LETTRE TRENTE-SIXIÈME
Malien à Antoine.
Je m'attendais peu, mon clier Antoine, à l'agréable surpiise que m'a causée ta letlrc , après cinq ans d'absence. Tii me fais part de ton beuieux retour ; j'apprends avec une vive satisfaction que tu as rempli, au gré du gouvernement, la commission dont tu t'es cbargé ; je n'attendais rien moins de loi , car celui qui craint Dieu et (jui ne détourne point ses yeux de sa divine loi , réussit toujours et en tout.
Mais on n'obtient pas toujours sur la terre l'approbation et le fruit des bonnes intentions ; je regarde comme un nouveau bienfait du Ciel , (jue les tiennes aient été reconnues et aussi diiinenient réi onq)i'nsées que lu me le marciuis. Tu as niaiiiti-nant payé ton tribut à la patrie; il est temps (¡ne tu songrs à passer tranquillement les derniers jours , bien entendu que cela le soit permis ; car si le gouvernement a besoin de tes services , tu sais que la première dette d'un bon citoyen est de lui consacrer son travail.
J'aurais bien voulu que le vaisseau qui l'a amené , exú relâché dans le même port doti lu elais paili , j'aurais eu le plaisir (Je l'embrasser à ton passage , et nous nous serions enlrelcnus de tout ce qui s'est passé penJant ton absence. Je te sais un gré inûni de la relation que lu me fais ; mais il y a de la düícrcnce entre raconter de vive voix ou écrire les choses. Une lettre est un témoin froid qui raconte avec moins d'intérêt, dont les descriptions perdent leur physionomie; tandis que la parole, aidée du geste , des inflexions variées de la voix , anime tout ce qu'elle exprime.
C'est là néanmoins l'inconvénient où je vais tomber. Tu me demandes mon histoire ; lu veux que je t'apprenne ce que celte maison présente de nouveau ; que je te dise comment je m'y trouve ; si j'ai réussi à donner une bonne étîucalion aux deux enfanîs qui m'ont été confiés ; s'ils ont profité de mes leçons ; si leur père est venu à bout d'exécuter les grands projets de bienfaisance dont il s'occupait; si, comme lu le dis, il a pu parvenir à transforiuer ce village qui t'a paru si pauvre , si laid , si misérable , en une habitation saine et agréable : tu me demandes de l'exposer en détail les amélioratious qui se sont opérées dans cel espace de temps.
Celle relation , mon ami , n'est pas aussi aisée que tu pourrais l'imaginer. Dans le cours de cinq années, il s'est fait tant de choses, qu'il serait impossible de les rapporter toutes dans le cadre étroit et resserré d'un seul tableau. Les travaux de mon ami ont tous prospéré ; ses améliorations ont été également rapides et prodigi(!uses Si tu avais pu revenir ici , tu aurais joui d'un spectacle délicieux et d'une surprise infiniment agréable. Tout est changé. Un lieu qui ne t'avait offert qu'un spectacle de ruine et de misère , l'aurait présenté celui de l'abondance , de la salubrité, de la prospérité el du bonheur.
(.'ette simple vue l'aurait plus instruit eu un in«lanl que tu ne peux l'être par mes récils. Je puis te dire beaucoup , mais je ne te dirai pas loul. Paistpie Dieu n'a pas voulu que j'eusse le plaisir de te voir , je vais làcîier de le donner le compte que tu attends de iiiou aniilié , et une idée de ce qui s'est fait dans ces cinq ans , ainsi <|ue de l'état où se trouve aujouril'hui noire village. Ton imagination ¡suppléera à la faiblesse de mon pifUi'au , et îori ¡niiulgence me. sjura gré de l'eiForl (jue je fais pour l'obliger.
Le même soir que tu nous quillas pour continuer ton voyage , j'eus avec, njon ami une grande explicalion. o Me voici , lui dis-je ; il m'a .suffi de savoir Ion intcnlion pour m'y rendre , el je suis prêt a exécuter tous les ordres. ?J;tis lu as couipris dans tes projets celui de me charger de l'éducation de tes enfaiils , je le répéterai ce (¡ne j'ai dit à Tliéodore : je ne puis répondre à une si haute confiance ; je ne suis poit»t propre a élever deux enfants deslinés par leur fortune el leur naissance aux plus grands emplois, el je dois le désabuser sur cet article ; un jour lu reconnaîtrais ton erreur, et il >crail trop lard.
LETTRE XXX Vi. 715
» TS'e crois point que je redoule le Iravail : ne crois pas qnc, pour me íair(í prier , j'an'etle udc lausse niodeslie ; lo procédé nic¡)risal)le tífel loin de la iVanihise de mon curaclére. Pour le < onvainiri; de ma sinterile , je conimencerai par le dire que je suis en elat de leur tMisei¿;iier bien des choses ; d'abord la religion , donl j'ai i'ail ma première étude , el ensuite un [leu de malhemaliques, de physique, el d'autres s( icm es utiles el solides.
» No(i-si'uleiuenl je leur donnerai ces connaissances avec j)!iMsir, je me ch.ugerai encore de veiller sur ewK et de régler leur <oiiduile avee tout le zèle el le soin donl je puis être capable. Mait;, s'il faul leur loimer le goût , leur donner ces grâces extérieures et ces manières de cour que le monde apprécie à si haut prix , je te declare ([ue je ne puis à cet égard l être utile en rien; j'ignore tout cela , el je ne suis point l'homnie qu'il le faut. Compte sur moi [tour l'aire tout ce (jui j'-eul être utile , mais ne te lie pas à ma science , el , je; t'en sup[)!ie , ( herche pour cette éducation des moyens plus surs de rcnqilir les vues.
» — J'aime inliniment, me répondit-il , ta lin;ide franchise , el je respecte encore plus la modeste deliance que tu me montres ; mais je te répondiai avec Théodore , (jue si je voulais donner A mes enlanls l'éducation brillante et coirompue du monde , je (hen lierais un autre précepteur que toi. Mon intention est d'en faire des hommes instruits, mais chréliens. Je veux leur donner les connaissances convenables à leur naissance , mais je veux en même temps que rien ne les détourne de la [)remière de toutes.
» D'r.n autre cOlé , Mo rien , ton embairás el les diriicultcs que tu l'exagères , me persuadent (jue lu te crées des fantômes et que lu regardes une édueatic.n coniine un travail prodigieux. Peut-être ma Iranquililé, à cet égard , [)io\ienl-elle d(! mon ignorance ; mais j'ai recueilli sur ce papier mes idées el mes intentions par rapport à l'éducation des mes enfants. Fais-moi le plaisir de le lire , el lu y rélléchiras à loisir. Je suis forcé de m'absenler pour trois jours. Je pars demain matin pour une de mes Ierres. Comme je ne l'attendais pas , j'ai écrit à plusieurs personnes avec lesquelles j'ai des affaires importantes ù traiter el dont je le parlerai. Si je ne me rendais pas auprès d'elles , je nuirais beaucoup à leurs iulerèls,
)) Tu voudras donc bien m'exruser. Je suis Irès-fiUhé de le quitter si loi ; mais je serai incessamment de retour , el nous ne nous séparerons plus. Il me parait aussi que cette petite absence pourra servirnos vues : U; Irouvant seul avee mes enfants , ils s'aecouiumeronl à le regarder comme le père , le précepleur el l'ami duquel ils dépendent. Kéfléchis , je l'en prie , sur les idées que jo l'expose. A mon retour, nous conférerons de nouveau, el Dieu nous aidera de son secours. ]\Ioii ami me remit le papier , et jarlit I(î jour suivant. Dès que je fus seul , je lus son écrit. >'oiei ce (|uil contenait :
« Si j'étais , Mtirien, l'arbitre de la destination de mes enfants , détrompé maintenant de mes erreurs , si je devais régler leur
vocation , et s'il ne fallait pas que je laissasse à chacun d'eux la liberté de su choisir un état d'apiès l'inspiration du Ciel , je voudrais (ju'ils n'en désirassent point d'autre que celui où ils se trouvent , et où malheureusement je suis si lard revenu moimême. Je voudrais qu'ils fissent ici leur éducation , qu'ils vécussent toujours ici, et qu'ils m s'éloignassent jamais de celle solitaire et paisible retraite , où leur innocence aurait moins de dangers à courir.
)) Eu etlet , mon ami , si nous considérons la chose d'après la lumière de la vérité , la terre n'est qu'un séjour d'épreuves ; nous ne sommes que des passagers qui, dans noire trajet , nous acheminons vers notre patrie. Le temps de cette vie passagère ne nous étant accordé que pour mériter l'éternité , on ne peut appeler heureux que celui qui la passe loin des périls du monde , d'un monde où la corruption de notre propre faiblesse se réunit avec trop de facilité aux attiaits des fausses maximes et des mauvais exemples.
M Je ne connais pas sur la terre de plus grand bonheur que celui de passer sa vie tout entière , et dès le premier âge , dans la retraite d'une maison ou dans le sein d'une communauté , vouées l'une et l'autre entièrement à la verlu. Quel avantage n'y a-t-il pas a avoir passé les jours orageux de la jeunesse dans l'assujettissement d'une discipline sévère, aidé du secours d'exhortations fréquentes et de l'émulation des bons exemples ! A "la faveur de tant de moyens réunis pour nous préserver des chutes , la vertu la plus fragile s'alimente et se soutient. Le temps qui est si lourd , l'oisiveté qui est si dangereuse et qui conduit à tous les vices , ne se font point apercevoir dans un pareil régime ; il est étranger ¿i leurs ravages , parce que toutes les heures y sont remplies par des exercices réglés et religieux.
» La vie s'y passe ainsi sans qu'on s'en aperçoive , et lorsque l'âge calme les passions , on sent avec reconnaissance tous les biens qu'on a acquis. Quel bonheur d'avoir écha|)pé à tant de périls, de se trouver au port d'où l'on peut contempler tant de naufrages! Quelle consolation de se voir entouré de seiours contre de nouvelles craintes I Quel bonheur de ne s'approcher de la mort qu'avec l'habitude de la verlu ! Ah ! Marien , cembien ceux à qui le Ciel a déparli ce privilège doivent rendre d'actions de grâces à Dieu. Ce sont là vraiment les heureux : ils ont navigué avec un vent prospère ; ils sont arrivés au lerme sans tempêtes et sans naufrages.
M Mais comme le monde ne peut se composer uniquement d'hommes voués à la retraite , l'harmonie et la conservation des sociétés humaines exigent qu'ils aient des destinations différentes, et toutes proviennent de l'Auteur de l'ordre. Il est sans doute nécessaire (pie chacun suive en général celle que le Ciel lui indique par sa situation et par sa naissance , et il est clair que tous peuvent y trouver le bonheur. Heureux donc ceux qui , contents du sort (pii leur est échu , n'ont pas l'ambition in-
LETÏUE XXXVÍ. 717
scnsóc (le vouloir s'élever au-dessus de ce que Dieu a voulu <|u'i!s fussent , el qui , sans ajouter à leur élal les dangers úv. l'opulence ou de l'aulorilé , s'appliqueiil uniquenienl a remplir les de\oirs que leur situation leur impose.
)) Malbeureusernent , el par un ell'el de la dégradalion de sa nature el du desordre de ses passions, l'honinie a!-[iir»; toujours ù s'élever; el la morale du monde est si corrompue, (ju'elle consacre (6 dcièglemeiit du cœur , en riiooori.nl du nom d'une Lioniiôte atnhilioii. Le désir injuste cl daii<^ereux de la doiiiimilioii <lc\ient élévation d'âme, el personne ne rougit d(! pnlendre à loul. L'orgueil a perdu toute espèce de honte, el ttnioigneson inéconlentemcnt sans aucuiie réserve , s'il n'est pas placé au-dessus de ses seniblables el s'il ne don. ¡ne pas sur eux. Ce désir désordonné est l'aliment unique et assidu de son activité. L'oigueilleux ne s'aperçoit janiais que chaque honneur , chaqjie grade , ch;:que dignité l'eriviionne de nouveaux périls , accroît ses obligations et lui rend son salul plus difiicile.
" Si les hommes naissaient sages , tous se conlenleraienl de leur sort; au lieu de cheriher à l'agrandir, ils traNaiileraiinl à le réduire autant que les circonstances pourraient le pernu tire. I-o plus gr;uul désir du sage doit être d'éc.nler toute 0((U[);;tion étr;;i!gère ou superflue, pour donner plus de lorce à son i.tlention sur lui-même el sur les devoirs indispensables que le Ciel el la liature lui imposent. La terre n'est pas Iç séjour du bonheur ; il ne peut s'y trouver d'état qui n'ait ses peines ; mais si Ton cherihait l'homme qui en a le moins, on le trouverait dans le piopriétaire d'un leriain borné , mais suflisanl pour l'occuper sans cesse et pour maintenir dans une honnête aisance sa vertueuse famille. Si cet homm(! n'est point placé sous un nuu- >ais gouvernement, il esl , à mon avis, celui qui peut passer les jours de celte misérable vie avec le plus de trauquillilé el d'indépendance; celui qui, i\ la iin de sa carrière, aura le moins souiTert , et à qui la mort imposera le moins de responsabilité.
)) La folle ambition (pu ne soupiie qu'après les emplois, les dignités el les honneurs , ne fait donc qu'ajouter de nouveaux dangers et do. plus grandes difficultés au (ompte (¡ne nous aurons Í» rendre. Pour occuper el pour remplir a S(U) ¡:ré le petit nombre de jours qu'il a à AÍ\re, l'ambitieux accumule autour de lui-même, autant qu'il peut, les lisques el les obstacles qui pcMivent l'urrêler dans son passage à l'clernilé. Llioñime ne dans le sein ('es félicités monilair)es , parait destiné par la Providence à remplir les obligations (pii en sont inséparables, et le Ciel lui en f;;it un devoir. Il doit dont s'y soumettre , les recevoir comme une charge que Dieu lui impose , et le prier do lui aider à s'en acquitter; mais il ne doit point en chercher d'autres ; il doit se borner à celles que la volonté divine lui presiril.
» Ce sont h\ , si je ne me trompe , les vrais principes d'un
chrélieii ; c'est de leur renversement que tous les désordres du monde tirent leur origine ; et ces vains écarts de l'ambition sont non-seulement contraires à l'esprit du cluisliauismc , ils sont encore très-pernicieux à la société. Car , mon ami , celte ambition presque universelle qui porte tous les hommes à sortir de la classe ou de la sphère où la nature les a placés pour s'élever plus haut, contredit toutes les règles d'un bon gouvernement, et pervertit toute idée de l'ordre.
» Ceux que la n?ture a destinés au métier des armes ou à l'exercice des arts , abandonnent communément le lieu où ils sont nés et où ils auraient pu élre fort utiles -, ils vont habiter les villes opulentes et peuplées, où se distribuent les emplois, el où l'espoir de faire forlun;' les appelle ; mais il n'est pas assuré qu'ils l'y fassent : il est constamment certain qu'ils y trouveront une corruption de mœurs inconnue dans louis foyers , et il est fort a craindre qu'ils n'y perdent leur innocence , avant d'y avoir trouvé une place.
h Cette ambition entraine encore beaucoup d'autres inconvénients politiques. Elle est la cause primordiale de celte déplorable nuilliluile d'oisifs, de mendiants et de vagabonds qui infestent le pays, et du déclin des arts et des métiers. Si les ení^íints suivaient la profession de leurs pères, ils l'apprendraient mieux. C'est à cette cause qu'il faut rapporter l'abandon des travaux de la campagne et le peu de piogrès de l'agriculture , la diminution de la population utile et l'augmentation de la population vicieuse et superflue : non-seulement il y en a une partie qui se rend inutile et nuisible en s'abandonnant aux vices ; l'autre cesse aussi d'être avantageuse en cédant aux tentations du luxe. L'énumération de ces maux serait infinie , mais ils ne sont point de mon sujet : je passe à un autre inconvénient [>lus grand encore, et qui me regarde de plus près.
» Je dis de plus près, parce que nous en sommes nous-mêmes les auteurs. I^a manie de vouloir améliorer son sort n'est point ■^^ restreinte parmi ceux qui sont nés sans biens ; elle s'élend jusqu'à ceux qui jouissent de la plus haute fortune. Il semble (pie les hommes qui ont eu l'avantage de naUrc dans une condition distinguée et dans le sein des richesses, ne devraient avoir d'autre ambition que celle de jouir de leurs biens et d'eu faire un bon usage. M;iis il n'en »îst pas ainsi. Celui qui est né dans un rang élevé veut s'élever encore , le ri(he veut augmenter ses richesses.
») Je me ptMus un jeune homme tel (¡ue j'étais , né dans le sein de la grandeur et de l'opulence , Iiériticr d'une maison illustre et de plusieurs terres, où mes aïeux m'avaient laissé des habitations commodes. Si j'avais eu quelque ombre de religion , si j'avais (ionsullé ma raison , elles m'auraient dit <jue le Ciel ayant mis i» ma disposition tant d'avantages , il m'indicjuail par là nuMue le motif pour leijuel il me les avait accordés ; que s'il m'a départi plus de revenus et de richesses qu'à d'autres , c'était pour queje
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SPcourussc de mon siiijímíIu ceux qui uii iiuiaiciil besoin ; el (¡ue s'il a iinposi^ à mes inreiicurs la loi du irsjiecl el de l'obéissance , il n/avait assujelli envers en\ ¿» celle de 1 assistance , de la vigilance el de la proleclion.
» Je devais donc me considérer comme le père de Ions ceux (jul m'élaienl soumis, comme un luleur nommé par le Ciel pour travailler à leur bonbeui'. C'était là ma vocation connue el indubitable , parce que mes obligations étaient naturelles et inbérentes à la dignité cl aux avant. iges de ma naissance.
» Mais je ne puis m'empécbor de regretter (jiie mon éducation , ainsi que celle (ju'on donne communément aux g<'ns riclics , n'ait pas été dirigée d'après ces principes. On ne leur dit point (pie s'il y a des pauvres , c'esl [)our les secourir , pour les consoler el les servir; on leur parle sans cesse de leur grand nom pour llaller leur orgueil , el i\ [)eine connaissent-ils ceux que la Providence a placés au-dessous d'eux. Karemenl ils vont chez eux , ou ils n'y paraissent que pour recevoir les respects fju'ils exigent, el jan»ais pour s'informer de leurs misères, jamais datis l'intention d'y remédier. On ne les entretient jamais des obligations de leur naissance el des moyens de les reni[»lir ; leur éducation même les en éloigne ; ils ne s'occupent (jue úe<: objets étrangers à leur vocation , ([ue des projets d'une ambition bien mal etitendue , puis(|u ils contredisent cl con- Irarienl même les vues de la Providence.
» C'esl ainsi (|ue le plus grand nombre des hommes nés au sein <le la grandeur et de la fortune , (jiii possèdent tout ce (¡ni peut satisfaire une âme raisonnable et l'occuper honorablement , ne sont point ettcore satisfaits d'aussi grands avantages , et en recherdu^nt d'aulies plus bornés el moins agréables, mais d'une autre sphère. Ils dédaignent de vivre avec des paysans^ ils méprisent le respect (jue leur rendent des hommes simples ; ils sont éliangeis au plaisir de les rendre heureux. Par un [)restige inconcevable de l'orgueil , ils substituent à celte n(i!)le el digne ambition , celle de commander à leurs égaux , ([uebiuefois même de niaitriser leurs supérieuis ; et ce n'est (|ue dans celte vue qu'ils aspirent aux grades militaires ou aux emplois de la so< iélé.
» La première obligation d'un citoyen , quelque noble , (juelque riche (ju'on le suppose , est de servir l'elal où il est né , el le sojiverain (¡ui le gouverne ; mais ce n'est que lorsque l'état et le souverain ont besoin de ses services qu'il peut leur être utile. Il y a une bien grande différence entre ceux qui acceptent les emplois par obéissance ou par devoir, et ceux qui les sollicitent avec ardeur ou les arraclient par ini|)()rl(inité ; entre ceux qui veuleiil payer leur dette, et cv\\\ (pii ne cIum( lient (pi'à satisfaire leur ambition.
» Si les premiers passent un certain temps (»u emploient le- années de leur jeunesse au service d(! l'elat , ils se retirent dés qu'ils croient avoir atconq)li leur devoir ; et lorsipi'ils n'ont pas de talents extraordinaires et assez n)ar(jués pour les rendre nécessaires , ils se bornent alors à s'occuper d'eux-mêmes et surtout du bonheur de ceui qui les entourent.
» Les seconds , toujours séduits parla puérile ambition du coramandement, ne sont que de grands enfants, qui viiíülissent et s'endorment dans des charges militaires qu'ils occupent sans les remplir , ou dans des emplois de la cour où ils ne sont point nécessaires.
» L'homme sage pourrait sourire de l'habileté des uns et de l'imbéciilité des autres, si ce dérangement de l'ordre naturel n'offrait qu'un spe;.'tacîe indifférent et sans conséquence ; mais il ne peut que s'afîliger de la multitude des maux que ce désonire a produits ; et il n'est pas douteux, en effet, que ce ne soit là l'un des malheurs ¡es plus grands de la société , 1 un de ceux qui nuisent le plus essentiellement au maintien du bonheur public.
» La nature se montre libérale partout ; il n'est aucun canton habité au(juel elle n offre ses productions variées , en compensation du travail et de la culture qu'elle exige. En général , et à quelques légères exceptions près, son intention est que chaque terrain fournisse ses productions particulières ; que les honnnes vivent sur le sol qui les a vus naitre , qu'ils cultivent la terre qu'ils habitent , qu'us se nourrissent des fruits qu'ils recueillent , et que leur superiîu serve à être échangé contre ce qui leur manque. C'est lui faire une espèce de violence que de déranger celte marche régulière de sa bienfciisante intention. Toute institution sociale qui contrarie ces principes et qui eti détruit l'effet, interrompt sa marche et lui fait violence.
)> La formation des villes , où abonde sur certains points de la terre una grande population , où une grande quantité d'hommes s'accumule et se presse aux dépens de la population des campagnes , n'est due qu'à la nécessité d'avoir des places de défense VAï temps de guerre , ou an di lire de l'ambition politique , née du malheur ou de faux principes, qui contredit et contredira toujours les sages institutions de notre mère commune; un prince sage saura du moins toujours la contenir s'il ne peut parvenir à l'éteindre.
» Celte transplantation continuelle des hommes et des richesses, cette fuieur insensée de fuir le pays natal pour se perdre dans les villes, est engrande partie la cause de la ruine des provinces. Les <;amp. ignés se dépeuplent ; sans bras et sans moyens, l'agritullure diminue et se perd ; les arts dispar.iissi-nt ou ne sont (jue mal exercés , la quantité des productions du sol diminue successivement , et leur prix s'augmente à un tel point que tous les états ne peuvent y atteindre.
» Le seul moyen , le moyen le plus sinqile et le plus sûr d'y remédier, c'est que les lois, les encouragements et toutes les ressources de l'autorité soitMil employés à exciter les riches et les grands propi ¡rtaiies ù aller habiter leurs terres. Ce moyen seul peut relever la nation dans un court espace de temps. Alors les possesseurs de tenes seront obliges de les cultiver. Les journaliers seront oi ciipes , les arts prendront une nouvelle activité , l'agriculture trouvera des ressources, et les mœurs deviendront beau-
<oii[) iiK'illeures. Je me suis livré à colle digression , parce que c'est de riip[)lii-ulion de ces principes que j'ai tire mes idees sur l'educalion de mes enlïuils. Je reviens dune à eux.
1) Le Ciel les a l'ail naiUíí dans un rang, où, d'aprcs les maximes du monde , ils peuvent aspirer aux emplois les ¡dus émincnts de la sociele. jMalgré nies dissipations et mes folies , j'espère leur laisser une Îortune considerable. Désabusé maintenant de mes erreurs , et par conséquent plus éclairé , [leul-étre voudiais-je qu'elle le lût moins ; je sens également loule la charge qu'imposent les richesses et toute la seyérite du compte qu'il laul en rendre à Dieu. Une fortune mediocre , indépendante et exempte d'obligation , serait , à mon avis , le comble de la l'elicité humaine ; celte situation est bien plus propre à nous procurer une vie tranijuille et à diminuer nos intiuieluiles à l'heure de la mort. Mais ne pouvant frustrer mes enfants des biens (¡ne le Ciel leur a destinés , il ne me resle qu'à leur donner une éilucation telle qu'ils puissent en faire dans la suite l'usage cpie leur prescrit leur devoir.
» D'après celle base , si j'écoulais ma raison et les craintes que me donne ma propre expérience , je voudrais que mes enfants fussent éle\és dans mes terres et n'en sortissent jamais. Je voudrais diviser leur fortune en deux parts , et laisser à chacun d'eux la sienne libre , indépendante et séparée. Je voudrais leur inspirer a l'un et à l'autre le goût et l'amour des occupations rustiques et des travaux de la campagne , soit pour doiiner un aliment à Tinquiôle activité de la jeunesse , soit pour les distraire de toute afl'e( lion dangereuse. Je voudrais les marier de bonne heure , et ne rechercher dans leurs femmes d'autres biens (junne naissance honnéle et beaucoup de bon sens et de vertus. Ils seront assez riches ¡ our ne pas [)réleiulre a d'autres avantages \ et mon seul désir est d'en faire des chrétiens et de les rendre heureux.
» Je sais bien (jue je ne dois pas forcer leur destination , et que c'est à eux à s'en choisir une ; mais je puis les conseiller et les diriger. Mon naufrage doit m'engager à les éloigner de l'abime. Si, plus i\gés et plus instruits, ils \eulent servir à la tour, ils pourront le faire, mais je ne les y engagerai pas. Quant à la guerre, je connais leur obligation. S'ils montrent de l'aptitude pour cette profession , et si les circonstances l'exigent , je ne m'opposerai point a ce ([u'ils acquillenl leur dette envers l'état ; mais , dès (¡u'ils cesseront d'être utiles, je \oudrais (ju'à linstant même ils vinssent regagner leur [)aisible liabilation.
» Il me semble , mon ami , que deux jeunes gens instruits et accouluau s aux travaux agréables de la campagne , qui , sans cesse occupés , auront été garantis de l'oisiveté et des vices , qui auront goûté de bonne heure les plaisirs de la nature dans les bras d'une femme chaste^ et chérie , dont les affeclions se sont étendues sur les fruits d'une union <jui leur sera chère , auront atteint tout le bonheur qu il est permis d es[)érer sur la terre. Us auront passé avec moins de danger le période orageux de la jeunesse ; ils arriveront à l'âge mùr avec l'habilude de l'innocence et de la vertu ,
et termineront enfin la courte carrière de cette vie fugitive avec moins de trouble et des espérances mieux, établies.
» Je l'ai montré le but que je me propose d'atteindre , et la dois entrevoir déjù les moyens qui peuvent m'y conduire. Le premier , c'est d'occuper sans cesse mes enfants ; et , dans celle vue , je prétends leur enseigner les travaux rustiques et les y accoutumer. A mesure qu'ils avanceront en âge , je répartirai entre eux des ouvrages de différente espèce que je gouvernerai secrètement , mais en leur laissant l'honneur de les avoir dirigés. Auparavant , je les aurai conduits dans les ateliers des plu& habiles artisans, pour leur donner une idée générale et particulière de tous les arts les plus nécessaires ; ils se trouveront par là en état de connaître ce qu'ils commanderont ; leur temps sera rempli , leurs membi'es seront exercés et leur tempérament y anra acquis des forces.
» Si je parviens à les accoutumer à cette vie simple et innocente , si l'amour des enfants qu'ils auront, satisfait pleinement leur cœur , si leur plus grande passion est de faire le bonheur des habitants du village , s'ils suivent constamment les exemples que je me propose de leur donner; si, après s'être fixé des dépenses modérées et s'être proposé une manière de vivre modeste , ils emploient l'excédent de leurs revenus en bienfiiils généraux et particuliers , et à secourir les nécessiteux ; si j'obtiens enfin que leur cœur n'ambitionne d'autres divertissements et d'aulres plaisirs , que ceux que presente la douce paix d'une famille chérie , et la félicité de leurs fermiers , de leurs domestiques , des personnes qui dépendront d'eux et de toutes celles qui auront des relations avec eux , je serai le plus heureux de tous les hommes.
» Mais leurs goûts peuvent ne pas se rapporter à ces idées ; le destin ou les circonstances peuvent les conduire à la cour , à l'armée ou dans les grandes villes ; et je veux leur donner une éducation qui puisse les rendre présentables partout. Il me parait donc queje dois leur faire apprendre le latin , la langue de la religion et des sciences , et surtout leur propre langue qu'ils doivent parler toujours ; je crois encore nécessaire <[u'ils fassent d'autres études propres à éclairer leur esprit, à reclifier leur jugement et à régler les mouvements de leur cœur.
» Ce point est celui sur lequel je me trouve le moins instruit , par le défaut de mon éducation ; et j'ai vraiment besoin , pour y suppléer, du secours de mes amis, de celui surtout de Marien. Je le prie de me montrer franchement ce que les idées générales que je lui expose ici peuvent avoir de défectueux , et de m'indiquer la marche , la mithode et la nature des éludes dont je désire occuper mes enfants »
La lecture de cet écrit où je trouvai des idées très-conformes aux miennes, m'encouragea et me causa la plus grande satisfaction ; à l'instant je me mis ù lui répondre en ces termes :
« Tout ce que tu dis , mon ami , dans ce mémoire , est excel-
lent. Tes projets judiciiMix et cliiélicns sont bien propres à encourager nn lalcnl aussi boiiié «¡ne le mien , en ce (jue je crois pouvoir l"iii(Jer dans l'exécution de plusieurs d'entre eux. J'ai peu médilé jusqu'ici sur ces matières ; mais il me parait que l)ieu l'inspirant des idées aussi solides el des désirs aussi saints , nous n'avons qu'à nous éclairer du flambeau de I Evangile, pour marcher sans courir le ris(jue de nous éjîorer.
» Tu veux (¡ne je réunisse mes rellexions aux tiennes ; quelle que soit ma juste drli;ince de moi - même , je le ferai avec le zèle de l'amitié. Je pense avec toi (|ue , n'étant ¡¡as sûr de l'inclination d(! tes fils , ni du parti (ju'ils pourront prendre à l'avenenir , tu dois leur donner cette es[)éce d'éducation universelle que lu t(î j)roposes. Tu veux les élever de telle maniéie (jue , si conformément à tes désirs , ils se déterminent à vivre toujours dans l(!urs terres , ils puissent y trouver leur propre bonheur en se livrant à l'administration de leurs domaines , cl en s'occupanl du bien-être de leurs fermiers; si leur goût ou les circonstances les conduisent dans le monde ou à l'armée , ou dans les fiçrandes villes, tu deniandes (ju'ils soient en étal de s'y présenter et de soutenir avec décence le caractère qui convient à leur rang.
» I\)ur atteindre à ces deux fins , il n'est pas nécessaire de changer de plan. La bonne éducation est toujours propre à tout. La religion , la morale , les principes des sciences solides , et la connaissance des arts utiles, (jui forment la base d'une éducation bien entendue , servent à toutes les situations, à toutes les distinctions , el sont également propres à diriger cl à rendre heureux riiommc des ( hamps , le courtisan , le militaire cl le citoyen. Ainsi, dans le pi. m que je vais le tracer, je ne te proposerai (|ue les instructions nécessaires el utiles qui peuvent être avantageuses dans tous les états, el sans lesquelles personne ne peut se dire véritablement instruit. Je me bornerai à l'exposer ce que je crois absolument nécessaire pour former ce qui s'appelle un homme solide , capable de tout ; pour le mettre en étal de faire un usage avantageux de ses talents et de sa forinne, de rendre A Dieu le tribut qu'il lui doit , d'être utile aux autres hommes , dêlre heureux lui-même cl de contribuer au bonheur de tous ceux qui l'entourent. Je tracerai enfin le plan de l'éducation (jui , dans 1.1 position , me parait convenable ii tes enfants, cl qui , d'après mes idées , devrait être celle de tous les jeunes gens dune naissance distinguée, <iui sont appelés à hériter de grands biens.
» Nous sommes déjà convenus (pie la religion sera la première <ie nos études . toutes celles que nous y joindrons lui seront subonlonné(>s ; non-seulement nous ferons connaitre à nos enf.mts les vérités fondamentales de la foi , nous les inst'uirons d > l'histoire de la religion , afin qu'ils y découvrent les preuves évidentes de sa divinité ; el lu sais que c'est ce qu'on néglige le plus dans notre éducation générale. A peine enseigne-l-on aux.
enfants la doclrine chrétienne dans leur première enfane, dans un moment où ils ne sont point encore capables de réilexion ; à peine cherche-l-on à leur donner une idée confuse des grands mystères , et jamais on ne leur explique les moliis qui doivent les engager à les croire.
» i3ientôt après on exige qu'ils se livrent à l'étude de la grammaire et des autres arts ou sciences , et on ne leur parle plus de religion. A la fin de ces éludes littéraires , ils devraient euxmêmes ouvrir les yeux et s'instruire sur la religion qu'us professent ; la plupart ne s'en occupent point. Tantôt entraînés par les passions, tantôt occupés d'affaires, ceux même d'entre eux qui passent pour instruits ne la connaissent qu'imparüiitement , de sorte que les plus légères attaques de l'incrédulité les troublent et les pervertissent.
» !Nüus nous appliquerons à préserver nos enfants de ce péril. Non - seulement nous leur enseignerons ce qu'ils doivent croire et pratiquer, nous leur expliquerons pourcjuoi ils doivent le pratiquer et le croire. Tes lettres à Tlieodore , et ce que ton directeur l'a dit , mis à la portée de tes enfants, nous faciliteront celte élude , et nous ne la quitterons pas qu'ils ne soient bien aguerris et à l'abri de toutes les attaques de la fausse philosophie.
» Mais, comme après la foi rien n'est plus essentiel que les mœurs , c'est sur ce point que se portera toute notre vigilance. La première obligation d'un père , ou de celui qui sesl chargé de l'éducution d'un enfant , est de l'élever de manière qu'il ne perde jamais sa première innocence, celle qu'il doit à la sainteté du bapléme. Tel qui par son ambition , son avarice , ses mauvais exemples ou même par sa négligence , les prive d'un bien si précieux et les expose à retomber dans l'esclavage du démon , commet le plus grand crime dont un homme puisse devenir coupable.
)) Le père , qui verra son fils devenir l'honneur de sa famille ou le héros de l'étal, aura- 1- il gagné à lui laisser de grands Liens , à l'avoir con;luil aux premières places , s'il n'a pas su lui inspirer le goût et l'amour de la vertu? Ne sera - t - il pas luimême un père cruel , et d'autant plus inhumain qu'il aura mis plus de soin à lui procurer ces avantages perlides , qui n'ont servi qu'à mieux lui déguiser son danger et à lui en rendre le remède plus difficile ? Cet homme n'est pas père ; c'est un sacrilège qui a détruit le temple du Dieu vivant , pour élever sur ses débris l'infànie lîabylone ; c'est un insensé furieux. Quelle stupidité , quelle frénésie peut se comparer à la démence et au délire d'un père assez insensible pour entraîner dans sa chute un fils imprudent , et le précipiter dans l'abîme où il se jette lui-même ?
» Pour qu'un père puisse conserver dans son intégrité l'innocence de son (ils, il faut ([u'il éloigne sans cesse de ses yeux tous les objets (|ui pourraient le séduire , ou qu'il lui aide h s'en garantir. Il doit être son ange tutélaire cl l'accompagner
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dans sa marcho , pour écarlcr de son cliemin (ouïes les pierres contre Icsijuelles il peut se heurter. Sans doute , il doit s'appliquer à perfectionner son esprit , à exercer ses talents et à hii en faire faire un hon usage ; mais il n'y parviendra pas , s'il ne lui enseigne auparavant a se conduire en tout par la raison : or, comme un enfant en est incapahle , il faut (ju'il y snpj)lée par l'autorité de la loi divine ; il faut (|ue l'enfant sadie (¡u'elle est la rùgle suprême , cl (|u'il n'y a ni ne peut y avoir de raison plus sure et plus sublime (¡ne la loi (jue Dieu nous a donnée, et (ju'il doit suivre inviolahlciiit'iil lui-mén)e.
» Il est donc avant tout indispensable de commencer par l'obéissance duc à la loi , et d'accoutumer nos enfants à la respecter et à s'y soumettre.
)) Cela n'est pas aisé ; les hommes en général , et plus particulièrement les enfants , ne connaissent que les impressions de leurs sens. L'enfance est toute charnelle , et les objets extérieurs sont seuls cai)abl('s de l'émouvoir. Les impressions morales sont le fruit de la réilexion , et la faculté de réfléchir n'est pas encore développée chez eux. Mais , précisément parce (pje leur organisation les rend peu capables de raisonnement , il faut y substituer quelque ressort qui puisse agir sur eux. El dans l'impuissance où ils sont de reconnaître par (ux-mémes l'évidence des vérités mélaphysicpies , je ne vois d'autre ressource que celle de leur présenter l'autorité du Créateur h qui nous devons tous obéir.
i) Ainsi , un père ne doit rien accorder à ses enfants par pure honte; il ne doit point céder à leurs caprices , cl moins eiicoieà leur imporlunité. Il faut , selon moi , (¡u'en présence de ses enfants , il ne cesse jamais de se conduire par la seule raison ; et que celle raison , (pii émane de la loi divine , devienne le principe ou la régie générale et nécessaire des actions et des volontés de tous ; (jue dès l'âge le plus tendre ils soient accoutumés à la consulter, à la suivre , et à s'y assujettir de telle sorte que, dans toutes les occasions , ils puissent rendre une raison satisfaisante de leurs désirs mêmes.'
a Dans le principe, il faudra se contenter de raisons faibles ou apparentes ; ils ne seront pas alors capables d'en donner de meilleures, et il serait dangereux de les presser, parce (|u'on [)Ouiiail les rebuter. Mais la nécessité pour eux de dicnher une raison , et le désir d'en trouver une , ont dej:\ leur utilité ; ils s'accoutnmeronl peu .1 peu , et à mesure que U'ur caractère se forme , A p'Miser (|u'ils ne d(»ivent rien faire (|ue d'après la raison et la loi immuable (|ui doit seule régler nos actions et nos désirs.
» Je n'approuve point ce (]ui se pratique assez généralement dans l'éducation des enfants. On surcharge leur mémoire de mille choses inutiles, qui ne servent qu'A fatiguer en eux des facultés qui n'ont encore pu se «Icveloppcr ni prendre aucune consistance , et qui ne sont déjà que trop ébranlées par l'impression de tant d'objets extérieurs. Je voudrais qu'on s'attachât préferablement à
cr
leur donner une connaissance claire des principes certains des sciences pratiques.
)) Quoique leur entendement soit encore trop faible pour bien apercevoir l'évidence des vérités spirituelles , je voudrais au moins qu'on les habituât à distinguer et a pénétrer celles qui sont plus simples et qui oiîrent des notions plus claires -, celles surlout qui doivent les préparer et servir de base aux vérités plus compliquées ; je voudrais qu'on leur enseignât , par exemple, à distinguer l'âme d'avec le corps , et à connaître les pro[)riétés et les modifications de ces deux substances. Ce qui me paraîtrait spécialement le plus utile , serait de leur apprendre à se délier de leur propre jujj^ement et de toutes leurs opinions sur des objets moraux ou surnaturels , lorsqu'ils ne sont appuyés que sur le témoignage de leurs sens ; et à ne pas suivre leur propre avis , lorsqu'il n'est point soutenu par les lumières qui nous viennent du Ciel.
» Le développement de ces idées exigerait une longue discussion , et je ne veux pas faire un ouvrage. Peut-être un jour , si j'en ai le temps , le consacrerai-je â cet objet : en attendant,' l'expérience pratique t'en présentera l'application, Il me suffit de te dire maintenant qu'on meurt à dix ou douze ans comme à soixante , et qu'il ne faut pas perdre de vue cette vérité. Que deviendra un enfant surpris par la mort , si con ( œur est déjà corrompu , si son esprit est déjà plein de l'orgueil de sa naissance et de l'amour des biens et des plaisirs de la terre ? A quoi lui servira dans l'autre monde la géographie de celui-ci , et quel avantage retirera-t-il dans l'éternité d'avoir appris les époques de la chronologie ?
» Toutes ces connaissances séparées de la vertu disparaissent à la mort , et ne conduisent pointa la vie éternelle. Si, à la science de la religion et au soin dos mœurs , les précepl(îurs ont préféré i'art de décliner et de conjuguer, leurs disciples pourront savoir le latin et être avancés dans la connaissance de Ihisloire ; on les citera comme des prodiges , on dira (¡n'ils donnaient de grandes espérances ; mais , hélas ! elles n'étaient que pour un monde où ils ne devaient pas vivre ; dans celui ou lés vanités ne sont plus rien, ils n'auront rien gagné â consumer dans ces fulilités le peu de temps qui leur avait été donné pour mériter.
» Y a-t-il dans le (^iel des récompenses pour de vaines études ? Y a-t-il des prix d'houneur pour des compositions bien soignées ? Dieu jugera-t-il les enfants d'après une autre loi que celle de l'ordre immuable ? Leur reprochera-t-il autre chose que les infractions de l'Evangile , qu'ils n'auront point suivi ou qu'ils n'auront point connu ? Sans doute , les pères doivent chercher à rendre leurs enfants capables de servir l'état et le souverain , mais après hîs avoir élevés pour Jésus-Chiist et pour le Ciel. S'ils doivent prendre tant de soins et de peines iï les fornu>r pour une société de peu de jours , (juelle application , quels eiï'orts ne doivent-ils pas consacrer à les former pour une société qui dure à jamais! mais, hélas ! les hommes les plus instruits dans les vaines sciences ,
eos philosophes si fiers de leurs luniièrcs et de letir savoir , Sf»i)t les phis grands dépréelaleiirs de celle scieiue divine , les plus dangereux corruplenrs des mœurs pulilicpu's , et les perlurbateurs les plus puissants de la lran(iuillile ik-s étals.
» Je ne conteste [)oint (piün ne doive culliver les sciences ; je ne pense pas (|ue pour être chrétien il taille être ii-norant et harbaie. Âltiis je maintiens que la science du salut éternel doit fixer la première notre attention ; (ju'il ne faut s'occuper des autres <|ue lorscpie l'esprit, formé par la prenjière, est capable d'en faire un lion ïisai,'e , et (|ue l'enseignement de's vérités essentielles ne doit pas être renvove a un temps incertain , qui peut-être n'arrivera point , ÜU {■» une époque où les passions ne permettront plus de les goûter ot de les méditer avec fruit. Je ne dis pas non plus ([u'oti ne puisse unir à l'ctude de la religion celle d'autres objets, de ceux surtout <iui exercent et qui excitent l'allenlion. Au contraire, celle élude me parait devoir être très-utile , puisqu'il n'y a que rallenlion qui conduise à l'inlelligence de la vérité. Abu que nos enfants saisissent hien les idées de la religion , il convient de les accoutumer à se servir de la leur. Nous ferons donc l)ien , à mon avis , de leur enseigner dès à présent les premiers éléments des malhémaliques et «le les y exercer; non-seulement parce que ce sont les sciences les plus solides et les plus estimables en elles-mêmes, parce qu'elles sont préférables à prescpie toutes les autres dont elles sont la porte cl la clef; mais parce; qu'il est impossible d'y faire des progrès sans une grande appiicalioii (h; l'esprit : si l'on n'apporte pas une profonde allention a la lecture d'un livre de géométrie , on n'y entendra jamais rien.
» Le premier avantage de celle étude consiste dono en (e qu'elle habitue les enfants à êlrc altenlifs à ce qu'ils lisent ; celle habitude les rend capables de toute espèce d'attention et se forliiie de jour en jour. C'est ainsi que ceux qui s'accoulument dés l'enfince à méditer , sont en état d'apprendre non-seulement toutes les sciences , mais encore de juger sainement de tout , ils peuvent suivre et approfondir les maliéres les plus abslrailes , l'aire des découvertes ingénieuses, prévoir et calculer les consé- «(uences et les résultats des entreprises les plus incertaines ; ils ont acquis dans la recherche de la vérité un tel discernement , qu'ils la sentent et la reconnaissent dès qu'elle se présente ; à force de la chercher , ils se sont si bien exercés à la connaître, <]u'ils savent la distinguer presque sans raisonnement et connue par instinct.
» Les sciences qui n'exigent que de la mi''moire troublent au contraire les idées les plus ( laires , en ce que la plupart ne piésentent sur toute espèce d'objets (¡ue des simililudes , des vraiseml)lances , des rapports. Les liommcs qui ric savent point analyser, se contentent de ces apparences, et croient qu'il suilit de voir pour voir bien et connaître un objet sous tous ses rapports. Ils s'arrêtent aux superGcies ; et chacun les voyant à sa manière , on dispute sans mesure et sans lin.
» La vérilé seule est une, indivisible et immuable. Seule, elle réunit les esprils ; et ceux qui apprennent les vérités susceptibles de démofistralion , sont seuls à y parvenir. Les sciences qui n'exercent que la mémoire ont d'autres vices : elles portent à l'orgueil , l'âme s'ouvre à la vanité , le cœur s'enfle par la multitude de faits qui se sont accumulés dans la tête. Quoiqu'on n'ait acquis que des notions peu utiles, qu'on n'ait appris que ce qui est relatif à la matière, aux ouvrages du temps ou aux opinions d'autrui , on croit savoir beaucoup ^ on se persuade que l'esprit occupé de ces objets en a acquis l'étendue , la réalité et la permanence. Celte présomption promène notre imagination sur toutes les parties du monde ; on remonte jusqu'aux siècles les plus reculés , et l'on se perd dans des régions aussi vaines; on ne s'occupe ni de ce qu'on est soi-même dans le temps présent , ni de ce qu'on sera dans l'éternité ; on s'oublie soimême pour s'égarer dans un monde imaginaire , et se repaître de l'histoire de choses qui n'existent plus , ou de chimères qui n'ont jamais existé.
» Je ne dis point qu'on doive mépriser l'histoire et se borner exclusivement aux sciences exactes : mais les sciences doivent être étudiées dans l'oidro de leur iuiportance et de leur utilité. On ne doit en venir à la lecture de l'histoire , qu'après avoir étudié son propre cœur , sa religion et ses devoirs ; que lorsque d'autres études préliminaires nous ont mis en état d'y apporter le discernement qu'elle demande , pour ne nous pas laisser éblouir par les fausses opinions historiques, et savoir au moins distinguer la vérité des faits d'avec les rapports de l'imagination de l'historien.
» On peut étudier les langues étrangères; mais quand on sait déjà ce que c'est qu'une langue , et surtout quand on possède ù fond celle de son pays. En un mot, il faut être chrétien, avant de chercher à connaître l'histoire , à devenir poète , ou à estropier une langue étrangère : on ne doit ac(}uérir des connaissances que pour en faire un bon usage. On ne doit point s'occuper de la géométrie pour se remplir la tête dos propriétés des lignes , mais pour procurer à son entendement toute la force et toute l'extension dont il est capable,
» Il convient d'étudier d'abord les sciences les plus nécessaires ou qui peuvent contribuer le plus puissamment à former l'esprit et le cœur. Tel dont la connaissarxe se borne à distinguer l'Ame d'avec le corps , qui sait ne pas confondre ses pensées et ses désirs avec les autres mouvements de son organisation , est plus solidement savant par la simple connaissance de cette vérité, plus capable de le devenir toujours déplus en plus, que celui qui , instruit de l'histoire des mœurs et des langues de tous les peuples, s'ignore complètement lui-même, n'a jamais réfléchi sur la nature de son âme, et ne s'est point encore assuré <|ue l'immortalité dont il est revêtu lui prépare une éternité heureuse ou nialheurcuse.
» (>es conseils ne seront peut-être pas généralement approuvés ;
LETTRE XXWÍ. 729
mais qu'on daigne consulter Icxpi rirncc , cl qu'on nie dise ensuile si ceux qui connaissent à lond VinjUe cl JJurace , f^c (ondiiisenl mieux que ceux (|ui cludicnl cl nicdilenl sulnl Paul : s'ils oui relire plus de liuil de la ledurede Cicerón, que ceux qui se sonl nourris des paroles de la Sagesse. (Jn nous dil qu'il laut lire t'/ccro» , pour ap[)rendrc le lalin : cela |)eul être ; mais il l'aul aussi lire l'Evangile |iour apprendre la religion cl se lornu r i\ la vertu. Pauvres enianis ! on nous élève comme si vous deviez être citoyens de l^jme ; on vous enseigne la langue et les coutumes des llonîains , el l'on ne songe point à l'aire de vous des dirciiens cl des habitants de la céleste Jérusalem.
» Sainl Au(jui!lin , dans son temps , se plaignait déjà de cel abus. Qu'aurait-il dil, s'il eùl vécu dans le nôtre ? 11 ne faut ¡)as beaucoup de rellexions pour gémir d'un désordre aussi déplorable. <Ju'on observe nos jeunes gi'us à leur sortie du collège. Il semble qu'a[)rcs leurs longues études , ils devraient au moins savoir (o, <iue c'est que l'Iiomme; qu'ils devraient élre sulTisammenl instruits des preuves (le leur religion , pour pouxoir résister aux so[)bisnîes d'uiu* philosophie fausse el décevante ; qu'ils devraient ct.nnailre l'espril el l'étendue de la morale évangéli(iuc \ ce sont les premières connaissances el les plus nécessaires à celui ([ui sail qtie son Ame csl immortelle , et qu'il existe un culte el une loi dont l'observance doit déterminer sa destinée éternelle ; el il serait naturel de penser (ju'ils ont été instruits au collège sur tous ces objets , par la raison (|ue la plupart d'entre eux n'en reprennent [dus l'élude ; mais les plaisirs, les affaires deviennent bientôt leur unique occupation.
» Ou'on examine ces jeunes gens après plusieurs années consacrées au travail de leur éducation ; (¡ue cel examen ne porte, même que sur ceux qui sonl réputés les mieux instruits , on les trouvera en général bien imbus des préceptes el des règles de la íírammaire -, leur mémoire sera meublée de beaucoup de vers et de prose , de textes nombreux du code el du digeste. S'ils peuvent répéter les expressions obscures el mystérieuses à'Arislolc , on les regarde comme des prodiges ; on les entendra avec satisfaction parler sur tout , sans avoir d'opinion fixe sur rien. C'est ¿i l'art d'argumenter (¡u'ils ont princip.demenl donné leur attenli(in , et ipi'ils doivent le malheureux talent de pouvdii' défendre les opinious les plus absurdes ou les plus contiaiies , sans jamais distinguer l'erreur de la vérité.
» Mais qu'on les interroge sur la nature de riiomme , sur l'opposilion (jui se trouve entre sa grandeur et ses misères. Demandonsleur d'expliquer les motifs (ju'ils ont de croire la vérité de la religion qu'ils professent. Proposons-leur quel(|ues-unes des vaines subtililés par les(iuelles les ítu rédules la (ombattent. Demandonsleur riiisloirc du ( biislianisme ; ce ([u'ils onl pu concevoir des plans que s'est formes la sagesse de Dieu ; quels onl été ses desseins dans la création du monde , dans la venue du Rédempteur €l dans rétablissement de l'Eulise. Prions-les de nous montrer la
nécessité d'un Médiateur, l'harnionie et l'exacte correspondance des mystères divins avec les nécessités humaines , bientôt nous verrons qu'ils n'ont aucune idée de tout cela, ou qu'ils n'en ont que des notions in)parfaites et confuses.
» Préservons donc nos enfants d'une erreur si funeste et si difficile à réparer ; ne leur enseignons que ce qui peut les rendre heureux dans cette vie et dans l'autre. Énseignons-leur à devenir bons chrétiens , bons fils , bons maris , bons maîtres , bons magistrats , bons militaiies , bons citoyens et bons pères de famille. l*our y parvenir , après les avoir instruits de la religion , après leur avoir donné des mœurs, qui sont la base de toute éducation , nous leur foons apprendre les sciences nratiijues et les arts utiles qui peuvent seuls éclairer leur esprit et diriger leur cœur.
» Nous commencerons dès à présent par le latin , et, comme tu le dis foit bien , par l'étude de la langue de la religion et des science». Il est consolant pour un chrétien d'entendre les oraisons de l'Eglise , soit dans le sacrifice qu'elle offre , soit dans les psaumes et les cantiijues de ses offices ; la langue latine est d'ailleurs la clé qui nous ouvre le temple de la plupart des sciences. Pour la leur enseigner comme il convient, et leur en faciliter l'élude , nous les ferons commencer par la grammaire espagnole. Parlant déjà cette langue, ils en concevront plus aisément les règles; ils deviendront par là plus capables d'apprendre non-seulement le latin, mais toute autre langue étrangère ; et ils auront dés à présent l'avantage d'avoir appris par principes la langue qu'ils doivent toujours parler, et dont l'étude mérite à cet égard la préférence.
» Nous sommes d'accord sur la nécessité de leur apprendre les princij)es de mathématiques ; je leur en donnerai les éléments, et en particulier ceux de la géométrie et de l'algèbre, qui n'est autre chose qu'une arithmétique d'un ordre supérieur. Ce sont là les sciences huuiaines les plus utiles et du plus fréquent usage dans la société , elles sont les plus solides et les plus vraies: les hommes sur la terre ne peuvent savoir avec certitude (|ue mesurer et compter. Indépendamment de ces avantages , elles ont celui de rectifier l'esprit et de le conduire [)lus sûrement dans la recherche de la vérité. Elles contribuent aiissi à former le jugement ; et , en cela , elles servent à nous diriger dans toutes les circonstances de la vie.
» Il sera donc important pour eux d'apprendre ces sciences à fond ; ils en feront leurs études pendant (juatre ou cinq années. Nous suivrons ton heureuse idée de leur donner quelque connaissance j)rati(|ue des arts les plus usuels , ainsi que celle des principes et des règles de quelque art libéral, sans négliger ce qui peut convenir encore ii leur ilge et dont je t'entretiendrai tout-à-l'heure ; il me paraît ainsi que nous pourrons les conduire jus(iu'à leur quinzième ou seizième année, sans leur avoir laissé un moment d'oisiveté.
h Lorsqu'ils auront fait quelque progrès dans toutes ces études
de renfance cl qu'ils auront at(iuis des forces propoitionr.écs à d'auties liavaux , le temps sera venu de leur donner d'autres connaissances. Tu n'en veux faire ni des savants ni des docteurs ; lu veux <[u'ils soient instruits , d'un ju^^enient droit ; d'une raison saine , qu'ils voient les choses et (juils en jugent d'a[)rès une juste appréciation ; ton intention est (¡u'ils reni[)lissenl de telle sorte le temps de leur courte carrière , (juils puissent arriver à son tern)e sans avoir cessé de jouir de l'innocence et de la paix. Nous éloignerons donc d'eux toutes Jes sciences vaines qui enflent le cœur , toutes les études iVivoles qui le corrompent , toutes ces chimères spéculatives sur les(iuelles on dispute tunt et (jui n'apprennent rien. Nous fixerons leur a[)[)lication sur Icsi [>rincipes des arts utiles et des sciences praticjues dignes d'occuper un homme sensé ; par là ils se rendront utiles à la société , et leur ilme s'élèvera à la connaissance , à l'admiration et à l'amour de leur Ciéateur.
» Rien n'est plus i)ropre à nous conduire à ce but que l'étude de la nature ; non de cette nature imaginaire qui n'existe que dans le cerveau des philosophes audacieux qui l'ont inventée , mais de celle qui est sortie des mains de Dieu , qui se manifeste aux yeux de l'expérience quand nous l'employons  la consulter , et que la raison sait apercevoir lorsqu'elle est modeste cl qu'elle se contente de ce qu'elle lui découvre. Eloignons deux cette ambition insensée et téméraire (jui prétend lui arracher les secrets qu'elle cache ; loin d'eux cette jactance présomptueuse (lui croit deviner les mystères qu'elle nous dérobe. Qu'ils s'accoutument de bonne heure à se délier de leur imagination , à ne pas s'abandonner sur celte mer sans avoir la sonde à la main, à consulter toujours l'expérience, qui doit être leur compagne insé[)arable-; à marcher avec circonspection et avec une sage déliance ; à ne pas rougir d'avouer leur ignorance , et à ne jamais se vanter de savoir ce (juils ignorent.
» L'étude de la nature , faite avec ces précautions , est , après celle de la religion , la plus digne de l'homme: disons-mieux, elle complète et pei feclionne l'étude de la religion ; partout elle nous découvre l'amour , la sagesse et la magnificence de son auteur. Etude vraiment solide , elle fait connaître à l'homme tout ce qui existe , tout ce (¡ni l'entoure ; elle met à profit tout ce qui peut lui être utile. Elle nous développe enfin les rapports intimes et nombreux qui existent entre la créature et le Créateur, et la dépendance absolue et entière (¡ui asservit l'une aux lois de l'autre.
» Cette étude doit se faire presijue sans y penser et en tout temps, de manière ([uc nos enfants puissent s'instruire sans s'en apercevoir et presque sans dessein. Loin de nous fatiguer et d'être un travail , elle doit servir ;\ nous distraire et à nous délasser. Nos promenades journalières y seront exclusivement consacrées : la campagne doil être notre école ; et en nous amusant , nous apprendrons le nom , la nature et les propriétés de tous les
objets qui se présenteront à nos yeux. Depuis le grain de sable jusqu'au rocber , depuis le thym jusqu'à l'ormeau , nous devons examiner et connaitre tout.
» C'est ainsi que nous apprendrons l'histoire naturelle. Notre cabinet ne sera point une salle grande ou petite où l'on aura entassé des productions exotiques et rares , dont le rassemblement n'aura été que difticile et pénible , sans être d'aucune utilité. Le Diéàtre de nos études sera plus magniiique et plus vaste j il renfermera tout entier l'horizon que notre vue peut embrasser , tous les objetsque notre main pourra atteindre ; et nous les soumettrons à notre examen , pour les distinguer, les reconnaître et tirer quelque fruit de nos recherches.
» Dans cette vue , nous nous attacherons à connaître toutes les plantes de notre territoire , leur nom , leurs graines et leurs vertus ; par là nos paysans , quand ils seront malades , pourront trouver ([uelquefois un remède à leurs maux , et notre étude leur procurera quelque soulagement. Nous en ferons autant pour les arbres , les arbustes , les herbes , les fleurs , les fruits , les pierres , et pour toutes les productions naturelles de notre pays : rien n'échappera à notre examen. Les animaux , depuis le ver qui rauipe jusqu'au cerf au pied léger , seront l'objet de nos recherches.
n Le cheval généreux, ¡e bœuf laborieux et lent , l'àne patient, si utiles à Phomme , ne se borneront pas à exciter notre curiosité , ils fixeront encore notre attention : il ne nous suffira pas de chercher à tirer un parti avantageux de leur service , nous apprendrons à les secourir et à les traiter dans leurs maladies. Rien de ce que nos yeux peuvent voir, de ce que nos mains peuvent toucher , n'échappera à notre connaissance. J'exhorterai les enfants à former chacun séparément un étal de ce qui lui aura paru le plus curieux. 11 n'y placera sans doute que des choses communes ; mais qu'importe , si nous cherchons à lui apprendre à former des collections de minéraux . d'insectes ou de papillons ? Qu'il s'accoutume à mettre cha(jue objet à sa place, à le classer dans son ordre : celle étude, après avoir amusé son enfance , pourra l'occuper toute sa vie et l'exciter sans cesse à adorer le Créateui'.
» Tu veux qu'ils se rendent familier quelque art mécanique , et je t'en loue beaucoup ; mais, sans éloigner cette idée ,je voudrais que parvenus à leur seizième année , où ils seront déjà robustes el forts , ils a|)prissent le jardinage. A cet eifel je donnerais ù chacun un petit terrain clos, où personne ne pourrait entrer sans sa permission. La première année , je permettrais que ton jardinier leur fit la plantation el leur apprit à la faire; ils seraient euxmêmes chargés ensuite seuls de la culture et de l'éducation des plantes : l'éinulaiiou de nos jeunes jardiniers les rendrait à l'envi plus appliijiiés et plus laborieux.
» Je ne doute pas ([ue cette occupation ne leur fût très-utile. Ils apprendraient à distinguer les terrains , à les améliorer pour
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les rentln* plus féconds, à coiiDaitre la iiéressilé , les avantages et le choix (les engrais ; objets aussi ignoiés (ju'essenliels dans la cullure cliainpèlre. Ils appieiidiaienl à planter, à arroser , à perleclioiiner les légumes et IfS IVuils ; ils s'iustrtiiraienl (ies temps les plus propres pour la récolle et pour la plantation. Il n'est guère possible ([u un jardinier salarié serve mal un maître qui en sait autant que lui; et celte branche delà culture, si utile en ellemême , fournit à la fois un délassement innocent et agréable , et amène l'abondanie dans la maison où l'on sait en tirer parti. (Ju'il est doux de voir croître l'arbre (ju'on a planté , dont on a soigné l'enfance , et de manger le fruit que sa grelfe a produit ! L'homme (jui habite les chan)ps et (jui y porte ces talents , sait y trouver une source inépuisable de jouissances. Cet exercice fortifiera le lem[)èrament de nos enfants , et les occupera une ou deux Leures par jour.
)i Ton intention étant de leur rendre agréable le séjour de la campagne , nous ne devons pas négliger les arts d'agrément. Ils ont déjà (jueUiues principes de musi(iue et de dessin ; leur vertueuse mère leur en avait donné les premiers éléments 11 ne faut pas qu'ils les oublient; il faut, au contraire, qu'ils les cultivent; lu touches le forté-piano avec habileté , tu es excellent nuisit ien , tu te chargeras de cette partie, il est heureux que tu puisses leur donner ces leçons ; car il eût fallu appeler un autre mailie , ce qui peut |)résenler quelques inconvénients. Nous devons être vigilants à éloigner de nos enfants toute communication peu sûre : mais ils t'auront pour maître, et nous n'aurons rien à cr.iindre de ce côléh\. Tu auras le plaisir de leur enseigner un art (¡ni , dans plusieurs occasions , pourra leur offrir une innocente récréation , et un délassement nécessaire.
» Quant au dessin , à l'exception du coloris , je puis m'en charger : je m'y suis assez exercé pour le leur enseigner. L'expérience m'a appris combien celle occupation est agréable el cortibien elle est séduisante : son utilité d'ailleurs est reconnue. Le dessin est la langue des arts , puisque son effet est de parler aux yeux , et de peindre l'idée qui n'existe que dans la pensée. 11 sert également i\ s'entendre et à se fjire entemire des artistes ; il nous aide à ne pas nous Irouïper , en donnant une espèce de réalité aux créations de l'imagination. L'homme (jui dessine sait voir , il grave dans son esprit l'idée et les proportions des objets avec «xactitude ; il se les représente fidèlement et tels qu'ils sont. Celui , au contraire , qui ne voit que d'une manière vague , sans apprécier ni savoir les moyens de déterminer les contours , les mesur(>s et les linéaments des objets , les altère dans son souvenir , et ne peut ni les décrire ni s'en former une idée exa<te et positive.
» Cet art est nécessaire h tous les hommes. 11 l'est bien plus encore à un seigneur riche et puissant , qui est dans le cas d'avoir des relations avec des artistes de tonte espèce , soit pour des iuslruments rustiques ou aratoires, soit pour les conslruc-
lions cl les réparalions de ses édiCces ruraux : ¡1 esl à proposqu'ils l'apprenneul de très-bonne lieure, parce que cet art exige une niain légère et flexible. Tes enfauls sont dans l'âge convenable , et je n'épargnerai rien pour qu'ils l'apprenncnl bien. Je n) 'appliquerai spécialement à leur faire tracer des plans avec exacliuide , aGn qu'ils soient en élat de dessiner l'étendue et les contours des lerruins.
» Ces diiîerents travaux leur fourniront de quoi s'occuper jusqu'à l'âge de dix-sept ans; leur corps ayant alors acquis plus de vigueur et leur esprit plus de maturité , nous renforcerons leurs éludes et nous donnerons une autre forme à leurs occupations. Jusqu'alors noire soin le plus essentiel doil être de remplir tous les instants de leur vie et d'éloigner d'eux l'oisiveté. Le moyen d'alleindre ce but important et difücile , est de partager tout leur temps entre l'élude et les récréations , de manière que les récréations servent à exercer le corps et à certaines éludes amusantes et faciles , convenables dans les promenades , tandis que les éludes vraiment sérieuses rouleront sur des objets propres à les instruire et à les exercer aux vertus.
» Tu es peul-èlre étonné de ne m'entendre parler ni de poésie ni d'bisloire. Quant à ce qui regarde la poésie , je l'estime peu convenable. Cet ait , à mon avis , devient ridicule , s'il n'est porté à un degré de sublimité et de perfection , auquel la nature n'a donné la faculté d'alleindre qu'à un petit nombre de sujets privilégiés. 11 faut presque avoir le génie d'un Virgile pour s'y dévouer avec quelque assurance. En supposant même un talent aussi rare , nous avons encore à redouter les objets sur lesquels la poésie s'exerce. La raison qui respire dans une prose décente et sonore , est toujours la raison ; la poésie avec toute sa pompe n'y ajoute ni lorce ni vérité ; la plupart des ornements , dont elle cbercbe à la revêtir , ne consistent que dans la combinaison du son matériel des paroles. Si elle avait d'ailleurs (¡uelques avantages , un bomme de bien ne devrait l'employer qu'à cbanler la gloire de la religion , à exborler à la praliijue de la morale , ou à peindre avec force la beaulé de la vertu. A l'exception de ces sujets sublimes , les autres sont tous ou puérils ou indécents, ou ridicules, et l'usage que j'en vois faire assez généralement l'écarté absolument de noire plan d'éducalion.
» Quant à l'iiisloire profane , je n'Lésile pas à la regarder comme une lecture périlleuse ; c'est un vase dont les bords sont emmiellés , et dont l'intérieur recèle ordinairement un poison dangereux. Beaucoup d'bisloriens , remplis de l'esprit du monde , ne cessent de le répandre dans leurs récils. Ils présentent les objets sous de fausses couleurs ; ils transforment les vices en vertu; ils préconisent l'ambition, exaltent la gloire humaine, et sont toujours du parti des passions agréables ou séduisantes. Le conquérant esl toujours pour eux un héros; une narration modeste leur parait ignoble , et le crime éclatant parvient quelquefois á
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obli'iiir U'iirs ;ipplauJis.senierils nit'mcs. Lu lecteur ¡tnprudoiil , dont le jugomeiil n'csl poiiil encore formé , avale le poison sans s'en apeii evoir , el adople des idées (jiii corrompent son cœnr et lui apprennent a déprécier PKvani^ile. Piéser\oiis nos enfants d'une, si l'uiiesle conlajion ; et s'ils doivent un jour lire l'hisloire , attendons (jii'ils puissent eux-mêmes en distiii;,Mier les erreurs, ou <]\i"ils ne la lient ({u'avec (jmdtju'un de nous (]ni puisse les en garantir.
» Mais pour recueillir quelque fruit des soins qiie nous cherchons à mettre dans leur éducation , il faut nécessairement que nous soyons d'accord sur certaines dispositions. Celle qui me parait la plus esst n'iielle est d'empôchcr qu'ils ne parlent jamais en parlicuMer avec aiu'une personiH» ; il en est telle dans le nombre (jui pourrait détruire en un instant le travail de plusieurs jours. lùi lli 'SP générale , il faut qu'ils n'aient point de donu'sli(¡ue à eux , pour qu'ils apprennent à se servir eux-mêmes , â exercer leurs membres et à sentir le prix de leur independ mco. Tes enfants doivent savoir qu'ils n'ont le droit de, commander à personne , et les (!on)eslii|ues être prévenus de ne point leur obéir, et de ne rien faire pour eux de tout (e qu'ils pourront faire par eux-mêmes.
>» .\vant tout, il nous importe de disposer les choses de manière que nous ne les laissions jamais seuls pour quel(¡ue motif que ce soit , et qu'ils ne parlent à personne i|u'en notre présence. Je le répète , parce que rien ne me parait plus essentiel, .l'avoue que celle sujétion est terrible ; mais si nous voulons conserver leur iruiocence , il faut nécessairement que nous nous en faisions une loi inviolable. Oiiant à ce qui me regarde , je te pronu'ts de ne pas les <iuitter \in instant ; et sans y mettre ni aff'M talion ni pedan— lerie , sans qu'eux-nii'mes ni personne s'aperçoivent de ma vigilance , aucun étranirer ne leur dira rien que je ne l'entende. Si par malheur je me tiouve quelquefois malade ou absent , il faudra que lu m(; supplées.
» .le n'aurais jamais insisté sur ce point ; il est facile d'arriver au port quand les venls ne sont point contraires ; mais le daniier du naufra;ie ne tient (|u'á l'arrivfe d'une bourrasque. Par uni' suite do la déli<"atese de leurs or;,';ines , les enfants conservent loiiizlenip-i les premières im[)iessions (]u'ils reçoivent , surtout lorsiju'ellt's llatlent les sens et qu'elles viennent des personnes qu'ils aiment. Qu'aurions-nous pacné à les accoulumer à juger de tout d'après les principes de la raison et de la religion , a les f.iire triompher de leurs passions et de leurs sens , à leur ins[)irer le mépris des biens terrestres , des grandeurs humaines et des plaisirs passagers , si un étranger, si un domestique , si une personne indiscrète leur parle de ces mêmes objets avec tant d'estime , tant d'envie de les posséder , que leurs «liscours feraient impression sur les esprits mêmes les plus formés !
» Le langage du monde est faux et séducteur ; il le devient plus encore sur des lèvres profanes et dans la bouche de gens qui n'ont
point d'idées morales, et qui sont très-attachés à la (erre. En général on ne dit rien des biens véritables, ou on n'en parle qu'avec une tiédeur capable de n'inspirer que de l'indifférence. Les mondains les plus officieux et les moins dang^ereux. seront ceux qui , se faisant les précepteurs des enfants, leur diront : levez la tète, tenez-vous droit , ne fléchissez pas le corps , et cjui borneront leur enseignement à ces futiles conseils.
» Si ces enfants déclament avec grâce quelques vers où rcspiie l'aniour profane, et s'ils laissent entrevoir quelqu'une des qualités que le monde estime , alors ils leur applaudiront avec emphase ; mais s'ils remarquent en eux quelqu'un de ces défauts graves , qui décèlent une corruption abominable à l'homme qui connaît le cœur humain , ils ne feront qu'en rire et s'en amuser. Ceux qui sont chargés de leur éducation cherchent - ils à bumilier leur orgueil et à corriger leur aniour-propic , l'approbation et les applaudissements de ces indiscrets leur inspireront de la haine contre ces précepteurs sévères , et priveront ceux-ci des moyens d'èlre utiles à leurs élèves.
» Mon ami , on ne peut insister assez sur le respect qu'on doit aux enfants. Les exemples qui flattent notre corruption naturelle ne sont que trop puissants. Celui qui , en présence d'un enfant , débite quelque maxime ¡¡ernicieuse , ou se permet avec des gestes de joie quelque action peu convenable, lui fait, sans rien dire, une impression bien plus vive que celui qui, lui parlant de la vertu , l'exhorte à la suivre. Garantissons donc nos jeunes élèves de toute impression étrangère. 11 faut, pour y réussir, que l'un de nous se trouve toujours auprès d'eux, sans affectation et sans aucune marque de déGartce. Notre présence suffira pour contenir les étrangers et les domestiques ; et si malheureusement il leur échappe une mauvaise [larole ou un exemple nuisible , notre empressement à les relever en arrêtera l'influence. Cette conduite serait un véritable escbivagc pour quelqu'un qui n'aurait point le cœur d'un père ou d'un ami , jaloux de faire l'œuvre de Dieu ; mais ce Dieu , au nom ducjuel on en agit ainsi, nous en donnera la force.
» Si nous avons celle constance , si nous savons remplir leur temps par leurs études et par les exercices dont j'ai parlé . si nous plaçons à piopos des récréations de leur goût , des exercices du corps qui les fortifient par un mouvement naturel et nécessaire à leur âge ^ si nous savons les amuser dans nos promenades , en présentant à leur curiosité des objets nouveaux pour eux , en montrant un empressement vrai de les satisfaire ; si enfin nous savons nous attacher leur cœur par notre afleclion et par les plaisirs purs (pie nous tâcherons de leur procurer , nous aurons atteint noire but. Nos enfants , ignoj-ant et ne désirant point les plaisirs perfides et corrupteurs, S(i conlentant des amusements simples et iimocenls de la nature et de l'esprit que nous ferons renaître sans cesse, pourront atteindre l'Age de dix -sept ans, en ayant bien employé tout leur temps, et conservé la candeur
el lu purelé de Irur i\mo. Ils seionl iiiî-lriiils de tout ce qu'il leur importe de savoir, ol en ét;il de conliiiuer les éludes ol les exer- <;ires propies à un ílfíe [)lus avancé , jusqu'au uionienl où ils pourront porter dans les bras d'une modeste épouse les prémices de Jeur innoeence acluelle.... »
J'avais à peine fini cet écrit, que mon ami revint chez lui ; rlès que nous fùuu>s seuls, il me dit : « Eli bien ! Marien, as-tu lu mon mémoire ? — Je ne l'ai pas seulement lu , lui répondis-je ; d'après ton ordre , j'en ai écrit un autre où je t'expose à mon tour mes idées sur l'éducation de les enfants. » Il m'en demanda sur-le-champ la lecture, qu'il me parut écouter avec beaucoup de plaisir, et qu'il iuterr<)ui[)il pliisieuis fois par des marques d approbation. J(î ne l'avais pas achevée , qu'il vint à moi , et me dit en me jetant les bras au (Ou : « Oiioi , tu íuí te trouves pas capable de te charger d'une éducation ! Ah ! Maiien ! to\ites tes idees sont solides et vraies. Elles ne me seraient pas veimcs ; mais à mesure que je h s entends sorlir de ta bout he , je les retrouve dans mon cœur. GrAccs te soient rendues de les sacrifices !
» Laissons aux autres le soin de donner à leurs enfants l'éducation qu'ils voudront ou qu'ils pourront leur procurer. C'est au gouvernement (ju'il appartient d améliorer l'éducation publi([ue , et nous ne devons pas prescrire aux pères et aux précepteurs la méthode et l'ordre qu'ils ont à se proposer ; mais nous pouvons et nous ilevoijs élever à notre gré les enfants (pie le Ciel nous a < orilles. Mon direiteur m'a dit qu'au défaut des bonnes institutions publi(|ues , chaque père doit exercer une espèce de mai:islralure domestique , et agir dans ses propres foyers comme un directeur cl un apùtre.
D Malheureusement le plus grand nombre des pères , mal élcvé.< eux-mêmes , ou em haîués par d'autres devoirs , ne peuvent ou ne savent être ni l'un ni l'autre ; et je suis un de ceux-là. Mais (¡u'ils fassent comme moi ; qu'ils cherchent un ami qui |)uisse les aider, et (ju'ils prient le Ciel de leur en ménager un tel que loi. Oui, mon clu'r Marien, sois notre conducteur (>l notre mailre commun -, mais ne pense pas que la générosité que lu as de (ondesceudre à mes désirs me porte à me décharger sur loi île tout le poiels de l'éducation de nos enfants. Non , mou ami , celle charge m'est personnelle; Dieu me l'a donnée; je suis père, el à (c htie, dans le partage des soins qui nous seront communs, je dois nie charger du lot le plus pénible.
» La seule chose que je le demande , c'est de m'aider dans tous les cas où mou ignorance produira mon irica|Kiiité. Il s'agit ii i d'un emploi , d'une foiK lion (jue nous allons remplir en commun. Nous nous prêterons l'un à l'autre un secours ré» iproqiu'. J'adi)ptc enlièremenl ton plan , (^t je me soumets d'avance à suivre en lout |>oiut les idées. Le plan d'éducation que lu me proposes est précisément celui que j'avais projeté de suivre. Dés aujourd'hui règle et dispose tout ce (pii te par.iitra convenable. »
Ce jour-là mC'me , on plaça mon lit dans la pièce où étaient
ceux des deux enfants , et qui est contiguë à l'alcove de leur père. Le lendemain nous réglâmes toutes les heures de la maison. Nous distribuâmes les emplois des domestiques, de manière qu'aucun ne pût être oisif, et que chacun d'eux répondit seul des fonctions dont il était chargé ; mais aucun ne fut affecté ni à moi ni aux enfants. Je dis à mes jeunes disciples que , n'étajil ni invalides ni manchots , et ayant au contraire de bons bras , nous n'avions pas besoin d'être servis ; que dès que j'avais été homme , ne voulant pas dépendre d'un serviteur, j'avais pris l'habitude de faire tout par moi-même; et que , puisqu ils étaient près de le devenir, il était raisonnable de s'aCTranchir d'un esclavage que l'inaptitude de l'enfance pouvait seule justifier. Ils adoptèrent avec joie cette idée ; ils s'en firent un point d'honneur et renoncèrent à toute envie de se faire servir par autrui.
A l'beure du déjeûner , nous nous distribuons aussi notre occupation individuelle pendant toutes les heures de la journée. Les premiers instants de la matinée et quelques moments du soir sont consacrés à rendre nos actions de grâces à l'Auteur et au Conservateur de notre existence; tous les autres se partagent entre l'étude, la récréation et la promi;nade. Ce fut en nous promenant que je leur donnai pour la première fois ([uelque idée de l'empire que la raison doit obtenir sur nous, du respect qui lui est dû, et de l'amour que nous devons avoir pour l'ordre , soit parce que Dieu l'aime, puisqu'il en est l'Auteur, soit parce que notre propre intérêt l'exige. C'est sur ces deux principes que j'ai établi la partie morale de mon éducation ; et , dès les premiers temps j'ai reconnu l'aptitude et le bon cœur de nos enfants, à leur intelligence et à leur docilité ; notre méthode date de cette première époque , et je l'ai suivie constamment jusqu'au jour où nous sommes.
11 me serait impossible de te rapporter en détail la manière dont nous avons employé ces cincj ans. Il te suffira d'apprendre qu'ayant une fois régie l'ordre de nolie vie, nous l'avons suivi a\ec beaucoup de régularité. Leur père et moi , fidèles à notre plan , avons été constamment les com[)agnons inséparables de nos enfants. Aujourd'hui Félix a déjà plus de quinze ans , Paulin en a quatorze ; ce sont deux adolescents de bonne mine, robustes et forts, très-instruits sur tout , et très-habiles dans le dessin. Ils connaissent déjà , distinguent , et savent très-bien classer toutes les productions de notre sol ; tous les deux sont très-avancés dans la géométrie , et plus encore dans l'algèbre ; ils calculent aussi habilement (¡ue les commerçants les mieux instruits et les plus exercés.
ils n'ont pas f:it moins de progres dans la musique et dans le coloris; avec celle ditifrence (|ue , ([uoiqu'ils aient l'un et l'autre bien réussi , l'élix surp isse Paulin pour le coloris , autant que Paulin surpasse Félix pour la musitpie , a¡)paremment par 1 effet (le la diiTérence de leurs dispositions naturelles. Dans peu nous donnerons à chacun d'eux une portion de terrain , pour
qu'ils aient leur jardin à (•ulli\er. Leur père et moi, nous jouissons tlu succès de nos soins et de nos Iruvaux , et nous en sonunes aniplemenl recompenses. Independuninienl de leurs progrès rapides dans tous les genres de connaissances utiles, nous voyons avec une vive satisfaction que Dieu les a doues d'un tœur excellent , de sentinienls honnêtes, d'inclinalions douces, et d'un grand fonds de raison.
Jusqu'à présent , ils n'ont pu faire encore une étude sérieuse de la religion, je la reserve pour un ■^<¿^^ plus avancé. Ilependant ils sont dejii si instruits de ces preu\es, et si persuades de sa vérité, qu'il ne serait pas facile de les en dissuader. J'oserais en délier tous les philosophes , je ne crois pas (pfils pussent les détacher des principes fondamentaux de la foi. Je les legarde déjà comme invulnérahles à cet égard , et comme supérieurs à toutes les altacpies. Mais , malgré celte persuasion et le soin continuel que nous prenons de les entretenir dans ces principes , leur père et moi , nous nous réservons de leur faire faire, dans quatre ou cinq ans , une elude plus profonde , plus suivie et plus raisonnée de la religion. J 'espere que nos élèves seront des hommes utiles et estimables. .Ma plus grande consolation est détre convaincu que leur ûme e«l toujours pure, et qu'ils n'ont point perdu leur première innocence.
Tu me diras que la cb.ose a pu être Hicile dans les premières années , mais qu'il en reste beaucoup à passer, avant le temps où nous pourrons leur laire router les douceurs d'un mariage vertueux , et que ces années-la sont précisément les plus orageuses. Tout cela est vrai ; mais Dieu , qui nous a si bien aidés jusíju'á présent , nous continuera sa protection , et notre vigilan( e ne se lassera point. Leur père et moi , nous avons déjà formé le plan de notre conduite à venir. Lu attendant , nous leur ferons conlinuer pendant deux ou trois ans les mêmes exercices , soit pour (|ue leur tempérament achève de se former, soit pour qu'ils perieclionnent leurs études.
Lorsqu'ils auront atteint huir dix-luiilième ou dix-neuvième •année, que leur corps sera plus robuste et leur esprit plus formé , nous donnerons à leurs exercices une autre forme, nous fixerons leur atlenlion sur des études |>lus élevées. Ils ont déjà beaucoup d'idées d'agriculture ; déjà ils connaissent sou importance ; dans nos conversations et nos promenadt'S , ils en ont juquis les j)remières notions ; mais alors nous ferons une étude [dus sérieuse et plus étendue de toutes ses branches. Leur père compte ilonner à e hacun d'eux un espace méiliocre de terrain pour le régir et le faire cultiver lui-même , et il y joindra lous les instiumenls nécessaires pour son exploitation. Son intenlion est qu'ils la dirigent eux-mêmes ; qu'ils y emploient le nombre nécessaire de cullivateurs ; qu'ils vérilieut les nou\elles expériences qui se sont accréditées en Europe , et qu'ils observent avec beaucoup d'attention les améliorations produites par les nouvelles inventions qui paraissent les plus recoraraandables.
Ils montent déjà bien à cheval ; mais on cherchera à les perfeclioniier dans cet exercice. L'élude de l'hisloire naturelle , qui n'a été jusqu'à présent qu'un jeu , un amusement , deviendra à cette époque une partie de la théologie. Jusqu'à présent nous nous sommes contentés d examiner la surface extérieure des productions de la nature. Nous ne nous sommes occupés qu'à les connaître , les distinguer , les nommer ; nous avons appris leur usage le plus connu , leurs propriétés les plus communes , ou , pour mieux dire , nous ne nous sommes encore occupés que de leur nomenclature.
Mais alors nous commencerons à les voir sous des rapports plus essentiels ; nous chercherons à pénétrer dans leur organisation intérieure. Nous admirerons les merveilles de leur structure ; nous examinerons larl secret de leur mécanisme ; nous combinerons les usages auxquels ils peuvent être employés pour le service do l'homme. En nous développant l'industrie merveilleuse et secrète avec laquelle la nature élabore toutes ses productions , cette étude nous découvrira la sagesse infinie de son Auteur ; elle nous développera le concert et l'harmonie , qui régnent également dans lorganisalion particulière de chaque individu des trois règnes , et dans les rapports qu'ils ont entre eux. Nous verrons la juste proportion do la cause avec ses effets ; nous apercevrons jusqu'à un certain degré les desseins do l'Auteur suprême dans la i'ormation de toutes choses ; et la merveilleuse correspondance , qui so trouve entre tous les ouvrages sortis de sa main , nous remplira d'étonnement et d'admiration. Elle nous dévoilera la puissance , la sagesse , la magnificence et l'amour avec lesquels Dieu a traité l'homme ; chaque mouvement de notre cœur ému sera un acte d'amour et d'adoration.
Pour aider nos élèves dans celte immense et majestueuse étude , je leur donnerai une idée de la physique générale ; je leur ferai l'énumération des opinions des hommes , en distinguant le peu (¡u'on sait d'avec ce (pie l'on conjecture et ce qu'on ignore. Mais , pour mieux graver dans leur mémoire le petit nombre de vériiés dont on est certain, je ferai transporter ici ma collection d'instruments de physique expérimentale , et je leur montrerai les phénomènes ([ue l'eipérience a révélés à notre curiosité.
Je m'appli([uerai à leur donner une notion ¡¡lus étendue des éléments de la chimie , pour qu'ils se forment une juste idée do la transformation des substances , et l'utilité que les arts ont tirée de la dissolution des corps. Je leur enseignerai dans un plus grand détail la géographie , soit afin qu'ils connaissent le séjour (ju'ils habitent, soit pour (juils puissent entendre l'histoire lorp(iue nous la lirons ensemble.
Je les arrêterai longtemps , et avec une sorte de préférence sur l'observation du (liel et sur l'élude de l'astronomie. Cette science , si attrayante par elle-même , contribue plus ([ue toute autre à nous faire entrevoir la grandeur , la magnificence et
LETTRE XXXVH. 1\\
rimmcnsilé du CiTalciir ; qui pourra con.sitU'rer sans êlrc ému , cl sans uiKî piororide admiialiou , ces innombrables globes suspendus sur nos leles ; ces astres brillauls que le tii'Iescope mulliplie il mesure qu'il se perfcc tioriiu' ; ces orbes presqtie sans lin et sans limites aux(]iuds il n'alleint point , cl que la raii-on suppose |)ar analogie ?
Non , mon cber Antoine , lien dans ce bas-numde ne [leut nous <lonner de son divin Auteur une idee moins iuiparlaile , (jue l'imniensilé de ces grands cl pompeux ouvrages de sa main j)uissante. Ce spectacle ravissant saura allaclur , intéresser et occuper nos <ilèves. 11 entretiendra dans leur creur l'amour et la crainte, le respect et la reconnaissance qui sont dus à ce Dieu si ptiissanl , si magnifique el si libéral envers ses créatures. Je leur ferai concevoir ])ar là quelles peuvent être la multitude et l'excellence des biens <iue promet à la vertu celui qui , après nous avoir donné tant de témoignages de sa puissance , nous dit (ju'il réserve à ses dus , dans le celeste séjour , ce ({ue les yeux n'ont jamais vu et ce que les oreilles n'ont jamais entendu.
Telles sont les occupations à l'aide desquelles nous avons projeté de les conduire jusqu'au nion;ent où leur destination sera iixée , et où ils commeui eront à se gouverner eux-mêmes. Que je serai heureux si je puis contribuer à leur bonheur, et les avoir mis à portée de le communiquer à leurs enfants ! Je le serai bien plus encore , s'ils sortent de mes mains aussi purs , aussi ¡nr)ocents (|ue lorsqu'ils m'ont élé confiés ; et mon bonheur sera mille fois plus grand encore , si Dieu , à qm je consacre tous mes désirs et dont j'implore le secours, daigne accepter le faible sacrifice que je lui ai fait.
Cette lettre est déjà si longue que je n'ose lui donner plus d'étendue, et cependant je n'ai pu l'entretenir que des enfants. Ma première le parlera de leur Père. Adieu , mon cher Antoine.