LETTRE TRENTE-SEPTIÈME
Malien ù Antoine.
Je vais, mon cher Antoine, remplir la promesse qui terminait ma (iernière lettre. Tu te rappelleras que , dans le court séjour que tu fis ici avant ton 'départ pour l'Amérique , tu fus frappé de la misère de notre village. Touché de ce spectacle pénible , lu me dis que quoiqu'il y eût malheureusement dans
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certaines provinces beauconp de villages extrêmement pauvres, tu n'en avais vu aucun qu'on pût comparer à celui-ci; lu ne pouvais concevoir comment on soulVrait qu'une société d'Iiommes vécût dans un te! abandon et avec si peu de propreté ; cet état te parut un outrage à l'humanité.
En effet , la plupart des maisons étaient dune malpropreté dégoûtante et njenaçaienl ruine ; elles et. lient si basses qu'on ne pouvait s'y tenir debout; tellement enterrées, que l'eau n'en pouv¿!Ít sortir et (îu'elles crou[¡iss;iient dans Ibumidité ; les fenétn-s en éîaierit si petites que l'air n'y pouvait circuler. Ces malhenreus villageois trouvaient ainsi, dans leur habitation , moins un abri qu'un sépulcre anticipé. Les rues étaient inrecles et obstruées d'immouilices ; il n'était donc pas étrange que la santé, la vigueur, la joie, fussent b.'.nnies de -ce séjour dégoûtant et malsain. Nous conçûmes la véritable cause de cette misère , et nous fûmes profondément afiligés , à la vue de tant d'habitants dont l'aspert faînéliqne et d horrible dénùment présentaient le tableau delà plus triste indigence. Tu ¡iiirtis , et jh restai consterné de me voir obligé de vivre avec les infortunés que le Ciel m'avait donnés pour voisins.
Ma douleur s'accrut , lorsqn'étanl allé voir le curé , je le trouvai dans une église obscure , humide et triste , où il ne régnait aucun ordre : à peine présentail-elle un lieu décent pour les cérémonies ecclésiastiques ; les ornements et les vases destinés au culte se ressentaient de la pauvreté générale. Je ne pus déguiser au curé la peine que me causait ce spectacle affligeant. H n'en éprouvait pas moins lui-même ; et il me dit que depuis six ans qu'il était curé , celle situation douloureuse faisait son tourment habituel ; mais ses paroissiens , ajouta-l-il, étaient dans une telle indigence, que si quelques-uns d'entre eux avaient quelques ressources , la plus grande partie en était dépouvue , et qu'aucun n'avait au delà de ses besoins.
Il n'avait lui-même qu'un fort petit revenu , insuffisant pour subvenir aux besoins de beaucoup de [)auvres , qui , sans son secours , seraient morts de misère ; mais ces infortunés étant les temples vivants de Dieu , ils lui paraissaient mériter la préférence sur tout. En un mot , je ni» voyais , je n'entendais rien qui ne me causiît la plus profonde afiliction. Ma seule consolation fut le curé lui-même , dont l'aspect et les discours annonçaient un homme sensé et religieux, plein de jugement et d'instruction. Nous avons eu depuis plus d'une; occasion île reconnaître sa prudence , sa sagesse et sa vertu.
Dès que mon ami fut de retour, je lui fis part de mes tristes observations : o J'ai vu (omme loi , me dit-il , tout ce q\ie tu me racontes ; et la première impression que me fit ce spectacle désolant fut aussi douloureuse pour moi (ju'clle l'a été pour loi ; mais ma douleur fut soulagée par une réflexion qui , j'espère , produira sur loi le même effet. Puisque Dieu , me dis-je à moimême , m'appelle dans un village aussi malheureux et qu'il me
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donne les moyens de remédier à sa misère , il csl sans doute dans les desseins de sa Providence que j'en devienne le répaïaleur. 'j'elle esl donc la vocalion de ma vie luluie ; lelle est la destination que Icî Ciel m'assigne. Tu peux te dire la même chose : au lieu de gémir sur tant de maux , travaillons à les soulager.
» Il y a beaucoup à faire; mais nous forons ce (¡ue nous pourrons , et Ton peut beau( onj) avec la [)rolection du Ciel , avec le temps , et une sage conduite. Taisons tout ce que nous pounons faire, mais sans faste et sans ostentation. Parlons d'abord au curé , cl concertons-nous avec lui. H y a dans la ville voisine un bon architecte, nous le ferons venir, nous lui demanderons .un plan pour la reconstruction de l'église , pour lui donner plus d'élenduo , plus de jour , et pour la rendre plus salubre ; nous commencerons par employer son talent à achever ce premier ouvrage.
» -Nous prierons le curé de se rendre à la ville pour s'y procurer tous les ornements et tous les vases nécessaires à la décence cl à la majesté du culte ; tout cela peut être roj)aré tout de suite : ce sera noire première occupation. Nous devons, toi et moi, nous considérer comme conduits ici par le Ciel , pour y devenir les pères des habitants de ce village. Je serais coupable de toute la misère qu'on peut éprouver ici , si je n'y apportais pas de remède. Dieu m'en a imposé l'obligation, en me donnant tant de terres ; et il me la renouvelle, en m'appelant à vivre au milieu de ces pauvres \illageoi;. Tous les indigents sont mes enfants , ils vont devenir les objets de ma sollicitude. Commençons donc par eux, mais sans oublier Dieu. »
J'a¡)plaudis à des idées si chrétiennes. L'architecte \ímI ; le plan fut fait , et l'on se mit à l'œuvre ; l'église tut bientôt agrandie , éclairée , ornée , et pourvue d'une sacristie décente. (Juand tout fut prêt , nous fîmes une solennité pieuse pour la bénédiction et j)our l'ouverture de l'église; j'y dis la messe, et le curé nous prêcha. Son sermon acheva de nous donner une grande idée de son mérite; il fut si simple , approprié à son auditoire, mais pur , élevé , vraiment évangélique, et respirant la tendre et religieuse onction d'un cœur [)ieux et |)énetré.
Mon ami avait fait [ucparer [xiur cette solennité deux ceqts habits d'houîmes , autant de femmes, et (jualre cents de petits garçons, et les avait remis au curé |)Gur les distribuer entre les personnes les plus malaisées de la paroisse. Elles assistèrent toutes ;i notie messe en habits pro|ires , circonstance qui donna plus d'éclat et de décence à notre fêle , où l'on vil la j:aieté s'unir à une piété vive et tendre, 'l'ous ces pauvres gens avaient ac quis un esprit nouveau ; ils se réjouissaient déposséder une église plus spacieuse et plus élevée, dont ils n'avaient plus à redouter l'humidité et l'infection , où il y avait plus de clarté , où l'on respirait un meilleur air, et où l'on adorait Dieu avec plus de décence.
Pour ne plus revenir sur ce sujet , cl quoique j'anticipe les
époques , je le dirai qu'une des choses qui nous affectèrent le plus , fut le triste état de l'école du village. Xous n'y avions trouvé que Irès-pcu de petits garçons , auxquels on donnait une instruction Irès-imparfaile. Nous iùmus fort étonnés que dans un lieu où il y en avait un si grand nombre , il y en eût si peu auxquels oa fit apprendre les éléments des connaissances les plus nécessaires. Nous fûmes bien plus surpris et plus affligés de l'ignorance du maître ; à peine savait-il lire , encore moins savait-il écrire ; il ne connaissait que par routine la doctrine chrétienne qu'il enseignait sans la comprendre.
Le curé, qui nous avait accompagnés, nous dit qu'il n'y en avait ni ne pouvait y en avoir d'autre dans le village , parce qu'oa ne pouvait assigner un salaire convenable à un maître capable de bien enseigner ; que ce ma! provenait en grande partie de la pauvreté des pères , qui pouvaient à peine payer les mois de leurs enfants , quelque modiques qu'ils fussent ; que beaucoup d'autres, en état d'y subvenir, mais ignorants eux-mêmes et ne sentant point l'importance de ces éludes élémentaires , négligeaient d'envoyer leurs enfants à l'école, préféraient de leur donner des occupations qu'ils croyaient plus utiles ; que l'école se trouvant ainsi déserte , il n'était pas possible que le maître pût y gagner sa vie ; que si celui qui faisait alors ce métier s'y livrait , ce n'était que dans l'impuissance d'exercer une autre profession ; qu'il avait plus d'avantage à le faire, même avec si peu de succès, qu'à ne rien faire du tout; et qu'en sa qualité de curé, il se voyait dans la continuelle nécessité de subvenir à ses besoins.
A cette occasion , il nous raconta que l'année précédente il était venu au village un homme qui y avait pris naissance , et qui , ayant été élevé dans la capitale , y avait acquis assez d'instruction pour devenir un excellent maître ; il était en état de bien enseigner à lire , à écrire et à chiffrer , et de plus très-instruit dans la doctrine chrétienne et capable de l'enseigner parfaitement. Il n'avait rien négligé pour le retenir et le charger de l'école du village ; le maître lui-même ne demandait pas mieux , parce qu'il y avait ses parents et ses amis ; mais la désertion presque générale de l'école, et l'indifférence ou la pauvreté des pères , lui otèrent tout moyen de pouvoir se maintenir.
» J'en fus d'autant plus affligé , messieurs , nous ajouta le curé , que j'avais trouvé dans cet homn^e tout ce qui aurait satisfait les plus ardents désirs de mon cœur. — El où est-il à présent , lui demanda mon ami ? — Il est retourné à la capitale. — Et pensezvous , reprit mon ami, que si on lui offrait un salaire convenable il consentit à revenir? — Je n'en doute pas, puisqu'il le désirait beaucoup. — Fort bien, lui dit mon ami; écrivez -lui donc de venir. Vous fixerez le salaire (|u'il conviendra de lui donner , et je m'engagerai à le lui garantir. Qu'il vienne ; qu'il enseigne les enfants graluitement , qu'il les instruise dans la doctrine chrétienne ; qu'il leur donne des leçons de lecture, d'écriture, d'arithmétique, et quelque idée du dessin, et nous, nous ferons
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noire possible pour déleniiincr les portas à envoyer leurs enfants ù l'éfole. »
L'homme est en effet venu , ri il s'e.sl Irès-bien aciiuillé de ses fonctions. L'école est parf.iilemenl réglée ; tous les pelils j,'iirrons s'y rendent ; mon ami a pris pour cela des mesures. Indépenthimmenl des connaissances les plus essenlielles , ils ont aj)pris un peu de dessin , un peu de chant pour l'église ; ils répondent fort bien aux oflices ^ tous les dimanches et jours de fêle il y a des messes solennelles , et c'est moi qui les dis ordinairement ; le curé leur prêche des instruclioiis vraiment utiles et pleines de pielé ; lous ces exercices respirent la plus grande onction et le plus profond respect , et lu serais comi)lètenient ediiié , ton cœur nagerait dans la joie, si tu voyais comment nous passons a l'église les inalinees des jours consacrés au culte du Seigneur.
Je vais le parler des lillos. Mon ami demanda au curé quelle éduralion on leur donnait : « Aucune . nous dit-il , il n'y a point d'école pour elles ; elles n'ont pour niailresses que leurs propres mères, qui , ne sachant rien, ne peuvent leur donner une educalion meilleure (jue celle qu'elles ont reçue elles-mêmes. Quant à la doctrine chrétienne , je lAihe de la leur apprendre; mais elles sont en trop grand nombre pour que je puisse la bien enseigner ii toutes. Il est pitoyable de voir la grossièreté qu'elles se transnuîllenl d'une génération à l'autre. 11 en est fort peu qui sachent lire , et elles forment la partie la plus triste du peuple de ce village. Les femmes , presque inhabiles à tout , y sont bornees aux occupations ilomesli(jues , et absolument privées de tout moyen de gagner leur vie. »
Ce tableau trop fidèle aflligea beaucoup mon ami. « Ne serail-il pas possible , dit-il au curé , de lemedier à ce mal? — Cela serait Irès-difiicile , répondit-il , parce qu'il faudrait établir une école , la doter , cl trouver une femme cap^ible de la diriger. — C'est le point diffi(.ile , reprit mou ami ; car, (juant aux frais de l'établissement de l'école et à sa dotation , je [lourrais y fournir. » Frappé de ces paroles , comme si j'eusse été éclaiié d'un Irait de lumière , je vins à me souvenir toul-à-coup d'une femme de ma connaissance, très-propre à ren)|)lir ces fonctions. Je puis vous proposer, leur dis-je , une personne très-capable d'un pareil emploi. C'est une veuve qui depuis peu a perdu son mari , et avec lui le traitement de sa piare ; elle est réduite à la derriière pauvreté , et se trouve dans la situation la plus deplorable. Elle a reçu une éducation (li^linguée , et faite pour la mettre fort au-dessus des fonctions d'une école... Je crois qu'on ne pourrait pas faire un meilleur choix , nou-seulcment elle est ()lcine d'instruilion et de talent , elle est encore prudente , pieuse et modeste. Je présume qu'elle acceptera , parce que les circonstances l'ont réduite à chercher un état (jui puisse la faire subsister. Mon ami me pria inslamment de lui écrire. Je le fls ; la femme vint cl a formé une excellente école , dans laquelle on a élevé déjà beaucoup de jeunes filles, et où on en élève d'autres. Maintenant un grand
nombre d'entre elles savent la doctrine chrétienne d'une manière peu commune . lisent et écrivent bien, et y ont appris tous les arts propres à leur sexe. 11 n'est aucun père qui ne s'empresse d'y envoyer ses filles , et tu ne pourrais imaginer combien celte institution a amélioré les mœuis publiques. Toutes ont un maintien décent et modeste. On dislingue aisément celles qui ont iVéquenté celte école , et leur exemple a inilué sur toules* les autres.
Un matin , peu de jours après mon arrivée ici , le curé lui apporta une liste de plus de deux cenls familles , auxquelles il avait réparti l'argent qu'il lui avait remis pour les pauvres ; il ajouta que , malgré le grand nombre des personnes qu'il avait secourues , celui des nécessiteux était encore si grand que cette somme n'avait pu suffire pour les soulager tous. Mon ami s'empressa de lui dire qu'il lui en ferait remettre une seconde d'égale valeur pour en faire une seconde distribution.
Je lui dis que sa conduite ne me paraissait pas sage ; que celte manière de faire l'aumône produirait plus de mal que de bien , et que , loin de soulager le village, il achèverait de le perdre et de le ruiner ; qu'au lieu de deux cents familles pauvres, il y en aurait le double dans trois mois , et qu'au bout de l'année toutes se trouveraient dans cet état ; que c'elait une vérité démonlrée par l'expérience , parce que l'homme est naturellement paresseux et fainéant, qu'il ne travaille jamais qu'aiguillonné par la nécessité , et que , lorsqu'il peut vivre sans travailler, il ne se donne pas la peine de travailler pour vivre,
(( Messieurs , ajoutai-je , dans un pays où le gouvernement et les mœurs n'ont pu parvenir à rendre l'oisiveté houleuse , on préférera toujours de vivre aux dépens d'aulrui , sans rien fiiire ; lorsqu'on verra i\uc vous donnez de l'argent à qui vous en demande , tous vous en demanderont et abandonneront le travail, lien résultera que TOUS achèverez de détruire le peu d'industrie que nous possédons encore ici ; on renoncera à toute o(cu|)ation honnête et laborieuse ; vous aurez encouragé l'ivrognerie et tous les vices qui dérivent de l'oisiveté.
» Voulez-vous faire des aumônes utiles et bien entendues? cherchez les moyens de faire gagner aux pauvres leur pain, et vous aurez des résultats avantageux. Etablissez des manufa( tures grossières et communes, qui soient à leur portée , et qui puissent fournir à leur subsistance , en même temps qu'elles deviendront utiles à la société. Suivez enfin la marche de la nature, qui ne prodigne ses dons à l'homme (ju'autant qu'il sait les arracher de son sein , et la forcer à produire. Suivez l'esprit de la loi divine , qui a conJamné l'homme à ne manger son pain qu'à la sueur de son front.
» — Ici , monsieur , me répondit le curé , ces principes sont impraticables. Il r)'y a pas de ressources pour gj'gner sa vie ; à peine les journaliers eux-mêmes tiouvent-ils du travail , surtout pendant la morte-saison , t'est-à-tlire presijue loul l'hiver. Quant
aux m.ilheurousos fcmnics , auciiiu; saison n'est favorable pour elles ; elles ne >avenl ni ne peuvent j;agner un sou. (JueUjuesiines d'entre elles se vouent ;i la (JoniesliL-ilé ; c'est là leur seule ressource. Leur ¡)ro(oii(le ij^norance , fruit île leur mauvaise éducation , les rend propres à fort peu de choses , et personne ne Jes occupe.
* — Voilà donc , lui répli(iuai-je, les maux que nous devons clierclier à combattre ; au lieu d'y remédier * par tes aumônes nialenlendues , \oiis ne ferez que les augmenter. Si mou auii veut les f.iire bien , s'il veut qu'elles soient avantageuses au pauvre , utiles à l'état et agréables â Dieu , qu'il ménage et [)ré[)are des travaux (pi i mettent tout le monde a ¡¡oilée de gagner un salaire ou un revenu Journalier. La terre ofi're beaucoup de moyens pour empl(iy<'r les bras robustes. Les arls n'en présentent pas moins à ceux (jui sont ¡)Ius faibles ; on petit les exercer indélinimenl aux mamiiactures. Il n'est dans le monde aucune population assez noml)reuse pour sufûrc à l'emploi de tout ce que ces moyens réunis peuvent enibrasser.
T) Mon ami désire peupler une partie de ses terres ; il veut construire (|uelques édifices, et coopérer à la slabililéelà l'araélioralion des élabli.-semenls de ce village ; voilà déjà de quoi occuper beaucoup de journaliers. Les familles (jui auiont acijuis des ¡xiilions de terre et des récoltes , sont composées d'autant de pauvres enlevés à l'oisiveté : ce ne sera qu'à celles qui ne voudront ou ne pourront point participer à cet avantage (ju'il convieuilr.i de fournir d'autres moyens de subsistance. Les plus naturels et les plus faciles consistent à favoriser le progrès et la connaissance des arts les plus communs. Pourquoi nos hahilanls îraienlils acbeter dans les villes voisines leurs souliers , leurs gros bonnets de drap et leurs chemises ? Pourquoi ne ¡lourraient-ils apprendre et exercer eux-mêmes les arts grossiers qui les leur procurent ?
» Pourijnoi , au lieu de répartir cet argent que vous versez dans le sein des pauvres, et par lequel mon ami les accoutumerait insensiblement à la paresse et aux vices , ne l'emploierail-on pas à faire apprendre aux petits garçons les métiers de forgeron et de charpentier? Pouiijuoi n'élablirail-on pas ici des fabriques do toiles communes et de draps grossiers , et pourquoi les habitants ne s'occupi'raient-ils pas de fabriquer les étoiTes do»t ils s'habillent ? cette fabrication occuperait beaucoup d(> monde et surtout les femmes , qui ])oiirraient gagner leur pain par leurs filatures. 11 nie semble (ju'il serait mieux d'(Mi)])loyer à cc{ objet les soins et l'argent de mon ami, que de fournir aux pauvres les moyens de mener une vie oiseuse et d'aller au cabaret ; l'aumône (jue je me propose semble bien [iréférable.
» — Il est vrai , reprit le curé , mais il faudrait du temps , et les nécessités sont urgentes. D'ailleurs, quand vous connaîtrez le village et le caractère de ses habitants, peut-être jugerez-vous moins facile d'y introduire des fabriques qui exigent de l'intelli—
gonce et de l'applicalion. On ne saurait concevoir combien ils sont iiabiluós à la paresse. Mais quand il ser.iit possible d'y roussir avec le temps , que ferons-nous de nos nombreux malades , d'une foule de personnes perdues et estropiées, bors d'état de travailler et qui errent dans les rues ?
» Si nous avions un bôpilal où ion pût traiter les malades , une maison de churitá pour y recueillir les estropiés et les inlirmes , en procurant de l'occupation à ceux, qui se portent bien , ou serait fondé à refuser l'aumône aux mendiants. Comme, raal|j;ré tant de moyens oflerts pour gagner la vie , il est impossible qu'il n'y ait poini de maibeureux de celte espèce , ils est impossible aussi de les laisser sans secours. Un père soutient sa famille par son travail ; mais s'il tombe malade , il n'y a point d'bôpital pour le recevoir. A l'instant même il est dans la misère , et sa fiimille y tombe avec lui. Ne faut-il donc pas le secourir ? — Sùremeul , et avec largesse , lui répondis-je. Si l'on doit fournir du travail à l'homme capable de travailler, on doit des soins et des secours à celui qui ne le peut pas ; et personne n'y a plus de droit qu'un honnête artisan , un journalier qui vit de son travail , lorsqu'u.ne maladie ou un accident viennent à les priver des moyens de gagner leur subsistance.
» — Il faut donc, me répliqua-1-il , d;ins un village aussi nombreux , avoir un hô])ilal pour K'S traiter. — Je n'admets point celle conclusion , repondis-je , elle est contraire à mon opinion. — Quoi 1 reprit-il avec éloiinemenî , vous pensez qu'il ne serait pas utile d'avoir un hojdtal où Ton pût traiter les pauvres dans leurs maladies ? — Oui , monsieur , lui répliquai-je , je crois qu'on peut se passer d'un hôpital , parce qu'il me parait qu'on peut mieux faire. Ne vous sc:;ndaliscz pas , monsieur le curé ; cette opinion , qui vous parait dure, est pourtant fondée sur des principes d'humanité.
» Les hôpitaux peuvent être nécessaires dans les villes où réside le souver;iiti , dans K's capitales et dans les cités très-populeuses. Comme il est plus facile d'y trouver du travail , comme ceux qui y apportent des objets de consomm.Uioi» y abondent , et que ces raisons et d'autres motifs y allirent des gens de toutes les provinces et des pauvres de toute espèce, il y a toujours dans leur enceinte un grand nombre d'étrangers sans foyers et sans famille , qui dans l'état de maladie ne savent à qui recourir ; ils ne trouveraient ni soins ni abii, et ils mourraient dans les rues. Cette circonstance rend les hôpitaux indispensables , malgré leurs inconvénients , {)our présenter un refuge et quehjue assistan<c à ces étrangers, voilà tout ce qu'on peut alléguer de solide en faveur des liôpilnux.
» Mais ces établissements ont en eux-mêmes des défauts auxquels on ne peut remédier , et qui déperulent de la nature des choses humaines. 0"<'lqt»' zélé , quelque charilé qu'on mette à les administrer , le temps , l'h-bitude de voir les niahides et leur mullilude , affaiblissent peu à peu ce sentiment de douceur et
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de compassion , si consolaiil pour la di-licüle sensibilité de celui qui souirre. Comme on no peut éviler d'y employer des morcenuiies subalternes , qui irexerccnt ce pénible oflice que par intérêt , qui ne peuvent avoir une alTection personnelle pour des malades inconnus , ils contractent à la longue une sorte de dureté plus iunesle pour ces infortunés , (jue les remèdes ne peuvent leur être salutaires.
B Les maladies , en aiïaiblissant le corps , énervent làmc , et lien n'est plus utile et plus salutaire pour les bommes que la compassion , la patience et les démonstrations de bienveillance des personnes qui les assistent. Le malade qui se transporte à l'hôpital , ne perd pas seulement la vue , la compagnie et l'assistance de sa femme et de ses enfants, il est encore tourmenté de l'aOreuse idée qu'il les laisse dans la plus étroite misère. Celte séparation forcee des personnes qu'il aime le plus , sufiil seule pour faire son louiment.
M Le malade qui peut être traité dans sa maison , aidé par les personnes (ju il aime et dont il est aimé , est sous leurs yeux exempt de cette pénible sollicitude qui ajoute aux douleurs de sa situation. Les maux de la nature ne sont point aggravés par ceux (jue la nécessité des circonstances lui fait soulTrir. >"onseulemenl mieux assisté, ¡I trouve encore dans ses souffrances I)lus de consolation. Il est donc démontré pour moi que , dans un village où il n'y a pas d'étrangers sans profession , où tous les habitants ont une famille et une maison quelconque , il ne faut point établir d'hôpital, mais veiller à ce que chacun puisse être traité chez soi.
» — Chez soi ! s'écria le curé , et où prendra-t-on l'argent nécessaire pour une telle dépense? — Dans la mémo bourse, répondis-je , où vous chercherii'z à puiser pour fonder et soutenir l'hôpital ; je suis persuadé même qu'il en f:iudra beaucoup moins. Considérez ce que coûterait nécessairement une fondation de cette espèce. Il faudrait construire , acheter ou acquérir un édilice solide , assez spacieux pour recevoir un grand nombre de malades. Il faudrait le disposer pour cet usage, le pourvoir de liis, d'ameublements , et d'une foule d'objets nécessaires , dont il ne suliil pas d'avoir fait la première dépense , mais qu'il faut renouveler sans cesse. J'évite tous ces frais dans mon plan , j)uis(jue cliaipie habitant a sa maison et sor» lit.
» Il faudrait de plus séparer les hommes et les femmes, isoler encore ceux qui sont ;'fl'e< lés de maladies contagieuses. Que d'espace et de dépenses pour tout cela! Je n'ai plus besoin de cet appareil dispendieux , lorsque le malade sera traité dans sa maison et dans son lit. Indépeïidamment de tous ces fr.iis , cet hôpital exigera des administrateurs , des médecins , des chirurgiens , des aumôniers , des infirmiers , des cuisiniers et une infinité de domestiques. Ce grand étal de maison nécessite une. grande dépense ; sans compter les négligences , le désordre et les larcins qui peuvent y avoir lieu , il absorbera eerl;.ineraent
une grande partie des revenus; avant que le malade en ait profité , une toule de gens en sauté les auront absorbés. Dans le plan que je propose , on n'a pas besoin de ce train dispendieux ; à laidti des secours qu'on peut lui fournir, chaque malade pourra payer tous ceux qui le servent. Rien , au reste , ne manifeste mieux les inconvénients des hôpitaux que la répugnance presque générale du peuple, A peine voit-on v recourir les plus délaissés , les individus des dernières classes de la société ; encore n'y vont-ils que forcés par la nécessité , lorsqu'ils ne peuvent plus résister à la violence du mal , et lorsqu'il ne leur reste plus de ressource. La plupart aiment mieux souffrir et mourir sur leur grabat , que de recourir à des secours si pénibles à recevoir : ce n'est qu'avec une espèce de honte qu'ils acceptent malgré eux un soulagement qui semble réservé à ceux que le sort a réduits à la plus extrême misère,
» Jugez á présent combien il est consolant pour un malade de pouvoir rester au milieu de sa famille ; d'être servi dans ses besoins avec douceur et avec amour, par les personnes qu'il aime le plus et qui jouissent de sa plus intime confiance 5 de les avoir toujours auprès de lui , de les voir aussi touchées de ses souffrances qu'ingénieuses à les ^ou!ager. Qu'on compare l'attention et les soins d'une femme qui sert le mari qu'elle aime , ceux du mari qui voit en péril la mère de ses enfants , ceux de la tendre fille qui voit souffrir le père par qui elle vit ; qu'on compare ces services affectueux avec la grossière précipitation d'un domestique insensible , et qu'on me dise quel sera le traitement le plus favorable à la guérison du corps et au repos de l'esprit. Monsieur le curé , quand on pourrait me prouver qu'en supposant l'établissement et la dotation d'un hôpital , la méthode qu'où y suit est moins coûteuse que celle de traiter chaque malade chez lui , je ne le préférerais jamais à une maison particulière. Ce que celle-ci pourrait coûter de plus est aussi une aumôme , et tend plus diret {cment au but de la charité , qui est la guérison et le soulagement du malade. Qui peut douter qu'il ne doive y être mieux assisté , plus tôt guéri , plus sûrement consolé? Si à ces considérations vous ajoutez que les secours qu'on lui fournit pour son traitement tournent au profit de la famille qui le sert , et que sa maladie laisse sans moyens de subsistance , vous ne douterez plus que cette charité ne soit plus générale et mieux entendue.
» — Il est certain , me répondit le curé, que s'il était possible de traiter les malades pauvres chez eux , cette méthode serait sans comparaison la meilleure Mais peut-on espérer que personne au monde soit en état de fournir tous les secours dont les malades ont besoin ! Quand il y aurait uïéme des capitaux affectés à cet objet , qui pourrait se charger de soins si étendus ? Comment savoir qui est malade? l>t quand on le saurait, pourrait-on lui porter ces secours ? Quand la personne qui en serait chargée n'aurait aucune autre occupation , le jour lui suf-
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Crait à peine pour vaquer i celle - là. Que sérail - ce gi des malades se Irouvaieril a une extrcmilé du village , et d'autres à l'exlrciuilé opiiosOc ? Knfin , qui pourra se charger de celle peine ?
B — Nous, nous-mêmes , lui dis-je en l'iiilerrompanl ; nous nous réunirons eu grand nombre; nous diviserons le ^il!age in diffcrenls quartiers, et chacun se charíícra
» — Tu nous fais d(î i^^randes promes^^es , Marien 1 nuî dit en souriant mon ami. — X'eo plaisante point, répondis-je , avant de n'avoir cnl<;ndu. Mes idees ne sont point encore assez digérées, et j'ai besoin de les méditer. Accorde-moi trois jours pour y penser, cl nous en reparlerons. v>
Au bout de trois jours , nous nous réunîmes de nouveau ; et , m'adrcssant a mon ami , je lui die : « I.a Providence l'a conduit ici , et tu retires de grands revenus des biens i\uv. tu y possèdes ; le Ciel t'en a donné beaucoup d'autres , et, ce (jui vaut mieux, il t'a inspiré le désir d'en faire un bon em¡)loi. Tu veux les lons;?crer au prolit de noire patrie , à celui du peuî)lc dont lu fais parlie , d(; l'humanité dont tu es membre, et des [¡auvrcs dont le Ciel t'a fait le trésorier. Eu U) donnant au-delà de les besoins, il t'a prescrit la dislribution de ton superflu , et abandonné à ton intelligence et à ton zèle le soin de la faire d'après les règles d'une charité bien entendue.
» Ainsi le Ciel , en l'accordant de grands avantages , y a en niôrae temps attaché de giandes obiii^alions. Tu les (onnais et lu veux les remplir. C'est là pcut-élrc la grâce la j)lus grande dont tu lui sois redevable. On croirait , au prentiei' abord , (jue lien n'est plus facile pour un homme opulent, que de faire le Lien lorsiju'il le veut • il n'en est point ainsi , et rien n'est plus difûcile. Les richesses , la prodigalité de la bienfaisance ne suffisent point; avec de très-bonnes intentions on peut faire bc.iucoup de mal. Il ne suffit pas non plus d'avoir du zèle et de lintelligence ; à quelque degré qu'on possède ces qualilés, il n'est ])as possible de faire tout soi - même ; el l'on a besoin de l'aide d'autres personnes pénélrées du même esprit et douées de la même intelligence, de la même ailivilé et du même zèle.
)) La méthode de faire des aumônes , sans astreindre les pauvres au travail , entraînerait a de grands inconvénients ; au lieu de faire du bien à ceux qui recevraient ces secours, elle ferait du mal ;» tous. Klle aurait tin effet bien plus funeste, si tu distribuais les dons de ta propre main, ou [)ar l'intermédiairo de quelqu'un des tiens qn'il serait plus facile de tromper. Ces inconvénients, el la difticulté pour un petit nombre d'hommes d'enibiasser toute l'étendue des maux qu'il s'agit de réparer et du bien qu'on chcrthe ¿Í pioduire, m'ont fait penser qu'il serait convenable de former
une espèce d'association qui s'occuperait du bien public Mais,
avant d'aller plus loin , je voudrais demander à M. le curé s'il serait possible de trouver dans le village quarante ou cinipianle personnes des deux sexes , intelligentes cl honnêtes , qu'on pût
réunir en une espèce de confrérie consacrée au service des pauvres? Il y a tant de conlVéries de dévotion, n'en pourrait-on pas former une de charité ? b
Le curé me répondit : « Nous avons ici trois confréries ; celle du saint Sacrement mérite d'élre distinguée. Elle est composée des hommes les plus considérés et les plus aisés du lieu ; elle n'admet ni journaliers ni domestiques , et elle est formée d'environ soixante et dix ou quatre-vingt membres , la plupart tous gens do bien ; quelques-uns d'eux ont une fortune médiocre , mais aucun n'a de superflu.
» — Cependant , lui dis-je , ils subviennent aux frais de la confrérie ? Oui , me répondit le curé ; mais la dépense est si peu considérable , qu'avec deux ou trois francs par mois ils fournissent à tout.
» — Je n'en demande pas davantage , repris-je ; cela me suflît pour effectuer mon projet.
» Nous parlerons d'bord à ceux que monsieur le curé nous indique ; nous los engagerons à se réunir à nous pour former notre société ; nous la bornerons pour le présent à trente ou quarante liommes choisis , et autant de femmes. Ce sera là notre premier fonds ; d'autres voudront ensuite s'y incoi'porer ^ et nous les recevrons. Nous leur expliquerons que notre but est le bien public, et , pour cette raison , nous nous appellerons la Société de Charité. Elle s'occupera autant du service des pauvres que de tout ce qui peut être utile et avantageux au bien général.
» Nous leur dirons aussi que notre première obligation sera de contribuer de trois francs par mois , et dé nous occuper de tous les emplois dont la société nous chargera. — Croyez- vous , monsieur le curé, que cela soit facile à trouver? — Très-facile , me répondit-il ; mais je doute qu'avec de si faibles moyens on puisse faire face à tout.
» — J'ai moins besoin de cet argent quede personnes zélées, intelligentes et honnêtes , qui m'aideut a le bien distribuer. Je demande des coopérateurs habiles , qui , pénétrés du même esprit, exécutent et fassent germer les bonnes idées que nous cherchons à répandre ; quant aux fonds nécessaires , mon ami a destiné chaque année une certaine somme à être employée en bienfaits qui puissent
tourner à l'avantage de tous. Supposons mille écus — Et plus
encore , s'il le faut , interrompit mon ami; je donnerai tout ce qui pourra contribuer au solide et véritable avantage du peuple.
» — Eh bien ! monsieur le curé , vous voyez sur quels fonds la société peut compter ; vous voyez qu'en ne présentant aux yeux du public qu'une très-modique contribution , nous aurons toujours une réserve secrète pour toutes les dépenses nécessaires ; et, selon moi , la chose n'en ira ([ue mieux. M.iis à présent , et supposant mille écus, j'estime que cette somme , distribuée suivant le plan queje proposerai, produira plus d'effet et de bien qu'une somme dix fois plus forte , distribuée sans ordre et sans autre dessein que celui d'un soulagement momentané. Je dis plus ; si mon ami la
rcparlissail por lui-rm^ne ou par iiii licrs , il dépenserait beaucoup d'argent, se livrerait à une profusion stérile , et causerait beaucoup de mal; au lieu que, par l'instituliofi de celte société, il pourra faire sa distribution avec connaissance de cause , cl avec l'assurance de l'aire un bien durable cl permanent.
» La raison en est (¡uc la société sera obligée de se i,'ouvcrner par les principes de droiture , d'équité et de saine polili(iue , auxquels l'astreindront les règlements dont je vous enln-liendrai bientôt. Kien ne sera laissé à la volonté , à la fantaisie ou aux intérêts d'aucun membre particulier; rien no se f( la (jue d'après les réjales (le la justice et de la convenance. D'ailleurs, personne en particulier n'est à l'abri de l'erreur , parce que personne ne peut avoir toutes les connaissances convenables , encore moijjs l'allenlion et le temps nécessaires pour examiner tous ceux qui recevront des secours et suivre tous les rameaux de celle opération.
1) Mais , lorsque le travail est partai;é entre plusieurs , cbacnn cboisil ce qu'il entend le mieux , et s'y applique. Quand, anin¡és d'une noble émulation , tous s'attacbent ¿i remplir les fondions <lont ils sont chargés ; quand le zèle des uns est soutenu par la vigilance active de tous ; alors avec de pelils moyens on fait de grandes choses ; les enlreprises les plus diliiciles triomphent de tous les obstacles, la réunion de beaucoup de talents et de beaucoup d'efforts parvient toujours à les surmonter.
j) J'engagerai donc mon ami à s'associer , sous le nom de Confrérie de Charité , un nombre choisi de coopér-teurs , qui l'aident à réaliser ses excellentes vues et à employer l'argent qu'il y destine , en véritables secours et en bienfaits uliles et permanenls. Il ne peut le faire par lui-même , parce qu'il serait trompé à chaque instant, et qu'il serait seul obsédé par des importuns qui lui arracheraient des aumônes mal appliquées. D'un autre côte , mon ami ne prétend point au rùle fastueux de bienfaiteur; il vent êlrc charitable et n'en ambitionne point la réputation. La modeilie chrétienne lui prescrit cette réserve.
» Son but sera parfailenient rempli , lorsque , confondu dans la société , il fera tout par elle et avec elle. 11 y répandra son es[)ril ; il lui fera ado|)ler ses idées ; il y réalisera toutes les conceplions utiles (ju'il aura formées. 11 sera l'iime , le moteur , le principe de tous ses mouvements ; les autres membres de la société le serviront sans s'en douter ; ils ne croiront (¡n'accomplir leurs obligations , et ils s'en acquilleront en elTet , et mon ami ajoutera à son niérile personnel , celui d'en faire acquérir aux autres. Quand les moyens luanqueiont , il pourra en fournir i» la société de mille manières , sans faste cl sans ostentation.
» Un commencera par un fonds dont on ne connaîtra pas , mais dont on pourra deviner Torigine. Lorst|ue ce fonds sera épui>é et qu'on aura besoin de recourir à de nouveaux moyens , il les fournira quelquefois en son nom : c'est Tobligation qu'imposent les richesses , et on le regardera comme une grâce ; d'autres fois ils
754 LE TRIOMPHE DE L'ÉVxVNGlLE.
seront censés provenir d'un anonyme ; quelquefois on priera un membre de la société de les oflVir en son nom ; on peut enlin parvenir à ce que lien ne manque , sans montrer publiquement que ces secours ne viennent que d'un seul. Sans doute , on soupçonnera la main d'où ils partent , mais le mal sera peu considérable ; au moins écarlera-t-on le péril , l'ambition de la vaine gloire , et rbuniiliation d'aulrui.
» Lorsque je propose que chaque membre donne quelques francs par mois , ce n'est point dans l'idée que cette somme puisse suffire aux progrès de l'opération. Je sais que six ou sept cents francs seraient bien insuííisants pour un objet qui en demande des milliers 5 mais une raison que je ciois très-politique m'y détermine. Si celte contribution est insufiisante pour le fond de l'œuvre , elle est de la plus grande importance pour sa réussite et pour la consistance que nous devons chercher à lui donner.
» Si mon ami s'opposait à ce que les autres membres contribuassent , et annonç-iit lintenlion de faire lui seul toutes les dépenses , il né vien\]iait jamais à bout de former cette associalion ; vainement chercherait-il à lui inspirer du zèle et à 1h¡ donner du mouvement et de l'activité. Les uns raccuseraient de vouloir s'atliibucr toute la gloire du bienfait; les autres, imaginant (ju'on les traite comme des subalternes , dédaigneraient d'y prendie part; tous se regarderaient comme des instruments passifs; aucun ne pourrait y voir son ouvrage propre ; aucun n'y apporterait ce zèle ardent , et n'y prendrait cet intérêt actif qu'inspire l'idée de son avantage personnel ; tous tâcheraient de s'en dispenser ; s'ils s'en mêlaient par condescendance , ils n'y apporteraient ni activité ni courage, et l'on ne pourrait jamais établir et lier des opérations qui ont besoin de se correspondre , et qui exigent un mobile assez puissant pour produire les effets qu'on en désire.
» Mais dès qu'on leur dira qu'il s'agit de travailler ensemble et de concei't ; qtie , dans cette société , tous contribueront et agiront ëgalement , l'ouvrage alors leur semble derenir propre ; la gloire du succès se répand sur tous ; chacun croit en avoir sa part et travaille pour l'acquérir ; le zèle et l'ardeur les animent ; il y en aura qui s'appliiiueront aux affaires de la soi iété jilus fortement qu'aux leurs propres. Tel est le cœur humain ; l'hoinme veut agir en tout ; le rôle de témoin le fatigue , celui d'admiratiiir le dégoûte, celui d'agent secondaire l'Iiumilie ; mais il se soutient , lorsqu'il agit par lui-même et qu'il croit travailler pour son intérêt ou ¡)our sa gloire ; celte perspective le conduit où l'on veut. Telle est la nature humaine, ayons donc soin de nous y conformer et de la suivre.
» Je crois que nous devons nous associer des femmes ; elles nous seront utiles et souvent nécessaires. En général , elles sont plus douces et plus c()m])atissantes que les hommes ; elles seront plus propres à remplir (lifférents objets de notre institution. Nous leur confierons le soin et le soulagement des malades, l'assistance
LETTRE XXXVII. 75r>
des femmes on r oiiclie , rodiiciilidii ¡>hysiqiie dos oiphclins , celle des iilles,el mille autres suiiis de celle espèce. Elles s'eiilentleiit be;uuoii[) mieux (jue nous à certains travaux nécessaires, ti.'ls par exen)ple que la dislribution de lilatures entre les autres lenimes , pour nos fabriques de toiles , de draps , et autres occupations semblables.
» Nous inviterons donc M. le curé á choisir un certain nombre de celles qui lui paraîtront les plus juilicieuses , (|ui jouiront de la meilleure répulalion et dont l'exemple [)ourra le mieux ¡nlluer sur les autres ; il leur exjiosera noire dessein ; il le leur ex[)li(juera bien , [)our (¡u'elles soient en état de l'exposer cbiirement aux autres , c'est ainsi qu'elles s'animeront mutuellement et nous prêteront leurs secours. Je suis assuré qu'il en est un grand nombre qui nous aideront de tous les moyens , et qu'elles nous seront de la plus grande ulilité. Le caractère du sexe est généralement bon et doux ; les femmes désiient le bien et remplissent avec ardeur tous les soins dont elles se chargent. EnOn , si nous mettons les femmes de notre parti , les hommes en seront bientôt aussi.
» Il nous sera tiès-utile d'établir des métiers pour la fabrication des toiles et des draps grossiers à l'usage des pauvres. Mon ami pourrait faire cette entreprise par lui-même, il me par;>il plus convenable d'en chaiger la société ; il se bornera à en faciliter les moyens, en venr.nl à son secours. P.ir exemple, il pourra traiter avec les fabricants du dehors , et les engager à venir au village avec trois ou ([uatre métiers de chatjue espèce. Pour les décider à ce déplaceriu'nt , il leur accordera c|uelques avantages ; il s'obligera à leur faire fournir du travail p.ir la société à des prix avantageux. En même temps, il fera acheter \ing(-(inq mille livres de laine et autant de lin qu'il mettra à la dispo.sition de la so( ¡été , qui thaï géra ses membres de les laire liler, ouvrer, lissi'r et d'en faire fabriquer des toiles et des lainages.
» Il en résultera plusieurs biens. D'abord , en i»chetant le lin dans le pays, on encourage la culture, on aide aux familles des fabricants que nous aurons appelés ; leur exemple excitera l'application et l'ai liviié. Des jeunes gens feront auprès d'eux leur apprentissage ; les métiers se niulli[>lieront insensiblement. Chaque jour on verra s'accroître ce genre tlinduslrie et le nombre des familles dont il fournira la sulisi>lan(e. Les femmes du pays s'adonneront à la filatuie, on fabri(|uera de la toile et du drap ; les pauvres participeront au Iravail , et se soutiendront par ce travail même. L'ouvrage des pauvres habillera d'autres pau\res. Aini>i les bienfaits se doubleront , et les vues de l.i charité seront remplies.
» J'ai proposé cet exemple pour donner une idée sommaire de mon p'an sans aller plus loin : el , les préliminaires dont j'ai pailé supposés , je vais maintenarit expliquer ce que nous pouvons faire. Monsieur le < uré < ommen( era l'entreprise ; il s'adressera aux personnes du lieu les plus marquantes ou les plus considérées de l'un el de l'autre sexe ; il les instruira de notre projet ,
en les invitant à y participer. Il formera deux listes de toutes ceües qui voudront souscrire : l'une d'hommes et l'autre de femmes. Sur la première il placera dès à présent mon ami et ses üis , les autres habitants que nous lui nommerons et moi.
» Lorsque ces listes seront composées de trente ou quarante personnes de chaque sexe , il nous convoquera pour nous rendre tous un jour marqué à la salle de la sacristie , qui est assez vaste pour contenir plus de deux cents personnes. Là , il nous exposera dans un petit discours le but et l'objet de la convocation , qui tend à former une société de charité, consacrée à la fois au soulagement et au secours des pauvres , et à tout ce qui peut être utile et avantageux au bien public. El comme toute société a nécessairement besoin de règles qui la gouvernent , M. le curé s'occupera d'un petit règlement d'après les plans dont nous venons de parler, »