‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 4 sur 32 · LETTRE SECONDE · texte numérisé non relu

LETTRE SECONDE

Le philosophe à Théodore.

Ta réponse , mon cher ami , a été pour moi un grand sujet de consolation ; je n'attendais de toi que cette ironie , langage trop ordinaire de ceux qui affectent le courage insensé de s'élever au-dessus des nraords pour se dispenser de rougir de la bassesse de leurs vices. Avec plus de bonne foi , plus de candeur et plus

de (lioilure thins le cœur, lu m'avoues qu'ayanl lanl de niojciw desalisl'aiie à les plaisirs , tanl de ressources dans la jeunesse el la loi lune, le bonheur (juc lu tlierclies rétlia[)[)e encore : au milieu de les jouissances , le vide de Ion cœur répand sur la vie un dégoùl insupporlable , une iiuiuiílude vague; il IravaüUí et loiirmenle Ion j^nie , lors(|ue (|uel(jues Irails de lumière , éclairant l)ar instants Ion iniaginalion , le découvrent un avenir dont l'obscurilé le semble s'cnlonrer des objets les plus lu|;tibres.

Au sein de les i)laisirs mômes, ajoutes-tu, l'idée de la fiagilité de notre vie, d<> la cerlilud(! de la mort et d'une (îxislence fiilure , le trouble et l'agite ; mal^né les eU'orls de ton imagination pour te la dépeindre à la manière cl lui doniu-r les couleurs d'une philosoj)bie mensongère , l'idée de cel avenir l'imprime néanmoins une certaine terreur; tu es effrayé de l'obscurité el de l'inc ertitude que présentent les vains raisonnements des hommes. EnOn tu désires un récit iidéle de ce qui m'est arrive [)endanl les trois mois de mon absence ; tu veux voir si la nouvelli; carrière que je vais suivre peut l'offrir de plus sûres ressources , et si lu pourras l'acconnnoder de ce bonheur dont je te parais si transporte.

Il est diiïicile , Théodore, de le tracer avec ordre et méthode l'histoire de ces trois mois, pendant lesijuels une mullitude innombrable d'idées sont successivement venues m'occuper. Je, le raionlerai tout ce qu'il a fallu de peines cl d'efforts pour arracher de mon cœur les passions enchanteresses qui le flatlaient si puissamment , pour détruire dans mon esprit ces opinions erronées et séduilrices qui s'y étaient enracinées ; je te dirai combien il a fallu de travail pour retirer des ténèbres profondes où s'était plongé ton ami , devenu l'esclave des vices les plus honteux; cet homme dégradé dont s'éloignaii'nt les esprits judicieux , devenu l'objet du mépris des gens de bien , déjà llétri dans l'opinion publique ; je l'exposerai comment ton infortuné compagnon , qui cherchait dans l'extravagance de ses excès mêmes , un préservatif funeste contre les regrets et le dégoût qu'amènent des plaisirs déréglés, a pu renoncer aux habitudes qui le maîtrisaient si impérieusement , el réformer si lard une longue suite d'années consumées dans la dépravation la plus extrême. Dieu éternel, quel souvenir douloureux! et tu étais. Seigneur, ce même Dieu (¡ni daigna me consc'rver une vie queje n'eujployai qu'ù mépriser les avertissements et à outrager la miséricorde !

Oui, Théodore , le changement que j'éprouve, ce renonvcllcmenl de toutes mes inclinalions et de toutes mes idées , n'ont pu s'opérer que par la faveur du Tout-Puissant , par le grand nombre des moyens (jue sa divine providence a mis en œuvre ; je n'en suis redevable qu'à l'immensité des efforts de sa miséricorde , au secours intérieur de sa grAce , aux exemples édifiants et nombreux de la sainte société près de laquelle il guida mes pas , enGn aux exhortations pressantes du sage ministre qui opéra ma conversion.

' Comment dirai-je tout ce qui m'est arrivé? Comment t'explique!les moyens à l'nide desquels mon cœur égaré est parvenu à connaître progressivement la vérité ? Pourrai-je te développer comment ma tête , si pleine d'illusions et d'erreurs , a pu devenir accessible à la lumière de la vérité , et comment un monstre d'abomination a jui sentir la beauté et l'éclat de la vertu ? comment enfin Ion téméraire ami , imbu de tous les sopliismes de la philosophie moderne , en a pu reconnaître les fatales illusions , et se pénétrer profondément de la dignité , de la grandeur et de la majesté de la religion ?

Celte entreprise est bien difficile , mais elle peut te devenir utile ; peut-être le sera-t-ello à quelques-uns de ceux qui vivent si éloignés de la bonne voii". D'ailleurs, comme la résurrection de l'homme le plus profondément enfoncé dans la mort doit contribuer à la gloire de Dieu , et que le souvenir de son ineffable bienfait sera à chaque instant pour moi un motif d'élever mon cœur et de renouveler mes actions de grâces à l'Auteur de ma nouvelle vie , j'ose l'entreprendre, avec la confiance qu'il daignera diriger ma plume , pour sa plus grande gloire et pour l'exemple de tant d'autres malheureux comme moi.

Ne cherche point ici les fleurs du discours , ne t'attache qu'aux choses; n'attends ni étude ni choix dans mes expressions; tu n'y trouveras que des sentiments vrais , et tels que mon cœur les éprouva à mesure que les circonstances se présentaient. Je me bornerai à te rendre simplement les impressions que j'ai reçues, tu suivras leurs effets : mais comme ils sont nombreux , je crains que leur rassemblement ne devienne volumineux et que l'histoire de trois mois ne produise un livre. S'il en est ainsi , prends patience ; j'aime mieux être diffus que d'être trop concis , parce queje ne pourrais rien taire sans supprimer un biLMifait du Ciel , sans soustraire une preuve de sa bonté : tu admireras dans ma conversion le triomphe de la niiséricorde de Dieu sur le cœur le plus profondément pervers. Aide-moi à lui rendre grâces , je lui demanderai de te pénétrer des mêmes lumières.

Tu te souviens de la dernière nuit où , suivant notre habitude , nous nous réunîmes chez toi, pour jouir des infâmes plaisirs où nous placions notre unique félicité. Tu te rappelles que Manuel était parti le soir pour sa maison de campagne, où il devait tout disposer pour l'iniquité atroce que nous devions y consommer le jour suivant; jour dont le souvenir me remplit d'horreur, et où nous avions projeté la perle de l'innocence et la dérision de la confiance.

Ce même soir , tu reçus pour la première fois chez toi ce magnifique et brillant étranger , l'objet constant de mon antipathie. Avec de la naissance , de puissantes recommandations , avec beaucoup de luxe et de dépenses, l'accès des premières maisons de la ville lui était devenu facile.

Je détestais l'arrogance de son caractère ; je n'avais répondu que par une politesse froide et réservée à toutes ses prévenances

pour se lier d'aniilié avec moi. Mon orgueil s'indignait de ses airs île supériorité'; j'elais jaloux de te qu'un homme qui n'avait pas pris naissance [)armi nous, vint nous éclipser; son air allier et satisfait m'indisposait contre lui , et ma trop pétulante vivacité ne se contraignait ([u'avec peine ; mais le voyant chez toi et admis à nos parties les plus secrètes et les [Ans inlinies, je dissimulais à regret mon mécontcnlenient.

Nous nous mimes au pharaon ; selon sa coutume , il voulait ordonner de tout avec sa pétulance accoutumée ; il jouait noble ment , avec beaiuoijp d'insouciance , mais avec l'air de dédaigner le jeu et de faire fort peu de cas des joueurs. Je commençais déjà à ni'indigner de son orgueilleuse conduite , lorsque , dans un coup qui m'intéressait et où mon droit me semblait incontestable, il osa repousser brusquement mes prétentions; alors la colère m'en)porta , et dans mon délire il m'échappa je ne sais quelles paroles dures, prononcées avec aigreur. Je sentis l'excès de ma vivacité ; il n'était plus temps , ma colère avait devancé la réflexion.

Cet homme, de qui j'attendais une réponse non moins Nive,a laquelle j'étais tout préparé ; cet homme , dont l'extérieur annonçait l'orgueil et l'intrépidité , sans proférer un seul mot , baissa les yeux et continua son jeu comme si de rien n'était. Je crus alors avoir rencontré un de ces nombreux fanfarons qui courent le monde, et qui , puisant leur arrogance dans leur vanité et leurs richesses , se hâtent de descendre à leur place dès qu'ils rencontrent la moindre résistance ; je m'applaudissais en secret d'avoir su lui imposer.

Le jeu finit après minuit; et lorsque nous allions monter dans nos voitures, l'étranger s'approche de moi, me lire à part et me dit : 0 Sûrement , celui qui ose insulter un homme comme moi n'hésilera pas à lui en donner satisfaction , et j'espère qu'aujourd'hui même vous viendrez au lever du soleil me trouver à la porte del Arrabal , où je vous attendrai. Je sentis alors les conséquences d'une aifaire d'autant plus desagréable que je ne pouvais me dissimuler que ma vivacité et mon humeur me l'avaient attirée. Mais en cas pareil le point d'honneur ne permet aucune réplique, il prescrit impérieusement d'accepter á l'instant; je lui promis de me rendre au lieu et i\ l'heure désignés , et personne ne s'aperçut de ce qui s'était passé entre nous.

Rendu chez moi, je me mis au lit; j'avais grand besoin de repos ; mais quoique j'eusse passé la nuit précédente sans me coucher, l'imporlunilé de mes réflexions éloigna le sommeil de mes paupières. Je ne pus ni reposer mes membres fatigués , ni calmer mes sens agités. Je m'affligeais, en songeant queje ne pourrais plus aller le lendemain chez Manuel ; que j'allais perdre une occasion longtemps préparée et le fruit d'un projet heureusement conduit , alors l'objet de mes désirs les plus ardents.

Je ne me cachais pas les risques d'un duel dans un moment où le gouvernement mettait la plus grande sévérité à les proscrire. Je

ne pouvais me dissimuler que l'élranger était bien vu et qu'il avait beaucoup d'amis. J'étais aflecté vivement de l'idée d'avoir été agresseur sans motif, de n'avoir écouté , dans mon imprudente conduite , que mon aveugle antipatbie et ma mauvaise humeur, et je ne pouvais douter que tous ceux qui étaient au jeu ne rendissent témoigniige de ma violence et de sa modération.

Ces réflexions me donnaient beaucoup d'inquiétude et de souci. Je redoutais peu l'issue du combat ; la supériorité que je m'étais acquise par l'habitude de l'escrime, me donnait une grande confiance , et néanmoins je ne pouvais me dissimu-Ier les dangers auxquels je m'exposais ; il me devenait impossible de ne pas tout hasarder. Dans la multiplicité des réflexions qui m'assiégeaient , le parti auquel je m'arrêtai , fut de chercher à me prévaloir de mon adresse pour désarmer mon adversaire sans le blesser, et terminer le combat d'une manière qui , sans lui être funeste , ne troublerait point mon repos et me comblerait de gloire.

Fatigué de ces pensées , je ne pus goûter un seul instant de repos; la nuit s'écoulait déjà, lorsque sur les trois heures du matin j'entendis marcher à grand bruit dans la chambre qui précède celle où je couchais : surpris de ce mouvement extraordinaire, j'appelle mes gens; je vois entrer un domestique de Manuel , l'agent ordinaire de nos iniquités ; sa figure était pâle et décomposée ; il s'approche de moi , et d'une voix tremblante où se peignait la terreur dont il était saisi , il me dit que son maître venait de mourir subitement.

Comment te peindrai-je l'effet que produisit sur moi cette nouvelle aussi terrible qu'inattendue ? Je ne pouvais croire ni ce que je voyais ni ce que j'entendais. « Quoi 1 lui répondis-je avec émotion : Manuel I — Oui , Monsieur , me répondit-il , je viens de le voir mourir si promptement qu'il n'a pu articuler une parole ; j'étais à côté de lui dans la voilure , et il ne s'était plaint d'aucun malaise ; je le croyais endormi ; tout-à-coup il fait un mouvement extraordinaire , et ce mouvement a été son dernier soupir. Tous nos efl'orts ont été inutiles ; il n'a plus donné le raoifidre signe de vie ; mes camarades ont transporté son cadavre à sa maison de campagne dont nous n'étions pas éloignés, et je suis accouru pour vous apprendre celle trisle nouvelle. »

Ma surprise fut extrême , et la confusion de mes idées devint si grande, que je concevais à peine ce que j'entendais. Je me jette à bas de mon lit sans savoir ce que je fais ; vainement je veux parler , je ne le puis; je veux prendre des renseignements, et il m'est impossible d'articuler une parole ; mes pensées se pressent et s'entre-détruisent ; je ne peux me fixer à aucune ; je m'habille à la hâte , je parcours ma chambre comme un insensé ; à peine puis-je articuler ces paroles : « Manuel , Manuel, tu es mort I mon meilleur ami ! Manuel 1 » Et mes regards errants et effrayés ajoutaient à l'accent lugubre de mes exclamations.

« Maniiel , Manuel est mort ! m'écriais-je sans cesse. Tous deux nous venions de passer le jour dans les horreurs de la plus grande

dissolution ; nous avions projeté pour le lendemain des dtisordres encore plus exécraliles. Ce souvenir donnait à l'horreur de ma situation un caractère d'extrava^^ance el de férocité qui faisait trembler mes domcsti((ues eux - ménics ; vainement s'edorraienti!s de me donner quei(|ues consolations ; mes regards ne se portaient déjà plus que sur des morts el des tombeaux ; je respirais à peine ; cliaque mouvement d'une respiration pénible me semblait devoir être le dernier.

La vue de ma chambre m'était dev(;nuc insupportable , elle ne me présentait que des objets de terreur ; une vapeur sépulcrale semblait répandue sur son riche ameublement , et couvrir tout ce ({ui m'entourait. L'accident inopiné de Manuel , transporté dans un instant du sein des plaisirs dans l'abime de l'éternité , se présentait à moi sous un aspect si épouvantable, ([ue , cherchant à me soustraire il l'Iiorreur qui me poursuivait, je courais çà et là comme un insensé , jetant des cris ou plutôt poussant des hurlements semblables à ceux d'une béte féroce.

Mes domesti({ucs, me voyant plongé dans celle espèce de délire , cherchèrent , par leurs larmes el leurs prières, ;\ en modérer les transports ; mais j'étais sourd à tous les conseils. Mon premier mouvement fut de voler au secours de Manuel , et de voir s'il y avait encore (juelque espoir; son domestique m'en priait, les miens m'y engageaient ; le souvenir du duel et l'approche du moment indique ne me laissèrent pas le choix de mes démarches.

A la fin, réduit à prendre un parti , je lis un effort sur moimême , et mon imagination étant un peu calmée , j'ordonnai à un homme de confiance de prendre une voilure cl d'aller avec le domestiiiue de Manuel chercher un médecin que je lui nommai , pour le conduire en diligence auprès de ce malheureux , et voir s'il était possible de lui donner quelques secours. Le domestique de Manuel doutait que cette mesure pût être de quelque utilité ; il disait qu'il était trop tard et que son maître était déjii mort ; cependant ils sortirent. Mes domestiques recommencèrent alors leurs exhortations, mais leur présence me fatiguait ; je leur ordonnai , de ce ton d'autorité qui commande le respect, de se retirer, el ils me laissèrent seul.

Alors, pour la première fois , je sentis combien les secours humains sont insuffisants aux hommes dans les événements importants. Ce furent les premières terreurs qui purent atteindre mon cœur endurci. Dieu sans doute le disposait déjà à recevoir les impressions de sa lumière divine , comme sans doute il t'a inspiré le désir de connaître mon histoire , et m'a donné le courage de te raconter la conversion miraculeuse qu'a éprouvée mon âme , pour préparer la tienne. Peut-être aussi Thistoire de mes jours de ténèbres et celle des moments sereins et paisibles que je goûte dans les consolations, que m'offrent mon repentir et l'expiation de mes fautes passées , tombera-t-elle entre les mains de quelqu'un qui , séduit et trompé , comme je l'ai été , pourra se déterminer à chercher le même remède au malheur que j'ai éprouvé.

Resté seul , je m'enfermai ; la solitude eut bientôt ajouté à mes terreurs et à mes inquiéludes. Je no puis le dire , je ne peux me rendre compte à moi-même de la niulliludc d'idées qui assiégèrent mon imagination; toutes se confondaient et n'avaient aucune suite; touies étaient lugubres et affligeantes : celle qui me fit l'impression la plus vive, parce qu'elle était nouvelle, fut le souvenir d'un vieux paient que j'avais peu vu , parce que sa conduite était celle d'un homme honnête et chrétien. Je ne recevais jamais sa visite sans me moquer de sa piété, que je regardais comme l'effet de sa niaiserie , et sans rire de ses vertus, cjue je regardais comme rcírd de sa simplicité.

Tu te souviens que ce vieillard, si respectable par sa conduite religieuse et sa candeur, était sans cesse l'objet de nos plaisanteries. Souvent j'avais cherché à le séduire, à l'aide des sophismes que me fournissaient mes principes philosophiques ; mais n'ayant rien pu gagner sur un esprit aussi sain , je l'avais abandonné à lui-même , comme un homme borné et incapable de s'élever audessus de la sphère du vulgaire ; dans ce moment d'effroi je ne sais pourquoi il se présenta à moi sous un aspect tout différent. En cet instant j'eusse sacrifié toute mon opulence pour la paix et la sért'nilé dont il jouissait.

Ah ! Mariano ! m'écriai-je au milieu des agitations auxquelles mon cœur était en proie ; ah ¡ Mariano ! toi qui fus si souvent l'objet de mes railleries , tu es mille fois plus heureux que moi ; lu vis tranquille , tu jouis d'une paix profonde , ton innocence te met à l'abri de toute crainte ; tandis que moi , vil esclave de mes passions , j'en deviens le jouet et la victime. Ces réflexions m'arrachaient des torrents de larmes. Un tremblement subit s'était emparé de tous mes membres , ma douleur s'exhalait en sanglots dont j'eusse rougi , si les compagnons de mes erreurs avaient pu en être les témoins , et que je cherchais à dérober à mes propres domestiques , confidents de toutes mes faiblesses.

Tout-à-coup une surprise soudaine me remplit de terreur et rae glaça d'effroi , sans que rien eût pu m'y préparer ; mon oreille fut frappée du coup de tonnerre le plus épouvantable que j'aie entendu de ma vie; d'autres lui succédèrent sans intervalle, la foudre semblait embraser l'horizon : ce fut ce fameux orage dont les ravages doivent être encore présents à ton souvenir ; jamais un phénomène aussi naturel ne m'avait effrayé ; la circonstance le rendit pour moi l'objet d'une épouvante à peine concevable. Mes organes , déjà émus et affaiblis , ne purent supporter les menaces du Ciel irrité contre moi.

Oui , mon cher Théodore , il me sembla que j'avais, moi seul, provoqué ce désordre de la nature ; je crus que celui qui la gouvernait, tournait contre moi les traits de sa colère, et qu'il n'ébranlait le ciel et la terre que pour m'infliger un châtiment mérité. Les éclairs qui , sillonnant le fond des nuages , venaient éclairer l'intérieur de mon appartement , m'accablaient par l'impression sinistre de mort que j'y attachais ; chaque coup de ton-

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nerre semblait ólio lancé contre moi. Je me prosternai , comme pour (Icniaiiilcr à la terre de nren},M()utir dans ses entrailles ; je ne me reconnaissais plus, je rougissais lU' moi-même , et je n'avais pas la lorce de résister à ces lunesles ini[)ressions.

l/ora^^e commençait à se dissiper , loisipie le jour parut ; l'heure du latal rendez-vous approchait. Dans la < raiiile r|ue n)OM adversaire ne m'attendit ou ne m'accusAt d'airi\er tard dans la vue de ¡¡répan-r des obstacles à notre conibat , je prends mon épi'e en grande h;\te ; m'enveloppanl il'iin nianteau , je me fais ouvrir la porte de la rue, et, après avoir ordonné de ne parler de ma sortie à personne, je m'iichemine à travers les rues de la ville, encore désertes, et j'arrive au rendez - vous à lluniie convenue.

L'étranger m'attendait ; nous nous éloigui^mes du chemin , et nous fûmes bientôt rendus à l'endroit (jui devait être le lhé;Hre du combat. Tous les avantages se réunissaient de son cùté ; j'avais passé deu\ nuits sans fermer l'œil ; la dernière m'avait mis hors de moi ; cependant il me restait assez de raison et de sangfroid pour ne ])as vouloir lui oler la vie. Je cherchais à le vaincre sans le tuer, et ménjc , s'il se pouvait, ssns le blesser , afin de terminer promptement cette affaire et de voler au secours de Manuel.

Hélas ! son destin ne dépendit pas de mon bras; à peine étais-je en garde et préparé à me défendre, qu'il s'élança contre moi avec une telle violence , avec une inipéluosilé si grande , qu'il se plongea lui-même mon épée dans le sein , sans qu'il me fut possible de l'empêcher. Bien loin de l'attaquer , je retirai mon fer pour ne pas le traverser de part en part. Je romps la mesure de (juelques pas en arrière pour entrer en pourparler avec lui ; il ne m'écoute pas , et malgré le sang qui coule à grands flots de sa blessure , il se jette sur moi avec une nouvelle furie. Plein d'horreur à cette vue, je continue à rompre; il ne cesse d'avancer sur moi, jusqu'à ce qu'ayant perdu beaucoup de sang, il tombe cl meurt. Je veux le secourir; hélas ! il n'était déjà plus temps; je lui parle, il ne me répond pas; je le touche, et ma main ne trouve [)lus qu'un cadavre.

Combien alors la légèreté de ma conduite ne me iit-elle pas repentir de n'avoir pas prévu ce qui venait d'arriver ! Je me reprochai ma présomption et la conliance que j'avais eue en mon adresse ; mais à quoi pouvaient aboutir ces reflexions tardives ? Le jour s'avançait ; si j'étais aperçu , j'étais bientôt reconnu pour l'auteur de ce meurtre , et exposé au plus grand danger ; néanmoins je ne pouvais me résoudre à laisser ma victime sans aucun secours.

Pendant mon indécision , je vois venir un paysan à cheval ; je prends à l'instant mon parti ; je m'approche , et lui présentant ma bourse : « Ami, lui dis -je, voyez cet homme étendu sans connaissance, prenez cet argent et courez le secourir; portez-le dans quelque maison où l'on puisse le guérir ; si vous lui sauvez

la vie , je viendrai reconnaître ce service avec générosité. Le paysan parait surpris; je lui mets la bourse dans la main, et, sans attendre sa réponse , je m'éloigne de ce lieu funeste. Lorsque je fus à une certaine dislance , je me retournai ; je vis que le paysan était près du blessé, et, qu'à l'aide d'un autre homme, il cherchait à le mettre sur un cheval.

Alors j n'étant retenu par rien, et sentant toute la nécessité de n'être vu de personne , je m'éloignai aussi vite qu'il me fut possible. Ne pouvant rentrer dans la ville , je crus qu'il n'y avait pour moi d'autre parti que de m'éloigner , jusqu'à ce que je pusse être informé de l'état des choses. J'abandonnai le grand chemin ; et , prenant à travers les champs , je traversai la campagne , ne cherchant qu'à m'éloigner de tout endroit habité.

Je courus ainsi quelque temps sans dessein et sans idées fixes, jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, et sentant que j'avais besoin de repos pour réparer mes forces , je modérai la vivacité de ma marche, il me parut que l'endroit où j'étais était désert, à la réserve cependant d'un édilice isolé, à quelque distance, qui fixa mon attention ; je m'en approchai lentement , et j'arrivai , harassé de fatigue , à un portail que je reconnus être celui d'un couvent situé au milieu de ce désert. J'en eus quelque chagrin : tu connais l'anlipathie extrême que nous avions contre les prêtres et contre les moines ; mais il n'y avait point d'autre asile , et l'aiTaiblissenient de mes forces m'empêchait de pouvoir en chercher un ailleurs.

J'entre donc sans obstacle ; je traverse un portique, et la première chose qui se présente à ma vue , est une cour spacieuse entourée de corridors longs et solitaires. Malgré l'aversion que m'inspiraient les cloitres , l'extrême agitation de mon âme me fit trouver quelques consolations dans le calme et le profond silence qui régnaient dans cette vaste enceinte. Il me sembla que mon cœur s'ouvrait à ce sentiment sérieux et mélancolique que produit l'immobilité des tombeaux : en comparant la tranquillité et le repos de ces lieux au trouble et au désordre de mon esprit, je crus sentir plus vivement le poids de mes angoisses. Hier, me disais-je , je vivais dans la grandeur , je possédais un état brillant ; hi<M" je regorgeais de plaisirs et de richesses ; aujourd'hui, en dépit de mon orgueil, réduit à l'état d'un vagabond, je cherche un asile et n'en trouve pas ailleurs que dans un cloître; moi qui aurais voulu voir détruire et les cloîtres et les religieux qui les habitent.

La fatigue me fit asseoir sur un des bancs qui entouraient ces corridors. Enseveli sous une multitude de réflexions douloureuses dont rien ne pouvait me distraire , j'aurais échangé volontiers et les maisons que je possède , et leur fastueux séjour , contre une retraite obscure dans cette demeure silencieuse et paisible ; j'aurais préféré à ces lambris dorés qui recèlent tant d'inquiétudes , de soucis et de peines, une humble cellule où j'eusse pu trouver la paix et le repos. Malgré ces idées si naturelles , mon cœur nour-

rissait une si grande haine contre tout ce (¡ui apparlcnail à l'étal ecclésiasli(|ue ou aux ordres leligieux , (jue je re;:retlai.s le hasard qui m'avait donné tel asile , j'eusse pielero la thaunnèrc d'un laboureur , ou un refuge plus obscur encore ; mon opiniAUe prévention uî'égarail à lel point (¡ue je fus tenlé d'aller, après un moment de repos, chercher un autre asile ; j'allais oublier l'enliére cxlinclion de mes forces el l'altération de ma sanie.

l^a lecture des livres philosoj)hi(jues avait cnlièremenl pervcrli mes idées- J'avais, contre toul ce (jui api)artenail à iKglise , non-seulemenl un souverain mépris , mais encore la haine la plus forle. Persuadé que le clirislianisnie , ainsi que toutes les aulres religions, ne devail son existe/ici; qu'aux hommes, je regardais l'Eglise comme le foyer et le centie où se réunissaienl ses principaux minisires , pour abuser de la crédulité générale el la faire tourner à l'avanlage de leurs intérêts. Leurs assemblées nie paraissaient un repaire d'imposleurs ; leurs cérémonies me semblaient ridicules ; les rites el le culte qu'ils avaient établis étaient l'objet de mes railleries. Plus un ecclésiastique était avancé en dignité , plus je le jugeais digne de mépris. Je ne voyais dans lui et dans ceux qui avaient embrassé cet état , que des ministres de l'erreur ou des agents de séduction.

Je ne pouvais imaginer que des hommes en qui l'on pouvait reconnaître des moyens , fussent capables d'ajouter foi à des fables aussi absurdes ; je supposais (ju'ils ne cherchnienl à séduire le peuple que pour servir leurs intérêts. Tout ce qu'ils appelaient juridiction ou droit ne me semblait qu'une usurpation , uniquement fondée sur l'abus qu'ils faisaient de la crédule simplicité des fidèles ignorants. Leur deslruclion totale était le plus ardent de mes vœux. Tout prêtre nie paraissait un homme cruel , tout moine un monslre ; je ne voyais dans la dévotion des fidèles qu'une simplicité puérile , et dans leur foi qu'une ignorance profonde ; je croyais les juger favorablement en leur supposant des lumières trop bornées pour qu'ils pussent seroiu'r le joug (¡u'on leur avait impose dès l'enfiince. Les communautés religieuses nétaient à mes yeux que des assemblées pernicieuses de gens oisifs , des institutions dangereuses en politique el fatales à l'étal , el un moyen qui fournissait ¿i une mullilude de fainéants un prétexte ridicule pour vivre aux dépens du public sans rien faire. Les vœux que les religieux prononcent me semblaient imprudents et barbares ; leurs usages el leurs habitudes n'étaient à mes yeux que le résultat de l'ignorance el de la grossièreté ' .

J'avais lu avec une complaisance criminelle toul ce que l'his-

' Le philoiophc avait oublie sans doute les terres défrichées , les villages bâtis par le? reliuieux , les pauvres nourris, les i^reiiiers des abbayes devenus une ressource dans les temps de disclle , le monde arraché aux ténèbres de l'ijinorance , les chefs-d'œuvre des anciens sauvés du luiufra^e des siècles barbares , les savantes recherches de l'antiquité qui é])argnent tant de peines ;\ nos savants modernes. Kn jouissant des bienfaits des dilïérenls ordres religieux , au moins ne faudrait-il pas leur dire des injures.

loire peut nous rapporter des désordres de quelques ecclésiastiques ; désordres que la malignité a envenimés et que mon cœur corrompu exagérait encore. D'après un raisonnement vicieux, bien commua de nos jours, je les condamnais tous pour les fautes d'un petit nombre d'entre eux , sans avoir , comme je l'aurais dû , aucun égard aux eminentes vertus de tant de serviteurs de Dieu , digues de la plus grande vénération. Quel cas pouvais-je faire de ces vertus , que mon esprit aveuglé s'obstinait à méconnaître , que je regardais comme le comble do la bassesse et de l'extravagance , et qui me paraissaient plus dignes d'indignation que de louanges ? Enfin , si je ne connaissais et n'admettais cbez moi que très-peu de prêtres ou même aucun , c'est que je ne pouvais les voir sans colère et sans indignation : m'arrivait-il d'en ren( outrer quelquesuns , je leur marquais le mépris le plus outrageant ; si les circonstances le permettaient , je les accablais de dérision et de railleries ; je mettais mes délices à verser sur eux l'ironie la plus amère , et à montrer par mes discours et par ma conduite combien peu je faisais état et de leur ministère et d'eux-mêmes.

Juge , d'après ces dispositions, du désir que j'aurais eu de trouver un asile diiTérent et plus assorti à mes idées ; néanmoins , pendant que je me livrais au repos que la fatigue me forçait à prendre , des réllcxions contradictoires se présentaient à mon esprit. Je me comparais aux babitants de cette retraite paisible ; en examinant les avantages que ma naissance et ma fortune me donnaient , je me regardais comme bien au-dessus d'eux , et cependant je me disais en soupirant ; ils sont plus tranquilles que moi, et bien plus heureux , puisqu'ils n'éprouvent ni mes peines ni mes tourments. Ils sont bien moins éclairés , puisqu'ils consacrent leur existence à de fausses et vaines opinions ; mais le principe de leur bonheur se trouve dans cette erreur même et dans l'ignorance qui les aveugle. Ils passent leur vie dans le sein du repos, loin des passions et de toute inquiétude ; lorsque le terme de leur vie arrive , ils en ont usé mieux que moi , qui , bien plus éclairé , n'en suis pas nloins dévoré d'inquiétude et exposé

aux plus grands périls. Ah! malheureux iManuel ! tu viens

de terminer une vie courte , consacrée comme la mienne à la recherche des plaisirs ; comme moi , tu n'as trouvé que tourments, tu n'as recueilli que des afflictions. Que t'ont servi et ta ])hilosophie et tes nombreuses connaissances ? Jeune , tu défiais les orages de la vie , et tout-à-coup lu disparais. Toul-à-coup une vague inattendue t'a précipité dans les abimes les plus profonds. Malheureux étranger , malgré moi victime de mes coups ! j'ai tranché dans son printemps le fil de ta vie ; malgré moi j'ai arrosé de ton sang une terre qui semble me rejeter de son sein. Victimes infortunées , à peine un soupir a-t-il mis un intervalle entre votre vie et son terme fatal. Malheureux Manuel ! tandis que tu courais préparer d'infâmes plaisirs que je devais partager , un instant nous sépare à jamais Et toi , que l'envie et l'arrogance précipitèrent dans la tombe , mon caractère allier et féroce t'immola

à rinílcxibililL' de mon orgiiril Mon supplice vous vengera l'un

et l'aulre en inellanl un terme à mes excès ; el s'il ne m'iilleint pas , je le trouverai dans mes remords éternels et dans les tourments qu'ils me l'ont éprouver.

Tandis (jue j'étais accablé par ranierlume de ces réflexions , le son d'une cloche se fit entendre ; au profond silence (|ui ré<,'nait autour de moi , succède un bruit repelé et continuel (|ui Î.iit retentir les dortoirs; les portes des cellules qui environnent le cloître s'ouvrent toutes a la fois -, leurs paisibles habitants sortent en hâte et se rendent à l'eylise , comme je l'ai su ensuite. Mon cœur s'émeut et se sent oppressé : Hommes égarés , disais-je en moi-même , hommes paisibles au sein de l'ignorance et de nos illusions , la paix de vos cœurs vous sullil ; le mien en proie aux plus cruelles angoisses vous porte envie. Vous étiez l'objet de mes mépris , aujourd'hui j'ambitionne votre sort. Le speclade touchant et simple de leur marche silencieuse et recueillie m'intéressa plus que toutes les pompes du grand monde.

L'un d'eux , \ovant un inconnu ou remarquant dans mes traits quebiues signes de l'agitation de mon esprit , s'ap[troche el me demande d'un ton doux et obligeant , s'il pouvait ni'élre de quelque utilité. La fatigue d'un long voyage, lui dis-je , m'a obligé de m'asseoir en cet endroit, et je ne désire qu'un peu de repos. Il me quitte , rejoint ses compagnons , el bientôt jt; les entends chanter des psaumes et des cantiques avec une onction touchante et l'accent du plus profond respect. La réunion de tant de voix , leur accord majestueux , m'inspiraient malgré moi un sentiment involontaire de vénération. Mais entraîné par l'obstination de mes anciennes idées , je ne pus m'empécher de m'écrier : Hommes simples et incrédules , vos voix frappent l'air en vain , et vous ^'Icbrez ce que vous ne pouvez comprenüre. Ah ! si le Dieu dont vous chantez les louanges existait , sans doute il vous demanderait des sacrifices plus utiles -, quel bien peut-il retirer de ^os chants et de \05 louanges ? Si vous ne faisiez au reste ([ue cela dans le monde , vous seriez plus dignes de pitié que de haine ; mais, tandis (¡ue quelques-uns d'entríí vous se livrent à celte futile occupation , celle des autres est de porter le trouble dans les familles , dans l'état , de séduire le peuple et de le dominer '.

Les moines restèrent longtemps à l'église ; le poids de mes fatigues devenait toujours plus ai câblant , de sorte que lorsc|u'iIs en sortirent j'étais dans un épuisement total , et resté in)mo!jile à la même place. Celui qui m'avait parlé la première fois me dit d'un ton caressant et expiessif ; o Vous êtes agité , monsieur , par quelques soucis bien graves ou par (jueKjues chagrins bien cuisants ; si vos peines sont de nature à trouver quelque soulage-

' Les états et le? familles sont-ils plus lieureux et plus tranquilles depuis qu'ils sont gouvernés par la philo?ophie ? TrouMe-t-on l'état en rocomniandanl la souinisïion au prince ? Troublc-t-on les familles en apprenant aux enfants à respecter leurs pères ?

ment dans la compassion , la charité , le zèle qui nous animent , disposez des conseils , des services et des efforts de tous ceux qui habitent notre maison ; Dieu , dont la Providence divine gouverne tout , vous a peut-être conduit ici pour nous réserver le bonheur de vous procurer quelque soulagement. — Laissez-moi , lui dis-je avec aigreur ; je ne connais point le Dieu dont vous me parlez, son existence est une fable -, s'il existait , je ne vivrais pas ; s'il existe pour vous , il ne peut exister pour moi. »

Un discours si insensé jeta le bon ecclésiastique dans le plus grand étonnement. 11 crut sans doute que ma raison était aliénée , et avec tous les ménagements d'une charité attentive et délicate, il me fit observer que nous n'étions pas bien dans le cloître ; il ajouta que , chargé du soin des étrangers qui venaient dans leur maison pour des exercices de piété , il pouvait disposer des chambres qui leur étaient préparées ; que si je voulais le suivre, il m'en donnerait nne où je serais entièrement libre , et qu'après avoir repris mes forces , je serais le maître de faire ce que je voudrais.

Ma situation était pénible ; l'irritation de mes nerfs et les tortures affreuses que mon âme éprouvait avaient allumé dans mon sang une fièvre ardente qui me consumait. Le Père s'en aperçut , et m'ayant tâté le pouls : « Venez , me dit-il , venez avec moi , vous êtes mal i; i , et vous trouverez auprès de nous tous les secours de la médecine et de la charité : » en me parlant ainsi il m'avait pris par le bras et m'entraînait doucement à l'appartement le plus voisin.

Je n'avais plus ni mouvement ni forces; jeme laissai conduire; il me fit mettre sur un lit simple , mais propre ; ne pouvant plus me soutenir , je m'y laissai tomber ; alors ayant perdu l'usage de mes sens , je ne me souviens plus de ce que je devins. Le Père m'a raconté depuis, que, peu d'instants après , un délire affreux et qui tenait de la fiénésie s'était emparé de moi ; que je ne parlais que de morts et de tombeaux; que je ne parlais de moi qu'avec horreur ; que tantôt j'appelais Manuel , et tantôt je me mettais en fureur contre un étranger que je regardais comme la cause de tous mes maux ; que je prononçais le nom de Théodore en lui demandant d'avoir compassion de moi ; que quelquefois aussi j'adressais la parole à Mariano.

Mes discours n'avaient au( une suite ; mes paroles entrecoupées se succédaient tumultueusement, sans jamais présenter de sens complet ; enfin , après avoir été livré longtemps à ces violentes agitations , un sommeil profond et léthargique , dans lequel je ne donnai pas le moindre signe de mouvement, s'empara de tous mes sens ; je restai , m'a-t-on dit , vingt-quatre heures dans cet état d'insensibilité et avec tous les symptômes de la mort ; la force de mon tempérament me sauva , elle aida la nature; une crise de sueur abondante me rendit à la fois la santé et l'usage de ma raison.

Le seul souvenir que me laissa ce long assoupissement , fut

mi ¡nslanl au milieu do la nuit , où , revenant a moi , j'aperçus le digne ecclésiasliiiue (jiii m'avait conduit , à genoux devant un eruciiix , à la lueur d'une lami)e ; il ¡loussait des soupir» douloureux ; il priait Dieu asee fcrNOuret aNait le visaj^e iiiond»' de larmes. Malgré mon Olat de faiblesse , un spectacle si nouveau et si tituchaiit émut mon cœur. Je n'avais jamais connu la vertu , j'en ignorais et je Noulais en ignorer l'exislcnie ; le spectacle (pi'elle me présentait en <e moment me loucha vivement pour la j)r»'miére fois ; je la voyais briller dans un ecclesiasti(iue qui , sans me connaître, me traitait avec une charité si vive et me donnait des preuves d'un si tendre intérêt.

Au milieu de mes angoisses , cette vue me fit éprouver une impression bien douce et répandit sur mon cœur un baume salutaire; je trouv¿:i (|uel(|ue satisfaction de m'èlre trompé, et d'avoir (infin rencontré celte vertu dont je me dissiinulais à moimén)e l'existence ; les rayons de sa lumière céleste semblaient répandre un jour nouveau sur ma vie et mettre tous ses trésors à ma portée. L'cmotion où j'étais me fit pousser un cri , et ce saint homme, interrompant sa prière, courui à mon lit ; la joie se peignit sur sa idiysiononiie. Vainement je voulus lui cotnmuniquer les pensées confuses qui m'agitaient; je ne pouvais ni articuler ni former de discours suivi : il me représenla qu'après un assaut tel que celui que j'avais éprouvé, tout effort me serait dangereux ; il me pria de garder le silence et de tûcher de me livrer au repos.

Son Ame avait déjà sans doute pris sur la mienne un ascendant auquel je n'osai résister. Dès ce n)oment il s'établit entre nous une conversation par signes , dans laquel il m'indiijuait ce que je devais faire ])our me rétablir , en exigeant que je ne lui répondisse pas. Il n'est pas possible, Théodore, de le peindre la vigilance , l'afleclion et la tendresse avec lacjuelle cet homme incomparable me servait , et sous lui les infirmiers et les domestiques ; j'admirais un zèle ([ui ne se démentait jamais , et des soins suggérés par un intérêt (ju'un inconnu me semblait ne pouvoir inspirer.

Trois jours de soins , de remèdes et d'une diète dans laquelle je ne prenais que des aliments simples , mais sains , suffirent pour me mettre en état de prendre un parti. Pendant tout ce temps il ne me dit pas une parole' ipii n'cùl ma santé pour objet ; (¡uand, enlrainé ]>ar ma reconnaissance , ou ne pouvant plus supporter les inquiétudes de ma situation, je voul;;is hii ex|)rimer mes sentiments , il s'y opjmsail , en me disant que je n'étais pas encore assez fort cl que tous mes soins devaient tendre au recouvrement de mes forces.

Parmi les mouvements (|ui assiégeaient mon cœur et mon esprit , celui dont le poids était le plus accablant , était le sentiment de la honte. Il me semblait que je n'étais pas digne de tant d'atlcnlions , que je ne niéritais pas les soins d'une personne dont le caractère et la profession avaient si longtemps été pour moi un

objet de mépris ; en pareil cas j'aurais abandonné sans égards , ou tout au plus fait servir avec dédain le prêtre infortuné auquel mes secours auraient pu être nécessaires. JJ'autre part , la ditîérence de nos opinions et de notre conduite respective , la persuasion où j'étais que , s'il connaissait ma façon de penser et ma conduite , s'il Savait que je venais de donner la mort à mon semblable , il ne me regarderait qu'avec borreur , au lieu de me traiter avec une charité si tendre ; tout enfin contribuait à entretenir la pensée désespérante que je lui dérobais sans pudeur ses bienfaits et ses attentions.

Un matin que mes forces commençaient à s'établir , ne pouvant contenir plus long-temps les élans de mon cœur , je lui pris les mains au moment où il s'approchait de mon lit pour s'informer de ma santé ; je les serrai dans les miennes , et , les arrosant de mes larmes : « Homme angclique , lui dis-je , quels seront votre douleur et vos regrets lorsque vous connaîtrez le monstre sur lequel vous répandez tant de bienfaits , auquel vous prodiguez des soins si affectueux, et si tendres ! Non-seulement une charité ardente vous anime , je vois encore dans vos actions et dans vos yeux un tendre intérêt et les témoignages d'une amitié sincère. Toute la mienne vous serait acquise si j'étais digne de celle que vous m'offrez ; mais au moment où vous me connaîtrez vous ne me verrez qu'avec horreur; vous me remplissez de confusion et déboute; vos procédés m'apprennent à connaître mes injustices. Non , nous ne sommes pas nés l'un pour l'autre, nous ne pouvons habiter ensemble sous le même toit.

» Vous êtes un ange , je suis un démon ; vous croyez un Dieu , vous l'aimez, vous le servez ; moi, je ne crois pas qu'il existe, et cette idée me soutient, car s'il existait il ne pourrait qu'être mon ennemi. Vous adorez Jésus-Christ , je l'abhorre ; vous suivez sa religion , je la déteste; vous passez vos jours dans la vertu et dans l'innocence , et pendant tout le cours de mes années je me suis livré à toutes mes passions ; la paix de votre cœur égale la tranquillité de votre vie , rien ne vous trouble , rien ne vous inquiète ; vous ne craignez pas les disgrâces , parce que vous leur opposeriez le secours de vos illusions ; vos consolations sont fausses, sont feintes , mais toujours sont-ce des consolations.

» Avec plus de lumières , avec des connaissances bien plus vraies, je ne puis maîtriser mes fureurs ni adoucir mes chagrins. Je suis le plus malheureux des hommes , et mon tourment est de ne pouvoir trouver dans mon cœur aucun remède aux maux que je souffre et à ceux qui me menacent. Je voudrais être crédule et ignorant ; j'envie votre simplicité ; mais mes connaissances , mes habitudes et mon expérience s'y opposent. Ma corruption est invétérée et profonde , mes vices ont pénétré jusqu'à la moelle de mes os, ils circulent avec mon sang. »

Je prononçai ces paroles sans m'interrompre et sans pouvoir retenir les sanglots qui me sulfoquaient et qui finirent par me faire perdre la respiration. Fatigué de ce violent effort , je ne sais

comment ma têle s'iippiiya sur le sein de cet homme angéliquc ; combien je fus souI.Tgé et consolé , qiKind je sentis ses mains pures me presser avec ardeur contre son cœur innocent , mon visage humecté des larmes d'une douce et NÎve charilé ; quand je vis le juste compatir aux diagrins d'un malheureux ! Nous deraeu— rümes tous deux immobiles dans celte posture. Et toi , Dieu éternel, loi qui donnais une impulsion si diliérente à nos Ames, tes rej;:ards , du haut de ton trOnc de gloire , éclairèrent une effusion de cœur qui réunissait les vertus d'un saint et les premieres espérances d'un malheureux pécheur. Tu considérais ce spectacle secret , plus digne de l'admiialion des anges et des hommes , (jue tout ce que la vanité celi'-bre dans l'histoire des maîtres de la terre ; tu bénissais dès son principe le triomphe que ta miséricorde préparait à mon cœur sur sa perversité et sa méchanceté.

Théodore , les larmes me suffoquent ; le s(»uvenir de celle scène tendre et pathétique m'émeut encore et provo(|ue mes sanglots; j'ai besoin de quelque repos. Adieu , mon ami.

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