LETTRE CINQUIÈME
Le philosophe à Théodore.
Lorsque le Père se fut retiré , mon cher Théodore , j'eus à soutenir un combat pénible : mes réflexions se portèrent sur ma conduite , sur celle de nos amis et d'un si grand nombre d'incrédules ; je m'arrêtais principalement sur celle des philosophes les plus célèbres ; et je fus forcé d'avouer que tout ce qu'il m'avait dit sur les causes les plus communes de l'incrédulité, était à peu près juste.
Je me rappelai quelques-uns de leurs livres , et ceux principalement ou ils ont attaqué le plus fortement la religion , et je trouvai que ce bon religieux m'en avait fait un résume fidèle. Le tableau qu'il m'avait présenté de ces écrits , ainsi que de leurs auteurs , me paraissait assez clair et précis.
J'étais étonné de Irouvcr quelque instruction dans le premier ecclésiastique que le hasard m'avait présenté ; je les avais crus tous ignorants, fanatiques, crédules ou dépourvus de critique et de discernement. Je ne concevais pas que , dans la retraite du cloître , un homme fût capable de raisonnements aussi justes, et d'une logique aussi saine que celle qu'il montrait. J'avais crû pouvoir m'amuser de son ignorance et de sa simplicité , et je trouvais en lui un talent distingué et »in esprit vif et pénétrant.
Dans la persuasion où j'étais qu'il n'existait des hommes trompés et crédules que parce qu'ils n'avaient point eu connaissance des nouvelles lumières que la philosophie avait répandues, j'étais encore plus surpris de le trouver aussi instruit sur les livres philosophiques , et de voir qu'il en connaissait les auteurs ;i fond; il me paraissait à peine croyable qu'un homme doué de tant soit peu de raison , et éclairé [)ar les réflexions sans nombre que présente la lecture de leurs livres , pût accorder quelque confiance à fout ce dont on accable notre enfance.
Je ne comprenais pas non plus comment ce religieux , qui me paraissait doué d'un jugement sain et d'une raison éclairée , avait pu devenir la dupe d'une crédulité aussi grande ; je' disais en moimême : tel est donc l'eflet de l'éducation et de l'empire invincible que les premières idées de l'enfance ont sur nous. Que sert-il aux hommes de naître avec tant de talents, lorsqu'au lieu de les employer à chercher la vérité , ils ne les font servir qu'il donner un coloris spécieux aux erreurs reçues , et h enraciner plus profon-
dément dans leur rœur les opinions les plus monstrueuses ? Ce bon Père confesse (jiie la reIi{,Moii est un (■oini)osé de mystères obscurs et ¡ncomprèbensibles , et cependant il soutient qu'on peut en prouver la vérité avec évidence et clarté. Il faut avoir perdu la raison pour ne pas sentir combien celle conlracdiction est palpable! Comment peut - on démontrer avec évidence ce qu'on ne peut couïprendre ?
Cet bomme , capable d'une absurdité aussi étrange, a cependant lu les écrits de tous les pbilosopbes ; et , non-seulement il n'est pas convaincu par la force et la profondeur de leurs raisonnements, il les accuse encore de sopbisme et de frivolité. Voyez l'arrogante satisfaction avec laquelle il s'ex[)rime !.... Les auteurs de ces écrits sont les premiers génies du siècle, et néanmoins il en parle avec mépris et avec pitié ; il leur reprocbe leur ignorance , et plai c fort au-dessus d'eux, pour l'inslrudion et la science, ceux qui, comme lui , n'ont pas su secouer le joug (jue leur imposait I imbécilité de leurs parents. C'est le comble de la faiblesse à laquelle la raison bumaine peut descendre.
Mais puisque le basard m'a conduit ici et que la prudence exige que j'y fasse quelque séjour , je ne puis mieux employer mon temps qu'à le consacrer à détruire l'aveuglement de ce pauvre iiommc. Je discuterai son système , et je lui en prouverai 1 ineptie et la futilité. Il a de l'esprit naturel , et il sentira sans doute lu force de la vérité. Au moins je pourrai m'amuser de l'embarras où mes réllexions le jetteront ; car il n'eniploiera pour sa défense que de pitoyables subterfuges, dont il ne me sera pas difiicile de lui démontrer la faiblesse.
Je m'occupais de ce projet au moment où il entra : » Mon Père, luidis-je, vous m'avez répété à plusieurs reprises que la religion cbrélienne mérile notre admiration et notre croyance ; que l'exécution (le son plan est sublime, facile à comprendre, et qu'elle a pour caractère l'évidence, qui entraine la persuasion. Je vous avoue que cette assertion me parait bien basardée , et qu'elle contrarie toutes les idées reçues ; personne n'ignore que la foi est obscure , et qu'elle offre h notre croyance des mystères incompréhensibles ; j'ajoute que ce (|u'elle propose , non-seulement répugne à notre enlenilemcnt , mais encore se trouve en contradiction avec notre raison.
» D'ailleurs , pour croire , il faut être persuadé do l'aulbenlicilé de ce (jue l'on croit ; et pour en être persuadé , il faut le comprendre ; or, comment comprendre ce (jue non-seulement on ne peut concevoir , mais encore ce qui parait contradictoire et absurde ?
» — Cette objection , me répondit-il, vous parait spécieuse ; vous regardez comme contradictoire la possibilité de voir clairement ce qui paraît obscur, de croire ce que l'on n'entend pas, et de démontrer avec clarté et évidence ce que l'on ne peut comprendre. Je vous dirai que toutes les objections des pbilosopbes ont ce caractère : elles se présentent sous un aspect formidable par la
confusion des idées ; mais quand une saine logique s'applique à les analyser , lorsqu'on met chaque chose à sa place , alors cet échafaudage croule , et ne parvient à éblouit* que ceux dont l'entendement ne sait pas discerner la vérité d'avec l'apparence : je vais vous le prouver.
» La religion est établie sur deux choses, le fait et le droit. Le fait est que Dieu l'a révélée ; le droit , ce que Dieu a révélé. Le premier est clair, et l'on prouve avec évidence que Dieu est l'auteur de la religion ; le second est en partie évident , parce qu'il y a beaucoup de choses que Dieu nous a permis de comprendre ; et en partie obscur , parce qu'il y en d'autres qu'il a cachées à notre intelligence.
» Pour satisfaire notre raison et l'obliger à reconnaître la divinité de la religion , Dieu nous a donné des preuves et des documents si certains et si évidents , qu'il est impossible à l'homme de bonne foi de ne pas être frappé de l'éclat de tant de lumière. Celui donc qui n'y croit pas est coupable , puisque sa conviction ne dépend que de sa volonté ; et s'il n'est pas convaincu , à défaut de le vouloir, sa négligence sur un objet aussi important devient un crime très-grave ; il n'y a là aucune obscurité.
» Il est vrai que dans ce qu'on nomme le droit, c'est-à-dire dans ce que Dieu a révélé , il y a des mystères incompréhensibles , non pas parce qu'ils combattent la raison , puisqu'étant d'un ordre divin , ils sont au-dessus de sa sphère , mais parce qu'ils en excèdent et en surpassent la portée ; d'ailleurs Dieu , d'après l'ordre de sa sagesse ineffable et de sa divine Providence , ne peut-il pas nous révéler ce qu'il veut, et nous cacher ce qu'il lui plait ?
» La raison toujours humble et respectueuse doit se soumettre aux décrets divins , adorer et croire ce ({u'elle n'entend pas et ce que Dieu lui commande : a-t-elle le droit de lui demander compte de ses desseins ? Elle doit se persuader que Dieu réserve la manifestation de ses secrets pour le jour de l'éternité , et qu'il serait d'une injustice extrême de se plaindre de ne pas tout savoir ; elle doit être bien convaincue que Dieu nous a donné la connaissance de tout ce qui nous était nécessaire pour le connaître , l'adorer , le servir dans cette vie et le posséder dans l'autre : des connaissances plus étendues nous deviendraient peut-être nuisibles, et n'aboutiraient qu'à satisfaire notre orgueil et notre vanité.
» La raison peut s'assurer par elle-même si Dieu est vraiment l'auteur de la religion , s'il est certain qu'elle vienne du Ciel , et qu'il l'ait révélée aux hommes 5 la raison discute les preuves, compare les témoignages , rejette ce qui ne lui parait pas évident , ou ce qu'elle croit n'être pas suffisamment prouvé. Elle n'admet que ce qui lui est bien démontré et ce qui entraîne la persuasion; elle recherche , contredit , épure ; elle est le juge , elle est l'arbitre : tel est le devoir que Dieu lui-même lui imposa, puisqu'il ne l'a donnée à riiomme que pour cet usage. Il voulut que sa soumission fût un sacriiice ; et elle ne le serait plus , elle cesserait même d'être une vertu , si la raison n'était pas persuadée.
» Après avoir tout vu , tout examiné , si elle est enfin tonvaincue , si les preuves (jue la religion lui présente l'obligent à ne plus douter de son essence divine , alors Tlionune doit S(î soumettre avec humilité et avec respect. Le doute devient un sacrilège, l'examen une insulte à la majesté de Dieu ; il y aurait de la témérité à porter ses recherches sur ce qu'il n'a pas voulu nous révéler. Alors l'homme doit voir que l'obscurité n'est pas une imperfection , que l'incompréhcnsibilité ne s'oppose plus à l'admission des mystères , parce (ju'il sait (pi'il ne peut comprendre ce qui émane d'un ordre supérieur et si fort au-dessus de son intelligence.
» Lne fois persuadé que la religion émane de Dieu , il se prosterne , il adore et se soumet ; il rend fíríh-e au souverain Auteur de tout ; et, dans tout ce qu'il (omprend, il admire sa majesté et sa bonté. S'il aperçoit quehjue obscurité dans les mystères qu'on lui présente , s'il voit qu'il y a des choses qu'il n'aurait pu ni deviner , ni concevoir à l'aide de ses propres lumières , il ne s'en étonne pas ; il est pénc tré de la faiblesse de ses moyens ; il sait qu'ils sont limités : convaincu de la grandeur de Dieu , de sa sagesse , île la profondeur de ses desseins , il s'humilie et s'impose la loi du silence. Autant ses regards eur<>nt de perspicai ité pour reconnaitre si Dieu lui-même avait réellement fondé cette religion, autant aujourd'hui il la croit aveuglément et l'adore sans murmurer : voilà comment la foi et la raison peuvent élre toujours d'accord. La raison ne croit pas trop aisément à la divinité de son origine ; mais une fois convaincue , elle ne sait plus que croire et obéir.
M En matière de religion , on ne doit nîscutcr qu'une seule question : tout se réduit à examiner si les preuves dont elle se glorifie , si ¡es bases sur lesquelles elle s'appuie , sont vérilablciricnt de nature à ne pouvoir émaner que de Dieu. Admettons un moment que je pusse prouver à un incrédule que Jésus-Christ est Dieu , et qu'il nous enseigna le christianisme dans son Evangile : cet incrédule supposé convaincu , se voyant forcé de convenir de cette vérité , serait-il fondé ii venir me proposer les objections qui le fatigueraient ! ne serail-il pas impudent â lui de me dire que son cœur rencontre des difficultés , que son esprit ne peut ni comprendre des mystères si obscurs , ni se soumettre à une pareille doctrine?
» Ne serais-je pas en droit de lui répondre : 0 homme , composé fastueux d'orgueil , de petitesse et de misère , tu oses , en présence de ton Dieu , invoquer ta raison , celte raison qui ne t'a été accordée que pour reconnaître que .lésus-Clirist ton Dieu a bien voulu communi(iuer avec toi ; lorsqu'elle l'a convaincu de cette . vérité par des preuves auxquelles tu n'as pu résister , que te reste-l-il à faire, si ce n'est à t'humilier et à adorer la profondeur de ses desseins? Prétends-tu en mesurer l'étendue infinie , à l'aide des bornes étroites de tes connaissances ? Aspires-tu ¡'i assujettir l'incommensurable océan de sa sagesse éternelle dans la faible balance de ton intelligence?
» Ta raison a rempli son devoir : elle consacra ses efforts , elle employa ses moyens à examiner si Jésus-Christ est Dieu ; elle rechercha avec soin si les documents qui le prouvent étaient authentiques et vrais ; elle s'appliqua à se mettre en garde contre les dangers de la séduction et contre les suggestions de l'erreur ; elle examina avec une attention suivie et scrupuleuse si Jésus- Christ a prouvé sa mission d'une manière si claire et si irrésistible qu'elle ne laissât lieu à aucun doute.
» Après un examen aussi sérieux et aussi mûr , elle s'est vue forcée à se rendre ; elle se croirait inexcusable de ne pas céder à la force irrésistible de motifs également puissants et multipliés. Telle devait être la marche de ta raison , et c'est ce que ton bonheur exigeait qu'elle fit; puisque, sans un examen profondément médité, sans une discussion longtemps débattue, ta foi n'aurait pu être qu'incertaine et chancelante , vague , dépourvue de base et de consistance. Maintenant que ta rnison est convaincue , ton orgueil cherche-t-il à te troubler par de nouveaux doutes ? imposelui silence , et soumets-toi à croire et adorer.
» Si cet Evangile que tu adores te présente des mystères , respecte jusqu'à leur obscurité : comment la sublimité des mystères pourrait-elle devenir accessible à celui qui , dans la contemplation des merveilles de la nature , marche sans cesse environné des ténèbres les plus épaisses ? Il les aperçoit ; il ne peut douter de leur existence . et cependant il ne les comprend pas. Qu'importe au fond ? Une raison sagement modeste sait que la terre n'est pas le séjour des connaissances ; elle sait qu'il arrivera un jour où la lumière éternelle se montrera dans tout son éclat , et que ce qu'il nous importe de connaître le mieux , c'est l'obligation de croire et de pratiquer ce que Dieu nous prescrit.
» Observez comment cette foi est en même temps claire et obscure ; claire jusqu'à l'évidence dans les motifs de sa croyance , claire dans les documents sur lesquels elle s'appuie et dans les preuves invincibles qui rétablissent; obscure à l'égard de quelques-uns de ses mystères; et cela était nécessaire pour donner de l'existence à la foi, puisque son essence est de croire ce qu'elle ne saurait voir. Elle devait être telle pour devenir méritoire , puisqu'il n'y a aucun mérite à croire ce que l'on voit ; parce qu'alors il n'y a ni efforts, ni peine, ni sacriiice. Jésus-Christ nous dit^ : Bienheureux ce qui ne virent pas et qui ont cru.
>) C'est ainsi que , dans la droiture de sa conduite , la raison s'allie aisément avec la foi , parce qu'alors chacune est ù sa place. La raison fait les premiers pas ; elle apprend à connaître que la religion vient de Dieu , puisqu'elle vient de Jésus-Christ qui est Dieu ; elle parvient à se convaincre que Jésus-Christ a fondé une Eglise, qu'il lui légua son autorité et lui promit son assistance ; elle en vient à se persuader que tout ce que la foi propose a été révélé par Dieu , adopté et soutenu par l'Eglise.
' Jean. xx. 29.
» Jo pourrais ajüuler (juc Dieu ne [)0uvant ni se (romper, ni al- U'rcr la vérilc par un mensonge , tout ce (juil nous a dil e>t inconleslablement vrai ; que te <[ue nous a dil l'Eylise n'est pas moins auiheiiliiiue , puisque c'e>l la parole de Dieu qu'elle nous fait entendre, et que par conséquent nous de\ons y adhérer également et de cœur et d'esprit. Telles sont les connaissances que la raison peut ac(juérir par ses propres lumières; tels sont les objets dont elle doit s'occuper.
» Si son inijuiétude l'engage à demander : pourquoi ceci , pour- ([uoi cela ? La religion s'empresse de la Irancjuilliser ; Souviens-toi , lui dit-elle , (pie Dieu l'a dit , et tais-loi. La raison alors s'humilie; mais son humiliülion lui est salutaire -, elle l'empêche, comme dit saint Paul^ , détournera tous les vents des nouvelles doctrines, et la contient dans les limites qu'elle ne doit pas franchir. Ainsi la foi est ferme , sans rien perdre de son obscurité ; eue est mystérieuse , sans rien perdre de son autorité "-.
)) La raison une fois convaincue des principes de la foi , supposons que , dans un moment d'oubli et de démence, elle vienne me demander : Comment concevrai-je (ju'un Dieu se fasse homme sans cesser délre Dieu ; qu'il soit tout à la fois mortel et immortel , passible et impassible ; (ju'il concentre en lui toute la gloire d'un Dieu et toutes les inlirmilés humaines '.' Comment pounai-je admellre que cet Homme-Dieu soit présent sur nos aulels sous les espèces du pain et du vin ? Supposons enfin qu'elle me soumette d'autres dillieullés , la foi m'ordonne de lui repondre ce que Dieu dit à la mer '^ : « Tu arriveras jusque-là > et là tu t'arrêteras ; là les vagues se briseront , ainsi que les eiTorts impuissants de ton orgueil. »
i> Celle sentence est absolue, et la raison n'a rien à lui opposer ; elle produit au contraire de très-grands avantages , puisque , par elle, Ihommc peut opérer le sacrifice de sa raison par la foi, comme il purifie son corps par la pénitence , et son cœur par l'amour. En purifiant son corps par la pénitence , il glorifie Dieu , comme étant souverainement jut-le ; (piand par l'amour il lui sacrifie son cœur , il le glorifie cemme étant souverainement aimable ; et quand ce sacrifice s'efTeclue par la foi, il le glorifie comme la source de toute vt;^ité. L'homme fuit ainsi à Dieu l'hommage de tout son être ; il lui sacrifie son intelligence , son cœur et son corps ; et en cela il ne fait que suivre la raison , qui ordonne de faire hommage de tout à celui de qui l'on lient tout,
i> Vous sentirez donc aisément combien la foi est nécessaire à la
, ' Aux Éphésiens iv. 1/|.
1 La foi est nécessaire au bonheur de l'homme , parce qu'elle calme les inquid ludes de l'esprit et contribue à la paix du cœur. Comme la religion et tout ce qui est dans la religion est nécessaire au bonheur de l'homme , que penser de ceux qui s'efTorcent de la détruire :' Sont-ils ignorants •' Sont-ils aveugles ? Il en coulerait trop de leur supposer l'intention de vouloir rendre tous les hommes malheureux.
* Job. xxxvni. 2.
tranquilité du cœur. Considérez combien il est doux , combien il est avantageux de suivre une marche certaine, de calmer dun seul mot les agitations d'une raison inquiète ; or , ce n'est qu'à la foi que nous pouvons devoir celte marche assurée. En effet, sans une foi docile et soumise , toutes les lumières de la raison , bien loin de tranquilliser notre esprit sur le choix d'un parti , ne feront que le jeter dans de nouveaux embarras et de nouvelles irrésolutions.
)) La raison humaine , livrée à ses propres ressources , est changeante dans ses opinions ; elle reçoit avec enthousiasme toutes les erreurs de l'imagination. La pensée de demain détruira celle d'aujourd'hui ; ce qui lui plait en ce moment lui déplaira dans un autre ; et vous conviendrez qu'une difflculté n'est pas résolue d'une manière satisfaisante , tant que de nouveaux sujets de doute combattent voire jugement.
)) C'est pour cela que nous voyons presque tous les philosophes , dans les angoisses d'une perplexité continuelle , s'arrêler à tout et ne trouver de repos nulle part. C'est cet élat que saint Augustin déplorait , lorsqu'il nous disait qu'il avait longtemps consacré ses études et ses veilles à la recherche de la vérité , et qu'il y avait employé toutes les ressources de sa philosophie; mais qu'après un travail assidu , après êlre tombé dans des erreurs grossières , il était toujours dans la môme incertitude , toujours chancelant , et hors délai de s'arrêler à rien. 11 nous en explique la cause : « Je ne suivais , dit-il , d'autre guide que ma raison , dont les lumières étaient insufiisanles pour éclairer mon entendement ; tel fut le principe de tant de travaux inutiles et de changements si fréquents. » Ce guide incertain lui fit embrasser avec feu une foule de systèmes opposés , dont il ne reconnut la fausseté que lorsque la foi fut devenue son unique boussole. Combien il déplore dans ses Confessions , l'aveuglement dans lequel il avait vécu si longtemps I Que de grâces il rend à Dieu d'avoir dissipé la fausse lueur des sciences profanes qui lui fascinaient les yeux , et de l'avoir éclairé par la sublime simplicité de la foi !
» En effel , lorsque la raison est soumise à la foi , et que l'une et l'autre se trouvent en parfaite harmonie ; lorsqu'elles ne sortent ni l'une ni l'autre de leur sphère naturelle , toutes deux se prêtent un secours mutuel qui porte le calme dans le cœur du chrétien elle rend invincible. Que l'esprit tentateur par ses astuces, l'incrédule par ses sophismes , les passions par leur puissant empire, la raison par sa légèreté , par son orgueil ou son indocilité , enfin que tous les ennemis de la religion , de quelque nature qu'ils soient , sous quelque forme qu'ils se présentent , viennent attaquer le vrai chrétien , il peut les terrasser d'un seul mot : il n'a qu'une réponse courte , décisive et toujours prête , qui satisfait à tout ; c'est celle que Jésus-Christ fit au démon , lorsque cet esprit impur et superbe osa le tenter dans le désert ' : « Cela est écrit. »
'Matlh. IV. û.
Dieu l'a dit : oui , il est (krit qu'il y a un Etre suprême , et qu'il n'y en a qu'un ; qu'il est invisible , élernel , loiil-()uissant • (|u'il a créé le nionde , (piil le conserve et (ju'il le gouverne. — Jusqu'ici , mon Pure , lui dis-je en l'interrttinpanl , tout va bien ; quand vous me direz (ju'il est écrit (ju il existe un lJi<;u , nous serons ÎHcilemcnt d'accord ; mais est-il écrit que ce Dieu est une personne et en mémo temps trois personnes ? Est-il possible que quel(|u'un de raisonnable , je ne dis pas un bomme instruit , un pliilosoplie , mais seulen)ent un bomme doué d'un peu do sens commun , puisse croire et adorer des dioses si évidemment contradictoires et incroyables ? Un a pu ("asciner les yeux d'un peuple crédule et sans éducation ^ ; mais croit-on pouvoir traiter avec le même dédain ceux qui, pourvus de plus de moyens, peuvent jufier plus sainement ? Que penser d'une religion qui , dés le principe , présente une contradiction manifeste , et débute par un mystère incroyable ?
» — Si les cbrétiens , me répondit-il , vous disaient : Nous avons inventé ou découvert ce mystère , vous seriez excusable de n'en faire aucun cas ; et votre raison réclamerait avec justice le droit de décider sur cette supposition ou cette découverte ; vous pourriez avec quelque fondement leur dire : Votre supposition est insensée et révolte la raison ; votre découverte est incroyable ; elle est contraire à l'opinion de tous les bomnies ; elle combat toutes leurs connaissances. Mais les cbrétiens parlent difleremment ; ils disent que Dieu l'a révélé , et ils établissent celte révélation par des preuves et par des raisons qu'ils soutiennent évidentes , claires et aulbenliques. Dans ce cas , on ne peut attaquer ce mystère à raison de son obscurité; il ne s'agit plus de se moquer de ce qu'il vous plait de nommer une contradiction ; il ne «uflit pas non plus d'examiner le mystère en lui-même , ni de voir s'il s'accorde et s'il est conforme avec vos idées. Il ne s'agit uniquement que de vérifier si Dieu l'a vraiment révélé , et si les preuves , les raisons et les monuments qu(; produisent les cbrétiens, sont aussi certains, aussi autbentiques et aussi évidents qu'ils le prétendent.
)) La raison en est sensible : les objets qui appartiennent à la religion de l'infini ou à un ordre de cboses au-dessus de notre capacité , ne peuvent être régies par l'esprit bumain ; et les motifs de la croyance que nous leur donnons, ne peuvent être soumis aux facultes spirituelles d'une intelligence limitée. Sans s'élever à la hauteur de ce (¡ni est surnaturel , nous voyons à tout instant des vérités naturelles , dont la cause , (jue nous ne pouvons atteindre, est entièrement hors de la s[)hère des notions humaines.
» Qui nous expli(|uera, par exemple, comment et pourquoi le corps obéit aux simples désirs de l'esprit ? comment et pourquoi la
' Et quel motif, quel inléièt avaient les apôtres d'annoncer le mystère de la sainte Trinité ■;' Celte vciité était plus propre à dégoûter do. leur doctrine qu'à leur faire des disciples. Les apôtres annon(;aient ce mystère, parce que Dieu l'avait révéla ; ils ne cherchaient point ce qui pouvait leur attirer la uiullitude; ils étaient sûrs du succès , leur Maître le leur avait promis.
matière brute et sans vie est capable de s'animer et de participer au mouvement ? Quel est celui qui peut se dire initié t\ la connaissance d'une foule de phénomènes qui frappent journellement nos sens, sans que notre raison puisse jamáis les pénétrer? Les effets sont sensibles, les'causes nous échappent. Si la raison admet les premiers sans les comprendre, c'est parce qu'elle ne peut se refuser à l'évidence.
)) Combien les objets que nos sens ne peuvent apercevoir doiventils être bien plus inaccessibles encore aux efforts de sa pénétration ! Lors donc qu'on nous présente des faits appuyés sur un témoignage divin , nous ne devons plus considérer s'ils sont ou s'ils ne sont pas incompréhensibles , s'ils sont probables ou contradictoires ; nous n'avons plus qu'A examiner si le témoignage , sur lequel ils sont établis, est ou n'est pas d'essence ùivine. Si l'on nous démontre la vérité ou raulhenticité de leur origine , il serait absurde de se refuser à les croire , parce qu'ils présentent des difficultés que nous ne pouvons résoudre. Dieu n'est-il pas essentiellement vrai ?
» Eli ! qu'importe que notre entendement les approuve ou les rejette , qu'ils soient conformes ou opposés à nos idées ; ce n'est point à lui qu'il appartient de les juger : encore une fois , ils sont au-dessus de sa sphère , relégués dans l'ordre des choses divines ; nous devons donc nous borner à voir si les preuves alléguées sont certaines , et si leur source est divine ; à examiner ., en un mot, si Dieu a voulu les révéler à la terre.
» Cet examen est ici l'unique objet des lumières de la raison. Elle altère sa nature, elle excède les bornes de ses fonctions, lorsqu'elle a l'audace de cherchera pénétrer les mystères, et qu'elle prétend s'élever à la contemplation d'objets , dont les causes , cachées dans les profondeurs inouïes de leur sphère surnaturelle , échappent indispensablenient à nos yeux.
» L'infini est nécessairement incompréhensible et dans son essence et dans ses attributs. Dans l'ordre des vérités naturelles, à mesure que chaque objet se développe, il se présente à notre entendement sous un aspect plus iacile , et son image s'y grave plus profondément ; dans l'infini , au contraire , tout s'agrandit dans les détails 5 et notre entendement se perd autant dans le labyrinthe d'une seule de ses propriétés , ou d'un seul de ses attributs que dans son entier.
» Aussi l'incompréhensibilité est-elle essentiellement l'apanage de tout ce qui appartient à cet ordre , dont la nature est inaccessible à nos regards : il est impossible que l'Eternel nous parle ou nous donne une idée qui le retrace à nos yeux , sans que notre entendement ne soit comme submergé dans un océan où notre raison ne peut se fixer d'elle-même. Toute révélation ne doit être par conséquent pour nous qu'un objet d'adoration et d'amour , dès que la vérité de son existence est démontrée d'une manière incontestable.
» L'Eternel a une essence qui n'appartient qu'à lui : son langage ne peut se comparer au nôtre. Ce que la raison humaine parvient à découvrir ne peut être divin ; chaque chose porte le
LETTUK V. 63
raraclèro ri le lype essenlicl de hi sphère qui lui est propre ; et rincoinpn'licrisibililé est el doit èlre le caraclère disliiiclif de tout ce ({ui esl (li\i[) el siirnaluiid.
» Ces |)iiiiript'S soiil d'une clarté telle , (pi'il faudrait être aveugle pour ne pas eu < oiinailri! l'évidence ; ( flui (jui la mécounailra esl incapahU^ de rien voir; le sens de la vue esl dans lui, pour ainsi dire , plus l)(une (jue dans les aveugles dont jes paupières ne s'ouvrirent jamais aux rayons u\i jour ; jamais il ne pourra recevoir la vérité; jamais il ne sau.a pratiipier la vertu, [luisqu'il ne peut comprendre ce que le bon sens seul doit lui faire apercevoir.
» (Jiie l'incrédulité ne croie pas s'excuser en alléguant ([u'iin mystère est une chose incroyable , et (piune trinilé de personne s réunies dans l'iinilé de l'essence divine détruit tout le système de la philosophie ; les incrédules ne voient pas que celte dillic ullé niémii ajoute aux autres motifs (|ui nous déterminent à croiie. A moins qu'ils ne nous expliquent comment quchpies hommes ont pu inventer un point de doctrine aussi incroyable , el comment ils ont pu en faire la croyance générale d'une multitude innombnrhle , on ne concevra jamais qu'une idée si étonnante el si extraordinaire soil entrée dans res¡)rit humain ; il paraîtra bien moins probable encore que les auteurs de celle invention aient espéré de la persuader aux hommes. Il me semble (¡ne celte réllexion présente une nouvelle raison de mettre plus de soin el plus de zèle dans la recherche de l'origine du dogme qu'on conteste.
» L'imposture peut bâtir dos systèmes , ouidir des faits fabuleux ; mais toute invention humaine conserve toujours (luelque analogie avec les idées île l'esprit de l'homme el avec les objets (ju'il connaît. On irait directement contre les lois de la nature humaine , en supposant (¡ue l'idée de la Trinité esl de l'invention des hommes ; je suis moins étonné du dogme en lui-même que je ne le serais , ou de la fourberie qui l'aurait inventé , ou de l'adicsse qui aurait obtenu l'autorité nécessaire pour le persuader. Ma raison se plie plus aisément à le recevoir cl à l'adorer, qu'à le regarder comme le fruit des intrigues humaines.
» Plus je médite, plus il me parait que la vérité seule peut être un motif sullisant [mur (pie le mystère de la sainte Trinité ait pu entrer dans l'enlendement humain ; je crois donc , avec tous les chrétiens, que son invraisemblance même esl une nouvelle preuve de sa vérité. Il ne me paraîtrait point étrange que la saine raison put tenir elle-même ce langage , sans s'éloigner des principes d'une bonne logique. .Mais écoutez les chrétiens , ils disent bien plus ; ils prouvent (pie tous les objets de leur croyance ont été révélés par Oieu ; ils vous disent : Il est écrit que , dans cet Etre incompréhensible ¡)ar l'unité la plus simple, il y a, sans aucune confusion , une trinilé de personnes ; (|ue ces trois personnes sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit , égaux entre eux ; que le Vils est Yenu sur la Ierre pour racheter les hommes ; qu'étant Dieu , el
sans cesser de i'être , il s'est revêtu de notre humanité ; qu'il a vécu parmi nous ; qu'il y est mort sur la croix ; eniin , qu'il est ressuscité et monté au Ciel.
» 11 est écrit que ce divin Sauveur, voulant demeurer avec nous jusqu'à la consommation des siècles, nous a laissé sa chair sacrée et son précieux sang sous les espèces du pain et du vin que nous offrons dans le sacrifice de la Messe , et que l'un et l'autre sont l'aliment qui-fortifie nos âmes.
» Il est écrit qu'il y aura un jugement universel où nous comparaîtrons tous, pour y élre jugés d'après les lois de l'Evangile ; que ceux qui les auront observées jouiront d'un bonheur éternel , et que ceux qui n y auront pas cru , ou qui , après les avoir violées , n'auront point été purifiés par le repentir , seront châtiés sans mesure et pour l'éternité.
» Il est écrit — Comment , mon Père , lui dis-je en l'interrompant , vous osez m'assurer que vous me prouverez évidemment que Dieu lui-même a révélé à l'homme des choses aussi absurdes et si peu dignes de la Divinité ' ? — Oui , monsieur , me répondit-il , et je ne suis point étonné que votre raison , qui ne s'est jamais attachée à connaître les principes de notre croyance , se révolte lorsqu'on lui présente des prodiges q'ui sont au-dessus de sa sphère , et qui , sans doute , doivent être pour vous des nouveautés extraordinaires , des mystères obscurs et des vérités effrayantes.
» Celui qui reconnaît , sans pouvoir en douter , que cela est écrit , c'est-à-dire que Dieu l'a dit ; celui qui ne peut se refuser sans folie aux preuves évidentes de la divinité de Jésus-Christ , ne doit-il pas se soumettre avec respect à son autorité infaillible ? H ne doit plus chercher qu'à s'assurer de la certitude de la révélation faite par Jésus - Christ ; mais , dès qu'il ne peut plus en douter, il doit se taire et se soumettre , puisqu'il sait que sa raison est sujette à ñiillir , et que Jésus-Christ est la vérité même.
» On peut bien lui faire des arguments auxquels il ne pourra répondre , des raisonnements qui embrouillent ses idées ; mais il ne peut chanceler un instant , et il s'écrie avec l'apôtre "^ : 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! vos jugements sont incompréhensitîles , et votre marche est supérieure à notre intelligence ! Qui a connu les desseins de Dieu ? qui est entré dans le set ret de ses conseils ? C'est ainsi que le chrétien résout toutes les difficultés, dissipe tous les doutes, et
' Et qu'y a-t-il donc de fi absurde et de M indigne de la Divinité dans les paroles du Père? que Diou panlonne à de pauvre? niallicureux niorlcl? perdus sans ressource, par le moyen le plus diiine de sa saticsfe et le plus propre ñ nous montrer la profondeur de son amour; qu'il veille comme un père sur ses enfants ; que «on amour, qui est infini comme lui-même, le porte à s'unira eux de la manière la plus ineffable ; qu'il distini;ue à la fin des jours le fils inurat de celui qui lui donna son cœur. Qu'y a-t-il donc là , encore une fois , de si indigne de sa divinité ? La sagesse , la puissance et l'amour seraient-ils devenus absurdité , bassesse et folie ? Pauvres aveugles!
» Aux Romains, xi. 33 et oh.
LETTHi: V. 65
éloigne (le sa pensée toutes réflexions criminelles ; c'est ainsi qu'il parvient à jouir tlii ealriie et de la |)ai\ , et i\ ne s'occuper (|ne de la praliijue des maximes de l'Kvangile.
» — Mon l'ère , lui dis-je , est-il possib!»' (pie la raison humaine adopte ce qu'elle ne peut concevoir ? peut-elle croire ce qu'elle ne comprend pas ? — llélas î me répondit-il , tel est le cri orgueilleux de l'esprit humain ; il ne consent jamais à se rendre justice cl à reconnailre son insuflisance ! Comment l'iiomme peut-il comprendre des choses surnaturelles , placées hors de la sphère de ses connaissances , et d(jnt l'intelligence est au-dessus de ses faibles organes ? Ne lui sutiit-il pas de savoir que Dieu les a révélées , et (pj'il nous a promis en même temps , (ju'un jour viendrait où , dégagés de la matière et des entraves de nos sens, nous pourrions les comprendre ?
» Cette raison orgueilleuse embrasse-t-elle toutes les merveilles de la nature ? Combien d'objets étonnants se présentent à nos regards dans ce vaste univers, dont l'existence ne peut se révoquer en doute , et que cependant nous ne pouvons comprendre ? Ne serait-il pas absurde d'en nier l'existence par la seule raison que nous ne les comprenons pas ?
» Pourquoi , jusqu'à présent , n'avons-nous pu expliquer les causes du llux et du rellux de la mer ? pouvons-nous pour cela douter du balancement régulier et constant (ju'elle éprouve ? De ce que personne n'a pu nous donner la cause qui dirige l'aimant vers le nord , douterons-nous d'un phénomène aussi utile et aussi avéré? Combien d'autres merveilles, dans l'ordre de la nature, échappent à notre pénétration ! et nous pourrions être étonnés que les mystères de Dieu fussent hors de notre portée ! Nous oserions dire : nous ne les croyons pas , parce que nous ne les comprenons pas !
« Quelle témérité audacieuse dans le mortel insensé qui prétendrait ravir à la Divinité les secrets qu'il lui a plu de nous cacher ! Dieu lui-même a menacé d'écraser sous le poids de sa gloire le téméraire qui oserait sonder l'innnensité de sa majesté'. Il nous a montré tout ce qui nous est nécessaire pour le connaitie , le servir, être heureux dans cette vie , et jouir dans l'autre du bonheur éternel (jue sa présence nous [uocurera. Pour nous convaincre que la révélation est son propre ouvrage , et ne laisser .lUcun motif d'excuse , il nous en a donné des signes si évidents et si positifs que personne ne peut en douter ; ils sont à la portée de tout le monde , et cela doit nous suffire ; il a réservé tout le reste pour le jour où l'homme entrera glorieux dans le sanctuaire de l'éternité , et où Dieu se manifestera à sa créature dans tout l'éclat de sa magnificence : la foi ténébreuse sera alors remphuee pr.r la plus vive clarté. Je ne prétends pas pour cela q»ie Dieu réprouve les sages efforts d'une raison modeste et contenue dans de justes bornes ; il nous l'a donnée comme un fanal qui doit nous servir
' Prov. xw. 27.
de guide dans celte vie, mais il veut qu'elle ne s'éloigne pas de sa sphère et qu'elle ne cherche pas à excéder les bornes de ses conceptions ; il veut qu'elle garde le silence quand il a parlé , et qu'elle s'iiuniilic aux pieds de la foi. Le Seigneur l'a voulu ainsi pour notre bien , et il serait
» — N'est-il pas vrai , lui dis-je , que Dieu a imprimé dans le cœur de l'bomme un sentiment intime et naturel , un discernement clair du bien et du mal , enfin la connaissance de la vertu et du vice ? Puisque cela existe , l'homme possède donc tout ce qu'il lui faut ; il peut se conduire par lui-même , obtenir les récompenses ou éviter les cbàtiments , s'il y en a : telle est la loi naturelle ^ En lui donnant la connaissance de la loi , Dieu accorde à l'homme la raison , afin qu'elle lui obéisse pour son propre intérêt. Dieu ne multiplie point les êtres sans nécessité ei ne crée point des choses superflues ; ces moyens étant suffisants aux hommes pour se gouverner , la révélation devient donc inutile. Pourquoi ■' graver sur la pierre des lois qu'il ne grava pas dans notre cœur ? Que peuvent-ils servir les livres et les prophètes à celui qui possède en lui-même la lumière intérieure qui doit le guider ?
» — Vous pensez , monsieur , répondit le Père , que la raison suffit pour nous apprendre tout ce que la révélation nous enseigne : vous lui iaitcs beaucoup trop d'honneur ; et quand vous examinerez la chose de plus près, vous sentirez qu'elle n'en est pas digne. La religion nous présente à chaque pas des vérités sublimes, des connaissances supérieures, que la raison ne peut découvrir par elle-même, et. qu'elle n'eût jamais connues, sans le secours de la révélation : cela seul suffirait pour prouver combien elle est insuffisante pour gouverner les hommes , et combien la révélation leur était nécessaire.
» A quoi se réduit la faible raison humaine, isolée et livrée à ses propres forces ? Considérez que la première obligation de l'homme , et son intérêt le plus pressant , consistent à connaître son origine, sa nature et surtout sa fin dernière. Pensez-vous que l'enlenclement humain , tourné si complètement vers les objets terrestres , limité et faible comme il est, puisse par ses propres lumières faire "lispanùlre l'obscurité <[ue présentent les objets aussi grands, aussi difficiles à débrouiller ?
» Consultons l'expérience : remontez aux siècles qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, et portez vos regards sur les nations les plus policées , sur celles dont l'influence fut le plus marquée ,
' Lr ¡ihilopoplie ii'esl-il donc jamais entré dan» son cœur, pour reconnaître (ju'il n'esl plus tel qu'il sortit des mains de son Dieu ? 11 s'est opéré une révolution dans le cœur de l'iiomme , il a péclié ; il n'a plus de lumière, plus de force; comment pourra-t-il lire les traits effacés de cette loi naturelle ! entraîné par une force contraire et sans soutien, comment pourra-l-il la suivre?
!> Pourquoi :' ingrat ! parce que vous étiez aveugle, il fallait vous donner la lumière; parce que vous étiez faible, il fallait vous donner la force; vous étiez malheureux sans ressource , il fallait vous rappeler au bonheur. Ferez-vous toujours à Dieu un crime de ses bienfaits ?
LF/ITRK V. 07
ou qui se livièrcnt ;« une aclivih' plus suivie ; inlerrogcz leurs sages , leurs philosophes , leurs savaiils ; (Jeniandez-leiir si l'horuuie €Sl l'ouvrage du hasaid , ou s'il doil sou existence à un (Iréaleur; s'il fui creé dans un elal plus noble et [dus élevé que celui auqu(îl il est niainlenaiit réduit ; si le monde a toujours existe, ou s'il est sorti ilu néant ; si Dieu voit toutes les actions des houiines ; s'il exige un cult(î , cl (¡uel est celui (ju'il demande. Vous ^errez avec i'tonnemenl cpie , sur des qtiestions aussi intéressantes , sur des points aussi etriùlement liés à nos devoirs , à noire sùrelé et à nos deslins éternels , les découvertes de quarante siècles se réduisent à de timides conjectures ou à des erreurs monstrueuses ! \ ous verre/ ({u'excepté la Judée , où J)ieu avait manil'est^ la gloire de son nom , la théoloirie de toutes les nations de lunivers n'a été (¡u'un amas cuiiliis de fables et d'absurdités , de superstitions grossières , de mystères indécents et d'exécrables sacriiices! Yous verrez tous les peuples plongés dans les horreurs du polythéisme le plus étendu, et les grands livrés aux ténèbres de l'impiété !
M J)ans ces siècles recules , l'obscurité fut si générale qu'elle pénétra juscjue dans les écoles ; les savants étaient plongés dans une nuit profonde. Ces mêmes hommes , qui brillèreut avec tant d'éclat à Alheñes , à Corintlie et à Rome , par des talents qui iixent encore notre admiration, raisonnaient comme des enfants, et devenaient entièrement aveugles , dés qu'il s'agissait de religion. Et ce qui prouve cou)bien sont étroites les limites de la raison humaine , c'est que plus leurs disputes et leurs méditations se multipliaient , plus le nombre de leurs erreurs insensées s'augnienlait en même temps.
)) Quelques-uns d'entr'eux ont certainement découvert des vérités utiles ^ mais ils ne purent les entrevoir que d'une manière obscure et confuse ; cette faible clarté ne suflisail , ni pour satisfaire leur raison , ni pour fixer leur incertitude. Aussi les dogmes les plus importants furent-ils relégués par eux dans la classe des problèmes à résoudre , ou de ces questions curieuses que les philosophes se plaisaient à discuter pour exercer leur esprit. Ils ont avoué eux-mêmes que la vérité était une espèce de phosphore , dont l'éclat se montrait un instant et se dérobait aussitôt sous d'épaisses ténèbres. Ils nous ont dit eux-mêmes que leur raison lloltait au gré du vaste océan des opinions humaines ; semblable à un vaisseau battu par la tempête , livré a l'inqiulsion des vents contraires , et dépourvu de pilote et de gouvernail.
» On ne peut se refuser à l'autorité d'une expérience que tout l'univers atteste , qui a duré plus de qualre mille ans , et qui nous prouve la nécessité dune révélation. Qui pourrait , d'après cela , se persuader que le peuple est capable de se former individuellement un corps de doctrine utile et bien ordonné , tandis (jue , pendant quarante siècles , les hommes les plus célèbres n'ont pu produire que des opinions incertaines , et découvrir quelíjues vérités stériles et isolées , sans liaison enlr'elles , sans connexion , sans motifs et sans autorité ?
)) Ceux qui allribucnt à la raison un si grand degré de force , se prévalent contre la révélation , des lumières mêmes qu'elle leur fournit. Us ne méritent pas que nous nous occupions de leurs raisonnements , qui prouvent plus la faiblesse que l'étendue de l'esprit humain ; et leurs efforts pour accréditer ce qu'ils avancent, n'en démontrent tiuc mieux l'insuffisance. La raison est aveugle , et la religion peut seule lui ouvrir les yeux : la raison est inconstante • elle est variable et faible , et la religion seule peut la fixer et lui servir d'appui. Croyez enfin que la raison n'est pas départie à tous les hommes au même degré , et qu'il n'y a que la religion qui puisse suppléer à ce qui manque à quelques-uns , pour compenser cette inégalité , et répartir les dons de la raison d'une manière égale entre tous les hommes.
h Dieu seul pouvait remédier á ces défauts de la raison humaine , en leur prescrivant à tous un même culte , en leur proposant les mêmes mystères , et en les soumettant aux mêmes lois. Ces lois , ce mystère et ce culte forment le corps de la religion ; et aussitôt que la raison reconnaît qu'ils viennent de Dieu , notre devoir est dans la croyance , l'adoration et la pratique de tout ce que la religion nous enseigne.
» — Mon Père , lui-dis-je , il se peut qu'après avoir parcouru les erreurs les plus grossières , les hommes soient parvenus enfin à former et à mettre au jour ce plan qui vous parait si digne d'admiration. Pour prouver que la religion vient de Dieu , il ne suffit pas de dire que pendant plusieurs siècles les hommes ne produisirent que des opinions erronées et passagères ; votre assertion demande des preuves plus positives et qui me paraissent difficiles à fournir.
» — Sans doute , monsieur , me répondit-il , ces preuves ne suffisent pas , et il en faut d'une autre espèce : ce que j'ai pu vous dire sur l'insuffisance de la raison ne sert qu'il prouver la nécessité de la révélation ; quant aux preuves qui en établissent la vérité, ne doutez ni de leur clarté ni de leur force. Quand Dieu découvrit aux hommes des vérités si fort au-dessus des lumières de la raison , quand il leur imposa des lois si opposées à leur nature , il leur devait , il se devait à lui-même , de leur fournir les moyens de se convaincre que les unes et les autres dérivent de lui comme de l'auteur de la nature et de toutes choses.
)) L homme serait peut-être excusable de ne pas les croire , de ne pas leur obéir , si Dieu ne leur avait donné ce caractère de force et de clarté., qui est tel que la raison ne peut résister à leur évidence , lorsqu'elle n'est ni la proie ni la victime des passions.
Pour connaître la force de ces preuves, et pour en apercevoir l'éclat , il faut les méditer avec le désir sincère de connaître la vérité , et l'intention fervente de faire pour elle tous les sacrifices qu'elle demande. Celui qui les examine sans ces dispositions préparatoires , semblable à ce malade dont le palais ne peut supporter la saveur des aliments les plus succulents , n'en recevra aucune impression.
» — Cela poiil élre vrai , lui dis-jc ; mais vous no me persuaderez jamais (ju'il soit possible. d«; prouver e\ ideiniiiciil la vérité d'aucune relii^ion. Je n'ai pas perdu de vue" la disliiulion (jue >ous avez établie entre les preuves de la r»'velalion et la re>elali(>ii elle-niénu' ; elle m'a paru juste , el j'avoue <|ue c'était ¡lour moi «ne eliose nouvelle. ^ ous prétendez (jue les l'iiils cjui prouvent que Dieu l'adonnée sont clairs, (juoiijue le iond ne le soit pas ; vous ajoutez que cela devait «Mre ainsi pour rendre la foi nièriloire ; à la bonne heure , je vous l'accorde encore ; j en reconnais la possibilité; j'admets que cetlC assertion n'est point op[)osee a la raison ; mais avec la même sinci-rité je vous objecterai que nous ne sommes plus à portée de juger li-s prcuNCS, a cause de l'immense distance qui nous sépare des temps , des témoins et des lieux où tous ces événements se sont passes.
» Pour juger sainement d'objets aussi impoitanls , il faudrait au moins être rapprorliés d'eux ; la longue serie de siècles (jui existe entre Jésus-CInisl et nous, nous en a ' placés bien loin. La Vue des hommes est boi née , et elle n'atteint pas h une si longue dislance. Vous vouiez m'en rapprocher un peu pour me mettre à portée (le \oir ; mais vous ne pouvez employer pour cela que des moyens im|)arfails , des témoins que je n'ai pas entendus , des livres écrits par des hommes toujours trompés , ou des traditions populaires incertaines , et qui ont dû être altérées ou pu être exagérées pendant le cours de tant de siècles.
» Tous ces moyens . et il ne peut y en avoir d'autres , ne sont ni certains , ni praticables. Ils ne sont pas praticables , si pour se convaincre de la vérité d'une religion , il était nécessaire d'étudier , de comparer et d'apprécier tous les témoignages el les preuves (pie nous oflVent les livres el les monuments ; s'il fallait apprendre les langues indispensables aceite étude, et acquérir l'érudition qu'exige uu travail aussi vaste el aussi difiicile , il n'y aurait qu'un petit nombre d'hommes laborieux el habiles , qui pourraient parvenir à une entière conviction. Que deviendrait la multitude sans éducation , cette classe d'hommes, forcée pour subsister, à employer son temps à des travaux corporels ? Qui pourrait penser (¡ue Dieu a donné une r»'ligion supéiieure à la capacité de la plupart des hommes, une religion i\\\'\ , n'étant pas évidente par elle-même , exige des discussions aussi embrouillées et aussi difliciles ?
» Ils ne sont pas non plus certains : toute tradition est susceptible d'erreur ; quelíjue ancienne , quelque générale qu'elle soit , elle ne peut jamais servir d'autorité ; excepté les premiers qui ratteslcnt , tous les autres ne sont que des échos (jui la répèlent sur parole. Ils n'y ajoutent aucune preuve , ils ne lui donnent aucune force : la vérité ou la fausseté du rapport appai tiennent uniipiement au premier qui le transmet. Des millions d'hommes cul beau nous le transmettre ensuite , ils peuvent avoir été trompés par leurs devanciers , comme je puis létre par eux. H est donc clair (jue n'en ayant [)oint été li> témoin, et étant obligé de mea rapporter aux auteurs, qui tous sont hommes el par conséquent
susceptibles de se tromper ou de croire des traditions fabuleuses, il devient impossible pour moi de trouver- un point d'appui sûr et invariable : Ibonirae ne peut juger bien , et encore moins prouver avec évidence la vérité de faits si contraires à sa raison. »
Je mis encore en avant une inOnilé de cboses sur cet objet ; le Père m écouta avec patience ; et quand j'eus achevé , il me dit : « Vos réflexions nous conduiraient au pire de tous les inconvénienls , qui serait le pyrrhonisme. Si, pour être sûr d'un fait, il est indispensable d'en avoir été soi-même le témoin , tirons un voile épais sur toute l'histoire. IXos ancêti^s agirent avec plus de simplicité , en recueillant et en nous transmettant les faits des siècles où ils vécurent ; nous rendons à ceux qui nous suivront le même service ; en travaillant ii leur tnsnsmettre les événements dont nous avons été les témoins. Dans la rigueur de voire hypothèse , chaque âge , chaque génération ignorera même l'histoire de son temps ; à peine chaque famille saura ce qui se passe dans son sein. César et Alexandre deviendront des êtres fabuleux ; il nous faudra confondre avec les nouvelles populaires tout ce que l'on a écrit jusqu'à présent , en dépit de la déposition des témoins oculaires , maigre les monuments qu'ils érigèrent pour perpétuer la mémoire des faits ; malgré les usages , les cérémonies ou les rites qui leur durent leur origine ; malgré les documents authentiques qui en atlestent la vérité. Je vous en conjure, prononcez vousmême sur une doctrine qui nous précipiterait dans le plus vicieux des excès et dans une ignorance complète et volontaire.
» Une religion , me dites-vous , ne peut être divine , si , pour se convaincre de son authenticité , elle exige une élude à laquelle tous les hommes ne peuvent pas se livrer , et qui est particulièrement hors de la portée des personnes simples et de ceux qui vivent de leur travail ; en cela vous avez raison : aussi n'eraployons-nous point celte méthode pour la persuader à celte classe d'hommes. Dieu nous a donné , pour nous instrtiire , un moyen mieux adapté à la faiblesse de noire capacité ou aux travaux auxquels nous nous livrons , et vous devez sentir combien il est fort , puisqu'il suffit à tant de nations pour croire à celte religion et la pratiquer avec respect et soumission.
» Si dans le nombre il se trouve des esprits moins dociles qui , aimant à tout examiner, désirent , dans leurs doutes, d'approfondir les motifs de leur foi ; si quelques génies superbes, n'écoutant que l'impulsion de leur orgueilleuse raison, osent nous inquiéter dans la tranquille et paisible possession de noire croyance ; enfin , si quelque infidèle , quelque hérétique ou quelque philosophe nous interrogent , ne devons-nous pas alors leur présenter les documents , les preuves et les témoignages de tous les siècles qui nous ont transmis fidèlement ce dépôt sacré ?
)) Celle religion , dont la sainteté suffit pour persuader l'homme droit et simple , dont la sublinuté excite l'admiration et commande la soumission d'un esprit docile , est loin de redouter l'examen d'un œil critique ; au contraire , elle désire qu'on l'examine, qu'on
la considere sous tous k's ¡¡oints de vue et sous tous ses mpports : sûre d'odVir des pifuves cn ¡denles de sa divine généalogie , elle ajiprendia au nialheiiieux dont l'oriioeilleuse raison, ierlile en diÎlicuIlt'S , l'eloi^iie de >(jn sein , conihicn il est cou[)able de ne l'avoir pas assez étudiée et de la niecoiinailie , puisqu'il a pu si aisément se détromper et revenir de son erreur.
» Vous me dites encore (jue la tradition, (pielcjue répandue (ju'elle soit, n'ajoute pas de. [¡reuves à la religion , parce que ceux «jui la transmettent n'ont fait (juc répéter ce que les premiers avaient dit; et vous ave/, raison : aussi nous ne les produisons pas comme des témoins qui [)i()uvent, mais connue des témoins (jui conlirmeiit la vérité de ce ([ue les premiers ont dit ; et cela nous sufiit. Les chrétiens du second siècle n'avaient pu voir Jésus-(>lirist ni être les témoins de SCS miracles , mais ¡)resque Un\> avaient parlé à ses premiers disciples qui l'avaient vu; ils avaient appris d'eux tous ces faits et leurs détails circonstanciés : ilailleurs ils leur voyaient faire de nouveaux miracles au nom et par la vertivde Jésus-Christ. Tout ce qu'ils nous ont transmis n'est donc pas une sinq)le répétition , mais une coniirmation authentique de ce que les premiers témoins avaient vu , ainsi (¡ne de la foi et de la croyance dont ils étaient dignes.
Les chrétiens du troisième siècle ne purent voir ni Jésus-Christ, ni ses premiers disciples ; mais ils savaient son histoire par leurs ¡)ères , qui la tenaient de ces disciples eux-mêmes : ainsi leur témoignage cesse encore d'être une répétition vague; ils nous assurent que leurs ancêtres leur avaient réellement transmis la connaissance de ces faits , attestés par ceux qui en avaient été les témoins. C'est de celte manière qu'ils sont venus jusqu'à nous, et c'est ainsi que nous les transmettrons à nos descendants : nous leur certifierons (jue nous les avons reçus de nos père&, qui les avaient reçus des leurs ; ainsi de suite, en remontant jusqu'aux témoins oculaires. C'est par celte chaîne non interrompue que nous remonterons toujours jusqu'aux apôtres.
« Nous ne sommes ni ne pouvons être les témoins oculaires des iiiits que nous rapporte l'Evangile , mais nous sommes les dépositaires de sa vérité; nous certifions que nos pères nous l'ont transmise telle (ju'ils la reçurent de leurs ancêtres : ainsi chaque génération ne se borne pas à ré[)éter ce qu'a dit celle qui l'a précédée; elle certifie et confirme encore qu'elle a reçu de ses prédécesseurs celle liadilion ; (lu'elle n'a éprouvé aucune altération , et qu'elle est telle qu'ils la reçurent, et toujours la même, en remontant au premier rapport des témoins oculaires. C'est de celte manière que les siècles n'ont fait que se répéter, puisque chaque siècle en particulier atteste non-seulement que la chaîne de ces témoignages n'a point été inlerron)pue , mais encore que cette tradition n'a point été altérée ; ([u'elle s'est conservée soigneusement avec l'exaclilude et la fidélité la plus parfaite , et que ce que nous croyons à présent nous-mêmes ne diffère en rien de ce tjue les témoins oculaires écrivirent et apprirent aux premiéis néophytes qu'ils convertirent à la religion chrétienne.
)) — Cela peut être, dis-je au Père , et j'admets que nous croyons aujourd'hui ce que crureut les premiers chrétiens ; il est assez vraisemblable qu'il ait clé difficile d'altérer des faits que la superstition a respectés comme sacrés , parce que cela n'aurait pu avoir lieu sans exciter un cri général ; mais prouver qu'une tradition soit la même qui a toujours existé , prouver qu'elle se soit conservée intacte, ce n'est pas démontrer son authenticité; et il me parait assez ridicule de vouloir nous persuader, d'après une tradition, ce que les Juifs témoins des faits refusèrent eux-mêmes de croire.
» N'est-il pas vraiment singulier de vouloir nous persuader , d'après le rapport d'autrui , ce qu'on ne peut faire croire à ceux mêmes qui furent témoins des faits qu'on nous rapporte ? Ceux qui virent ces faits , non-?eulemcnt ne les crurent pas , il les méprisèrent même , et ils condamnèrent Jésus-Christ comme imposteur et comme malfaiteur : supposons même ces faits certains , comment prétendre qu'après tant de siècles, nous devons en être persuadés? Peut-on les regarder comme évidents , lorsqu'ils ne purent convaincre ceux qui en avaient été les témoins eux-mêmes?
» Observez la djCference qui existe entre eux et nous : pour la mieux juger, transportons-nous au temps de Jésus- Christ^ les Juifs espéraient un Messie; leur tradition vraie ou fausse leur apprenait que le Libérateur d'Israël devait naître bientôt. On ne peut douter de l'impatience avec laquelle ils attendaient un événement d'un si grand intérêt. Jésus-Christ parait , et il dit aux Juifs : Reconnaissez en moi le Rédempteur que vous attendez , le Libérateur promis à la maison de David; comparez toutes les circonstances qui ont accompagné ma venue avec ce que les prophètes vous ont annoncé; observez la nuillitude des prodiges que j'opère ; voyez toutes les maladies se dissiper par le pouvoir de ma parole ; voyez l'esprit immonde s'éloigner à ma voix ; voyez comme je prophétise l'avenir et ressuscite les morts; voyez enfin comme j'ai moi-même triomphé de la mort par ma résurrection.
» Vous stmble-t-il , mon Père , que si tous ces faits eussent été vrais, que si les Juifs en eussent été témoins de leurs propres yeux, il fût possible que, soupirant après la venue du Messie qui leur avait été promis, ils l'eussent méconnu au point de le traiter comme un malfaiteur? Est-il probable que la synagogue, plus instruite que le peuple, l'eût condamné à la mort la plus affreuse? Peut-il exister une preuve plus sensible qu'ils ne virent aucun des miracles qu'on a inventés depuis ce temps ? Ils étaient contemporains ; ils furent eux-mêmes, et en même temps , juges, accusateurs et témoins; ils avaient le plus grand intérêt à s'assurer de la vérité; et puisqu'ils le jugèrent un imposteur , pouvons-nous admettre qu'il n'est rien moins qu'un Dieu ? Leur incrédulitêjusiifie la nôtre.
»Ne m'opposez ni le grand nombre de peuples chrétiens , ni la multitude des martyrs qui en ont fait leur croyance; leur foi , produite peut-être par l'enthousiasme et la séduction, ne peut pas être mise en parallèle avec le témoignage des témoins eux-mêmes. Les gentils , qui furent convertis les premiers , ne pouvaient saisir aussi
bien qu'eux le viai sens des propbélies , ils ne pouvaient connaître avec autant d'exaclilutle des (ails ([u'ils n'avaient pas vus et qu'ils ne pouvaient ju'^er [)ai' eu\-n)Onies , dont ils n'avaient connaissance que par des relations clian^ères. La ¡uesonqition est donc toute en laveur des Juifs noninics incrédules, toute contre les idolâtres (jui dirent avoir cru ; n'est-il pas absurde de nous l'aire rej^arder comme un Dieu celui qui [)assa pour un imposteur dans l'esprit de ceux qui vécurent en même temps que lui ?
» — Cette dilliculté , réporidit le Père , vous parait impossible à résoudre , et en ellot elle est spécieuse. Ce qui est simple et naturel satisfait et plait surtout auxjesprits paresseux , (jui veulent se hAter de prendre un parti et consentent à se décider d'après un léger examen. Mais examinons-la dans ses détails, et voyons si elle est solide. Vous supposez d'abord (juil est impossible que les hommes ne se convertissent pas à la \u(! d'un miracle : cette assertion n'est pas certaine. Le mauvais riclie priait Abraham d'envoyer quelqu'un de l'autre monde pour avertir ses frères d'éviter le lieu de tourments ou il était, et Abraham lui lépond : « Vos frères onl Moi se et les prophètes: s'ils ne les écoutent pas, ils ne croiront pas, quand même quelqu'un des morts ressusciterait S » En effet , monsieur, les miracles n'ont d'clïet que sur ceux qui , dégagés d'intérêts et libres de passions , désirent sincèrement de connaître la vérité ; mais ceux (jui ont un vif intérêt ix ne pas y ajouter foi , tous ceux qui se trouvent sous l'empire d'une passion violente , désirent qu'ils soient faux , et trouvent toujours mille prétextes pour les nier ou les all'aiblir.
» Supposons qu'un homme , dans ce cas , soit témoin d'un miracle éclatant ; sans doute il en sera étonné , et ne pourra rien objecter; mais si un intérêt pressant, si une passion dominante lui en font souhaiter la fausseté , après avoir donné quelque temps à sa surprise et à son élonnement, il cherchera bientôt des raisons ou des motifs qui alfaiblissent l'impression qu'il en a reçue ; il tâchera de se persuader , ou que ses sens ont pu le tromper , ou qu'il peut attribuer le prodige à des causes étrangères que sa passion ne manquera pas de lui rendre de plus en plus vraisemblables. C'est là précisément ce qui arriva aux Juifs.
» Ils ne doutèrent jamais des miracles qu'ils voyaient faire à Jésus-Christ , mais ils les attribuèrent à un mauvais principe. Leur réalité était si publique et si notoire , qu'ils ne purent ni les nier , ni en dérober la connaissance à ceux qui sont venus après eux. Aussi les Juifs, qui ont succédé à celte génération, n'ont pu nier ce qu'avouaient publicjuement ceux qui les avaient précédés , et ils se sont vus forces de dire dans le Talmud : que Jésus-Christ avait découvert l'inscription du nom de Dieu , et qu'à l'aide de ce nom mystérieux qu'il savait prononcer , toute la nature lui obéissait comme à Dieu lui-même. Le Talmud renferme mille autres inepties sur lesquelles je n'insisterai pas, pour ne pas vous fatiguer par de
Luc, XVI , 31.
vaioes absurdités. Cette citation suffit pour nous convaincre que ni les Juifs de ce temps , ni ceux d'aujourd'hui n'ont osé nier les miracles de Jésus-Christ. Ils n'auraient pu nier ce qui était à la connaissance de tout le monde, et il ne peut y avoir de preuves plus évidentes de leur réalité, que la nécessité où ils se trouvèrent de recourir à des subterfuges aussi frivoles : il est clair que si ces miracles n'avaient pas été notoires , ils les eussent niés , et par là même ils les auraient facilement démentis.
» — Mais , mon Père , repris-je , s'il est vrai que le peuple et la synagogue virent ces miracles de manière à ne pouvoir les révoquer en doute, comment se peut-il que les Juifs aient mis tant d'obstination à ne pas reconnaître Jésus-Christ , et qu'ils se soient déterminés à le crucifier ? — Il est aisé de vous répondre , me dit le Père; ils attribuaient à Bcdzéhnb , prince des démons , les miracles dont il ne dépendait plus d'eux de n'avoir pas été les témoins ; et , d'après cette idée que leur aveuglement leur suggérait , ils se croyaient autorisés à ne pas y croire et à persécuter Jésus-Christ : d'ailleurs d'autres circonstances pouvaient contribuer à leur erreur.
)> Quel était l'état de la Judée à cette époque ? 11 est certain que les Juifs attendaient le Messie; les prophéties l'avaient annoncé pour ce temps ; la situation même de leur gouvernement l'indiquait : déjà , d'après la prophétie de Jacob , le sceptre était sorti de la tribu de Juda; déjà ils étaient sans pouvoir, sans autorité et sans magistrats : le Sanhédrin avait perdu toute sa splendeur j ce tribunal suprême n'était plus composé que de simples docteurs sans pouvoir et sans crédit. Les Romains s'étaient arrogé sur ce peuple malheureux le droit de vie et de mort , et il ne restait à ce tribunal que la faculté de décider sur les points de leur religion.
» La nation juive , opprimée et mécontente, voyait avec douleur sa triste situation ; elle n'avait plus d'espoir que dans le Messie qu'elle attendait d'un instant à l'autre ; elle s'était persuadée que le Rédempteur lui rendrait son ancienne splendeur ; que , semblable aux conquérants du monde , il aurait le pouvoir et des forces capables de dompter ses ennemis , d'abaisser Rome , d'asservir les gentils , et de fonder un empire qui rendrait les Juifs les maîtres de la terre , et leur procurerait toutes sortes de biens et de richesses. Sur quoi les Juifs établissaient-ils leurs espérances ? Sur les prophéties, qu'ils interprétaient au gré de leurs besoins et non d'après leur sens réel , ainsi que les événements successifs le prouvèrent.
» Jésus-Christ parait sur la terre, mais sous des apparences bien opposées h leurs orgueilleuses espérances. L'obscurité de sa naissance, l'humilité de sa condition n'excitèrent l'attention de personne. 11 ne promet à ses disciples ni les grandeurs que le monde admire, ni los biens qu'il idolâtre. Sa doctrine est sainte et divine, mais elle est austère et pénible ; ses actions sont grandes et sublimes, mais aucun faste, aucune ostentation ne les accompagne ; ses promesses sont magnifi(|uos , mais il en réserve l'effet pour une autre vie. Il n'en fallait pas tant pour le rendre méconnaissable à des hommes orgueilleux et grossiers, dont le cœur terrestre et charnel
LETTIU: V. 7 5
ne prisait que h's jouissances des sons, la [jossossion des biens de la terre ; (|iii ne coiiiiaissaient d'autre dé>ii' (|ue celui d(! sul)jni,fni'r par ]es amies l'ennemi puissant qui les opprimait : telles lurent les causes de l'erreur (jui trompa les Juifs et [)rüdHÍsit leur obslinalioii ; riiisloire , l'esprit et le caractère bien connu de cette nation le prouvent évidemment.
» — Tout cela , mon Père , peut êlre vrai ; mais il est impossible d'expliquer comment une nation tout entière , p.ir l'eirol d'uiuî préoccupation d'ori^ueil et d'inlérél , a |)u résister à l'impression puissante (|ue devait produire un si ^rand nombre de miracles : avouez ([u'on ne jieut concevoir un aveu},'lement aussi njonslrueux ! — líelas ! me repondil-il , sans sortir de noire sujet , combien ne voyons-nous jias tous les jours d'exemples d'un pareil aveuglement ? Ne Iruuve-l-on pas , jus(|ue dans le sein mènie du cbrisli.inisme , des esprits assez aveuglés pour être scandalisés encore , et pour rougir de la pauvreté et de l'bumble condition de Jcsus-Cbrisl , que leur orgueil ne peut concilier avec ce que la foi leur apprend ? Ils niî metlent point en «loule les miracles de Jésus-Clirist ; ils en connaissent la vérité , et cependant leur imaginalion déréglée veut plier à sa faiblesse les desseins de Dieu : malgré les miracles de Jésus-Christ , sa" passion et sa mort leur paraissent ignobles et indignes de la majesté de Dieu. Qu'eussent- ils donc voulu . si , comme les Juifs, ils eussent eu à désirer (|u'il vînt sauver l'Etat, et les tirer de l'oppression humiliante sous laquelle ils gémissaient.
I) Mais je vais vous faire uiu) réponse plus directe. Pourijuoi, me dites-vous, les Juifs n'ont-ils pas cru à Jésus-Christ . d'après le nombre et l'évidence de ses miracles ? Pourquoi ! l'entier accomplissenn>nt des pro[)hélies exigeait que cela fût ainsi ; leur incrédulité avait été prédite; il était écrit que la venue du Messie serait en même temps le salut de l'univers et la réprobation du peuple Juif. 11 était prédit dans \(i Deuicrotwme , dans haïe et dans Jcrt'»!<e , que ce peuple malheureux aurait des yeux et ne verrait pas ; qu'il aurait des oreilles et qu'il n'entendrait pas; qu'il aurait un cœur et qu'il ne comprendrait pas.
» Les autres propliètes étaient pleins de ces menaces; ils annoncent partout que le Messie serait livré, parce qu'il serait méconnu et maltraité par les Juifs. Leur endurcissement et leur châtiment étaient prédits; les événements l'ont confirmé ; et encore niaiiilenanl ils sont un exemple frappant, une preuve vivante de la vérité de ces prophéties. Le nouveau pi'uple de croyants, qui devait s'élever sur leur ruine , nous est pareillement dépeint avec des couleurs si vives et sous des traits si marciués , qu'il nous est impossible de raéconnaitre l'Kglise chrétienne qui a succédé à l'infidèle synagogue. Si vous avez raison , monsieur , de vous étonner de l'incrédulité des Juifs, d'uu autre côté, une conformité aussi exacte entre les prédictions et les événements doit dissiper tous vos doutes.
)) Dieu , sans doute, eut de justes motifs pour prononcer contre les Juifs une proscription si sévère : observez que la résistance obstinée, tant de la part des Juifs qui persécutèrent Jésus-<'.hrist ,
que de celle de leurs descendants qui portent encore aujourd'hui la peine de leur incrédulité, est une des preuves les plus victorieuses de notre foi ; il semble qu'elle devait entrer dans l'ordre des choses que Dieu permet : Si les Juifs , dit Pascal , eussent tous été convertis par Jésus-Christ , nous n'aurions eu que des témoins suspects. Si , pour les punir. Dieu les avait fait disparaître de la terre , nous n'aurions plus aucun témoin. En les y laissant comme des monu nients existants de la vérité des prédictions, en les y laissant attester les miracles, tout en blasphémant la main qui les a opérés, leur existence seule satisfait à tout, et, sans le vouloir, nos plus cruels ennemis deviennent nos défenseurs les plus actifs.
» Les Juifs ne furent pas tous rebelles; plusieurs d'entre eux ont reconnu Jésus-Christ ; mais ce n'en fut que la plus petite partie : ce fut par eux que l'Eglise commença ; les gentils ne vinrent qu'après, ainsi qu'il avait été prédit. La première réunion des chrétiens eut lieu à Jérusalem : dans le principe , elle fut peu nombreuse ; mais depuis le miracle de la résurrection , elle le fut inGniment plus. Les apôtres firent des conversions dont le nombre étonne. En deux jours , huit mille personnes demandèrent à saint Pierre de les purifier par les eaux sanctifiantes du l)aptême : ces nouveaux chrétiens en convertirent une foule d'alilies; et, en bien peu de temps, le nombre s'en accrut considérablement. Il n'est donc pas vrai que les Juifs aient tous résisté à la puissance des miracles de Jésus- Christ. Ceux qui font cette objection sont dans l'erreur -, ils ne portent leurs regards que sur les tlescendanls des Juifs rebelles ; mais ils ne peuvent oublier ceux qui se jetèrent en très-grand nombre dans le sein de l'Eglise , et dont lant de chrétiens sont aujourd'hui la postérité.
» — Je vous comprends , mon Père , vous m'expliquez le motif secret qui indisposait le cœur des Juifs contre des miracles dont la certitude ne pouvait leur inspirer de doute. Vous l'attribuez à la répugnance naturelle que pouvait leur causer la vue de l'état abject et humble dans lequel Jésus-Christ est né. I eur orgueil , trompé par l'idée ambitieuse qu'ils s'étaient formée de la grandeur de leur libérateur , se refusait à le reconnaître sous des apparences aussi peu sensibles.
«Cela peut être; mais loin que la difficulté soit résolue, elle n'en acquiert que plus de force ; car il est clair que les Juifs avaient raison. Comment auraient-ils reconnu l'Envoyé du Seigneur, promis dès l'origine du monde ; le Sauveur que les prophètes avaient si solennellement annoncé ; le Messie enfin , vainqueur de toutes les nations , dont la gloire devait s'étendre jusqu'aux contrées les plus désertes ? Comment l'auraient-ils reconnu dans un homme d'un état obscur et pauvre , qu'ils savaient être né dans une famille indigente et inconnue , qui s'occupait des vils travaux réservés aux malheureux ?
» Dieu ne peut se fiiire entendre à ses créatures d'une manière équivoque , et qui doit nécessairement les tromper ; or , il est \isiblc que le Messie , venant à naître dans la bassesse et la misère , les
LETTKi: VI. 77
Juifs (Jevaiei)l lu méconnailrc dans ctrl étal, alleiidu qiK; 1rs jurjphèles iici l'avaioul aiiiioiice (|ii'cii\ iroiiiM' (1(; gloire <.l do rnajuslc. L'opposition i)C pouvait ctiiî plus l'oite , vl la séduction devenait inévitable ; aussi les Juifs ne purent-ils reconnaître le Messie, et il n'est [)as étonnant (pic nous partagions leur sentiment. >>
J'avai»; a dire ccl.i (pieUpn; satisfaction ; une déinonslralion aussi sinjple me |)araissail sans réplitpjo ; j'éprouvais un secret
plaisir de l'embarras où je devais jeter le Ix.n Père Le son de la
cloche se lit entendre, il me dit en se levant : Mon devoir m'appelle; demain, si vous le voule/ bien, nous reprendrons ce sujet, et j'ose espérer ({\ie cette dillicullé , <pii vous [lar.ùt si diflicile à vaincre , s'évanouira comme les autres. l*iqu(i de l'entendre se vanter de détruire une objection à huiuelln je ne voyais pas de réplique, je me disais intérieurement : cet homme u du talent, il a celui de la persuasion ; mais , en dépit de toute son habileté , pour celte fois l'avantage me restera ; et puisiju'il est si présomptueux , je ne lui ferai pas de quartier; nous verrons comment il s'en tirera. Qui peut prévoir si je ne parviendrai pas à le convaincre du ridicule et de l'absurdité de son système? Plein de cette idée, j'atteïidis impatiemment l'instant de le revoir; ma première lettre te donnera le résultat de notre entretien. Adieu.
Le philosophe à Tliéodore.
Le Père , en m'abordant , entra tout de suite en matière : «Hier, monsieur, me dit-il , notre conversation fut interrompue au moment où vous m'objectiez que , si les prophètes avaient prédit que le Messie viendrait dans sa grandeur et environné de gloire, les Juifs ne durent pas reconnaître Jésus-Christ sous l'extérieur le plus pauvre et le plus humble. Cette difficulté , dont je viens de vous analyser la substance , et qui parait de quelque poids au premier aspect, n'est redevable de sa force apparente qu'ù l'équivoque (jue présente souvent la véritable application du mot orandcur.
» La véritable grandeur (onsiste à parvenir ù son but par des moyens grands , nobles et généreux. Or, sous ce rapport, (luclle grandeur peut être comparée à celle de Jésus-Christ , venant sur la terre dans un état pauvre , obscur, au milieu des humiliations et des souffrances? Il venait racheter les hommes, dissiper de funestes illusions et servir de modèle. Quel étal lui convenait
78 LE TRIOMPHE DE L'ÉVÂTsGILE.
mieux que celui qu'il a daigné choisir? Sans doute, s'il eût voulu se montrer aux hommes dans tout l'éclat de sa majesté , l'univers entier eût obéi à ses ordres ; il eût paru le Dieu fort , le JJicu puissant ; et il devait être le Dieu sauveur. Ce n'est point sa gloire qu'il vient donner en spectacle , c'est celle d'un Dieu outragé qu'il vient réparer; il ne vient point recevoir des adorations, mais en rendre lui-même d'immortelles à son Père ; il vient pour être la victime du péché; il vient pren:!re la place du pécheur, subir la peine qu'il mérite; il doit donc se montrer humilié et accablé sous le poids de tant d'iniquités ; il vient expier les outrages des hommes envers la Divinité, notre orgueil insensé, notre amour pour le plaisir, la longue suite de nos prévarications; il doit donc paraître comme un criminel, et, pour tout dire en un mot, comme l'homme pécheur doit paraître devant Dieu , puisqu'il a daigné se mettre à sa place.
» Il venait dissiper de funestes illusions , montrer à l'homme que le vrai et solide bonheur ne se trouvait ni dans les richesses, ni dans les plaisirs , ni dans les honneurs ; il a dû nous apprendre par son exemple à les mépriser.
)) 11 venait être notre législateur , nous annoncer une loi qui commande l'humilité , le renoncement à soi-même ' ; il avait à lutter contre l'orgueil , l'amour des jouissances terrestres , pour vaincre nos répugnances; il a dû marcher le premier dans cette route qui conduit au bonheur , mais qui parait d'abord semée d'épines ; en un mot , le vainqueur de l'orgueil ne devait pas paraître sous ses livrées ; et si nous n'avions pas vu Jésus-Christ pauvre , humilié , souffrant , il ne nous eût pas été possible de le reconnaître pour le Messie annoncé par les prophètes. Jamais Dieu ne parut plus grand que lorsque les hommes furent obligés de reconnaître qu'il fallait, pour l'apaiser, les humiliations, les larmes et le sang d'un Ilomme-Dieu.
» Je pourrais vous démontrer que , sous ces humbles dehors, on aperçoit le dernier période de la grandeur (¡ui pouvait convenir usa mission ; je pourrais vous montrer combien, dans cette mission sublime , il s'éleva au-dessus de tout ce que le monde a jamais pu admirer dans ses héros : cela demanderait beaucoup de temps , et j'espère un jour vous faire connaître sa vie et sa doctrine; je ne m'occupe en ce moment que du soin de répondre à vos objections.
)) — Mon Père , lui dis-jo , vous ne m'avez pas entièrement répondu. Il se peut que Jésus-Christ, malgré l'humiliation sous laquelle il a paru , possédât la seule grandeur qui pût convenir à ses desseins, je n'insisterai donc plus sur cet objet, mais la difficulté reste. Il est certain que les prophètes annoncèrent le Messie comme revêtu de celte grandeur sensible; ils l'appellent roi et conquérant ; il subjuguera, disent-ils , toutes les nations, et il résulte
' Nous venons ensuite pourquoi la reili-'ion , qui nous a été donnée pour noua rendre heureux, commande le renoncement à soi-nicme.
LETTUK Vr. Tí)
de là cello allenialivc ¡névilabU; , ou les pioplièles se sont lioii)[)é.s, ou Jésus-dlirisl n'est pus le Messie, ('.oniiiienl répondrez->ous à ce dilemme, et comment les Juifs auraiciU-ils pu le re( onri.ijtre ? » — Ce raisonnement , me répondit le l'cie , aura le même >ort rjue les autres; il est vrai cpie les prophètes , dans plusieurs des passages qui concernaient le Messie , l'ont represente puissant , {glorieux et vaiuijueur; mais, en mén)o temps, ces niénies [¡ropliètes l'ont représenle, dans daulres passages, comme pau\re, liumilié et condamné à la mort : il iaut donc admellre, ou que ces propLèles se conlredisaienl enlr'eux , ou que, dans leurs ex|)rcssiüns , opposées en apparence , il y avait un sens caché dont la connaissance pouvait tout concilier.
» Les Juifs, grossiers et charnels, opprimés par de nomhrcuses vexations , impatients du Joug sous lecpiel ils étaient courbés , oublièrent aisément les traits d'humilile et de pauvreté sous les- (juels on leur avait peint le Messie ; ils ne se souvinrent que de ceux qui l'avaient représenle j)nissant et lriomi)hant ; c'est pour cela qu'ils s'obslinèrenl si fuit a méconnaître Jésus-Cluist , lorsqu'ils le virent humble et sans pouvoir. Les chrétiens, c'est-à-dire ceux (jui crurent en lui, comprirent le sens des prophéties; et loin que celle apparente contradiction les éloignât de la foi , ils y trouvèrent un nouveau motif à leur croyance : elle seule pouvait servir à concilier des faits qui paraissaient si opposés.
» Ils n'ignoraient pas ([ue Jésus-Christ avait dit que son royaume n'était pas de ce monde; ils savaient que le Messie de\ail être grand , puissant et victorieux : mais ils savaient aussi qu'il devait souilrir, qu'il devait être en ligure et en réalité l'homme de douleurs, qu'il devait mourir enlin dune mort atfreuse entre deux larrons. Ces prédictions opposées ne pouvaient se concilier que par leur vrai sens, et elles annonçaient (jue sa grandeur ne ressemblerait pas à celle du monde; ([u'elle iw sérail pas accompagnée d'une pompe brillante et extérieure ; (ju'elle n'auTait d'autre éclat que celui de sa vertu , de sa sainteté et de ses miracles ; que son pouvoir, bien diiïérenl de celui des hommes , qui dominent par la force des armes, ne gouvernerait les cœurs que par l'empire de sa doctrine et l'efficai ilé de sa parole-, ils savaient enfin (¡u'il triompherait , non <\v> nations ennemies , mais de l'idolâtrie , des passions et des vices.
» Les Juifs, ne sachant (itrinlerprélcr à la lettre les écrits où Ion représentait le Messie sous la forme d'un conquérant couvert de gloire , et (jui donnaient à celte désignation le même sens dans lequel on eût pu désigner Ci/nis ou Alexandre , devaient naturellement oublier ou donner peu d'allenlion à celles des prophéties qui le peignaient dans l'aballement ; (jui le représentaient comme l'opprobre des hommes. Ils devaient donc se tromper; et les vrais caractères du Messie ne pouvaient être reconnus (pie de ceux qui, méditant toutes les prophéties, parvenaient à découvrir, dans leur apparente contrariété , un sens caché mais certain, puisqu il était le seul qui pût les concilier entre elles.
» Les chréliens ne pouvaient errer dans leur raisonnement, aussi sensible qu'évident, et qui se réduisait à ceci : le Messie doit être grand , puissant et victorieux ; Jésus-Christ parait dans un état humble, pauvre et faible, mais il est aussi prédit que le Messie sera dans ce dernier état. D'autre part, nous voyons que Jésus- Christ est doué de toutes sortes de vertus ^ qu'il enseigne une doctrine plus sainte qu'aucune qui ait pu entrer dans l'imagination des hommes ; nous voyons qu'il commande en maître à la nature , qu'il la fait obéir à sa volonté , qu'à son commandement les malades guérissent et les morts ressuscitent. Un homme revêtu de cette puissance ne peut la tenir que de Dieu, car Dieu seul peut la lui donner ; s'il la tient de Dieu , il est évident qu'il est autorisé par lui , que nous devons croire tout ce qu'il nous dit , et que Dieu ne peut autoriser ni le mensonge ni l'imposteur qui cherche à le répandre.
« Si nous devons croire tout ce qu'il nous dit , nous devons donc le reconnaître pour le Fils de Dieu et pour le Messie , puisqu'il nous le dit. Nous nous étions figuré , d'après les prophètes , qu'il paraîtrait avec éclat et avec magnificence , qu'il serait un grand conquérant , qu'il subjuguerait les nations et qu'il aurait l'empire sur toute la terre ; mais voyant la chose de plus près , nous sommes convaincus que cela ne pouvait être ainsi , puisque les prophètes ont dit qu'il serait traité avec mépris, outragé et condamné à une mort affreuse : deux états qui sont incompatibles.
» 11 faut donc chercher dans ces prophéties un sens caché et spirituel, qui seul peut les concilier; nous trouverons alors que la grandeur , la puissance et les victoires promises au Messie , sont d'une nature différente de celles qu'une ambition grossière et terrestre peut imaginer, et qu'elles ont un caractère supérieur, plus sublime, ou qu'elles font allusion à sa seconde venue.
» Revenons maintenant à Jésus-Christ, sans nous arrêter à sa venue et à sa naissance, arrivées précisément au terme prédit, temps auquel toute la nation l'attendait; n'ayant aucun égard aux miracles qui précédèrent sa naissance, et aux. témoignages de son précurseur, considérons-le un moment en lui-même. Quelles vertus! quelle doctrine ! que de miracles nombreux, impossibles à révoquer en doute ! Qui aurait pu opérer d'aussi grandes merveilles , si ce n'est Dieu ou celui qui nous parle en son nom? Comment se refuser à croire celui que Dieu comble de si grandes faveurs ? Jésus-Christ est donc le Messie , puisqu'il nous le dit si positivement , si sensiblement. Comment peut-il l'être dans un tel état d'humiliation et de pauvreté? La grandeur, la puissance et les victoires qui hii sont promises , ont donc un autre caractère. Voyons si nous les trouverons en lui , et si l'idée que nous en donnent les prophéties peut se réaliser sous le point de vue d'une intelligence plus relevée.
» Quelle grandeur découvrons-nous en Jésus-Christ ? Excepté cette pompe extérieure , qui en elle-même ne peut être que fausse et frivole, quelle grandeur solide et véritable ne se trouve pas en
LKTTIIK VI. 81
lili ? que (lo verliis li»''i()i(|U(*s et siihlimos ! quelle législation simple cl nouvelle ! quelle doctrine à la (ois douce , grande et subiitne ! giii'tuul (!»» Ile patience ininiilabie dans les persécutions (pi'il essuya ! (¡uelle conslaiice iiiéhiatilable <lans les anfjoisses de la tnort la pins cruelle! (ju('l dcsinléressenient î (pi«'l amour! quel sacrilit n inellalilc en laveur des hommes ! Celui (jiii véctjt et n ourut aiii^i est sans dont»; grand , et sa grandeur est d'un ordre bien supéri(!ur à t(»ut ce (jue [¡eut in)aginer une anibilion toute (liarnclle et toute terrestre.
» Qiu'lle est l'éteiulue de son [)OUVoir ! i.es hommes commandent aux lionnncs ; Jésus-Christ commande aux anges ; il subjugue et chasse les démons , et la nature entière se soumet et change son cours à sa voix. Les ennemis dont il devait triompher , invisibles par leur nature , n'en él;iiei)t que plus terribles et plus puissants : pour les vaincre , il fallait un courage et une fore e plus (|u'humains ; ces ennemis étaient l'iibdàtrie , le démon , les passions et les vices : telles furent les victoires que remporta le divin triomphateur.
» Telle est l'espèce des graiideurs , la nature du pouvoir et des victoires promises au Messie ; telle est la manière dont l(>s chré(i(>ns envisagent l'accomplissement des prophéties. Leur vériücalion serait impossible sous un autre point de vue. Le chrétien seul a découvert le sens de l'énigme. Aussi les Juifs , en s'en tenant stupidement ù la lettre , ne purent jamais la deviner ; et par la même raison que les incrédules trouvent des contradictions dans un fait (jue la vie, la mort de Jésus-Christ et les événements successifs ont expliqué avec autant de clarté que de précision , nous autres , chrétiens , nous avons le bonheur et la consolation de concilier ce qui leur parait si contradictoire.
» — Mon Père , répondis-je , j'avoue de bonne foi qu'en supposant la vérité des prophéties, votre démonstration me paraît avoir autant de force que d'évidence. Je n'ignore pas que , quand un auteur digne de foi nous transmet des faits opposés en apparence , si l'on df^couvre un sens qui puisse les concilier et les ex]>liquer d'une manière démonslr;ili\(> , claire et naturelle , la contradiction doit alors disparaître , et l'auleur doit être présumé l'avoir écrit dans ce sens. Je ne suis point éloigm'î d'avouer que les chrétiens ont en cela un grand ascendant sur les Juifs , puisque les uns et les autres admettent l'inspiration des prophètes ; mais , quant a moi , rien ne me paraît prouvé , parce (ju'il faudrait commencer par me convaincre de l'existence réelle de cette inspiration , ce qui ne me parait pas facile.
» Ne sait-on pas que les prophi'ties des Juifs ne sont autre chose que la répétition ou le modèle des oracles des gentils ? Dans tous les temps les nations ont cru que leurs dieux prédisaient l'avenir; les peuples les consultaient , et leurs dieux leur prédisaient les événements futurs; ce fait positif e^t attesté dans l'histoire. Je vous demanderai donc : Ktait-ce Dieu qui se faisait entendre par la voix des ministres de l'idolâtrie , ou était-ce le démon ? Si c'était Dieu ,
on doit penser que les prophéties ne distinguaient pas la vraie religion de celles qui sont fausses ; si c'était le diable, ne pourraisje pas en conclure qu'il a pu dicter les prédictions que nous offrent les livres canoniques des Juifs? Ne m'alléguez pas que les prêtres du paganisme abusaient les peuples par des réponses astucieuses , j'appliquerais voire réponse aux prophètes des Hébreux : voyons si vous pourrez résoudre celte difûcuUé aussi facilement que la première.
» — Cela ne me sera pas moins aisé, répondit le Père. Celte difiiculté est ancienne et facile à aplanir. Celse la proposa à Origène, qui la délruisit viclorieusement ; cela n'empêche pas qu'on ne la reproduise sans cesse ; car telle est la marche habituelle des philosophes de mauvaise foi , ils ne cessent d'opposer des objections , et ils oublient toujours la réfutation qu'on en a faile. L'atlenlion de la muililude se porte sur la difficulté, parce qu'elle est exprimée brièvement et d'une manière simple ; mais on ne veut pas se donner la peine de méditer la réfutation , parce que nécessairement elle est plus ]on;^ue et plus compliquée : je vous ferai sentir aisément combien voire dernière objection est frivole. Je n'entreprendrai pas , pour le momenl, d'examiner s'il y a eu en effet chez les gentils des oracles vérilübles; ceci nous mènerait à une trop longue discussion ; je veux bien même supposer l'aftirmalive ; car paur vous détromper complèlenient , il me sufiira de vous convaincre de la différence qui existe entre les uns et les autres.
u Les réponses des idoles étaient si g'énéralement reconnues pour illusoires et trompeuses , que , parmi les gentils mêmes , tout homme médiocrement inslruit s'en moquait et n'ignorait pas qu'elles étaient dictées par des prêtres intéressés au maintien du culte de leurs dieux. Non-seulement les philosophes en particulier , mais toutes les sectes , celle des stoïciens exceptée , en faisaient publiquement l'objet de leur dédain : telle fut la réponse ([uOrigènc fit à Celse. On laissait le peuple dans son erreur , parce que la multitude est crédule , qu'elle embrasse avec avidité tout ce qui lient du merveilleux , et que la confiance où elle était que le ciel s'^intéressait en sa faveur , était un moyen puissant de la maintenir dans son attachement au culte favorisé et reçu.
» Mais les personnes instruites connaissaient l'imposture. OEnomaus se moquait d'Apollon, et critiquait ses réponses ; l'oracle de Delphes était l'objet de ses railleries : non-seulement il disait que c'était un honîmc qui les rendait , il ajoutait encore que c'était un homme si maladroit , qu'il ne savait pas cacher sa fourberie sous des apparences vraisemblables. Cicerón s'exprimait avec autant de liberté; el Porpliyrc même, le plus grand ennemi du christianisme , se vit contiaint d'avouer publiquement rpie cet artifice était ridicule. Il fallait que l'imposture fut bieii évidente, pour qu'un gentil , le plus opiniâtre des partisans de l'idolâtrie , n'osât pas en nier l'existence,
» La chose devint bien plus notoire , lorsque , ainsi que le rapporte Eusèbc , auteur contemporain et témoin des faits , les prêtres
imposteurs condamnés par les lois qui sévissaient justement contre eux, avouèrent avoir abusé de la crédulité des peuples par les réponses astucieuses et fausses quils faisaient au nom de leurs dieux. En découvrant les arliiices (|u"ils eniployaient , ils détruisirent tous les doutes , et leur crédit fut anéanti pour toujours : leur aveu peut nous persuader, avec quelijue vérité , que tous les oracles nndus jusqu'à celte époque étaient de la même nature.
»Quell(> (liiférence entre ces oracles et ceux des Juifs ! Comment admellrail-on uua comparaison aussi injuste? Les prophètes n'avaient aucun intérêt à parler au nom du Dieu d'Israël ; leur ministère n'était ni lucratif ni dicté par la üaKerie ; loin d'attendre des récompenses , la mort était souvent le résultat de leur zèle. Llie et Elisée, son successeur, sont menacés et persécutés. Isutc , malgré l'éclat de sa naissance, devint l'objet de la dérision du peuple et de son prince ; il trouva la mort dans les tourments les plus cruels. Miellée passa sa Aie dans les cachots. Zac/mrie fut lapidé. La nourriture á'Ezédtiel fut arrosée de ses pleurs. Daniel est deux fois jeté dans la fosse aux lions. Tous annoncent des malheurs ; tous furent la victime d'un peuple ingrat et furieux.
» Le souvenir en était encore si récent et si vif, que Jésus- Christ reprocha aux Juifs d'avoir fait périr tous les prophètes qui l'avaient précédé. Des imposteurs ne se chargent pas d'un ministère aussi triste et aussi dangereux ; et si les prophètes eussent été des imposteurs , ils se seraient hien gardés d'annoncer tant de malheurs à un peuple qui ne recherchait que des prédictions agréables, lis se fussent conduits comme les [)rêlres du paganisme, qui cherchaient à Ualter les passions de leurs souverains , jus({u'au point de prodiguer des éloges au sanguinaire et farouche l'halaris.
» On pourrait citer bien d'autres diliércnces. Les oracles des gentils étaient ambigus, éqni\oques et susceptibles de plusieurs sens; aussi prêlaient-ils toujours un aspect fa\orable à tous les événements : je n'en citerai qu'un exemple. Crcsus , roi de Lydie, avant de commencer la guerre , interroge l'oracle pour savoir de lui si elle sera heureuse ou funeste ; on lui répond que s'il exécute ses projets , un grand empire sera détruit. Crcsus imagine qu'on lui prédit la victoire , il attaque les Perses; mais au lieu du triomphe, il essuie une défaite complète et qui causa la ruine de son propre royaume.
» OEnomaus , que nous avons déjà cité , explique l'amphibologie astucieuse de l'oracle , et s'exprime ainsi : « Celui qui le dictait, voyait deux monarques puissants armés l'un contre l'autre ; les guerres de ce temps entraînaient ordinairement la ruine totale des empires ; il était donc- probable que l'un des deux serait détruit : il ignorait lequel ; mais tout s'arrange au moyen d'une prédiction équivoque et à double sens ; et , en employant toujours le même artifice dans toutes les occasions qui se présentaient, il était sûr que l'oracle devait toujours s'accomplir. Les Crees étaient si convaincus de cette conduite artificieuse , qu'ils donnaient à leur Apollon le surnom de trompeur , de dieu à double sens. « Ce dieu , dit
Cicerón , se conservait toujours une porte de derrière pour pouvoir s'évader. »
» Il n'en était pas ainsi des prophètes hébreux ; leurs oracles devaient être obscurs , puisque le temps seul pouvait éclaircir leurs prophéties ; mais ils n'étaient ni équivoques ni ambigus ; et, lorsque l'événement prédit en attestait la vérité , on démêlait dans la prophétie une précision et une unité de sens qui ne pouvaient avoir de rapport qu'à l'événement même. Us décrivaient les révolutions des cités et des empires avec une telle précision et des circonstances si multipliées , que l'on ne pouvait appliquer leurs prédictions qu'à l'objet dont ils parlaient. Ils marquaient les temps, les époques üxes; ils indiquaient les lieux par des signes si frappants , qu'ils ne pouvaient convenir à aucun autre , et le plus souvent ils les indiquaient sous leur propre nom.
» Prenons Nabuchodonosor pour exemple : haïe annonça la gloire et le gouvernement orgueilleux de ce prince avant même qu'il fût né, et il prédit en même temps sa ruine et sa destruction. Quand le prophète parlait ainsi , Babylone , lieu obscur , existait à peine ; en annonçant sa grandeur future , il prédit qu'aussitôt qu'elle sera parvenue au dernier degré de splendeur , sa ruine totale sera le châtiment de son orgueil, a Je vais, disait Dieu, par la bouche
à'isaïe S je vais susciter les Modes; la grande Babylone >
cette reine des cités du monde, qui fut un si grand sujet d'orgueil pour les Ghaldéens , sera détruite ainsi que Sodome et Gomorrhe. » Cyrus est celui que le Giel a choisi pour vaincre cette nation orgueilleuse ; non-seulement le prophète l'annonce deux cents ans avant sa venue , bien plus il le nomme. Le Seigneur ajoute ~ « qu'il a choisi Cyrus pour exécuter sa volonté sur Babjlone , et qu'il sera son bras parmi les peuples de la Ghaldée. »
» Peut-il y avoir d'équivoque, de double entente, ou quelque artiflce dans une prophétie dont les détails sont si positifs ? Tout y porte l'empreinte d'une précision telle, qu'elle ne peut convenir qu'à l'événement. Le prophète annonce , plusieurs siècles d'avance , une révolution que personne ne pouvait prévoir ; ni. le théâtre où elle devait se passer , ni ceux qui devaient en être les agents , n'existaient encore. Babylone alors s'élevait à peine , et il fallait qu'elle devint un empire ; il fallait que sa puissance devint la cause de son orgueil et de sa chute. Nabuchodonosor , qui devait partager son châtiment , n'était pas encore né ; le vengeur du Ciel , le ministre et le bras qu'il destinait à l'abaisser , étaient encore ensevelis dans les secrets de la Providence. Dans les ténèbres d'une si grande obscurité , Isaie voit tout ; il prédit et nomme tout. Examinez si des oracles , revêtus d'un tel caractère , peuvent émaner d'une autre source que de Dieu , et s'il est possible de les comparer aux artifices grossiers et maladroits des imposteurs , dont l'ignorance se manifeste jusque dans la grossièreté de leurs tromperies.
> Isaïe. xni. 17. 2isaie. xliv. 28.
LEniŒ VI. 85
» Je pourrais aisément inulliplier les cilalions de ce genre , alleiidu (jue loutes nos propltelies onl le même caïucU're ; mais ces détails exiiicraieiit braiicoup de temps , et retarderaient les objections (jue vous avez à me iaire. ¡Si >ous l'agréez , nous renverrons celte discussion à un autre temps ; je prends volontiers 1 engagement de vous prouver que c'est oulraj^er positivement la vérité , que de confondre nos divines pro|)héties avec des oracles profanes, que les prêtres des faux dieux n'osaient rendre en présence des cliréliéns et même des épicuriens ; ils savaient (¡ue , loin de croire en leurs dieux , ces derniers les tournaient en ridicule , et que les enfants du Cbrist , les adorateurs du vrai Dieu, savaient bien démêler leurs grossières supercberies.
» 11 sera aisé de vous montrer (jue leurs oracles se contredisaient, et que ceux (ju'on rendait à Üel[)bes étaient souvent opposés à ceux qu'on recevait a Dodonc ; vous verrez, qu'accusé de pareilles contradictions et de la fausseté de ses prédictions démenties par l'événement , Apullon , pour s'excuser et sauver son bonneur , est réduit à confesser qu'il a menti , forcé par les ordres rigoureux du destin ; vous frémirez en a¡)prenant que ces sacrificateurs barbares se repaissaient de victimes bumaines , et condamnaient quelquefois au supplice des villes entières ; que souvent leur culte infâme admettait les cérémonies les plus impures, l'inceste, l'adultère, les danses indécentes , et mille borreurs qu'on ne pourrait révéler sans rougir.
» Dans le nombre immense des oracles que l'on rapporte , on ne peut en trouver un seul qui ait prédit en des termes clairs et précis un événement éloigné , dépendant de causes éventuelles et isolées. Ils n'embrassent (|ue des faits du moment, arrivant, il est vrai , loin du lieu où l'oracle se lendait , mais que l'on pouvait connaître ou présumer. Une telle divination était possible non-seulement au démon , mais même à des bommes iiisli iiils et adroits.
» Quelle comparaison peut s'établir entre ces moyens bas et vils de tromper des peuples ignorants , à la séduction desquels s'intéressait un gouvernement qui disposait lui-même ces oracles , et les propbéties étonnantes des Livres divins qui annonçaient , plusieurs siècles d'avance , des faits que la prudence bumaine pouNait le moins prévoir V C)ui , monsieur , votre étonnement n'aurait point de bornes , et il vous serait impossible de ne pas reconnaître que des événements si grands , si fortuits , si impossibles à prévoir , n'ont pu êlre prédits ¡)ar des bommes'que d'après la révélation de Dieu ; mais , je vous le repèle , ce sujet serait trop long à traiter , et je ne veux pas mettre d'interruption dans les objections que vous désirez me faire.
» — D'après le désir que vous témoignez d'entendre mes difûcultés , il me parait . lui dis-je , que vous vous croyez sur d'en triompber ; vous pouvez vous tromper : je consens volontiers à abandonner ce sujet pour un aulre moment, quoique vous m'en ayez dit assez pour me meltie à portée de pénétrer ce qu'il vous reste encore à me dire ; passons donc à autre cbose.
86 LE TRiOxMPHE DE L'EVANGILE.
» Je n'ignore pas que les chrétiens, d'après leurs prophéties et leur accomplissement , ont une grande confiance dans leurs miracles et leurs martyrs ; ils ne daignent pas examiner qu'il n'existe point de religion , quelque absurde et ridicule qu'elle puisse être , qui n'ait les siens. L'expérience nous apprend que la multitude est toujours disposée à croire, sans examen et sans discussion , tout ce qui nous paraît merveilleux.
« Les historiens , les politiques , les prêtres et les rois ont abusé en tout temps de celte disposition pour persuader aux peuples ce qu'ils avaient intérêt de leur faire croire. Ainsi toutes les religions citent des miracles sans nombre , qui , produisant d'abord des enthousiastes , en font bientôt des martyrs.
s Ces moyens ne pourront donc pas convaincre le philosophe qui connaît l'origine, la cause et la fausseté des faits qu'on lui présente , et les miracles cités ne parviendront jamais à persuader celui qui sait que les religions les plus absurdes s'étaient de leur autorité. Pourquoi les miracles de Jésus-Christ seraient-ils plus authentiques que ceux d'Apollonius de Tyane et d'autres fanatiques? Le philosophe suspend donc son jugement ; et, comme il est impossible de lui démontrer l'évidence et la certitude des miracles qu'on lui rapporte , il est en droit de les ranger tous dans la même catégorie , et de n'en admettre aucun.
» — Je crois , répondit le Père , que l'on devrait en tirer une conséquence tout opposée ; il serait plus juste de dire que puisqu'il y a tant do faux miracles , il doit en exister de vrais ; et que si plusieurs religions ont supposé des miracles pour appuyer leur croyance , il en résulte qu'il doit y avoir une religion vraie dont les miracles sont authentiques. En effet , les faux miracles ne peuvent être qu'une image des vrais, comme les fausses religions ne sont qu'une imitation de celle qui seule est vraie , comme les fausses prophéties supposent qu'il y en a de divines. Toute imitation suppose la réalité. Sans cela l'homme n'aurait aucun modèle pour ses inventions , et comme disait Pascal : Si rien de tout cela n'existait , il eût été impossible que quehiues hommes l'eussent imaginé et que d'autres y eussent ajouté foi. Bien loin donc de conclure qu'il n'y a pas de miracles vrais, parce que plusieurs sont évidemment t^iux, il me semble que l'on devrait croire que , puisqu'il y en a un si grand nombre de faux , il est nécessaire qu'il y en ait de vrais , qui ont été la cause des autres , qui leur ont servi de modèle. L'homme sage doit faire sa principale étude du soin de les distinguer.
» ¡Nous ne pouvons pour le moment discuter chaque miracle en particulier ; mais si vous voulez bien considérer ceux de Jésus- Christ , vous sentirez aisément combien il serait injuste de les confondre avec ceux qui doivent leur origine à l'imposture et à une aveugle crédulité. Examinez dans le plus grand détail ceux que l'histoire profane nous a transmis , et vous y apercevrez des caractères qui vous les feront mépriser.
» On raconte , on rapporte , mais personne n'assure avoir vu ;
LETTKE VI. 87
'on se cile luuliicllenu'nl , iiiiiis on ne Iroiive jjiniiiis ilf léinoiii oculaire, iidùle, iinpurlial el <ii^iie île loi. Jamais a un niiiaele on n'en voit succéder un seiond ({ui conliinie le premier ou dissipiî les doules (|u'il ;<iirail pu laisser après lui ; ils sonl toujours vagues el ma! caraderises : on ne trouve pas deux relations conformes ; les auteurs varient quant au Ibnd , et se contredisent dans les détails. A la simple lecture , on sent que leur récit est fabuleux, el mensonger , qu'il n'a aucune base , qu'il est dénué de toute autorité el de toute vraisemblance. Je n'exagère point , el l'on ne saurait m'en ciler un seul (jui ne renferme visiblement toutes ces defecluosilés.
> Ouelle dillerence dans les miracles de Jésu>-Cliri.>-t ! Le plus grand nombre s'est opère en public , sous les }eux d'une multitude (le témoins. Non-seulement ils furent publics , ils ont encore été répétés souvent , ils ont éle d'espèces dillerenles. Tant de personnes ne |)ouvaient être le jouet do l'illusion : ces miracles ont été reproduits fréquemment ; ils l'étaient en présence de leurs détracteurs mêmes , qui, ne pouvant les nier , les attribuaient à Béelzcfnth.
» Leur dUllienlicilé s'accroît encore : les disciples de Jésus- Christ racontaient après sa mort les miracles de leur Maître à des personnes qui n'avaient pu on élre témoins; mais ils les persuadaient à la multitude des nations , en en faisant de semblables en diiïerenles parties du monde. Combien tous leurs écrits sonl caraclérisés ! L'Evangile détaille tout , les temps , les lieux , les témoins , les personnes , leur rang , leur naissance , et jusqu'à leurs noms. Cet Evangile est public ; il s'est répandu dans le monde , pendant que le souvenir récent de ces faits existait encore ; personne ne les dément , personne n'en conlesle l'aulhenticité , parce que tous la connaissent. (Comment pourrail-on donc les assimiler aux fables astucieuses que dvs ignorants ont crue^ sans examen et sans preuves.
» — Mon Père , lui réponilis-je , pour bien juger ces miracles , il faudrait les avoir vus , et d'assez près pour avoir pu en examiner toutes les circonstances ; et , malgré la plus sévère attention , il serait encore possible de se tromper. Qui peut connailre toutes les ressources de 1.» nature ? Où est l'homme doué d'une perspicacité assez grande pour développer les artifices secrets d'un imposteur habile ? Et si les témoins les plus éclairés peuvent être séduits, à combien plus forte raison peuvent l'être ceux qui ne s'appuient que sur des témoignages étrangers !
» Je vous en dirai autant des martyrs : si des hommes séduits , ou fanatiques par opiniiUrtlé ou par de fausses maximes , ont sacrifié leur vie au désir de soutenir une religion et ses dogmes , que m'importe '.' Et ne vois-je pas que , dans le monde , il y a eu toujours en grand nombre des esprils dupes de la séduction , et des gens (jui ont f;iit le même sacrifice pour des erreurs palpables? Quelle religion, (juelque absurde (ju'elle soit, n'a pas aujourd'hui ses pénitents el ne compte pas ses martyrs ? Si le martyre
était une preuve victorieuse , toutes les religions seraient donc vraies, et la religion chrétienne ne serait pas à cet égard supérieure aux autres.
» Il en est de même de la preuve que les chrétiens croient trouver dans la rapidité des progrès de leur religion ; toutes les autres peuvent s'appuyer sur le mêuie fait, et peut-être plus fortement encore. Le philosophe ne s'en étonne pas : il sait que l'homme est naturellement timide et superstitieux , et que toute nation qui se trouve encore dans l'état d'une nature inculte et grossière ^ , adoptera sans eiTort quelque religion qu'on lui présente ; elle trouvera toujours dans ses menaces un sujet de crainte , et des consolations dans ses illusions et dans ses promesses.
» L'extension de la religion ne peut pas mieux prouver la divinité de son origine ; le paganisme a été plus répandu que la religion chrétienne ; et sans remonter si loin , quels progrès le mahomélisnii! n'a-t-il pas faits presque de nos jours ? Comme un feu dévorant , il embrasa en peu de temps toute l'Asie , la plus grande partie de l'Afrique, et sétcndit jusqu'en Europe. En conclurez-vous que la doctrine de Mahomet était la vraie religion ? Je vous cite cependant des faits évidents , qui existent encore , et qui ne sont pas , comme ceux que vous me présentez , des faits anciens et parvenus à nous par la tradition, li serait donc ridicule de s'étayer de preuves aussi futiles qu'équivoques ; et nous devons croire qu'il n'y a que la seule religion naturelle
yr^iîîî-îî!. ^niîii'is ils Dieu , cl cüc îcuI'js 1?5 ^ulrçs sont l'ouvrage
des hommes.
)) — Vous avez rassemblé et réuni , me répondit le Père , une grande quantité d'objections , auxquelles je vais répondre séparément. Quant aux martyrs , jtî pourrais vous dire dés à présent qu'il n'y en a jamais eu que parmi les Juifs et les chrétiens ; et si, dans les autres religions , vous en connaissez quelques-uns , je vous prie de me faire la grâce de me les citer. Le paganisme, dans la vaste étendue de ses fastes , n'en compte qu'un seul , qui est Sacrale ; nous ne voyons aucun autre personnage qui , pour cause de religion , ait souiTert , je ne dis pas la mort , mais seulement des persécutions ou des tourments. La raison en est simple ; les philosophes païens inventaient ou adoptaient des systèmes religieux , mais ils ne prétendaient pas se sacrifier pour eux ; ils n'avaient d'autre but que de prouver leur talent et d'acquérir de la gloire. Ils admettaient enlr'eux , pour principe général et invariable , que , dans la pratique et dans leur conduite journalière , ils se conformeraient à la religion du peuple ; ainsi ils adoraient en public, des dieux dont ils se moquaient en particulier. Les disciples ú'Epicure . qui ne croyait pas à la divinité , fréquentaient les mêmes temples et participaient aux mêmes fêtes que les dis-
' Après le siècle d'Auguste , l'univers était-il dans l'état d'une nature inculte et grossière ?
LE'ITUK VI. 89
tiples de Socraíe , qui élail pürvcmi ú découvrir l'unité de Dieu. ils discutaient dans les écoles , où il était permis de tout réduire en problème ; mais , dans lu prati(]ue , ils suivaient tous le culte adopté : ainsi il n') avait point de mari\rs, et même il était impossible qu'il y en eût.
» Mais , pour détruire entièrement \otri' objection , je vous accorderai pour un moment (¡u'il y ait eu (|Ufl(|ues martyrs, non-seulement dans toutes les reliiiions , n)ais encore dans chacune de leurs sectes; que pourrez-vous en conclure ? Les chrétiens prétendentils que leur religion est vraie , seulement à raison de la croyance de leurs martyrs ? Non , monsieui , non , ce n'est pas ce qu'ils disent ; ils disent hautement que les faits que rapporte l'Evangile, et qui lorinent lu base de leur religion, sont vrais, parce que les premiers martyrs, (jui en furent les témoins, les certiiiérent au moment de leur mort, et (ju'ils ne sont morts que pour les avoir certifiés.
» Observez que ces martyrs n'ont point péri pour soutenir purement des dogmes ou des vérités spéculatives de leur foi , mais pour attester des faits sur lesquels ils ne pouvaient se tromper , et qui servaient de fondement à leur foi. Voyez, d'après cela, quelle immense différence existerait entre ces martyrs et ceux des auties religions , qui n'ont pu sacrifier leur vie que pour soutenir des dogmes spéculatifs et dans lesquels ils pouvaient errer. Quand mérae on supposerait un grand nombre de martyrs dans les fausses religions , vous devez sentir que leur multitude ne pourrait anéantir le témoignage décisif et unique en son genre qu'en rendirent les apôtres , les premiers disciples de Jésus-(^hrist , et tant d'autres fidèles (jui périrent dans les premiers lerai)s de l'Eglise.
» Votre objection change donc de face et dénature l'état de la question , en passant du fait au dogme. Vous assimilez les martyrs de la doctrine à ceux qui le sont et de la saine doctrine et de la \érilé des faits ; et parce qu«i , dans les annales des religions humaines , on suppose des martyrs d'une doctrine fausse et erronée , vous voulez en conclure que l'on ne doit point croire ceux qui assurent, au péril dc leur vie, la vérité et les circonstances des faits pour lesquels ils périssent.
» Ce raisonnement n'est ni juste ni concluant, et vous le sentirez encore avec plus de certitude , si vous considérez que ces témoins avaient en leur faveur tout ce qjii peut entrainer la confiance ; ils ne pouvaient se tromper sur des faits connus, (|ui s'étaient passés sous leurs yeux , et dont ils attestaient l'authenticité au prix de leur vie. Pour anéantir la force de cette démonstration , il faudrait prouver , ou ([u'eii dépit de leur multilude et de leur unanimité, ces faits sont conlrouvés, ce qui est impossible; ou que , dans les autres religions, on a vu une multitude d'hommes réunis se laisser martyriser pour d'autres faits évidemment faux , ce qui est encore moins possible.
» On ne peut d'ailleurs établir aucune comparaison entre les fanatiques qui périssent pour une secte fausse , et les martyrs dc
la religion chrétienne. Seule , elle offre des martyrs sans nombre , de tout âge, de toute condition et de tout sexe; riches, puissants , constitués en dignité et renommés par leur sagesse , tous se sont livrés volontairement à la fureur de leurs persécuteurs les plus acharnés. On les a vus étonner et forcer à l'admiration leurs propres bourreaux , par la force et l'inilexible intrépidité avec lesquelles ils ont enduré les tourments les plus atroces , et par la 'oie ineflable qu'ils ont témoignée de donner leur vie pour Jésus- Cbrist. Plus il en périt , plus le nombre des fidèles s'accroit ; le sang des martyrs se répand sur la terre comme une semence féconde qui convertit les gentils les plus obstinés , et multiplie les chrétiens que leurs persécuteurs cherchaient à anéantir, comme l'observe si bien TertuUien , témoin oculaire et hors de l'atteinte du soupçon.
«Venons à l'extension du paganisme et du mahométisme. Lorsque les chrétiens mettent en avant la propagation de l'Evangile , ils ne la regardent pas comme la seule preuve caractéristique de sa divinité. Ils savent que si la lumière de l'Evangile ne s'était pas répandue au loin, ce serait une preuve qu'elle n'est pas divine. Elle est , dans le fait , une circonstance nécessaire ; mais la vérité naît et résulte de la ibrce de sa réunioîi avec toutes les autres preuves qui l'accompagnent; seule elle présente sans, doute une grande force; mais, réunie aux autres , elle complète l'ensemble des preuves , et ajoute un grand degré de lumière à son évidence.
» Vous mettez en parallèle la propagation et les progrès rapides du mahométisme avec ceux de la religion chrétienne. Quelle différence ! Peut-on ignorer les causes qui contribuèrent à répandre si promptement la religion de Mahomet ? Qui ne sait que ses progrès furent dus à sa valeur , à son astuce , aux succès de ses armes ? Qui ignore ses violences , les meurtres qu'il commanda , et les perfidies qu'il mit en usage ?
» Comment peut-on comparer une doctrine absurde , propagée par la force des armes et a la pointe de i'épée , une doctrine qui ouvrait à l'ambition et aux plaisirs des sens une vaste carrière , à la foi chrétienne , qui ne prêche que l'austérité et la mortification des passions , à la foi chrétienne , qui s'est répandue par tout l'univers , sans autres armes , sans autre force que la persuasion, les souffrances et la patience '' Le prodige ne consiste pas seulement en ce qu'elle se soit ainsi répandue par toute la terre, et bien plus loin que le mahometismo , qui n'a occupé et n'occupe que les lieux que les chrétiens avaient occupés avant eux : le prodige consiste en ce qu'elle s'est ainsi étendue , en dépit de la sévérité de ses lois qui contrariaient la corruption générale, et qu'elle y soit parvenue par des moyens qui paraissaient si peu favoriser ses progrès.
» Ce n'est donc pas la propagation de l'Evangile et l'établissement de l'Eglise , que nous devons le plus admirer ; ce qui doit nous frapper bien plus encore, c'est que l'une et l'autre aient eu