonnée de la corruption des mœurs. Et remarquez que les mauvaises compagnies |)euvent <^tre de trois espèces : celle des méchants , lorsqu'on les fréquente personnellement et (|u'on vit avec eux ; celle des livres pernicieux , car les mauvaises lectures offrent de grands dangers à l'homme le plus austère et le plus recueilli ; il peut perdre en un instant tous les principes de sa foi et toutes ses vertus , en se livrant à la séduction des sophismes des incrédules ou des liber-

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tins ; celle enGn de ses propres pensées , lorsqu'il leur donne accès dans un cœur désœuvré el (jui ne veille point sur lui-même.

» I/euncmi ¡)rolile des avantages (pie lui présente une iinaginution féconde <'n illusions, souvent assaillie par d'impures images. L'esprit se laisse entraîner par ces objets séducteurs , dés (juci.i volonté s'abandonne à des guides si trompeurs.

» Les mauvaises compagnies extérieures ne sont dangereuses qu'en ce (|u'elles séduiserit notre compagnie intérieure , c'est-àdire, nos propres pensées. On peut dire de celle-ci , du monde el des livres, ce (¡ne David disait à Dieu ' : « Seigneur, je ne veux ])oinl avoir de société avec les hommes vains et injustes, ni ni'asseoir parmi les méchants cl les inijiics. » Sans cette résolution ellicaee et constante , nous serons orgueilleux , vains , satisfaits de nous-mêmes , injustes envers le prochain, malins dans nos jugements, faibles, impies, ou indifférents pour ce qui concerne le service de l>ieu.

«C'est ici , monsieur , le point essentiel sur lequel votre détermination ne doit jamais chanceler. Eloignez de vous , sans hésiter , toute mauvaise pensée , tout mauvais livre, el , bien plus encore , tout homm(; vicieux ou corrompu qui ne connaît pas la crainte de Dieu. Si Jésus-Christ nous ordonne de nous arracher l'œil , de nous couper la main ou le pied qui nous scandalise , à combien [)lus forte raison devons - nous éloigner de nous tout mauvais exemple. Un Père de famille y est plus étroitement obligé , puisiju'il doit à ses enfants le bon exemple cl l'éducation. Rien ne peut autant y nuire que les mauvais exemples , les peines (ju'on a prises pendant une longue suite d'années pour bien élever un jeune homtne , peuvent être perdues dans un instant par la séduction d'un libertin. Un père de fimille a des donjestiíjues ; il ne doit pas se borner A leur servir de modèle par une conduite réglée , il doit encore veiller à ce qu'ils vivent on chrétiens. Saint Paul dit (jue celui (jui n'a pas l'œil sur ses doniesticjucs est pire qu'un infuléle. La divine Proviilemc l'a chargé du soin de leurs âmes , el il en rendra un compte rigoureux. Il a des amis ; el s'ils sont vicieux . ils par\iendront bientôt aie corrompre lui-même, ou au moins sa famille.

» Celui qui connaîl la faiblesse do la nature dégradée ne peut ignorer (juelle est la force du mauvais exemple. Il n'en faut qu'un seul pour renverser lout-à-coup l'éditue que plusieurs années de vertu avaient élevé : un seul peut pervertir une société de saints , el détruire tout le fruit d'une longue et pénible t'ducation ; un setil peut introduire le vice cl la mort dans une famille , depuis longtemps chrétienne et réglée. 11 n'est point de peste aussi dangereuse ; il n'est aucune contagion (iont l'infei lion se communi([ue avec autant de rapidité que celle avec laquelle le vice s'insinue, el s'établit dans notre faible cœur.

' Ps. XXV. !i. 5.

» Soyez donc inexoriiblc pour tout ce qui pourrait vous exposer , vous et tout ce qui vous entoure, à un si grand danger. Eloignez des yeux de vos enfants et de vos domeslitiues tout exemple capable de leur nuire ; qu'aucun discours séducteur et dangereux ne parvienne à leurs oreilles ; vous leur devez le bon exemple et l'inslruclion ; mais vous devez encore apporter la plus grande vigilance à ce que personne ne puisse détruire votre ouvrage.

« Vous devez supposer que , ne vous étant point procuré dans voire vie passée des domestiques chrétiens ni des amis vertueux , vous avez contracté la nouvelle obligation d'examiner leur conduite , et de réparer ce mal autant qu'il est en vous ; que vos actions leur présentent une autre manière d'agir , vos discours une autre façon de penser. Mais , avant de les convertir par vos discours , faites parler vos exemples : que votre conduite habituelle soit la première de vos exhortations. Si elle ne suffit point , tâchez de les persuader avec zèle , mais avec douceur et prudence ; si ce moyen est encore insuffisant , ne vous en tenez pas là : éloignez-les de vous et de celte petite portion de la société que la Providence a confiée à vos soins.

» Considérez d'ailleurs , monsieur , que celui qui ne craint pas Dieu , ne peut être ni bon ami , ni bon domestique, ni bon père, ni bon fils. Celui qui n'est pas fidèle envers Dieu , le sera-t-il envers vous ? L'homme qui n'a pas la crainte de Dieu ne peut être retenu par aucun frein , dès qu'il est animé par les passions , ou tenté par l'intérêt. Qui vous répondra d'un domestique , lorsque l'amour-proprc l'engage à un délit secret , qu'il a l'espérance de pouvoir cacher , si sa propre conscience et l'idée d'un Dieu vengeur ne l'arrêtent point? Comment pourrez -vous compter sur un ami ? Comment pourrez-vous confier vos secrets et l'honneur de votre maison à celui qui , entraîné par sa passion , ne saurait trouver dans la religion un frein capable de le contenir ? Pourrez-vous espérer qu'il sacrifie à vos intérêts ceux de sa fortune et de son cœur ?

» Délrompcz-vous , monsietjr , il n'y a de bons amis et de bons doraesliqups que parmi ceux qui craignent Dieu , et qui règlent leur conduite d'après les principes de la religion. Le monde est rempli d'hommes exercés dans l'art des démonstrations d'amitié. Rien de plus persuasif que leur langage ; rien de plus séduisant que leurs carrcsses et les moyens dont ils se servent pour abuser les personnes imprudentes et persuadées de leur propre mérite ; mais rien d'aussi frivole , rien de plus faux que ces protestations d'amitié. Dès qu'il s'agit d'intérêt , elles s'évanouissent comme la fumée. 11 n'y a point , au contraire, d'amiiié plus sincère que celle du chrétien ; il est homme de bien , [)arre que le Dieu de vérité veut qu'il le soit. Le monde peut nous procurer des flatteurs , des compagnons de plaisir et de débauche ; la vertu seule peut doiuier de vrais amis.

LETTKK X\\. OIT

» D'aulrc part , rien n'enlrelicnt plus en nous le di'sir do servir Dieu avec ferveur, que le commerce et la frtMiuenlation des vrais chrétiens. Leur entrelion est une sorte d'oraisun continuelle , un exercice habituel d'adoration et d'amour ; il purilie et embrase notre cieur ; il devient un (ovor où notre amour pour Dieu s'accroît : Dous les quittons pleins d'aideur de renouveler nos prières et nos pieux exercices. Atlendroz-vous cet ell'ot salutaire , je ne dis pas du commerce des méchants et des pécheurs scandaleux , mais même do ceux qui vivent au milieu des sociétés profanes ? Quels sentiments peuvent-ils apporter dans le temple du Seigneur ? sont-ils capables d'écouter les louani,^es de Dieu , de se pénétrer de l'idée de sa grandeur , et de la communiquer aux autres fidèles ? Comjnent paraitronl-ils aux assemblées religieuses? Loin de donner au peuple rexem[)le de célébrer los merveilles de Dieu , ils ne lui présentent qui; celui do l'immodestie et de la dissipation , et le scandalisent encore par le faste ella vanité qu'ils \ iciuient étaler aux pieds d'un Dieu crucifié.

B Voulez-vous être bon ? vivez avec les bons. Voulez-vous que \olre famille soit réglée? n'y admettez personne qui y puisse introduire le désordre. Voulez-vous avoir des domestiques fidèles ? choissisoz-les parmi ceux qui craignent Dieu. Désirez-vous des amis sincères ? cherchez-les parmi ceux qui aiment et respectent la religion. Il faut être bon chrétien , pour être bon dans tous les genres. Ceux qui professent sincèrement le christianisme, peuvent eux seuls être fidèles , honnêtes et sûrs.

» Le véritable chrétien réunit doux qualités qui somhlont op¡ osées : il éprouve les maux inévitables de la vie, et conserve la paix du cœur, la joie intérieure et le conlentoment de l'dmo. Il est ric)ic dans la pauvreté ; il est maître do tout sans rien posséder. Il se console de vivre , parce qu'on vivant il a le tOiups d'aimer soti Dieu ; il désire de mourir pour jouir éternolleM.enl de lui. Tout son trésor , toutes ses connaissances , tous ses amis «ont dans le Ciel. 11 s'empresse de se rendre utile à ses frères sur la terre , il prie du moins pour eux. Son aliment habituel est dans la prière et la sainte communion , sources intarissables de bonheur et de richesses. La vie de .lésus-Christ est présente ii sa monioire et il l'éludie sans cesse pour I imiter, (yesl sa première étude , celle (jui l'enchanlo, (jui l'élève et (jui le console. Il parle pou , nuis toujours avec douceur , avec charité , avec sagesse. Inconnu au monde, il, ne méprise personne; il no pense (ju'a servir Dieu , ot a imiter le Sau>eur, il sont (juil ne l'a pas connu assez tôt , l'I qu'il n'a pas consacré à son amour tous les instants do sa vie.

» Tels sont , monsieur , les hommes auxcjuels vous devez vous associer, si vous voulez ne jamais vous écarter des sentiers de la justice , tels sont ceux que vous devez choisir pour compagnons , pour amis et pour domestiques. Non-seulement ils vous aideront à vous soutenir dans l'exercice de la vertu , mais , par eux , vous éviterez un grand nombre de déplaisirs , et vous gonlorc/ loulos les consolations dont l'homme est susceptible sur la tsrre. »

Je t'ai rapporté en substance , mon cher ami , ce que le Père me dit dans le cours de cette heureuse semaine ; je continuerai dans ma première lettre la suite de mon récit.

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