‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 26 sur 32 · LETTRE TRENTE ET UNIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTE ET UNIÈME

Le philosophe à Théodore.

Ce fut avec un vif regret , mon cher Théodore , que je vis finir cette semaine trop courte et la plus heureuse de ma vie. Que tous ceux de mes jours qui l'ont précédée ne lui ont-ils ressemblé ! Elle a passé comme un instant; à chaque jour qui s'écoulait, j'éprouvais avec déplaisir qu'il en restait un de moins à venir. Je n'aurais jamais imaginé que des jours entièrement consacrés à des exercices de dévotion , sans aucune distraction , sans le mélange d'aucune dissipation pussent s'écouler si rapidement, et d'une manière si insensible , et qu'ils fussent bien plus agréables que ceux qu'on passe dans le monde , au sein de ses plaisirs et ,de ses délices.

Je commençai alors à comprendre par expérience (et l'expérience est le meilleur des maîtres ) combien les hommes du siècle s'abusent , lorsqu'ils s'acharnent avec tant d'obstination à chercher le bonheur où il n'est pas. Combien ils sont dans l'ei reur , lorsqu'ils se figurent que la vertu est auslère , et que la pratique des exercices de piété est pénible î erreur déplorable qui donne au vice de si non)breux partisans. Heureusement pour moi l'expérience vient de m'apprendre que la vie chrétienne et occupée est la plus douce qu'on puisse suivre, et que ceux qui \i\ent dans la retraite, dans l'innocence , et dans l'espoir de la vie éternelle , sont dès à présent môme sur la terre bien plus heureux que ceux qui se livrent aux charmes perfides du plaisir.

Ainsi Dieu l'a disposé , et la raison conçoit cette vérité. Une fois que riionmie , toujours avide et toujouis tourmenté de la soif du bonheur , a commencé à le chercher où il ne peut le trouver , et qu'il s'est trompé de chemin , chaqut; pas qu'il fait l'égaré de plus en plus. Un faux plaisir dont il n'a pas été satisfait , ou dont il a été rassasié , le porte à en chercher un autre qui ne le satisfait pas davantage , ou dont il ne se dégoùle pas moins. L'oisiveté, qui ne s'occupe qu'à remplir le vide du cœur, la nécessité de

cbertbcr de nouvelles sensations ¡lour le tirer de cet état de lélhaiyie , et les promesses lroinj»euses des nouveaux plaisirs ([u'il anibitioniie , entravent l'Aine dans une cliaine successive d'erreurs et de désirs <iui la jiréciiiilent d'abinie en abinie. Heureux celui qu'une lumière bienlaisanle éclaire a temps et (¡u'elle relient sur le bord du précipice, en lui indiquant la véritable route de la félicité !

Dès-lors il distingue mieux les objets ; il parvient à apercevoir le terme où le bonheur l'attend ; il reconnaît le sentier (jui y mène; il le suit avec ardeur et sans danger ; il n'a plus d'aude désir que celui d'atteindre à ce but ; il renonce a la vie oisive. Le temps lui pesait naguère si fort, qu'il cliercliail à le trom|ier au prix <le son innocenctî , en s'abandonnant aux plaisirs passagers des sens, et de là la véritable cause du désordre (jui régnait dans son ûme ; à présent, loin d'avoir du temps à perdre, il ne lui en reste pas assez pour les occupations sérieuses, et il en remplit tous les instants, satisfait, ú la lin du jour, de voir qu'il l'a bien employé.

Ces exercices , qui paraissent si insupportables au mondain , sont précisément ceux qui contribuent le plus à son bonheur et ù en)ployer le temps sans s'en aj)ercevoir. Ceux qui se vouent i» ren)plir en commun dans une vie solitaire et religieuse , et par des praliiiues de piété , toutes les heures de leur existence , y trouvent une loule d'avantages, que ne peuvent avoir ceux qui vivent !i\rcs à eux-mêmes; ils sont si \isibles et si palpables, que la rai>on et la saine [iliilosojthie devraient les discerner", lors même qu'elles ne sont pas éclairées i)ar la religion.

Les chrétiens , unis entre eux par la même foi et par la même espérance, marchent ensemble vers le terme au(juel ils tendent , el se fortifient réciproquement. Par cela seul qu'ils sont occupés, et que tous leurs moments sont destinés à des exercices pieux , mais Naiiés , ils chassent l'oisiveté , et avec elle les pensées vagues ou mauvaises qui eiifiintcnt les mauvaises actions.

La douce fatigue du jour leur donne un sominiîil paisible, qui les préserve de bien des dangers , en éloignant de leur imagination ces lunesles pensées. Les bons exenq>les (ju'ils se donnent mutuellement , les animent et les fortilienl ; des instructions conlinuelles les sonlienticnl , une sainte émulation les remplit. Aussi , les associations vulontaires et chrétiennes , loin d'être [léuibles et affligeantes pour la nature , ne sont-elles que des moyens prudents et bien enlen(l,us , que la raison inspirée de Dieu inventa pour aider à notre f;iiblesse, pour venir à son secours, et pour nous faciliter le chemin du (¡ici.

Hiende tout cela n'était entré dans mes idées avant que j'eusse ficijuenlé celle sainte communauté : non-seulenu^it je le compris alors , j'en fis moi - même 1 heureuse et sensible expérience. Le peu de jours que j'y ai passés a lui (omme un éclair. Si re divin et salutaire etlet se faisait sentir même à mon cœur, combien ces saints solitaires , dignes de bien plus de gri\ces , et familiarisés

par une longue habitude aux exercices de piété, devaient -ils mieux goûter le bonheur que j'éprouvais ! Je n'ai pas même lieu d'en douter ; le zèle ardent ; la joie douce et la fervente ¡lonctualité qu'ils mettaient à les pratiquer, me le prouvaient évidemment. Leur exemple faisait une telle impression sur mon âme, que, malgré ma corruption et mes vices , je me sentais entraîné à les imiter.

Lorsque je les voyais accourir avec tant d'exactitude et de joie à toutes les pratiques de leur règle , je me disais intérieurement : Qu'ils sont heureux de continuer à chercher si vivement notre Dieu , après avoir passé tant d'années dans l'innocence ! qu'ils sont heureux de faire tous les jours tant de pas vers la gloire que Dieu leur destine ! qu'ils sont iieureux encore d'avoir , avec moins de risques et de peines que les gens du monde , trouvé ce sentier moins difiicile,et d'arriver un jour aux portes du bonheur éternel , sans avoir senti le poids et l'amertume de la vie !

Enflammé prsr ces idées , je les communiquai à mon saint directeur , l'un des priMuiers jours de celte heureuse semaine , et je le priai de me permellrc de prolonger mon séjour dans cette sainte maison. « Je me réjouis, me répondit-il , de vous voir cette pieuse disposition. Dieu nous fait une faveur bien grande , lorsqu'il nous fait connaître les avantages de la vertu. Pour l'aimer , il faut la trouver aimable. Mais il est des vertus qui sont plus propres à un état qu'à un autre ; et la sainteté consiste toute à remplir les obligations du sien. Ces Pères , à qui Dieu a fait la grâce de les retirer du monde, n'y ont rien laissé (jui put encore arrêter leur attention. Libres de tout devoir humain, ils sont venus ici clierclKir Dieu. Us s'y sont assujettis aux pratiques que la règle leur impose , et leur vertu consiste dans l'observance de ces pratiques.

« Mais vous, monsieur, à qui le Ciel a donné des vassaux et des eniants , des domestiques et des amis , vous avez d'autres obligations , et vous suivrez la vertu en vous en acquittant. Vous vous êtes réconcilié av(îc Dieu , vous avez obtenu la tranquillité de votre conscience ; c'était là l'essentiel. Maintenant vous devez vous consacrer à votre famille et la régler, penser sérieusement à l'éducation de vos (ínfiíiits , avoir l'œil sur vos domestiques, vous disposer à une vie chivtieiine , et, si vous en avez l'occasion et les moyens , enseigner et persuader l'i vos amis les vérités de la religion que Dieu vous a montrées, et surtout leur prêcher ù tous , par votre exemple, la [)rati(|ue de l'Evangile.

» Voilà en détail , monsieur, les verius et les devoirs de votre état. Et ([ui sait ([uels peuvent avoir été les desseins de la Providence , lorsqu'elle a permis votre conversion ? On ne peut se méprendre , en suivant le chemin que nous indique le- Ciel par la situation ou il nous a placés ; h; choix d'un sentier différent peut être l'ouvrage de l'illusion ou de l'amour-propre. Dieu n'attache aucun 'prix à ces verius momentanées, fruits d'une ferveur subite.

c[ que le temps ¡illiédil q!i('I(HK'f()is ensuite; il n'aime que celles qui sont stables, (jue la prudence accompagne, (|ue la laison approuve , et que notre étal exige.

)i Le seul conseil que je voudrais vous donner , puisijue vous éles résolu de passer cette semaine avec nous , ce serait d'en profiler pour vous préparer de nouveau à participer une seconde fois aux sacrements, le dernier dimanche (jue vous passerez ici ; mais je désirerais que ce fut publiipiement dans l'église , afin que tout le monde en (Vit témoin ; je voudrais que vous donnassiez à Dieu ce témoignage solennel de voire amour pour la religion et pour son culte, et (¡ue cet acte fût le prélude de la profession iiublique de chrétien dont vous devez désormais tirer gloire. » Je déferai à tout ce que W. Père me dit, et dés-lors je ju'appliquai à me recueillir pour me préparer à l'auguste sacrement <jue je devais reí evoir une seconde fois et que je reçus elîeclivemenl le dimanche; je dois l'ajouter, Théodore, (jue celte communion, (juoicjue publique, me fut lrès-salul;iire et Irès-avantageuse par le recueillement et la dévotion que j'y apportai.

Après avoir accompli ces saints devoirs, le Père et moi nous retournâmes à ma chambre , où nous trouvâmes Simon , qui , conformément à mes ordres , venait me chercher. Son aspect me causa «¡uelquc peine, en me rappelant qu'il venait me séparer d'une compagnie cl m'arracher à un genre de vie auxquels j'étais si fort attaché. Par égard pour le Père, je dissimulai ce pénible sentiment. Simon me dit ([ue j'étais attendu avec impatience et avec joie dans ma famille. Mais au moins , dis-je au Père , ce jour m'appartient, et, déterminé à partir aujourd'hui , vous ne me refuserez pas de rester encore ici jusqu'à ce soir.

11 y consentit , en me disant : « C'est notre jour de récréation ; les Pères descendront au jardin cette après-midi , et ils auront le plaisir de vous voir. Vous vous enlreliendrez avec eux , vous vous édifierez encore de leurs saints discours. Simon , à mon grand élonnement , nous demanda la permission de nous accompagner [)ailout. Je présumais (pie ces occupations ne seraient pas de son goût. Je pensai qu'il était poussé ou par un motif de curiosité , ou par la crainte de ne savoir que faire en restant seul. Le Père n'y ayant point trouvé de difficulté, il eut lapermission de nous accompagner.

II nous suivit partout, et lorsque l'heure de descen<lre au jardin fut venue , noiis nous y rendîmes tous ensemble. Ces bons Pères vinrent m'entourer , et me convaincre de nouveau de cet amour universel et saint (jui leur fait chérir et chercher Dieu dans toutes ses créatures. Je nu^ sentis vivement ému de tant de bienveillance et d'altenlion i)our (|uel(|u'un (|ui se sentait indigne de baiser la trace de leurs pas Notre conversation roula sur des matières de dévotion , et fut plus animée (jue la première fois.

Ils semblèrent alors me traiter avec plus de cordialité et de confiance. Je sentais vivement combien j'aurais pu gagner i» profiler plus longtemps de leurs saints entreliens. Leur aspect véné-

rabie m'inspirait le respect , et excitait en moi le désir et l'amour de la vertu. Enün le moment de mon départ arriva. Le cœur navré , je dis à Simon de faire approcher nos chevaux , et je fus obligé de me faire violence pour m'arracher à une société si douce et si chère.

Cet effort me brisa le cœur , et mon visage fut inondé de larmes. Je trouvai la même sensibilité dans ces respectables Pères , qui vinrent m'accompagner jusqu'à la porte. Là , ils me serrèrent dans leurs bras ; confus et consolé de me voir embrassé par des hommes que leurs vertus devaient rendre si agréabjes aux yeux de Dieu , je leur demandai le secours de leurs prières , ils me le promirent , et ils eurent l'humililé de m'invitej- à prier moi-même pour eux. Combien il m'en coûta , mon cher Théodore , de m'éloigner de mon directeur, de m'arracher de cet ange de lumière , destiné par le Ciel à être rinslrument de ma régénération , de ce saint homme (jue je chéris plus (¡ne mon père, et à qui je suis icdevable de mon bonheur éîernel ! Forcé de le quitter, le cœur plein d'amertume et les yeux baignés de larmes d'attendrissement , je montai achevai et nous partîmes.

De nouvelles émotions de sensibilité m'attendaient chez moi. Mes deux fils , jusqu'alors victimes infortunées de mes désordres et de ma négligence -, furent les premiers objets qui s'olTrirent à mes regards. Je les aimais tendrement , mais de cet amour terrestre et charnel qui ne s'élève point au-dessus du sentiment aveugle que la nature inspire aux brutes mêmes. Jusqu'alors je n'avais vu dans eux que les héritiers de mon nom , des successeurs appelés à perpétuer la splendeur de ma maison. Mes idées n'avaient eu d'autre objet que de les faire élever comme des gens de qualité , de les faire instruire à se présenter dans le monde avec aisance et avec grâce ; le soin de leur élévation et de leur fortune avait été mon unique but ; combien j'avais été loin de songer aux princip<>s de religion et aux devoirs du christianisme queje devais leur inculquer!

Mon cœur tressaillit , lorsqu'ils se jetèrent à mon cou en me donnant le doux nom de père. Je les pressai contre mon sein , je leur rendis tendresse pour tendresse. Mes yeux se remplirent de larmes d'altendiissement et de douleur • je me nq)rochai mon aveuglement et l'excès de ma négligence à leur égard ; je leur avais f.iit perdre un temps précieux et considérable ; quoique fort jeunes (Micore , j'appréhendais l'impression funeste que ma conduite déréglée avait pu fiiire sur eux.

Je sentais toute l'inilucnce des mauvais exemples sur la première enfance , où ils se gravent profondément. Je demandai pardon à I)i(Mi ; je lui disais du fond de mon cœur : Dieu de miséricorde ! je place désormais sous les ailes de ta providence ces jeunes plantes que lu ne m'as confiées que pour les cultiver pour toi , pour les élever dans ton amour et dans l'observation de la s.iinte loi. Pardonne , ô mon Dieu ! ma négligence passée , en faveur du zèle avec lequel je tâcherai de répondre à l'avenir

LETTRE XXXí. 623 ^

ù la confiance et à ta bonté. I)ii¡í,^e le pôrc , et protège les IH

enfants.

En nie retouiii;iiil , j'a[)orr(is leur précepteur ([ui me fclieilait sur mon arri>ée;je ne pus me (iéíoiulie d'un MMiliment ¡x-iiible ; je l'avais choisi precisémi-ul [)our Jes motifs ipii aufiueiit du me le faire rejeter. C'éUiil nu instituteur à la mode ; il ne niainjuait point de talent; il était très - versé dans les sciences profanes, mais en même temps trés-[)ropre à corronii)re la jeunesse. Philoso[)l)e par oslenlalion , incrédule pour se mettre à son aise, ou tout au moins indiiTérent sur la religion , il ne [touvait avuir (jue de ^uauvaises mœurs.

Sa seule présence me fit trembler ; je fus effrayé , en songeant ;\ (juelles mains j'avais confié l'innocence et la jeunesse de mes enfants. A mesure (ju'il me [)arl;iit , j(; formais le projet de l'éloigner dés que je le [¡ourrais , en cherchant néanmoins à m'en dél)arrasser avec décem e. Pour le moment , il nie [larut [irndent de dissiinuler ; je me bornai à lui dire que j'espérais le souhigcr beaucoup , et «pie mon premier devoir était de m'occuper sirieusenient de l'éducation de mes fils.

Mes autres domestiques parurent ensuite : hélas , Théodore I la plupart d'entre eux avaient été les instruments ou les ministres de mes désordres ; tous avaient été témoins de mes excès : jamais je n'avais connu la crainte du scandale. Je ne pus les voir sans une sorte de peine. Je ne pouvais en regarder aucun qui ne fût instruit de ma dépravation : cette idée me reniplissait de honte, et j'en rougissais malgré moi. Mes yeux ne se reposèrent avec quelque satisfaction que sur un vieux serviteur de mes pères, appelé Amhroisc ; il était si heureusement né , (ju'il avait érhappé à toute la corruption que j'avais introduite tout autour de moi; il avait conservé ses anciennes mœurs, et mené constamment une vie chrétienne et réglée.

Le pauvre Ambroise était l'objet de nos mépris et de nos plaisanteries. Nous le regardions comme un insensé ; je ne l'avais gardé chez moi (¡ne [)ar pure humanité, pour ne pas congédier sans motif un domestiijue (jui avait très -bien servi mes pères, et enfin p;»r égard à ce qu'il m'était vraiment utile. Ainsi , Théodore , cet Amhroiite , si méprisé, si dédaigné, fut le seul de mes gens que je vis alors avec satisia^tion , et le seul auquel je marcpiai des attentions ; je dirai plus , jf commençai ù avoir pour lui du respect et de la vénération ; car tel est l'ascendant de la vei tu , lorsqu'on vient à la connaître. La prudence exigea (jue je me continsse, pour ne pas lui montrer dans ce moment combien il était cher à mon cœur.

Tous les objets avaient changé de face à mes yeux. Cette maison , (|ue j'avais trouvée trop simple, ne me parut par là que pUis convenable à ma situation. Les riches ameublements, les recherches du luxe , auxipiels j'avais attadie tant de prix , étaient devenus un reproche pour mon orgueil ; je ne les envisageais plus sans peine et sans dépit. Le vêlements brillants qui avaient (latió

ma vanité, et sous lesquels j'avais caché ma profonde corruption, ne m'inspiraient plus c^ue de l'aversion. Ma main les repoussait , et le plus simple me parut préférable pour mon usage. D'où avait pu venir un si grand changement dans moi ? D'où , Théodore "^ de la grâce du Seigneur, des lumières d'une raison désabusée, et de la sainte doctrine de l'Evangile.

Mes goûts avaient changé avec mes opinions. La révolution qui s'était opérée dans mes idées avait été si entière et si complète , que ce que je désirais ou j'estimais le plus auparavant était précisémenfcce qu'alors je goûtais et je prisais le moins.

Les hommes qui ne m'avaient paru doués que d'un faible mérite , ou qui me déplaisaient , parce qu'ils n'avaient pas ces dehors brillants auxquels le monde attache tant de prix, ou qu'ils n'avaient pas reçu de la nature celte vivacité , cette pénétration , et ces grâces q.ui conduisent si rapidement à la corruption ; ces hommes, dis-je, me semblèrent alors les seuls dignes d'estime , lorsqu'ils compensaient le vide de ces frivoles agréments , par la prudence , la modération et la vertu.

Ceux qui, voués aux exercices de la religion , travaillent sérieusement à échapper aux orages , aux dangers du monde et à gagner le port du salut , étaient à mes jeux les seuls prudents, les seuls sages , les seuls qui fusèent dignes de nos respects et de notre émulation. Ceux , au contraire , qui dans l'ivresse de leur luxe et de leur orgueil ne s'occupaient que de richesses , de grandeurs et de plaisirs , n'étaient plus à mes yeux c]ue des insensés , des frénétiques ou des aveugles, qui couraient , sans le savoir, se jeter dans un précipice.

Dans l'examen de mes anciennes habitudes , je ne voyais surtout qu'avec effroi l'espèce de rage homicide et féroce qu'une fausse philosophie m'avait inspirée contre les pauvres. Comme elle ne s'entretient que de principes exagérés , que les passions dénaturent les idées les plus saines et les portent à un excès qui choque la raison, je m'étais imbu d'une maxime juste eu elle-même, mais odieuse dans sa trop grande extension. Les intérêts de la société exigent que tous ses membres travaillent ; l'oisiveté sans doute est un mal qu'il serait avantageux d'extirper. Echo des sophistes , sans cesse je répétais après eux qu'on ne doit pas faire l'aumône , et que si personne ne la faisait , on ne verrait plus cette foule de vagabonds et de fainéants qui s'en font une ressource pour vivre. Pleins de ces idées inhumaines , j'avais conçu une si forte aversion conlie les pauvres, que je ne pouvais en rencontrer sans les voir avec indignation et sans les repousser avec dureté.

Je ne m'avisais point de considérer que tant que le gouvernement ne vient point à leur secours, il est indispensable d'y suppléer ; que s'il est des pauvres en état de travailler , il en est aussi qui ne le peuvent pas , et que , dans le doute , il vaut mieux, fiiire l'aumône au miilheureux qui ne la mérite pas, que de la refuser à celui qui en a besoin; s'il est prudent d'en régler

l'usage et l'application , il ne faut point nsor de ce principe trop rij^oureusenient. Jésus-Christ ne nous a-t-il piis ordonné de donner noire supeiilu ? m'elabliruis-je nioi-niénie ju|,n; dans la cause ¡uil)li(|ue? et suilout (juel droit [)ouriais-je avoir de traiter les nialluHireux d'une maniere dure et barbare?

Plus j'y réilécbis , et moins je comprends comment j ai pu rester longlcnips dans une si lunesle erreur et dans des senliuienls si odieux. L'as[)ect de la misère imporlunail-il mon amour-propre , et chercliais-je par celle raison à l'éloigner de mes regards ? Endurci par l'orgueil et le luxe , étais-je devenu insensible aux maux d'aulrui ? ou , croyant (jue rien ne pouvait suiiire à la salisfaction de mes goûts et de nii's cai)rices, elais-je retenu par une secrète avarice dont je cherchais a pallier la dureté par de fiivoles pretextes ? ou bien, enfin, insensible aux maux de l'humanilé , mon cœur était-il devenu d'acier pour les autres"? Je l'ignore , mon ami , et je crains que toutes ces causes à la lois u'aient indue sur ma couiluile.

Ce ([lie je sais bi(Mi mieux , c'est (¡u'au momeJit où la luinicre de l'Evangile a éclairé mon ànic , aussitôt , et sans autre réflexion nouvelle, ces cruelles illusions se sont dissipées ; j'ai senli toute l'iniquité de ma conduite, j'ai eu tout à la lois horreur et honte de moi-ménie. 11 semble que Dieu a voulu me montrer loute l'absurdilé de mes opinions el leur opi)osilion à sa sainte loi , lorsqu'il m'a rappelé les sentiments de compassion que Jésus-t.hrist avait pour eux. Ma dureté m'inspire de lelFroi , lorsque je considère (ju il disait : Ce que vous aurez fait pour un de ccx pauvres, je le regariUrai connue fait á moi. Oui , mon ami , mon cœur n'est ])lus le même. Le pauvre est devenu pour moi un objet de respect ; sa pauvreté , lorstiu'il en l'ait un bon usage , excite mon envie ; s'il supporte dignement ses souiTrances el ses misères , il est à mes jeux bien au-dessus des riches de la terre , qui ne s'occupent que des pompes et des illusions du monde.

Lois(ju'un pauvre que son dge ou sa santé devrait empêcher de mendier , me demandera l'aumône , je le renverrai avec douceur , et non avec ce mépris barbare dont je me suis lendu si souvent cou[)able envers ses pareils. Ah ! mon ami , cümbi»'n j'ai clé abusé et perverti ! De tous les regrets (|ue me laisse la corru[)li(>n de ma vie , celui (|ue j'éprouve à cet égard est le plus sensible ; le souvenir de lindignilé avec la(|u(lle j'ai traité les membres de Jésus-Christ esl le plus cuisant de nu>s remords ; je les vengerai sur moi-même , el désormais je ne cesserai de respecter en eux Jésus-Christ mon Sauveur.

Je ne finirais pas, Théodore, si j'entreprenais de te rapporter en détail de combien d'erreurs celte divine lumière m'a désabusé. En général, elle m'a fait reconnaître que toute ma présoni|ilion n'était que loi le , que tout mon savoir n'était (ju'igiiorance ; que mes opinions étaient fa us.se s . mes idees absurdes, mes passions ignobles et corrompues ; je tâchais vainement d'en pallier la bassesse par Icssophismes d une philosophie audacieuse el téméraire ,

ses frivoles raisonnements ne m'éblouissaient que parce qu'ils flattaient la coriiiption de mon cœur.

Le lendemain de mon arrivée , je conduisis mes enfants à la paroisse. Après y avoir entendu la messe, je demandai le curé, (¡ni ne ai'elait pas venu voir , et je m'acheminai chez lui. C'était un vénérable vieillard , qui me reçut avec politesse, mais avec quelque froideur et beaucoup de réserve. Sa conversation m'annonça un homme instruit et solide , qui alliait la simplicité du lang^age à la gravité de son caractère. Je vis avec une vive satisfaction que Dieu m'avait ménagé un digne et respectable curé. Je me présentais comme un nouveau paroissien , une brebis qui venait reconnaître son pasteur et occuper une place dans son bercail. 11 me répondit froidement qu'il était depuis vingt ans curé de cette paroisse, et qu'il y était placé à sa satisfaction. Je lui parlai avec cordialité, je cherchai à ramener la conversation sur I(îs sujets qui m'intéressaient ; ses réponses furent toujours fioides et evasivos ; je vis qu'il ne se prélait point à mes désirs , et sentis bien qu'il ne voulait pas s'ouvrir entièrement à moi.

Je n'en fus point surpris , je recueillais le fruit de ma mauvaise réputation. J'ai su depuis , et le curé lui-même m'en a fait l'aveu , qu'il avait connaissance de ma scandaleuse vie; que la nouvelle de mon arrivée avait rappelé le souvenir de mes dérèglements; que les personnes sensées du lieu s'étaient afiligées de ma présence , et cjue le curé en avait été consterné, dans l'apprchension de nous voir, moi et mes domestiques, achever de perveitir de bons villogeois qu'il travaillait à convertir à Dieu.

Dans mon ignorance , je continuais à m'inforraer de tout ce qui pouvait ou intéresser ma curiosité , ou m'aider à réaliser mes projets. J'appris du curé que le bourg était fort grand ; qu'il y avait environ trois mille communiants dont la plupart étaient pauvres; il s'y trouve quelques cultivateurs, peu ou point d'artisans , et il y règne une grande misère ; j'appris encore que le curé n'avait qu'uii revenu fort mince, et (jue , quoiqu'il distribuât aux pauvres tout ce qu'il avait , ils étaient en si grand nombre qu'il ne pouvait les secourir tous. Il me dit qu'il n'y avait que cela qui lui rendit sa situation pénible , et que tous les jours il était le triste témoin de l'état de nécessité où se trouvaient une foule de malheureux qu'il n'était pas en son pouvoir de soulager.

« Le (ael , lui réporulis-je , m'a accordé quelque fortune ; je sais que mou devoir me [uescrit d'en faire part a ceux qui n'en ont pis. La Providence , qui m'a conduit ici , m'a déjà indiqué les pauvres à qui je dois du secours, et elle me présente, dans la personne de notre pasteur, la main (pii doit le leur distribuer. Je veux , monsieur, contribuer de tout mon bien au soulagement de vos p iuvres. Daignez donc me faire connaître lous les besoins ipii intéressent votre cœur compatissant ; je vous seconderai de tout mon pouvoir, et vous ne sauriez me faire un plus grand ¡ilaisir. »

LiyniŒ XXXI. G27

H m'avait êcouli' avec allenlioii et ¡I me. regardait avec une sorte de surprise. Cuiivaiiuii de la nccessilé de lui remettre sur-le-rliamp de (iiioi subvenir aux besoins les plus urgents de la paroisse, je sortis ma bourse, qu'lieureusemenl je venais de remplir; je l'ol'- IVis au curé : « Acceptez , lui dis-je , un léger secours pour le moment et pour les nécessiteux qu'il est le plus pressant de soulaijer. Une autre fois nous prendrons, un peu [)lus à notre aise , des mesures ellicaces pour venir au se( ours de l'indigence , ou , s'il est possible , pour l'éloigner entièrement. »

l.e curé reçut ma bourse avec be;iucou¡t de politesse. « Le Ciel, me dit-il, vous le rendra; vous a\ez elé inspiré par la I'ro\idence , car j'étais dans ce moment dans une grande perplexité, l ii journalier , homme de bien et bon chrétien, dont le travail entretenait sa lemme et sept enfants , dont l'ainé n'a pas pins de dix ans , se cassa malheureusement la jambe il y a huit j;)urs. Je lis venir un chirurgien de la ville la plus voisine; il fallut le pajer ainsi (jue beaucoup de icmédes nécessaires. Le malheureux n'a\ait pas une obole. Obligé de nourrir ;:vec parcimonie une famille si nombreuse dans un moment où il élail hors d'état de travailler , il ne pouvait subvenir ni aux frais de son traitement , ni à la subsistance de toute sa famille. J'ai pourvu jusqu'il ce jour à ses l)esoins, soit à l'aide de mes propres moyens,, soit parles secours des personnes charitables.

» Ce matin , une de ses filles est venue m'apjnendre que sa mire est accouchée cette nuit , et qu'elle me prie d'aller auprès d'elle. .l'ai été pénétré de douleur , en apprenant que cette pauvre femme était la seule en état de servir son mari qui est encore alité. Loin de pouvoir continuer à le servir , comme elle l'a fait jusqu'ici , elle a maintenant besoin qu'on la serve elle-même , sans com[)ler les dépenses et les soins qu'exige sa situation. J'avais à peine It; <ouragc de me remire au|)rès de celle famille infortunée , honteux de n'avoir pas le plus léger secours à lui pot ter , et ne sadiant à qui recourir.

» Poussé par mon devoir , je me disposais à y aller , lorsque la l*rovidence vous a (onduil i( i et vous a porté a m'ofirir ce Ko auuK^ne. Je crois vous devoir ces détails , pour que nous rendions grAces au Dieu de bonté qui ne nous oublie jamais , et que vous vous réjouissiez d'avoir été Tinslrument qu'il a choisi pour soulager des besoins aussi pressants ; il est en même temjis juste (pie vous sachiez l'usage que je vais faire du fruit de votre générosité.» J'élevai mon cœur à Dieu , je lui rendis grAces de son inspiration, bien lesolu non-seulement de profiler toujours de ces heureuses oicasions , mais de les cher( lier désoimais moi-même.

J'éprouvai alors un aulre sentiment bien doux. Pendant (pie le bon curé m'enlrelenait de l'état de celte triste famille . mesenf;inls l'écoutaient avec intérêt ; leurs yeux se remplissaient de larmes. Je les vis palpitants de joie ù la vue de la bourse que j'avais offerte au curé. Ces heureuses disjiosilions me transportèrent de plaisir : chers enfants , disais-je en moi-même , si le Ciel vous a départi

l'inestimable don de la sensibilité du cœur , je mettrai toute mon application à la cultiver. J'avais eu d'abord l'idée de prier le curé de nous conduire auprès de ces malbeureux , pour être témoins de leur misère; je pensai ensuite que j'agirais peut-être trop prématurément 5 je ne faisais que d'arriver , celte démarche aurait pu montrer quelque aiToclation ; je renvoyai notre visite à un temps où elle pourrait être [dus convenable.

Revenu chez moi, je m'occupai du soin de régler les heures et les occupations de toute la journée. Dans ce règlement de vie , j'ai fixé l'heure de mon lever de grand malin et avant celle de tout le monde , pour employer les premiers moments du jour à adorer Dieu et à lui rendre grâces de la vie qu'il daigne me conserver. Mes enfants se lèvent ensuite et lui rendent les mêmes actions de grâces en commun , avec moi et leur précepteur. Nous nous rendons tous ensemble à l'église pour y entendre la messe. L'heure du déjeûner vient ensuite; leur instituteur leur donne sa leçon en ma présence , pour que je puisse m'en mêler quand je le juge convenable ; soit qu'ils la prennent ou qu'ils la répètent, je veux toujours élre à leur portée et employer ce temps à mes propres affaires; c'est, en eifet , mon cher Théodore, celui que j'emploie maintenant à l'écrire.

Lorsque mes enfants sont fatigués , je les envoie courir dans le jardin ; j'ai soin de mettre quelque intervalle dans leurs occupations, soit pour les garantir du dégoût ou de l'ennui , soit pour qu'ils se livrent à l'exercice nécessaire à leur âge. C'est dans celle \ue qu'après le dincr nous allons respirer l'air pur de la campagne ; là je les exiile à courir et à jouer, ils s'amusent et en même temps ils fortifient leur tempérament. Le soleil couché , nous revenons au logis -, mes enfants y reprennent leurs études , et moi mes occupations ordinaires.

A sept heures , toute la maison se rassemble. On fait en commun une lecture spirituelle , et l'on dit les prières du soir. Ensuite on soupe , et , le souper fini , mes enfants vont se coucher ; je reste pour donner les ordres que je juge nécessaires , jusqu'au moment où je me relire. Tel est Tordre que je me propose d'élablir dans ma maison , autant que les circonstances le permeltronl, (ît j'ai pris les mesures convenables pour qu'il soit fidèlement suivi.

.l'ai voulu que mes enfants occupassent un appartement où l'on ne peut entrer que par le mien. Jusqu'à présent le précepteur avait couché dans la même chambre qu'eux : je lui ai dit que, puisque je me trouvais ici, je devais lui épargner celle sujétion , attendu que le Ciel et la nature m'avaient confié la {jarde de mes enfants. J'ai réglé les heures des repas ; et les repas eux - mêmes sont composés d'aliments suffisants , simples et sains : toute espèce de faste et toute ostenlation sont bannis de ma table. J'ai pris , en un mol , toutes les dispositions qui m'ont paru convenables pour mener une vie réglée et chrétienne.

LETTKE XXXI. G29

\on n'a égalé réloiinemcnt de mes doniesliinn's : je lis.'iis dans leurs yeux leur surprise d'un cbiMigi'nu-iil si subil ùuus ma coriduile. Ils ne savaieulà (¡uoi l'alfribuer ; tous ignoraient ma reiraile el mon séjour dans le ^ainl nionaslère. Simon m'avait lidèleiiient gardé le secret. Parmi ceux (jui m'entouient , ( cliii (jui était le plus surpris et (jui pouvait le moins dissinuiler son etonnenient, c'était le précepteur. Accoutumé à la légèreté de mes discours, à la dépravation de mes mœurs et à la violence de mes passions, il ne pouvait concevoir le ton sage et mesuré de mes paroles ; il ne pouvait deviner comment j'agissais avec tant de justesse el de poids, comment enOn je m'occupais sérieusement de régler ma maison sur un plan si opposé à mes anciennes habitudes : cependant ni les uns ni les autres n'osaient rien me dire ; ils obéissaient en silence à mes ordres , mais sans pouvoir me dérober leur étonnemenl.

Je n'ai pas encore osé pousser la réforme plus loin, il m'a semblé qu'un malheureux tel que moi , à peine sorti do. la fange d'une vie crinunelle , el dont les exem|)les pervers sont encore si récents , ne devait pas s'arroger encore le titre et les droits d'un prédicateur; il siérait mal A un homme , â peine converti, de prendre le ton el le caractère d'un apôtre. J'ai cru ne devoir instruire que par mon exemple , ne laisser parler que ma conduite , el j'ai pensé que ma langue devait être captive ; je n'ai cependant point renoncé à la résolution d'éloigner tous ceux sur qui ÚCÁ exemples longs el soutenus n'auront pu luire aucune impression.

Pendant que je m'occupais du règlement do ma maison , (jue tout me paraissait aller au gré de mes désirs, et (jue je crovais pouvoir moccuper d'autres objets , je m'a[)er(;us avec peine (¡ue Simon, depuis qu'il m'avait trouvé au milieu des Pères, que je venais de (juiltcr , avait change; de manières et de comluile à nion égard. Auparavant il me parlait avec cette familiarité et cette licence qu'autorise entre le serviteur et le maître , en dépit de l'inégalité des personnes, l'égalité des excès auxquels ils se livrent l'un et l'autre ; il fallait sans doute rompre ces liens vicieux , mais j'aurais voulu ne pas rompre nos liaisons personnelles, (pii me paraissaient nécessaires à l'exécution du projet (jne j'av;;is formé de le ramener ;\ Dieu.

(hélait en vain que je m'en occupais. Ihi moment où il m'eut découvert dans ma retraite , il ne me vil plus (ju'avec une sorte de chagrin et d'embarras Loin de se livrer à son ancienne familiarité , il ne répondait (ju'avec peine à mes questions. Il m'obéi;sait sans réplicpu' , mais son air était toujours sombre et taciturne. Je pensais (jue mon nouveau genre de vie lui déplaisait , et qu'il ne voyait qu'à regret l'étal de retraite et de solitude dans lequel je me proposais de passer mes jours.

Celte idée m'aflligeait , parce (¡ne j'étais bien dé( idé à l'éloigner, si mon exemple ne pouvait rien sur lui. Ses longs services el l'altacbemenl qu'il m'avait inspiré ne m'eussent pas déterminé

à le retenir chez moi. Je n'aurais pas voulu laisser auprès de mes enfants un homme vieilli dans le vice , et qui , ayant résisté à la force de mes exemples , ne pouvait lui-même en donner que de mauvais. Mais j étais extrêmement peiné de l'idée de ne pas parvenir à persuader un homme que j'avais perverti moi-même , et de me voir forcé à me séparer de lui pour toujours.

Un matin, pendant que le précepteur donnait la leçon à mes enfants et que j'étais occupé à t'écrire , Simon m'aborde et me dit à voix basse qu'il a quelque chose à me communiquer ; je le conduis dans une chambre d'où personne ne pouvait nous entendre , et voici notre dialogue :

a 11 me paraît, monsieur, me dit - il , que votre maison est maintenant réglée, et que vous n'avez plus besoin de moi. — J'ai toujours besoin d'un ami que j'aime : que veux-tu ? — Je voudrais faire un voyage. — Un voyage ? jamais nous ne nous sommes séparés. — ■ Jamais nous ne nous sommes séparés ? eh ! ii'avez-vous pas été plus d'un mois sans queje susse où vous étiez? n'êtes-vous pas allé au couvent sans moi ? — C'est un accident imprévu , et qu'il m'était impossible de prévenir ; mais es - tu dégoûté de ma nouvelle vie , et ne peux-tu pas t'en accommoder ? Où prétends-tu aller ? — Au couvent. — Au couvent ? et dans quel dessein ? — Pour faire mon salut. Voulez - vous vous sauver seul ? N'est-il pas juste qu'après avoir été le complice et le compagnon de vos égarements , je participe aussi à votre pénitence ? — Que dis-tu , mon cher Simon ? Dieu aurait-il aussi touché ton cœur ?

» — Oui , monsieur , me répondit Simon baigné de larmes , et se jetant à mes pieds , il ajouta : Je ne vous demande qu'un service , celui de me permettre de passer quelques jours au couvent , et de me donner une lettre pour le Père qui vous a ramené dans le bon chemin , afiu qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous. »

Ma surprise fut si agréable et si vive , je fus tidiement ému du propos de Simon , que je ne pus retenir mes larmes , et , sans savoir ce (jue je faisais , je me prosternai en m'écriant : Dieu de miséricorde infinie , de combien de manières ne me montrestu pas ta bonté ! il nous fallut à Pun et à l'autre quelque temps pour pouvoir calmer lémotion que nous éprouvions mutuellement; lorsque je fus un peu remis , je fis asseoir Simon. « Expliquemoi bien, mon cher ami , lui dis-;e , tes idées et tes intentions , et dis-moi quand et comment Dieu t'a éclairé de sa divine lumière ?

« — Monsieur, me répondit-il, lorsque j'eus le bonheur de vous découvrir dans ce couvent, après tant d'agitations et d'inquiétudes , mon cœur fut vivement louché ; ces cloîtres vastes et silencieux me frappèrent d'étonnement ; je crus re.spirer un air dilîérent de celui (juc j'avais respiré jusqu'alors ; j'éprouvais dans leur eni-einle je ne s;iis quel mouvement de crainte et de respect. Ma surprise s'augmenta , lorsqu'inlroduit dans l'humble cellule

LKTTUE XXXI. (i31

où je vous Irouvai , je vis la salisfaclion quise poigiuiil dans vos traits.

» Voire physionomie n'était plus la nu^nic ; votre air sérieux et réservé ni'élonna ; il ne vous était pas ordinaire , et il produisit sur moi une forte impression. N'ous n'aviez plus CLlIe vivacité naturelle de caractère à la(juelle j'étais accoutumé ; elle avait fait place à la ntodération et à la sagesse que votre air exprimait ; la gravité de yos discours me frappa ; vous n'étiez plus 1 homme que j'avais toujours connu ; je ne pouvais me rendre raison d'un changement aussi grand et aussi proni¡)t ; mais (¡uand j'eus vu ce vénérable Père dont rasi)ect inspirait le goût et J'amour de la religion , (juand j'eus entendu les paroles douces qui sortaient de ses lèvres , je crus voir et enlendrc uu ange du Ciel, et je me dis à moi-mên)e : Ce monde-ci est bien diflerent de celui queje connais, et si je ne m'abuse pas , les hommes y sont meilleurs.

» Dès-lors j'aurais voulu ne plus (juilter le couvent et y vivre avec vous -, n)ais voyant que vous aviez des ordres à me donner , je crus devoir d'abord m'en acquitter. Depuis ce moment les mêmes idées et le même désir ne m'ont pas abandonné ; mon retour au couvent les a beaiicoup fort i liés , surtout lorsque j eus le temps et l'occasion d'observer ces bienheureux Pères. Ce que j'ai vu , soit au chœur , soit pendant les oflices , soit dans le jardin , m'a convaincu que nous autres mondains nous sommes dans le chfmin de l'erreur ; que ceux qui se livrent à leurs goûts sont des insensés, et que ceux (¡ni vivent sans la crainte ¿le Dieu sont également dépourvus de lumière et de raison.

)i Oui, monsieur, ces dignes Pères entendent bien mieux leurs intérêts. Ils sont déjà plus heureux que nous autres , et ils ne sortiront de cet étal que pour jouir de la gloire du Ciel. Je suis un pauvre ignorant ; mais je remercie Dieu tous les jours de vous avoir conduit dans celte sainte maison , et je le prie de m'y conduire moi-méine. Je n'ai pas osé vous demander la permission de m'y rendre , tant que j'ai vu que vous aviez besoin de mes services et q>ie vous n'aviez pas terminé l'arrangement de voire maison ; maintenant que vous y avez établi l'ordre (juc vous vouliez y mettre , pcrmcllez que je me rende au couvent , et que je cherche à vous imiter, dans le bien , comme je vous ai trop imité dans le mal.

» — Si tu savais, lui répondis-je en l'embrassant, si lu savais de quel énorme fardeau tu soulages mon cœur , si tu connaissais tous les motifs que lu me fournis de rendre gr.lces à Dieu , et combien il m'est doux de pouvoir compter sur le plaisir de vivre toujours avec toi dans Tunion la plus intime , lu jugerais de toute l'étendue du bonheur que lu me procures. Ecoule, Simon, j'avais mal interprété l'air triste (jue tu avais pris avec moi ; je te croyais mécontent du changement de mes opinions et de mes senlimenls , et fort peu disposé à marcher sur mes tra<'es ; j'en avais conçu la plus grande affliction , parce que je ne pouvai.s

envisager que la triste nécessité de me séparer de loi ; car je veux ne laisser autour de mes enfants aucun sujet de scandale.

» Je t'ai bien mal jugé , mon bon Siinoti ; tes sentiments étaient tout différents , et Dieu , qui te les a inspirés, me garantit que nous ne serons jamais dans le cas de nous séparer. Oui , mon cher , je te regarde dès à présent comme mon meilleur ami. Nous l'étions auparavant , mais noire amilié nous était funeste à tous deux : tous les jours nous nous donnions l'un à l'autre la mort la plus funeste ; nous courions de concert au précipice; nous suivions la voie de la perdition, nous suivrons maintenant celle de la félicité , et nous nous servirons d'aide et d'appui l'un à l'autre.

» Aucun niolif humain ne m'engage à te faire retarder d'un instant Texéculion d'un si salutaire projet. Je dois continuer à le donner de bons exemples, pour réparer une partie du mal que je t'ai fait ; je dois te demander pardon de l'avoir induit à te rendre, par une falale complaisance, si coupable envers Dieu. J'espère que tu ne me le refuseras pas , et que lu lui demanderas de me pardonner, comme je le supplierai de te pardonner également. Pars , Simon , quand tu voudras , et plutôt aujourd'hui que demain. L'ange du Ciel, qui m'a guéri de mon aveuglement, le guérira du tii>n. Livre-toi à sa discrétion, et reviens au plus tôt jouir au milieu de nous des douceurs de l'union chrétienne que .nous formerons entre nous. î) Simon me demanda une lettre pour le Père, et il pat til le jour suivant. '

Il est fAihcux pour moi qu'il me manque dans ma position actuelle. Quoiqu'cnvironné de beaucoup de monde , je me trouve seul ; parmi ceux qui m'enlourent , personne ne peut servir à mes desseins. Tous ont été les compagnons de mes désordres, et je subis la punition des' méchants qui éloignent d'eux tous les gens de bien : viennent-ils à être éclairés d'une lumière nouvelle, ils ne savent plus sur qui tourner les yeux. Je n'ai ici près de moi que des hommes que j'ai rendus les instruments de mes excès ; lu juges qu'ils sont incapables de me rendre des services utiles. Ils ne se sont occupés avec moi que de plaisirs et de vices : ils ont fait comme moi , ils n'ont rien appris.

Maintenant je les mets à l'épreuve; je prends du temps pour voir s'ils ont {|uelque envie d'épurer leurs mœurs et de commencer une vie chrétienne. Quehjues - uns d'entre eux sont encore bien éloignés de celte pensée , et je crains de me voir obligé de les congédier. Ce qui m'afllige le plus , c'est le sentiment de ma propre insufiisance , le regret d'être hors d'état par moi-même de les exhorter et de les conduire. J'y vois assez clair pour dislinguer toute l'étendue de mes devoirs . mais je suis trop peu éclairé pour m'en acquitter complètement. Deux enfants à élever , une maison à conduire , des biens ruraux à administrer, des secours nombreux à distribuer; tout cela est pour moi un énorme fardeau, pour moi qtii ne sais rien, qui n'ai point Ihabitude de l'application. Je sens la nécessité d'être

aidé par une personne inlcllitienle et clirélitînne , (jui veuille bien s'assoder A mes lia\aux ; mais où la trouver ?

Toi-même, mon elier Théodore, lu serais embarrassé si je l'adressais celte (ommission , surtout si je te priais de me cliercher pour mes enfants un instituteur vertueux et instruit ; c'est de lui dont j'ai aujourd'hui le plus besoin.

Félix a dix ans accomplis , Paulin en aura bientôt neuf. Ils sont précisément dans V'a>¿e où leur éducation demandi! le plus un guide attentif, un instituteur chrétien, (jui {^rave dans leur cœur les vérités de la religion et les j)rincij)es de morale qui doivent les dirij^er vers l'amour et la |)rati(|ue des vertus. Les impressions de cet Age sont les [)!us vives , les plus profondes , et celles qui inlliu-nt le plus sur le cours de la vie. .le crains de leur avoir fait perdre les deux années (jui se sont écoulées depuis la mort de leur vertueuse mère. Veuille le Ciel i\ue leur préccj)teur philosophe n'ait pas nui par anticipation aux principes que je voudrais faire germer dans leurs átnes !

Cette idée m'afllige et ni'cnVaie , lorsijuo , avec une cruelle indiliérence , je vis mourir, il y a deux ans, ma bonne et respectable épouse, je n'imaginais pas combien je déplorerais un jour sa perle ; je m'attendais peti à la connaissance trop tardive de la grandeur du bien dont j'ai été privé. J'étais trop aveugle alors pour discerner ses «minenles verlus ; j'en ai j)ris à présent une plus juste idée. Quelle consolation n'eiil-elle p;is éprouvée à me voir rentrer dans le chemin de la religion et de la vertu î (juelle douce satisfaction n'aurais-je pas eue à lui demander pardon de mes dérèglements , à chercher à les réparer à force de repentir et d'amour !

Cette vertueuse femme supportait mes torts avec une patience héroïque ; sa profonde sagesse les dissimulait , et , dans sa modeste retraite, elle ne s'occupait (jue de l'éducation de ses enfants. Elle les a instruits dans leurs premières années : elle leur a appris à lire et à écrire ; elle leur a surtout donné les premiers éléments de la religion ; ils ne les ont pas oubliés , car en les examinant l'autre jour sur le catéchisme , j'ai trouvé (¡u'ils en répétaient bien les priiuipaux articles, et qu'ils avaient à cel égard une intelligence supérieure à celle de leur jeune ilge. Mais je ne crois pas que depuis deux ans ils aient rien appris ; il n'est (|ue trop vraisemblable que leur précepteur n'a pas daigné s'occuper de leurs études , ou que , s'il a pris la peine de leur donner quehjues instructions , elles n'auront roule que sur des fables ou sur des objets profanes. Je suis porté i\ le penser , parce que l'autre jour il s'applaudissait beaucoup de leur f;iire répeler devant moi une scène de conunlie. .le souffrais , tout en dissimulanl ; je ▼oyais bien que mes reproches seraient inutiles, et (jue , pour exlirper le mal , il fallait en attaquer la racine.

\jn trait de sa conduite te le fera mieux connaître encore. Je n'ai positivement ordonné à personne d'assister aux exercices du soir ; ma mauvaise conduite , dont le souvenir est encore si récent,

me prive absolument du droit de commander avec autorité ; je me suis borné à dire que tous ceux qui voudraient y venir en auraient la liberté ; j'applaudis ù ceux qui y viennent , je leur témoigne tout le plaisir qu'ils me font ; cet accueil de ma part y a amené le plus grand nombre de ceux qui composent ma maison ; le philosophe n'y a jamais paru , il a le déplorable courage de nous y laisser seuls. Sa conduite m'a dévoilé son caractère et m'a décidé à l'éloigner de mes enfants. Je l'ai déjà congédié. Ainsi me voici seul auprès d'eux , et une charge aussi difiicile que celle de leur éducation est au-dessus de mes forces.

Ces détails te montrent l'indispensable nécessité de chercher un homme de confiince qui se dévoue à celte fonction et qui puisse Ja remplir, il n'est pas aisé den trouver un qui soit doué des qu;ilites qu'exige un soin de cette importance. Je ne regarderais à aucun diîs sacrifices possibles en faveur de celui sur les talents et sui' les vertus duquel ji; [)ourrais me reposer; mais où le trouverai-je ? Les sujets de celte espèce sont rares ; et , quand j'en aurai trouvé un , puis-je espérer qu'un homme de mérite veuille se charger d'élever les enfanis d'un père dont la mauvaise réputation doit l'éloigner? Au milieu de celle perplexité , il m'est venu une idée que je vais te proposer et dont la réussite serait un grand bonheur pour moi.

ïu le rappelles Marlen , ce parent pauvie 'que nous voyions si peu , par rapport à l'opposition de ses mœurs avec les nôtres ; le relàchfc'raent de nos principes s'acconimodail mal de sa vertu. Malgré la différence de noire manière de penser , il m'a toujours traité aven une tendre amitié , ou pour parler plus juste , il m'a toujours vu avec compassion. Combien de fois ne m'a-t-il pas dit : le moment de la miséricorde n'est pas encore arrivé , mais il arrivera !... Que de fois mes remords m'ont-ils rappelé le peu de cas que je faisais de ses exhortations , comme je l'ai déclaré à mon directeur, en lui dépeignant sa verlu ! Tu sais que , dans le temps de nos éludes , il se distinguait de tous ses camarades par la sagesse de sa conduite et par ses talents. Tu n'ignores pas non plus (ju'il est le troisième ou le quatriènn; fils d'un père peu aisé , qu'il n'a qu'un« Irès-niodique fortune , et que s'il vit indépendant et heureux, il ne le doit qu'à sa sobriété et à s» modér;ition.

Il me semble, '^l'hcodore , que le Ciel ne pourrait pas me faire un plus beau présent. Si Marien pouvait se résoudre à venir ici , à vivre avec moi et à se charger de l'éducation de mes fils , ma félicité serait complète. Mes enfanis trouveraient dans lui un ange tutèbiire, qui les conduirait au Ciel; et moi, j'aurais un ami éclairé (jui me fortifierait dans nies bonnes pensées , qui me souli.'ndraii dans le sentier de la vertu , et m'ai<lerait par ses sages conseils. Mais comment oser espérer qu'un homme si juste, si vertueux , dont je s<iis trop bien connu , et qui a été si récemment témoin de ma di'plorablc conduite , veuille venir vivre avec moi , sachant mieux que personne au monde à quel point je me suis rendu méprisable ? Puis-je penser qu'il daigne s'associer à une

fnmillo donl je suis le chef, et élever les enfants d'un père si derei;lé? Pardounera-l-il à mes scandales publics , el ne se croiral-il pas d(;>!iüiH)rt' de venir habiter la niênie maison que moi ?

Cependant, Théodore;, j'ai une si haute idee de son liumilité el de sa vertu, que je me (latte encore (jue la charité pourra le porter à un si grand sacrilice. 11 n)e vient une idée.... Fais-moi le plaisir de lui remettre toutes les lettres ([ue je l'ai éciiles , Îais-les-lui lire successivement pour (ju^il rende grâces i» Dieu j)our moi , (ju'il ap[)renne (¡ue le moment qu il espérait de la bonté divine esl arrivé , et que , s'il y consent , il peut devenir linstrunienl que le Ciel emploiera pour accomplir el pour perfectionner son œuvre. Qu'il lise tout ce que je l'ai marqué , el sur le sujet présent les lignes que je lui adresse :

« Mon cher et res})ectable IHuricn , élève vers Dieu ton cœur pur, consulte sa volonté el sa gloire, el si sa bonté le l'inspire, viens au secours d'un ami auquel ton amitié de>ient indii-pensable. J'ai formé de bonnes resolutions, viens les soutenir. J'ainu; là verlu ella cherche, viens m"ap[)reiidre à la pratiquer. J'ai des pensées chrétiennes , et je désire de faire tout le bien donl je suis capable ; viens à mon aide.

» Viens surtout recevoir el adopter mes deux iils ; ils passeront de mes bras dans les tiens. Reçois-les au non» du Dieu qui te destine à les élever dans sa crainte el à les former pour sa gloire. Reçois-les au nom de l'amitié qui l'implore , et qui les conhe à la sagesse cl à la vigilance. Je l'abandonne tous les droits d'un père. Amène avec toi quehjue domestique de confiance qui puisse les soi¿¡ner el les servir sous les ordres. Je vais éloigner tous ceux qui m'ont servi dans le temps de ma dépravation , si le changement de l'.ia conduite ne peut les engager à refoi mer la leur.

» Si lu connais des personnes veilueuses qui puissent les remplacer, ne les perds pas de vue , qu'elles soient prêles à te suivre ici , quand tu jugeras à propos de les mander. Tu disposeras de tout , lu régleras tout suivant la religion et la conscience. Je l'attends comme l'homme que Dieu m'a destiné pour ami , pour niailre el pour compagnon dans le chemin du salut, et je le prie d'ajouter à toutes les grâces qu'il m'a faites , celle de toucher ton cœur, el de le déterminer, pour son amour, à un si grand sacrifice.

» Que ce Dieu de bonté qui me prodigue les marques de sa protection , t'inspire ! que , sur Us ailes de son esprit di\in , lu voles dans celle retraite , (|ue je veux consacrer à l'exerc ice de toutes les vertus; viens bientcH franchir ma porte, et (|ue je puisse n)e [uecipiler dans les bras ! Adieu , mou cher Marien , adieu jusqu'au n!0ment où Dieu nous unira pour ne nous plus séparer. »

El loi , mon cher Iheodore, sois mon intercesseur au|'rès de Marien. Atlac he-toi à lui ; accable-le d'instances , el décide-le à ne pas résister aux niiennes. Dis-lui que ceci est l'œuvre du t^iel ; qu'il doit venir au secours d'une famille égarée et détrompée de ses erreurs, pour la garantir de retomber dans ses égarements;

d'une famille qui veut se mettre sous sa direction et se conduire par ses exemples.

Tu le souviens qu'eu commençant notre correspondance , je t'ai marqué de ne point me répondre sans que je t'en donnasse avis ; je n'ai voulu recevoir aucune lettre de loi que tu n'eusses su toute mon histoire , et que tu ne fusses parfaitement instruit de tout ce qui pourrait me concerner. Tu l'es maintenant ; tu connais le miracle qui s'est opéré eu ma faveur. Je ne le parle plus du passé , mais du présent. Réponds-moi donc -, daigne le Ciel toucher ton cœur, ce cœur hon , généreux et noble, qui a été séduit et trompé comme le mien l'a été. D'ailleurs il m'importe beaucoup d'apprendre la résolution de JÍÍar/e/i , pour agir d'après ce que tu me marqueras.

Ce qui m'afflige encore dans ma situation , c'est de me trouver éloigné de la maison sainte où j'ai reçu une nouvelle naissance, et de ne pas pouvoir m'y transporter aussi fréquemment que je le voudrais. 11 me serait doux d'y pouvoir aller souvent ; mais il faudra me contenler de visiter un jour de chaque mois une société si intéressante et d'un si grand prix. Un m'a informé qu'à peu près à une lieue d'ici il existe une réunion de solitaires qui vivent ensemble avec beaucoup d'édlGcalion ; je voudrais qu'ils ressemblassent à ceux que j'ai quilles , qu'ils pussent les remplacer à mon égard , et remplir les instants de loisir que me laisseront mes occupations. J'irai les voir demain. Adieu , mon cher Théodore.

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