LETTRE TREN TE- TROISIÈME
Le philosophe ii Tlicodoif.
Mon cher Théodore, j'ai déjà reçu la lettre que mon zélé directeur m'avait promise. Je l'en adresse la copie.
V Pour vous dé\elopper, monsieur, mes idées sjir les moyens de faire connaître el aimer la religion à vos enfants , je < ommenccrai par vous dire que , dans » elle noble entreprise , le succès de votre travail ilépend de voire attention à leur bien faire entendre l'espiit et le véritable objet de la foi. Pour y parvenir , il faut méditer longtemps et souvent les Livres sacrés ; ce n'est
que dans celle source pure cl iularissable qu'on peut s'abreuver de {'eau salutaire qui puriüe nos âmes , et nous rend capables des «fforls les plus béroïques et les plus sublimes.
» Ce n'est que dans les sainles Ecritures qu'on peut trouver les ^rais principes de l'inslrudion qui fixe nos idées d'ordre, de justice cl de bonbeur. Ce n'est (jue là que nous trouverons des îableaux dignes de la grandeur de notre imagination , des objets j)roporlionnés à ce besoin naturel qu'éprouvent les esprits nobles tít élevés , de contempler et d'admirer ce qui est grand et magnifique ; ce n'est que la que nous puiserons des aiïections capables 4'exciter et de nourrir la sensibilité d'un cœur terulre et généreux.
» Si nous connaissions mieux la constitution inórale de l'bonime, nous venions que ce qui l'eloigne couimunémcnt des biens que lu ibi promet, c'est une infirmité de sa nature, ([ui prévaut sur tout îe pouvoir de sa raison. Et celui qui saura lui persuader que la nature elle-même tiouvera son intrrél dans celui de la religion , |>arviendra sans peitie à la lui iairc aimer. Rarement , et plus rarement qu'on ne pense , la raison seule déleruîine le jugement , les préférences et la conduite (ies bommes. L'imagination cl la volonté s'élèvent au-dessus d'elle . et parviennent ordinairement à nous faire adopter leurs suggestion.-.
» Cette disposition générale, résultat de notre faiblesse, est plus sensible dans les enfants , et , disons-le , elle constitue leur caractère. Leurs âmes , sans expérience , ne savent que voir et senlir. A peine peuvent-ils croire ([u'il existe d'autres objets que ceux qu'ils voient de leurs yeux ou qu'ils touchent de leurs «wains ; et nous aulres hommes, pour la plupart, nous sommes enfanls dans ce sens pendant loule notre vie. Nous ne croyons point à ce qui ne frappe pas nos yeux ; ou si l'autorité nous porte à croire, nous ne nous y déterminons que froidement et sans que ces objets nous fassent une forte impression.
») Le moyen le plus propre à nous inspirer l'amour de la religion est de nous bien faire connaître (jue tout ce (¡ue nous désirons , toutce<jue nous reduMu lions avec le plus d'ardeur, dépend «niquemcnt d'elle , {[u'elle est la fin dernière de noire bonheur, la véritable i ichesse , la solide gloire , la suprême félicité , la fortune immense et sans bornes; qu'enfin tout ce qui flatle le |)!us le ( œur humain se trouve compris dans le salut (jue Jésus- <>hrisl a ap[)orlé sur la terre.
«♦ Aussi Dieu , voulant ouvrir les portes de la vie aux ])lus grossiers enfants des hommes, comme aux génies les plus sublimes, 41-t-il renfermé toute la religion dans un ordre ou une série d'évènernenls également palpables pour tous , et qui prennent un ascen- •dant virlorieux sur les âmes sensibhs et dioites. Depuis l'instaiil «olennel où Dieu rompit son éternel silence , et commanda à la lumière de sortir du chaos de la nuit , jusqu'A rétablissement de «on peuple dans la Terre- promise , et le liiomphe de son culte ÍÍU milieu de Jérusalem et du monde , tout n'est qu'une longue chaîne d'événements et de prodiges , qui devrait seule exciter
LETTRE xxxiir. ^i:>'^
notre curiosilô, lors niéniiî (jiuí ce spcrlatle allachant et auguste n'auiail pas une iiti plus elmee, el ne nous intéresserait pas aussi personnellement.
M Nous lisons dans l'histoire sacrée , (pie les enfants des patriarches et des pioi>hètes ne trouvèrent la consolation de leurs (urdives espérances, et de vrais niolils de patience et de constance, ilaiis les vicissitudes de leurs destinées, (pie dans les souvenirs continuels des merveilles éclatantes par les(iuelles Dieu avait établi sou anli(iue empire. Leurs pères , j)0ur leur enseigner ia relif^ion , leur montraient les monuments de ce (|ue Dieu avait l'ait pour leurs ancêtres; ils exposaient a leurs y«îux la longue histoire des laits miraculeux (|ui picparèrent le grand jour oii tout devait trouver su consommation dans la mort et la résurrection du divin Messie.
» (i'est aussi ce (|ue tirent nos pères , et ils étaient mieux instruits (pie nous. Il y eut, dans les siècles passés, des écrivains (pii ramenèrent cette méthode si naturelle, si solide et si sûre pour connaître et pour aimer la relit;ion. Kn eilet , les meilleures preuves de sa divinité se tirent de son iiistoire et du grand et majestueux spectacle qu'elle présente. Il subsiste encore de nos jours, comme autant de souvenir el de restes précieux pour ia curiosité, d'anciens monuments, sur lesquels le burin et Je pinceau gravgrent ou dessinèrent tous les iaits dans leur ordre chronologicpie. .\ l'aide de ce moyen , les enfants se gravaient les évèueuicnts dans la mémoire , en satisfaisant leurs yeux et leur imagination , et apprenaient la religion presque en jouant.
» (>omuient une forme d'instruclii.n , si utile à nos aïeux , a-t-elle pu se ¡)erdre de nos jours? (Comment l'art supéiieur a tous les arts , le seul enseignenu'nt nécessaire , a-l-il pu être absolument négligé , comment a-t-ou pu abandonner [)resque totalenu'ut , pour l'instruction publique , le dépôt des divines Ecritures, le patrimoine des enfants de Dieu, et le trésor de tous les chrétiens? Kt comment ne gi^missons-nous pas de l'ignorance déplorable d'un si grand nombre de lidèles , ([ui ne connaissent ni les principes, ni les preuves , ni les faits dont se compose la sub^lalll•e de leur religion? rorsipi'un pieux Israélite voulait se recueillir pour admirer la conduite el les hautes idees que presente la loi divine , il lui suKisail de se rappeler la mémoire de \oi- , iV .Xbrahani , á'lgtiac et de Jacob. L'ardente foi ài^. David considérait , avec un étonnemenl plein d'admiration , la grandeur ineffable des plans de la majesté suprême : el , dans le ravissement de sa joie , il entonnait ce cantique ' : « O Dieu élernel ! nous avons oui, el nos pères nous ont appris les merveilles que vous avez opérées de leur temps cl dans les siècles passés. »
» El aujourd'hui que Ihistoire de la religion s'est complétée ,
' Ps. XLIII. 1. 2.
íiujourd'bui que nous louchons en quelque sorte à l'accomplisôeinenl et au terme des projihélies anciennes et nouvelles; aujourd'hui qu'il n'y a plus guère à craindre de révolutions , et 4jue i'élal actuel du christianisme semble devoir être stable et |)einianent jusqu'à l'heureux jour de l'ascension triom[)hante de i'Egiise dans la gloire de Dieu ^ aujourd'hui que tous les secrets , tous les desseins de la divinité sont découverts à nos jeux ; aujourd'hui que tout annonce la fin et la consommation de la sublime entreprise de l'Eternel ; lorscjue ie lion de Jiida a rem- |)orlé la victoire , lorsque les temples du Christ se sont élevés îsur les monuments profanes, lorsque d'innombrables tours placent près du Ciel le signe adorable de la croix , sur laquelle s'opéra la rédemption du genre humain ; aujourd'hui enfin que 4out est révélé , tout est découvert , les chrétiens n'ont plus que <ies idées imparÎailes , des notions confuses et obscures. Comment pourront-ils embrasser d'un seul regard toute la majesté de i'édiiice de la foi ? Comment pourront-ils admirer la manière ¿ont toutes ses parties se correspondent , se communiquent et s'enlacent? Apercevant à peine les parties les plus saillantes et la surface de l'édifice , ils ignorent le principe et la fin des idées ijue l'Eternel nous a révélées ; ils ne savent plus voir les rapports admirables, la liaison intime qui unissent et enchaînent les évè- /lemenls de Tancienne économie avec les mystères de la dernière alliance.
» Et où a pu nous conduire l'abandon d'une étude si salutaire? L'intelligence des divines Ecrilines s'est presque perdue parmi les fidèles ; leur lecture est deveime désagréable et fastidieuse au commun des hommes ; peu d'entre eux ont une juste idée du grand dessein et du véritable es[nit de la foi : nous regardons comme étrangers à notre temps tous les événements qui l'ont précédé. Nous avons oublié que nous étions présents aux yeux de Dieu quand il créa le monde ; ([ue nous fûmes alors l'objet de ses divines idées; que nous sommes aujourd'hui la réalité des figures cl l'accomplissement des prophéties; que c'est pour nous qu'il a existé un /ibraliam et des palriarclu's , un Moïse et des prophètes, «me Jéi usalem et un tem[>le , et (ju'entln tout s'est ftiit et se conserve pour les saints.
» Qu'en est-il résulté ? Le peu de prix (|ue nous attachons à notre vocation , l'instabilité et la faiblesse de notre vertu , l'ascendant |)res(|ue toujours vaiiiqueur de nos passions , la facilité à sacrifier tous les fours les espérances éternelles dont l'Evangile anime noire loi , au perfide plaisir do la concupiscence et de l'orgueil , et enfin îe déploTiible pro;irès d'une jdiUosophie perverse , qui ose enlre- |)rendre de decréditer la religion, d'anéantir loule croyance et de lianiiir toute vertu.
» Dans les premiers temps du christianisme , il suffisait qu'un iipôîre nu)nlrAt A une nombreuse assemblée l'enchainemenl des «ïystères de Jésus-Christ , avec ks évènemenls sdccessivcnicnt dispersés dans l'immensité des temps antérieurs à sa résurre(-
LKTTRE XXXIII. Ooó
lion, pour (jno dts luillicis (l'IioiimiL's se proslernasscnl ;mx pit-ds <le la croix., l'I dt iiiaiidasseiil à ¿Ire iiuoipoiés dans son alliann*. Aujourd'liui i!<jus avons la donlcur di; voir (jue les intiidnlcs ne se tonvcrlisscnl point , et (jiie les croyants ne persévèrent pas. Les uns n'ont jamais aperçu la lumière , et à peine les seconds ■en ont eu l'idée. Ni ceux-là ni ceux-ci nonl connu l'excellence et l'étendue du don de Dieu. Cela seul explique ponupioi les uns le réprouvent , et les autres l'abaiuloinif'nt-
» Après sa réstirreclion , Jésus-Christ (il connaître à ses disciples la manière dont s'était acconi[)ii tout ce que les prophètes avaient annonce. N'est-il pas vrai , disaient ces premiers , que lorsiju'il nous exp!i([uait le sens des Ecritures , nos cœurs brûlaient d'un l'eu divin ? Ce que le Seigneur leur manifesta de ses humiliations et de sa gloire , se liait à tous les evènemenls, à tous les oracles et à l'hisloire entière des leujjjs liguralils. Ci tie connexion, «elte corresponilance entre 1 ancienne et la nouvelle alliance , lornie un même cür[)s de religion , une même suiie de desseins, un concert harmonieux , où brille la magniiicence de l'œuvrt; et de la science du Rédenipleiir. Cette admirable consonnance des piédiitions avec les événements, produisait dans les disciples ce ravissement , ce feu céleste qui embrasait leurs cœuis.
» Etienne , disent les Actes des apôtres ' , plein de gr;Ue et de force , frap[).Mt d'étonnement tous ceux qui l'écoulaienl. Un ne pouvait résister à l'abondance et a la niajeblé de l'Esprit (pii parlait par sa bou<he : 3ies frères , leur disait-il , soyez attentifs. Que va-t-i! leur dire ? Il met sous leurs yeux les merveilles du Seigneur. Il leur rappelle (jue les prophéties les plus cacliées et les plus obscures des sièides anciens viennent de s'accomplir dans la mort et la résurrection de Jésus-(^hrisl ; (ju'une voix du Ciel sépare Abvaltam des contrées de l'idolûtrie ; (|ue Dieu l'accompagne dans sa fuite ; qu'il le rend agréable aux yeux des étrangers , et le comble de biens et de richesses ; qu'il fait voler son nom jusqu'aux limites du monde , et console sa vieillesse par la nai^sance mirai uleuse d'un (ils ; que celte faniille chérie du Seigneur s'étend et se nuiltiplie comme les sables delà mer, au point ipien trèspeu de temps ce ne fut plus une famille , mais une nation digne de l'attention du Tout-Puissant.
» Il leur ajoute qu'après la mullijilication des descendants à' Áb rai m VI . Dii'u leur suscite un conducteur dépositaire de sou autorité et de sa puissance ; Moïse parle , cl les mirai les s'opèrent à sa voix ; les ondes lui obéissent ; la mer sépare en deux montagnes ses Ilots écumenx , et l'abîme élève jusqu'au Ciel les masses «normes de ses eaux ; l'Eternel fait tomber des nues un aliment (]ui fait subsister un peuple innombrable; des rochers arides, seuls habitants du désert , il fait couler des torrents dont l'abondance rafraicliil li>s voyageurs fatigués , et tempère l'ardeur de ses sables brûlants.
' Cliap. vu. T. 2 et suiv.
» Les enianls d'Abraliam , d'Isaac et de Jacob , entrent dans la Terre proniise ; le seul nom de Josué fait trembler ses enneniis; à sa voix les astres s'arrèlenl , les murailles ébranlées s'écroulent, les enipires et les étals tombent en ruine ; et enfin Israël chante en paix les miscricoidos du l>ieu qui l'avait tiré de l'Egypte , dans le temple le plus magniiique qu'ail j;unais vu l'univers. Tels sont les augustes pieparatils de la venue du Messie; telle est l'aurore éclatante qui précéda le grand jour de TEvangiie. Et leur souvenir , qui insj)ira à David les cantiques les plus sublimes que l'iionime ait jamais entendus, répand encore sur la figure à'Êlienne la splendeur divine dont brillent ses traits.
M Le grand Apôtre emploie la même méthode pour annoncer l'Evangiîe. Avec quelle énergie son pinceau ne trace-t-il pas les faits fjui l'ont précédé. Sous sa plume, celle religion est éternelle , elle descend sur lu terre des hauteurs de l'immensité divine. Adam est son premier temple. 11 nous explique à quel dessein Dieu a créé le monde ; pourquoi il a donne l'élie à des intelligen<:es ca[)al)les de l'adorer ; comment , malgré la dégénération de l'espèce humaine , la vertu du Toul-Puissant lui a conservé un sanctuaire, et l'a sauvé avec Noé des eaux qui submergèrent la terre , et avec elle tous les vices , toutes les passions qui la pervertissaient.
» Il nous peint la majestueuse et sage lenteur avec laquelle cette vertu toute-puissanle s'axheminail vers le dernier des jours , à travers les révolutions , les chocs et les ruines des empires ; les gradations douces et prudentes par lesquelles sa marche posée se débariasse insensiblement du voile mystérieux q»ii la couvre ; il nous montre comment tout cède dans l'univers à OAiú qui a résolu de la faire triompher de toute domination, de toule puissance; connuiMit tous les royaumes et tous les hommes , par leurs ébranlemenls,j)ar leurs entreprises, parleurs vicloircs , par leurs défaites , par tous les mouvements enfin qui les agitèrent , préparèrent , sans le savoir , les voies de cette grande et brillante lumière qui les conduisait avec elle.
» H nous apprend enfin comment, dans nos jours, qui sont la plénitude des temps , Dieu se manifeste d'une majiière réelle et visible au milieu de nous , par l'accomplissement du grand myslérc prédit et espéré dès l'origine du monde , en faisant nager aujourd'hui ses disciples fidèles dans un océan de biens et de richesses; comment il s'incorpore à nous ; comment il élève notre nalure et procure aux enfants de son alliance rimsuorlalilé et la gloire du Christ , sou fils ; comnient de sou chef universel , qui est aussi le prince du siècle futur, et d(! tous ceux (|ui ont leçu ses promesses , se forme un même corps , unii même so< iélé , une seule ian)ille , que le Dieu de l'éternité recueillera au dernier jour , dans le sein de sa splendeur , pour vivre avec lui dans les siècles des siècles.
» Ce sont là, monsieur, les grands objets que l'Ecriture nous
LETTRE XXXUI. G57
propose, le nio^difiqui; spcclaclc (juc la reli'^ion noui- dóvoilc ; et c'est sons ces ailiiiir;il)les riíjijKdfs (jtie l'ont vue , dans tons les temps , et (jue la voient entoie aujourd liiii les esprits hunibles el appliques , que le lianibeau de la loi et le leu di; ran;ouiéclaireut. Ce sont là les lumières que J)ieu monde aux petits et cache aux superbes , el c'est le chemin par lequel vous devez conduire vos enfants. Heureux , si vous parvenez à les appeler a celle grande sagesse, (>l si vous les guidez sur ce plan sublime! Je ne vous en donne ici (ju'une idée légère et imparlüití! ; niais vous en connaîtrez l'importance , el vous verrez (jne l'exécution n'en est [)as dillicili!.
» Il sérail à désirer qu'une nation aussi religii'us(M|ue la n«jlre , et dans le sein de laijuelle s'est elevé le premiei' trône i]\\ chiislianisme , adoptât généralement une méthode aussi sim[)le. aussi commode el aussi sûre pour l'éducation (hretienne de ses enlanls. Elle aurait surtout un grand siu'cès dans le temps présent , où l'art de l'imprimerie est parvenu (hez nous á un degré de perléction qu'il n'avait jamais atteint , el qui est aujourd'hui roi)jet de l'envie et de rémulation des étrangers. La gravure a fait de grands progrès et s'est également perleclionnée.
« Nos in)prinu'urs el nos graveurs pourraient-ils faire un plus noble usage de leurs soins el de leurs talents, i\ue de les employer á l'impression el à la gravure do tous les faits liistori(]ues de la religion , depuis la création du monde justju'à rétablissement do rilglise , pour en former une collection complete el suivie, en observant l'ordre des temps? Chaque fait remartjtiable (jui se lie à ceux qui le précèdent et qui le suivent , devrait avoir ion estampe particulière (jui en présentât l'histoire avec exactitude ; et pour mieux conserver la vraisemblance , les peintres devraient donner la même (¡liysionomie el les mêmes traits aux principaux personnages dont la ligure se répéterait fré({uenunent.
» Au bas de ( haque estampe , on placerait une explication succincte , mais exacte , claiie , et à la portée du peuple même ; <Je sorte que les enfants et les jeunes gens , les hommes incultes el grossiers , dont les fa.nillés ne s'elèvenl guère au-dessus de celles de l'enfance , ptissenl l'apprendre sans peine. Ceux (¡ui , par défaut d'.1g(; ou d'instruction , n'ont que peu d'idées , se figurent difficilement que ce qu'ils ne voient point puisse exister. Les yeux sont les organes de leurs idées ; un tabh^au , une image, peuviMil seuls suppléer dans leur esprit à la réalite ou à la présence des objets.
» Je désire deux éditions, dont l'une put serNir à la classe riche , el l'autre à la classe pauvre ; je voudrais qu'on en distribuAt des exemplaires dans les étoles , el (|ue les maîtres en lissent usage sans distinction auprès de tous les enfants (pii leur sont confiés. Loin (|ue cette étude les dégoñt;U , je pense qu'elle serait leur plus agréable délassement , et (jue ce moyen d'enseigner la religion avec ordre el exactitude, sérail bientôt adopté.
» Mais , comme celle idée n'est proprement qu'un projet , et
que 1 "âge de vos enfants exige une inslruclion plus prompte , je vous conseille de suivre celle mclhoile , en employant d'autres moyens. Dans les siècles passés , où les hommes attachaient plus de prix et d'honneur à s'instruire de la religion de leurs pères , on avait adopté la méthode que je vous propose aujourd'hui. La philosophie a fait renoncer à cette ètuiie , elle a préforé la culture des sciences profanes; mais les ouvrages ([ui furent composés sur ce plan subsistent encore et attestent sa bonté. J'ai vu diiTorenles éditions de ces estampes , accompagnées de leurs explications liistoriques. Il y en a une in-folio , intitulée Bible de Mortier ; une autre ¿n-4", sous le titre de Figures de ta Bible ; une troisième exactement conforme à notre idée , appelée Bible de Royaumonl.
» Peut-être en existe-t-il d'autres • cependant , comme la perfection de l'art est inutile á l'éducation particulière de vos enfants, et qu'il sufüt que les faiîs soient rangés avo<; exactitude et avec ordre , je vous conseille de vous procurer un de ces ouvrages , et d'en faire votre occupation et leur amusem<>nt. Je ne crois point que vous deviez le leur pioposer î-ous le point de vue d'une étude sérieuse , quehjue digne qu'elle soit de toute votre attention , mais comme une récréaîion ou plutôt comme une récompense de leur application. Vous devez leur cacher adroitement l'importance de cet objet ; les enfants ont tant de goût pour les estampes, et ils y prennent tant de plaisir, qu'il faut profiler de celle disposition pour leur faire envisager cette oocupation comme un délassement des autres éludes , et un divertissement que vous leur offrez pour les délasser de leurs autres travaux.
)) Ainsi vous les porterez à s'occuper sans ennui d'un objet qu'ils étudieront avec plaisir. Quand vous serez content d'eux, vous pourrez leur faire présent dn quelques-unes de ces estampes , pour qu'ils les placent dans leur chambre. F;ii|es en sorte qu'ils les aient loules à la fin , et qu'ils en tapissent leur ap|)artement de leurs propres niainss ; veillez cependant ù ce (ju'elles y soient toujours rangées dans l'ordre de leur date , alin de iixer également dans leur esprit et l'histoire et la chronolojiie.
» Ce moyen est sans doute utile pour riiistruclix)n et l'occupation de l'enfance ; mais il ne saurait dispenser de l'attention qu'il faut avoir par-dessus toul , de les insliuire des motifs qui assurent la vérité de ces faits , et de leur montrer la coniH'xicn et Tcui liiiinement (|ui les lient aux aufres évènenn-nts de la religion. Cette impoitanle étude doit élre renvoyée ù un âge où ils seront plus en état d'en profiter ; mais ce n)oyen préliminaire les aura rendus plus propres à en letinîr alors le fruil.
» ICxaminons m lintenant (¡uelle doit élre la conduite d'nn chrélii-n avec ses égaux. Vous désirez , nie dites-vous, de vivre dans la solitude ; avant d'y avoir été excité par l'exemple de dom Manuel, vous étiez déjà résolu de vi^re séparé du n)ondc , de partager votre temps entre Dieu cl le soin de vos enfants. Je
LETTUE XXXIII. G59
ir¡ippi()uve point , monsieur , los résolutions promptes , surtout loi>{jir»ll(;s sont trop sévères. Le dessein de ronipre s;ins moiif parliiulier tout coninicne ;nec les lionunes , n est j)oinl d;ins res¡)ril d une dé\olion solide <'t aimable , et ne [)eut ser\ir (ju'á dénaturer aux veux, du monde son auguste et \enerubie caractère.
» Les esprits frivoles , (jui ne connaissent point la religion en ellemême , la jugent d'après le caractère et les mœurs de ceux qui la [¡rolesscnt ; ils supposent que la conduite des disci[»les de l'Kvangile est la pr:iti(iuc de sa doctiine. L()r>(iu ils voient des chrétiens sombres et cbagrins , qui prennent , dans l'excès de leur in(iiiielude , toutes les précautions de la déiiaiue, ils alliibuent à la rtligion ce (|ui n'est qu'un delaut de caractère dans «clui (jui la [jrolesse ^ ils im.iginent «jne le cli¡ i^tianisme détruit les aliections sotiales, qu'il n'est l;un (ju'ù faire des hommes inutiles; de là il arrive (jne ceux qui se sentent quelque désir de retourner à la vertu , résistent ó leurs remords et à leurs craintes , pour ne pas paraître rudes et insociables.
» Les bons chrétiens , monsieur , doivent au contraire se rendre aimables et de la plus douce société. La [)lus grande gloire de la religion , quand elle est bien entendue , (|uand elle est prati(iuée suivant son esprit , est d'inspirer une bienveillaiu e uniser— selle , nue paix dont e , le désir de faire le bien , des alVeclions mêmes d'amitié et de tendresse. Combien n'a-t-on pas vu de génies violents et feroces , combien n'est-il pas de caractères difiiciles ou sauvages, qui sont de>enus, par leiret d'une heureuse métamor[dio5e , et à la voix seule de la religion , des hommes pleiiis d'aménité et de douceur ! (.ombien de saints n'ont dû leur retour î^ la vertu qu'au bonheur d'a\oir rencontré des justes remplis de charité et d'iiululgence !
0 JcMis-t'hrist n'ordonne point à ceux qui reçoivent son esprit et son nom , de se séparer entièrement du monde et de se cacher aux iiommes ; au coniraire , il veut i|u'ils soient comme un ilanibcau nu milieu des ¡irofanes , afin (¡u'ils puissent adniiier et connaître le pouvoir de sa doctrine, et qu'en les voyant transformés par l'Evangile en hommes utiles et bons , ils songent à pui.-er eux-mêmes dans celte source pure , d'où découle le vrai lionheur de la terre. Il compare son Eglise à un champ où croissent péle-méle le froment et la zizanie jus(|u'au jour de la moisson ; ce mélange enlie tellement dans le |)lan de la sagesse divine , (|ue ce (¡ue nous aiîmirerons peut-être le plus au jour où le Seigneur viendra nous ré>éler sa gloire, sera de voir comment tout a concouru d la formation , à l'augmentation et à la perfection du C(n ps éternel de ses élus , et de reconnaître que les crimes les plus horribles et les plus scandaleux ont contribué r.u triomphe de la gr;\ce.
» Aimons donc les honimes , monsieur , et cherchons à le\ir être utiles, ?Solre sainte et charitable religion , qui ihange les cœurs les jdus pervers , et qui rend humains et sensibles les
naturels les plus durs , les plus féroces , ne peut jamais nous refroidir envers nos frères. Celui qui les fuit , semble les mépriser, ou du moins ne leur être bon à rien. Gardons-nous bien de leur donner une idée aussi triste et aussi injuste des effets de la relij,Moa sur ceux qui l'aiment. Elle ne nous interdit ni le commerce ni la société de ceux que le Ciel n'a point éclairés , et qui sont encore asservis au joug de l'illusion et de l'erreur. Elle nous avertit seulement de ne pas nous conformer à l'esprit du siècle , et de ne pas nous laisser corrompre par la contagion des mauvais exemples.
h Lorsque Dieu convertit un pécheur, ce n'est pas quelquefois sa conversion personnelle qu'il a eue seulement en vue ; son plan s'étend d'une manière digne de l'immensité de sa miséricorde. Chaque conquête de sa grâce devient une pépinière féconde d'élus; celui que sa voix puissante a fait sortir de l'obscurité du sépuK re devient la lumière qui dissipe d'autres ténèbres , et le germe d'un grand nombre de résuirections.
)) Une àme , monsieur , est si grande par l'excellence de sa nature et par la faculté qu'elle a de connaître l'iniini et d'en jouir , que nous devons respecter, même dans celles qui sont le plus i!épravées, la possibilité de leur conversion. Il faut respecter en elles ce pouvoir qu'un souffle de la grâce peut animer, pour la manifestaliorx de sa gloire et le triomphe de la bonté divine.
)) Vojez , d'ailleurs , que la foi et la religion n'apportent aucun changement dans nos relations et nos rapports avec les autres hommes ; la société humaine n'est pas moins l'ouvrage de Dieu que la création de l'univers; l'Evangile, son appui le plus sûr , ne peut être contraire à sa conservation ; son esprit n'est-il pas de nous éclairer et de nous sanctifier dans notre état de citoyen? Notre sainteté doit donc servir , comme notre existence , à l'utilité de nos frères. Que deviendrait le monde , s'il n'y restait que des hommes sans religion, sans mœurs , sans loi , sans aucun principe de vraie sociabilité ?
» Savez-vous pourijuoi le vice conserve encore quel([ues ménagements et n'a pas l'audace de franchir certaines limites ? C'est que la vertu lui impose la nécessité de la décence ; la présence des hommes de bien oppose une résistance invisible et sourde à l'intempérance des passions et au débordement des excès. Quelque indépendance (ju'aliectent la licence et l'incrédulité , il existe dans les serviteurs de Dieu une force secrète qui modère leur audace , qui contrebalance leurs scandales , et qui lutte sans cesse contre les tentatives de l'inicjuité acharnée à corrompre tout.. Si la communication et le commerce des eiifants de l>icu avec les enfants des lutmmes cessaient d'avoir lii'U , et que ces derniers se vissent aifrani bis de toute sujétion , de tout égard , il ne resterail bientôt plus dans le monde un seul princii)e de sécurité ou de consistance sociale ; les mœurs publiques , qui sont les seuls asiles dans la décadence des vertus , ne connaîtraient plus de frein.
LL nUE XXXIII. (i61
» Voulez-vous senlii" mieux ia force de tes réflexions , jetez les yeux sur votre \ie passée. N'esl-il pas vrai que seul avec AJanucf vous formiez une soeiélé 1res - (ie[»ravee ? Vos maximes étaient horribles, vos discours abominables-, \os actions, nos projets, \os delires portaient le caractère elirayiinl d'un abandon total et d'une corruption [¡rotonde. V^ous auriez laissé périr le nionde ei.lier [)our satihlaire \os |)assions ; vous auriez sacrifie tout a votre intérêt personnel , et bouleversé un eni(»ite , si vos forces eussent éj^alé votre [)er\er.sité , et si vous eussiez pu satisfaire par la la vivacité de vos désirs
» Dites-moi encore : si dans ces circonstances , un homme pieux , tel que vous m'avez dépeint doni Martsn , fut venu aous \oir > n'esl-il pas vrai (pie votre société aurait présenté un aspect tout différent , et qu'un étranger n'y aurait vu que la réunion de trois bommes décents , polis et modestes? N'esl-il pas vrai qu'il y aurait trouvé l'apparence de la modération ; qu'il aurait entendu d'aulre& principes , et <[u'il n'aurait [)u distinguer Ibomme \raimenl vertueux de ceux ([ui se bornent à en imiter les manières , et à eii revêtir les a[)[iarences ? (lonvenez-en , monsieur, et appliiiuez cet exemi)Ie à toute la société. H vous donnera une idée de l'avantage qu'elle liouve a cotiserver dans son sein qnel([ues personnes iideles à la religion.
)) La dépravation est rarement poussée à un tel excès qu'un homme vertueux ne puisse pas la contenir dans les limites île la décence. Plus conimunement elle est susceptible de l'impression intime et vraie de la religion et de la vertu, ('/est avec 'effort qu'elle déguise son caractère , pour agir et parler comme le juste ; mais lii sa raison ni sa conscience ne démentent cet effort. Au conliaire, elle vomirait être réellement vertueuse , et si elle feint la vertu ^ c'est [larce (jifelle en connaît les avantages , et qu'elle a honte de sa mau\aise conduite. Il y a dans nos âmes un sentiment saint qui nous fail reconnaître que le germe de la verlu est dans nos (U'urs.
" Vous-même nous avez épiouvé celle disposition secrèle , lorsque vous fréquentiez dom Maricn. Vous vous livriez alors « «ne pbilosopliie aveugle qui travaillait à effacer dans vous toute idee de Dieu et de conscience; le ton de sagesse que l'ascendant de sa vertu vous forçait de prendre n'était pas absolument feint, Pcut-élre seriez-vous encore aujourd'hui dans les mêmes ténèbres, si vous n'aviez pas eu le bonheur de fre(juenler un juste dans les jours de vos erreurs , et si vous n'eussiez pas trouve un ami parmi les anîis de Dieu.
» K:i conservant les relations auxipiellcs votre état et votre rangvous obligent , vous n'exposez pas ¡>lus votre salut que dom Ma — rien n'exjiosait le sien , en vous freipientant dans le temps où vous faisiez si peu de cas de lui. Si res[)rit et les mœurs du monde actuel , comme ceux des siècles passes, prétendaient se bornera l'adoiuissenîenl de l'austérité de l'Evangile [lar des opinions molles et sensuelles ; s'ils voulaiinl seulement concilier le chrislianisme
avec nos faiblesses et nos défauts , son commerce serait plus dangereux , et nous éprouverions plus de difficulté à persévérer dans l'aHiauce de Jésus-Christ. Ce serait alors qu'il faudrait prendre la fuite , et chercher dans les monlaf^nes ou dans les cavernes un asile contre la séduction d'un si pernicieux artifice.
w Aujourd'hui le monde a cessé d'être dangereux par l'excès même de sa dépravation. Les mœurs d'un chrétien différent tellement de celles des insensés de ce siècle , que la vue des désordres qui nous environnent , ne peut ébranler notre amour pour l'Evangile , ni la confiance qu'il nous inspire. Loin de là , ce spectacle scandaleux confirme notre foi et resserre les liens qui nous unissent à Jésus-Christ. Il n'est aucun chrétien qui , sortant d'une assemblée profane où il a vu et entendu les délires des enfants des hommes , ne se dise à lui-même , comme autrefois Salomón : 0 innocence ! o vertu 1 je te retrouverai dans ma demeure solitaire, et là je reposerai dans ton sein !
» Jamais les Israélites n'observèrent la sainte loi plus exactement qu'au milieu des scandales et des abominations de Bab^lone. De cette terre étrangère , leurs yeux couverts de larmes se tournaient sans cesse vers Jérusalem. En voyant prodiguer l'encens à des dieux de mêla! , consternés de cette profanation sacrilège , ils se recueillaient en eux-mêmes , ils s'écriaient dans l'afliiction de leur cœur : O Dieu ! Dieu d'Israël , tu es le seul Dieu qu'on doive adorer. Leur commerce avec les scribes et les pharisiens , au milieu de Jérusalem , était plus dangereux pour eux que tous les excès de l'idoîàlrie; c'est qu'il est plus difficile , c'est (ju'il en coûte plus , et qu'on a plus d'horreur de fouler aux pieds tout d'un coup la religion et la vertu , que de céder insensiblement à la tentation lente et continue qui nous induit à altérer leur austérité et à la plier à nos goûts et à noire paresse.
» Lorsqu'à la naissance de l'Eglise les fidèles ne furent entourés que de Juifs aveugles ou endurcis, qui blasphémaient le nom de Jésus , ou de gentils qui méconnaissant le vrai Dieu , s'abandonnaient aux excès de la plus brutale corruption , les apôtres n'avaient pas besoin de i)revenir leurs disciples contre la contagion de si mauvais exemples , et jamais les vertus chrétiennes ne se pratiquèrent avec une perfection si sublime.
» Ce ne fut point pour se dérober au commerce des incrédules , ou pour fuir les perséculions , (jue les chiéliens eurent l'idée de s'éloigner du monde et de chercher un asile dans les déserts, les premiers anachorèles ne commencèrent à craindre pour leur salut, (jue lorsqu'ils virent les mœurs évangéliqift>s se relâcher et s'altt'rer dans l'Eglise même de Jésus - Christ ; quand l'Evangile , devenu la religion publique , commençait à se défigurer par les interprétations et les tempéraments (jue l'esprit du monde introduisait dans la sévéïilé de sa docliine , alors les chrétiens fervents s'effrayèrent du péril (jui les menaçait ; alors ils commencèrent à se sép.irer des hon)nies , à se dé[)Ouiller de leurs biens et à se cacher dans des grottes, pour conserver, dans toute sa
LETTUK XXX I II. f.íJ3
pnrclé , rincüiiuplible d»'[>(jl de la doctrine ct de la morale de Jésus-Chiisl.
» (l'csl ainsi (jue se peu[)i('icnl les déserts cl (|iie se formèrenl les élablissenienl iiionasliiines. Cv ne ful ni par la ( rainle d'iniiter les pervers, ni par l'apprebensioii d'élre séduils [)ar les so|)liismes <les ini()ies ou par le s| ectaí le <rune ¡.nossiére corruption : ce ful le (lanijcr de périi- au pied même de la croix ; ce lui la peur de se laisser ejilrainer aux abus el aux rehlicbements d'une morale <]ui voulait rabaisser la sublimité de la loi divine à la faiblesse des imperfeclions el des misères bumaines, qui peuplérenl lout-àcoup les lieux les plus agrestes, les plus solitaires , ct qui obligèrenl les bommes à occuper les anlrcs des bêles sauva{^es. Les maximes relàcbées de ci'ux qui vi\ent avec no»is peuvent avoir la force de nous pervertir; la vue des j)lus grands scandales anime communémenl à la xcrlu.
» Mallu'ureusemcnl , monsieur , nous ne vivons pas dans ces temps moins corrompus , où la fragilité du cœur pouvait trouver une consolation dans le respect de la loi et dans l'espéraiK c d'un cbangenient i\u milieu du naulVage , on ne [lerdait pas de vue le fanal i|ui dirige au port de la croix. De nos jours, le vice est eu divers endroits déjà parvenu à son dernier période, et a elîacé tout signe de cbrislianisme , soit dans les manières , soit dans les actions de ceux qu'il a corrompus. On ose aujourd bui méconnaître toute espèce d'obligation ; on s'acharne a nier ou à contester toutes les vérités-, on a l'infamie de renoncer à toute vertu ; on vit dans la dépravation la plus honteuse, et ces excès ont enfanté l'horrible monstre de l'incrédulité.
» Je suis loin de penser que vous deviez vous jeter dans le tumulte et dans le tourbillon des faussetés mondaines ; je ne cberche qu'à vous persuader de ne pas vous éloigner avec aiTectation de votre famille; de ne pas rompre brusquement avec les amis accoutumés à vous voir • de vous prêter avec douceur et avec bonté à tout ce que vous prescrit la décence , lorsque , dans tout cela, rien ne contrarie vos obligations, de voir el de supporter avec indulgence tout ce qui n'olfense point Dieu ; de i.e pas être le premier ù interrompre nos anciens rapports, de savoii' , eomnui Jésus-Christ , modèle incoin[)arabIe d'inilulgence , accueillir les pêcheurs et manger avec eux. Soyez sur (jue ceux <¡ui , malgré votre chniigemcnt , vous continueront leur amitié , ne vous empêcheront pas de persévérer dans votre vie chrétienne , et qiu' ceux à (|ui votre société aura cessé d'être agréable , s'en retireront d'eux-mêmes, el vous délivreront de la peine de les voir el de les entendre , sans que vous leur donniez lieu de se plaindre de vos procédés.
» Poiirquoi ne partaseriez-vous p;is les récréations innocentes ■et paisibles de vos amis el de vos parents ? Rrjoxiisfirz-vous , disait David , rrjouissez-votts dans le Seiijneur '. La vertu n'est i>oinl
' P?. \XM 41.
Iriste ; ello n'est ni chagrine ni dt'fianle ; elle est franche , douce , bieiiveillanle , patiente, elle soutrce tout, elle pardonne toiil , elle s'alimente et se forliiie de tout. Il est vrai qu'un pinitenl iloit pleurer jusqu'au tombeau le malheur d'avoir ouvert son cœur il Tiniquile , mais celle douleur même , quelque vive qu'elle puisse être , doit être accompagnée d'un sentiment de tendresse et d'ailec- 4ion qui s'unit et se concilie avec la joie de la vcrUi.
» 11 n'est pas possible en effet de se souvenir de son état d'avilissement et d'iniirmilé , sans songer en niènje temps au îemède qui nous en a retirés , el à l'état de régénération où l'on se trouve. On doit avoir un repentir lilial d'avoir connu trop tard un père qui nous rend si grands et si heureux. Ce repentir <loit porter noire allégresse au plus haut degré , conime le souvenir d'une difficulté vaincue augmente la joie du succès , et comme celui de la misère passée rend plus doux le plaisir de l'abondance présente. Ceux qui onl é(uouvé les tourments insensés de Vamour profane , sont plus capables que qui que ce soit de comprendre celte vérité.
» Voilà l'idée sommaiie des principes qui peuvent vous servir <le règle auprès de vos égaux. En vous parlant mainlenani de vos inférieurs, j'espère que la sagesse suprême que j'implore, ne m'abandonnera pas. Lors(|ue les occupations journalières de fnon état me laissent quelque loisir , rien ne m'est plus agréable que de le consacrer à l'édification et à l'utilité d'une âme que J)ieu m'a rendue précieuse , en lui donnant des droits sacrés à îoute lu sollicitude de mon zèle. Je vous parlerai d'abord des personnes qui vous servent et qui ont par conséquent avec vous des relations indispensables el jouinalières , je vous entretiendrai ■ensuite des pauvres.
B Si qui'Uju'un , dil saint i^anl ' , n'a pas soin de ceux qui lui ■appartiennent , et partie ulièrcnient de ceux de sa maison, il a renoncé à la foi, el il csl pire qu'un infidèle. » Sentence terrible, qui n'épouvanle pas assez , parce (}ue les maîtres sans religion , ■qui renoncent pour eux-mêmes aux espérances de la foi , sont loin de penser qu'elle leur prescrit des obligations envers les autres , et que Dieu les rend responsaldes de la damnation de leurs domestiques. L'homme juste , que son bon cœur porte seul à s'occuper du salut de ceux (|ui rentouienl , renqilil à leur égard les préceptes de celle chaiité si slrirti-ment prescrite , même avant de savoir que la négligence sur ce point est si rigoureusement <'ondamnée.
» Je ne chercherai point à vous développer dans une lettre tout 1-e qu'un maître doit à ses domesticjues , cela deviendrait impossible; Dieu , qui vous a j)arlé avec tant d'effn ace el de clarté sur 5a' loi divine , vous donnera plus de lunjières sur cet aiticJe fondamental , qiui vous n'en trouveriez dans les leçons de tous les docteurs de la terre. Au moment où il vous a éclairé sur l'ex-
* Timolii. V. 2.
LETTRE XXXIIÍ. GG5
ccllcnrc cl la iîrandeiir do votre iialuro , il vous a fait connailre le piix et la di^nilé de toutes les créatiiies ([m ont la même origine et la mênie destination (juc vous. Toutes ces distintlions , qui mettent une si grande dislance entre les serviteurs et les maures , sont donc peu de chose ; elles s'anéantissent sous le rapport du caractère également indélébile et grand (|iie Dieu a imprimé aux uns et aux autres ; la religion et la vertu font disparaître tous les intervalles (¡ni sé[»arent les hon)nies.
» Jesus-Clirisl , con>idérant cette unité ûv. bonheur et de biens immoilels (|u'il destinait à ses apôtres, leur dit avec amour et bienveillance : .1// ' désormaiii je ne vous uppeUerai plus mes serviteurs , mais ^mes amis *! Ce divin Mailre nous a fait entendre, par ces expressions, que ce nom ú'amis répondait seul à la grandeur de ceux que sa gr¿\ce sanctilie ; il nous a manifesté avec quel amour il demeure dans le cœur de tous ceux qui doivent vivre el régner avec lui dans la perpétuité de sa splendeur.
» La religion confirme et consacre la fraternité naturelle à tous les hommes, avec cette seule dilférence que, quoique la nature nous dise que nous sommes tous frères , elle ne console personne de la dépendance et de la misère auxquelles l'imperfeclion ineNitable des sociétés assujettit la plus nombreuse [)ortion de ceux. qui la composent ; la religion seule nous offre celte (onsolalion ; elle rend insensibles ces disproportions , elle les absorbe dans l'imniensilé de la glorieuse perspeclisc qu'elle présente indistinctement à tons les hommes.
» La nature ne sait point fortifier le faible, adoucir les plaintes des malheureux , tempérer l'orgueil des riches et des grands ; elle ne penique leur dire à tous : Un jour vos os seiont confondus dans la même poussière. La religion apprend aux plus infortunés , aux esclaves mêmes c|ui sont courbés sous le poids dtî leurs chaînes, à mépriser tout autre avantage que celui de l'immortalité de leurs âmes ; elle instruit les grands à mépriser leur grandeur même el les titres qui pourraient les séduire ; elle leur dit à tous : Ceux qui sont ensevelis et (jui dorment dans les entrailles de la terre , se réveilleront ; les justes seront élevés à la gloire de Dieu , el les méchants précipités dans les supplices éternels.
» Vous, monsieur, à (jui la foi a maintenant donné ses yeux, ses sentiments el son esprit; vous , qui savez que la vertu peut seule élever véritablement un homme au-dessus des autres ; vous qui ajiprene/ tous les jours à l'école de l'Evangile (jue tout êtrti humain est nécessairement votre égal ; (pie la moindre portion de gidce duis le cœur du dernier de vos serviteurs lui donne un degré d'élévation (pie tous les sceptres et les couronnes de la terre ne sauraient lui procurer; pourriez-vous regarder comme indignes de voire zèle et de votre attention , des créatures qui ont les mêmes droits que vous à l'élernilé ; qui vous égalent dan^ la seule qualité qui constitue voire grandeur , je veux dire , dans la capacité
' Jean, xv , 15.
d'être saint, et dans l'espérance de réij;ner avec Jésus-Clirist dans son empire indeslructible ? U Lomnics ! qui que vous sovez , riches ou pauvres, grands ou pclits , nuùlres ou serviteurs, tous vous pouvez être rois. N'est-l-il pas ridicule que vous vous arrêtiez aux ^liiTerences puériles et passagères qui vous distinguent dans le court €t rapide trajet que vous avez à i'aire pour inontcr sur le tronc qui vous attend ?
» D'après celte seule considération , il devient inutile de vous détailler ce que vous devez faire. Ce n'est point par ignorance qu'on néglige les devoirs privés et domestiques ; c'est par indiiïérence sur ce qui intéresse la religion ; c'est parce r^u'on ne donne aucune attention aux motii's élevés de la foi. De !à tant d'omissions si graves et si criminelles-, de là cet endurcissement qui éloigne toute inquiétude sur ce point. Do là celte ap.ilhie avec laquelle nous voj'ons le dérèglement de ceux qui sont sous notre dépendance ; nous les voyons courir à leur perdition éternelle , sans daigner y faire la plus légère allenlion. Comment celui qui ne s'altaciie qu'à la vie présente , (jui ne met aucun prix à sa j)ropre immortalité , voudra-l-il s'occuper du salul de ses domestiques ?
» Celui qui est mauvais envers lui-même , disait le Sauveur , peut-il être bon envers quelqu'un ? Lorsqu'on veut connaître le caractère et les principes de ceux qui habitent des palais somptueux , il n'est pas nécessaire de pénétrer dans leur intérieur ni de s'informer de leur conduite ; il suffit de \oir ces magnifiques portiques sous lesquels un peuple de valets oisifs étale stupidement son grossier orgueil ; ces vestibules où de nombreux domestiques sans morale et sans principes croupissent dans l'oisiveté ; leur inuliiilé seule, devenue un scandale public , insulte à la modestie de l'artisan et à la misère du pauvre. Ce spectacle ne décèle que trop souvent l'esprit et les mœurs de beaucoup de riches. Pour les connaître , il est inutile de les voir ; il suíül de passer devant les portes de leurs maisons.
» Vous ne m'avez point parlé des changements et des réformes que vous vous proposez ; m;iis n'importe ; j'imagine déjà quels projets peut avoir conçus une âme conduite et nourrie par la grâce. Votre première pensée sera d'éloigner tous ceux de vos serviteurs (jue vous ne parviendrez pas à rendre meilleurs ; à rexem|)le d'un saint roi de .luda, vous fixeiez vos veux sur les fidèles de la terre pour les admettre dans h; nombre de vos domestiques ; vous ne conlierez le service de votre maison (ju'à des personnes qui , ayant un cœur droit , marchent dans la voie de l'innocence.
» \ ous ne permettrez point que les environs de votre habitation retentissent de ces discours libres, de ces clameurs indécentes de valets paresseux , qui , ( omptanl sur l'indifl'érence du maître pour le bien , et sous la livrée de sa grandeui' , ont déjà perdu l'habitude du travail , de h\ modestie et de la sobriété, et se préparent , après des jours malheureux , une vieillesse misé-
LETTRE XXXIlí. 6G7
rabie pI sans considérntion ; vous n'ailmellrez au nombre de vos servileurs (jue dos iiuniiiu's dij^Mics de noIic {'sliiiie , (jue vous puissiez aimer comme des gens dlioimeur ou respecter comme des justes.
» Non , monsieur , je n'en doute pas , voire maison , jadis le théâtre de la licerice et d'une dissi¡)alion sans bornes, deviendra bientôt par votre zèle un séjour de pai\, où régneront l'iiarmonie, la tranijuillilè , le bon ordre et la ilutrilé. On n'y >('rra point d'hommes inutiles ; les superduités du faste , l'clalage puéril do la vanité en dis[)arailront. Vous ne retomberez plus dans la coupable habitude des riches du siècle , (pii , pour entrelenir le train l'astueux d'un déplorable orgueil , enlèvent les cultivateurs aux campagnes , les soldats à la patrie , el les artisans aux besoins de la société.
)) Chaipio domesticpie aura chez vous son emploi , chaque heure sa destination ; tout s'y fera avec ordre el économie. Nous ne dédaignerez point la première , la plus essentielle , la plus digne obligation d un père de famille , celle de se mettre à la tète de son régime domestiqui' , de présider à la conduite de toutes ses afl'.iires , áo. voir tout , de vérifier tout de ses propres yeux ; voila ce que l'iispril saint a[)pell(^ sa\üir gouNcrner sa maison. 1^'amour de l'ordre el la justice doisent diriger ces soins ; ce lui qui les néglige et qui se décharge sur des subordonnés d'un objel qui l'intéresse d'aussi prés, ne connail poinl la sagesse de l'Evangile. Il mérite le sort de ceux qui , par paresse ou par orgueil , négligent cette vigilance ; il mérite de se voir bientôt ruiné , de perdre son étal , la tranquillité de sa \ie et la fortune de ses enfants.
)) L'idée (pu' je me forme de votre maison est celle que les apotres nous donnent des saintes familles des premiers ilinliens. On les nommait alors églises ou (ongrégations d'élus, [.es maîtres étaient bons , doux , indulgents el modérés ; ils ne voyaient dans ceux qui leur étaient soumis quedes frères el des compagniuis de leur \ocation céleste. Les d(nnesli(jues étaient dociles , humbles, laborieux et fidèles ; ils craignaient moins la colère el les reproches de leurs maîtres que les remords de leur propre conscience.
» Lorsque les heures consacrées aux exercices journaliers de la religion étaient venues , toutes les différences de fortune , d'état el d'âge disparaissaient ; pères, enfants, serviteurs, lous se réunissaient dans le lieu consacré au culte domeslicjue. Les serviteurs étaient toujours avertis pour assister cl aux lectures de piélé , et aux saintes instructions (|ue les pères de famille donnaient , à des époiiues réglées , à leurs enfants. .Vh! monsieur, il n'y a (ju'un cœur excellent ipii soit capable d'apprécier et de sentir tout ce que la sublime priitiipie d'une conduite réglée renferme de gloire et d'avantage. Heureux l'homme (jui sait se lendre utile à ceux que le (ael a confiés à ses soins et à son zèle !
» (Ju'il est beau , qu'il est adnurable de voir la religion dissiper les erreurs des passions et inspirer á beaucoup de grands de la
terre une conduite opposée à celle du monde ! Elle les porte à respecter l'esprit immortel et éternel qui anime les misérables mêmes que 1 infortune et la pauvreté réduisent à la servitude , et dans lesi[uels des maîtres orgueilleux , aussi sourds à la voix, de la nature qu'à celle de l'Evangile , ont peine à distinguer des hommes.
n Avec quel plaisir j'ai vu quelquefois le spectacle de mœurs patriarcales et antiques , au milieu des cités les plus bruyantes , dans des familles qui vivaient réunies! Je les ai trouvées encore dans l'habitation solitaire de gens revenus des illusions du monde, et qui s'étaient choisi dans les champs une retraite tranquille ; jamais mes yeux ne se sont reposés sur ce spectacle touchant sans se mouiller d;; larmes abond;inles et douces. Les jours que j'ai pu employer dans l'exercice de ces pratiques chrétiennes et consolantes m'ont fait souvent regretter de ne pouvoir y passer ma vie tout entière. Comment cesser d'admiier ces asiles de paix où Dieu se montre si gr.ind , et où les hommes sont si bons et si heureux !
» Pénétrez-vous, monsieur, de l'esprit des temps apostoliques, et n'oubliez jamais que ceux qui vous servent sont des hommes ; n'oubliez jamais que , s'ils servent le Seigneur, ils sont destinés à être rois , et qu'un jour ils jugeront avec Jésus-Christ les juges de la terre et les maîtres du monde ; (}ue le premier des souverains de l'univers, s'il n'est ni religieux ni juste, sera infiniment au-dessous du plus obscur des serviteurs de Dieu ; que , parvenu à être saint , il ne seia pas plus que son frère ; souvenez-vous qu'aucun homme ne peut avoir d'autre excellence , d'autre prix , que par ses rapports avec riIomme-Dieu , auquel il est redevable de la sainteté et de la sublimite de son origine.
» Cette vérité tourne à la gloire de Dieu et fait la consolation des pauvres et de ceux qui composent les dernières classes de la société. Saint Paul en était si persuadé qu'on l'a vu parler et s'employer pour le sort d'un mall.eureux esclave avec un zèle aussi vif, aussi ardent que s'il se fût agi du destin des Césars, ou de lintérôt de l'univers. Ce fait mérite de vous être rapporté.
» Oiiésime était esclave d'un (chrétien ; Onéeime ne confessait point Jésus-Christ , ne connaissait ni sa doctrine ni ses promesses. Nous ne devons donc pas nous étonner qu'il fut un serviteur infidèle. ¡1 trompa son maître. Convaiiuu d'inlidelilé, il prit la fuite ; heureusement il tomba entre les maias de saint /*««/, alors détenu et chargé de chaînes dans les prisons de Rome. Ce grand apôtre s'a[)pli(iua à lui enseigner la foi de Jésus-Christ , et ht un saint d'un malheureux prêt {y s'enrôler dans des bandes de voleurs ; Toyez avec quelle force et avec ([uelle teiulresse il le recommande à son maître , et dans quels termes il sollicite le pardon d'un esclave, |)leurant alors aux pieds de Jésus-Christ son iniidélité et sa désertion.
» J'implore , lui dit-il , votre bonté pour mon cher fils Onésime , pour ce cher lils que j'ai engendré dans le Seigneur
pondnnt mon s(''jour (1,'uis ct'llc prison. Jo vous le rcslilue roniniii lin hirn (¡ni \<)us ;i|)p;Mli('nl , niüis niiiinlriiiinl (¡ipiiljli' de vons siT\ii' ulilcrncnl. lk'tevc/-lc (onmic mon s;inji et (Oiiinu! nu lioinnie duT Ü mon (œur. Penl-ètic Dicn ;i-l-il jx-rniis (¡n'il i<'>l;"il (jiicl(|ni' U nips éloigné lie vous, ()our y icxcnir pins cliiiiic de \ous siT\ir, el pour qu'il vous demeurai elernellenienl altiK lié. Il m'a rendu des seivices tendres el aiîei iueux dans la raptivilé que je sonilie pour l'Evangile ; je le regar(!ais moins comme un serviteur que comme un frère ch;TÍ el respe* table. Si vous m'aimez , lailes-lui l'accueil que vous me feriez à moi-même , el cliargez-moi de tontes ses fautes, ("est la j)!ns douce consolation que je puisse éjiroiiNcr dans les peines (jue ji' souflre , el nous soulagerez mon (œur oppressé d'anjioisses el d'aflliclions.
» Kl (|ui lient ce langage? saint Paul, cet homme di\in, la teneur des magislials de Rome, le destructeiir de l'idolâtrie . le réformalenr du cnlîe el des mœurs du monde entier, le (lambeim le plus é( latanl que la vérité ait jamais montré à l'univers , l'^idniilation d'Athènes . l'oracle des Osars , le plus vénérable des docleurs et des bienfaiteurs de la terre. Cet hon-.me , l'un des plus grands des hommes , l'un de ceuv dont le carac 1ère a été le plus élevé , s'intéresse avec lanl d'ardeur el supplie en termes si expressifs en faveur d'un pauvre esclave (jui s'est enfui de la m;.ison de son maître !
» Ah ! monsieur , el il m'est doux de le répéter : la religion ( h<étienneesl l'unique philosophie (jui sache repacerles incgalitcs nccessairemenl attachées aux inslil niions sociales, l.a portion la plus malheureuse et la plus faible de I humanité a donc beaucoup de raison pour l'aimer, pour en pratiíjuer les devoirs, el pour adorer un Evangile qui la rétablit si glorieusement dans sa dignité d'homme el dans son égalité origint>lle , à l'égard de tout ce que le monde appelle grandeur el pouvoir.
n Ou.'.nd la religion ne ferait aux hommes (juii ce seul bien ; quand son iiiduiMK (> se hoincrait à nous faire connaître la bonté , la douceur , l'eslime el l'amour (pu; nous dcNons à tout ce (pii partage notre nature el notre siuig , cela ne suffirait-il pas pour toiifesser que Jesus-Chrisl el ses apotres , à qui nous devons cette précieuse doctrine, ont et;' les véritables amis des mallieurenx , el qu'ils ne le sont pas moins des grands de la Ierre, puisqu'ils les rendent bienfaisants el humains? Les sophistes de notre siècle . qui se récrient sans cesse contre l'orgueil el la durelé des riches, devraient consacrer toute leur étude à leur faire recevoir el adorer la doctrine de l'Evangile.
» l'.e serait i( i le lieu dé vous entretenir des pauvres : l'excessive longueur de cette lettre et lawirainle de fatiguer votre attention , m'engagent à renvoyer à un autre moment ce queje pourrais \ous dire. Priez Dieu de m'éclairer , comme je le prie de mon côté de vous conserver longtemps. »
IS'admires-tu pas , mon cher Théodore , la féeondité el le zèle infatigable de cet homme de Dieu? Je ne me lasse point de
remercier le Ciel de m'avoir donné un directeur qui chaque jour me fuit découvrir de nouvelles beautés, de nouvelles grandeurs dans le caractère auguste de lu religion. Combien j'étais loin de les connaître 1 Combien il a raison de s'étonner qu'il puisse y avoir des incrédules ou des méchants sur la terre , depuis que la lumière de l'Evangile a éclairé les hommes! Celui qui voit la religion avec les yeux qu'elle nous donne , ne peut concevoir qu'on puisse porter la démence et la brutalité jusiju'à la méconnaître ou à la profaner. Je l'enverrai une copie de la nouvelle lettre qu'il me promet : je dis la copie, car, en transcrivant ce qu'il m'écrit , je le lis mieux et m'en pénètre davantace. Puissent-elles t'étre aussi utiles qu'à moi ! Adieu , mon cher Théodore.
LETTRE T R E N T E - Q U Â T n Í È M E .
Le philosophe à Théodore.
J'ai reçu , mon cher Théodore , la nouvelle lettre que j'attendais du Père; je l'en transmets la (0[)ie.
« Je vous ai promis , monsieur , de vous entretenir des pauvres ; et j'avouerai d'abord que la nature seule et son instinct secret peuvent nous inspirer pour eux la compassion et l'amour qui leur sont dus. Mais quelle dilférence entre ce mouvement de l'humanité , que le tuujulte des passions assoupit el én)ousse si souvent , et la sensibilité toujours aciivi! et vivante que la religion anime et fait naître! Sans doute la nature nous donne ces sentiments ; mais les vices les élouirenl et les éteignent dans les cœurs dont ils se sont emparés : le triomphe de la loi est de ne jamais y [)cnétrer , sans les rappeler à la vi(!
» Celui qui n'a jamais connu la doctrine de Jésus-Christ peut bien avoir ces sentiments ; mais celui qui, après avoir été éclairé de la lutnièrede l'Evangile, et convaincu de sa profonde sagesse, sacrifie cet avantage à l'intérêt de ses passions, peut difficilement les conserver dans leur vigueur. La diKiculté devient plus grande encore, lorsqu'après avoir connu la religion , on se livre obstinément au systèmi; absurde de linc rédulité. Un esprit assez mal disposé pour ne pas distinguer la lumière de la religion , un cœur assez eiulurci pour n'être pas susceptible d'en sentir les eifcts , pouriiiit bien également n'être accessible à aucune sensibilité humaine , et devenir un être nul, qui , concentre
LEITUE XXXI V. G71
dans SCS viles salisfaclioiis , ne serait octupi: que de lui-iiiènie; mais heureiisciiieiil les monslics de telle espèce n'exisleul pas , ou sont exliètiienienl raies.
» (Jn ni'objecteia que lous les incrédules ne ferment par leur cœur à toute espèce de coniniiséiütion el de générosité, et (¡ue nombre de niallieuieiix doiviMil une partie des secours, à l'aide desquels ils souliennenl leur pénible exilíeme, à des hommes entraînés par la coiru[tliün du siècle dans l'abinie de l'irréligion ; j'en conviens moi-même; je desa|)proii\e le zèle injuste et amer de ceux (¡ui veulent rabaisser les bienriiits ou en ravaler les motifs. On doit de l'eslime et du respect a (ont liomiue qui secourt , (jui soulage , ou (jui console ses semblables , sans ciiercher à juger l'inlenlion qui le detejmine; le désir d'un cœur chrétien est essentiellement de voir le fuible aidé , et l'indigent secouiu.
» Vous pourrez me citer des hommes (¡ni non-j^eulement satisfont toutes leurs passions , mais qui se glorilient encore de leur incrédulUé , et qui néanmoins sont géiureux et bienfaisants; et voilà, n)onsieur , où est >olre erreur; vous les sujiposez aussi profondément incrédult s (|u ils puryisseiil l'être ; ils se disent lels , et ne le son^ point dans le fond. Souvenez - \ous donc de doin ñJanueí. Tous ceux , ou la plupart de ceux qui vivent au gré de leurs passions, ont beau paraître incrédules, et travailler à se le persuader à eux - mêmes ou à le faire accroire aux autres , ils n'en conservent pas moins , en dépit d'eux-mêmes , et à un plus haut degré (ju'ils ne voudraient , des idees de religion , cjuclquefois mên)e plus profondes qu ils ne se l'inuiginenl.
}> Si le hasard \ous prc-^enle quehju'un (¡ui , quoiqu'abandonné au vice , livre à l'impiété , et professant i>ul)li(juemeiil l'im lêdulité, ait néanmoins le cœur bon , secoure l'indigent avec conipassioii et générosité , console les aliligés et soutienne le faible conlre le fort ; sojez certain que , pour contenter ses passions, il a nouIu paraître rejeter de son sein une religion qui lui semblait incommode , mais que le germe en réside encore dans le secret de son cœur, et que peut-être un jour elle s'y rétablira d'une manière éclatante.
» Puisijue cet homme ne s'est point définilivement rendu le centre et la lin unitjue de toutes ses at lions , (ju'il ne s'est point exclusivement borne à son avantage personnel , qu'il ne s'est pas restreint à n'estimer dans les autres que ce (jui peut convenir à ses goûts , qu'il ne s'arme point avec ftro( itè ( outre tout ce qui peut contrarier ses insatiables passions, (ju'il lui ri ste des sentiments (pji le [lortent i^ être sensible aux maux d'aulrui et à venir au secours des m;ilheureux , ne le regardez plus con)me un incrédule , ce n'est qu'un malade ; et , lorsipie ses passions seront calmées , ou que la lumière du (liel l'aura éclairé , vous le verrez adorer de nouveau une religion qu'il n'a point enlièrement perdue.
» Je n'invoque ici , monsieur , d'autre témoin que vous-même.
rersoime ne pi'ul mieux dislinguer la diiTereiice qui se trouve enlfe la cliarile chivlieiiue cl l'humaiiilé si vanlee par les philosophes ; personne ne peut mieux jugci- combien les pauvres doi- \enl désirei' que les philosophes deviennent chrétiens, plutôt que de voir les chrétiens devenir philosophes. Vous pouvez nous le dire : cette humanité qu'on vante tant , vous a-t-elle fait essuyer beaucoup de larmes , quand vous ne vous conduisiez que d'après ce principe humain ? Quelle comparaison entre ces libéralités bornées , rares et passagères, arraclii'es par l'imporlunité et par les pleurs des indigents , et ces monceaux d'or si souvent sacriiiés au luxe et à 1.» vénalité du vice ?
» Il m'en coûte infiniment, monsieur, de vous rappeler vos erreurs , mais je sais que vous ne voulez pas les oublier ; nonseulement vous voulez ne plus y retomber, vous voulez encore rendre un lioranuge continuel a la grande , à la suprènie force qui vous a retiré de cet abîme. Vous savez combien de misérables vous auriez rendus au bonheur, en répandant dans l'enceinte de leurs chaumières les trésors que vous prodiguiez à des plaisirs momentanés et trompeurs. Vous appréciez la conduite des personnes de votre rang qui suivent les mêmes traces ; vous savez á combien peu se réduisent les bienfaits du riche , qui , dans ses charités, ne cède qu'à l'impulsion de sa stérile philosophie.
» Les dépenses tontinuelles et toujours renaissantes d'un luxe qui dévore tout , cesseront-elles un jour de fermer leurs cœurs aux nécessités de l'infortune ? Comment le spet tacle de l'indigence parviendrait - il à les intéresser ? et s'il s'offre rarement à leurs yeux , comment pourra-t-il les attendrir ? H est aussi rare , en effet , que l'opulence dont le riche s'environne soit accessible à la pauvreté , qu'il est difticile à la veiilé de parvenir jusqu'à Toreille des grands , à travers l'essaim de llatleurs qui les assiège. Comment et quand le malheureux pourra-l-il devenir un objet d'intérêt pour le riche ? Il jouit paisiblement au fond de son palais des délices de l'abond-inre ; pendant que l'art et l'industrie épuisent leurs efforis pour ranimer sa satiété cl lui creer de nouveaux goûts , il ne lui vient pas seulement en pensée que , dans cet inslant même, des milliers de mères se désespèrent de ne pouvoir apaiser les pleurs de leurs enfants qui leur demandent du [)ain ; qu'un nombre tout aussi grand de pères géniissent d'être hors d'état de fournir à la subsistance des créatures qui leur doiviînt l'existence et qui tendent vers eux leurs bras innocents, tout en éprouvant les horreurs de la faim et de la nudité.
» Si le riche quille les lambris dorés qu'il habite , la rapidité du char (pii l'eniraine lui dérobe la vue de la mieere ; loin d'espérer de lui quel<iue consolation , le pauvre effrayé le fuit , pour ne pas s'exposer au danger d'aggraver son malheur. C'est à Ihonorable méiiiorrilé (ju'est résiMve prescjue exclusivement le triste spectacle des peines et des angoisses de l'indigence ; c'est parmi ceux qui peuvent à peine se soutenir par une sévère économie.
qu'il fiuit ilicrcliLT les Icnioiiis les plus fréqucnls de rcxlrême misère, des [)leiMS et des ¡4;einisseriH'iils de l'indigence : plus prés de la paiivrelé , iioii-seiileiiienl ils en :ipprécieiil les peines , ils s'empressent encore de les soul;iger.
» Le miséi;d)le (jui , le .^oir , vient chercher le repos sur sa couche endurcie , ne sait d'où pourra lui venir le pnin (pii doit le nourrir le lendemain ; s'il a i'(;spoir d'en trouver , ce n'est pas sous les portiques de l'homme puissant , mais dans la modeste habitation de ces hommes ordinaires et obscurs que leur cœur porte il parlajjer avec les malheureux une subsistance fiugale ; de CCS hommes (jui , par amour pour Jésus-(>hrist , donnent aux pauvres la meilleure parlie d'un salaire médiocre et borné , le fruit de leurs fali^ucs et <!e leurs sueurs. On serait tenté de croire que ceux qui ont senti toute r.imerlume des [irivalions , sont les seuls capables de s'attendrir sur les besoins pressants des nécessiteux.
» La religion chrétienne peut seule retirer les ri( hes de cet étal de léthargie, leur inspirer des sentiments d'humanité, les détacher des richesses , et rendre an pauvre sa dignité d'honmie. Arrêtons-nous un moment sur le grand caractère de divinité que présente sa doctrine ; doctrine toute fondée sur le mépris de l'or et des prospérités humaines. Admirez , monsieur, cette suprême l)uissaiice de l'Evangile , (|ui transforme en hommes bons et généreux tous ceux (¡iii le suivent , qui produit et entretient cet échange continuel de dons et de services qui rend tous les hommes heureux , et i;iflVrmil les fondements de toutes les sociétés Lumaines.
» Quel autre que le Sauveur eût imaginé un système de grandeur et de felicité entièrement fondé sur le mépris des richesses et des dignités, sur l'abandon de tous les plaisirs que promettent les passions? Dés idées aussi relevées , aussi contraires à tous les intérêts des honmies , ne pouvaient nailrc da.ns la tête tl'aucun homme. 11 n'y a que l'auteur du christianisme qui ail pu se présenter au monde en lui disant : Bienheureux les pauvres ! Aussi est-il le seul (jui ait pu ollVir une dot trine éman "e du sanctuaire de la Imnièri! éternelle où réside la vérité ; le seul qui ait pu se dire J'Jnvoijé du Ciil, Fils (le Dieu et roji //(/?« í de ses secrets.
» Les hommes (jui , dans tous les temps, se sont ingérés de donner des conseils ou des préceptes, ne purent jamais rapporter leur enseignement ;\ une origiru" aussi sublime ; jamais ils n'ont [>u faire de si riches et de si satisfaisantes promesses ; jamais ils n'ont pu présenter une perspective assez vaste pour s'étendre au delà de la consommation des siècles. Aussi nul d'entre eux n'osa pro[)oser le sacrifice de l'aisince et d<'S commodités de la vie. Tous regardaient les honimes comme Irop terrestres , pour les souju-onner capables de renoincrà leurs plaisirs et à leur gloire , et de s'assujettir à de si pénibles sacrifi'.es.
" Jésus-Christ seul a pu nous présenter des trésors suffisants , pour nous récompenser dignetnenl de tous les sacrifices qu'il exi-
geait. Jésus-Chiisl nous a révélé des mystères étonnants et profonds , qui nous présentent d'immenses espérances. Jésus-Christ nous a découvert (jue nous sommes de la famille de Dieu , que notre royaume , ainsi que le sien , ne sont pas de ce monde ; que l'univers , avec tout son or et toutes ses grandeurs , est moins qu'un atome imperceptible , moins qu'un grain de sable , loi'squ'on le compare à l'élévation et à l'immorlalilé d'une âme ; et que l'homnic a les raisons les plus fortes de dédaigner tout ce qui semble avoir le plus de prix sur la terre ; parce qu'étant semblable au Dieu éternel , il doit survivre comme lui au bouleversement de toutes les fortunes et à la destruction de toutes les richesses.
» Jésus-Christ , et Jésus-Christ seul , revêtu d'une lumière si nouvelle et si divine , a pu nous montrer ce caractère supérieur et nous parler un langage que personne ne pouvait imiter. Si l'austérité de ses préceptes nous effraie, si l'inûeiible sévérité de sa loi fait trembler notre faiblesse , et s'il nous soumet à des privations qui consternent l'amour-propre, il nous donne en même temps les moyens de nous soutenir et de faire triompher notre raison dans cette lutt3 douloureuse. Il nous avertit que nous sommes trop grands pour nous attacher ¡x ce qui périt , et qu'étant formés à l'image de Dieu, une félicité sans fin peut seule remplir la capacité de notre cœur.
» Quelle consolation! quelle perspective pour le pauvre! Comment s'aflligerait-il des privations et des souffrances de celte vie , lorsqu'il sait que plus il souffre , plus il se voit nu et dépouillé , et plus il est près d'obtenir l'immensité de gloire et le royaume éternel destinés aux martyrs de l'abnégation de soi-même et de pénitence ?
)) En effet, monsieur, je parcours en idée l'Ecriture-Sainte , je la repasse dans toute son étendue , et j'observe que , depuis les premiers jusiju'aux derniers temps , et dans toutes les occasions , la pauvreté a toujours été l'objet de son estime cl de ses éloges. Les prophètes , qui nous montrèrent de si loin les conditions et les promesses de l'Evangile , nous transportent , en en parlant , dans des lieux pauvres et humbles , dans des rabanes couvertes de chaume, où la douce innocence habile au milieu de la pauvreté modeste; comme si Dieu eût choisi ces asiles simples et tranquilles pour y accomplir ses plus grands desseins , et pour y verser les trésors de sa magnificence. 0 montagnes! disaient-ils, préparez-vous à recevoir cette paix tant désirée , cette paix que vous sollicitez pour la consolation des habitants affligés cl nécessiteux de vos retraites.
» Lorh(|ue les divins oracles , en annonçant le salut aux hommes , emploient des images cl des figures , elles sont toujours favorables aux pauvres. Tantôt ce sont des ruisseaux abondants et délicieux , serpentant dans les ciiamps fortunés , (jui cherchent l'humble retraite du pauvre , de la veuve désolée ou du laborieux cultivateur ; tantôt ce sont des torrents mystérieux et
limpides, que la misériiüide divine fera jüillir, quand le temps ensera venu, des fonlaines intarissables que le Sauveur a préparées.
» D'autres fois ils nous disent : Los collines cl les vallées, les villes et les déserts , les rochers et les troncs d'arbres s'agiteront avec allcj¡;resse, en voyant venir leur Seigneur; ils se réjOuiront avec tous les inallieiiieux de la terre, de leur liberté et de leur élévation. Ce liberaleui' , si nécessaire ;^ l'univers, sera sj)ëcialeiiient le protecteur des abandonnes , l'appui des laibles , le père des orphelins; et le titre de pauvre sera toujours grand et respectable à ses veux.
» Il arrive enfin le méinorabli! instant marijué pour la rédemption du genre humain , et le plus prolond des mystères. Ce secret de l'amour divin , (jue l'éternité avait recelé dans l'abinie incrustable des décrets de Dieu , ?e révèle et s'exécute dans le sein de la pauvreté et dans le silence de l'obscurité. Les Livres saints disent : « Lorsque la nuit était au milieu de sa carrière, lorsque le sce[)tre des Césars asservissait l'univers , lors(¡U(! toutes les nations courbaient leur léte sous le jou;; de l'épouvante et de la terreur , lorsque tout paraissait immobile sur la (erre , et <|u'enrin une paix universelle et profonde annonçait le grand événement qui devait changer la face de tous les empires , lout-àtoup , et dans un réduit obscur, à l'insu des grands du monde, le Fils de Dieu vint couronner les espérances de quatre mille ans.
» Le Verbe divin, la sagesse incréée, l'auteur de la vie, la vie éternelh; elle-même, qui jusqu'alors n'avait résidé que dans les splerideurs de sou Père , vient habiter le sein virginal que le Saint-Esprit avait rendu digne d'être son tabernacle , et cette manifestation de sa gloire sur la lei re met lin à toutes les révolutions qui avaient préparé cette ineffable époque.
H Ce grand événement , supérieur à toutes les idées humaines, cet événement que les siècles n'avaient pas vu , qu'ils ne revervont plus , et qui n'avait pu entrer que dans l'immensité de la pensée divine , se passe entièrement entre Dieu et une humble vierge , dans Penceinle solitaire d'une chétive cabane. Pour raconter un fait aussi inouï (pie sublime , et doFit les intelligences supéiieures sont incapables de concevoir l'idée, ri\vangile luimême se borne à dire avec simplicité : " Marie mit au nu)nde son lils , et le cou( ha dans une crèihe , parce (juil n'y avait jtas d'autre place dans riiólellerie.
» C'est ainsi que les ligures que nous présentent Ahraliavi et tous les patrian hes , Moïse et tous les ])rophètes , Jérusalem et toute la pompe de son culte , les Israélites et toutes les richesses de leur temple, l'antiqtu' et mystérieuse signification de ces cérémonies si imposantes et si augustes, ce grand et riche appareil , ces prédictions nombreuses, ces immenses préparatifs, annoncés de si loin , et erifin tout ce que Dieu avait fait depuis la création du monde jus(iu'à ce moment fortuné, se trouva accompli
et terminé. Et tout cela est compris dans ces courtes et simples paroles de lEvangéliste : Marie mit au monde son Fils , et le posa dans une crèche. L'endroit le plus humble de la Ierre devint le premier temple que le Saint des saints consacra par son auguste présence, et le Désiré des notions manifesta, dans le défaut d'abri , dans l'indigence et dans la nudité, les prémices du trésor dont il devait enrichir Tunisers.
M Les premiers confidents de celle grande nouvelle , qui intéressait toutes les nations de la terre , sont encore dos hommes simples, habitants des champs , et de la classe des pauvres et des derniers indi\idus de la société ; des bergers qui faisaient paître leurs troupeaux dans le voiï;inage, et ce sont les premiers auxquels le Ciel annonce la venue du royaume de Dieu, (k's hommes simples et rustiques, inconrius à toute la terre , sont préférés , et Dieu les juge plus dignes d'entrer dans les secrets de sa sagesse , que les dépositaires redoutables do la puissance romaine, qai se croyaient les arbitres tics distiris de l'univers.
» Il était juste, monsieur, que, puisque la sainteté éternelle descendait des hauteurs de son trône pour détruire les iniquités de la ¡erre, elle dioisît son séjour dans les classes que le \\vq n'avait point déshonorées ; qu'elle préférât ce (jui n'était point encore dépravé , et ({ue les premiers rayons delà lumière, (jui all;;it bientôt éclairer l'univers , brillassent à des yeux innocents , que les passions n'avaient point encore oiï'usqués.
■)) Dans tous les temps , la grâce a fui ceux qui ont abusé de la prospérité et des richesses. Les vertus se rencontrent plus ordinairement dans les déserts ou dans les cavernes, ou bien dans ces enceintes solitaiies , où , à l'aide de l'austérité , d'une vie humble et laborieuse, la main du Seigneur façonne en silence les pierres indestructibles de son éternel éiiiiice. Les saints habitent d'or(iin;¡ire ces temples solitaires et rustiques, où le sang de l'aguiîau marque plus d'élus (}u'autour des autels majestueux des vüles opulentes, autels dont la sainteté est souvent profanée par le train fastueux de l'orgueil (jui y a établi son séjour. La lumière de Dieu est d'une nature qu'on ne peut pénétrer ; elle est moins accessible aux savants, aux ri(hcs et aux graniîs du sièdti. qu'aux simples et aux pauvres; c'est à ceux-ci qu'elle manifeste plus volontiers cette splendeur éclatante qui élève notre intelligence au-dessus des dominations et des trônes.
» Le véritable bienfaiteur du genre humain a été .lé sus-Christ. Il viut sans doute pour éclairer tous les hommes; mais il semble s'être consacré avec une attention |)lus maïquée, avc-c plus d'amour et de préférence h la consolation des humbles et des pauvres , comme si le soin de les évangcliscr eut été plus gIori(!ux , ou eût été le principal caractère de son ministère. Suive/, cet IIomme-Dii'u (I;ins les travaux continuels et pénibles (ju'il enlre- ])rit pour la sam tilicalion des hotnmes , vous verrez que les lieux les plus humbles et les plus obscurs furent assez constamment le théiltre de ses prédications , et que les hommes les plus malheu-
rcux furent plus parliculièieincnl l'objet cîe son application et de son ;iHVclinn.
» Si ([uclquelbis il parait on présente des [zrands du monde . il semble suspendre alors l'activilé de son zèle; l'austère et profond silence (ju'il garde parait nous annoncer (jue les heureux du siècle ne sont pas les plus propres à rcce\oir la doctrine de l'Evangile. Si , dans (pielques occasions, il daiyne leur iii ire entendre sa voix, son discours est concis , rapide etgiave: il nous donne à entendre [)ar là (jue sa grâce ne peut faire fructiOer les sentiments de la foi dans des âmes corrompues et amollies par la prospérité.
» Observez -le au milieu des pauvres. Lii , vous admirerez toute l'amcnité de sa douceur. Il est avec eux comme un père au milieu de ses enfants , comme un père tendre dont le cœur s'épanche dans le sein de sa famille ; sa conduite sufiil alors pour reconnaître (jue c'est dans cette portion d'hommes , objet des mépris du monde , qu'il se propose d'élire les héritiers de son royaume et les compagnons de sa gloire.
» Quand il parcourt les villages et les hameaux de la Judée et de la (jalilée , ce sont les pauvres qui l'accompagucnl ; c'est avec eux qu'il prend ses sobres repas ; c'est à eux qu'il découvre , par ses miracles , la divinité de sa doctrine et de sa personne ; c'est parnu eux qu'il choisit ses coopéialeurs pour sauver le monde ; il leur promet qu'un jour ils s'assoieront sur des trônes cminents, et qu'ils jugeront avec lui toutes les tribus, toutes les générations. C/csl aux pauvres qu'il a dit : « Vous autres, vous êtes mes amis , mes parents , mes frères , mon troupeau , mon éternelle compagnie. » C'est enfin sur les pauvres que se fixaient ses yeux , lorscpi'élevant les mains au (2iel il s'écria : « Père saint , je désire (jue les hommes se voient avec moi dans la gloiie où j'habite de toute éternité, ;iiin qu'ils soient témoins de ma splendeur, et qu'ils apprennent combien vous m'avez aimé dès avant la création du monde. »
» Comment donc un pauvre , dont le seul aspect doit émouvoir lapilié, n'excitevait-il pas le respect et la tendresse d'un chrétien? L'exemple de son divin Maître doit changer sa compassion en vénération , et lui donner le caractère d'une espèce de culte religieux. Peut-il y avoir d'objet j)lus vénérable et plus sacré, aux yeux de celui qui adore Jésus-Christ? Le pauvre cjui souffre avec résignation ses misères est le tableau vivant du saint et douloureux mystère de la croix.
» Ah ! monsieur , qu'elle serait ardente et vive notre compassion pour les malheureux , si notre foi nous faisait considérer l'intime unité de riiomme-Dieu avec tous ceux qui s'humilient et (pii souH'rent! Los i)auvres vertueux sont les iils chéris du Dieu vivant ; et l'homme dur, qui les méprise ot les repousse , renie son sang et son Dieu. S'il est inhumain et \)ervers aux yeux des hommes j aux yeux de la religion , il devient sacrilège et profanateur.
)) Pourquoi Jésus-Christ se communiqua-t-il avec une prédilection si marquée aux inforluués de la terre? C'est qu'il voyait en eux tics martyrs di'jà ébauchés, des créatures proparces à recevoir son esprit , des àiues dégagées des entraves de l'ambition et des richesses , qui n'attendaient que ce soufile de vie dont la chaleur évangélique embrase tout ce qu'elle anime , pour s'élever jusqu'à l'éternité. Pour convertir les hommes et pour les sauver, ce qu'il y a de plus difticile à taire , est de les réduire à des privations et à des sacrifices; et celte difüculté est déjà surmontée pour ceux qui ne connaissent que ¡es peines et les misères de la vie ; les pénitents de la nécessité deviennent plus aisément ceux, de l'Evangile.
» Voila quels sont les principes du christianisme. Ces maximes naissent de sa substance ; et vous devez en conclure que notre adoption dans Talliance de Jésus-Chrisl est une union intime avec tous ceux qui pâtissent ; que puisque vous avez reconnu le chef de ceux qui ont souffert, vous devez entrer dans la famille de ceux qui souffrent; que piiisque vous êtes à présent fils de la croix , vous devez être frère de ceux qui la portent; car, dans le sons le plus rigoureux et le plus vrai, les pauvres sont à présent la chair de vos chairs et l'os de vos os; que, par cette parenté évangélique , la plus sainte et la plus intime de toutes, les nécessiteux , les infirmes et les misérables sont vos enfants, et que tous ensemble vous serez le troupeau immortel du divin Pasteur; et qu'enfin ils ne peuvent plus verser une larme ni pousser un soupir, que celte larme et ce soupir ne soient une plainte d'une portion précieuse de vous-même.
» La nature nous engage à secourir les indigents ; mais la religion nous le commande, et elle nous crie d'une voix plus puissante : Ne méprise point ta propre cliair. Ainsi , monsieur, dès que votre cœur est revenu à Jésus-Christ , il s'est associé avec tous ceux qui pleurent; il est devenu comme un rejeton des saints; il s'est déclaré l'héritier et le desceiülant des hommes qui ont été les plus pauvres , et de ceux (¡ni souffrent le plus sur la terre. Les prophètes , les apôtres , les niartyrs , tous ces hommes divins , qui, avant et après Jésus-Christ , marchèrent daris les sentiers de la tribuhUion , vécurent toujours dans l'indigence ; ils errèrent dans les montagnes , couverts de peaux d aniiuaux ; ils souffrirent tous les genres d'afllictions ; ils n'eurent d'asiles que dans les grottes et les cavernes de la terre ; ils furent méprisés et persécutés par un monde qui n'était pas digne d'eux Ce sont là, monsieur , les augustes aïeux (¡ue la religion vous a donnés , lorsqu'elle vous a appelé dans son sein et porté à la pénitence.
» Si parmi les hommes qui méprisent le monde et qui se font une gloire d'être dirétiens, il en est quelqu'un <pii soit insensible aux misères de l'indigent , on peut dire . sans balancer, que son christianisme est faux , et que Dieu a en abomination ses adorations et ses sacrifices. I^a séparation la plus sévère du monde et de ses vanités, la renonciation la plus complète , la plus absolue
auv honneurs , la retraite la plus assidue dans l'intérieur des oratoires et des temples- en un mot , les plus grandes pénitences, les larmes , les expi;ilions ne présenteraient au Ciel qu'une multitude inaniuiée d œuvres mortes , une réunion stérile d'exercices sans consistance et sans valeur, s'ils nous seivaieiil de pretexte pour nous séparer des néces>iteu\ qui doivent élre cuiisolés et secourus.
» La véritable sainteté , celle ([u'on peut rej^arder comme la plus ijiisière et la plus parfaite, est celle qui est animée par le zèle le plus ardent [)()ur les malheureux , celle qui inspire pour eux l'amour le plus tendre, lintérél le plus vif et le plus continu. S'il existait une religion qui oubliât ce premier de\oir , qui négligeât ce premier instinct de la nature et de l'humanité , (C défaut seul en décellerait l'imposture. « La véritable religion , dit un apùtre ' , la seule qui puisse être agréable à Dieu , père et bienfaiteur de toute créature , est celle qui sèi lie les larmes de ¡a veuve et de ror[)heIin , et qui sait se conserver sans tache au milieu des scandales et des vices de ce monde. ■>
» Maintenant que votre principale occupation est de lire et de méditer rK>angile, observez une chose digne de remarque. Dans la <lescri[)lion que fait Jésus-Christ de ce qui doit arriver au dernier des jours et a la séparation irrévocable fies bons et des niéchanls , il semble faire dépendre des pauvres les destinées éternelles des hommes. Ce (|ui est bien certain , c'est qu'il se met personneîlemenl à la place de tous les pauvres , et qu'il s'approprie les consolations ou les mépris qu'ils ont reçus íwx la terre.
» Il ne tient compte et il ne parle aux justes (jue des actions et <les vertus (¡ui les ont rendus utiles aux nécessiteux '-. » Vous m'avez donné, leur dit-il, à manger quand j'avais faim, vous m'avez vêtu quand j'étais nu , vous m'avez consolé quand j'étais captif; à cause de ces acliuns, soyez les bcnis île mon l'ère j qui va vous ouvrir les porles du Ciel , et vous mellre en possession du royaume qu'il vous a préparé dés le commcncemeni du tnonde. » El lorsqu'il maudit et rejette loin de lui le réprouvé , ce ne sont ni ses désordres ni ses blas{dièmes (ju'il lui rappelle el qu'il lui reproche pour justifier sa terrilde sentence ; il ne lui parle que «le la durelé de son cœur peu sensible à la miséri» fu'»îe ; jiour <elte raison , il le sépare a jamais de la famille de Dieu , et le [uécipile <lans les feux inextinguibles de l'abime.
• il fallait , monsieur , que ce grand commamleuient de la commiséiatiou et de la charili' animât bien puissaniment le (ffur de Jésus-Christ, puisqu'il s'a[)pliquait avec tant d'assiduité il le graver dans celui des hommes. Il fallait qu'il l'intéressât bien vivement , puisqu'on le voit sans cesse exalter el peindre des plus magnifiques couleurs la dignité el l'excellence des pauvres, il les représente toujours comme les héros du grand jour du Seigneur, c(anme
» Saint Jacques, i. 27, » Mallh., XX. 34.
les princes de réternilé , et les arbitres des destins de tous les mortels.
)) Il est dans l'esprit de la justice divine , que tout ce qui a été petit sur la terre soit grand dans le Ciel ; que ce qui a été l'objet des mépris et de Tinjuslice des hommes , soit l'objet de son divin amour et un spectacle di¿,^nc des esprits célestes; et qu'enGn , tant de lamentations , exhalées par des organes aflaüjüs (jue la misère accablait de son poids, soient un présage de grandeur et de pou- Toir au jour terrible où toutes les nations , tremblantes et humiliées devant le trône de la suprême majesté , attendront le décret de leur immuable destinée.
» Dites-moi, monsieur, et faites-y bien réflexion : avez-vous trouvé quelquefois, dans la bonté naturelle de votre cœur, ou dans les principes de quelque système de philosophie morale , des motifs aussi pressants , aussi persuasifs , des raisons d'un intérêt aussi puissant, pour vous obliger avec tant de force à être généreux , compatissant et libéral? Ah ! monsieur, la philosophie sans religion ne peut être que stérile ; toute morale qui se restreint dans les limiles de celte vie est essentiellement vaine : la nature corrompue inspire pour le bien des sentiments plus faibles que la ■voix des passions. Il ne suffit point d'être né sensible et bon , et d'être convaincu de la salisfacîiou et de l'honneur que nous procurent nos bienfaifs , il nous faut un aiguiüon plus vif pour secourir les malheureux avec zélé , et dans toute l'étendue de leurs nécessités : la compassion, qui n'est qu'humaine, se contente de donner peu ; et de légers sacrifices suffisent pour satisfaire aux lois de la société.
» Le riche , qui , dans un seul de ses festins , consume la subsistance d'un millier de pauvres, croit avoir beaucoup fait et s'applaudit , quand il ordonne de donner à des vieillards indigents, que la faim dévore sur le seuil de sa porte , les restes de sa sensualité et de la gourmandise de ses valets. Il en est toujours ainsi, lorsque la religion ne guide pas la charité. Quelque autre système qu'on suive , tout ce qu'on pourra dire de plus fort en faveur de la bienfaisance, ne rendra les hommes ni plus empressés ni plus généreux dans leurs aumônes; parce qu'on ne saurait les désabuser de l'erreur où ils sont , que la félicité humaine dépend uniquement des richesses et du pouvoir.
» .lésus-Christ est le seul sage, qui en appelant le mépris sur ces biens prétendus , ait su nous détronipor à cet égard , et ait enseigné la vertu la plus nécessaire aux mortels. Lui seul a su ramener les hommes ;"» leur véritable intérêt , par le seul moyen de les assujettir , par l'espérance d'une félicité sans fin , et d'un bonheur d'autant plus grand qu'il sera éternel. C'était forcer leur cœur à devenir généreux, que de décrier les richesses terrestres , d'y substituer des biens d'un prix infini , de récompenser leur abandon par un bonheur éternel , et de couronner par une gloire sans bornes le soin de soulager et de consoler ceux qui souffrent la pauvreté, il leur apprenait ainsi que, pour être riche et heu-
LETTRE XXXIV. GSl
roux dnns l'éternité , il reliait remiro lieiiroux leurs frères dans le Ifiiips.
» Ainsi , monsieur , (|iiaii(l un iTaurait pos tant de niolifs (U; rei)roiher à la fausse jiliiiosoiiliie l'injuslice d'avoir ronibaltu la \erilê , il suflirail , pour la détester, de voir la criminelle démence avec hujuelle elle travaille à décrêdiler l'Evangile , et l'acharncmcnt insensé qu'elle met ù détruire l'espérance des pauvres. Jamais elle ne pourra se justifier de cette iniquité , ni se laver de celte ta( lie. (Jue , dans son lar)gage liv pocrile , elle vanle sans cesse Vltumauiié et \a lucnjaisdnce , on n'en voit pas moins <iue tous ses préceptes se re(!uiscnt ii de vaines paroles ; c'est <|u'en eliet le svsteme (pi'elle élabiit est un syslènie d'inhiinianile, (iigne (¡e toute la haine des ûfues honnêtes et de tout le niepiis des (œurs sensibles et bons. El , sup[)osé que les pauvres et les nécessiteux aient à gagner inlinin;ent à (c (¡ne les rii lies soient chrétiens, le détracteur du christianisme devient un monstre (jui exerce ur) minisière barbare et odieux.
» Que faut-il donc penser de ces philosophes téméraires , (¡ni , sans caractère , sans mission pour changer la religion établie , traitent avec une audace (¡ui ne ( onnait point de bornes , un < ul!e dans lefiuel Dieu est si grand et les hommes doivent être si bons ? Qu'obtiendront ces insensés? ils peuvent fermer tout à la fois au\ misérables et le sein de Dieu et le cœur des hommes , leur enlever les esperances de l'autre vie et les secours dec,elle-(i. Leur plus grand ennemi pourrail-il leur causer des maux plus horribles ? Peut-on imaginer un moyen plus affreux et plus sur de portera son comble l'infortune de ceux tiui sont déjà les victimes de l'adversité et de l'indigence ?
» S'il existait un cœur assez barbare pour ne pouvoir satisfaire sa fértnité ou sa vengeance , qu'en aggravant les peines de celui (|ui souffre , pour chereher le moyen de porter sa douleur et ses angoisses jusíjuau dernier degré d'ex( es possible ; si , en calculant jus(iu'á (juelle rigueur peut être poussé le supplice continu tie la pauvreté , ce cœur inhumain s'altadiait à l'augmenter jusqu'à son dernier point , je le demande , ce monstre s'y prendr.iitil aulremenl pour contenter sa fureur insensée "^ La disgrAce et la douleur n'onl-elles pas atteint leur dernier période , lors- <lirelles sont obligées de dévorer leur propre amertume , et de renoncer à la fois aux se(o»!rs des hommes et à leur coniinnco <laus leur Dieu !
» () pauvres! ù portion respectable ('e mon sang ! comiingnons augustes et chéris de mes douces et éternelles espérances ! Non , le Dieu saint , le Dieu jusie (pii vous a créés est votre Père ; s'il vous a assujettis aux tristes s(dli(iludes (jui eu.poisonnenl uno vie incpiièle et douloureuse , ce n'est ni sans dessein ni sans une raison profonde de sa miséricorde. Vous êtes les créatures les plus précieuses à ses yeux ; vos peines et vos soupirs sont écrits <lans le Livre éternel. Le Ciel s'occupe plus de votre sort obscur <¡ue des événements éclatants auxquels se lie le destin des
empires; vos plus légers sacrifices seront couronnés de tout le prix d'une gloire iramorlelle. Ah! mes chers et respectables amis! ne TOUS lassez jamais de presser contre vos lèvres pâles et décolorées cette croix adorable , la véritable richesse et l'espérance du monde. Respirez un moment ; que vos douleurs soient suspendues , en considérant celte victime divine qui sait apprécier vos angoisses.
» Jésus-Christ est votre seul et véritable père ; vous ne devez qu'à sa bonté la consolation d'un avenir heureux , et l'avantage de trouver sur la terre des cœurs compatissants et généreux. C'est de ses temples que viennent les secours que la charité évangélique perpétue et consacre à votre subsistance. La vaine philosophie du siècle vante son humanité , mais si l'Evangile manquait , vous verriez bientôt p'arrêier le cours des bienfaits de la charité.
» Et vous , pasteurs zélés et bienfaisants , vénérables dépositaires di's aumônes qu'une charité modest(; cache et dépose dans vos mains , dites-nous si les bienfaits que distribue la philosophie avec tant de bruit et d'ostentation , sont plus coj)ieux que ceux de l'huiiible et pieux christianisme ; montrez-nous la source de ces trésors abondants et sacrés que vous répandez sans interruption sur la porlion nécessiteuse de votre troupeau ; ces trésors qui vont chercher la veuve affligée, l'artisan malade et l'oiphelin abandonné, jusque dans les ténèbres du réduit le plus obscur.
» Mais où m'emporte le zèle qui m'anime ? Pardonnez , monsieur ; je ne voulais vous parler que de l'Evangile, et l'enthousiasme m'entraîne ; on ne peut être insensible à la vue de la dureté des riches , ni considérer sans horreur la conduite barbare de ceux qui aiment mieux dissiper leurs richesses en plaisirs frivoles et passagers , que de se livrer à la consolation, à la douce satisfaction de soutenir des familles vertueuses, de récompenser l'innocence, et de secourir les affligés. Ah! cœurs dénaturés et pervers , vous ignorez l'inexprimable plaisir qu'on goûte à essuyer les larmes de la pauvreté et de l'infortune!
» Je ne puis entrer, monsieur , dans aucun détail sur l'économie de l'aumône ; elle dépend des circonstances , et la prudence doit la diriger. Je me suis borné à vous présenter les grands et siiblimes motifs sur lesquels la religion établit la charité chrétienne; un cœur naturellement compatissant et génf'reux , éclairé par sa divine lumière, sait en appliquer les principes selon les occurrences. Je pourrais vous entretenir plus longtemps sur ce sujet sans l'épuiser , mais je suis persuadé que j'en ai dit pour vous bien plus (pi'il n'élnit nécessaire.
'I Dans la posilion où la Providence vous a heureusement amené, vous serez (!n njéme temps , j'espère, Pami de Dieu et l'ami des hommes. Figurez-vous que la famille des pauvres est celle (jne Dieu présente à votre ad()[)tion. Traitez-la en père; qu'autour de TOUS il n'y ait point de misérables ; qu'il n'y ait personne qui se plaigne de manquer de pain. Procurez aux uns les moyens
(le In gagner j donnez aux autres les secours dont ils ont besoin ; essii}'ez toutes les laruies ; bannissez tous les vices ; soyez pour tous le modèle et le piéci-pteur de la vertu. Puisse Uieu répandre sur NOUS ses bénédittions a la \ü\\ de nies prières, et vous accorder de longs jours ! »
Que iliras-lu , Théodore, de cette lettre ? Pdur moi , je ne puis (jut! bénir Dieu de n)'a\oir fait connaître un Lonune (jui remplit toute la capacité de mon cœur. Ces lettres seront ma lecture journalière et cille de mes enfants ; ¡missent-elles être celle de tous les hommes ! Elles augmentent chaque jour mou respect pour la religion et mon amour pour la vertu ; elles m'éclairent et ni'échauU'ent. Je sens qu'elles m'élèvenl âmes propres jeux, et qu'en me montrant mes obligations, elles m'insijirent le désir de les remplir. Oui, mon ami, mes enf;ints, nies domestiques, mes ferniiers et les pauvres, seront désormais l'objet de mes sollicitudes, ils fixeront mon attention tout entière , et tu vois déjà (ju'il ne man(juera pas de quoi m'occuper. Quand je n'en aurais point été persuadé d'avance , ces lettres sufOraient pour m'y déterminer. On ne peut résister à la vérité des peintures qui y sont tracées , ni A l'impression qu'elles produisent. Oui , Théodore , j'ai relu plusieurs lois ces lettres avec attention ; elles réveillent dans njoi de si cuisants remords qu'ils ne me laissent point de répit. Ah ! mon ami , si l'on pouvait vivre deux fois , s'il était possible (jue je recommençasse ma carrière , combien ma conduite serait dill'erenle I Quel malheur d'être maître de ses actions dans un âge tendre , et sans avoir aucune éducation ! Qu'il est dangereux d'ètie héritier et possesseur d'une grande fortune , et ea même temps dépourvu des secours de la prudence , des conseils de l'expérience , et surtout des lumières de la religion ! Quelle source d'erreurs et de vices ! Quel usage peut faire de son bien un jeune homme dissolu ? Il ne songe qu'à contenter ses passions, à se rassasier de plaisirs, à varier chaque jour ses fantaisies ; il s'endurcit, et devient bientôt insensible aux maux d'autrui.
J'ai fait mon histoire en abrt'gé ; en y réiléchissant , lu trouveras que c'est la tienne et celle de la plupart des jeunes gens qui se marient. Aussitôt (ju'il est (juestion d'un établissement , on nous assigne un état de maison Le revenu sur lequel on peut conipler devient la règle d'après hujuelle tout s'ai range ; ce seul calcul décide de tout. Vi\ homme a-l-il dix mille écus de renies ? on règle sa table , le nombre de ses voilures , de ses livrées et de ses domestiques jusiju'à la concurrence de cette somme. A-t-il vingt mille écus ? on double cet état. Dans cel étrange calcul , on compte moins les véritables commodités de la vie que les besoins factices d'une vaine ostentation ; le possesseur de cinquante mille écus de revenus, ne différera de celui (jui en aura dix mille, que par un nombre plus grand de domestiques , de voilures el de chevaux.
Cette conduite , si contraire à l'esprit de la religion , ne choque pas moins toutes les règles de la droite raison ; celte fausse splcn-
68i LE TRIOMPHE DE L'ÉVANGILE.
(leur d'un éclat (îxtérieur n'ajoute rien au mérite de l'homme , et n'aliniente que son orgueil. A ne consulter que les lumières de la raison naturelle , on devrait au moins préférer les jouissances de la coniinodilé personnelle et le plaisir de les faire partager à ceux qui n'en ont point ; mais telle est l'erreur commune , tel est l'empire de l'orgueil qui nous domine , qu'on ne s'attache qu'à multiplier tout ce qui tient à cette fausse grandeur , et qu'à surpasser les autres dans la stérile satisfaction d'une vanité mal entendue.
Ce fut ainsi qu'on en usa à mon égard ; la plus grande et la meilleure partie de mes revenus fut consacrée à me donner une suite nombreuse de domestiques inutiles, de voitures, de livrées^ de chevaux et d'autres objets d'appareil ; à peine en róserva-1-o» une modique portion pour former ce qu'ils appelaient ma bourse et celle de ma femme , destinée à fournir à noire jeu et à nos autres menus plaisirs. Par ce moyen , la plus grande partie de' mes reveniîs fut affectée à des depenses frivoles et inutiles ; ce qui en restait à ma femme et à moi , était réduit à si peu de chose cjuc , sans l'économie la plus stricte , il n'y aurait pas eu de quoi nous suffire. Ce n'est pas tout; ces habiles distributeurs de notre fortune , en donnant tout aux apparences , en nous réduisant au nécessaire le plus étroit , oublièrent néanlnoins les accidents imprévus, et nous enlevèrent jusqu'aux moyens d'y subvenir.
Celte ridicule distribution, qui donne tout à l'oslenlation , appauviirail l'homme le plus riche. Tant de dépenses frivoles pour des objets superflus et inutiles, n'ajoutent ni à la décence ni à la commodité , et réduiient à rien les dépenses personnelles ; le môme homme , dont l'écurie nourrit un nombre de chevaux dont à peine il peut faire usage , se trouve souvent hors d'état de rendre service à un ami , ou de secourir un malheureux.
Malheureusement encore , il est bien peu d'hommes qui aient assez de caractère pour remédier à ce mal. Il faut une grande force d'esprit , beaucoup de courage , et de grands principes de raison pour parvenir à cette réforme , et pour renoncer a l'état l)rill;inl auquel on est accoutumé. L'orgueil résiste à toute réforme; la vanité ne peut s'y résoudre ; elle supporte forcément le fardeau qu'elle n'ose secouer ; et , ne cherchant qu'à se salisfiiire , elle préfère les moyens qui la comiuisent à l'injustice et à la bassesse.
H est bien plus étrange que , dans tous ces arrangements mal combinés, on ne sortge jamais aux pauvres ; jamais on ne fait mention deux. J'ai vécu dans le monde , j'ai connu les divers plans d'après lesquels on montait les nouvelles maisons de ceux qui , placés dans le même rang que moi et au même degré de fortune , venaient à s'établir; je n'en ai vu aucun où Ton eut statué quelque chose relativiMuenl aux aumônes. Se peut - il que des ho;nmes professant une religion telle (pie la nôtre, dont le précepte le pins étroit est l'amour du prochain et le soulagement des besoins (ju'il é[)rouv(' , oublient , en faveur de leurs chevaux et de leurs valets, le soulagement des malheureux ?
Il semble (Hie lorsiin'un cbiflien t'Uiblit lordre de sa nniisou ella [)i(){)()ilif)ii coiníMMblc ciilie ses dépenses el ses re\eiuis , il (levrail vu iiesliiit;r d'abord une |>arlie au secours des nccessileux. Tel esl le prenii'.T devoir (|ue lui iinpo>e la loi de Jesus-Clirist. Dieu ne lui a donne des revenus ni pour conienler ses passions , ni pour satisfaire sa vanité , ni pour les di>lribuer suivant son caprice. Il doit en faire un usage raisonnable , les a[)pli(|uer u ses propres besoins , à sa conservation el a celle de son domestique , ù lii subsistance el a I éducation de ses enfants. Il peut , a cel égard , faire toute la dépense qui convient à l'état ou la l'rovidence l'a placé ; nuiis elUî doit être ordonnée de maniere à ne rien donner aux besoins factices ni aux caprices de la vanité.
A[)res avoir rempli ces ol)jels , el mis en réserve ce que la prudence demande pour subvenir aux accidents iu)prévus , tout le reste doit appiirlenir aux |>auvres. Tel esl l'esprit de l'Ev.iiii^ile ; toute interprv't. Ilion (jui afl'aiblil ou étend trop ce point si intpcrlant de sa bienfaisance est contraire, aux id.'es de la religion. Celui d(»nc (|MÍ , après avoir sutistail bonorablemenl à ses besoins domestiíjues , repartit ce qui lui reste entre les nécessiteux , ne donne rien du sien ; rien n'est à lui que ce qui lui esl absolument nécessaire , tout le reste appartient a ceux (jui en ont besoin. Il ne donne donc pas , il paie ce qu'il doit ; car Dieu ne l'a pas i't.ibli le maille et l'arbitre de ses ncbesses , il ne l'en a fail que reroiiome et le dispensateur. Il s'en esl rapporté à sa conscience sur la mesure (le si-s besoins el sur le clioix des personnes av( c lesipielles il lioit partager son superflu , selon ce (jue lui suggère sa sagesse.
Quelle idée pourr;iit-on se former de la justice de Dieu , s'il avait distribué les ricbesses d'une manière si d¡s¡)ro[»oriionnée , el si clíacim pouvait les dissiper an gré de son caprice? Nous outragerions la Piovitlence , si , dans la grande inégalité qui règne; dans la répartition des fortunes , nous pensions qu'elle abandonne à la misère et i'i l'afflii tion des milliers de ses créa- I tires , dans la seule vue (ju'nn petit nombre de ri( lies vécût dans jabondarií e el ne ( onnùt de règle (jue ses fant.iisies.
Ou seiiii lente d\i(< user Dieu de tyrannie , d'injustice el de parlialile , sil ne sévissait pas contre la durele des ri. lies , loisíju on «•Ofisidere I abus (jiie font en général de leurs liiliesses la [ilupart de ceux qui les possèdent Ceux aiixcjuels il en a donné le plus , ne les euipbneni b' plus souvent qu'a satisfaire leurs vices el leurs passions , lanilis (pi'une foule d'hommes honnêtes et vertueux sont en proie a la misère el à l'affliction. Il fuidiail penser qu'un hasard aveugle ngii le monde, ou que , s'il i!oil son existence a une iiilelligeii. e su| érieiwi' ; elle n'est qu'une divinité indolente qui dédaigne de jeter les yeux sur les injustices des liomities , ou une divinité lyr.»niii(|iii' qui se eomplait dans le trionijibe de liniquili^ , ou une (liviuité maligne (pii se fait un jeu des peines el des affli» lions de la vertu.
Cerlajnument , ce n'est point là le Dieu des chrétiens. Notre
686 LE ïlllOMPHE DE L'ÉVANGILE.
Dieu est un père tendre , mugniûque et universel ; depuis le premier jusqu'au detnier de ses enfants , sa providence s'étend sur tous. Pour faire régner l'ordre , l'harmonie , la subordination et la dépendance , il a établi l'ini'galité des conditions ; dans cette vue , il a fait des rois et des sujets , des seigneurs et des roturiers, des maîtres et des domestiques, des pauvres et des riches ; et il a dû par conséquent donner aux uns plus de richesses, plus de talents, plus de distinctions qu'aux autres ; mais il ne s'ensuit pas de la qu'il ait établi ceux à qui il a le plus donné , pour être les mailres et les arbitres souverains de ses dons ; ni que ceux pour lesquels il a été moins prodigue ^ doivent rester à la merci de la rigueur de leur destin et de la tyrannie de leurs semblables.
Sa providence paternelle , aussi étendue qu'elle est sage , a trouvé , maigre ¡inégalité des fortunes indispensables au maintien de l'ordre , les moyens de faire disparaître l'injustice apparente avec laquelle elle semble avoir traité les hommes , en leur imposant des lois justes et sages , qui tendent au bonheur de tous. Sa main sage et prévoyante a tout balancé dans l'économie de ses distributions. En donnant aux riches plus de biens , d'autorité et (le distinction , Dieu les a chargés de plus de soins , d'in- ({uieludes et d obligaiions ; il leur a prescrit de ne garder pour eux que le nécessaire , et de distribuer le reste entre ceux aux- (jucls il a donné moins. S'il a privé les paurres de ces biens, en leur accordant d'ailleurs des talents et plus de moyens d'atteindre l'.n bonheur éternel, il les u placés sous la tutelle et la protection des riches.
De ces principes nait évidemment pour eux l'étroite obligaiion d'user de bea'.KOiip de modf'iration dans leur dépense , pour convertir au bénéfice des pauvres tout le suiierflu de leurs revciiMs. Un royaume qui se glorifie d'être chrétien , devrait olfrir ie spectacle d'une émulation assidue entre toutes les classes riches de l'état , pour faire refluer le surplus de leur consom— inalion sur celles qui sont dans le besoin. ¡1 n'est aucune maison , aucune famille qui pût se dispenser de mettre à la lèle de ses plans de dépense une somme pro[)orlionnée à ses facultés et aifectée aux pauvres. Lorsque les commerçants calculent leurs gains de l'année , ils devnûcnt aussi les part;iger avec eux , ou leur en assigner une p.utie. Lu même obligation s'étend sur ceux qui vivent de leurs salaires , de leur travail ou de quelque iuilre manière (|ue ce soit ; et sans prendre sur leurs propres i)i'soins . ils devraient toujours réserver à l'indigence quelque espèce de secours.
t^est ainsi (jutî la pratique des maximes bii^nfaisantes de l'Evangile suffirait seule |)our remédier à ]<i plus grande partie des maux de lu condition humaine, et rendre les hommes heureux, même sur la lene. Mais, hilas! le monde a ces aiaximes en liorreur , et c'est en cria iju'il est à la fois le plus giand ennemi de Jésus -Christ et de sa propre félicité même. Le luxe
LtTTRK XXXIV. 687
dévore tout-, tout scrl d'alimenl aux passions Immaines. Les Îamilk's riches, celles qui passent pour les plus puissantes elles plus opulentes , qui sacnlieul le plus ù roslenlation , ne iunl aucune réserve pour le soulagement (¡es pauvres cl ne leur l'ont aucune aumône.
C'est une suite nécessaire do leiir syslènie de dépendes domesli(|ues. Si le père de laniille en consacre la majeure partie à des objets (le vanité (¡u'on décore du nom d'objets de décence , et ne se léserve (|ue fort peu de cliose pour ses dépenses personnelles, il est incontestable (ju il ne donnera pas beaucoup. Tout ce que peut l'aire l'iiomme le plus vertueux , esl de donner en entier ce qu'il se réserve: mais il ne renii)lil pas son devoir, et ses don.s lie seront nidlement proportionnés à la quotilé de ses bénélices ou de ses revenus, s'il a tro[) donné au\ depenses de vanité. Par une (onséquence inévitable de celte métliode mondaine , ceuK méuics (|ui ont rci'u du (licl un cœur sensible et une immense fortune , iu\ peuvent l'aire autant d'auni()nes (ju'ils le voudraient et qu'ils le devraient.
Mais , ht'las ! combien il en e>l peu (jtii destinent à des bienfaits les moyens qu'ils a|)pli(|uent a leurs déjienses (lersonnelles ! Plusieurs les emj)loienl a satisfaire leurs fantaisies ; et lorsque c( s dépenses ne sont que frivoles , elles ne sont pas encore les plus reprehensibles: mais si le vice s'introduit dans leur cœur, comme il n'arrive (jue trop souvent, et comme je l'ai éprouvé moimême , celle parcimonie (|ui résulte de la préférence donnée au luxe ajoutera aux vices du coiur toutes les it)i(jiiilés , tous les desordres de conduite. Kh ! que peut faire un jeune homme maître <le s.i fortune et de ses actions, lorsqu'indulijent pour tous ses caprices , il n'a pour les satisfaire que des movens bornés , sinon ce (|ue j'ai fait moi-même ''
Depuis mon mariaj^e, et à mesure que la corruption s'emparait de mon cœur, mes désirs cl les objets de mes depenses se multipliaient sans fin ; la faible portion de mes revenus afTeclée à mon usage personnel était bien peu de chose , en comparaison de ce (jiie me coi"itait le brillant état de maison et le train magnifu|ue <|ue j'entretenais. Malgré la somptueuse opulence dans bujuelle je vivais, je lus bient(H réduit à ne pouvoir satisfaire à m(>s ca— prit es conlinmds. Un homme plus ;li:é , ou doué de plus de «aractère , aurait réfornii' une |)artie de ces folles dépenses; n)ais i"» rà|;e où j'étais on ne raisonne pas. il eut fallu bien du couvaiie pour (Milreprendrti une réforme que toute ma famille aurait bl;\nH'e ; elle eût exige de la conduite , du temps , de la maturité, j'en étais incapable moi-même : je me trouvais très-bien <rune situation qui flattait mon orgueil ; j'aurais craint le blime de l'opinion: j'aurais roug:i auprès de ceux de mon rang , qui . jaloux et envieux de ma fortune , m'auraient vu déchoir avec un malin plaisir ; tout , jusqu'à mes passions , tendait à m éloigner de ce sage parti.
Ne le trouvant point praticable , j'en employai de plus faciles :
je ne diminuai rien de ce luxe inconsidéré ; je cessai de payer mes dcUes. Celle drterniinylion a été l'une des principales causes de loules mes injustices. J'abusai du bon cœur densa femme , qui toujours vertueuse el jalouse de me complaire , faisait à mes goûts les plus pénibles sacrifices. Egalement injuste el imprudent, je niésusai longtemps de sa bonté. Je lui deniamlai d'abord » titre de prêt la somme d'argent qu'elle avait tous les mois pour ses dépenses personnelles; je ne la lui payai jamais, et peu à peu je m'en emparai de telle manière que je lui ôlai en entier cette ressource nécessaire , et la réduisis aux plus grands besoins. La femme d'un homme riche comme je l'étais descendit au rang des plus pauvres créatures.
(^el expédient ne suffit point encore à des dépenses qui se mullipliaienl de jour en jour ; je me mis à chercher de l'argent de tous côtés, à emprunter de tous veux à qui je pouv;iis m'adresser, sans en excepter mes domestiques eux-mêmes. Quand , devenu plus âgé, j'eus acquis plus d'autorité et fus plus fortement asservi à ines vices, j';.busai tyranni(|uement des moyens que me fournissaient mes litres et ii,es riihesses. 11 n'est aucun expédient, quelque bas , quelque violent , quelque vil qu'il [u'it être , que je n'employasse pour avoir de l'argent. Je ne reformai pas une hèle de mon écurie , je ne renvoyai pas un seul de mes nombreux et inutiles domestiques ; mais je suspendis le paiement de leur salaire. Je pris pour cela diííerents pretextes , je leur promis de les satisfaire ensuite plus avantageusement. J'employai leur argent à alimenter mes vices ; unissant ainsi l'injuslice de les priver de lu juste rétribution de leur service, au danger de les exposer à une misère inévitable.
L'argent était devenu mon idole ; je ne songeais qu'aux moyens de m'en procurer à tout prix ; c'était l'unique objet de mes réûexions , de mes soins et de? mon industrie. Mon cœur endurci s'accoutuma lellemeut à l'injustice , que je ne connus plus de frein. Dès que j'en trouvai l'occasion, je dupai tous ceux que je pus, je frustrai jusqu';'» de misérables ouvriers de leur absolu nétessaire et du prix de leurs sueurs. J'en \ins jusqu'à laisser longtemps sans salaire ceux de mes valets qui me servaient de plus près. Je dérobai à des malheureux le fruit de leurs peines ; je trompai ceux qui avaient des relations avec, moi ; j'abandonnai ma vertueuse femme à la plus grande détresse ; mes enfants devinrent eux-mêmes mes victimes , je ne m<' bornai pas seulement il négliger leur éducation , plus d'une fois je leur dérobai jusqu'à leur subsistance.
I^e jeu me parut tin des moyens les phis prompts et les plus faciles pour me procurer de l'argent. Une espérance présomptueuse et vaine est l'illusion la plus ordinaire de l'imprudente jeunesse. Quel(|ues essais heureux m'aidèrent à penser (pie la fortune , toujours favorable i\ mes vues , me dégagerait de mes embarras. Je me jet;ii dans ses bras avec autant de confiance que d'avidité. Lorsque le jeu cesse d'être un amusement honnête ,
UiTlUE \XXIV. 080
il n'est , il ne peut être que reffil lionleiix d'une avidité secrète , d'un violent dósir de s'enricliir aux depiMis des autres , sans peine et en peu de t(Mii[)s. I.e mond»? , (pii s'abuse toujours dans ses niaxinu-s , ne l'a pas encort; envisaizc coiniue une occupation iii- Îdnie , mais il l est en elict ; dans les [)rit)ri[)es d'une saine morale <*t aux yeux de tout homme sensé , il faut être videux j)0ur se livrer a un jeu excessif, soit par ra[)p<)rt au tem[)s (ju'on y consume , soit [)ar rap()urt aux sommes (lu'on y ( xpose au jiasard ; et celui (jui serait étranger au vice en aurait hienlùl contracté i'Iiabilude en jouant.
Je ne suis point assez sévère pour proscrire le jeu entre des personnes honnêtes qui n'y cherchent qu'un délassement de leurs occupations, qui ne lui destinent qu'un len)[is borné, lors(|iie leurs devoirs sont rem[)iis , et qui n'y hasardent qu'une légère mise dont la perte ne peut incommoder; à ces (ondilions, le jeu peut être une occupation uli!e dans les sociétés du monde. J^ors(|ue les lionunes se rassemblerit pour se délasser, non-seulement il peut élre ulüe, il de\ienl même nécessaire; alors il est moins dangereux de jouer que de s'exposer à médire ou a calomnier.
Mais ce n'est pas lA le compte de ceux qui, comme je faisais, jouent dans la vue de gagner de l'argent. Se peut-il qu'un gios jeu soit un amusement ? Non , c'est une airaire de pur inléiél ; une lulte d'avarice et d'avidilé , dans la([uelle chacuJi liuhe d'enlever à son adversaire , en tout ou en parlie , sa subsistance et celle de sa famille; une sorte de combat ini(jue et scandaleux (jue le monde tolère, mais ([ue les lois [)ro!iil)ent , et qu'une saine niora'e réprouve.
Tel était le jeu aucpiel je me livrai , et il eut bientôt fait disparaître de mon cœur les derniers serttiments d'honneur et de ilécencc. Qui pourrait peindre les eüets de cette passion désastreuse ? Le malheureux qui s'abandonne à sa fureur n'a plus d'humanité ; la nature a cessé d'exister pour lui ; il est dans une ivresse qui plonge tons ses sens dans une léthargie j-.rofonde ; il ne vit (jue pour le jeu ; aucun amusement ne lui j)l.:it ; aucun autre objet ne l'intéresse ; le tem[)s où il ne joue poiiii lui devient à chaige. Il ne pense <|u'aux moyens de s'enri( hir de la dépouille d'autrui. Sourd à ramilié , inaccessible à (ouïes les affections nobles du cœur , il sacrifierait jusqu'à ses pro(ires amis.
Tout est mort pour lui. Les objets les plus attachants , Icj plus doux , n'ont plus d'attrait pour lui ; la beauté ne lui inspire plus d'intérêt; A peine donne - 1 - il A un amour éphémère et {grossier h's courts instants qu'il ne consacre pas à sa passioi) favorite. I/aniour sensible et délicat est devenu étranger à sou cociu" : la tendresse, les douces alTeclions de l'Ame, les ép.iurhemenls mutuels de l'amitié ont di«;p.iru. I/époiise la plus ainudde , jadis son idole, n'a plus (finléret pour lui; ses enfants, destinés a faire son plus grand bonheur, neratlachenlplus.il est de>euu
insensible. Uniquement possédé de la fureur qui le domine , il abandonne sa maison ; il néglige , il oublie sa famille et ses affaires ; il sacrifie jour et nuit sa santé et son innocence au démon qui le possède ; il ne connaît plus que l'allernalive des émotions que produisent lour-à-tour dans lui ses jjains et ses pertes.
Absorbé dans celle occupation , où se succèdent la tristesse et la fureur , toutes les beautés du ciel el de la terre s'évanouissent à ses veux. Les cioux ne célèbrent plus pour lui les louanges de leur Auteur; la terre ne lui montre plus, dans Fabondaricc de ses dons, l'œuvre de ses mains. Plongé dans la caverne profonde, qui est devenue le théûtrc de son avidité et de sa rage , il ne vil plus , il végète ; il oublie également les plaisirs de la nature et ceux de l'esprit ; il a perdu le souvenir des arts, des lettres et des sciences ; il ne songe plus à ses parents , à ses amis , à sa famille; il y ensevelit toutes les affections de l'âme, tous les goùls décents et délicats, comme il y a enseveli son honneur et sa vertu.
Celle passion fatale absorbe l'homme tout entier ; elle dévore toutes si's facultés , toutes ses puissances. Toutes ses idées ne roulent plus que dans un même cercle ; toutes ses sensations sont concentrées dans le seul instinct qui le meut ; et , quoiqu'il absorbe toutes ses rcilexio;is , tous ses sentiments , il «nene la \ie la plus agitée, il traîne l'exislence la plus tumultueuse. Sans cesse assujetti aux vicissitudes de la fortune, sans cesse esclave des caprices du sorl , il éprouve rarement ses faveurs ; et ses revers se multiplient , sans qu'il puisse ni se récupérer de ses p:'rles pécuniaires , ni réparer celles de sa réputation et de sa santé.
L'expérience ne le détrompe point. Ce qui devrait le retenir , l'irrite ; plus il est voi> in du précipi(;e , plus il est porté à s'y jeter. La lueur d'une espéranc(; lointaine le séduit, et cette illusion , qui ne l'abandonn»! jamais , est si active et si forte , qu'en dépit des fiéquenl(-s perlidics du sort , et au milieu des plaintes qu'il ne cesse d'exhaler contre sa cruelle défaveur, il lui prodigue encore sa conliance , et expose a ses caprices les dernières ressources de son ejcistence. 11 semble enlin qu'il ne lui reste plus d'instinct que pour se perdre, et que cette funeste passion , ennemie à jamais des plai-irs délicats , plus sourde aux conseils de la raison (jue l'ivresse même , et plus incoriigible encore , unisse par l'abrulir ; aussi ne meurt-elle (ju'avec lui , à moins qu'un coup extraordinaire de la gr.'ice n'opère sa résipiscence.
Celte indigne ressource fut celle que j'employai pour subvenir aux besoins qui naissaient de mes desordres , el je ne lis qu'augmenter mes maux. Lorsque la fortune me fa\ori.sait . j'avais bientôt consumé ce (|ue j'avais gagné si aisément; venais -je à essuyer des pertes considerables , j'avais recours aux moyens les plus honteux pour me conformer i\ ce que prescrit le faux bonn !ir (lu monde , dont les principes toujours contradictoires ne
lîvicnl point au mépris l'homnie (iiii n'acqiiitle pas ses délies les plus sanees, el diniinienl lehii (|iii ne paie pjis telles (iu jeu. l'our ne pas m'expuser a eelle dill'uniali(jii , el pour nie ( (iiisei\er d'un autre cote les moyens de jouer, je me trou\ai iorc é de nKuujuer à toutes mes obligalions , d'empl(jyci la Irande el la inau\aise loi , de vendre ntes posstîssions , mes meubles, n¡es bijoux , el jusiju'aux diamants de nia vertueuse épouse.
(JueUjue odieu^e (|ue dit ma londuile, elle aurait paru moins condamnable, si je mêlais arrêté la; mais le tbeniin du mcc conduit toujours a l'abime du désbonneur. Ksl-il des sentiments de j)rol)itc el de délii alease (¡non puisse attendre d'un misérable qui, ne jouant que pour fiagner , se livre a l'espoir de lorter l«; sort à lui devenir i'a\orable , sans être découvert ? Je sais qu'il j a de ü;rands joueurs , et j'en iii eoiinn quelques-uns (¡ui se \anlaient et qui avaient même la réputation d être exacts et scrupuleux au jeu. Ils le di-aienl , mais aurail-on osé l'assurer ? Ce cjue je puis dire , c'est qu'un joueur de eelle espèce serait un phénomène presque incompréhensible, et le plus étonnant des prodiges.
Comment, en eiTet , un liommc, à coup sur élranger à la crainte <le Dieu , puisiju'il se livre tout entier a un vice; si detestable , un liouinu! qui louie aux pieds les premiers préteples d(; la religion , <]ui luî se fait aucun sirupule de ne pajer ni ses seivileurs , i.i ses marchands, ni ses ouvriers , qui abandonne ses i.ll'i.ircs d(.inesliijues el ICduialionde S( s entants, (\uï cumple pour rien les égards de la s^ocit lé , qui tyrannise *sa Îemuie et sa Îamille , les traite avec injustice el les appau^ril par ses profusions ; (ommenl , dis-je , un homme aussi coupable envers tous ceux qui lentourenl , cl qui brave toutes les considérations divines el humaines , se piquera-t-il de scrupule el de délicatesse dans l'objet (jui intéresse le plus la passum qui le de\ore , el en\ers un autre homme qui lui dispute bonaigent avec une (upidile luul aus^i cilrence que la sienne '.'
Je soutiens moi , qu'il faudrait être un prodige de \ertu pour ne pas suctomber à une lenlalion aussi, pressante. Ouand un liomme dans cette situation , cbaigc de dettes , persécuté par dis créanciers a( tifs , se trouve réduit à la misère , hors d'elat d'aequitler ses délies d'honneur, et dépourvii d'argent |)our satisfaire la passion qui le domiiui , et lorsqu'un seul acte de mauvaise foi , dans UMjuel il espère de n'èlre point ( ompromis , peut reparer tant «le pertes, rac(|uitler et l'enriihir tout d'un (oup : supposer qu'il pouria se contenir, par respect jxuir la probile et la ju.vlice, c'est supposer une ( himère. Ouelle vertu [¡eut - on attendre de (|uelqu'un (|ui , dans tout le reste de sa conduile, n'en pralnpia jamais aui une ?
Je le répèle, l'homme le ¡dus inli gre , placé dans de pareilles circonstaïues , aurait besoin dune grande réilexion el de beaucoup defforls pour ne pas céder A la vio'ence de la tentation ; el celte exacte probité ne pourrait être que la preuve el le fruit d'une
vertu héroïque ; or , pourrais-je croire que cet effort , qui demande le plus graud courage , soit au pouvoir d'un homme qui mène une vie aussi licencieuse ? Non , mon ami ; cela n'est pas dans la nature humaine , et 1 homme corrompu à tous autres égards en est absoluuicnt incapable. Une probité si sévère est incompatible avec le scandale public de sa conduite.
J'ignore s'il a jamais existé un monstre aussi coniradicloire ; mais je n'ai jamais cru à son existence, et certiiinement je n'ai jamais été cet homme-là. La funeste passion du jeu m'a précipité comme les autres dans tous les vices qu'elle engendre ; et indépendamment des injustices dont elle me rendit coupable envers tous ceux qui m'entouraient , elle dégrada mon cœur , elle le ravala jusqu'aux bassesses les plus indignes. Je taisais valoir les droits les plus équivoques ; je mettais à profit les méprises des autres ; je tâchais même de remédier aux revers du sort par des moyens que suggère linjuslice et que réprouve l'honneur. 0 de combien de reproches ma conscience n'est-elle pas déchirée ! que de torts que je ne [)uis réparer ! que de restitutions impossibles ! Quel était l'aveuglement de mon cœur , dans un temps ou je m'exposais ù tout instant à perdre ce que le monde appelle l'honneur et à laver mon allVont dans le sang d'autrui !
Tels sont en partie les effets «Jes caprices insensés de l'orgueil qui proportionne son luxe à ses revenus. Que de jeunes gens heureusement nés cette erreur n'a-t-elle pas perdus ! El moi-même , quelque pervers que je fu^se naturellement , je ne me serais jamais livré á de tels excès, ou au moins ne les aurais-je pas connus si tôt, si Ton m'avait donné 1 habitude d'une modération qui m'aurait mis à portée de satisfaire d'autres goûts tolérés et reçus dans la société.
Quel scandaleux spectacle que celui de la vie que nous avons l'un et l'autre menée au milieu des horreurs du jeu , et livrés aux dépenses désordonnées où nous jetait la muUi[)licité de nos vices ! Je ne me rappelle (ju'avec douleur l'immense quantité d'or que nous avons dissipée en objets frivoles et méprisables , en banipiels et en festins si peu sali-siaisants pour l'ànie, et qui ne servaient qu'a flatter une stérile vanité. Avec quelle amertume je repasse dans ma mémoire les folles dépenses d'un jeu insensé et les prodigalités du libertinage auquel nous nous sommes abandonnés î je ne puis y songer sans fris onner d'iiorreur.
Lors(jue je considère que tant de profusions m'ont donné fort peu de plaisir et n)e coûtent maii)tenant t-.nt de remords ; quand je songe au nombre des malheureux qu'elles auraient pu secouiir et des infortunés ([ue j'aurais pu soulager , aux établissements de charité et d'utilité (jue j'aurais pu former , j'en suis indigné contre moi-même : moi-même je me f.iis horreur , et je me regarde comme le monstre Ir plus abiuiiinable de la terre.
Veuille le Ciel, qui a d;iigné dissiper mon aveuglement, étendre jusfju'à toi , mon clicr Théodore . ses bienfaisantes et pateinelles lumières ! Tu auras l'avantage d'avoir eu les yeux dessillés plus
LinriŒ XXXV. C93
tôt que moi. Une ûme aussi éltívéc , aussi sensible (|ue la licime , ne pi'ul ni résister à la l'orée des lettres (pie je l adiesse , ni repousser les idees doui es et consolantes (ju'elles le ¡uesenlenl. AI) ! mon ami , renonrons atix erreuis (|ni nous ont aveuçiles ; iuyons ces villes où nous n'avons suce (|u"uiuî pro(on(l(! corruption ; <lieri lions dans la simplicité des can)[)ai:i!cs , dans la prati(|ue de la bienfaisance et de toutes les vertus , une |)aii. et une consolation que le monde et ses plaisirs ne nous ont jamais données. Je prie le (-iel que ces lellres fassent sur ton cœur la même impression (|u'elles ont faite sur le mien , et qu'elles déterminent Marieii à venir bientôt réaliser au[)rés de moi ces paisibles et ii^reables projets. Mais pourcjuoi ne nie réponds-lu pas? tu l.irdes trop a le l.tire. Mon ami , ne dillere point une réponse (jue j'attends avec impatience et de laquelle dépend ma feliiilé, Adieu, mou cluT Théodore.
LETTRE TR E N T E- C I N Q Ul È M E.
Le philosophe A Tlicoilorc.
Qi'F.i.i.E joie 1 quelle consolation ! que de bonlieur , mon cher Thcodore ! Dieu >erse à pleines mains sur moi les trésors de sa misérii ofiie. A peine ma dernière lettre ét.iil partie , qu'un domesti(jue vint en (ourant m'avertir que Marien était arrive , et i\\\"\\ ét;iil k la porte. I)ieu ! m'ecriai-je , Marien! Je pouvais à peine en croire nu's oreilles, et je vol.ii à sa renconlre.
Jujje de l'emolion de mon cœur , en le trouvant dans 1 anlii'Iiambre. La joie m'ôla rusai;e de la parole. Je me précipitai dans ses bras ; je pressai contre mon ( œur cet ami si désiré , (et ami que le Ciel m'en\oie et que j(» reçois de sa main. Mon s;in<«: circulait dans mes \eines avec une telle impétuosité (|ue je n'aurais f)u soutenir la violence de cet état , si la n.iture ne l'ùl pas venue ù mon secours et ne m'eût soulaçé par un delu;;e de larnu's. J'iiion- <lai de mes pleurs le visajje vénéra Ide de cet ami de Dieu , (|ui désormais sera le mien. Son (œur sensible s'attendrit de la vive expression de ma joie et de ma «iralilude, et j'éprouvai un plaisir que je ne puis exprimer, en sentant mes joues humides de quelques-unes de ses larmes
Cet épani hemenl re( iproque de tendresse et d'affection se prolongeait , et aurait duré plus longtemps , si Marien ne se fut dégagé de mes bras , pour embrasser mes deux enfants , ([ui ,
me voyant accourir tout joyeux, m'araient suivi. Ils étaient déjà suspendus au cou de Maricn. Ces aimables enfants, voyant couler mes pleurs , pleuraient aussi et riaient en même temps. Marien les embrassa plusieurs fois. Après atoir donne un libre cours à l'effusion des sentiments tumultueux qui nous suffoquaient , nous comniençAmes à nous remettre , et je le conduisis dans la salle.
« Pourquoi, mon ami , lui dis-jc alors, ne m'as-tu pas prévenu de ton arrivée? J'avais compté que Théodore n)'écrirait ; pourquoi n'en a-t-il rien fait? Je t'attendais avec tant d'impatience , je désirais et j'apprébendais ta réponse. Ah! combien je redoutais, mon cher Maricn, que lu ne voulusses pas (juiller ton train dévie, que lu ne méjugeasses indi^me de ton amilié et des liaisons que je voulais établir entre nous ! Combien ma surprise est agréable; lu viens tonl-à-coup mettre le comble à ma félicilé ! Mais, mon ami , lu devais craindre qu'un bonheur si grand, si imprévu, si subit, ne fit sur mon cœur une impression trop forte. Pourquoi ne pas m'en previ nir? [lourquoi ne ni'avoir pas préparé à cet excès de
joie? Je crois Mêlas ! à quel dessein viens-lu , et dans quelle
intention ? m'accordes-tu ce que Théodore t'a demandé en mon nom? Que Dieu louche Ion cœur? puisses-lu venir pour me fermer les yeux et accepter le dépôt de mes enfants queje fais entre tes mains ! »
Je lui dis tout cela avec lant de véhémence , et je parlais avec tant (le volubilité qu'il ne put ni m'interrompre ni me répondre. Lorsijue j'eus uni , il me dit avec un air d'intérêt : « Rassure-toi , mon ami , je viens ici pour toujours; j'y ^iens vivre et mourir avec toi ; j'y viens élre l'instituteur de les enfants , aimer et servir Dieu avec ta famille et toi ; me placer avec vous sous ses ailes paternelles jusqu'au jour de la sainte espérance. Mon ami ! que le (.iel piolège ceux qui voiil habiter sous ce toit , et qui , confiants en son secours , vont se réunir par les liens de la divine charité I Daigne sa bonté fortifier tellement leur union , que la mort elle-même ne puisse les séparer 1 »
Peins-toi , s'il t'est possible , Théodore , la grandeur de ma joie , en l'enlendant parler ainsi. Mes larmes coulèrent en abondance. Je courus à mes enfants, et, les amenant auprès de Maricn , je les fis mettre à g(Mioux devant lui : « reconnaissez, leur dis-je , Maricn pour votre père ; je lui cède toute l'aulorilé , Ions les droits que la nalur.; m'a donnés sur vous : » je voulus qu'ils lui baisassent la main en sigtic de l'obéissance <|u'ils lui iiromettaient , et qu'ils renouvelassent tous les malins cette marque de respect , comme \\\\ témoignage de leur promesse. l\Ies enfants s'y prêtèrent avec promptitude et avec joie, mais ils j)leurèn'nt ; et ce moment donna lieu h une nouvelle scène de tendresse qu'il est presque impossible de décrire.
Il semblait que noire sensibilité ne pouvait augmenter dans ce délicieux moment. I.e bon naturel de Vclix sut donner à la mienne un nouvel essor , après (pi'il eut baisé la main de Maricn , il se tourna vers moi , et me dit : « Puisque vous le voulez , je lui
promcls obéissance , je le reconnais pour mon père ; mai» il ne ^x.'ul èlre mon père qu'en second. Je consens bien a en avoir deux, mais je ne veux point (|ue vous cessiez d'être le mien. — (Jui, mon enlant , lui ro[U)iMlis-je en le serrant contre mon sein : (jtK.'l don le (liel m'a l'ait , en mi; donnant un (ils d'un si excellent carac- Ic're ! iNon , jamais , jamais je ne me séparerai de loi , jamais je ne cesserai d'être ton père ; nous serons tes deux pC'res, Marren cl moi, et Marien 1»; Ncra pour nous trois. •
Notre émotion étant un peu calmée , Marien m'apprit qu'un de ses amis , nommé dom Antoine , qui l'avait amené dans sa voiture, l'attendait hors de l'appartement. Unie demanda de sortir pour me le i)resenler. Je courus avec lui pour le recevoir , et nous trouviimes dans l'a.nti( hambre un homme d'une ap[iarence modeste et d'une physionomie agréable. Je lui demandai |)ard(>n de l'avoir tait attiMidre , en accusant Marien de ne? m en avoir pas averti jilus tôt , et je l'introduisis avec toute la politesse et tous les egariis convenables.
Sur ce qu'il m'appiit (ju'il comptait se reniettre en route le même soir , nous le priâmes de s'arrêter quelques jours avec nous. Il s'en détendit; il allait, disait-il, remplir en Améiique une mission du gouvernement, et il craignait i|ue le vaisseau qui l'attendait ne mil à la toile ; à force d'instances , nous obtînmes de lui qu'il resleiait trois jours avec nous. Il me parut un homme très - instruit et du meilleur caractère. Anthroi^e , par mes ordres , l'accompagna dans le village , qu'il voulut voir i)ar curiosité. Il se récria beaticoup sur la misère de ses babilanls , comme sur celle de tous les autres villages qu'il avait ren( outrés sur sa route. 11 partit au bout des trois jours ([u'il avait donnés à nos instances.
Le jour de son arrivée , el peu après notre première entrevue, Marien voulut me parler en pa.rticulior , el me lit signe de l'aire retirer mes enfants ; je les lis éloigner, el Marien pria dom Jnloine de se joindre à eux. Lorsque nous fûmes seuls , il me dit : (( Mon ami , je puis le donner une atilre nouvelle qui le causera une bien plus grande joie encore. Théodore est (lelr(>mpé de ses erreurs ; il est converti , et a pris la ferme résolution de se consacrer entièrement à Uioi. — Quoi ! mon ami , lui dis-je , Dieu aurait touché son cœvir ? — <)ui , me répondit-il, et lu as eu le bonheur d'être l'iiistrunn-nl dont il s'est servi.
— Divine miséricorde, m'écriai -je ! avec quelle abondance vous versez vos fa\eurs sur un homme (|ui en est si peu digne!» Jan)ais , mon cher Théodore , je ne pourrai l'exprimer le plaisir , le peindre la satisfaction (|ue ces paroles surnaturelles et difines répandirent dans nujn cœur : je n'avais jamais éprouvé un sentiment au-isi doux ; non. jam.iis on en é[»rouNa un pareil sur la terre. Ah! telles sont sans doute les délices et la volupîè dont se forme la felicilé des élus , et dont le Dieu d'amour abreuve ses enfants chéris !
Jetais tellement hors de moi , (jne je nie jetai à genoux sans
696 LE TRlOxMPHE DE L'ÉVANGILE.
pouvoir rien articuler que ces paroles : « 0 mon Dieu ! Die» bon! Dieu miséricordieux!» Mais tandis que mes lèvres les répétaient mécaniquement , mon esj)rit parcourait dans son rapide essor toute l'étendue des innombrables bienfaits dont il ne cessait de me combler. Que didées diilerenles se présentèrent successivement à mon imagination! L'horrible tableau de notre conduite passée, les erreurs de notre esprit , les égarements de notre cœur corrompu , la multitude intinie des crimes qui ont souillé notre coupable vie, solfrirenl en un instant et en raccourci a ma pensée.
Cette épouvantable image me fit frissonner d'horreur ; mais , au même instant et avec autant de rapidité , j'embrassai d'un coup-d'œil tous les prodiges de la divine miséricorde opéivs en ma faveur , les événements par lesquels sa providence paternelle avait préparé ma conversion , mon voyage au couvent , la rencontre de mon ange tulel.iiie , ma confession et ma communion , la convalescence de l'étranger , la résurrection de Manuel , la conversion de Simon , et maintenatil la tienne , mon cber Théodore , la tienne que , dés l'instant où Dieu daigna m'ouvrir les yeux , je lui ai sans cesse demandée avec la plus vive instance ! La réunion et l'ensemble de tant de bicnf.iits produisaient en moidés sentiments si vifs , si tumultueux que mon « œur ne |)ouvait y suffire. Je ne savais que répeter, je ne pouvais que m'écrier ; « Mon Dieu! Dieu adorable et éternel! que tu es gr;uid ! que tu os bon ! que tu es miséricordieux ! e
Je me sentais tomber en défaillance ; Marien s'en aperçut sans doute, car il me releva et me fit asseoir. Alors je commençais i> lui faire des questions ; je lui demandais comment et quand s'était opéré cet lieureux changement ; mes interrogations se succédaient si rapidement (jue la seci'nJe n'attendait pB'* qu'il eut répondu A la première. Mnritn , voyant l'état d'agitation où j'étais, chercha à me calmer. Lorsque je fus parvenu à réprimer un peu l'ardeur de ma vivacité, il parla ainsi :
« Tu sais que je fréquentais peu votre société , quoiqu'il s'y trouvât plusieurs de mes parents el de mes condisciples, et que nous eussions été élevés ensemble : la vie que vous meniez et la dissolution de vos mœurs m'avaient éloigne de votre intimité ; je ne chei\h is à vous voir que par occasion , ou lorsque la bienséance t'exigeail. Déjà depuis longtemps je n'avais enienilu parler d'au -un de vous autres , lorsque je trouvai chez moi un billet de Tluodoie , ainsi conçu : « Je suis de (juartier ; je ne puis ni sortir du palais, ni t'aller \oir; ayant une affaire de grande importance à le communiquer , je te prie de passer chez moi. » Je fus trés-élonné cpie flh'o.lore , ({ui n'avait jamais rien eu à démêler nycr moi , eut alors quelque chose à me dire. Il n'y avait rien de commun entre son genre de vie et le mien ; mais comme nous devons être prêts à lout , el nous rendre utiles autant qm; nous le pouvons , je lui répondis que je me rendrai» cheii lui.
LETTKE XXXV.
» J'oiis vrainu'nl qucUiue peine à aller le cberclier au palais, duiil je ne connaissais pas les èlies ; aussi ne paivins-je que bien diCliciletnenl juscjna son ap[)ailenienl, J'it:norais eg.ilenient riieiire convenable pour le rencontrer, et j'arrivai |)ri'( isenienl au moment où il devait aller remplir s'.'s fondions. 11 m'introduisit dans un cabinet ; et , ne pouvant pus s'arrêter, ú me pria de I attendre, en m'assuranl qu'il reviendrait bientôt, et il partit. Mais , mon ami, quelle ditlerence dans son ton et dans son maintien ! il me parut tout autre , et je restai confondu d'une mélamorpbose si com|)lèle.
» Tu connaissais son air hautain et avantageux , son port allier et superbe , ce tor» de satisfaction et de suflisance , de prétention et de suj)eriorite , ce maintien lVi\ole et léger, ce mélange de hardiesse et de gr;ices qui le distinguaient parmi U's couilisans mêmes ; tout cela avait disparu Sa conlename était sérieuse et modeste ; son air était simple, ouvert et serein; il paraissait languissant et pensif; il était, en un mot, si dilLrent de lui-même que je pouvais à peine en < roire à mes yeux.
» Son langage surtout m'étonna : il ne m'avait jamais parlé (jue de ce ton innique et railleur , â l'aide duquel la présomption déguise le mépris et lui donne l'apparence de la plaisanterie. Comme je ne professais point sa grande philosophie , il me regardait sans doute en pitié , et ne voyait en moi (juun pauvre homme , un génie borne, infatué des préjuges vulgaires; et lorscjue les circonstant es nous rapprochaient , a peine daignait-il me parler. S'il m'adressait la p.irole , l 'était en (our.:nt et d'un Ion tres-lcger, en couvrant la chetive opinion qu'il av.iii de moi du voile du badinage et de l'iionie.
)) Celte fois son ton, plus sérieux et plus grave , élail Irés-obligeant et très-poli. Son urbanité me frappa ; j'en attribuai la cause a (|uelque iiujuielude , et je pensai qu'i; m'appelait pour lui rendre quelque service. D.ins cette idée, je me disposais a m'y prêter de lout mon pouvoir; et, m'étant approché du feu pour Tallendre, je nie mis i\ parcourir ses livr« s. Lorsqu'il revint , il me trouva dans celte occupation.
» Je venais de premlie un ouvrage , sur leíjuel je n'avais pas encore jeté les yeux Quel est ce li\re ? me ilil-il. Je Touviis , et lui dis : « C'est un volume de Voltaire. » Il me l'arrai he aussitôt des m.iins , et, le jetant au feu , il s'ét rie : d Malheuieux ecriii-in , quels maux n'as-tu pas causes ! » Je restai coniouiiu. « Tu es surpris , Marien , continua-t-il , de m'entendre parler ainsi ! Jt; le crois bien , ta surprise n'est que imp legitime , et je devais
m'y attendre. Mais tu ignon-s ce qui se passe : si lu savais
Oui , il faut que lu le sa( hes !
» Mon ami , je n'étais qti'un aveugle et un insensé ; j ai cru lout savoir et je n'étais qu'un ignorant. Que de chosi'S iï connaître , et qui m'ont échappe ! Que n'ai-je pas \u , que n'ai-je pas appris dans l'espace de peu de jours! Par combien de procjiges , par combien de circonstances extraordinaires la Providciue n'a-t-
elle pas daigné ni'ouvrir les yeux ! Il ne fallait rien moins qne cet enchainenienl d'événements, et la manière toute particulière dont le Ciel les a disposés, pour queje lusse ce que j'ai lu, pour que je pusse me détromper, et que l'obslinalion de mon aveuglement pût cesser. »
» Je ne savais que penser de ce discours , et j'en étais confondu. « As-iu , me dit-il , quelque nouvelle de Manuel ? — Oui , lui dis-je ; on m'a raconté qu'il était mort subitement dans sa voiture.
— îNon , me répondit-il : on l'a cru mais il vit encore. » 11 me demanda ensuile si j'avais de tes nouvelles. Je lui répondis que non. « Eli bien ! apprends , me répliqua-t-il , qu'il a demeuré longtemps dans un couvent, où il a fait une confession générale; il habile aujourd'hui dans une de ses terres, avec 1 intention d'y mener une vie chrétienne , et le désir de réparer les scandales qu'il a donnés. »
» il est diliicile de concevoir l'eiïet que fit sur moi ce peu de paroles. La surprise et la joie remplissaient mon âme tout entière. Quoi , lui dis-je , Dieu a vu avec compassion , et changé ce cœur rebelle , livré a l'endurcissement ! Théodore me l'assura de nouveau ; alors je ne pus me contenir. Je me mis à genoux , et , les yeux baignés de larmes , je levai les mains au Ciel , en m'écriant dans le transport de ma joie : Béni soit le Dieu des raisfricordes infinies! J'observai , en me relevant, que Théodore versait aussi des larmes et avait l'air attendri : alors je commençai à me persuader qu'il disait vrai.
» Je le priai de me raconter comment et par quels moyens Dieu avait fait ce miracle. « iNon , non , me dil-il , je ne te dirai rien. Si lu veux le savoir, lis les lettres qu'il m'a écrites. Non-seu'.ement il me charge de le les faire lire . mais dans le nombre il y en a une qui t'est particulièrement adressée. » Je lui en demandai la lecture. « Non , non , répondil-il , lu ne la verras que quand il en sera temps. Je suivrai, à ton égard, la même conduite qu'il a tenue envers moi. 11 a voulu que je ne lui répondisse que lors- (ju'il m'averlir.ùt ; il voulait auparavant que je fusse instruit de tout. El combien il en a sagement agi ! que sa précaution a été sage 1 que de sollises , que de blasphèmes ne m'a - t - elle pas épargnés !
» J'en agirai de même avec loi. Tu apprendras tout ; mais de la manière dont j'ai tout su. J'ai là toutes ses letlres rassemblées , qui forment déjà un gros volume ; tu les liras dans l'ordre de leur date , et nous les lirons ensemble ; non que je ne les aie déjà lues plusieurs fois , mais je veux en recommencer la lecture avec loi. Fiiis-moi donc ce plaisir, et ne m'interroge pas , civ elles l'instruiront mieux que tout ce que je pourrais te dire.
0 — Je ferai , lui répondis-je , Irès-volonliers ce que lu désires.
— Puisqu'il en est ainsi , m'ajoula-l-il , commençons celle lecture dès aujourd'hui. Mus nuils sont libres , et je peux les passer avec loi , sans que personne y prenne garde. Depuis longtemps
LETïui: XX w. r.oí)
je 1rs passe seul , sans ande occiip.ition (juo celle de lire cl de relire ces lelUos. Les <^vus (jui ont li;il)itiide de nie voir, onl élé surpris de ma conduite el ni'.n or;l l'ail qu»l(|nes |)Iainl('s ; je n'en ai lait aucun cas, et j'ai |)relexlé une indisposition; moyennant cela , ils ne viennent plus, et nous pourrons lire nos leltres sans être interrompus. Tu viendras au déclin du jour, et toute la nuit sera à nouH.
» — Mais, lui répliquai-je , les domostiijues seront étonnés de me voir venir et m'enl'ermer avec loi loiilcs les nuits ; ils imajj;ineront que nous tramons (¡ueltpie inlrigiie. — Tu as raison ; mais il est aisé d'y remédier. — N'ieris , ajoula-l-il en se levant , ♦il me montrant une petite porte dérobée par où l'on pouvait entrer et sorlir sans èlie vu de personne; et m'en donnant la clei', il me dit : Maiiilenaiil lu pourras ouvrir (juand tu seras ariivé ; mais entre aussitôt dans mon appartement. Je t'attendrai ; et si [¡ar hasard tu ne me trouvais pas, atlends-moi. Que celte clé , qui a serti tant de fois le libertinage et le crime, serve enfin une fois des projets de vertu. »
(t Jeme rendis la même nuit à son invitation. Nous ne fumes pas plus tôt efisemble , (pie Théodore tira de son secrétaire toutes tes lettres. En me remettant la premiérci , il me pi ia de la lire à haute voix. 11 me serait impossible de le r;!pporler les détails de celte lecture. Je |)uis te dire que jamais on n'a lu avec plus d'attcnlicn , ni écoulé avec un plus vif intérêt.
» J»' faisais ([uelipies réflexions lorsque l'occasion s'en présentait ; mais Théodore était |)rodicue des siennes. Il était plein et pénétré de tout ce (¡ue ces lettres contenaient; il<^(ait .lisô do voir qu'il hs avait lues souvent et avec beaucoup d'attention. A force de m'ii;terrompre el de développer ses réflexions, il prolongea tellement celle lecture , que nous ne pûmes la finir que dans l'espace de plusieurs nuits. Je ne puis te rapporter tout ce que nous tûmes à celle occasion ; je n'en ai pas le temps et je ne m'en souviens jias assez. Mais pour t'en donner uni', idee, je te citerai ce qui m'a le plus irapp(! dans nos entreliens.
» Lors([ue nous lisions (piehpies-unes de tes conversations avec Ion directeur sur Vallaire , sur llouasean el les autres philosophes tlu jour , si obstinément acharnés à décrier la religion : Oui, s'écriait vivement Théodore , ce sont des monstres , des furies échappées de l'enfer pour cor.ompre le monde ! Ouel mal nonl-ils pas fait! Malheureux l'imprud.'nt qui les lit sans avoir été auparavant instruit ! Malheureuses les nations assez aveugles pour les estimer! elles auront bientôt perdu leur religion el leurs mœurs, el avec elles la paix el la trancpiillîte. l'ne jeunesse crédule el disposée à écouter avec avidité tout ce (jui flalte ses passions , s'empressera de les lire , elle les croira sur parole , et , sans nuire examen , elle s'abandonnera à la licence. Ce sont des pestes publiques (pii m'ont corrompu comme tant d'autres , el qui pervertiront bientôt l'univers entier , si 1 on n'instruit pas avec plus de soin les peuples de la vérité de notre religion.
o D'autres fois , et dans la même occasion , il disait : Tous ces philosophes si vantés , qui ont séduit les nations par leurs perfides écrits, n'étaient que des org^neilleux; c'était par vanité, c'était pour se distinguer et pour acquérir une malheuieuse gloire qu'ils mettaient au jour des opinions nouvelles et erronées ; et comme elles ouvraient la porte au relâchement , les personnes sans réflexion les accueillaient avec plaisir., (^.elle gloire vaine et futile était le but qui animait leur plume audacieuse; et la triste célébrité que , malheureusement pour eux , la corrupüon humaine leur a donnée , les encourageait à de nouveaux excès.' Observez Vollaire , leur père, leur patriarche; il débuta avec timidité. !1 commença par avancer quelques idées hardies , et finit par vomir les plus absurdes et les plus horribles blasphèmes.
» il est clair qu'ils n'ont aucune bonne foi , ni lui ni aucun de ceux qui ont suivi ses traces, ils ne font que proposer des diliicullés sur des objets que leur nature rend impénétrables à l'homme, et répeter des objet lions mille fois résolues, dont ils n'ignoraient pas la solution , inconnue de la plupart des lecteurs auxijuels ils en voulaient imposer. Voilà l'ait perfide dont ils ont fait leur plus chère orcupotion ; j;imais ils ne parlent de cet admirable concours de preuves , ([ui démontrent invinciblement la vérité de la religion , qui la prouvent avec une si grande évidence et de tant de manières. Et moi , homme ignorant et f;iible , je leur ferais \\n dilemme , auquel je voudrais bien savoir comment ils pourraient répondre.
» Venez , leur dirais-je , promoteurs de l'incrédulité ; venez , vc'.;s lo'.'.s qui vùu» inùqurZ tj« la foi chrétienne et de sa sainte simplicité. Dites-moi : connaissez-vous ou ne connaissez-vous pas les fondements de celle foi? Satez-vous par quels motifs les chrétiens croient des mystcies si supérieurs à la raison , et suivent si laborieusement une doilrine austère, et ennemie de leurs sens? le savez-vous ou non ? Si vous ne le savez pas , pourquoi en parlezvous ? pourquoi vous moquez-vous de ce que vous ignorez ? et si vous le s;iTez , pour(}uoi vous restreignez-vous à des oitjections partielles et incolunenles, (}ui ne peuvent altérer ses fondomcnls ? Pourquoi n'attaquez-vous pas le tronc de l'arbie ? p(¡ur(¡uoi n'exposezvous pas au grand jour tout le corps de l'édifice, pour le saper par ses fondements mêmes?
» Si le système du christianisme est faux , si vous avez des moyens pour le combattre , si vos armes sont assez fortes pour le renverser, pourquoi ne vous en servez-vous pas? Il n'est point de marche plus sure pour en triompher et pour nous détromper de nos illusions , que de nous montrer la futilité de nos motifs de crédibilité. Pouripioi ne les attaquez-vous donc pas? Pourquoi travaillant avec tant d'ardeur à décrier la religion, avez-vous l'asluce de nous en cacher les fondements? Avouez que vous êtes, ou bien malhabiles, si , jjouvant alfaiblir ses ¡treuves , vous négligez de le faire , ou bien perfides , si , convaincus de votre impuissance i cet égard vous ne les attaquez pas de front.
LETTRE XXXV. TOÍ
D Tlu'odoie ne s'anêlait i)ltis loistm'il se livrait à ses invectives contre les |)lMloso[ilies ; dans la chairnr d'un /ele aident , il les pressait et les terrassait. Lorsijue nous en vînmes aux lettres dans lesquelles ton directeur esquisse le majínüiíjue edilice de la religion, la chaîne suivie sans interruption di's laits (|ui , se rattachant a la création du monde , descendent à Jésus-Chrisl et >iennenl jusiju'a nous ; laits [)rouvés avec tant d'évidence et de clarté par des monuments public s et subsistants, qui eurenlnos ancèlies [tour témoins oculaires , et dont nous sommes témoins nous-mêmes par des traditions incontestables ; alors son esprit s'élevait , son cœur semblait se dilater , en contemplant le spectacle d'une composition aussi sin)ple que bien ordonnée ; et comme s'il eût été pénétre de tous les rayons de la lumière céleste , il s'écriait : « (Juel concert 1 quelle harmonie ! tout y est divin, tout y correspond , tout y est à sa place. Quel autre qtie Dieu pouvait être l'arlisan d'une œuvre aussi sublime, où tout s'enchaine si parfaitenient et où rien ne se contrarie? Combien il est aveugle, celui {|ui n'aperçoit pas cette brillante splendeur , loisiju'elle s'oflVe à sa vue ! Ah ! Marien , j'étais cet aveugle; les perlides philosophe- avaient fasciné mes yeux ; grâces soient rendues au Ciel , quia daigne m'tclairer par ces lettres!
)i Lorsque nous en fûmes aux preuves de la résurrection de Jésus- Christ, soti ardeur redoublait , ses gestes , ses expressions annonçaient qu'il était pénétré de leur évidence et de leur soliiiilé. Il ne cessait de s'écrier, il répétait: Insensés I vous croyez qu'.l- Icxandre a conquis les Indes et que César a subjugué Rome , parce que ces faits sont rapportés par deux ou trois auteurs contemporains, qui les ont écrits sous les yeux des peuples qui en furent les témoins; parce que les siècles postérieurs y ont ajoul<» foi , parce (jue ces notions liistoriques se sont perpétuées sans contiadiction jus(|u'a vos jours. Et néanmoins vous ne croyez ni la vie ni la mort de Jésus-Chrisl , attestées par tant d'auletirs contem[)orains , en présence du peuple juif et des bourrcaiyi euxmêmes ; vous ne croyez pas a ses miracles , attestés par les mêmes auteurs (jui en furent témoins , que ses ennemis n'ont pu nier , et qui ont converti tant de milliers d'hommes ; vous ne croyez pas à sa résurrection , malgré le témoignage unanime de tous les apôtres et des disci[)les qui l'ont vue , qui assurent lui avoir parlé après (|u'il fut ressuscité. Vous récusez des hommes si saints , (jui ont fait aussi des miracles , à l'aide desquels ils ont converti un nombre infini de Juifs, Vous ne croyez pas à son ascension publiciue , attestée par plus de cinq cents personnes , qui , au milieu des tourments , et menacées de la mort , deposeiU qu'ils en ont été les témoins.
» Enlin, vous ne croyez pas ce que des hommes aussi im rédnlcs que vous ont été forces de reconnaître et de pratiquer , maluie leur répugnance nnlurelle. Plusieurs siècles après , vous voulez mieux voir que les contemporains eux-mêmes. Après tant daiinées, vons voulez juger mieux que ceux qui vivaient alors , et
vous prétendez que l'audiloire en sait plus que les témoins. Hommes clairvoyants , qui voyez si bien cl de si loin , dites-moi comment les églises chieliennes furent dès-iors si nombreuses ; comment elles purent compter dans leur sein , dès leur origine , un si grand nombre de iidèles , s'il n'existait pour eux aucune preuve déterminante , aucun miracle capable de les convertir; insensés ! ô aveugles que vous êtes !
» Au moment où ton directeur, enflammé d'un saint zèle , se met à genoux , et élevant son cœur à Jésus-Christ lui proteste de nouveau qu'il croit en lui et qu'il l'adore ; et où toi-même, enlrainé par le même sentiment , tu te prosternes , en t'écriant : Et moi aussi, je crois en vous et vous adore, ô mon Dieu ! je te confesse , mon ami , que je fus si vivement et si tendremtnt ému de cette action touchante et pathétique , que , n'étant plus mailre de moi , je sentis couler mes larmes , et fus contraint d'interrompre ma lecture.
)) Théodore se leva ; et d'un ton grave et posé , il me dit : Je n'ai jamais lu ce passage , sans avoir l'épété ces tendres et douces paroles. La première fois que je les lus , les larmes inondèrent raes joues , et une puissante impulsion me porta à les prononcer. Mon cœur et mes lèvres les ont répétées plusieurs fois depuis , et je ne les prononce jo-^iais qu'avec un sentiment qui devient toujours plus profond et plus aiTeclucux. Je ne les ai dites encore qu'à mon Dieu ; je n'avais d'autre ténjoin que lui ; mais à présent que j'en ai un dans toi, dans loi qui es prélre et que je respecte comme son ministre , je veux les ratiher en ta présence. » 11 se mit à genoux, et levantan Ciel ses mains et ses regards, il dit : « Oui, adorable Jésus , je vous adore aussi , moi , et je vous reconnais pour mon Dieu et pour mon Rédempteur ; je renouvelle en présence de voire niinisirc les vœux de mon baptême. Je fois et je ferai toujours profession d'être chrétien ; daignez me pardonner mes crimes , daignez me soutenir par votre grâce. Toi , Marión , prie pour moi et aide-moi dans ma sainte résolution. »
» Ce mouvement, et l'expression bien sentie avec hujuelle Théodore me tint ce discours , achevèrent d'ouvrir un libre passage à mes larmes ; baigné de pleurs , je me précipitai dans ses bras. Je rendis intérieurement les plus vives actions de grAces au Dieu de bonté , d'avoir , par un miracle de sa providence , touché à ce point un cœur que je croyais livré à l'orgueil et à l'obstination. Mais que ne peut la douce efficace de la grâce divine? Nous nous occupâmes ensuite de beaucoup d'autres réflexions , toutes relatives à la situation et à celle de Théodore ; j'observai avec la joie la plus vive (ju'il était pénétré d'une douleur bien sincère , et entièrement ré.-olu de changer de vie. La succession rapide de nos idées et l'émotion ne nous permirent pas de continuer celle nuit notre lecture; nous la renvoyâmes aux nuits suivantes.
» Nous la poursuivîmes en cfl'et sans interruption ; cl lorsque "ous parvînmes aux lettres où tu parles de ta confession et
LETTRE XXXV. 70íi
de ta communion , Thóodorc ne cessait de dire à voix basse et «vec un sciilintenl (jui suil¿íil du i'oiid de son cœur : « Que tu es heureux! iiiilie lois heureux (|ui [)ouria èlre coninie toi ! I)'iiulres expressions (jui lui e(lia[)[);iienl a clia(|ue instant nie peignaient les senlinienls dont son ame était pleine , et ni'a¡>suraient qu'il songeait sérieusement a purtai,'er la felicité.
» Lorsque ton directeur se préparait à te donner Pabsolulion , et qu il le tint ce discours si tendre et si chrétien , où il le représentait comme embrassant la croix , et prêt à recevoir le sang de l'Agneau par lecpiel il allait te purifier de les fautes , il ne put contenir ses sanj^Iots , et il répandit un torrent de larmes. (Juand tu décris l'instant niémorable où , prosterné à ses pieds et le front collé à la terre , tu entends ton confesseur prononcer , au nom et de l'autorité de iJieu , les saintes et divines paroles, il s'écria, en poussant un soupir du plus profond de son cœur : Ah ! quand arrivera pour moi ce jour fortuné ? Il le répéta encore, lorsque nous en fûmes au niomenl de la communion. A chaijue pas , a tous les instants de noire lecture , Théodore exprimait son attendrissement et sa ferveur.
» Je ne pus me défendre non plus de m'attcndrir au passage où tu fais mention de moi ; mais , lorsque je te vis désirer que j'allasse vivre avec toi , et que je me chargeasse de l'éducation de tes enfants, lorsque j'en vins surtout à la lettre que (u m'écris et où tu me parles direclement, mon trouble devint extrême. Je voulus parler à Théodore de mon incapacité pour des fonctions aussi élevées et aussi difliciles que celles de diriger des jeunes gens , et d'ajouler au soin de leur donner les connaissances nécessaires , celui de les conduire à la verlu , Théodore me ferma la bouche en nje disant : Je ne te répondrai rien que tu n'aies achevé la leclure de la lettre qu'il t'écrit , et que tu n'aies eu le lemj)s d'y relléehir. J(î Cs l'elTort de me soumettre à cette condition. Je lus la h tire tout enliéro , et lui dis ensuite :
» Le Ciel ne pouvait m'offrir une occasion plus agréable et plus douce que celle d'aller vivre et mourir avec un parent que j'aime, et un ami que j'eslime. Rien ne pourrait m'élre plus avanlageux que de concourir à l'airermir dans sa nouvelle vie et de me sanctilier moi-même, en (oiitribuant à sa sainteté et à celle de sa i'amille ; rien ne pourrait m'élre plus agréable que de lui rendre «n service aussi important (|ue ( elui <le me charger de l'éducation de ses enfants , et de culliver pour Dieu deux jeunes plantes qui sont son ouvrage. Mais lu sais , Théodore , que je n'ai fait que des éludes fort ordinaires ; je n'ai appris que ce qu'il me fallait absolument savoir pour remplir mes obligations. Les ( iifanls d'un liomme du rang qu'occu[)e noire ami , des enfants destinés aux premiers emplois de l'élal , peuvent- ils être conliés à l"inslru( tion d'un homme aussi dépourvu que moi des lumières nécessaires à cet emploi ?
» L'éducation est un grand art , une science ')lus difficile peut-
être que tout autre, les premiers hommes de tous les temps se sont dévoués à traiter l'éducation , à en tracer les règles et les préceptes. Parmi les plus habiles, il y en a peu qui eussent été capables de bien remplir eux-mêmes cette fonction; car je regarde l'instruction comme la moindre partie de l'éducation : le point essentiel est d'inspirer l'amour du bien à ses élèves et de les conduire à la vertu , á celle surtout de leur état : c'est principalement ce qu'il faut faire à l'égard de ceux que leur fortune et leur naissance semblent avoir destinés à commander aux autres hommes.
» Eh ! que peut savoir A cet égard un pauvre ecclésiastique comme moi ? Ma vie a toujours été obscure et retirée ^ jamais je ne me suis occupé d'objets de cette espèce, et il est impossible de savoir ce qu'on n'a ni appris ni médité. Si notre ami m'appelait auprès de lui pour toute autre chose où je fusse à portée de lui être utile, je suis à ses ordres, et je vole à linslant chez lui ; mais être précepteur de ses enfants , élever deux jeunes gens près d'arriver ,1 l'âge où ils pourront obtenir des emplois distingués , une pareille charge est trop au-dessus de mes faibles lumières.
» Je serais loin de mériter une si haute conGance , si j'abusais de l'opinion trop favorable qu'il a de moi , si je cédais à des instances si flutcuses ; et je ne mo pardonnerais point à moi-même de ne l'avoir pas désabusé. Théodore me laissa achever sans m'inlerrompre. Lorsque j'eus cessé de parler, il me dit : N'as-tu rien à m'ajouler ? — Eh ! que veux-tu que je te dise de plus , reprisje ; n'est-ce pas avoir tout dit , que de l'avoir répondu qu'on ne doit point accepter une fonction lorsqu'on est incapable de la remplir ?
» — Il ne t'appartient pas , me répliqua-t-il , de te juger toimême. Je confesse qu'il s'agit ici de remplir une tâche importante et pénible : l'homme qui est chargé de la conduite et de l'éduculion de deux enfants , n'a pas un instant à lui ; tous ses momi'nts doivent être employés sans réserve non - seulement à écarter les dangers continuels auxquels l'imprudence naturelle de leur âge les expose , mais aussi à les suivre conslamment dans les différents cours d'étude , et plus particulièrement encore à éloigner d'eux tout entretien étranger, capable de corrompre l'innocence de leur cœur.
» Mais je ne crois pas que l'idée que tu t'es formée de la difficulté de cette tâche soil la raison qui t'empêche de l'accepter. Tu ferais ce sacrifice à Dieu , si lu croyais qu'il pût lui être agréable. Tu remplis d'autres fonctions qui ne sont pas plus faciles , et sans doute tu ne te refuserais pas à celle - ci qui peut être d'une si grande utilité. Tu n'es arrêté que par la défiance de toimême , par la crainte de ne pas bien l'en acquitter , par la persuasion où tu es que tu n'es pas propre à une fonction aussi importante.
» Je ne ferai qu'une réflexion. Si notre ami était encore ce
LETTRK XXXV. 7o5
<]u'il a éló ; si relie propo^iliori le veitail d'un jiere rivanl d.ins I(î iiiutide , el voul.iiil (¡m' ses cnriiiils lusM'iit eleves pour le iiiorule , je conçois (¡n'iiulepeiuliininieiil des aiilres nioliiV (jue lu pourrais alléguer , tu Îerais juslenieiil valoir Ion iii(ii[iii( ile pour une [¡aicille odueation ; parce (|ue l'eduralion frivole el iillecU-e du siècle demande des connaissances iuliles que lu n'as pas < lierc hé à a( (|ucrir ; mais , jVurien , ne sai>-lu pas loul ce (juil faut savoir ¡lour enseiimer le chiislianisnie à deux enlanls ?
» — S'il ne s'ai'issail pas d'aulre ( liose , lui dis-je , ¡¡eut élre n'aurais je aucune peine a accepler : grâces à Dieu, j'ai l.'Uliéde l)ien ap[)rendre n)a religion , el peul-étrc mon zèle ne sérail point
inulile dans < elle partie. — Miiis dis-moi, mon ;;mi , reiirit-il
en m'iiiteriompant , as-lu i}ucl<|ue raison (¡ui le r( lieniu" a la \ille; <]uel(|ue all'aire qui exige la présence ici ; (¡uelqiie j)er.«(!rine liont le commerce le ^oil agréable el dont la piivalion [uoduirail un vide dans ion coeur? Kxp!i(iiie-loi Irancliement.
» — Je n'ai nulle allaire , répondis-je , (jui puisse ni'nrrêti r i( i. Au monuMit où j'embrassai l'elal ecclè>iaslique , je lus imbu du principe que je ne de\ais m ingérer dans aucune iiH'airt; mondaine. Conlenf d'un revenu modiijue , qui suffit au\ besoins ne.x- <]uels je me suis borné , mon ambition ne s'elrnd pas au delà , €t je n'aspire à rien de [)lus. Je ne mauíjue pas d'amis; mais je préfère à toutes les amitiés, l'amitié de Dieu, et nulle de celleslà ne peut ni'em()éclicr d'acquérir celle-ci. — Alors , me répélat-il , tu ne saurais résister aux res¡)ecl:ibles sollicitations d'un père qui réclame pour lui-même et pour ses enfi'nls >:>2 que Ion ¿imilié lui doit.
» Je t avoue , mon ami , que je ne me rendis point encore à ses instances ; nous disputâmes longtemps. Théodore m'alléguait des raisons de toute espèce, il m'ex¡)osa tous les motifs (¡u'il jugeait propres à me persuader; je résistais toujours, me relranthant sur le sentiment de mon insuffisance. Voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur moi , il resta (¡uelíjue temps pensif; il fixait les yeux vers la terre avec l'air de rêver profondément ; je gardais le silence «le mon vùU', faisant tous mes cfl'orls pour me défendre contre ses moyens de persuasion.
» Ce silence dura quelques minutes ; Théodore sortit de son riM ueillement , leva la télé , el me regarda d'un œil ferme et <lécidé. Son air était devfMiu si majeslueux, si imposant, qu'il n'inspira une sorte de vénération. Sa physionontie s'était revêtue <l'une sévérité douce. Ses yeux brillants elincelaienl d'un feu qt¡e je ne leur avais jamais vu ; il les fixa sur les miens ; j'attendais avec une crainte respectueuse re (ju'il allait me dire. Après une courte pause , et d'une voix douce , mais ferme el assurée , il me dit : Kn vain lu résistes, Maricn , il faut céder aux décrets du Ciel.
» Un oracle inspiré par le Ciel même n'aurait pu dévoiler l(>s secrets de la Provideni e avec plus de noblesse el de majesté. Je fus pénélré de ce peu de paroles, qui tout à la fois m'étonnèrenl
et m'étonidircnt. Mon cœur pal[)il;iit; je ne savais que penser ni que dire. Je Îus bien plus troublé lorsqu'il m'ajouta : Dis-moi , Marien , qui a amené notre ami à ce couvent? qui lui a préparé ce saint et zélé directeur? qui lui a ouvert les yeux , et l'a conduit à la religion et à la vertu ? qui lui a inspiré les lettres que nous avons lues? Et penses-tu que j'eusse fait cette lecture moi-même , si , contre ma coutume et en dépit de toutes les apparences , plusieurs circonstances ne m'y eussent déterminé ?
» Ne vois-tu pas que pour que je les lusse , il fallait qu'elles me vinssent d'un ami , et qu'elles se succédassent les unes aux autres , pour piquer ma curiosité ? Les aurais-je lues , si elles m'étaient parvenues toutes íí la fois , ou si j'avais pu savoir ce qu'elli'S renfermaient? et quand même je les aurais reçues successivement , les aurais-je ouvertes , si j'eusse été chez moi ? Aur.iis-je pu trouver le temps de les liie, lorscjue je n'en avais jamais assez pour satisfaire mes conlinu(>lles fantaisies? 11 a fallu que ces leltros me trouvassent au moment de mon service au palais , d'où je ne pouvais sortit- et où j';ii plus de temps à donner à la lecture.
» Vois encore comment la Providence a disposé de mon cœur dans la lecture de ces lettres. Les piemiéres furent pour moi un objet de dérision , et j espérais de me divertir de celles qui suivraient : elles m'insjtirèrent la curiosité de \oir comment ce directeur reniplirait la promesse qu'il avait faite de prouver avec évidence des vérités qui me paraissaient ridicules. El dis-moi qui a réuni toutes ces circonstances ? qui a fait naître toutes ces combinaisons? considère toute la singularité, toute la nouveauté que présenle îa conversion simultanée de trois monstres , parmi lesquels je compte Manuel , et apprends-moi qui peut être l'auteur de ces prodiges?
» — 11 est visible , répondis-je, que c'est Dieu. Alors , reprenant toute sa dignité , et mû comme par une inspiration surnaturelle : — Eh bien ! me dit-il , ce même Dieu (¡ni a jeté un coup-d'œil de comiuiséi-alion sur nous autres , veut (|ue tu soutiennes nolie ami , et que tu l'aides à avoir soin de sa maison et de l'éducation de ses enfinls.
» Que ton excessive timidité ne te décourage pas. Celui qui a ménagé et préparé des événements aussi étranges, saura te diriger dans U vocation qu'il te destine. Malheureusement pour moi, je suis étranger à ses secrets, car je n'ai jamais manhé dans ses voies ; je me reconnais donc indigne d'en parler. Ta conOancc me paraîtrait présoinplueuse si tu la plaçais dans les propres forces, si elle se fondait sur tes talents acquis; mais si lu la places dans Dieu , si ton seul but est de suivre le sentier qu'il t'indique , et si tu le pries de l'accorder l'appui de sa grûce , lu peux espérer d'être éclairé par sa lumière. Après tout , tu enseigneras à les pupilles à être chrétiens ; or , celui qui sait cire chrétien sait tout , ou il sait du moins tout ce qu'il faut qu'il sache.
LETTIŒ XXXV. 707
» Théodore me dit cela avec une telle noblesse et d'un Ici air de supéiiurilé qu'il nie cüiiroiidil ; je ne sus que lui te[)undie. Après qucUjues rellexiuns , je lui dis enfin : « Je te repele (juc mon plus grar.d disir est de servir Dieu el d"èhe ulile aux Jiouinies ; que la comi)aj;nie de noire ami et le soin de sa famille me seraient Irès-agnables, et que s'il ne me [¡roposait 1 edu( alion de ses enlanls , dont je me reconnais incapable , je n'aurais pas bésité à acce[)ler sa pioiiosilion ; à l'iriitanl j'eusse volé cbez lui pour partager sa société , et le servir de ma personne et de toutes mes lacultis.
)) Je t'ajouterai une cbose que je ne t'avais pas dite : c'est que je désire depuis longtemps de quitter cette ville tumultueuse , où il est presque impossible de vivre avec soi-même el a>ec Dieu. Obligé à tout instant de vaquer à des devoirs de parenté et d'amitié , interrompu sans cesse par des oisifs imporluns, et forcé de perdre beaucoup de temps en inutilités el en biigalelles , il y a longlem[)s que je soupire après une retraite où il me soit permis de consacrer a Duu les dernières années d'une vie dont les deux tiers sont déjà écoules; lu vois donc combien j'aurais de motifs pour préférer la maison d'un ami délerminé à \i>reavec la modestie et dans les principes de religion (¡ue je désirais lui voir adopter.
» Mais une éducation me parait un travail si difficile , et je suis si loin de pouvoir en être capable , que tu ne dois pas t'elonner de ma crainte. Opendant , laisse-moi consulter arec Dieu un ou deux jours , et je te répondrai. — Fais-y réflexion si tu le veux , me repondit-il ; plus tu rélletliiras , plus tu \eri;is que c'est la volonté du (liel ; c'est sa main qui nous conduit. Observe encore comment, par ces désirs de letraile , il le préparait au moment où notre aiui devrait l'écrire : réilécliis-y donc , mais n'oublie pas ([ue c'est Dieu i|ui t'appelle.
» Le lendemain , j'allai consulter mon confesseur, homme distingué par sa science el sa vertu , el je lui fis pari des circonstances où je me trouvais. Il me repondit : — allon-s dire la messe-, prions Dieu l'un el l'autre de nous éclairer, et nous en conférerons ensuite. En elTet , après l'axoir dite , nous nous rejoignîmes , el voit i ce qu'il me dit : J'ai instanunent prié le Seigneur de nous inspirer une résolution conforme à sa gloire ; j'ai rellécbi sérieusement sur ce que vous m'avez exposé , et , toul considéré . je ne \ois rien qui doive vous em[>é(her de vous charger de l'emploi qu'on vous propose ; el , d'un autre côte , j'aperçois une foule de raisons puissantes qui doirent vous y déterminer.
>• Vous n'avez ¡ci aucune obligation qui vous fixe sans retour , aucun motif particulier qui puisse vous arrêter irrévocablement. Vous aviez déjà le dessein de vous éloigner du bruit el des embarras de la capitale ; vous éliez dans l'intention de chercher une retraite pour y servir Dieu sans distraction. Dans cette circonstance , qui \ous appelle ? un pareul , un ami, un homme qui a
708 LE TlUOiMPilE DE L'EVANGILE.
vécu dans le péché , que Dieu a converti , et qui désire de se réfugier dans le sani.luaire de la vertu et de la pénitence. El pour quel niolit vous appelle-t-il ? pour que vous viviez avec lui, pour que vous le souteniez dans ses résolutions ; ministère de charité , ottice doux et pieux qui nourrira votre propre dévotion. Que dedeniande-t-il encore de vous ?que vous lüidiez à régler sa famille : il est difficile qu il puisse suffire lui seul à ce devoir, vous devez donc ce service a sa confiance en vous.
» 11 désire en même temps que vous vous chargiez de l'éducation de ses enfants , et vous vous jugez peu piopre à cet emploi ; mais vous m'avez dit vous-même que ce père qui vous appelle est nouvellement converti. Vous devez donc supposer que son désir est de donner à ses enfants une éducation chrétienne ; dans ce cas-là, pourquoi ne leur donneriez-vous pas celte éducation ? pourquoi n'espereriez-vous pas que Dieu vous aidera ? Ce serait dans vous un excès de timidité et de défiarice que de vous croire incapable d'enseigner à deux enfants la religion , la crainte de Dieu , l'amour de la vertu , et les pratiques qui peuvent former un chrétien religieux et timoré.
» Si leur père veut qu'ils acquièrent d'autres connaissances propres à leur rang et convenables aux personnes de sa classe, pour les rendre propres aux emplois qui leur sont destinés par leur naissance , il saura que vous ne les avez pas , et il se trouve assez riche pour se procurer d'autres maîtres pour cet objet. Votre occupation sera de ne pas vous écarter de ces enfants , de les avoir toujours sous vos yeux , et d'empêcher qu'on ne leur dise ou qu'on ne leur enseigne rien qui puisse leur inspirer le vice , corrompre leur innoicnce et atténuer les principes que vous aurez soin de leur inculquer. Je ne vois donc rien , je vous le répète , qui puisse vous faire refuser cette pro|)osition ; je vois , au contraire , qu'elle peut remplir le désir que vous avez de la retraite -, et qu'en l'acceptant vous avez l'avantage de satisfaire un ami , de l'aidiu' à persévérer dans la vertu , de mettre l'ordre dans une famille , et d'élever deux enfants dans les principes de la religion.
» A mesure que ce sage et savant homme me développait ses raisons, mes yeux se dessillaient, une nouvidlc lumière péîié— trait jusqu'au fond de mon cœur. Aussitôt , tous mes doutes s'évanouirent , les nuages qui moffusquiiienl se dissipèrent , et je me sentis déterminé a me rendre : celle décision me parut lumineuse et sûre. Le trouble de non es[)ril cessa , et je ne songeai plus qu'aux moyens de répondre à les désirs et d'effectuer mon voyage.
» La nuil du môme jour, et à l'heure fixée, je retournai chez Théodore. Dés qu'il me vil , il me dit : « Eh bien ! ^Varien , à quoi l'es-lu di'cidé ?» A suivre , lui répondis-je , la carrière que le (ael ouvre devant moi ; à partir et ;\ me livrer à la conduite de la l'rovidence. Il m'embrassa en me donn;inl les témoignages de la plus vive satisfaction : ne le l'ai-je pas pro-
[)liélis(! ? m';ij()»ita-l-il ; il était impossiltle (juc tu irsislassos à l'inspiialion (lu Ciel. Tout ceci est aiiiingt; p.ir la main supciieure (le'ccUii (jiii nous a tous ro;,'aiths avec bonté. Que tu es heureux d'alier l'aire la l'elicilé et contribuer au saint d'une i'amille (juc J)ieu veut amener à lui par loi et avec toi ! l)enianJe-lui ([u'il me liiriye , et (juil fa^-se cesser les incerliludes et les agitations cruelles auxquelles je suis en proie. Quand comptes-tu te mettre en chemin ? ajoula-t-il.
)> —Je puis m'y mettre au plus tôt, si lu le juges conveiuible. Aucune affaire ne me retient, et njon equipagii sera bientôt prél. Je ne pourrais être enibarrassé que de mes livres ; je les laisserai chez un ami , que je chargerai de me les faire parvenir. 11 parait que la Proviileui e a arrangé tout ceci; car j'ai appris hier que le plus intime de mes amis est envoyé en Amérique pour y reniplir une mission import;inte , et <ju'il doit partir sous trois jour?, il passera dans le \illage où réside notre ami , et je ne doute point qu'il ne me donne une place dans sa voilure. Crois-lu que je doive proiJter do cette OJcasion ? — Oui , me repondit Théodore ; je la regarde comme une disposition tlu Ciel ; notre ami t'attend avec impatience , et de cette manière tu lui donneras encore le plaisir de la surprise.
» — M lis toi , Théodore , lui dis-je , que penscs-lu faire ? Les dispositions où j<î te vois m'indiquent que tu n'es pas loin de prendre le p;uti d'un homiiie sage : quelle est ta résolution? — Qu'on saisje , nte réporuiit-il. Le désir de mon cœur le plus ardent est de me rendre au mémo couvent où a été mon ami , et de me jeter entièrement entre ¡es bras du saint directeur qui l'a éclairé ; mais jusqu'à présent , esclave de mon emploi , je n'ai pas eu la liberto d exécuici mon dessein. D'une auîre part , tu auras remar- (|ué (|ue noire ami ne me nomme , dans aucune de ses lettres , ni le couvent, ni son directeur; et, comme il m'a imposé la loi de ne pas lui écrire avant qu'il m'ait marqué de le faire , je n'ai pas pu m'infornier de leur nom.
» — Qu.>nd finit ton quarîier , lui demandai-je ? — Dans huit jours. — Cela étant, lui repliquai-je , il me vient une idée qui peut tout arriinger ; j'attendrai la fin de ton service , et alors nous pourrons aller ensemble. Tu donneras à notre ami le plaisir de I(î voir , et en même temps tu t'infornioras de ce (|ue tu desiros de savoir, et tu pourras le rendre au couvent. — Non, me ré[)on(!it Théodore, .le ne veux voir personne (|ue je ne me sois délivré de l'unitpio incpiietuJe (¡ni a présent occupe tous les instants de ma vie.
» V^oiii une autre idée qui me parait meilleure : Tu paitiras dans trois jours , et notre ami recevra plus tôt la consolation qu'il attend. Tu lui raconteras en dclail tout ce qui s'est passé entre nous. Je ne pourrais le faire qu'avec beaucoup de travail et jamais aussi bien. Tu le prieras de nrécriro, sans perdre un nu)U)oiit , le nom du couvent et celui de son directeur , et tu lui demanderas une lettre de recommandation pour lui. Je m'arréter.M pou dès
quemón service sera fini, et je profiterai des premiers moments de ma liberté pour me rendre au couvent. Lorsque j'aurai rem.pli ce premier devoir , le plus pressant pour moi , j'irai vous faire ma visite ; je vous trouverai réunis , et je passerai quelque temps avec plus de tranquillité auprès de vous. N'est-ce pas bien penser ?
» — Très-bien , lui dis-je ; je vais de mon côté suivre ton idée. Eu effet , dom Antoine m'ayanl offert une place dans sa vo.ture , je disposai tout pour mon départ 5 Théodore reçut mes derniers adieux. Nous nous mimes en inar< he , et me voici pour toujours avec toi. »
Tel fut le récit de Marien. Juge , mon ami , du plaisir et de l'intérêt avec lesquels je l'écoutai. Mais je ne compare k rien la joie que j'eus d'apprendre que Dieu a daigné t'éclairer ; que la même lumière qui a dissipé les ténèbres de mon aveuglement, par l'organe de mon ange lutélaire , s'est étendue jusqu'à toi ; que ce Dieu bon l'a fait connaître la vérité, et, ce qui ajoute beaucoup à ma satisfaction , qu'il m'a rendu l'instrument d'un si grand bien. Théodore ! une telle félicité excède la capacité de mou cœur ; j'ea rends grâces , et je les rendrai toute ma vie à Dieu, du plus profond de mon âme.
Tu fais très - bien d'aller directement au couvent, et de ne pas perdre un instant pour une action si salutaire et si importante. Mais, combien sera doux pour moi le moment où je l'en verrai venir, et où je pourrai me dire, en le pressant dans mes bras : j'embrasse mon ami , devenu maintenant l'ami de Dieu ! mon Théodore réconcilié avec la bo£ité divine , et devenu un vase de miséricorde ! mon Théodore qui va le servir avec moi , et de qui la mort même ne pourra plus me séparer, puisque nous nous féunirons dans le Ciel pour bénir éternellement ce Dieu , noire Père , dont la miséii( orde a versé tant de bienfaits sur nous ¡
Tu trouveras sous ce pli la lettre que j'écris à mon saint confesseur. Son adresse t'ap[irendra son nom et celui du couvent. Va , mon ami, et tu verras (jue je ne t'ai rien exagéré. Tu trouveras un ange sur la terre. Dans cette édifiante maison , beaucoup d'autres s.iinls perso/mages auront des droits à ton respect et à ta vénération. Tu en seras étonne comme moi , parce que lu n'as pas l'idée d'une si grande Teitu. Ces saints solitaires se dérobent aux yeux du monde qui ne daigne pas les voir , et ils ne vivent que pour Dieu. Tu y rencontreras Simon ; el , à propos de celui-ci , j'ai à le rgconler un iiouveau bienfait d(i la divine bonté.
Au moment où je commençais celte lettre , j'en ai reçu une de mon saint directeur. Il pensait , me dit-il , ji congédier Simon pour le faire rentrer à mon service ; il avait achevé ses exer( ices et reçu h!s divins sacrements avec autant d'édification (¡ue de ferveur ; mais celui-ci est venu lui dire que Dieu lui inspirait do rester [loiir lonjouis au couvent en (¡uaiile de frère-servant de la 4;(>mn)un.iute. Lu louant ses desseins et son désir de consacier sa \ie au Seigneur, mon directeur lui a représenté que, dans une
résoliilion d'une telle importance , il fallait ne rien pré( ipiltM- < t peseï' niinenx'iit son dessein [)oni- s'assurer de sa vocation, et (jii'il ïie tall.iit pas se livrer au mouvement d'une ferveur passa^'ére , qui j)onvait être l'effet des circonstances où il se trouvait actuellement.
Il lui a donc conseillé de prendre du temps pour s'éprouver lui-même , de revenir chez moi pour me rendre compte de ce <ju'ii avait fait, ainsi quede son dessein, et de nie consulter sur sa résolution , attendu qu'il n'était ni régulier ni juste qu'il la prit sans (jue je l'eusse permis et approuvé. Si je I«î liouvais bon , a-t-il ajouté , et s'il persistait tii)is mois dans l.i n)éme intention , il pourrait revenir , et alors il travaillerait à le faire a{^reer par le snpé;ieur et par la rommunaute : sa constance íílors aurait montré a tout le monde (}ue sa résolution était une inspiration du Ciel et non le niouvemi nt d'une ferveur passagère.
Sinton a manifesté son mécontentement de cette réponse ; il a insisté en disant qu'il ne doutait point (jue je n'approuvasse sa résolution; queje pouvais me passer de son service , avant beaucoup d'autres domesti([ues capables de le suppléer , et (ju'.' , (juan i niénii; il me serait nécessaire , il était persuadé que j'en ferais le sacrilice , pour lui donner la liberté de f.iire penileni e de ses nombreux pecliés ; ([ue son désir n'était point l'eifet d'une ferveur momentanée; puisque celle idée le poursuivait depuis le moment où il était entré dans le couvent et où il avait été témoin de la sainteté de la vie de la communauté : il Onil en le suppliant de nouveau d'appuyer la démarcbe qu'il voulait fiure.
Mon directeur lui répéta qu'il lui paraissait indispensable de m'instruire de sa résolution avant de rien entreprendre ; que c'était là un devoir d'obligation et de reconnaissance ; que s'il était véritablement appelé de Dieu , il aurait dans trois mois la même intention , avec plus de facilité pour la remplir ; que ce terme serait bientôt passé , et qu'il devrait nécessaireuicnt ceder à des motifs aussi sage?.
Malgré de si justes et de si pressantes raisons , Simon ne s'est point rendu et a trouvé ce délai trop long. Depuis, il est allé parler au supérieur et lui a fait les menus prières ; celui-ci lui a répoiulu comme mon directeur ; mais Simon ne s'est point tenu pour battu , et il a su tellement intéresser (|uelques-uns de ces vertueux Pérès , que le supérieur lui a ordonné , à sa prière , de m'instruire de son dessein et de me demander mon consentement. Mon directeur m'ajoute (¡ue la communauté ne lera rien sans moti approbation , et sans savoir auparavant si j'ai quelque motif de désapprouver les intentions de Simon , et m'assure (ju'il n'agira qu'avec mon agrément.
Que dis-tu , Tbéodore , que penses-tu de ce nouveau bienfüit de la miséricorde divine? Tu sais quel abus nous avons fait des talents de ^ùnon , et les coupables intrigues que nous avons confiées à son adresse et à son activité. J'aurais dû consacrer toute
ma vio à ramener i» la vertu un homme dont j'ai fait l'instrument de ma perte, ainsi que de la sienne ; mais Dieu me décharge de cette obligation , en lui inspirant une résolution ferme et positive , qui ne me laisse qu'à regretter de ne pouvoir l'imiter dans sa pénitence , après avoir tant contribué à la lui rendre nécessaire.
Je vais écrire au Père; je lui marquerai combien je suis édifié et satisfait du saint désir de Simon ; que non-seulement je l'approuve et y consens de toute mon âme, mais que ma seule affliction est de ne pouvoir l'embr.sser mille fois et lui deujandor pardon des fautes qti'il a commises a mon insligalion ; que je le prie de me recommander à ce Dieu qu'il va servir et {[ui nous traite tous avec une bonté tout à la fois infinie et si peu méritée. Tu le verras, Théodore ; fortifie -le dans ses saints désirs, et fais-lui bien connaître (jue c'est à présent qu''il mérite toute notre amitié et toute notre estiuie.
Va donc , cher Tiicodore ! va , et que le Père des lumières , source unique de tout bien , le conduise sous les ailes de sa protection à ce sanclu.iiie des \crius, à cet asile de la religion, où l'on adore son saint nom , où l'on vit de son amour ! Ouvre sons réserve ton cœur à ce ministre de sa bonté, devenu i'instrunienl de tant de résurrections spirituelles , el puisse la tienne n'être pas la dernière. Ah ! si la lumière qui nous éclaire pouvait se répandre sur le malheureux Au'omaîJ et pénétrer son âme! Sa situation est une épine qui pitjue et décbire mon cœur; mais j'espère tout de la miséricorde de Dieu. Celui qui a su ramollir un coeur de marbre; qui, ma!<iré le nombre de mes iniquités, a daigné jeter sur moi un cou¡)-d'o8íl de compassion ot de faveur, n'oubliera pas un homme bien moins criminel que moi. îieureux Edouard ! que de grûccs n'auriis-tu pas à rendre, si le Ciel l'éclairé dans un moment où tu pourrrs encore lui présenter une jeunesse florissante et des sacrifices plus méritoires! ^von moins heureux, toimême, tu vas lui ofl'rir des années encore brillantes déjeunasse; tu vas lui présenter un encens plus pur el plus agréable , el des expiations plus dignes de lui ! Combien n'.a-je pas ix déplorer , moi , de ne pouvoir lui consacrer que les restes d'une vie plus avancée , consumée dans l'habitude du crime, et usée par de stériles jouissances ! combien n'ai-je pas à regretter le peu de prix d'une offrande moins méritoire et forcée par la nécessité !
Va , mon ami , (¡ne les anges l'accompagnent , qu'ils le conduisent vers les hommes (jui leur ressemblent le plus sur la terre. V^a voir ce que tu n'as janiais vu , enîendre ce que tu n'as jamais entendu ; va te réionciîier avec notre Dieu , avec ce Dieu (¡ni t'ap[)elle dans ce saint asile pour le pardonner tes pécbt-s , pour s'unir à loi d'un lien indissoluble , et l'associer au nombre des Iieureux. Tliéoilore! lu vas l'ouvrir les portes de l'éternilé , et le préparer dans son sein urie demeure à jamais fixe el bienheureuse.
Ne te presse don ; point , n'assigne aucun terme aux jours de
ta retrilile. Abiiiidoiinc-loi ;■» la conJuile t'u paslciir (]ne lu vas chert'ht-r ; laisse-lui (Jcti'iniiiicr le lemps cl la tuiiduile ; laisselui loul ivglor. Comme moi , abaudonne-foi à lui en entier ; comnie moi. lu l'en Irouvoras bien. Tu n'as pas, il est vrai, besoin daulanl de secours. Il a fallu me persuader les veriles de la r('Ii[;ion , el m'en enseitincr jusiju'aux élémcnls. (ir;\ces à Dieu , lu es déjà ¡)tiiélré de ce qui m'a lant ( oùlé à aj)piendre ; îl ne l».' reste i ion à faire , si ce nesl de confesser les erreurs et d'en demander le parilon.
Que ce l>ieu (pii est mort pour nous daigne te l'accorder! que son diNin Esprit l'appliiiue ses mérites, et qu'en le puriiiant de son sang, il le rende un objet digne de ses regards I Quand tu auras terminé les saints exercices , quand lu auras rempli tojis les devoirs que renferme une action aussi importante , vole dans mes bras , (jue je presse contre mon cœur Tbéodore devenu l'ami de Dieu , Tbéodore uni avec moi par les liens d'une nouvelle cl d'une bien plus solide amitié ; nous l'adorerons ensemble , et nous le servirons jusqu'à Iheureux jour où , par une suite nécessaire delà même union, nous jouirons de sa vue et de son éternité. Adieu , mon ami.