‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 5 sur 32 · LETTRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIÈME

Le philosophe à Théodore.

Je n'avais encore envisagé mon nouvel et officieux ami que comme un homme d'un jugement sain , rempli de candeur et de bienveillance , mais d'un caractère simple et borné. Kien en lui ne me portait à en juger autrement ; à l'instant où il quitta mes bras, son visage avait \)\h une expression plus animée ; et , malgré l'aversion que j'avais pour sa robe , je ne pus résister aux sentiments de respect et de vénération qu'il m'inspira.

L'expression d'une joie vive brillait dans ses yeux ; il étendit sa main sur moi , et d'une voix qui exprimait une grande satisfaction , il s'écria : « Le doigt de Dieu se manifeste aujourd'hui. » Puis s'asseyant à côté de moi : « Celui , reprit-il avec sentiment , qui gouverne la nature , dirige tous les événements par des moyens invisibles , et ce ne sera pas en vain qu'il vous a conduit ici. » Je vis dès lors qu'il me comptait au nombre de ces brebis qu'ils appellent égarées , et qu'il voulait devenir le pasteur destiné à me ramener au bercail. En effet, il me dit beaucoup de choses que je ne puis te répéter, parce que je les écoutai sans attention. Je ne m'occupais que du moyen de me débarrasser d'un homme qui formait une prétention si ridicule.

24 LE TRIOxMPHE DE L'EVANGILE.

Je n'ignorais pas que les ecclésiastiques et les religieux mettent une gloire particulière à faire des conversions ; je ne doutai point que ce bon homme ne voulût s'honorer de la mienne. Je sentis alors bien plus vivement le malheur d'être tombe dans cette maison. Je ne pouvais m'empêcher de rire en moi-même de sa simplicité et du ton de confiance et de persuasion avec lequel il me parlait. Cependant je ne pouvais m'empêcher de rendre justice à son éloquence et à la facilité avec laquelle il accumulait les raisonnements qu'on a , dans son état , toujours en réserve pour les occasions qui le demandent , et je finis par prévoir que ce moderne apôtre , avec toute sa candeur , me fatiguerait beaucoup par ses importunités.

Pour lui ôter tout espoir , je me déterminai à lui parler avec franchise et à le détromper. Je crus qu'en employant l'instruction et les connaissances auxquelles je devais l'avantage de m'énoncer avec facilité , il ne serait pas assez insensé pour persister dans sa ridicule entreprise , et qu'il verrait bientôt que je n'étais 'pas de ces gens crédules que des raisonnements captieux peuvent éblouir. J'imaginais au contraire que le pauvre homme détrompé aurait assez à faire à se défendre de mes répliques , et il ne me paraissait pas impossible de convertir celui même qui travaillait à ma conversion avec tant d'ardeur : tel était le projet dont je m'occupais', tout en écoutant ses discours ; et , au moment où il me parlait des bienfaits de la religion et de la miséricorde divine , je l'interrompis et lui dis : « Ah ! Père , que tout cela serait beau , si cela était vrai ! mais combien les hommes sont éloignés de la vérité ! Chacun croit l'avoir trouvée , peut-être tous se trompent. Le plus grand nombre croient ce qu'on leur a enseigné dans leur enfance ; celte opinion s'établit ensuite avec force , soit par les exemples , soit par l'habitude et la manière d'être de ceux avec qui l'on vit , peu à peu chacun se forme ainsi une croyance qui ne peut plus changer, parce que dés lors , ne doutant plus qu'elle ne soit fondée, on ne la discute plus ; et d'un autre côté , le doute seul devenant un crime digne des châtiments éternels , l'homme timide se trouve enlacé dans des liens indissolubles.

» L'opinion qui se forme ainsi par l'autorité de nos parents et de nos maîtres , s'inculque et se renforce par la crainte de devenir coupable en songeant à l'examiner ^, et c'est par cette raison que tant de génies, qui se sont illustrés en s'occupant d'autres objets , montrent sur le fait de la religion une crédulité aussi pusillanime ; et que tant de savants , distingués par leur érudition et par leurs lumières , n'ont été , en fait de croyance religieuse , que de véritables enfants.^

» C'est avec bien plus de raison encore que des peuples entiers ,

' La religion ne craint point la lumière ; il n'est point défendu d'étudier les preuves sur lesquelles elle est fondée. Elle ne craint que l'ignorance.

a Ce n'est qu'après les plus profondes recherches que nos grands hommes sont devenus des enfants, dans la simplicité de leur croyance. Bossuet ; Fenelon et tant d'autres avaient sans doute étudié les preuves de la religion.

LKTTRE III. 25

peu instruits , incapables d'approfondir et d'examiner des idées si obscures et si com[)li(|U('Cs , (Njivonl toujours vivre dans la croyance où ils furent élevés. Pour liionjplier des préjugés de l'enfance , lorliiiés par l'exemple général, il faut un esprit d'un ordre supérieur, uu caractère élevé, qui unisse à une grande étendue de connais- .-^ances toute la force et toute l'énergie d'un caractère généreux '.

j) Pour former un philosophe, il faut donc le concours d'un grand nombre de circonstances diiîiciles à réunir. Et c'est ce qui les rend si rares ; mais combien le petit nombre ([ui en a paru dans le monde , n'ii-l-il pas rendu de services à l'humanité * ! Maintenant ils se muUi[)lient de toutes parts; et si, comme on doit l'espérer, ils propagent leurs lumières , on verra dans la suite leurs bienfaits se multipli(;r et s'étendre ; ils aideront les hommes à sortir de l'enfance éternelle où ils sont plongés; les vieillards cesseront d'être en butte aux terreurs ridicules de l'enfance ; ils jouiront sans trouble et sans crainte des dons de la nature et de la vie, sans répandre sur son cours l'amertume de l'aspect all'reux d'une autre ^ÏG; ils ne connaîtront plus que les lois que leur dicte la raison".

n Je n'ai pas appris à croire , je ne sais que douter ^, et il est impossible de me persuader ce que rejette ma raison. Il en est qui prétendent qu'il n'y a point de Dieu : je sais qu'à la rigueur ils ne l'ont pas démontré , et que les pjiilosophes raisonnent diversement à cet égard. Malgré cela , je crois que rien n'existe sans le concours d'une cause première. Cette opinion me parait la plus naturelle et la plus conforme à la raison. Je ne puis imaginer que le vaste univers, qui se présente à nos yeux , existe sans avoir eu de Créateur. Je ne concevrais pas plus un ouvrage sans ouvrier , qu'un effet sans cause ; mais cette vérité suffît pour expliquer tout le monde physique et moral, et tout l'empire de la nature sur nos esprits; le reste est inutile et ne peut devoir son origine qu'à des imaginations exaltées ou à l'artifice des hommes.

» Cette vérité suffit aussi pour m'apprendre que , puisque le Créateur m'a mis au monde , je dois l'adorer et vivre d'après l'inspiration de la raison qu'il m'a donnée , en gravant dans mon cœur l'amour de la vertu et l'horreur du vice "". De là je puis conclure qu'à la fin de ma vie je ne mourrai pas tout entier, et que les notions que j'ai conçues à cet égard n'ont d'autre but que de me donner une idée de ses récompenses et de ses châtiments. Quels sont-ils ? je l'ignore , peut-être le saurai-je un jour. En

' Les picuves sont à la portée de tous; ce sont des faits. Comment la religion , qui semble s'opposer à tous les penchants , a-t-elle été reçue par tous les peuples ?

» La révolution française, qui n'est que la conséquence des principes de la philosophie, et le malaise général de tous, en sont la preuve.

5 La philosophie n'a été puissante que pour détruire. Qu'a-t-elle mis à la place de ce qu'elle nous a ôté ? L'égoïsme et les échnfauds.

4 Précieux aveu : Dieu n'a-t-il donné à l'homme des lumières que pour douter sur un point d'où dépend tout son bonheur ? Le doute sur cette matière est un supplice affreux.

' D'après les aveux précédents de notre philosophe , on voit ce que la seule raison et l'honneur avaient produit en lui de vertu.

attendant , je dois croire qu'un Dieu infiniment grand sera un Dieu miséricordieux ; qu'ayant créé l'homme si faible , il ne peut le châtier avec une rigueur inflexible et éternelle , et qu'enfin puisqu'il est souverainement bon , il nous traitera avec bonté ^. Ma raison ne peut me conduire que jusque-là ; plus loin je n'aperçois que des chimères ou des illusions. Tous ceux qui veulent aller au-delà de ce que leur enseigne cette lumière naturelle , sont ou trompés, ou trompeurs eux-mêmes. Je sais bien , mon Père, que ce n'est pas votre opinion ; votre habit , votre conduite et vos discours me le prouvent. Vous me parlez d'un Dieu clément envers les uns , et éternellement sévère envers les autres ; Dieu cependant ne peut jamais être ni inexorable ni inflexible. Vous croyez à des mystères incompréhensibles, parce que vous pensez que Dieu les a révélés ; mais Dieu ne peut pas parler pour que personne ne le comprenne '^. Vous croyez des choses contradictoires , et l'Auteur de toute vérité ne peut pas se cacher sous le voile du mensonge ^.

» Enfin , vous suivez le système dont on a imbu votre enfance ; vous le suivez ainsi que tous ceux qui vivent avec vous. Je ne m'étonne point. Les premières pensées s'impriment fortement dans l'esprit, elles s'y gravent par l'exemple. Vous vous croyez heureux, parce que tous espérez , en vous livrant aux plus grandes austérités, obtenir une gloire éternelle : je ne m'y oppose point, je ne prétends pas vous priver d'un sentiment qui vous console ; ne vous opposez donc pas à ce que je suive l'impulsion que m'a donnée l'auteur de la nature , et restons comme nous sommes. Vous ne seriez pas heureux si vous adoptiez mon opinion , et vos idées me rendraient très-malheureux.

)) J'ai peine à comprendre, je l'avoue, que si ce Dieu que vous adorez existe , s'il gouverne vos actions et vos paroles , il vous laisse plongé dans des opinions superstitieuses qui dégradent l'excellence et la dignité de l'homme , en même temps qu'il vous remplit d'un esprit de charité si actif et si généreux , qu'il retrace complètement l'idée que nous devons avoir de sa bonté *. Oui , mon respectable bienfaiteur , je vois Dieu plutôt dans vos œuvres que dans vos discours. S'ils ne me paraissent tendre qu'à obscurcir cette lumière naturelle qui guide notre raison , je retrouve dans

' Dieu est bon , puisque par les secours de la religion , il donne à l'homme la lumière et la force pour réparer les désordres causés par le péché de nos premiers parents. Il sera juste en punissant ceu\ qui n'auront pas voulu en profiter.

» Dieu a droit à la soumission de notre esprit comme à celle de notre cœur. Il soumet notre esprit en nous révélant des vérités au-dessus de notre raison, mais qui n'y sont pas contraires ; il soumet notre esprit par la foi , notre cœur par l'amour.

' Il n'y a rien de contradictoire dans la religion ; pour ceux qui l'ont étudiée, ils n'y voient qu'un ensemble et un enchaînement admirables; mais cet ordre échappe h la légèreté de ceux qui regardent pour ne pas voir.

4 Comment se fait-il que l'erreur produise de si beaux actes de dévouement, tandis que la philosophie, qu'ils regardent comme la vérité, avait produit tant de crimes dans notre philosophe , d'après ses aveux ? On avait toujours cru que le bon puisait sa source dans le vrai.

LETTKi: m. 2r

vos actions et dans votre bienfaisance ces sentiments magnanimes et paternels qui, selon moi, sont les attributs de la Divinité. Vous m'avez conservé la vie , vous m'avez traité avec les soins d'une amitié ancieiwie et (|ue j'aurais eu le bonheur de mériter. Puisse le liasard m'otlVir l'occasion de vous ténioij,'ner ma reconnaissance ! Souffrez (jiie , me trouvant mieux , je me dispose â partir demain. »

Cet homme vénérable avait écouté ce discours insensé et ridicule sans lever les yeux de dessus la terre , et sans donner le [)lus léger signe de surprise ou d'impatience. Avant de me répondre , il porta ses regards vers le Ciel, et se retournant ensiiile v»'rs moi, il me dit d'un air gracieux et paisible : « Ca vérité ne vient pas des hommes , sa lumière vient d'en haut ; Dieu la montre ou la cache suivant les desseins de son adorable ProvidiMice. (Combien en est-il parmi ceux qui la reeurent avec le plus d'abondance , qui en furent auparavant privés pendant un long espace de temps ! combien en est-il (|ui ne I'îjhI apeiçiie (|ue très-tard ! La miséricorde de Dieu a ses momcnls désignés , et j'espère que ce n'est pas sans dessein qu'il vous a conduit ici.

» Pernietlez-nioi tie vous faire une demande. Ce système que vous venez de me détailler, et qui me parait être le déisme, aujourd'hui si chéri des philosophes modernes , est-il le résultat de vos recherches et de votre conviction ? Vous avez examiné cette matière à fond ; mais avez-vous également pesé les raisons et les fondements sur lesquels les chrétiens appuient leur croyance , et serait-ce parce que vous les avez trouvés futiles ou dénués de preuves , que vous vous seriez attaché au déisme et à la seule religion naturelle ? •

Un peu embarrassé de celle demande imprévue , je lui réjiondis : « Ala vérité, je n'ai pas fait de la religion celle étude sérieuse et suivie qui supposerait un travail assidu et pénible. 11 n'est pas aisé dans le monde de se vouer tout entier à une occupation aussi ingrate , et , j'ose le dire , aussi peu nécessaire. La plus légère réllexion sullît pour faire connaître la faiblesse de tout ce qui ne porte pas sur des fondements solides ; une toile d'araignée démontre par elle-même la fragilité de sa structure. Mais si je n'ai pas fait cet examen que vous exigez , d'autres l'ont fait , et ce sont les philosophes; ils ont étudié la religion, ils en ont reconnu la faiblesse , et ils nous la démontrent dans leurs écrits ; mais , à vous dire vrai, quoique je n'aie pas entrepris sérieusement cette étude , je ne m'en suis pas moins appliqué à m'instruire, à l'aide de ces lectures, qui ont toujours été mou occupation favorite.

» Depuis mon enfance, il n'a paru aucun livre de quehiue réputation sans que je l'aie lu ; je me suis surtout attaché à ceux qui coniirmaient mes opinions, qui chaque jour me détrompaient de quelques erreurs que je n'avais pas encore aperçues. J'ai toujours cultiva mon esprit , mon instruction ; la littérature et la philosophie ont fait constamment mes délices ; et , quand on a l'esprit

juste , quand on a sous les yeux tous les matériaux que les philosophes ont préparés, il me semble qu'on peut juger avec quelque sécurité. » Le Père, sans changer ni son air, ni son ton, me répondit ainsi :

« 11 est diflicile , il est même dangereux , dans un objet de cette importance, de se flxer aux lumières ou à la bonne loi d'autrui. Pour agir avec impartialité , on devrait lire aussi les livres qui ont paru contre les philosophes et pour la défense de la religion, Avez-vous lu ce que Bergier et une foule d'autres ont écrit contre Voltaire, contre îfoîfsscfltf et les autres philosophes de nos jours?

» — Ces livres, repartis-je, n'arrivaient point à notre connaissance; écrits par des hommes obscurs et inconnus dans le monde , à peine sortent-ils du cercle étroit des conciliabules des dévots; et si par hasard ils parvenaient jusqu'à nous , nous entendions répéter partout que ces différents écrits étaient si lourds, si hérissés de discussions et de citations, si dépourvus d'esprit et de grâces, si tristes et si savants , que nous ne prenions pas la peine de nous en occuper , et j'avoue que je n'en ai lu aucun.

» — Mais, répliqua le Père, pour pouvoir juger avec impartialité, leur lecture devenait indisponsabie. Je les ai lus attentivement et à diverses reprises ; non-seulement ils réfutent victorieusement les objections les plus spécieuses des coryphées de lirréiigion , ils démontrent encore leur malice , leur fausseté et leur mauvaise foi. Vous y verriez que Rousseau , l'un des plus célèbres d'entre eux , n'eut, jamais d'opinion fixe , et qu'à tout instant il est évidemment en contradiction avec lui-même. Vous y verriez dans Voltaire, le coryphée de la philosophie, la passion la plus desordonnée , sa haine pour la religion se changer en accès de rage; vous verriez comment, pour la persécuter, il a abusé de l'igno- ' ranee de la plupart de ses lecteurs, et employé, pour parvenir à son but, des moyens indignes d'un homme d'honneur. C'est ainsi qu'il altérait les faits, falsifiait les textes, imaginait des doctrines pour les combattre , et mentait en citant les expressions de la vérité même; son génie satyriqne et plaisant aidait le malheureux talent qu'il eut de lui donner un coloris faux, ou d'en dénaturer le sens pour la rendre ridicule. Songez, monsieur, que si une partie de ce que j'avance était vrai, ces deux hommes seraient de mauvais guides dans des recherches d'une aussi grande importance.

» — Je sais bien , repartis-je, que leurs ennemis , ou les personnes séduites ou aveuglées par la superstition , tiennent ce langage. Mais concevra-t-on que des hommes d'un génie si supérieur, les premiers hommes de leur siècle, la gloire et l'honneur de l'esprit humain , soient capables de fautes d'ignorance et de contradictions dont à peine on pourrait soupçonner les écrivains du plus bas étage ? Aussi ai-je toujours regardé ces invectives comme le langage de la calomnie des dévots.

» — Il serait très-facile de se détromper, dit le le Père , puisqu'il n'y a que des faits à vérifier , et qu'ici tout se réduit à examiner...

» — Quel besoin , irileir()iii|»is-j(', a-t-on de ce Iravail ? (|ui doutera que les pliilo.sojihcs, doiil nous pinlons , ainsi (jue (eux (jui ont suivi leurs traces , n'aient été le^ plus liahiles et les plus savants du siècle (ju ils ont éclairé ? (ioninienl a-t-(jn pu leur dérober Ja connaissance de ce (jue savaient si bien des écrivains obscurs et perdus dans la poussière de leurs écoles '.' Imayincra-t-oï» que ces défenseurs de la religion la connaissaient mieux que Voltaire et que Rousseau ?

» — Je le crois , me répondit modestement le Père ; sur d'autres objets [)eut-élre étaient-ils moins instruits ; mais en matière de reliiiion , ils l'entendaient mieux , parce qu'ils l'elmliiiienl davantage. — Il serait bien étrange , repris-je , <|ue des prêtres ou des moines , qui n'ont appris sur les bancs des écoles qu'à dénaturer la droiture naturelle de leur jugement , connussent mieux la doctrine clir*'tienne et le calécbisme que les génies les plus transe codants de l'univers. • J'avais parlé avec une émotion si vive que le Père s'en aperçut; il mit encore plus d'affabilité dans ses réponses, et mettant plus de douceur dans son ton : « Je ne nie pas , me dit-il, que le Ciel n'ait donné à ces bommes et à leurs semblables de grands talents , auxquels ils ont dû justement un rang distingué dans la littérature et dans les sciences : j'ai lu une grande partie de leurs ouvrages avec plaisir et avec admiration ; d'ailleurs je les ai connus personnellement : j'ai été lié avec plusieurs d'entre eux, surtout avec Rousseau et Vollairc ; et, soit d'après la lecture de leurs écrits , soit d'après leurs discours et leurs conversations mêmes , je jugeais facilement , si j'ose le dire , qu'ils parlaient sur les points qui intéressent la religion avec moins d'instruction cjue sur le reste. On n'a qu'à lire leurs arguments contre la religion , pour s'en convaincre et pour apercevoir clairement qu'ils ne la connaissent pas.

» Il ne faut pas s'en étonner, les hommes sont limités dans leurs connaissances ; ils ne peuvent pas tout embrasser , et comment pourraient-ils être instruits sur ce qu'ils ont négligé d'apprendre ? Si j'osais vous dévoiler ma pensée , je vous dirais que quand les génies du premier ordre parlent ou écrivent , soit en vers , soit en prose, sur des mati<;res ([u'ils possèdent à fond , ils ravissent ; on en est extasié , on ne peut qu'admirer et reconnaitre en eux des prodiges d'éloquence, d'érudition et de goût ; viennent-ils à parler de la religion ? le chrétien le moins instruit sent combien ils sont superliciels. »

Surpris d'entendre tenir ce langage sur des bommes que j'avais regardés et que je respectais comme les premiers génies en tout genre , un mouvement involontaire trabit mon étonnemenl ; je ne pus me défendre d'un dépit intérieur ; mais ma reconnaissance arrêta ma vivacité , et plein du respect ([ue mon bienfaiteur m'inspirait, je me contentai de lui dire : « Quelle si grande difiiculté y a-l-il donc à apprendre ce catécbisme, puisque les plus instruits des liommes n'ont pu le comprendre ? Vous seriez le seul , mon Père , -qui les condamneriez à être renvoyés à l'école.

,) — Je rends justice à leur mérite , me dit-ii avec autant de douceur que de modestie ; mais je la dois aussi , et d'une manière plus pressante encore, à la vérité; si vous aviez le temps et la patience de m'écouter, il me serait aisé de vous convaincre que les objections les plus fortes, spécialement celles que fait Voltaire, proviennent d'un défaut absolu d'instruction , lorsqu'elles ne sont pas dictées par une insigne mauvaise foi. S'il eût été mieux instruit , il aurait rougi de les présenter. On ne peut se dissimuler combien est insuffisante l'instruction religieuse que l'on donne à l'enfance ; cet âge est peu propre à saisir d'aussi sublimes vérités ; on est obligé de se contenter de leur enseigner ce qu'ils doivent croire ; on ne peut développer les motifs et les raisons qui doivent autoriser leur croyance.

» Ce développement demande en effet un âge un peu plus avancé et un esprit capable de réflexion ; il devrait être la première étude et l'occupation la plus sérieuse de la jeunesse , au moment où la raison commence à se former. Sans ce nouveau travail , sans l'application qu'il exige, qui pourrait espérer quelque avantage de la courte et stérile instruction de sa première enfance? Aussi voit-on beaucoup de gens qui , faute de ce soin , ne savent que de mémoire les formules du catéchisme , et n'ont jamais eu une idée exacte soit du plan sublime de la religion , soit de la manière admirable dont son divin Auteur a enchaîné les vérités qu'elle présente , soit des avantages moraux qui sont le fruit de sa pratique. Ils connaissent encore bien moins les preuves évidentes et multipliées, les documents irréfragables qui prouvent la mission de son divin fondateur, et laissent les incrédules sans excuse. Que résultet-il le plus souvent d'un enseignement généralement si imparfait ? Le grand nombre , entraîné par son insouciance ou livré exclusivement aux affaires , croupit à jamais dans une coupable ignorance ; d'autres croient à la religion chrétienne comme ils auraient cru à toute autre , ou s'ils disent qu'ils la croient , ils prouvent euxmêmes qu'ils ne l'entendent lii ne peuvent l'expliquer ; elle est si peu gravée dans leurs âmes , que le moindre contre-temps leur suffit pour en bannir toute idée '.

» Combien d'autres ne la connaissent qu'imparfaitement et sans pouvoir saisir l'ensemble de ses vérités ni la sublimité de son esprit ! Ils ne la voient qu'à moitié -; l'harnionic de ses préceptes et de ses dogmes leur échappe, ils n'en ont qu'une idée imparfaite et fausse ; ils ne voient que des mystères incompréhensibles qui ne s'accommodent pas aisément avec leur raison , des préceptes

'Les obstacles sont encore Lien plus grands dans notre malheureux siècle, où les instructions de l'enfance viennent échouer contre l'exemple des parents , où l'on s'empresse áe rendre indépendants ceux qui savent à peine pourquoi ils sont au monde. D'ailleurs qu'est-ce que l'instruction religieuse de l'enfance dans nos nouvelles institutions, où la plupart des maîtres ne croient pas en Dieu ?

» Le véritable esprit de la religion n'est plus connu. On ignore qu'elle seule peut faire le bonheur de l'homme , même sur la terre ; qu'elle pourvoit à tous les besoins de son cœur.

LETTRE m. 31

durs et pi'-iiibles qui conliaricnl Us désirs du cœur ; élranj,'(Ms d'ailleurs aux preuves é\i(ieiiles (jui déruonlrenl sa uéeessilé , leurs mauvaises habitudes et leur ignorance les exposent souvent à varier dans leur croyante.

» L'histoire ainsi que leur propre expérience leur ont fourni de nombreux exemples des erreurs de la raison humaine ; mais , ignorant les preuves qui distinguent la religion , ils l'assimilent a toutes les reli;ji()iis (jui ont existé. Dans ce parallèle obscur et vague, ils se livrent a l'envie désordonnée de se distinguer du vulgaire et d'affii lier une force d'es{>rit (|ue les autres n'ont pas , une supériorité de lumières ix laquelle les honuues ordinaires ne sauraient arriver : et si par malheur ils obtiennent qu('h|ue célébrité , leur égarement est au comble, tous leurs désirs ne tendent (ju'à aug nienler leur renommée. Leur audace s'accroil , les nouveautés se nmltiplient ; ils insultent la religion avec plus d'impudence , et celte passion dégénère en frénésie. C'est ainsi que j'ai vu se former les incrédules les plus célèbres. »

Le discours du Père ne me parut pas entièrement dénué de vérité ; je lui répliquai cependant qu'il était incroyable que des hommes si savants, qui attaquaient constamment une religion si généralement adoptée , ne l'eussent pas étudiée au moins assez pour la combattre avec succès ; si cette religion pouvait leur offrir des preuves si claires en sa faveur, il devait paraître naturel que des génies aussi distingués les eussent reconnues.

» Ah ! me répondit-il , vous ne connaissez pas jusqu'où va la préoccupation d'un esprit qui cherche en étudiant à ne rencontrer que ce qu'il désire ! Je n'en doute pas , je n'hésite pas à l'affirmer avec assurance , il n'est personne qui , apportant dans l'examen de la religion quelque jugement, de la bonne foi et de la sincérité , n'aperçoive clairement qu'elle nous vient di\ Ciel. 11 y reconnaîtra avec étonnement le plan le plus vaste , le plus admirable , le plus digne de Dieu , le plus conforme à l'esprit humain et aux besoins des hommes , le plus capable enfin de nous rendre heureux sur la terre et dans le Ciel. Il verra que ce plan si étendu, si magnifique et si sublime , si supérieur à toutes les conceptions humaines, a en même temps un tel degré de vérité et d'évidence que peu de jours suffiraient , même à l'application constante d'un homme très-ordinaire , pour le convaincre entièrement et le raniener à la force de l'évidence . à moins qu'il ne s'obstinât à vouloir fermer les yeux à la lumière ((ui s'offrirait à ses regards. Moimême je n'hésiterais pas à parier.... »

Etonné de son illusion : « Arrêtez, mon Père, lui dis-jc en l'interrompant , et parlez moins affirmativement -, votre confiance même pourrait me donner un jour des armes contre vous. — Je serai toujours à vos ordres , me répondit-il ; avec les connaissances que vous paraissez avoir et la boime foi (|ue je vous suppose , vous vérifierez hienlôt mes espérances ; je ne m'attendrais pas aux mêmes succès à l'égard des philosophes dont l'incrédulité a pour principe la vanité et l'orgueil ; une fois qu'ils ont voulu se dis-

tinguer par la singularité et la témérité de leurs opinions , ils ne clierclient plus ni la vérité ni l'instruction qui pourraient asseoir leur juf^ement ; toute leur application , toutes leurs études, au contraire , ne tendent qu'à fortifier et à propager les erreurs qui les ont rendus célèbres.

M Aussi ne les voit-on jamais attaquer de front le plan et l'ensemble du christianisme. Indépendamment de ce que l'entreprise ne serait pas facile , leurs écrits seraient trop sérieux , exigeraient plus de travail et trouveraient moins de lecteurs ; ils n'écrivent que pour être lus et applaudis. Ils savent que le plus grand nombre de ceux qui lisent , n'aiment que les lectures superficielles et amusantes. Que font-ils donc ? Ils s'attachent à tourner en dérision les objets les plus respectables et à en faire le sujet de leurs satires. Ils se plaisent à relever des contradictions qui ne sont qu'apparentes ; ils s'efforcent de donner un vernis ridicule à tout ce qui peut en être susceptible; se gardant bien de rien approfondir , ils n'ont aucun égard aux coutumes et aux mœurs de ces temps reculés ; il leur suffit qu'elles ne soient pas les nôtres , et qu'elles puissent être présentées comme extravagantes. Tantôt ils cachent ce qui les rend respectables, tantôt même leur imagination invente au besoin des faits pour aller à son but : ils altèrent les textes , ils enveniment les faits , calomnient les intentions , ne respectent rien , adaptent tout à leur dessein , et c'est avec ces matériaux qu'ils font des livres.

» Il est vrai qu'ils ne sont tissus que de faussetés et de mensonges ; mais que leur importe ? ils sont écrits avec agrément , leur ironie piquante amuse le lecteur , et c'était là leur unique but. Le lecteur a ri S l'auteur n'en voulait pas davantage ; il vend son livre , acquiert la réputation d'un génie supérieur , et ses vœux sont remplis. Les défenseurs de la religion écrivent contre lui et réduisent son livre en poudre ; ils prouvent la futilité de ses sophismes , la fausseté de ses assertions , et jusqu'à la mauvaise foi de ses citations ; que lui importe ? il ne lit point leurs critiques , ou ne les parcourt qu'avec mépris ; il sait bien qu'elles seront lues de peu de monde. Aussi , comme si personne ne lui avait répondu , ses amis ou lui reproduisent sans cesse les menus erreurs. Ce combat est sans fin , parce que les gens du monde , qui mettent tant d'ardeur à lire leurs futiles , mais divertissantes productions , ne lisent jamais les réfutations , et que par là même il leur devient impossible d'être jamais détrompés.

» Avant d'aller plus loin , je vous proposerai une réflexion : en admettant l'existence d'un Dieu , il ne reste qu'un seul doute : ou Dieu a parlé aux hommes , ou il ne l'a pas fait ; ou la religion nous a été révélée , ou elle ne l'a jamais été ; ou Dieu nous laisse errer au hasard sans autre secours , sans autre guide que

» On appelle notre siècle , le siècle de l'esprit : il n'est pas dilTieile d'avoir de l'esprit, lorsqu'on ne respecte ni la religion ni les mœurs ; mais quel esprit ? un esprit qui tue le jugement et le sens commun.

LETTRE II í. 33

la loi nalurellc , ou bien il nous a donné une loi positive qui promet une récompense à ceux qui la croiront et la conserveront litlèlement , et menace des châtiments éternels ceux qui la violent ou qui n'y croient pas. Certainement l'une de ces deux propositions est vraie; et ce doute ne vous parait-il pas d'une assez grande importance pour que tout homme en Aj^e de raison emploie ses soins et son étude à s'assurer de (juel cùté est la vérité ?

» Est-il un devoir plus pressant , pour celui qui reconnaît un suprême Créateur à (¡ui il doit son existence , (jue celui de l'adorer et de lui rendre le tribut d'hommages et d'amour qui lui est du ? Et s'il sait que son Créateur a publié une loi qui renferme des promesses et des menaces , peut-il avoir d'intérêt plus grand que celui d'examiner s'il est vrai que celte loi ail été |)ubliée ; si celui (jui l'a publiée avait une mission divine ; si sa mission a été justifiée I)ar des prouves assez irréfragables et assez évidentes pour pouvoir être connues de tout le monde ; par exemple , s'il a fait des miracles assez certains et assez visibles pour que personne ne puisse en douter ; enfin , s'il n'a pas employé d'autres moyens non moins persuasifs, et tels qu'en les examinant rigoureusement ils ne puissent donner aucune prise à l'incrédulité ?

» Oui, je le répète , cette vie ne présente pas à lliomme d'intérêt phis pressant que celui d'approfondir la vérité ou la fausseté de cette loi : si elle est fausse , il s'aiTranchit à jamais de l'inquié-^ tude qui le tourmentait ; si elle est vraie , il doit conformer sa* ( onduile à ses maximes.

» S'il est dans le monde des notions simples et justes , ce sont celles-là : s'il est des intérêts importants , quel est celui qu'on puisse comparer au premier de tous ? Pour qui existerait sur la terre cet intérêt pressant , si ce n'est pour le chrétien qui reçut le baptême et apprit à connaître dès son enfance l'existence d'une loi divine et la venue du Législateur-Dieu ? On ne saurait douter ([ue dans tous les temps un nombre infini de chrétiens n'aient fait de grands sacrifices pour lui obéir ; les uns se sont retirés dans les déserts et y ont vécu avec une austérité qui étonne notre pensée , seulement dans la vue de ne pas s'exposer au danger de la violer. D'autres , pour la confesser et en soutenir la vérité , ont reçu la couronne du martyre dans les tourments les plus affreux. Combien , même de nos' jours , n'a-t-on pas vu de personnes illustres par leurs talents se rendre aux réflexions d'une étude suivie et prouver leur croyanci; par la sévérité de leurs mœurs , par une vie religieuse, par une conduite sage, par leur empire sur leurs passions , par l'abandon des grandeurs et des plaisirs de ce monde , par leur désintéressement , leur pauvreté , ou par d'autres sacrifices !

» Lorsqu'on leur demande pourquoi ils mènent une vie si pénible et si opposée aux suggestions de la chair , vous les entendez répondre , qu'ils en agissent ainsi , parce que l'Evangile l'enseigne et que le divin Sauveur en a donné tout à la fois le précepte et l'exemple ; que ce Sauveur était Dieu même ; qu'ils sont con-

vaincus de celle vérité par tout ce qui peut persuader le plus victorieusement la raison humaine ; que ces preuves sont si évidentes qu'il faut fermer les yeux pour ne pas les voir , et boucher ses oreilles pour ne pas les entendre ; peu satisfaits de manifester une conviction si vive et si intime , ils finiront par vous dire : Celui qui voudra nous écouter , sera aussi persuade que nous le sommes.

» Comment se peut-il donc qu'on ne désire pas de donner quelques moments à examiner une maliôre aussi importante et à revenir de ses propres erreurs? IS'y a-t-il donc aucun avantage à les entendre et à juger s'ils sont conduits par un faux enthousiasme , ou si ce qu'ils disent porte l'empreinte de la raison ? On ne peut croire à une pareille indifférence , et cependant on en voit des exemples journaliers. J'en appelle à vous-même; vous êtes déjà d'un âge mûr -, Dieu vous a donné de l'esprit , du jugement et des connaissances ; vous paraissez instruit sur toute autre matière ; on aperçoit que vous avez reçu une éducation solide et très-brillante ; ni le temps , ni les moyens d'examiner un point aussi important , ne vous ont manqué , et vous avouez vous-même que jamais vous ne vous êtes appliqué sérieusement à l'élude de la religion.

» Bien plus , vous ajoutez que vous ne croyez rien , parce que tout vous parait d'invention humaine , ainsi que vous l'ont per- *suadé les écrits de plusieurs grands hommes dont la façon de penser ressemblait à la vôtre. Lorsqu'on vous répond que ces savants sont de mauvais juges ; que des gens non moins savants et plus instruits sur cette matière , leur ont répondu et ont démontré qu'ils avaient écrit avec passion et uniquement dans des vues humaines ; quand on vous promet de prouver leur ignorance , leurs erreurs et leur mauvaise foi , vous vous bornez à répondre que cela n'est pas croyable , et que vous ne lisez jamais de pareilles réfutations, parce qu'elles sont fort peu amusantes. »

Le trait était trop pénétrant pour que je ne le sentisse pas, et il était difficile de méconnaître combien ce reproche était juste ; mais cherchant à m'en déguiser la force : c sans doute , lui dis-je , ce n'est ni agir avec réflexion , ni se conduire d'après les calculs exacts du jugement ; mais le monde et ses occupations nous entraînent , et je dois vous avouer que ni moi ni aucun de mes amis ne les avons lus ; je crois que les personnes qui vivent dans le grand monde sont toutes dans le môme cas.

» — Comment , me dit le Père , pourraient-ils donc juger la religion? Pardonnez la hardiesse de mon zèle, et permettez-moi une réflexion que je soumets volontiers à la sagesse de votre jugement : pouvez-vous concevoir un défaut de respect , un outrage plus grand , une injure plus atroce envers la Divinité , que de refuser un instant d'examen à la vérification de la plus importante des vérités , lorsque d'ailleurs on reçoit l'existence de cette même Divinité , lorsqu'on sait qu'elle nous a imposé une loi , qu'elle nous a fait connaître le culte qu'elle demandait et la

manière dont elle voulail êlre adorée et obéie ? Celui qui , sans connaître les motifs (¡ui ly oblii^'cnt , ohOit et se soumet , remplit au moins son devoir ; il est dans la Ixiiine voie ; mais combien n'est j);is Icmiraire et insensé celui (|ui refuse de croire sans savoir pourquoi , et cède uniqucnjent a l'impulsion des passions ou à la légèrelé de son esprit ! N'est-ce pas s'exposer volontairement à mancpier au respect que l'on doit à l'autorité divine , et courir le risque de toutes les consé([uences ([ui peuvent en résulter?

» Y aurait-il rien de plus imprudent que de préférer , sans en avoir une conviction intime et peisoniielh; , les opinions d'un petit nombre d'iiommcs souvent vi( ieux et de mauvaises mœurs , à celles de tant de g^rands liommes de tous les siècles , distin¡,'ués les uns par leur savoir , les autres par leur sainteté , qui versèrent leur sang: pour attester leur croyance , ou l'ont prouvée par les sacrifices les plus pénibles? Peut-on voir, sans en être épouvanté , qu'une religion qui subjugua la pbilosopbie du siècle á'Aufjiiste , qui convainquit les Cinnent , les Justin et les autres philosophes de ce temps , qui produisit les Augustin, les Chrysostôme cl plusieurs aiilrcs grands hommes qui furent des prodiges de vertu et de science , soit aujourd'hui traitée avec autant de légèreté que de mépris, par des jeunes gens qui souvent n'ont pas daigné chercher un seul instant à la connaître?

» Le Dieu que ces téméraires reconnaissent et qui n'a donné ( ette religion aux hommes que pour en être servi comme il le désire , (¡ui ne l'a établie que pour leur bonheur, qui leur a prodigué les moyens de se convaincre de sa vérité , ne s'oifensera-t-il donc point de leur profonde indifférence et de leur inexcusable présomption ? Je ne conçois pas un plus grand mépris de la grandeur de ses bienfaits et de sa souveraine majesté.

)) Celui qui ne s'applique pas sérieusement à celle étude , se rend également coupable envers Dieu , et sourd à la voix de son intérêt le plus cher. Si la religion est fausse , il pourra , en se livrant à ses passions , s'allrancLir d'une anxiété pénible , compagne inévitable du doute et de l'incerlitude ; si elle est vraie , elle fera son bonheur. Si, malgré cette conviction, il devient un instant le jouet de ses passions , cette religion bienfaisante lui donne le moyen de sortir de cet état avilissant; elle le consolera en lui apprenant à les vaincre , en attendant qu'elles se calment un jour, et que, retournant sincèrement à Dieu , il reprenne les sentiers de la vertu.

» Qu'elle est vaine l'excuse de celui qui dit : Je ne croyais pas à la vérité de la religion , parce qu'elle ne me plaisait pas ; et j'ai persisté dans cette opinion , à la persuasion de ceux qui ne la goûtaient pas plus que moi ! Peut-on se dispenser de convenir cjue si Dieu est juste , que s'il nous a enseigné une religion , et que la plus légère allenlion suffise pour en reconnaître la divinité , il ne peut maníjuer de punir celui qui ne la trouve pas digne d'un travail si peu coûteux ?

Ce discours , dont je sentais toute la force, m'avait troublé. « Vous me faites trembler, mon Père , lui dis-je; on ne peut se refuser à l'évidence de votre raisonnement ; j'avoue que je n'ai jamais fait ces rëilexions , qui condamnent et ma conduite et celle du plus grand nombre de ceux qui vivent dans le monde , auxquels elles échappent. Je reconnais combien cet oubli est criminel , et je n'envisage qu'avec eiTroi les conséquences d'un aveuglement qu'on croirait à peine , s'il était moins général.

» — Ah ! me répondit le Père , je ne m'en étonne point ; l'homme est si faible ! et celui qui connaît la multitude des causes qui produisent l'indiiTérence des uns , et l'incrédulité des autres , loin de s'irriter contre eux, ne peut les regarder sans une profonde commisération. — Je désirerais que vous m'expliquassiez quelquesunes de ces causes. — Je le ferai avec plaisir ; mais vous n'en êtes qu'au premier jour de votre convalescence et vous avez besoin de repos , renvoyons à demain notre entretien. » Et moi aussi, mon cher Théodore , je m'arrête ici -, ma première lettre te donnera la suite de mon histoire. Adieu , mon ami.

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