‹ Le triomphe de la vie, 1900-1901: Jean de Noarrieu - ExistencesChapitre 2 sur 71 · CHANT DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHANT DEUXIEME

Gomme un troupeau en fumée et laineux, le ciel marchait sous le vent pluvieux. La pluie luisait sur les ardoises bleues. Près du portail cria un char à bœufs.

Un coq piqua un coq. Et, sur le vieux banc de noyer, bâilla Jean de Noarrieu.

On entendit remuer la servante.

La cheminée, obscure et roug-eoyante, flamba plus fort sous le chaudron luisant. Près du bahut noir, graissé par le temps, elle éclaira la g-ourde au lisse ventre, et le labrit s'étira en bâillant.

Midi sonna. Le lard dans le poôlon grésilla. Et, contre le landier long-, Lucie brisa avec précaution deux œufs de poule à coque rousse. Et l'on

vit se gonfler à côlé du lard blond

les œufs qui criaient en faisant des bonds.

Médor s*en vint à côté de Bergère.

Il lui sentit tout d'abord le derrière. Elle grommela, couchée sur les pierres du foyer. Lui, s'assit sur sa queue maigre, les pieds boueux, et clignant des paupières vers le fourneau où fumait la soupière.

Martin entra. Martin, c'est le berger qui dans la plaine alors fait pacager que la montagne en neige est désertée.

Il dit : « Là-bas, il a encore neigé. Des Espagnols qui ont voulu passer le col Riotor sont morts dans un rocher. »

Il dit : « Souvent, quand la neige est méchante,

on a envie de dormir en marchant.

Si on se couche, on est foutu. » Il prend

sa couverture où il est grandissant

quand il surveille un troupeau dans les champs,

et, près du feu, sur deux chaises l'étend.

Martin s'assied sous les poutres noircies

JEAN DE NOARRIEU l3

OÙ sont pendues les graisseuses vessies, les jambons où des croûtes de sel luisent, les saucissons secs, les saucisses lisses, et les carrés de mandrèche qu'on frit.

Et, dans sa main noire, la cuiller luit.

Et de Noarrieu, le maître, lui demande

(c'est lui qui loue, pour le fumier, son champ)

« J'ai vu beaucoup de tes brebis boitant ? »

Martin répond : « Ça arrive souvent,

dans la vallée, que leurs pieds sont souffrants.

C'est le fumier qui les rend traînassantes. »

Et Lucie dit qu'elle vient de servir.

Et de Noarrieu va manger les œufs frits

dans la salle à manger noire et froidie :

« Porte du vin? » dit-il à la Lucie.

Et il verse l'âpre vin du pays

dans un grand verre où la lumière luit.

Sur le dressoir sont les belles assiettes

où sont peints des oiseaux ornés d'aigrettes,

de jaunes fruits et des fleurs violettes.

l4 LE TUIOMI'IIE DE LA VIE

Lucie remue, dans le panier d'osier, l'argenterie qui sonne toute claire, chang-e l'assiette et sourit à son maître.

— « Monsieur ira-t-il ce soir à la chasse? »

— « Oui, car je sais quelque part deux bécasses. »

— « Monsieur veut-il remplir toute la tasse de café ?» — « Gomme ça, petite. Passe

à l'épicerie. Va prendre une boîte d'amorces, des cannelées s'il y en a. »

Et de Noarrieu, ayant mangé, se chausse. Médor content fait des oreilles hautes : car il sait bien, lorsque l'on met des bottes, que l'on va se promener hors des routes. Il trépigne, impatient, près de la porte, en attendant que son bon maître sorte.

Jean de Noarrieu est grand, blond, bleu et doux.

il a trente ans, le teint du maïs roux,

les yeux pareils aux pervenches des sources,

avec un point noir comme du velours;

les cheveux fins, et la moustache en brosso

JEAN DE NOARRIEU

SOUS le nez fin qu'accentue une bosse.

Il parle avec lenteur, en souriant,

et son sourire découvre ses dents blanches.

Il a vécu où sont morts ses parents.

Il a passé à la ville cinq ans,

en y faisant son droit tant bien que mal,

en y man^-eant cinquante mille francs.

Puis il revint. Il revit le villag-e

où le coq chante au bruit du martelag-e.

Ses parents morts, il reprit les usag-es

de ses parents : dans la ferme l'étable

ensoleillée grinça aux attelag-es,

et la garbure fuma dessus la table.

Il prit à son service cette paysanne nommée Lucie, de dix-sept ans à peine, aux yeux en fleurs de lin, à peau de pain, dont les cheveux semblaient poudrés de g-rain, nerveuse et ronde avec de jolis seins et une bouche de groseille au jardin.

Et, comme ils étaient jeunes tous les deux, dans la grand'chambre à tapisserie bleue,

l6 LE TRIOMPHE DE LA VIB

les bras aux bras, riant dans leurs cheveux, parmi les nuits d'azur noir ou brumeuses, au craquement si léger des vieux meubles, ils se baisaient la bouche dans les yeux.

Dans le bosquet bordé par la prairie, Médor quête. Le temps s'est éclairci.

Hors des talus, regorg-eantcs de pluie, dans la fougère et les lierres qui luisent, bondissent les fontaines que des tuiles vers un canal bordé de mousse g-uident.

Oh I La douceur de l'hiver finissant ! Oh I Les bois secs d'averse crépitants ! Oh ! Les derniers canards s'cffarouchant I Oh I La chouette en plein jour s'égarant I Oh ! Les arrêts des chiens s'aplatissant I Oh ! La bécasse au beau vol fracassant I

Sur les prés, on ramasse les feuilles mortes. Un peu plus loin, d'un geste égal et fort, deux paysans jettent au-dessus du sol le guano blond. Leur poing, d'un même vol.

JEAN DE NOARRIEU

saisit l'cDgrais dans des tamis qu'ils portent obliquement, appuyés sous les côtes.

Jean de Noarrieu cause avec eux : « Y a-t-il des canards? » — « Ce matin, au bord du Luy, nous en avons levé peut-être dix. »

— « Et c'était-il des cols-verts î » — « Non pas, dit l'un. J'étais là, au-dessus du taillis,

et j'ai vu que c'était des canes grises. »

Et, tout à coup, devant Jean de Noarrieu part la bécasse. On voit son bec. Un peu surpris, il tire et manque. Et, dans les cicux que le soleil couleur de brique en feu semble arroser de lumière pluvieuse, la bécasse plong-e silencieuse.

— « Médor ici ! » Le chien s'est emballé, Jean le rappelle et va vers le fourré

où la bécasse a dû se remiser.

Le chien arrête au milieu du roncier.

Mais c'est en vain. La bécasse rusée se lève loin, s'efface et disparaît.

Et de Noarrieu qui a tiré trop vite

reg-arde au loin, volant de cime en cime, ou se posant aux ang-les des prairies, le vol nerveux et sauvag-e des grives.

Une, immobile, au haut d'un chêne crie, puis, l'aile aiguë, ainsi qu'une ombre file.

Mais la nuit vient. Et le jeune chasseur,

les pieds boueux, revient dans la douceur

du soir d'hiver où s'entend la rumeur

de l'eau dans l'ombre. Et les rousses hauteurs,

dans le ciel lourd, dressent les profondeurs

des noirs taillis hérissés de blancheur.

Et, au printemps, qui fut aussi pluvieux, les Pyrénées laissèrent dans les cieux couler la neige. Alors, leurs veines bleues parurent, les rendant plus lumineuses que du verre. Et, au flanc des neiges creuses, les sapins firent des plaques ombreuses.

Le gave vert, couleur de vieille vitre, s'enfla, jaunit, inonda la saligue où les roseaux et les sabres d'iris

JEAN DE NOARRIEU

croissent auprès d'enchevêtrés taillis.

La fleur d'osier sema la poudre fine de son chaton en forme de chenille.

L'herbe devint crue. Et la primevère sur les talus poussa à ras de terre.

Le caltha d'or luisant, la pulmonaire, dont le feuillag-e semble taché de craie, la cardamine et l'ellébore vert et la pervenche ornèrent les fossés.

On vit passer quelques vols de palombes, rapidement. Les soirs furent plus longs. Les doux enfants qui portent leurs leçons musèrent au seuil sombre des maisons.

On entendit la rainette aux yeux blonds coasser, aigre, creuse et rauque, aux buissons.

Sous les feuilles les musaraignes grincèrent. Et les chansons des merles pleins roulèrent. Les roitelets aux vols brefs sautillèrent. Les piverts au vol courbe se dressèrent, cognant du bec et griffant de leurs serres Técorce où ils criaient rouges et verts.

20 LE TniOMPHE DE LA VIE

Et Pâques fleuries vint. Alléluia!

Oh ! Douce fête ! L'harmonium gronda

au ventre des ég'Iises. Alléluia !

Le vert des prairies luisantes se dora.

Les grillons crièrent. Alléluia !

Dans la nuit bleue luirent les lilas.

Un soir béni et doux, Alléluia, on entendit tout à coup ces lilas interpeller lentement les étoiles.

C'était, c'était, c'était, Alléluia, le rossignol, la lune ruissela, le rossignol en fleurs. Alléluia I

Renais, nature ! Oh ! Dans le jardin, vok le merisier tout blanc. Alléluia!

Le cœur éclate. On songe à ce qu'il y a de lisse et blanc et rond. Alléluia, dans la beauté de celle qui pour moi, nue comme l'eau, jaillit et se courba.

La nature est, lorsque vient ce beau mois, pareille à celle qui vint auprès de moi et qui, d'un geste assuré, enleva sa chemise qui g^lissa sur la soie

JEAN DÉ NOARRIEU 21

de ses beaux seins gonflés, luisants et droits. En la voyant que j'eus peur de ma joiel

Telle est la fin d'avril. Dans le foin, brillent des milliers de fleurs aux tig-es très fines. Boutons d'or, lychnis, orchidées, voisinent avec l'oseille pourpre au suc acide.

Sur le vieux mur on voit trembler l'érine, et la tulipe enflamme le jardin.

A l'heure où le cantonnier sur la route s'assied, résig-né, coupant une croûte de pain où il étend un peu de lard roux; à l'heure où midi se meurt, triste et doux, à l'heure où l'on voit les tas de cailloux vibrer au soleil comme une eau qui bouge;

à l'heure où le ciel comme une aile bleue couve les champs de trèfle noir ; à l'heure

X TRIJMl'Ilti IJE LA VIE

OÙ les fumées vri lient, Jean de Noarrieu revient pour déjeuner et parle à ceux qui attendent la soupe sur les seuils, auprès du novcr et du puits mousseux.

Le temps est lourd. Des flocons de nuag-es,

masses là-bas, signifient que l'orag-e

éclatera, venu de la monlag-ne.

— Fera-t-il du tonnerre? — C'est à croire.

Le fond du ciel est en mutai bleuâtre.

Les chats soig-neux se peignent près de Vdive,

Il fait silence. Puis, dans ce silence, roule comme un tombereau s'écroulant.

La campag-ne est consternée. On n'entend plus rien sous le ciel qu'un éclair bleu fend. Enfin, l'orage, agresses gouttes lentes, tombe sur la terre en la parfumant.

Et Lucie dit : « Ce tonnerre du diable t J'ai toujours peur, depuis que dans l'étable il avait tué la Bretonne. » Il dit : « Bahl Cela n'arrive pas toutes les fois...

Allons, petite... Il faut se mettre à table... Tiens, lu as mis là ue jolis lilas... »

JEAN DE NOARniEU

Elle sourit. Jean la regarde faire,

aller, venir, hardie, ronde et lég-ère,

de la cuisine à la salle à mang-er.

Elle est puissante, à l'entendre marcher,

à voir, sous sa nuque, se relever

ses cheveux blonds comme ceux des meunières.

Telle la vie se passe jour à jour,

sans incident. Le mois de mai bleu court.

Le fig-uier noir fraîchit, le merle est lourd.

Le tiède soir tombe sur le velours

des rosiers, noirs de fleurs bleues qui s'étouffent,

sur les g-laïeuls et les g-ueules-de-loup.

Tantôt, au matin, l'horizon brumeux bleuit sombrement comme un fer au feu.

Et, dans le ciel, un morceau de noirceur se déchiqueté où l'on voit, durs et bleus, les pins trapus suspendus dans les cieux : car on ne voit pas leurs troncs dessous eux.

Tantôt au soir, sur la prairie humide,

a4 LK TRIOMPHE DE LA VIE

flotte le jour. Une odeur de racines s'élève des feuillag-es de la rive.

Le g'ave cuivré s'étend aux salig-ues.

Dans le dernier reflet du beau soir brille le vol d'un milan qui bou^e, immobile.

Mais l'après-midi, au luisant soleil, une vapeur bleue dans du loin sommeille. Dans la prairie jaune les grillons criaillent. Le cahot lourd des chars et les sonnailles se mêlent aux piaillements des volailles et aux bêlements obscurs de l'étable.

On a hersé. La herse a sursauté

aux mottes. Les bœufs se sont arrêtés,

le sillon fini, le mufle à la haie.

Alors le paysan a incliné

la herse terreuse pour la nettoyer.

Et les bœufs patients se sont retournés.

Maintenant, c'est le moment poétiqiie où de Noarrieu fait semer le maïs .

Au milieu du grand silence, le pays se recueille soucieusement, tandis que, pas à pas, priante, la Lucie

JEAN DE NOARRIEU 25

laisse, un à un, tomber les grains qui luisent.

Courbée comme un églantier que balance le vent, sous son chapeau dont l'ombre danse d'un bout du champ à l'autre, et en cadence, Lucie laisse tomber d'un g-este lent chaque grain roux que l'on dirait vivant tant sa lueur isolée fait silence.

Oh ! Gloire à Dieu ! Gloire à je ne sais Quoi dont je sens bien le souffle au fond de moi. 0 grains vivants, qu'il est donc beau devoir sortir de vous les belles feuilles noires qui vêtiront les épis pleins de g-loire où vous naîtrez encore chaque foisi

Jean de Noarrieu surveille les semeuses. Au pied d'un chêne il s'est assis heureux. Nulle ambition n'empoisonne son cœur.

Il laisse errer, de la terre au ciel bleu, le charme tendre et naïf de ses yeux.

Son livre est là sur un tertre mousseux.

Et c'est son livre ami : Les Rêveries de. Jean-Jacques, dont la douceur s'unit au charme triste et calme des prairies, au bord des eaux que hante l'ang-élique, aux bois profonds où les chênes pourrissent aux mousserons qui s'y épanouissent.

Quelle grâce il y a dans la Lucie qui sème ainsi, un à un, les maïs...

Il la rcg'arde. Il voit ses jambes lisses s'entrecroiser dessous sa robe grise.

Elle parcourt le sillon, puis sourit à son ami contre le chône assis.

Il la contemple avec joie se disant que, elle aussi, autant que la moisson, est née pour lui, autant que le brugnon qui, au verger, à la belle saison, mûrit, doré, rouge, dur et luisant, et que Ton cueille avec le cœur brûlant.

Le temps est beau, l'orage pas à crai ndre, l'orage bleu, l'orage qui survient terriblement alors qu'arrive juin»

JEAN DE NOAKRIEU

quand on entend le grondement des grains de grêle dans le vent qui jette au loin des rameaux verts sur la courbe des foins ;

l'orag-e bleu-d'ardoise qui frémit dans l'ouragan qui tremble et qui emplit le ciel d'où va tomber la dure pluie du vol des dernières feuilles jaunies; l'orag-e bleu qui fracasse la vig-ne, l'orage bleu qui hache et qui meui^trit.

C'est la saison que Tamour est joli.

Que les réveils sont doux, près de Lucie, quand, l'aube à peine, on entend mille cris d'oiseaux mouillés dans les sombres fouillis. Ce sont des chants inconnus et des cris que l'on dirait de lys qui se déchirent.

Dans le laurier, le chant du merle coule.

Jean se réveille et regarde le coude

do la Lucie briller, pointu et doux.

Tout doucement, de sa main creuse, il tourbe

le sein luisant dont la lueur bleue bou,G:;\

puis, tendrement, sa bouche de sa bouche.

Elle s'éveille et sourit, refermant

les yeux, puis les rouvre, les cils battants.

La paupière est veinée légèrement

comme un pétale de violette blanche,

La hanche bondit en se repliant

vers les genoux ronds, paresseusement.

Elle s'étire. Il la prend tiède et douce. Elle fait: « Ouf! » puis se met à genoux, et, appuyant ses paumes sur la couche, elle se baisse et le baise à la bouche Et l'on entend, au soleil de la cour, les petits coqs éclater tour à tour.

Déjà, vers la montagne qui s*éclaire, sont repartis les grands bergers sévères. Il y a vingt jours que Martin et Bergère, elle, mordant les bûtes aux jarrets, sont repartis vers les lacs de Barèges où l'azur dur tremble sur les sommets.

JEAN DE NOARRIEU î«9

Jean de Noarrieu a vu, de sa fenêtre,

l'âne suivi du berger. Et les bêtes

se balancer sous les rauques sonnettes,

et s'alentir, et se précipiter

comme un ruisseau de cornes et de neige

qui, ondulant, bêle dans la vallée.

Ah! Maintenant ils verront les jonquilles. Ah! Maintenant ils verront les narcisses. Ah ! Maintenant ils verront les prairies, où l'eau s'arg-ente, écume, saute et rit. O doux bergers ! Semez sur le granit le sel brillant si utile aux brebis.

Mon cœur vous suit vers les vallées natales ô doux bergers qui, les pieds dans l'espace, verrez, pensifs, l'escalade des vaches vers les rosiers des roses digitales.

Adieu ! adieu ! Allez dans les cabanes où la fumée ronge les poutres noires.

Adieu ! Je vous salue comme un poète.

Adieu, Martin! Adieu, pauvre Bergère I Oh ! Écoutez la foudre des sommets ?

30 LE TniOMPIIE DE LA VIE

Je vous envie ! Je vous suis comme un frère. Emplissez mes mains d'eau d'arg-ent légère. Je veux mourir, la brume sous mes pieds.

Ag-neaux bouclés! Pelouses blanches!

Verdeurs !

Vertiges bleus! Cabane en planches!

Hauteurs I

Dites aux bergers que je suis

poète, et que je veux garder, la nuit,

les bêtes I

Adieu Martin ! Adieu Bergère I

Allez !

Creusez le ciel, ô pauvres êtres

sacrés.

Bêlez brebis ! Planez autour,

vautours !

Perdreaux blancs! Bouges-gorges î Autours '

Amour !

.TEAX DR NOARRIEU

Le blé bleuit, les foins roux sont fauchés. La Fête-Dieu, sur la verte jonchée, s'est arrêtée aux reposoirs dorés. Et la clochette a clairement tinté, quand l'ostensoir aveuglant s'est penché vers le parfum des frondaisons d'été.

Oh ! Les enfants de chœur qui sur les mousses

ag-enouillés, pareils aux pavots roug-es,

semaient la pluie des pétales de roses

sur la fraîcheur des joncs aqueux etm eus,

sur le pavé où faisaient un remous

les drapeaux d'or des blanches enfants douces!

Encens fumants comme des caramels, lys qu'on dirait en faïence céleste, vierg-es d'arg-ent, épis artificiels, cantiques clairs qui allez dans le ciel, n'êtes-vous pas ce que l'humble sincère a de plus beau pour le Dieu qu'il célèbre ?

Le mauvais temps se fait encore sentir. Que sur la meule, embêtante est la pluie I Faudra-t-il donc voir tout le foin pourrir ? Jean de Noarrieu a préparé ses lig-nes. De grand matin, il traverse la vigne, va au vivier rouillé et couleur d'huile.

Dans ce vivier sont des tanches trapues. Ah ! Quelle joie quand le bouchon bascule lourdement sur l'eau dormante et fcuilluo ; quand, tout à coup, il file en glissant sur l'eau. C'est alors que le pêcheur est sûr que le poisson a le fer dans la gueule

De Noarrieu tire à lui. La canne plie

comme un arc. La tanche raidit le fil

qui scie l'étang où du soleil blanc luit.

De brusques coups de queue secouent la II ync.

On voit sursauter des éclairs de cuivre.

La tanche enfin étoufife sur la rive.

Pour le goujon, la pêche est plus menue;

JEAN DE NOÀRRIEU 33

au bord du gave, une ligne ténue

au bout de quoi flotte, à peine, une plume ;

des vers g-ardés dans la mousse qu'allume

une lueur de soleil en verdure ;

un hameçon très fin et très pointu.

Jean deNoarrieu, quand sa ligne est posée sur un rameau d'aulne bleu de la berge, sent s'élargir son cœur à contempler, presque à niveau de ses yeux imagés, la nappe d'eau qui cogne les rochers, et tourbillonne, et s'épand violette.

Verdures d'eau, que vous me reposez, vous qui poussez parmi les sables frais, par les chansons des merles égayées, par les lueurs profondes reflétées, par le vol bleu des martins effleurées, par des coléoptères argentées I

C'est le mardi qu'à la ville voisine est le marché. Jean attelle sa bique

34 LE TKSOMDIE DE LA Vl^,

à la carriole et va avec Lucie aux provisions. I^a jeune fille a mis sur ses cheveux un beau foulard cerise, et son corsag-e au foulard assorti.

De grand matin, ils longent les haies mouillées, le fouet claquant au-dessus de leurs tctcs, sous la pluie drue des sentiers en rosée, parmi l'éclat des églantiers célestes, dans le frisson des toiles d'araignées, au chant léger des mésanges baignées.

Belle journée, ô vide de l'azur I Les sentiers sont des ruisseaux de verduro. Les églantiers haussent vers la voiture Xeur cœur de miel où l'aube bleue a plu» Jean de Noarrieu borde la couverture, car il fait frais, sous Lucie ronde et dure.

Ils passent le pont léger du torrent d'un vieux petit moulin tourbillonnant tout fait de mousse et de rire d'argent, d'un torrent joli comme en un roman, plein de cresson et de soleil tremblant et de cailloux sur des cailloux roulant

JEAN DE XOARRIEU 35

Il rebondit . Ils voient et ils entendent le frisson clair dont tremble l'eau courante. La roue, charg-ée de mousse transparente, ruisselle et brille, comme brille au printemps, quelque vallée d'émeraude et d'argent dans l'azur creux de Big-orres riantes.

Parfois, le parc d'un vieux domaine dresse sur son mur d'escargots, dans les lauT^'crs, le sang vivace et grimpant des rosiers. Ils voient passer la loge du portier, ils voient passer les bambous effilés, ils voient passer la grille séculaire.

Puis, c'est un bois où s'entend un pivert. Jean de Noarrieu songe a la palombièro que, dans ce bois, et sur d'énormes chênes, il a construite l'année passée.

C'est là que Lucie, l'octobre dernier, lui apportait, à midi, son déjeuner.

Il se souvient d'un jour sombrement chaud oii elle y vint, tout en moiteur et rose, et où il la prit ainsi qu'un abricot,

tandis que dans les vagues des rameaux ils entendaient g"6mir vers les appeaux le vol brutal des palombes d'automne.

— (( Te souviens-tu? » dit-il à la Lucie. Elle sourit, offrant sa bouche en fruit plus fraîche que le noyer à midi, quand il épand ses œufs verts sur le puits, plus roug-e que, dans l'eau bleue des épis, le corail des coquelicots fragiles.

Le printemps va finir, voici l'été.

Je suis soucieux. Les choses projetées, dites, ô mon Dieu, s'accompliront-clles ? Permettrez-vous que l'on cueille le blé ? Permettrez-vous que Lucie soit fidèle ?

Permettrez-vous que mon œuvre soit belle ?

Je suis soucieux. Je regarde en arrière. Y a-t-il moins de fraises, dans la clairière, là où sont coupés, dit-on, les lauriers ? Je le croirais. Pourtant, mon Dieu, c'est vrai que mon enfance a passé, a passé,

JEAN DE NOARRIEU 3^

et que mon cœur n'est plus aussi lég-er...

Dans le calme où Jean de Noarrieu habite, mon Dieu, laissez, puisque l'été arrive, que le bonheur et la bonté s'abritent ; que les nuits bleues où la Lucie gémit en s'endormantaux bras de son ami ne soient troublées que du bruit des souris.

Et que pour eux le bel été éclate.

Que l'aile bleue des midis écarlates

les mène encore sous de plus noirs ombrages,

au bord des eaux où sur l'épais feuillage

des bouillons-blancs, des calthas, des bardanes,

la libellule endort son vert métal.

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