LETTRE TRENTE-DEUXIÈME
Le philosophe à Théodore.
Je l'ai dit , mon cher Théodore , que j'avais le dessein de visiter des anachorètes ou solitaires réunis dans notre voisinage , qui mènent une vie Irôs-édifianle. Je sorlis avec mes enfants pour leur donner le plaisir de la pronienade ; et les ajant conliés à un dotnesliijue , je pris seul le chemin du lieu qu'habitent ces pieux solitaires. Je n)édilais en marchant les instructions de mon directeur; elles sont pour moi une source de délices et me font une impression toujours plus vive; tous les jours j'y découvre de nouvelles lumières , donl l'éclat croit et s'augmente sans cesse.
Arrivé aux environs du lieu qu'on m'avait indiqué , j'aperçus MU village médiocre. Je demandai la demeure des saints solitaires ; on me montra une maison de fort peu d'apparence ; j'y
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portai nies pas, et sans avoir rciuontré personne, je me Iroiivai dans une espèce de jardin , eiilourc de (¡iielcpies bosquets. Je in'avaiirai dans l'espoir de voir [);irailre (luelqu un ; et, errant de côté et d'autre, j'eiilre\is une chapelle.
J'a[)proche, et j'ai)er<;ois un homme agenouillé, revélu d'un sac ; il tenait dans ses mains un cruciiix , dont il baisait fré(iueninient les pieds ; il le li.vait d'un œil ¡¡lein d'expression , de tendresse et de componction. Je ne doutai point que ce ne fût ym des anachorètes. Le respect et la curiosité me taisaient désirer de le voir de plus près; une touflé d'arbres, dont I épaisseur pouvait me cacher, dominait la chapelle ; je m'y caihai avec précaution pour ne pas être entendu. Je voulais l'observer sans le distr.iire.
Il était pale, maigre et baigné de larmes. Mais quel fut mon étonnement, lorsijue , l'ayant lixé a\ec beaucoup d'allenlion , je crus reconnaître les traits de Manuel, de ce malheureux J/untif/ dont j'avais tant deploré la niort , dont la destinée éternelle m'avait tant alarmé, dont le sort, par son affreuse incertitude, m'avait causé une si vive afiliction ! Il n'est pas en mon pouvoir de te peindre , J'héodore , l'émotion que me causa celte appaiition imj)révue , tous mes membres tremblèrent ; mon cœur battait avec force ; troublé par une ressemblance aussi complète , je ne sus où j'en étais.
Je cherchais à me persuader qu'il n'y avait rien de rée' dans ce que je voyais ; je crus (jue ce n'était (pi'un songe , une pure illusion de mon imagination ; cependant je le lixais encore avec plus d'altiMilion : sa ligure, toujours plus ressemblante, m'inspira ua nouvel effroi. Ma perplexité allait toujours en augmentant ; plus je ni'a[)pli(|uais à le considérer, plus je crus reconnaître Manuel ; je ne j)us plus me contenir. Par l'ellet d'un mouvement que ma prudence ne put arrêter, je m'écriai : « Dieu saint ! serait-ce Manuel? Comment celui qui repose dans la tombe [)eut-il t'adorer parmi les vivants ? » En disant ces paroles , je sortis sans réilexiou dti taillis ou j'étais caché , pour m'approilier et le reconnaître de plus près.
Ee bruit (pie je fi-^ , la force et la viv.icilé de mon exclamation tirèrent r.MiaLhorèle de sa méditation profonde. 11 leva les yeux, les iixa sur moi , me considera avec attention et avec surprise ; ef, se relevant , il \iiii à moi : « Tu ne te trom|)es point , ami , me dit-il ; je suis hî malheureux Manuel. Pour(|uoi viens-tu troubler ma solitude ? J'avais résolu d'ensevelir ici , ignoré de tous les humains , les restes d'une vie criminelle. Quelle fatalité Hineste t'a fiit ilécouvrir un secret destiné à mourir avec moi dans ce réduit solitaire ?
» .Mais , que vois-je ? tu pleures ! la sim|)licité de ton extérieur»
ton air et ton maintien i'es[)irent la modestie ; serais-tu désabusé
! et converti ? ("irand Www ! tes miséricordes se sont donc répandues
«Ml même temps sur deux cœurs (pie les mêmes passions avaient
égarés! Ami , hiite-toi de m'expliquer ce mystère, nous sommes
l'un pour Tautre le sujet d'un grand étonnement. La bonté divine me réservait donc la consolation de te voir et de le trouver changé; c'était la seule qu'elle pût ajouter à toutes celles qu'il lui plait de répandre sur les jours de mon repentir- »
Lorsque mes sens furent un peu calmés , et que je fus en étal d'articuler quelques mots , nous nous assîmes , car je ne pouvais me soutenir. Je lui racontai brièvement tout ce qui m'était arrivé depuis noire séparation , et la fausse nouvelle qu'on m'avait donnée de sa mort. 11 m'écoutait avec des témoignages d'élonnement et de joie que je ne saurais te rendre ; de pareilles situations ne peuvent se décrire : il aurait fallu en être témoin et avoir un cœur disposé à les sentir. Après avoir entendu le récit de tout ce qui m'était arrivé , récit souvent interrompu par nos larmes, il en rendit à Dieu les plus ferventes actions de grâces, et m'instruisit à son tour des causes qui avaient amené le changement de son cœur et qui l'avaient déterminé à quitter le monde.
« Tu as cru , me dit-il , et tous nos compagnons ont dû le croire avec toi , que j'étais un homme abandonné , audacieux et intrépide dans le mal , portant un cœur de pierre , insensible à tout remords, au-dcssuó de toute inquiétude, accordant tout à mes passions ; tu as pu penser qu'au milieu de nos dérèglements je jouissais du calme d'une conscience imperturbable. La licence effrénée de ma vie devait vous le persuader à tous ; j'affectais ce calme insensé; mais, dès que je l'aftectais , lu comprends qu'il était loin (le moi.
» J'avais beau m'eflbrcer d'y parvenir , jamais il ne fut en mon pouvoir de l'obtenir ^ jamais je no pus surmonter l'importune et secrète terreur qui empoisonnait loutes mes jouissances ; jamais je ne pus faire taire la voix intérieure qui me menaçait d'une éternité de tourments. Je sens à présent que beaucoup de personnes atTectent cette tranquillité au milieu du désordre , tandis qu'un ver rongeur les dévore.
» Cette monstrueuse conduite parait incompréhensible ; la féroce violence des passions et le charme corrupteur des exemples produisent et entretiennent ce mélange de contradictions qu'on conçoit à peine.
» Je me suis toujours montré le p'us ardent dans le mal , le plus fougueux, le plus déterminé à délier la colère' du Ciel; malgré celle sécurité (cinte , j'étais inlérieuremont en proie à mille terreurs. Le bruit du tonnerre , un incident imprévu, la moindre apparence de la mort me remplissaient d'effroi ; et, toujours déchiré de ces inquiétudes , je ne pouvais jouir en paix du fruit de mes perversités. Elles se inullipliaient néanmoins, comme si, à force d'excès , j'eusse pu me procurer la paix ; ou comme si la réputation ^J'un homme inq)ie et dissolu, acquise à un si haut piix , avait pu compiMiser mes souiïrances ; enfin , tandis que d'autres ont l'hypocrisie de la vertu , j'avais, nuu , celle de la dépravation et de i"iiurédulilé.
» Tel étail l'étal de mon ¿me , mon cher ami , lorsijue je vous quillai , dans celte nuit où j'allais [¡li'paier cet assaut de dcbaudu; ])rojeté entre nous pour le jour suivant. J'avais l'ait une grande j)aitie du chemin, lorsque je perdis connaissance, sans savoir ni comnienl ni pouicjuoi , et sans (|u'aucun ac( ident piéalahle eût |>u nie l'annoncer. Je ne saui'ai> rendre compte de ce (jui m'aniva alors. Tout ce dont je me souviens, c'est (ju'en soilaiil de celte fatale léthargie , je me trouvai au nïilieu d'une grande salle. Mes piemièies sensations lurent laibles et confuses. J'étais eííiajé de tous les objets , sans en pouvoir distinij;uer aucun. I es nuages qui m'offusiiuaienl , se dissipèrent insensiblement ; je parvins enlin à jouir de mes sens.
» Dans quel état me vis - je , grand Dieu ! Etendu sur un lit funèbre, enveloppé d'un suaire, les mains et les pieds attachés; <juatre ilan)beaux éclairaient mon (criueil ; on avait j)lacé un crucilix sur ma [loitrine ; je tressaillis d'horreur. Je portai mes regards de tous (Otes pour voir s'il n'y avait personne , j'aperçus que j'étais seul. Je voulus appeler, ma voix s'était éti'inle , moins par faiblesse que par l'eflet de la teireur. Je ne tardai pas à voir entrer une femme à (pii j'adressai quelques paroles mal articulées ; épouvantée de me voir vivant, elle jeta des cris d'effioi et s'enfuit.
» Un moment après, vint un homme vêtu comme tu me vois. 11 s'appro, ha de moi à pas lents, comme pour vérifier ce que la femme lui avait rapporté , ou comme retenu par la crainte de m'incommoder. Me voyant les yeux ouverts et entendant mes questions , il me répondit avec douceur : « Ne vous iniiuiélez ¡¡as , monsieur , traïujiiillisez-vous ; Dieu vous rap[)elle à la vie, et vous ne tarderez |)as à la recouvrer. A l'instant même il détache mes liens, me débarrasse de tout cet app;:ieil de mort , et , à l'aide de deux paysans qu'il aj)pelle , on me transporte dans une autre pièce où l'on me mit au lit.
» Je m'abandonnai à leurs soins , sans rien comprendre à tout ce qui se passait autour de moi. Lorsqu'ils eurent fini , je demandai à c(!t homme connnent je me trouvais dans cet état. 11 me répondit : Je vous icniliai compt»' de tontee (|ui s'est passé, lorsque vous .serez rétabli et (|ue vous pourrez m'enlcndre : vous êtes iilTaibli , et une imjiression lro[) forte [)ourr;iit vous nuire. Il faut donc commencer par reposer et prendre (juehpie aliment pour réparer vos forces ; surtout il faut éviter de |)arler et de vous agiter. Je nie bort)erai à vous dire, pour vous traïuiuilliser , (¡ne -vous avez été surpris dans votre voiture par un(> léthargie si profonde que nous vous avons cru mort ; voilà pourquoi vous vous êtes trouvé dans l'étal où vous étiez tout-à-l'heure ; mais Dieu vous a conservé la vie. J'espère que ce ne sera rien , et qu'à l'aide de quelques secours vous vous rétablirez bientôt. Je ne vous recommande maintenant (|ue du repos et du silence.
» Peu à peu mes idées se dévelo|)paient : mon premier élonnemeul fut de ne pas voir auprès de moi les deux domestiq^ues i[yii
m'avaient accompagné. Malgré le silence qu'il m'avait rccoramandé , je ne pus m'abslenir de lui en demander des nouvelles. L'un , monsieur , me répondit-il , vous croyant mort, est retourné sur ses pas pour averlir \os amis ; l'autre est au lit , grièvement malade. La maison où vous êtes est celle de mon père ; elle est un peu solitaire et au milieu de la campagne ; mais il vient de se rendre au village le plus voisin pour y chercher un chirurgien. Il n'y a maintenant ici que ma mère et une domestique , celle qui s'est effrayée lorsque vous lui avez parlé. Vous êtes instruit maintenant de ce qu'il vous importe le plus de savoir ; en voilà assez pour le moment. Il iit signe à sa mère de s'approcher. Je la vis ; mais il ne voulut pas souffrir que je disse la moindre parole.
H Cette respectable vieille et ce saint ermite me prodiguèrent leurs soins et tous les secours qu'exigeait ma situation. Je ne tardai pas à me sentir Irès-soulagé , et dans le même état que s'il ne m'était lien arrivé ; plus maître alors de moi et de mes idées , je leur demandai le récit détaillé de tout ce qui s'était passé. Ils me dirent que j'avais été attaqué d'une asphyxie, et qu'on m'avait cru mort ; ils me rassurèrent sur cet accident qui n'c^t pas rare, en me faisant espérer qu'il n'aurait aucune suite. Ils ajoutèrent que Jacinthe , le domestique qui ne m'avait point abandonné , accablé de douleur et de fatigue , avait pris une lièvre violente et qu'il était en danger.
» Ces nouvelles m'inquiétèrent viveme-nl. L'accident subit et si imprévu que je venais d'éprouver , l'idée de mon sort , si la mort qui m'avait approché de si près eut terminé mes jours, et la cr-iinte de voir le même accident se renouveler, me remj)lirent de trouble et d'effroi ; le long désordre de ma vie , mes crimes , mes blasphèmes , mon abominab'e conduite , s'offrirent à moi sous l'aspect le plus effrayant. Je ne pus envisager qu'avec horreur l'abîme profond où j'étais plongé : ce fut la première pensée qui me fit apercevoir combien je m'étais abusé, lîicntôt après , la terreur menaçante , les angoisses dévorantes , les remords s'emparèrent de mon cœur. J'aurais sacrifié tout ce que j'avais au monde pour sortir de cet état pénible ; mais comment y parvc^nir? Vaini'menl je m'attacbais à considérer les ressources de la miséricorde divine , le poids énorme de mes crimes m'accal)l<iil. Je ne voyais personne i\ qui m'adresser , je ne savais comment m'y prendre ; au milieu de cette agonie mortelle , des sueurs froides ft abondantes épuisaient mes forces et me causaient de fréquentes défaillances. La crainte d'un nouvel accident redoublait mes inquiétudes.
» Ce qui m'affligeait bien plus encore , c'était d'avoir été conduit par le hasard dans une maison solitaire , au milieu d'un désert, où je n'avais point à ma portée de prêtre qui put me secourir ; je regardais cet état comme un châtiment de Dieu , qui ne voulait plus me pardonner. L'agitation continuelle que j'éprouvais , les soupirs violents que j'exhalais dans mon inquiétude , cl les mots
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mal articulés qui s'écliappiiioiit de ma bouche excilèrcnl l'allention de reriuile; il s'appiocha de moi, pour s'iiilormer si j'avais besoin de quelque cIkjsc. Je lui demandai ((uelle heure il éiail : Minuit, nie répondil-il ; il ajouta que sa mere , dj^ée et inlirme , était couchée; qu'il me veillait, et (ju'il était resté pour me donner tous les secours que mon étal pouvait exiger.
» J'aurais voulu lui dévoiler les nioliis de mon trouble ; une fausse honte me retenait. Que ui'aurait-il servi d'ailleurs de me découvrir à un homme dont l'exléiieur ne m'aniioiiçciit (¡u'un simi)le paysan , hors d'état de me secourir dans ma deploiabh; situation '.' Livré à toutes les terreurs, prive de toute esperance, ne voyant aucun moyen d'échap[)er à un si grand danger , j'éprouvai des convulsions causées par le découragement et le desespoir ; et, ne pouvant résister à tant d'alliiclions et d'angoisses, je retouibai dans la même léthargie. Mes yeux se fermèrent de nouveau à la lumière , et je perdis une seconde fois toute connaissance.
» Cet accident fut pareil au premier; mais il fut moins long , et je revins à moi vers (jualie heures du malin. Je me souviens seulenient (¡n'ayant repris uîcs sens avec autant de lenteur que la première fois, je me trouvai au lit sans avoir bien recou\ré la mémoire. Le premier ol)jet qjii s'oilVil à ma vue fut le solilaire qui lisait : je poussai un soupir; il se hâta de venir à moi, la joie peinle sur le visage, il m'adressa quelques paroles de consclation et me renouvela aireclueuscment la recommandation de ne point parler, attendu que le plus léger efl'orl pouvait être dangereux. Mais j'étais agité d'autres désirs, parce (jue je me trouvais alors en état de recueillir |)lus proniplemenl mes idées , et que je re(onnus distinctement que j'étais retombé dans une i)rolbnde léthargie. J'étais cruellement al'lligé de voir (jue je lumbais dans ce triste état , sans éprouver aucun symptôme (jui me l'annonr.ût ; la nature n(; m'en avertissait point. Les accidents se renouvelaient, j'en avais subi deux dans un intervalle très-court; leur retour ti'étail que trop viaisemblable. Quelqu'une de ces attaques , la première peut-être , pouvait devenir la dernière , et sans m'y attendre , sans rien prévoir , je pouvais être précipité dans les abiuKis de l'éternité.
» Ces lugubres idées réveillèrent toute l'anxiété de mes terreurs ; mes cheveux se dressaient sur ma tète. Dans un instant , je me représentai comme dans un seul tableau loules les lu»rreurs de ma vie ; je me persuadai (|u"il n'y axait plus de ressource pour moi. Que n'aurais-je pas donné pour avoir alors un directeur (¡ui pût me conseiller cl m'inslruire ! La fré(|uence de mes accès ne me laissait ou pouvait bien ne mo laisser aucun temps dont je pusse disposer.
» Ces ameres réflexions se succédaient en foule, et me tourmentèrent à tel point que , n'étant plus maître de me contenir , je me misa crier comme un forcené. Le bon ermite voulut chercher à me consoler, mais je n'écoulais rien; jeme répandis en
discours extravagants ; à peine savais-je ce que je disais. Probablement il m'échappa quelques mots qui annonçaient mes remords et mes frayeurs. Lorsque je fus un peu calmé, ce digne homme me dit : monsieur, si vous avez quelque inquiétude de conscience , je suis prêtre. Vous seriez prêtre ! répondis-je avec transport 5 hélas ! que m'importe , si Dieu ne veut pas me pardonner ?
» Le bon ermite chercha avec beaucoup de douceur et de ménagement à m'exciter a la confiance. J'écoutai ses discours d'abord avec intérêt , et mon cœur s'ouvrit enfin à l'espérance. Le temps ne me permet pas de te rapporter la longue et intéressante conversation que nous eûmes. H me suffira de te dire que , dans la crainte du retour de mon accident , et m'abandonnant à cet homme de Dieu, dans qui j'ai reconnu depuis autant de sagesse que de sainteté , je fis à la hâte et dans des dispositions trèsimparfiites , une de ces confessions qu'inspire Tefiroi de la mort ; confessions dont Dieu seul peut apprécier le mérite ; et combien n'ai-je pas d'actions de grûces á lui rendre de ce qu'il a permis que je ne comparusse pas devant lui, immédiatement après celle que je venais de faire !
» Elle était trop imparfaite pour queje pusse en être satisfait ; mais l'espérance d'eu faire une meilleure , si Dieu m'en donnait le temps , me donna quelque tranquillité. L'ermite , que jusqu'alors je n'avais vu qu'avec inditrérenco, que je croyais laïque et peu instruit, m'inspira bientôt un grand respect. Sa qualité de prêtre, que je n'avais pas soupçonnée, me le faisait envisager d'un œil diil'erent ; sa prudence , son zèle et sa charité avaient déjà touché mon cœur. D'ailleurs celte découverte subite et imprévue, le bonheur d'avoir rencontré dans lui , contre toute espérance , un ministre de la religion , me portèrent à penser que Dieu me l'avait offert pour le salut de mon âme , et cette réilexion me remplit d'une consolation inexprimable.
» Je résolus donc de m'abaiulonner à sa conduite; je le regardais comme un ange du Ciel , que la miséricorde divine m'avait envoyé. Son zèle ne se ralentit pas un instant ; et quoique je m'aperçusse qu'il avait beaucoup d'attention à ne pas me fatiguer, il mettait Ions les moments â profit. Il me parlait sans cci^se , avec une extrême douceur, de la bonté de Dieu , et de son dé^i^ de pardonner au pécheur véritablement converti. Il employait toute son industrie à soulager mon cœur et à animer ma confiance : il ne s'occupait qu'à m'excitera la contrition, à l'amour de Dieu, et à in'inspirer la résolution de changer de vie.
» Le maître de la maison revint avec un chirurgien qui m'administra quelques remèdes. Son arrivée me fit un très-grand plaisir, par rapport au malheureux Jacinthe ; mais , hélas ! il ne put le sauver : sa lièvre le conduisit au tombeau. J'eus au moins la consolation d'apprendre qu'il était mort dans les mains de mon bon directeur , qui le confessa et le secourut dans ses derniers moments. (Combien la mort de ce serviteur , qui avait eu tant de
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pari à mes iniíjuili-s , renoiivclu nios rt'tnorcls î que de iiüii\eaux iiiolifs de recüiinaissaiice ne me louruit ¡¡as la boulé du Dieu, (|ui me donnail le lemps de me laéparcr à une confession saliilaire î
I) J'avais passé deux jours sans cpr<ju\er de lediule ; je me sentais assez bien rëlabli pour [iou>oir m habiller , el Je le lis sans danger. Le sainl ermite m'aidail en loul ; il ne dédaigna pas de me rendre lous les services (pie j'aurais pu allendre d un donieslique lidèle el en)pres>é. Jetais ionfus de voir un homme, (jue je respectais, descendre auprès de moi à ces ignobles services; son Lunniilé ne se refusait a rien , cl la nécessité me foi rail a les recevoir.
» Il me Gl asseoir, el se mettant à genoux, il me dit : « (Jue votre premier soin, monsieur, après avoir recouvré la santé , soit d'en remercier l'Auteur de tout bien ; de lui promettre de nouveau l'entier changement de votre vie, el de commencer, dès à présent, une bonne conléssion générale , qui supplée à l'imperfection inévitable de la première, qui puisse \ous ou\rir vraiment les jiorles de la miséricorde divine et les bras de notre sainte Mère l'Eglise, et qui vous établisse plus solidement dans sa (li\ine iiifection. '>
» Ce discours, son ton de ferveur el de charité m'émurent profondément; mes yeux se rem|)lirent de larmes. Je >ou!us me mettre à genoux ; il m'en empêcha , me disant que Dieu ne demandait que le cœur. Il se releva lui-n)ème , el je renouvelai toutes les promesses que j'avais déjà faites, il s'assit a côte de moi. Je ne puis te rendre exaclement compte de tout ce que me dit ce serviteur de Dieu , sur le peu de conliance que niérile une confession si précipitée , el qui n'est inspirée que par la crainte de la mort; sur la nécessité d'y revenir, de la faire dans tonte l'ardeur de mon àme, et avec des sentiments ¡¡lus dignes du Dieu de miséricorde , (pii m'accordait du temps , et m'appelait visiblement a un changement de vie.
« (le saint homme me fit fondre en larmes. Je lui répomiis que puis{jue le Ciel me l'avait destiné pour guide , j'étais dis|;osé à ne me conduire que par ses conseils , el (jue je ferais tout ce qu'il exigerait. Il m'ajouta (jue les attaques que j'avais éprouvées étant si subites, et pouvant devenir funestes, la prudence voulait que je ne perdisse pas un instant; et, dés le moment même je recommençai ma première confession , el nouà débidiiillnmes ensemble le chaos ténébreux de ma déjilorable vie.
» Trois jours entiers avaient été consacrés à ce travail ; el nous en étions encore occupés, lorsqu'on >inl avertir Termite (ju'un exprès ihargé d'une lettre le liemandait ; il la lut de>,!iit moi, et je vis son visage s'altérer insensiblement. Je lui en demandai le motif. C'est une nouvelle , me dit-il , (jui m'alfet te vivement ; car elle me force à mabsenter el à me séparer de vous pour quelque temps. iMa communauté m'appelle; un de nos frères est à l'article de la mort , el il désire queje l'assiste en ses derniers moments.
» Quoi ! mon ami, lui dis-je loul eflrayé , vous m'abandonneriez
eu LE TRIOMPHE DE L EVANGILE.
dans les circonstances où je suis? — Je ne puis absolument pas, répondit-il , me refuser à des devoirs qui sont paimi nous de la plus stricte obligation. J'espère que dune manière ou d'autre je serai bientôt de retour , et que nous reprendrons le fil de notre travail. — Mais, lui répliquai-je avec vivacité, si j'éprouve un nouveau paroxysme de la maladie qui me poursuit ? — Dieu ne le permettra pas , répondit-il ; le Seigneur ne laisse pas ses œuvres imparfaites. »
« Je restai abîmé dans la plus profonde douleur. 11 voulait que , tout en faisant les préparatifs de son départ, nous reprissions notre confession ; j'étais bors d'état de le faire. J'éprouvais une peine extrême et je me sentais prêt à défaillir. 11 insista sur les raisons qui l'obligeaient à s'éloigner ; et , à cette occasion , il m'apprit que sa communauté était formée de douze individus réunis de leur plein gré pour vivre en commun , et se livrer ensemble avec plus de ferveur à des actes de religion et de pénitence ; qu'étant tous laïques , ils avaient cherché un prêtre qui vécût avec eux , qui leur dît la messe , et pût leur administrer les sacrements ; que , malgré son indignité, ils avaient jeté les yeux sur lui, et lui avaient proposé de se charger do ces fonctions, qu'il avait acceptées avec empressement.
» 11 m'ajouta que depuis trois ans cette communauté s'était établie à douze liiMios de l'endroit où nous étions, dans une maison appartenante à l'un d'eux, (jui l'avait cédée pour l'usage commun ; qu'on y avait établi une chapelle ; que depuis rétablissement de cette communauté, il n'avait point cessé d'y résider ; mais que sa ' mère l'avait prié avec tant d'instance de venir la voir avant sa mort , qu'il n'avait pas cru devoir se refuser à sa tendre sollicitation , et qu'avec la permission de ses compagnons, il était venu passer quelques jours auprès de ses parents , après avoir laissé son adresse à son supérieur, pour être averti dans le cas où l'on aurait besoin de son ministère.
» Maintenant, monsieur, me dit -il, vous voyez qu'étant le seul prêtre de cette maison , je ne puis me dispenser de m'y rendre , dans une occasion aussi essentielle et aussi pressante que la mort d'un compagnon. » Je sentais toute la force de ses raisons , et je l'avouais ; mais je ne pus mo dispenser de lui ^ dire qu'elles ne dissipaient ni mes inquiétudes ni mes craintes. 11 me vint en idée que je pouvais le suivre , et je le lui proposai ; il m'objecta que l'état de ma santé ne le permettait pas, que d'ailleurs je ne trouverais ni mes commodités habituelles , ni les remèdes qu'exig(îait ma sitiuation. Je lui dis (pie je me sentais assez fort pour entreprendre un voyage .aissi court , et que , quant à mes aises , un pécheur tel (jue moi devait s'estimer heureux de partager les austérités de celle sainte association. Le bon ermite voulut insister ; je lui parlai d'un ton si décidé qu'il ne répliqua plus. « Mon ami , lui dis-je enfin , si je ne suis pas indigne de votre société et de celle de vos saints confrères , j'irai avec vous ; j'irai profiler des exemples de ces
di^'nos pi'nitents , qui ii'oDt pas à dóploier une vie cinssi scantjalnise (jue !a rniciiiie. — Jt; ne rcpliiiue plus, me dil-il : Dieu me garde de m'()¡)poser A un dessein (|ui peut élie l'eflVl d'une sainte inspiialion.
» Le lendemain , nous arrivâmes d(; bonne heure à cette luimble maison (ju'hahilent des saints. Mon cœur, déjà prévenu j)ar le bieidait de la grâce divine , céda bientôt à l'impression des grands exemi)les de vertu, de piété et d'austérité que j'a\ais sans cesse sous les yeux dans l'enceinte de cette solitude. Quels hommes, mon ami! le silence, la ferveur, la felicité pure Jiiibilenl au milieu d'eux, i-e spectacle de lordie qui y régne , de celte sévère harmonie , (jui , pour la premiéie lois , se préseniail à mon admiration, élevait mon :1me. Je m'a|)erçus que la terre oil'rail des délices tout autres (jue celles (¡ue j'éprouvais, lorsque je ne suivais (|ue l'impulsion de m.es sens et les maximes du siècle. Les saints ermites m'accueillirent avci- celle douce et sincère bienveillance dont le monde ne présente que l'apparence , el qui n'appartient réellement qu'à la charité chrétienne.
» Ce fut là que j'achevai ma confession générale , et (jue le Seigneur daigna m'aider à me rapprocher de lui . à l'aide de son saint minisire, el à trouver le pain du Ciel. Le temps (car l'heure d'aller à la chapelle oppro(he , ne me permet pas de lonlinuer plus longtemps cet entretien. Mais si nous pouvons nous voir une autre fois plus à loisir, je te raconterai des choses admirables, qui te montreront les prodiges de la Providence, et l'étendue de ses miséricordes.
» Je me bornerai à te dire que, m'étanl acquitté de tous mes devoirs, je m'appliquai, d'après le conseil de mon confesseur, à repasser toutes les (barges de ma conscience , et à rnelire mes affaires en ordre, mais secrètement, et de manière qu'on ne sût pas (¡ui j'étais. Mon intention était de mourir au monde, et , dans celte vue , de ne ¡)as dénu-ntir le bruit de ma mort , pour pleurer ¡ci mes égarements et consacrer le reste de mes jours aux gémissenjenls de la pénitence. Mes saints compogîtons daignèrent admettre parmi eiix un frère qui ne pouvait que les admirer; et j»; làihai d'imiter, (¡uoique très-faiblemenl , leurs exem|)les édifiants.
» .jamais je n'ai passé de jours aussi heureux , aussi sereins , aussi paisibles ; je ne puis te retracer à présent . ni tout ce qtie je dois à Dieu , ni les douceurs de la tranquillité dont je jouis. Tu le contenteras d'apprendre pourquoi tu me trouves ici , el comment Dieu m'a conservé la vie ; rends-lui grAies d'avoir rencontré l'ancien et perlide ap<Ure de l'incrédulité ; l'apologiste ins(Misé du crime et de l'iniquité dans la maison du Seigneur , couvert des vêlements de la [(énitence. Je n'étais affligé que de te croire encore abimé dans l'erreur. Quelle consolation n'éprouvé-je pas , en voyant que le bonheur qui m'a conduit au repentir el à la douleur , s'est étendu sur toi el l'a ramené
à la religion et à la veilu ! Quelle inconcevable combinaison , digne de notre élonnenient et de toute notre admiration , ne trouvons-nous pas dans les voies du Seigneur ! Qui eût pu prévoir que les conseils du Tout-Puissant eussent destiné un seul et même instant à la conversion de deux hommes aussi pervers, de deux monstres, livrés sans mesure à la corruption
de leurs opinions et de leurs mœurs? La cloche sonne : ici,
nous ne nous faisons pas attendre; adieu. » Manuel se relira, nie laissant aussi étonné que le voyageur qui vient de voir la foudre tomber à ses pieds. Je fus longtemps à revenir de ma profonde stupeur. 0 Dieu ! disais-je en sortant du jardin , où je venais de voir et d'entendre des choses aussi inattendues , quel homme de bonne foi peut considérer la cause et le principe d'un changement si général et si complet, sans y reconnaître la forre de ton br^s ?
Mais quoi , Dieu de bonlé î ne trouvé-je pas dans ce que je viens d'a¡)prendre un avertissement que tu me donnes? ne me fais-lu pas entendre que je n'ai pas encore accompli tous les desseins de ta miséricorde? Te chercherais-je , Seigneur, avec moins d'ardeur que Manuel ? ne dois-je pas au moins faire ce qu'a fait pour toi l'ami , le compagnon dont j'ai égalé et peut-être surpnssé les crimes? Dieu de miséricorde!.... je promets, en présence du Ciel , unique témoin de mon entrevue avec Manuel , de l'imiter dons sa pénitence , comme je l'ai imité dans ses excès , de suivre ses traces , et de venir ensevelir ma vie et expier mes péchés dans le même tombeau.
Quoi I lorsque le compagnon de mes désordres pleure ses iniquités sous l'austère livrée des martyrs de l'abnégation de soimême; quand je le vois admis dans la société pénitente des athlètes de la croix ; quand il consume ses jours dans la méditation de l'éternité , et qu'il unit les tendres gémissements de sa douleur aux cantiques sacrés qui retentissent dans le long silence des nuits; quand sur la terre dure, et dans un lieu consacré aux soupirs et aux larnies , Manuel demande sans cesse à Dieu le pardon des péchés que; nous avons commis ensemble ; quand enfin l'image de son austère pénitence nie suivra partout, pouirai-je , sans rougir , me voir dans une maison commode et y vivre au milieu de l'abondance? Non, non , j'ai partagé ses crimes , il est juste (¡ne je parti'.ge ses expiations.
Mon Dieu , soutiens ma résolution ! sans doute elle te sera agréalde , ptiisque lu me l'inspires. Ce n'est point en vain que tu m'as conduit ici ; lu as voulu me montrer le chemin que je dois suivre. Mon dessein, je n'en doute point, aura l'approbation du saint directeur de ma conduite; il est trop conforme i\ ses principes et à la fermeté des propos qii'il m'a fait former. Rentré chez moi , je lui éci ivis ce qui m'était arrivé , et lui fis part de la disposition où j'étais. Je lui envoyai ma lettre pai- un exprès, qui au bout de trois jours, me rapporta sa réponse. Je l'en enrólela copie ; elle est conçue en ces ternies :
« Quelle atlniiralion et (iiiel ¡)l;iisir m'a causés votre lettre! Combien devuns-iious adorer et aimer ce Dieu de bonté (jui , au milieu du tumulte des passions et des mouvements de la terre , Ibrme et mûrit en silcm e ses élus , pour les retirer de l'abime où leur faiblesse les plonye , et les élever jus(ju"á sa lumière inaccessible ! Comment ce monde , si misérabh; et si petit |)ar la nature des intérêts (jui l'agitent , se tran>forme-t-il , aux )cux du sage (jui l'observe à la lueur du llambeau de l'Evangile , en un llieûtre immense et magniliciue, où se montre partout la main puissante de l'élernelle sagesse (jui le dirige et le gouverne ^ celte main douce el prévoyante , qui , du fond de la [dus frêle argile, sait tirer des êtres sur lesquels se réflédiit la splendeur de sa divinité ; cette main sage, (¡ni , par des voies profondes et inexplicables , les conduit au ternie sublime de son royaume ; celte main miséricordieuse, qui veut (ju'au jour du trioniplie el de l'ascension des membres de .lésus-(>lirist , ils a( ( (ini|)i.gnent ces âmes cboisies , et séjournent ajamáis avec elles dans le sein de son repos, de son allégiesse et de son éternité ?
» Que de sujets d'admiration me fournit révénen}enl dont vous me faites le récit! Vous ne chercbiez que le plaisir innocent d'une promenade solitaire , cl Dieu vous a manifeste au fond d'une austère solitude la force invincible de sa puissance ; par un exenq)le extraordinaire et qui vous touche de si près , il vous a montré clairement (¡u'au milieu des maux de la corruplion humaine , il s'occupe d'en retirer ceux (ju'il veut glorilier dans sa divine demeure, et (ju'avec une [Mom[)tilude qui étonne jus([u'aux esprits célestes , il sait conduire les hommes les plus pervers à la classe auguste et vénérable de ses élus.
» Comment ou poui- (|ui Doin Manuid a-t-il pu sitôt devenir l'objet de ratlention et de l'amour de l'Eternel ? D'où lui est venu cette force qui, lout-à-coup et contre sa prop e espérance, l'a rendu supérieur ou monde , à ses sens el à cette multitude de vices et de chaînes qui avaient fait de lui un monstre d'incrédulité el de dépravation? D'où est descendue celle lumière nouvelle qui lui a si subitement découvert les vanités de la vie et dévoilé les secrels de l'éternité ? Dieu infini I Dieu bon î ce sont là tes œuvres , toujours grandes , toujours admirables. Ton bras invisible et toutpuissant j)eut seul opérer sur la terre ces prodiges et ces vocations d'un ordre si >upérieuc au pouvoir humain , el si contraire à tout ce qui peut nous paraître vraisemblable.
» Vous avez trou>é , monsieur , sans vous y attendre , un second exemple , el un exemple frappant du plus grand miracle de miséricorde que la bonté divine a opéré dans votre cœur. Ce Dieu de compassion vous a ménagé celle rencontre merveilliMise , pour vous fiure mieux sentir le boidieur d'être sorti de l'abime où TOUS étiez plongé. Il a vt)ulu vous délivrer de la crainte où vous étiez (jue Dom Manuel ne fût mort , sans avoir pu pliMirer ses scandales et sanctifier ses derniers soupirs. Kenilez-Iui grâces, monsieur ; mais réfléchissez que la terrible image du ne mort
imprévue et prëcipilée ne perd rien de sa vérité et de sa force, pour ne s'être pas réalisée dans la circonstance qui a fait sur vous une impression également profonde et salutaire. Pendant que l'ami dont vous pleuriez la mort vivait encore , le malheur auquel il avait échappé avait atteint , en plusieurs endroits de la terre , des personnes aussi coupahles que lui et aussi peu disposées à compa— railre devant le divin tribunal.
» J'ai vu de même avec beaucoup de plaisir la noble et courageuse énjulation que cet exemple vous a inspirée ; elle annonce uïi cœur disposé à tout , et capable des plus grands sacriiices. Les tabernacles du Seigneur sont sans doute dignes d'amour ; mais il est des régies de modération et de prudence que nous ne devons pas oublier , même en cherchant Dieu et la vertu. Saint Paul veut que nous soyons réservés et discrets jusque dans le Lien. Nous devons tous nous soumettre à la loi de l'Evangile; mais cet Evangile nous indique difl'érentes voies pour parvenir à la sainteté , et personne ne doit choisir celles qui peuvent contrarier les lois naturelles , lorsqu'elles nous tiennent attachés par des liens plus étroits et plus importants même que les plus saintes institutions, ceux de l'état où l'on se trouve engagé.
1) Dieu , l'auteur suprême de la religion , a su la rattacher à la n.ilure , de manière (jiie , toujours unie avec elle , elle l'élève, au lieu de la contrarier, il veut qu'elles marchent ainsi de concert , et que le chrétien respecte dans l'une et dans l'autre les desseins de celui qui les créa toutes deux. De tous les rapports qu'il a établis dans la société, le titre de père est celui auquel il a imprimé le caractère le plus tendre et le plus auguste. Quand la vertueuse comp;igne de votre vie descendit dans la tombe , elle laissa dans vos bras deux enfants ; vous leur devez vos soins, vos instructions et vos exemples.
» Dom Manuel n'avait pas les mômes obligations ; il était libre, et ne vivait que pour lui seul. Sa retraite ne pouvait donc nuire à l'ordre social ; il lui était permis de se livrer tout entier à l'ardeur de son zèle et de sa pénitence ; mais Dieu vous a dicté vos occupations, en vous donnant celle postérité précieuse qui doit croître et s'élever à vos côtés. Si celle impulsion puissante a pu quelquefois ne pas retenir un petit nombre d'âmes extraordinaires ; si , malgré les gémissements de la nature , on les a vues voler dans le désert; si elles ont eu le courage de rompre les b;lriiètes que leur opposait leur [iroprc sang, ce sont des exceptions que la profondeur de la divine inspiration peut seule autoriser , et qui ne peuvent servir de règle dans l<; cours ordinaire de la >ie , ni déterminer le genre de nos sacrifices et de nos expiations.
» Lors(|U(! vous viviez sans loi et sans principes , il eût été alors utile à vos enfants (jue vous vous séparassiez d'eux pour leur dérober la vue < onlagieuse des mœurs irréligieuses et effrénées ; maintenant (|u'ils peuvent trouver dans votre conduite un moyen de bonheur s'ils l'imilenl , votre éloignement leur serait
LETIUE XXXlf.
très - nuisible ; il les priveiait du plus grand préservatif que ht tonipussion divine ail pu leur présenter contre la contagion de ce siècle. Vous n'êtes vraiment père que depuis que vous cr.iignez le Sei^'neur , et <|ue vous vous êtes rendu capable de maniiesler sa gloire à deux innocentes créatures dont votre sang remplit el parcourt les veines.
» Ah 1 monsieur , puisque votre tendre épouse fut digne dt; votre respect el (ju'elle l'esl niaintenanl de vos regrets , soyez hier» peisuadé qu'elle n'a pu mourir sans dé[)lorer le [)i'u de succès du plus ardenl de ses désirs el de son es[)erance la plus douce. Nt; douiez point (ju'elle ne soil morte en demandant au Dieu qui allait la juger, de toucher votre cœur el de vous rendre digne du nom sacré de père. Que votre zèle paternel la fasse donc jouir à présent dans le Ciel du fruit de sa dernière prière , el que votro application devienne la récompense des douleuis dont vous nwz abreuvé son innocente vie. Travaillez avec ardeur à l'éducation et à la felicité des enfants ([u'elle a [lortés dans son sein , qu'elliï a nourris avec l:tnt de sollicitude , el ([u'elle serra tant de fois contre son cœur maternel.
» Restez donc , monsieur , au milieu de ces fruits chers el sacrés d'une union à la([uelle vous auriez du élrc plus lidele , et dont vous êtes obligé de réparer l'infraction. Rien de plus grand ni de plus méritoire sur la Ierre que de former des liommes religieux , en leur donnant la connaissance de Dieu el leur enseignant la vertu. Rien de plus doux el de plus satisfaisant que d'exercer cet emploi sublime enveis ceux dont la félicité nous intéresse , parce (jue nous nous chérissons nous-mêmes dans eux. Figurez-vous la joie qu'un cœur éclairé par la foi doit goûter, lorsqu'il peut se dire à lui - même : « Ce tendre enfant (]ue j'aime tant , qui est si cher à mes yeux , sera nn jour le saint dti Dieu , le lils du Très - Haut , el se verra dans peu en possession d'un empire qu'aucune révolution ne potirra renverser. O religion divine ! lu peux seule couronner avec tant de magniiiccrice les alTections de la nature ! Ceux qui se dirigent d'après ta lumière peuvent seuls goûter avec ce degré de douceur le bonh(Mir d'être pères !
» J'ai cru devoir , monsieur , vous présenter ces léflexions , pour vous confirmer dans la résolution où vous étiez de vous occuper Irès-sérieusemenl . de l'éducation de vos enfants, surlout de leur éducation religieuse. .le voudrais pouvoir vous indiquer , (|uoi(|ue légèrement , le (¡oint de vue ou le rapport sous le(juel il nie semble (|ue vous devriez leur développer l'esjjril el les intenlions du christianisme; el , si \ous me !<• permettez , je le ferai plus au long dans une atitre lettre. Cet objet est le plus essentiel de tous , parce que la connaissance exacte de la religion est le meilleur préservatif des mœurs et le contre-poison le plus sûr de l'incrédulité.
» Il y a des personnes aimant le bien , pour la plupart , niais^ extrêmement timides, (jui voudraient interdire aux simples tout
examen dé la religion ; c'est qu'elles ne la connaissent pas bien^ Ce système cle toi , simple et aveugle , serait peut-être le plus sûr, si les mœurs etMe caractère du siècle la respectaient, s'ils^ la laissaient absolument intacte, s'ils n'en altéraient point la pureté ; mais quand la corruption des sens et les faux raisonnements des sophistes ne cessent de l'attaquer et font tant de prosélytes parmi la brillante jeunesse qui se vante d'être instruite , il y aurait une indolence coupable à ne pas la défendre avec les armes supérieures qui lui assurent la victoire.
» Cette jeunesse séduite, parce qu'elle n'a été instruite qu'à moitié , devient incapable d'une meiileuie instruction, et ne peut se désabuser des sopliismes qui 1 ont pervertie. Les avantages de la naissance et de ses connaissances prétendues , la mettent à portée de donner le ton à tout ce qui l'entoure ; ses discours retentissent et ses exemples se propagent jusque dans les classes inférieures , et toute la masse de la société s'infecte de proche en proche. L'unique remède à ce mal, c'est de bien enseigner la religion, de reproduire sans cesse les fondements solides qui la prouvent , les raisonnements évidents et sans réplique qui la démonlrent. Et qu'ils ne craignent point, ces esprits pusillanimes, qu'on examine la religion sur tous ses points de vue ! Kien no peut la rendre plus adorable , qu'un examen sévère et réfléclii. Les gens timides seraient bientôt eux-mêmes délivrés de cette inquiétude , s'ils en connaissaient mieux les principes et les preuves.
» Je crois vous avoir fait apercevoir , dans nos premiers entretiens , combien l'insufiisancc de l'éduc.ition contribue aux progrès de lincrédulité , et si je vous en reparle encore , c'est pour vous prouver la nécessité indispensable où sont les pères de famille d'exercer une espèce de magistrature domestique , et d'être dans le sein de leurs foyers les précepteurs et les apôtres de leurs enfants. Un père qui a de la fui et ([ui vit dans l'espérance de ses promesses , ne peut voir croître à ses côtés ces tendres rejetons de lui-même , sans verser des larmes de joie et de consolation , lorsqu'il considere la hante destinée qu'il peut préparer à ces objets de son amour , à Tuide de l'instruction et de sa vigilance.
» 0 innocente et précieuse enfance ! qui peut te voir sans l'aimer ? et qui peut l'aimer satis déplorer l'inconcevable aveugletnent de ces pères cruels qui ne pensent à l'enseigner que ce qui peut le pervertir, te tourmenter et te perdre, ainsi qu'ils se ptudent eux-mêmes ?
0 M. lis je ne veux pas retenir plus longirmps votre exprès. Je n'ai voulu (pu! répondre a votre lettre , vous faire sentir la nécessité de vous conformer à votre vocation , en remplissant les obligations de l'état où Dieu vous a placé , et vous rappeler (pie vos enfants , votre famille, vos domestitjues , vos fermiers et vos concitoyeris . sont les objets dont le l'ère universel de la famille humaine vous a chargé. Je vous ai entretenu de la nécessité de remplir ce devoir; une autre Îoi-ije vous présenterai (juehiues réflexions sur les moyens de vous
LETTIŒ XXXIII. 0.-,f
acquillor dignement d'un si haut eriiploi. Que Dieu vous souliemu! et vous conserve lonii-teiiips! »
Que dis-lu , 'llu'odore , de celle lettre ? je ne m'attendais pas à cette décision. Mais il faut bien se rendre à des idées aussi lumineuses et aussi ( liréliennes. Je serais coupable de ne pas la recevoir conime un oiarlo émané de la volonté su[)rên)e. Je bénis mille lois tous les jours l'homme vertueux (|ui Siii>il toutes les occasions de me confirmer dans la foi , et (}ui , me promettant un plan pour enseii^ner la reli|^ion à n)es enfants , me facilili; les moveos de m'en n)ieux instruire moi-même.
Mais enfin , Théodore , (inel fardeau , quelle entreprise pour moi! élever mes enfants, gouverner une maison nombreuse, travailler à sa conversion, moi (jui ai si fort contribué à la pervertir; distribuer l'emploi de mes revenus au plus grand avantage des pauvres ; donner rexem[)le salutaire d'une conduite (¡ui puisse réparer mes scandales et rétablir une réputation (¡ne j'ai perdue ; faire le bien à proj)os , avec publicité el avec prudence ; <]ue de choses au-dessus de mes forces , et pour l'exécution des- <juelles j'ai le ¡>lus pressant besoin d'un ami solide , d'un guide éclairé (]ui me dirige, qui me soutienne et (|ui m'aide!
Mon cher Théodore , fais encore lire ¿i Marien celle lettre el (ouïes celles que je l'écrirai dans la suite. Invoque son amitié , excile son zélé, hilte sa diligence , ne lui donne aucun relâche. Dis-lui qu'un ami au(|uel il est nécessaire l'attend avec inquiétude , les bras ouverts j)()ur le recevoir, qu'il vienne le conduire au Ciel , après en avoir enseigné le chemin à ses enfants el à toute une famille (jui va l'iîi'opter pour son père commun el pour son bienfaiteur univeisel. Adieu , Théodore.