‹ Le triomphe de l'ÉvangileChapitre 6 sur 32 · LETTRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIÈME

Le philosophe à Théodore.

CoMMEiVT te rapporlerai-je , mon cher Théodore , ce que le Père me dit a notre second entretien ? Je me défie de ma mémoire , et je regrette bien plus encore de ne pouvoir donner à ses discours cette onction modeste , celte expression de douceur et de conviction dont il savait si bien les animer. N'attends donc de mon zèle que l'esquisse informe d'un tableau que je trouvais plein de chaleur et de vie. » Le premier principe de l'incrédulité , me dit-il, réside dans les passions des hommes. La religion chrétienne , en soumettant l'esprit , veut aussi réformer le cœur ; non-seulement elle propose à notre croyance des mystères impénétrables , elle nous prescrit encore la pratique de devoirs souvent pénibles : la morale de l'Evangile tend à réprimer tout sentiment d'orgueil , à nous élever au-dessus de nos sens et de l'amour des créatures rapporté à elles-mêmes , à ne désirer enfin que les biens invisibles et célestes 5 elle veut que nous rapportions toutes nos actions à Dieu , et que noire vie ne soit employée qu'à ce qui peut contribuer à sa gloire 1.

' La religion catholique \eut tout cela , parce que tout cela est nécessaire au

» Tel est le but des maximes de l'I-^vangilc; et si Jésus-Cluist est Dieu , si sa parole n'est pas vaine , il n'y a point de milieu : il faut se soumeltie aux lois ([u'il nous a données , ou s'attendre à subir les cbAlinients allVeux dont il a menacé ceux qui transgresseraient ses commandcmenls. Ur , dites-moi, comment des borames rem[)lis d'orgueil et livrés à l'ambition la plus insatiable , peuvent-ils envisager celte alternative , eux qui ne connaissent d'autre bonbeur que celui des sens ? Vous concevez , sans doute , combien est grand l'intérêt personnel qu'ils ont à rejeter une religion qui réprouve leur conduite et proscrit tous leurs plaisirs ; lorsqu'ils ont un si grand intérêt à la trouver fausse , doit-on s'étonner de la facilité qu'ils ont à la croire telle?

» Dans ri\ge où les passions ferment nos yeux à la vérité , tout ce qui les Halte fait sur nous une impression bien plus forte que ce (|ui les combat ; et les égarements auxquels nous nous livrons si fréquemment , proviennent pres([ue toujours de celle dépravation corruplrice (juc nous apportons dans le monde en naissant, et qui, malgré nos eflorls mêmes, ne nous quitte plus de toule la vie. Pour bien juger un objet quelconque , il faut le considérer sous toutes ses faces et en examiner mûrement tous les rapports. Pourquoi nos jugements manquent-ils si souvent de justesse ? parce qu'aussitôt que notre imagination s'occupe d'un objet qui lui est agréable , elle ne le considère plus que sous le point de vue qui la llatte ; elle ne songe plus qu'à y trouver ce qui peut lui plaire , elle y ajoute même : elle n'éprouverait que du désagrément et de l'ennui à s'appesantir sur des réilexions qui ne man(]ucraient pas de détruire une si agréable illusion '.

)) C'est à ce sentiment qu'il faut rapporter l'ignorance aiTectée de tout ce qui pourrait le plus indiijuer la route de la vérité. Si cette vérité nous éclaire de sa lumière divine dans un moment propice , sa clarté est faible encore et ne suffît pas pour nous persuader ; souvent elle est assez forte pour jeter b; trouble dans nos âmes , mais aussitôt le désir du repos reporte noire imagination sur des idées plus propres à dissiper ce trouble salutaire , et nous croupissons dans l'erreur.

» Cbaque passion a ses excuses et son langage particulier : l'bomme adonné à ses sens considère ses plaisirs comme émanés d'une loi naturelle qu'il serait injuste de condamner ; l'ambitieux ne voit dans le désir de s'élever que l'essor du caractère qui distingue les grandes âmes , qu'un sentiment capable d'enllammer les plus grands génies , qu'un moyen de rendre les nations illustres et

bonheur do l'Iiommc sur la tciie. Pour que l'homme voie, il faut lui ôter la boue qui lui couvre les \eu\ ; avant de lui donner une nouniturc seule capable de le rassasier, il faut lui arracher le poison qu'il dévore.

' Le cœur de l'homme est immense dans ses désirs. Pour qu'il puisse s'arrêter quelques instants aux objets créés, il faut que l'imagination les agrandisse et leur crée des perfections ; dés que l'illusion cesse, l'homme tombe avec tout le poids de son cœur. Voilà d'où naft l'inconstance. Donnez à l'homme la perfection qu'il cherche dans les objets qu'il veut aimer , donnez-lui un objet immense comme les désirs de son cœur , il ne sera plus inconstaut.

puissantes. Enfin , le luxe effréné qui confond les conditions , qui corrompt les mœurs, et qui , au moment où il ne connaît plus de limites , prépare , sous l'apparence d'une fausse prospérité , la ruine des états les plus solidement fondés , ce luxe destructeur n'est plus, aux yeux de nos politiques abusés, qu'un moyen de faire circuler les richesses particulières , et un acheminement à la perfection des arts.

M D'après cela , vous voyez facilement pourquoi le langage du monde est si opposé à la vérité , et pourquoi il est toujours conforme à l'opinion que nous nous formons d'après nos passions ; chacune d'elles a la sienne qui lui est propre, et si chacune d'elles est assez puissante pour faire taire la vérité qui la contrarie , quelles forces toutes les passions réunies n'auront-elles pas contre une religion qui les traite avec une sévérité inexorable et qui les proscrit toutes !

B C'est pourquoi les incrédules ne seront jamais que de mauvais juges en matière de religion. Pour quel motif les lois récusentelles parmi les juges ceux d'entr'eux qui ont quelque relation avec l'une des parties ? Parce qu'il est de fait que le jugement des hommes est bien plus souvent dicté par le cœur que par la raison ; et que , pour bien juger , il faut n'avoir aucun intérêt au jugement : il n'est pas moins de fait enfin que l'esprit une fois séduit ne recherche plus que ce qui peut donner du poids et de la force à l'erreur qu'il a embrassée. Appliquons maintenant ces principes : les incrédules abhorrent la religion , et cette haine a sa source dans leurs passions ; ils désirent ardemment que les promesses que nous fait cette religion soient illusoires , pour que ses menaces le soient aussi , ils ne peuvent donc plus avoir l'impartialité du juge , puisque la haine maîtrise et égare leur jugement. Nous leur accorderions même les connaissances les plus vastes et les lumières les plus étendues, qu'ils n'en seraient jamais de meilleurs juges , et qu'ils n'en deviendraient que des ennemis plus dangereux.

D Et comment ou pourquoi devenons-nous incrédules ? Au moment de notre naissance nous portons tous les règles de la loi naturelle imprimées dans notre cœur ; l'impie lui-même reçut de la main sccourable du Créateur cette lumière divine ; élevés ensuite à croire aux vérités de la religion , on nous donna une haute idée de Dieu , de la sublimité de ses mystères , de sa morale admirable , aussi conforme à la faiblesse humaine que nécessaire à notre bonheur; nous fûmes imbus, dans notre enfance , de cette croyance qui avait tant de titres à notre respect ; nous adorâmes la sainte obscurité de ses mystères impénétrables; nous suivîmes ses usages, ses rites; nous nous soumîmes à ses lois , nos âmes furent pénétrées de la crainte de ses châtiments et de l'espoir de ses récompenses. Pourquoi l'homme a-t-il changé ? d'où vient dans ses idées cette révolution si entière et si effrayante ? pourquoi tous ces oracles , que naguères il croyait émanés du Ciel, ne lui paraissent-ils plus que des fables inventées par la politique ou la superstition?

Li:niŒ IV. 39

» Sa soumission , nie (lini-t-on , ne fut point l'ouvrage de ses réflexions; j'en convions , mais diins \'ù<^a de raison il doit aspirer à une ioi plus éclain-e. ('/est (h; ce point essentiel don dépend sa félicité ou sa disj,M;\ce éternelle , et c'est ¡)iir celte raison (jnil doit ne rien négliger pour se garantir d'errer dans une matière aussi importante et dont les consi'f|n(;n(es sont si sérieiises. Quel examen , lui demanderai-je, a-t-il fait de la religion chrétienne ? pour parvenir à le bien (aire , a-t-il imposé silence á ses passions et à ses désirs? ses recherches enfin ont-elles été faites de Imnne foi et avec le désir sincère de connaître la vérité ?

> Ou'il me dise s'il a lu avec soin les écrits (jui prouvent la vérité et la divinité de la religion , et ceux qui expliiiuenl la contexlure de sa morale et de ses mvstéres ; si par des études suivies et un long usage de raisonnement , il s'est mis en état de peser les preuves , de sentir leur liaison enlr'elles , et la force (ju'elles se communiquent réciproquement ; si , au contraire , il n'a pas confondu ce (jui est faux avec ce qui d'abord paraît obscur , ce qui est incompréhensible avec ce qui est contradictoire; si, dans les difficultés qui se sont offertes A lui , il n'a point fait pencber la balance ; si , dans ses doutes , il a consulté des personnes plus instruites que lui ; s'il n'a jamais hasardé son jugement ; enfin , s'il trouve dans sa conscience la certitude d'avoir apporté dans l'étude de la religion le temps , l'impartialité et l'application que demande une affaire d'une si haute importance.

» S'il a fait tout cela, je défie qu'il soit incrédule. Non, Dieu ne cache point la vérité à celui qui la cherche avec le désir sincère de la trouver. Mais malheureusement il est peu de personnes qui veuillent prendre cette peine , et il n'a jamais existé d'incrédules qui pussent établir sur cette base la sécurité qu'ils affichent en général. Au moins les incrédules de nos jours en sont bien éloignés,

» Les uns n'ont , en fait de connaissance et d'instruction , que les notions superficielles qu'ils reçurent dans leur enfance ; à peine leur enseigna-t-on les dogmes (¡u'ils devaient croire , sans jamais leur en expliquer les motifs. Dès (jue l'aiguillon des passions se fit sentir , retenus par l'aulorilé de la loi , ils désirèrent bientôt de s'en affranchir ; les exemples et les discours des incrédules hâtèrent leur perte; leur foi commença ù chanceler; le doute s'établit; ils désirèrent d'abord d'être incrédules, et ne tardèrent pas à mettre leur gloire à le paraître.

)) D'autres , emportés par le torrent du monde , et n'admettant d'autre étude (pie celle de leurs plaisirs , se sont formé une espèce de doctrine de tous les doutes et de toutes les objections qu'ils ont pu iTcueillir , et que par eux-mêmes ils n'eussent pas été en état d'imaginer ; plus hanlis et plus téméraires que le commun des hommes , ils ne cessent de les mettre en avant avec autant de hardiesse que de sécurité.

» Il y a eu des hommes recommandables , sans doute , par leurs talents qui ne s'occupèrent que des sciences profanes ; leur cœur

De glorifia point Dieu ; ils n'eurent dans leurs études d'autre but que la satisfaction de leur orgueil ; aussi Dieu les abandonna-t-il -, ceux de celte espèce veulent passer pour des sages et ne sont que des insensés.

• D'autres prétendent avoir tout lu , tout examiné , c'est-à-dire qu'ils ont rais tous leurs soins à recueillir des faits ridicules et des sophisracs captieux , et les paradoxes extravagants qu'a pu inventer une philosophie destructive pour colorer l'absurdité de ses opinions. D'autres ont jeté à la hâte un regard curieux sur nos Livres saints , non pour s'instruire , mais pour les critiquer ; non pour leur édification , mais pour s'endurcir davantage ; et c'est ce prétendu travail qu'ils appellent leurs études et leurs méditations ! Combien eniin d'autres classes d'incrédules ! mais dans toutes on s'aperçoit , en les examinant de près , qu'ils n'ont jamais médité , comme ils l'auraient dû , un point aussi important ; on voit toujours leurs passions enfanter leurs erreurs,

» Si leurs passions , en effet , ne les aveuglaient pas , où puiseraient-ils l'audace et la témérité avec lesquelles ils s'obstinent à soutenir un système si mal établi ? Pourquoi exagéreraient-ils de tout leur pouvoir et avec tant d'emphase les difficultés incompréhensibles de la religion , lorsqu'ils ne peuvent s'empêcher d'avouer que l'on n'a rien pu prouver encore contre la divinité de l'origine de ses dogmes , et que l'on n'a jamais pu attaquer la sainteté et la sublimité de sa morale , ni démentir sur aucun point la vérité de son histoire sacrée ?

» Loin de là , ils sont forcés de reconnaître la vie et la mort de son divin Fondateur , la sagesse et la pureté de ses préceptes , la grandeur et la sublimité des Ecritures , le rapport de tant de témoins oculaires, de tant d'hommes vraiment apostoliques; ils ne peuvent récuser le sang de tant de martyrs, l'accomplissement de tant de prophéties , les preuves éclatantes qui nésultent d'un si grand nombre de miracles , la tradition de tous les siècles , la conversion du monde entier , la propagation de la foi , la stabilité inébranlable de l'Eglise , qui en est dépositaire : ces preuves réunies à celles que nous offre encore le christianisme , devraient au moins être de quelque considération aux yeux de leur raison et de leur jugement.

» Ala vue de tant de documents , ils doivent avouer, s'ils mettent encore quelque équité dans leur jugement, qu'ils n'ont jamais voulu fixer leur attention sur des démonstrations aussi positives , puisqu'à l'apparence du doute le plus léger , ils embrassent le parti contraire et le seul qui ne présente aucune sûreté. Pour des plaisirs courts et rapides qui dégradent l'àme , pour le triste avantage de consumer une vie précieuse , à l'instar des animaux qui ne songent qu'à leur corps , et qui bornent là tous leurs désirs et toutes leurs espérances ; pour s'abandonner sans honte et sans remords , pendant son court exil sur la terre , à tous les vices qui lui promettent des jouissances imparfaites et passagères , l'homme perd un bonheur solide et durable dans ce monde , et

expose les deslins qui l'allcndent dans l'élcrnilé ; il les livre nu hasard , il court aveuiiicmeiil le ris(jue de perdre le souverain bonheur et d'endurer des lournu-nls (jni ne doivent jamais unir: d'apr('>s CCS réllexions , vous n'aurez pas de peine à conclure qu'une telle conduite est le comhle de l'aveuglement et de la frénésie.

» — Mon Père, lui dis-je , les passions et la corruption des mœurs sont de tous les siècles , et les chrétiens n'en ont jamais été exempts. A peine le feu des persécutions se ralentit-il dans la primiliv(! Efzlise , que le relûchement s'y introduisit , et les chrétiens aussi devinrent déréglés sans être pour cela incrédules. Il ne faut donc pas rapporter a la philosophie , (pii n'existait presque pas encore , la cause de cette ( orru|)lion , qui ne dut son origine qu'à nos seules passions. Les sciences et les arls , il est vrai , s'accrurent, et de leurs progrés naquit cette philosophie qui a tant propagé l'incrédulité. Si l'on pt'ut en tirer (pielques conséquences , de devons-nous pas en conclure (¡ne l'incrédulité ne s'est étendue qu'à raison du progrés des lumières et de la raison ?

» — Je n'examinerai pas, me répondit-il , si les mœurs publiques ont toujours été également dépravées ; j'avouerai qu'il y a et qu'il y a toujours eu des chrétiens inconséquents , dont la conduite a été en contradiction avec leur croyance ; des hommes qui vivent ou ont vécu d'une manière tout opposée à l'Evangile , quoique professant publiquement la religion qui les condamne. Mais si les passions ne nous conduisent pas toujours à l'incrcdulilé ; s'il y a des hommes vicieux qui ne sont pas incrédules; si la religion cníin ne nous préserve pas toujours du vice , devons-nous en conclure qu'elle est inutile , et ([ue la philosophie n'ajoute pas à la corruption de notre cœur ?

M J'en tire des conséquences bien différentes : si le cœur humain est tellement fragile , que , malgré les exhortations et les conseils de la religion , en dépit de ses promesses et de ses menaces , de la terreur qu'elle imprime, et de tous les moyens (¡u'elle emploie pour contenir les égarements de notre faiblesse , l'homme néanmoins tombe si souvent , et se jette aveuglément dans le précipice, que sera-ce quand il aura perdu toute crainte , quand il n'aura plus de frein ? N'étant plus contenu , ne se livrcra-l-il pas sans inquiétude aux désordres de ses passions ?

)) Tant que les hommes ne sont que fragiles , ils ne s'abandonnent pas il toutes sortes de dérèglements, à tout genre d'excès : ils n'oseront pas franchir les bornes du crime ; et, s'ils s'égarent, on peut espérer qu'un jour leur imagination se calmera , et qu'alors la religion leur fera entendre sa voix impérieuse et terrible : que bientôt le remords les ramènera , et (jue le moment de leur i liangement pourra venir ; iDais (ju'atlendre de celui dont la raison égarée lui persuade (jue toute crainte est inutile , et tout retour sur lui-même ridicule ?

» A des conséquences si naturelles il s'en joint d'autres non moins convaincantes : il suffit d'être fragile pour devenir vicieux , sans,

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pour cela , renoncer à la religion que l'on professe ; à quel degré de perversité ne faut-il pas être parvenu pour oser lutter contre la religion elle-même , pour chercher à détruire ce que tant de siècles ont respecté , et ce qui fut l'objet du respect et de la vénération de tant d'hommes recoraraandables ; pour ne pas craindre d'ériger en principe et de réduire en système la corruption des mœurs et la subversion d'une morale aussi pure ; pour chercher enfin à éteindre en soi-même et dans les autres tout amour de la vertu , tout mouvement de repentir ? Une pareille conduite suppose sans doute ou un désir insensé de se distinguer par le système qu'on a adopté , ou un abrutissement dans lequel la raison est asservie par l'empire des passions les plus viles, ou plutôt enfin l'assemblage monstrueux de lous les vices.

» L'influence des arts et des sciences ajouta infiniment aux connaissances des hommes , et leurs désoi'dres s'accrurent en même temps ; n'en attribuons pas la cause aux sciences et aux arts, nous ne devons en accuser que l'abus que les hommes en ont fait. Dès qu'ils sentirent les avantages de la renommée , au lieu de se proposer un but utile et louable, ils s'égarèrent en suivant les conseils de l'amour-propre. La vanité changea d'objet ; la réputation d'homme savant parut la plus flatteuse; les nations, qui jusqu'alors ne s'étaient disputé que le mérite de la bravoure et la supériorité dans le métier des armes , voulurent acquérir celle des sciences ; et ces mêmes hommes , qui attachaient à leur ignorance une espèce de gloire , la placèrent alors dans la culture (ie l'esprit et dans la possession des connaissances acquises. L'homme , livré à une inquiétude continuelle , tient rarement dans sa conduite un juste milieu ; et , dans l'efTervescence de son esprit , il exagère tous les principes , il tire des conséquences fausses , et trop souvent se laisse offusquer par la lumière qui devait l'éclairer.

» Une métaphysique orgueilleuse osa dira à Dieu : En dépit de tes efforts pour te cacher , je porterai mes yeux sur toi ; je soumettrai aux lumières de ma raison ton essence , tes attributs et tes desseins , et je rejetterai , sans hésiter , tout ce que je ne puis comprendre. ïu t'es manifesté aux hommes , me dit-on , tu leur as révélé des choses sublimes ; je n'examinerai point si les preuves de cette révélation sont certaines ou non , si elles sont prouvées ou ne le sont pas ; cet examen serait inutile , puisque si ma raison n'en est pas satisfaite, si elle ne goûte pas ces choses, elles ne peuvent être que fausses. .Te ne consulterai qu'elle , et seule elle m'apprendra ce que je dois croire. Toute révélation qui est au - dessus de ma raison est nécessairement fausse , et cela me suffit pour m'empêcher de l'admettre. On aura beau me dire qu'elle est fondée , établie sur des faits indubitables et reconnus , je ne les admettrai pas; je répondrai que ce sont autant d'impostures , et je classerai parmi les phénomènes de la nature ceux de ces faits qui me sont présentés sous le caractère pompeux de prodiges et de miracles : ma raison ne peut me tromper , et je ne veux croire qu'elle.

» Tel est en substance le lan{,'age de ces sages prélcndus (¡lii , rejetant la tradition et les preuves du christianisme , n'admettent d'autre tzuide (jue leur faible raison, et voilà comment les sciences... — mon l'ère , lui dis-je en l'interrompant, vous honorez peu votre religion , en regardant les sciences connue la source de toutes les erreurs. J)ésireriez-\ous que les siècles de barbarie eussent duré éternellement ? Accusez-vous la gloire des lettres d'aNoir [)ropagé l'incrèditlitè ? La religion clirétieune ne peut-elle se concilier avec les lumières de la raison ?

» — Je suis loin de le penser, me répondit-il. Ni les progrès de la science, ni les connaissances cju'elle procura, ne furent la cause de l'incrédulité ; elle naquit de l'abus que l'on lit de ces dons de Dieu , en en usant d'une manière incoiisidérce. Je dis , au contraire , que cette fausse philosophie , en dépit de ses illusions et de ses sophismes , n'eût jamais pu obscurcir les principes lumineux qui servent de base à foi , si les passions ne l'eussent aidée en corrompant les lumières de la science , ou en en abusant ; loin que ces lumières puissent participer à la ruine de la religion , je dis que , contenues dans Jes limites raisonnables , et utilement employées , elles serviront elles-mêmes à dissiper les ténèbres et l'illusion dont les erreurs s'enveloppent.

» Ouvrez les annales de la religion , vous verrez qu'elle n'a jamais redouté ni les lumières de la raison ni la perfection des sciences. Elle répandit des larmes ameres, lorsíjue le plus astucieux de ses persécuteurs défendit aux chrétiens l'étude des sciences humaines , qui leur était indispensable pour achever de dessiller les yeux aux gentils. 11 faut une grande intelligence pour la connaissance d'une religion aussi sub'iine que celle des chrétiens , pour embrasser le système vaste et majestueux sur lequel elle repose , et pour reconnaître , dans toutes ses parties, cet enchaînement entre elles qui les lie avec une proportion et une symétrie admirables; et, certes , sisa lumière a pu passer jusqu'à nous, malgré tant de siècles de barbarie et d'ignorance , nous en sommes redevables aux grands hommes qui travaillaient alors à en démontrer la vérité dans leurs écrits également lumineux et jirofonds.

» Les vices et les passions dominaient alors comme aujourd'hui , mais ils ne tendaient pas au but où nous a conduits la philosoj)liie de nos jours. Nos aïeux , malgré leur faiblesse , respectaient les dogmes : notre siècle a changé de langage ; l'orgueil de nos saNanls dédaigne nuiintenant une carrière où l'on est réduit au mérite de croire et où il faut renoncer à la gloire d'inventer. •

Je ne pus me contenir : « Mon Père , lui dis-je , il va de la dureté et peut-être peu de charité à envisager l'incrédulité comme une erreur qui provient indispensablemenl de l'égarement du cœur. J'avoue que , parmi les incrédules , il y en a beaucoup de cette classe ; ceux-là le sont pliittH par l'eflet de leur penchant que de leur persuasion ; ceux-ci sont plutôt séduits par le cœur (¡ue par leur raison ; mais pourrez-vous nie nier qu'il y en ait beaucoup d'atitres qui ne le sont que par réflexion et d'après une conviction intinie?

» En admetlanl qu'ils soient dans Terreur, quel est le mortel qui n'est pss sujet aux illusions et au délire de son imagination? Pourquoi supposer une intention mauvaise où il n'y a peut-être que de l'égarement V J'en ai connu beaucoup ; je puis vous assurer que j'ai vu parmi eux des hommes honnêtes , et qui certainement ne le seraient pas , s'ils manifestaient de semblables opinions sans en être pleinement convaincus. Parmi eux, je connais des hommes d'honneur , pleins de sincérité et doués d'une infinité de'qualités respectables ; et comment tant d'écrivains illustres , la gloire de leur pays , le flambeau de leur siècle , auraient-ils pu , dans leurs écrits , se mentir à eux-mêmes ?

» — J'ai vécu, ainsi que je vous l'ai dit , me répondit le Père , avec les plus fameux d'entre eux , j'ai lu presque tous leurs ouvrages , j'apprécie leurs talents ^ mais je déplore en même temps l'abus qu'ils en ont fait, en ne les employant qu'à leur propre perte et à celle de tant d'autres,

)) Vous dites qu'ils sont estimables ; je le crois , puisque vous le dites ; mais il faut s'entendre sur une qualification qui comporte une très-grande extension. Si , pour être estimable , il suffit de ne pas tomber dans les vices les plus grossiers, dans les fautes les plus honteuses que le monde lui-môme réprouve et voue à l'infamie, il est hors de doute que des hommes instruits et jaloux de leur réputation ne se souilleront pas par de tels crimes ; et , dans cette hypothèse , vous avez raison de les envisager comme des hommes estimables. Si la religion chrétienne n'en exigeait pas davantage , ils auraient aussi ce titre à ses yeux , et eux-mêmes ne l'attaqueraient pas , puisqu'ils n'auraient aucun intérêt à le faire.

M Le christianisme est plus exigeant : non-seulement il condamne ces délits grossiers que le monde réprouve , il en condamne encore une infinité d'autres que le monde loue ; sa morale est d'un ressort bien plus étendu , et les philosophes ne l'ignorent pas. Non-seulement elle dévoue aux tourments éternels le barbare qui sacrifie un autre homme à sa vengeance , le puissant qui opprime le faible , rinjuslc qui dépouille l'orphelin , le calomniateur qui détruit l'honneur ; elle condamne encore (et c'est ce qui les touche le plus) le voluptueux qui place son bonheur dans les plaisirs des" sens , l'orgueilleux dont les bienfaits ne sont dirigés que par une vaine ostentation , l'homme qui ne cherche que sa propre gloire et non celle de Dieu , celui qui , par une humble reconnaissance , ne lui consacre pas les bienfaits qu'il en reçoit ; enfin , elle réprouve également celui qui fait le mal et celui qui ne fait pas le bien. Ces maximes les gênent, et particulièrement celle qui nous enseigne que toutes les vertus morales qui ne sont pas éclairées par la foi et accompagnées de la charité, ne nous conduiront point à la vie éternelle.

» Loin de moi l'idée de les humilier ou de les offenser ; par déférence pour vous , je n'en dirai pas davantage ; je laisse à vos réflexions le soin d'examiner si leur conduite publique, si leurs

LETTRE IV. /i5

mœurs sonl conformes à ces principes , s'ils peuvent les adopter , et s'ils n'ont aucun intérêt à les combattre. Examinez encore s'il sufüt , pour être homme de bien et pour servir d'exemple , de ne point coinmcllre de grands crimes , on de ne i)oiiit tomber dans les vices les plus grossiers ; et en même temps clierclicz s'il n'en est pas d'autres (jui , <itioi(|ue plus secrets et ne dépendant (|ue de l'esprit , n'en sont pas moins criniinds'.

» ISe croyez pas , dit Jiussuel , (jue les sens seuls séduisent l'homme ; la défiravation de l'esprit les séduit souvent ; elle recherche des plaisirs secrets, et toute résistance l'irrite. L'orgueilleux s'imagine s'élever au-dessus des autres et de lui-même , en se mettant au-dessus d'une religion respectée depuis tant de siècles ; il croit en cela acquérir une sorte de supériorité ; il insulte aux esprits vulgaires (|ui se conforment à la piali([ue reçue ; il se regarde avec complaisance , et se forme une idole de lui-même.

» L'une des sources les i)Uis fécondes de ce terrible mal , l'orgueil , oui , l'indomptable orgueil a produit les ¡¡lus fan.eux d'entre les incrédules. Je vous le répète , je les connais; j'ai vécu avec eux , et ils n'ont pu me dérober que l'orgueil leur inspirait une soif dévorante de répulation et de renommée , le désir eüVéné de passer pour des esprits supérieurs , bien élevés au-dessus des erreurs populaires , et qu'ils étaient dominés par le frénétique espoir d'opérer une révolution dans les esprits.

)) Tel est le molif séducteur qui leur a fait prostituer leurs talents et leurs veilles au monstre de l'incrédulité. Ils ne respiraient que pour une vaine gloire , pour satisfaire leur vanité et illustrer leur nom. Si j'eusse pu m'expliqucr librement avec quelqu'un d'entre eux , abandonnant le langage de l'Evangile qu'ils ne comprennent pas , et empruntant le leur, qui est celui de l'amour-propre , je lui aurais dit :

» Pourquoi tant de soucis et tant de travail pour arriver à la gloire à laquelle tu aspires ? celle que tu recherches est-elle la véritable gloire ? Réfléchis un moment et examine si au moins tu entends mieux l'intérêt de ta vanité que celui de ton salut éternel ; tu te trompes également pour l'un et pour l'autre. A l'aide des riches présents que tu reçus de la nature , il te serait aussi facile d'obtenir notre admiration (¡ue d'acquérir des droits à notre reconnaissance ; purgé de la souillure avillissante de ton irréligion , ton nom , éclatant de gloire , eût pu passer à la postérité.

» Insensé ! comment ne considères-tu pas , (¡ne pour les louanges frivoles de quelques-uns de tes contemporains , pervertis ou égarés ainsi que toi , la plus grande partie de l'urjivers maudira ton nom de siècle en siècle, aura ta mémoire en horreur, et privera tes travaux de la récompense la plus honorable qu'ils pussent obtenir ,

' Quel «portarle lihloux oflVirait le oœiir de ceux qu'on npiielle des honnêtes gens, selon le monde , et qui noient pouvoir se passer de religion ! je n'en veux d'autre preuve que le soin qu'ils prennent de se fuir eux-mêmes , et la crainte qu'ils ont de rentrer dans leurs cœurs.

en les proscrivant dans l'éducation publique ? Les pères vertueux , les mères chrétiennes , les maîtres vigilants les arracheront des mains de leurs jeunes élèves , et les dénonceront aux générations futures , comme ne respirant que la corruption des mœurs , comme un poison dangereux dans la société. Tes funestes principes ne seront applaudis , cités et suivis que par des hommes injustes, des fils ingrats et des époux parjures. Tu seras l'apôtre des méchants , le législateur des pervers , et ils apprendront dans tes ouvrages à se soustraire à tous les devoirs et à célébrer tous les vices.

» C'est ainsi que ces apôtres de Tirréligion ne le sont ordinairement devenus que pour acquérir une honteuse célébrité , mobile principal et but unique de lous leurs travaux.

» Mais souffrez que je m'explique avec toute la franchise de mon âme. Les connaissances et l'intelligence qu'ils ont montrées , en matière de religion , sont-elles aussi vastes et aussi dignes d'admiration que vous le supposez ? et n'est-ce pas le cas de leur appliquer ce que dit Bacon : « Un peu de savoir dispose à l'incrédulité , et la science approfondie conduit à la religion? » Avançons dans cet examen sans humeur et sans partialité ; voyons les études qu'ils ont faites; examinons les preuves qu'ils nous ont données de leurs connaissances et du travail auquel ils se sont livrés sur ce qui regarde la religion ; parcourons leurs écrits : que nous présententils jusqu'à présent ?

» Nous voyons qu'ils ont recueilli avec soin et publié avec malignité toutes les obscurités, toutes les difficultés que les livres saints peuvent offrir relativement à l'histoire , à la critique et à la chronologie. Ce n'est pas la preuve d'un grand savoir, puisque avant eux les docteurs de l'Eglise les avaient reproduites pour les réfuter, et que plusieurs écrivains modernes, détrompés, s'étaient déjà rendus à l'évidence de la vérité. Ils n'avaient donc que la peine peu coûteuse de les recueillir ; mais ils ont eu la mauvaise foi de reproduire les objections et de passer sous silence les réponses. Us ont plus fait encore ; ils n'ont cessé de répéter los anciennes et calomnieuses accusations de Cclse , de Porphyre et de Julien ; et s'ils avaient voulu lire les apologies à'Origène , de saint Justin et de plusieurs autres , ils eussent rougi de reproduire des objections tant de fois combattues et détruites.

» Ce n'est pas tout • à l'aide d'une foule de sopbismes , ils ont attaqué la certitude des mystères , sans que néanmoins ils aient jamais pu prouver que ]>i('u ne les eût pas révélés , ni qu'il dût aux hommes la démonstration des mystères qu'il leur révèle. Ils ont recueilli avec complaisance et avec ostentation l'énumération de tous les maux que, dans les siècles de superstition et de fanatisme , les hommes ont pu faire dans l'univers , sous le prétextç de la religion. Y a-l-il quelque justice dans un pareil procédé , et connaissent-ils bien la religion , lorsqu'ils cherchent à la rendre responsable des actions mêmes qu'elle condamne , et auxquelles elle attache la peine des châtiments éternels ? Sont-ils d'accord avec eux-mêmes , quand d'une part ils calomnient sa sainteté en

l'accusant d'inhumanité , et (jue de l'aulrc ils s'irritent de l;i sévérité de «es clK\tifnentá et de l'autorité de ses préceptes? lis prétendent ([ue la reli;,Mon chrétienne est fausse , parce qu'elle ne rend pas bons tous les chiélieiis ; qu'ils disent donc aussi que ¡es lois civiles sont inutiles et viiieuses, puisiiu'elles n'empêchent pas tous les crimes et ne produisent pas toutes les vei tus !

» Us mettent leur plus grand plaisir à reproduire sans cesse , sous les couleurs de l'ironie et de la dérision , ([uclques doctrines fausses •u dauficreuses , (jucUjues pratitpies futiles , ou quelques usages superstitieux qui .^e sont introduits parmi les [¡euples chrétiens.

» l>ans le fond ils ont raison ; mais ils agissent de mauvaise foi , en n'avouant jamais que de semblables abus , [)roduits par l'intérêt des uns , par l'ignorance et la simplicité des autres , sont étrangers à la religion , et aussi contraires a la pureté de ses dogmes qu'opposés á la sainteté de ses rits ; que l'Eglise , qui ne reconnaît d'autre guide que les Ecritures et la tradition , les réprouve ellemême sans cesse , soit par la bouche de ses pasteurs et de ses fidèles ministres , soit par la dévotion pure et éclairée de ses enfants instruits. Si donc les incrédules n'ignorent pas que la religion est la première à pleurer sur de tels abus , comment n'auraienl-ils pas à rougir d'oser les lui imputer ?

» Je vous présenterai une réflexion qui me parait imporlanle. La révélation s'appuie sur des faits certains et authentiques , et nous sommes plus assurés de leur certitude que de celle d'aucun des faits que l'histoire nous présente 5 elle s'appuie sur des documents et des usages qui de Jésus-Christ sont venus jusqu'à nous , et qui sont autant de monuments dont l'existence nous prouve non-seulement l'antiquité de son origine , mais nous démontre encore leur succession positive et non interrompue , telles que la tradition et une pratique continuelle ont eu soin de nous les conserver.

Le meilleur moyen d'attaquer efficacement la certitude de la révélation serait de démontrer la fausseté de ces faits , la non existence des monuments et des documents que nous connaissons , ou de prouver la nouveauté de ces usages , en indiquant le temps et l'époque où ils s'introduisirent. Pourquoi aucun incrédule n'at-il osé l'entreprendre? Au lieu d'attaquer le tronc de cet arbre antique , pourquoi s'arrétent-ils à ses branches ? Pourquoi ? parce que le tronc est inexpugnable ; parce qu'ils ne peuvent trouver des faits qui démentent dos faits certains; parce que l'évidence des documents ne permet aucun doute ; parce qu'enfin il est irapossible d'assigner une épo(iue moderne et récente à des usages dont une pratique successive et continuelle atteste l'antiquité originelle.

«Que font-ils , au lieu d'employer ces moyens ? Violant les premiers principes d'une sainte logique , quant à ce qui concerne l'histoire et les faits positifs , ils recourent ù de prétendues raisons de doutes , à des raisons vagues qui pourraient les conduire à un pyrrhonisrae universel ; ils veulent soumettre la certitude des faits, qui ont Dieu pour auteur, aux règles d'une vraisemblance

tout humaine ; ils prétendent juger des usages anciens par les mœurs du moment , des desseins de Dieu par la raison humaine 5 et , suivant une melhode si peu sage , si peu éclairée, ils se précipitent nécessairement dans des paralogismes continuels.

» Ils mêlent à leurs raisonnements des contes plaisants , des aventures malignes , des sarcasmes piquants , des bons mots burlesques ; partout ils versent à pleines mains les traits d'une ironie sanglante. Par là ils offrent une lecture à laquelle la jeunesse et les gens frivoles se livrent avec ardeur, parce qu'on préfère les bons mots à la vérité , parce qu'on lit moins dans la vue de s'instruire que dans celle de s'amuser.

» Telle est en substance la contexture de leurs livres ; et puisque vous les avez lus , citez-m'en un , depuis Bayle , le premier de notre temps , jusqu'à ceux qui ont paru dans ces derniers jours , qui soit écrit ou d'une autre manière ou dans un autre esprit. Trouvez-en un seul qui ait attaqué la religion dans son ensemble ; un seul qui ait entrepris d'anéantir cette harmonie et cet ordre qui régnent dans son plan , dont le principe remonte à la création du monde et descend jusqu'à nous, enfants de l'Église; un seul qui se soit refusé à l'évidence de cet enchaînement admirable qui ne peut être que l'ouvrage d'un Dieu , puisqu'il fut prédit , annoncé et attendu 5 puisque enfin l'édifice en est si sublime , les dépendances si bien ordonnées , et toutes les parties si bien liées , que , loin de pouvoir être l'ouvrage des hommes , il étonne et s'élève bien au-dessus de notre pensée.

« Pour combattre la religion avec quelque succès , il fallait détruire son antiquité , son authenticité, et celte harmonie dans ses proportions qui manifeste son excellence. Pourquoi ne nous démontrent-ils pas la fausseté des livres de Moïse , en nous indiquant le temps où ils parurent et la personne qui en fut l'auteur ? Pourquoi ne nous prouvent-ils pas que ces miracles ne furent que de subtils prestiges , et que les fêtes et les cantiques qui subsistent encore aujourd'hui parmi les juifs , ne sont que mensonge et illusion ; qu'on ne leur annonça point un Messie ; qu'ils ne l'attendirent pas, et que Jésus-Christ ne fut pas ce Messie? Qu'ils nous prouvent seulement que Jésus-Christ ne ressuscita pas.

» Telle est la base , telle est la substance de notre religion , que, pour la renverser , il faudrait prouver la fausseté de quelqu'un de ces faits fondamentaux , et c'est ce qu'ils ne feront jamais. Pareils aux Pygmées , qui , n'osant attaquer Hercule en face , de peur d'être écrasés sous sa massue , marchent après lui dans l'espérance de s'enrichir de quelques-unes de ses dépouilles ; tels les incrédules , quand ils trouvent quelque contradiction apparente , quelque difficulté qui présente quelque obscurité , et surtout quelque expression qui prête à la dérision ou leur paraît plaisante , ils chantent victoire ; tandis que celui qui est convaincu de la majesté et de la solidité de nos dogmes , rit de leurs efforts insensés.

» Et cependant de tels hommes prétendant à être les précepteurs , osent s'inliluler les amis du genre humain, les flambeaux du siècle !... One l'univers serait à plaindre , si le succès (.ouronnait leurs cou[)ables eflbrls ! (Jue seraient deveims les hommes , >i ces prétendus sages, parleurs coupables intrigues, leur eussent fait perdre le don inestimable de la foi? Ils desiraient que le monde entier devint philosophe , c'est-à-dire qu'ils voulaient l'anèanlissement et l'oubli de la religion. Leurs criminels efforts n'eussent fait qu'ébranler et affaiblir toutes les bases de la société ; ils n'eussent abouti qu'à renverser l'ordre public , et à nous faire perdre jusiju'aux premières notions de la justice et de la décence. Que deviendraient les mœurs, la bonne foi , la sécurité des gouvernements et môme des individus , si les hommes pouvaient en venir à se persuader que tout péril avec notre corps, et que le néant est le dernier terme du vice et de la vertu ' ?

» — Mon Père , lui dis-je , on connaît cependant une foule d'hommes vertueux , qui l'ont été indépendamment de toute religion : Titus, Marc-Auréle , Anioni'n , et une infinité d'autres, ne furent-ils pas humains , bienfaisants , justes et généreux ?

» — Ceux que vous me citez , me répondit-il , professaient une religion , bien qu'elle ne fût pas la véritable. D'ailleurs , il peut se trouver des hommes qui sont portés naturellement à la vertu ; d'autres veulent par or;jueil paraître vertueux sans l'être ; d'autres enfin sacrifient leurs passions à celle de doiuiner ou d'acquérir un nom illustre. Cela se peut , quoique les exemples en soient très - rares ; mais pi>ut-on espérer de contenir de même une multitude grossière et effrénée ? Croit-on qu'après lui avoir enlevé le frein de la religion et ses salutaires terreurs , il soit possible de réprimer le débordement de toutes les passions , par des idées philosopliiques et par des notions abstraites d'ordre et de justice ? Ce serait bien peu connaître la nature humaine ; ce serait exiger qu'elle fit de plein gré le sacrifice de son bonheur ; les bous alors seraient les plus malheureux.

> La vertu n'est réellement que l'amour bien entendu de nos véritables intérêts , qu'une juste sollicitude sur notre existence. S'il n'y a rien á craindre , rien à espérer après notre mort , notre intérêt le plus pressant est de jouir en cette vie. Si la raison n'espère pas trouver dans une autre vie la récompense des sacrifices qu'elle fait , les sens doivent avoir la préférence en celle-ci. La philosophie exagérera vainement les jouissances que la vertu ' trouve en elle-même , la récompense triste et éphémère d'une admiration étrangère et insuftisanle pour la faire sortir victorieuse de ses travaux et de ses combats , dans lesquels l'intérêt présent et personnel sera toujours vainqueur.

' En détruisant ce premier principe , ils nous ont plongés dans le chnos. Point de principes sûrs maintenant : chacun nous donne sa rêverie. Si nous ne nous hâtons de revenir sur nos pas, et d'abandonner la route dans laquelle ils nous contraignent de marcher , et les individus et les i;ouvernement3 s'écrouleront les uns et les autres , et se détruiront sans retour.

» Que nous servirait de croire en Dieu , si le juste n'avait rien à attendre de sa bonté , et le méchant rien à redouter de sa justice ? Détruisez l'espoir et la crainte , les uniques moteurs de la conscience , il ne reste plus d'émulation pour la vertu, plus d'obligation , si ce n'est celle de nous aimer nous-mêmes et de n'aimer que nous seuls.

» Tel est le chaos épouvantable où les philosophes cherchent à nous plonger , tel est le but de leurs travaux et de leurs victoires. Ils enseignent aux hommes à se livrer sans honte et sans remords à des plaisirs criminels qui étonnent la nature , à ne plus craindre Dieu , à fouler aux pieds tout principe d'équité lorsqu'on peut échapper à la vigilance de la loi 5 ils apprennent à l'homme puissant ou revêtu de quelque autorité , à ne connaître d'autre règle que son pouvoir , sa volonté et ses passions. Ils ont armé le fils contre le père , l'époux contre l'épouse , le serviteur contre le maître. Ils ont débarrassé le vice de son frein et de ses remords , et ils ont dépouillé la vertu de son principal appui ; ils en ont fait disparaître le but ; ils ont banni de notre cœur ses consolations et ses espérances. Dieu saint ! si tel est l'effet de leurs tristes vérités, que ne nous laissaient-ils nos erreurs!

B — 11 me parait , lui dis-je en l'interrompant , que vos plaintes sont exagérées. En général , vous avez raison , et je l'avoue ; mais n'est-il pas injuste d'imputer à tous les incrédules indifféremment tant de noirceur et tant de crimes? J'en connais qui gémissent aussi profondément que vous sur de pareils excès , qui certainement contrastent avec leurs principes. — Il se peut, me répond-il , que quelques-uns d'entre eux aient été forcés de rougir de leurs triomphes ; mais comment n'out-ils pas senti qu'en détruisant la religion, ils rompaient le frein le plus propre à dompter les passions , ils anéantissaient le seul remède qui peut guérir un cœur corrompu , ils renversaient la seule barrière qui peut contenir la multitude , ils appelaient enfin au sein de la société le débordement de tous les vices ^ ?

» Comment se justifieront-ils d'avoir été les apologistes du suicide ? On dirait que , non contents de nous avoir démontré les abîmes du néant , ils ont encore voulu consacrer les efforts de leur génie à nous y précipiter de suite ; comme s'il ne leur suffisait pas d'avoir détruit dans les méchants la crainte de l'éternité , et qu'ils voulussent encore leur faire braver la crainte des lois et jusqu'à l'amour de la vie , pour mettre le comble à tous leurs crimes.

» Qui peut regarder comme un bienfait la funeste tentative de ceux qui cherchent à nous plonger dans les ténèbres , lorsque Dieu nous a éclairés des lumières éclatantes de sa religion ? Devonsnous prendre pour guides des hommes assez dépravés pour méditer

' Ils n'en sont que trop venus à bout pour le malheur de notre partie : qu'ils

• ■ ■ is la société , et ils seront contraints

des hommes , s'ils n'ont été les plus

• us lien sioiii (juc irop venus a uoui pour __ examinent l'état oii leurs principes ont mis la société , et ils seront contraints d'avouer qu'ils ont été les plus aveuglas de

méchant?.

un pareil projet , ou assez aveugles pour ne pas connaître quel en sera I(î résultat ?

» Mais exisle-l-il une erreur plus absurdo et plus dépIoraljU; (jue celle de ceux (jui [¡icrciciil à nos puissants motifs de crédibilité , l'autorité de ces nouveaux maîtres • et , les supposant plus éclairés que tant de cbrétiens illustres dans tous les siècles , constants dans leur foi qu'ils défendirent toujours avec gloire , se laissent enlin éblouir par les sophismes de ces docteurs nrtodernes , et admettent sur leur [)ar()le ce qiie souvent ils ne croient pas cuxmémos ?

» J'en parle ain!?i , [)arcc (ju'en effet nous avons de puissants motifs de suspecter leur sincérité. Sans doute ils ne se lassent jamais de reproduire et de répéter leurs raisonnements destructeurs ; mais cette opiniâtreté même est précisément une raison de soupçonner leur bonne foi. N'étant aguerris qu'imparfaitem(Mit contre les remords de leur conscience , ils lücbenl de s'étourdir par le bruit et le tumulte , et de chercber des compagnons qui les raCfermissenl dans leur persuasion chancelante.

» Combien j'en ai connus qui se trouvaient dans ce cas ! combien j'en ai vus qui s'eiToiçaienl de paraître incrédules par la seule raison qu'ils désiraient de l'être ! Les uns montraient de l'intrépidité dans les moments où tout prospérait pour eux , et dans les afilictions , les revers , lors de la perle de leur fortune , ou dans leurs maladies, ils venaient puiser (lans la reli;:ion des consolations que la philosophie ne pouvait leur procurer. D'autres enlin , pâles et tremblants â leur dernière heure , abjuraient alors les erreurs qu'ils avaient adoptées , et injploraient hautement les secours de l'Eglise , ([u'ils avaient si longtemps dédaignés.

» Il y a plus: comment les hommes , qui n'ont ni stabilité dans leurs principes , ni constance dans leurs opinions , peuvent-ils être vraiment persuadés? Dépourvus de bases certaines , ils divaguent sur tout ; ils se démentent et se contredisent eux-mêmes ; ils ne prennent d'autre guide que l'inconstance de leur caractère et la hardiesse de leur esprit. .\ peine en croyons-nous nos propres yeux , lors(jue nous voyons dans leurs ouvrages la confusion de leurs discours, la contrariété de leur doctrine, et la disi ordance de leurs opinions sur les points les plus essentiels

» L'un met froidement en question s'il y a un Dieu , et ne daigne pas j)rononcer ; un autre tranche la difficulté , en niant eiTrontément son existence , et en tournant en dérision la pusillanimité du déiste , qui n'est pas doué d'assez de courage pour bannir de son Ame ce qu'il nomme une erreur popiilairc ; un troisième se présente ; il se charge de prouver l'existence d'un être suprême, mais à condition (ju'il ne se mêlera point de gouverner le monde , et qu'il sera condamné au repos et à l'indolence.

lien survient un autre , qui priHenil que , dans un siècle aussi éclairé que le nôtre , il est absurde de croire à une autre vie , et ridicule de reconnaître une Providence ; que c'est assujettir l'auteur de la nature i des soins pénibles et continuels , pour un

molif aussi peu importanl que celui de la conservation de l'univers. Un autre soutient le contraire , et avance que l'idée d'un Dieu dispensateur des châtiments et des récompenses , doit être gravée dans tous les cœurs , et cela parce qu'il vaudrait mieux être gouverné par des démons que par des athées.

« Parcourez leurs écrits : l'un nous apprend que la religion naturelle peut nous servir de guide en tout. Celui-ci prétend que la religion naturelle ne peut exister , parce que toute la religion se trouve en contradiction avec la nature. Celui-là s'efforce de prouver que les miracles sont impossibles ; d'autres veulent que l'on enferme comme des insensés ceux qui en nient la possibilité. Il en est qui , dans leur frénésie , attribuent à la religion les crimes de la politique , et la rendent responsable du fanatisme des derniers siècles ; d'autres , plus modérés , reconnaissent que ses excès furent l'abus et non l'esprit du christianisme : c'est ainsi que , toujours discordants entre eux , jamais ils n'ont d'opinion stable.

» Qui pourrait retracer toutes leurs contradictions? Je me bornerai à vous dire que les apologistes de la révélation ont formé des volumes de toutes celles que présentent les écrivains les plus modernes ; et je vous demanderai s'il est possible , après une démonstration aussi complète , que ces philosophes soient parvenus à établir un système régulier et capable de suppléer au vaste plan de la religion ? Comment , étant divisés et inconséquents dans leurs opinions , à tel point que les uns détruisent ce que les autres avancent, renversant leurs propres ouvrages, opposés aujourd'hui au système qu'ils établirent hier , ne pouvant s'entendre ni féunir leurs idées sur rien , toujours opposés eiúre eux , Sè mo-

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autres , ont-ils pu produire un si grand effet , acquérir autant de crédit , et s'investir d'une autorité si puissante ?

» — Vous voulez , lui dis-je , me contraindre à avouer que leur force et leur crédit ne sont dus qu'à la faiblesse et à l'ignorance de leurs lecteurs. — Je crois fermement, répondit- il , qu'ils n'eussent jamais eu de partisans , si les passions ne trouvaient quelque avantage à être de leur parti , et si les chrétiens étaient plus instruits sur les principes invariables de leur religion ; il est à regretter , et je le répète avec douleur , qu'il y en ait si peu qui s'adonnent à celte étude. Les uns , livrés aux affaires , consacrent aux plaisirs les moments de leurs repos ; l'opulence et la grandeur nourrissent l'amour des jouissances et éloignent des objets solides ; la curiosité ramène aux sciences profanes ; on cherche à débrouiller le chaos des mœurs et des religions lointaines , et l'on néglige d'étudier celle dans laquelle nous sommes nés , la seule dont dépend toute notre félicité.

» Il en est même bien peu qui lisent les livres saints qu'a dictés l'esprit de Dieu , les écrits des saints Pères qui en expliquent le sens sublime et mystérieux , et les ouvrages des savants qui en ont authenliquement prouvé la vérité , qui ont confondu les sophistes et les incrédules avec autant de force que de clarté.

Combien n'y en a-l-il pas qui, sans autre inslruclion que celle de leur enfance , mus par l'impiilsioii d'un mouvement naturel qui nous porte á désirer la lausseté d'une religion dont les menaces mettent un Irein à nos passions , et poussés par le malin plaisir que nous prenons aux dis( ours qui ralta([uent , se laissent éblouir par une vaine érudition , par la fausse éh)(|uence et les railleries des philosophes !

» Le comble du mal est dans la difficulté du remède ; une fois que le trait empoisonné a pénétré dans l'intérieur de celui (jui l'a reçu , je ne vois plus de terme à son erreur , je ne puis plus prévoir le moment où il pourra rentrer dans le sein de la reli-jion ; chaque jour la corruption de ses mœurs s'accroit et ajoute à l'épaisseur des ténèbres (jui l'etnironnent. 11 s'éclairera sans doute quand il s'appliquera à son instruction ; mais les incrédules sont bien éloignés d'y songer ; ils ne daignent pas mémo s'informer des principes fondamentaux de la foi. Sera-ce dans la maturité de leur âge qu'ils s'en occuperont, au temps où les passions commencent à s'ali'aiblir ? La vieillesse, on éteignant la fougue impure i!e nos sens, purifie-t-elle notre cœur, énerve-l-elle notre imagination et notre mémoire ? Si sa débilité la défend des excès (jue la loi divine réprouve et proscrit , leur fait-elle aimer ce qu'elle nous commande ? Comment , dans l'âge de la faiblesse et de l'iniulférence , pourra-t-on étudier, apprentlre et méditer ce que l'on a dédaigne dans l'âge de la vigueur et de la curiosité ?

» L'homme sent chaque jour les difficultés s'accroitrc , soit par la force qu'acquièrent nos habitudes , soit par une plus grande opiniâtreté dans nos opinions, soit par l'affaiblissement insensible denos facultés, soit enfin parce ([ue l'habitude du péché aveugle l'esprit et endurcit le cœur ^ aussi est-il impossible que la nature puisse d'elle-même faire un si grand effort. Dieu seul peut opérer cette résurrection par le moyen de sa grâce toute-puissante ; c'est lui qui tient dans sa main le (lambeau de la vérité et qui le montre quand il veut ; c'est lui (¡ui envoie son Esprit saint habiter les âmes qu'il chérit. Heureux celui qu'il a choisi pour en faire un vase de nnséricorde ! Sans doute , si l'incrédule voulait , Dieu daignerait l'éclairer ; mais le veut-il ?

» — Vous m'avez instiuil , lui répondis-je au moment où il songeait à se retirer, sur une foule d'objets nouveaux pour moi et qui me font une forte impression; j'ose espérer que vous voudrez bien m'en entretenir encore à la première entrevue. Recevez mes remerciemenls de tontea vos bontés. » Nous nous séparâmes; et je te renvoie, mon cher Théodore , à ma prochaine lettre. Adieu.

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