‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 3 sur 32 · LETTRE PREMIERE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIERE

Le philosophe à Théodore.

A PEINE arrivé ici , mon cher Théodore , après une très-longue absence , on m'a remis ta lellre dont la dale est déjà bien ancienne. Que d'impressions vives et diverses elle a produites en moi ! combien elle m'a rappelé de souvenirs qui me sont chers ! mais que de douleurs elle a renouvelées ! Si, en me reportant aux premiers temps d'une amitié aussi ancienne que notre existence, elle a réveillé en moi les sentiments de raiieclion la plus tendre, combien elle a fait retentir au fond de mon cœur les remords déchirants que m'inspirent tant d'années sacrihées au vice, consumées dans le crime , auxquelles je ne puis penser sans frémir, et dont je voudrais le voir aussi repentant que je le suis moi-même!

Ce langaj>e l'étonné : peut-être tu vas me croire dans le délire ; peut-être n'accueilleras-lu ces lignes que d'un sourire de pitié. Sûrement lu ne le serais pas attendu à entendre parler ainsi le complice , le compagnon , le premier auteur des désordres qui nous ont été communs. Je dis le premier auteur , quoique tous nos amis eussent abjuré tout principe , loule idée de religion , toute crainte de Dieu , quoiqu'ils n'aient pensé qu'à satisfaire leurs pas-

sions , quoiqu'ils aient tout sacrifié aux plaisirs des sens , je dois avouer que Manuel et moi nous étions les instigateurs les plus ardents de cette coupable conduite, et pour ainsi dire les chefs de celte funeste association. Combien n'ctions-nous pas ingénieux à inventer de nouveaux désordres, à en varier les formes ! Plus nos abominables inventions devenaient criminelles , plus nous y attachions de prix. Nous avons surpassé en impiété , en dissolutions et en audace tous ceux qui composaient notre coupable association. Nous proposions , nous encouragions , nous sollicitions les excès k's plus horribles et les plus détestables.

Tu ne conçois qu'avec peine que le premier ami dé ton enfance, dont le cœur te fut si bien connu , soit aujourd'hui changé comme tu le vois : témoin de ses crimes et de son impiété , tu fus son disciple dans le mal ; il n'y a pas plus de trois mois qu'il cherchait encore à le plonger dans les derniers abîmes de la corruption ; croiras-tu que le même homme , le scandale de tous ceux qui le connaissaient, revenu tout-à-coup à lui-môme, ose te tenir un langage qui serait ridicule s'il n'était aussi sérieux , et qui doit te paraître tel , parce que tu es encore dans l'ivresse des fausses douceurs du monde et de ses funestes illusions.

Ah! mon ami , dans le court intervalle d'une absence de trois mois , que de choses j ai vues et entendues ! J'ai parcouru des régions immenses , j'ai voyagé dans des pays nouveaux , j'ai traversé des abîmes inconnus , je suis descendu dans l'enfer , je suis monté au Ciel , j'ai été transporté dans les régions incommensurables qui commencent dans le temps et finissent par se perdre à nos yeux dans l'océan de l'éternité. Mon cher Théodore , que de choses j'ignorais! que d'erreurs j'ai abjurées! que d'illusions et d'extravagances se sont éloignées de mon esprit ! combien étaient épaisses et profondes les ténèbres qui viennent de faire place dans mon âme à de nouvelles vérités ! Je ressemble à un homme qui , après avoir passé une longue vie dans une caverne obscure et privée de toute lumière , jouirait pour la première fois de la vue du soleil. Ah ! si tu savais par quels moyens la Providence m'a conduit à cette région de lumière et de félicité si nouvelle pour moi , combien.tu admirerais les trésors de la miséricorde divine , et combien peut-être , en dépit de l'aveuglement où tu vis , voudrais-tu partager mon bonheur!

Mais , mon ami , je ne te crois pas à présent en état de m'entendre , et moins encore de goûter la plus grande partie des vérités salutaires dont le Ciel a bien voulu me pénétrer ; je l'espère , tu verras luire le jour qui amènera le moment de compassion qu'il te réserve. Quand sa bonté n'a pas dédaigné dans moi le plus pervers de tous les hommes , puis-je penser qu'elle n'arrivera [)as jusqu'à ton cœur bien moins corrompu que le mien ? En allendant ce jour de miséricorde que mes prières sollicitent pour toi , je veux te proposer une vérité seule , la plus conforme aux désirs inquiets et toujours renaissants auxijuels nous nous livrons sans cesse dans l'es[)oir d'être heureux. Oui , Théodore , loi ,

Manuel, moi , tons vv.\i\ (jui composaient nolic société, et l(ins les hommes avetij^lcs (|iii sont asservis à leurs liassions , nous ne cherchions lu salisiaclion (|ue produisent les plaisirs, (|ue dans l'idée d'y trouver le honheur. Erreur funeste , dont une lrist(î expérience a placé la [)lus grande ¡ireuve au-dedans de nousmêmes !

Nous naijuinu's avec (juehiuc >ivarilé dans lesjuil ; nos cœurs étaient sensibles et capables d'imjircssions lortes ; la nature nous j)rodigua ses dons les plus précieux ; rujus l'innes redevables a nos j)éres d'une naissance distinguée , de «grandes richesses et d(î tous l(!s mo^ens (jui I.k ililent dans le moiuU; le goût des délices et des plaisirs. Jeunes, riches , ciinsidérés , à portee de satisfaire tous nosiioùls, nous cnnnes pouvoir arriver au comble du bonheur auquel l'hoinme peut atteindre.

Pour que rien ne contrariât dans nous l'ambilion de jouir , nous Jious livrâmes avec une aveu<^Ie sécurité aux nu»ximes de cette philosophie audacieuse , qui , pour nous débarrasser de toute inquiétude , étouda sans crainte les faibles principes que nous avions dune reli|j;i()n (|ui d'ordinaire s'apprend fort m:il dans la preniière »'nfance ; nous isoIi\mes notre vi(; lemporelU; en la séparant d'une vie future ; nous secouiiuies le jou^ salutaire du Dieu qui sera un jour notre juje. Les peines de l'éternité ne furent plus [)our nous (|ue de vaines illusions -, à nos >-eux les biens présents furent les seuls dij^nes d'estime. Enlin , forçant toutes les barrières , brisant toutes les chaînes , nous ne pensâmes plus qu'à consacrer les jours et les nuits aux faux plaisirs du moment ; et pour goûter ces fausses délices , nous éloignùmes toute idée de justice et de raison.

Hendoiis-nous compte à nous-mêmes et consultons notre longue expérience; la plus grande partie de ma vie, et une grande partie de la tienne sont déjà loin de nous , sans que ni l'un ni l'autre nous ayons trouvé , au milieu de l'abondance , de la joie et des plaisirs , cette félicité (juc nous désirions. Indépen lamnient des dons de la nalure et de la fortune , indépendamment de notre industrie à repousser toute idée de Dieu et de sa justice , nous naquîmes avec les passions les plus ardentes ; et nous devons avouer que peu d'hommes ont pu jouir de plaisirs aussi abondants et aussi recherchés.

Rappelle-toi combien de fois , dans l'ivresse de nos jouissances , cl pour (¡ne rien ne pût les troubler , nous nous disions les uns aux autres en hlaspliemant : Non, il n'y a point de Dieu , ou s'il y en a un , que lui importe que ses créatures se divertissent ? Toutes les religions sont d'invention purement humaine , l'ouvrage d'imposteurs , qui par elles ont cherché à éblouir l(>s peuples pour dominer les sots. Souviens-loi combien ces idées, (pii naissent si facilement dans \\n cœur abandonné au plaisir , parce qu'il veut le goûter sans inquietiide, se forliliérent en nous par la lecture des philosoi)hes de nos jours , et surtout de l'audacieux Voltaire, le patriarche de l'irréligion, la cause et le principe de

la perversité de noire siècle , l'insligaleur de l'impiété et des vices.

Si les plaisirs étaient la roule qui conduit au bonheur , peu de mortels eussent pu le trouver avec autant de facilité que nous : aucun n'eût eu plus de droit à être appelé heureux et à l'être réellement. Tu ne peux , mon cher Théodore , me contester aucun de ces faits ; hé bien , à présent je te le demande , as-tu été , es-tu heureux ? Je mo le suis souvent demandé à moi-même 5 mon cœur m'a toujours dit que non. Je ne le suis ni le fus jamais. Au contraire , combien de fois je me suis dit : ceux qui , dans l'obscurité où ils vivent , admirent l'éclat de mon opulence , la somptuosité de mon logement , la richesse de mes meubles , l'aboîidance de ma table et la variété continuelle de mes jouissances, me croient un morlcl heureux ; hélas I le tranquille arlisan qui sent trembler son humble habitation au bruit éclatant et rapide de mon équipage doré, est bien loin de penser que je suis plus , malheureux que lui.

Alors je ne pouvais m'expîiquer par quelle raison les plaisirs du monde , loin de satisfaire Î'àmc , produisaient en elle ce vide et ces inquiétudes qui la fatiguent ; à présent je ne vois dans cette pénible anxiété qu'une faveur spéciale du Ciel. H est dans l'ordre de la justice et de la siigesse de Dieu , que lorsqu'il ne règne pas dans nos cœurs , lorsque nous nous abandonnons à la tyrannie de nos passions turbulentes et déréglées , nous devenions nousmêmes nos ennemis les plus implacables, et que notre cœur devienne le perturbateur le plus assidu de nos futiles jouissances.

Tel est l'effet de sa miséricorde ; en attendant que le jour du décret irrévocable arrive , aussi longtemps que la vie laisse un accès au repentir et au pardon , l'amertume qu'il répand sur les plaisirs de l'insensé qui le méconnaît et l'oublie , n'est point encore le ciiàliment infligé par un juge qui prononce la sentence d'un coupable ; on ne peql y voir qlie la tendre sollicitude d'un père , qui , inquiet de notre perle , veut éloigner de notre cœur tout ce qui n'est pas lui , pour nous ramener dans son sein ; ce sont les eiTorls d'un ami tendre qui nous montre combien le désir d'être heureux est illusoire pour ceux qui résistent à sa bonté ; qui veut nous obliger à reconnaître que seul il peut remplir un cœur aussi grand que celui qu'il a donné lui-même à l'homme.

Tu te trompes donc loi-méme , Théodore, si tu penses t|uc tu es heureux. Tout ce qu'il y a en loi, tout ce qui se passe autour de toi , tout ce que tu éprouves doit te convaincre que cette félicité que tu ambitionnes , n'est que le vain résultat des illusions qui t'abusenl ; que tu cours après elle sans jamais l'atteindre ; que le bonheur que tu te promets . ne sera demain ni plus solide ni plus complet que celui dont tu jouis aujourd'hui. Serais-tu le premier qui , depuis la création du monde , eût pu concilier la paix et le repos du cœur avec le désordre des passions et l'abandon de la vertu ?

Salomón avait joui de plus de délices que tu ne peux l'imaginer jamais ; ce monarque sage et puissant connut tous les degrés de la

puissance humaine ; il jouil de loiil , sans que son cœur y trouvait un plaisir nouveau , et il dil ' : Celui (jui secoue le joii^' du (lc\oir Cl de la rej^le , est malheureux. Eu examinant I histoire de son règne et de sa gloire , d(; sa ma^'niiirence et (h.' ses plaisirs , il s'écrie d'une voix doulour»'Use : Tout e>t vanité , lournuMil et aflliclion d'esprit j tous les trônes de la Icirr ne peuvent produite une félicité comparable a l'aniouret à la possession de la vertu.

Observe allenlivenient , Théodore , le caractère et la nalurci de la félicite <iue tu peux trouver dans la satisfaction de tes goûts et l'assouvissement de tes passions ; tu verras (pw , pour en jouir , il faut l'étourdir et te fuir toi-niéme. Triste bonlu'ur! Vu cœur vertueux , pour être heuieux , n'est [loint assujetti à tant d'elforls , condamne a lant de di.-sipations et de mouvi-ments. Oh I combien est malheureux celui «pii ne sait où diiigcr ses pas pour se soustraire au poids insupporlal)le de lui-même !

Celui-là seul jouit du bonheur . (pii porte en lui-même le principe i't la source d(> ses plaisirs , exempt de l'anxiclé des désirs , aU'ianchi des remords rongeurs, il goùle une lr;M)(¡uililé douce cl proffuide , <jui lui fait apprécier les récréations les plus simples et les plus innocentes, (^e n est point la vue de tout ce qui l'enloure , qui donne à son cœur celte agréable sérénité qui se peint sur son visage et qui respire dans ses discours ; son propre cœur , rapportant tout à Dieu , embellit tout ce qui l'entoure , et imprime à ses [laroles et à ses actions la beauté et l'agrément qui les caractérisent.

Ceux qui s'attachent exclusivement au monde et à ses plaisirs , mettent tout leur espoir dans des dissipations qui les rendent étrangers à eux-mêmes , qui suppléent au vide qu'ils éprouvent ; par la leurs désirs acquièrent une vivacité extrême ; riui¡)atienco de les satisfaire ne connaît plus ni bornes ni modération. On les voit solliciter tout avec anxiété , et ne désirer qu'avec fure<ir. Leur cœur ne s'arrête que lorsque leurs désirs privés de tout aliment ne leur présentent plus que leurs erreurs. Le bruit et la confusion régnent dans leurs fêtes , parce que celle joie folle et tumullueuse leur est nécessaiie ; et que l'àme , une fois livrée au désordre, cherche dans la violence et la vivacité de ses mouvemenls à se distraire de la honte de se voir elle-même.

Combien est malheureux celui qui emploie des précautions aussi étranges pour échapper à ses propres regards ! lorscpi'il recourt à des moyens si violents pour se dérober à son propre cœur , dans quel état d'inlirmilé n'est-il pas tonibé ! Si c'est là le bonheur que procure le monde , ah ! sans doute on doit trembler d'être heureux à ce prix ! L'homme paisible et modeste <pii n'a jamais connu les faveurs de la hutune , ne pourrait é[)rou\er de situation plus funeste (jue celle d'échanger la douce felicité dont il jouit , contre l'opulence et les peines des grands du siècle.

Pendant longtemps je n'ai point aperçu combien le désordre

' Sap. 3. 2.

des sens dégrade la raison. Je jugeais de tout avec légèreté et sans discernement. Je ne pensais plus , je ne prévoyais rien , je n'examinais rien, j'étais sans cesse le jouet et la victime d'une inconstance que je ne pouvais maîtriser. Le repos et le travail m'étaient également insupportables. Tous les moments qui composaient mon existence semblaient mètre à charge. Mon âme s'égarait dans un dédale de projets chimériques, d'espérances Yidicules et] d'idées extravagantes.

Ma vie publique était devenue une étude continuelle de vanités et de folies , un étalage fatigant d'ostentation et d'orgueil ; je m'étudiais sans cesse à cachería honte de ma corruption sous de brillants dehors , et la bassesse de mes vices sous une apparence de décence et de dignité. Ma vie privée se partageait tout entière entre les agitations de l'envie ou les angoisses d'une mélancolie sombre et cruelle ; mon humeur était devenue insupportable ; la violence d'une impatience impérieuse me faisait redouter de mes domestiques, obligés de supporter les effets funestes du feu qui dévorait mon cœur ; j'étais devenu le scandale et le supplice de tous ceux qui habitaient autour de moi.

Ce portrait , cher ami , n'est point exagéré , et j'appréhende qu'il ne soit devenu le ti; n. Si les causes sont semblables , les eiTets doivent être les mêmes ; pèse ce que je te dis ; et si lu ne peux en méconnaître la vérité, examine si cette conduite est digne de toi, digne d'un pliilosophe et d'un homme. 0 vertu! combien est à plaindre celui qui t'abandonne , qui méconnaît la douceur de ta voix , qui s'écarte de tes sentiers ! 0 mon cher Théodore ! celui qui a pu vieillir dans la bassesse du vice et mourir sans avoir goûté les douceurs de la vertu , n'a jamais connu le bonheur.

11 y a plus encore : qui peut te répondre que tu vieilliras? qui peut déterminer rinlerv¿.l!e qui sépare le moment présent de l'instant où tu rendras le dernier soupir ? Hélas ! je parle de la circonstance de notre vie qui inspire le plus d'efTroi à ceux qui s'abandonnent à tous leurs goûts. Pourquoi la philosophie , qui promet et permet tant do. choses , ne parvient-elle pas par ses sophismes à rendre moins terrible l'image désastreuse de notre dissolution ? pourquoi ne peut-elle nous consoler de la triste nécessité de descendre sitôt au tombeau ? De quel prix peut être un bonheur qui nous abandonne dans la situation la plus importante delà vie , et nous fait détester une fin dont aucune force ne peut nous garantir?

0 mort , combien ton idée est alarmante pour celui qui plaça toutes ses espérances dans les richesses et dans les plaisirs ! plus il a éloigné l'idée de ton pouvoir , plus ta voix austère retentit avec force au fond de son cœur pour y porter l'épouvante et l'effroi ; ton nom seul l'importune et le glace jusqu'au sein de ses coupables plaisirs 5 et cependant il ne saurait ñiirc un pas , sans avoir à tout instant sous les yeux les témoignages effrayants de Ion pouvoir destructeur, sans rencontrer les victimes que lu

moissonnes sur le globe , et que la justice divine livre à Ion insaliable voracité.

N'entonds-lu pas (luolqnofois ces sous funèbres qui du faîle dos leuiplcs se r('[)andent dans les airs , et dont la majesté austère, couvre le niélanjie courus du bruit et des affaires di-s bouinifs? ab î mon ami , respciic l'borreur salutaiie (ju'ils insj)ircnl. (À-s lu},'ubres accords pai lent à l'dnM; qui conserve <'n<ore le souvenir de sa grandeur primitive ; le cœur (jui sait entendre leur langage éloquent , qui sait s'ouvrir à la tristesse et à la terreur qu'ils inspirent , n'est pas encore entièrement d(''pravé ; il peut encore revenir à la vertu. Cette impression salutaire est la première lueur de la religion , prête à briller à ses yeux et l'éclairer de ses lumières.

Combien ces -innonces répétées du pouvoir de la mort nous retracent dans leur lugubre éloquence la fragilité et rinconstan( c de la vie buniainc ! Avec ([uelli; force , avec quelle dignité elles ])ublient l'éternelle immobilité de ce Dieu immuable qui voit tout commencer, qui sur\il à tout ce qui existe; de ce ])!eu qui n'éprouve aucune altération , qui domine avec majesté sur toutes les révolutions qui agitent notre globe , sur les ruines de cet univers que sa main puissante change cl décompose à son gré !

Que penser donc de l'insensé qui consume le peu de jours qui lui sont destinés, en plaisirs frivoles et passagers ; qui les emploie à offenser celui qui lui donna une vie dont il ne sait pas user ! Quel nom donner à ce monstre éphémère et féroce , qui ne parait sur la terre (jue pour s'évanouir à l'instant , et dont l'audace insensée ose insulter le pouvoir suprême qui le créa pour le rendre heureux , au moment même où une force irrésistible le conduit au tombeau ?

A qui le comparer, si ce n'est à l'insensé qui , entraîné par un courant in)pétueux , et prêt à périr , aurait l'incroyable frénésie de repousser la main bienfaisante qui se présente pour le sauver , et d'outrager son bienfaiteur? Disons mieux , mon ami : l'aveuglement d'esprit dans lequel nous avons vécu , ne se peut comparer à rien; Dieu seul peut apprécier dans toute son étendue la stupide insensibilité d'un cœur qui se ferme aux lumières de la religion et aux charmes de la vertu.

Je ne le sais que trop ; mes lèvres profanes , naguère souillées partant de blasj)hèmes, naguère si coupables , ne sont pas dignes de prononcer ces noms si saints de vertu et de religion. 11 te paraîtra bien étrange que celui qui t'excitait il y a peu de temps aux crimes les plus détestables , ose aujourd'hui proférer ces noms sacrés ; ne t'en étonne pas; admire plutôt la miséricorde de Dieu; ses diNines lumières ont changé morï cœur ; les secours intérieurs de sa grAce divine et trois mois de réflexions sérieuses et continuelles , m'ont inspiré l'horreur de mes désordres passés. Théodore , tu peux me tourner en dérision , tu peux m'accuser d'avoir perdu le bon sens et le jugement ; c'est le langage ordinaire de ceux qui , dominés par leur paresse et endurcis par

leurs vices , ne cherchent point à sortir d'un si funeste état ; lorsqu'ils ne peuvent nier la conversion d'un homme instruit , pour se dérober leur propre honte , ils attribuent à sa faiblesse les lumières qui sont venues détruire son erreur.

Tu pourras dire encore que mon caractère extrême en tout m'a fait passer subitement de l'incrédulité à l'enthousiasme , de la corruption à la piété la plus profonde ; dis tout ce que tu voudras : c'est avec toute la sincérité dont je suis capable , que j'ai reconnu les erreurs que je viens aujourd'hui d'abjurer ; c'est dans toute l'amertume de mon cœur que je les déplore ; c'est avec la plus ferme résolution que , retiré d.jns le moindre des domaines que je possède , je veux consacrer le peu de temps qu'il me reste encore á vivre, à pleurer les désordres de ma vie passée, à expier, dans les bras de la religion et à l'aide de ses secours , les innombrables excès dont je me suis rendu coupable ou que j'ai provoqués : c'est là que j'implorerai la miséricorde divine pour tant d'aveugles qui , entraines par l'incrédulité , séduits par leurs passions , courent à leur perte à grands pas ; pour toi surtout , mon cher Théodore , pour toi que j'aime tant ; pour toi que j'ai séduit par de mauvais conseils , par des exemples plus dangereux encore ; pour loi enfin , dont l'excellent naturel t'appelle à connaître la vérité comme à professer la vertu.

Ne me parle plus , dans tes lettres , de plaisirs , de jouissances , et des autres objets de séduction dont l'attrait me fut si funeste : je ne dois me rappeler de nos désordres que pour les pleurer et en génir. Ta correspondance me sera toujours chère , parce que j'aurai toujours pour toi l'amitié la plus tendre ; mais rien n'y doit altérer la pureté à laquelle mon cœur aspire. Adieu , moucher Théodore ; puisse le Seigneur t'envojer un rayon de celte lumière qu'il a bien voulu faire briller à mes yeux -, puisse-t-il , dans sa miséricorde , te conduire au vrai bonheur que tu chercheras toujours en vain , aussi longtemps que tu seras éloigné de ton Dieu !

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