‹ Le triomphe de la vie, 1900-1901: Jean de Noarrieu - ExistencesChapitre 3 sur 71 · CHANT TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHANT TROISIÈME

Jean de Noarrieu dételle chez Etienne qui est l'hôtel des hobereaux qui viennen* au marché faire, comme on dit, leurs affaires. La plupart ont la physionomie gaie.

Ils s'en vont chez l'avoué, chez le notaire, ou au forail, ou chez l'apothicaire.

Quelques-uns ont des fleurs à leur jaquette. Et l'on dirait, tant ils ont l'air honnête, que le parfum des potagers leur reste.

D'autres encore ont de petites vestes, et des houseaux bien nettoyés qu'ils fouettent légèrement avec une baguette.

— « Avez-vous eu un grand mal à vos vignes? »

— « Depuis deux ans, le mildiou les décime. »

— « Et le maïs ?» — « Il est assez joli. »

— « Je suis venu pour vendre deux génisses. »

JEAN DE NOARRIEO Sq

— « Venez-vous prendre un vermouth ? »— « Faisons vite, il faut que j'aille ensuite à la mairie. »

— « Tiens ! Et comment allez- vous, Monsieur Vial ? »

— « Très bien, merci, curé. Et vous ?» — « Pas mal. Je vais changer un couple de canards

et acheter un peu de mort-aux-rats.

Ma gouvernante nourrit trop bien mes chats. »

— « Il n'y a pas que vos chats... Ça se voit. »

Et les chars lourds cahotent, ébranlés.

Et deux bœufs qui ne sont pas attelés, mais qu'une barre, aux cornes, tient liés, se roidissant voudraient se détacher :

on les dirait, l'un sur l'autre arc-boutés, le mufle haut, l'œil sanglant, pétrifiés.

Et les corbeilles des marchandes s'étalent. Et les poulets qu'on porte par les pattes semblent des fleurs à la crête écarlate. Le ciel torride enfin, se bombe, éclate comme une pervenche dont le vaste pétale enfermerait l'horizon et les toits.

Et, dans l'odeur de vin flétri, de viande,

de sardine en baril et de pain rance, dans la lueur des cornes du forail, dans la rumeur torride des sonnailles, éclate, net, aigu jusqu'aux entrailles, le cuivre en feu d'un arracheur de dents.

Ce n'est point que Juin ait de grands marchés.

La fenaison, le maïs à sarcler,

le sulfatag-e, à quoi sont occupés

les paysans, les auront empêchés

de venir en foule transactionner.

Jean de Noarrieu est allé déjeuner.

Quant à Lucie, dessous les marronniers d'un vieux petit jardin public désert, soucieuse et douce elle s'assied.

Il est midi. Elle sort d'un panier quelques œufs durs qu'elle se met à manger sur son mouchoir de poche déployé.

Que dit son âme ? Ah I Mystère et mystère... On ne saura jamais sur cette terre,

JEAN DE NOARRIEU

ni les savants, ni les plus grands poètes, ce qui se cache au fond du cœur de celle en qui tu crois, et qui croit qu'elle t'aime, et qui ne le sait pas bien elle-même...

Qui attend-elle au fond de ce jardin

où une guêpe bourdonne au laurier-tin?

Son œil épie une chose incertaine,

tandis qu'on voit, qui saignent dans sa main,

d'une groseille aigre les âpres grains

qu'elle cueillit au verger ce matin.

Il semble qu'elle attende. Et elle attend. Elle rougit. Un jeune paysan s'en vient vers elle, à pas comptés, tenant une gaule et quelques fleurs dans sa main. — « Bonjour, » dit-il. Lucie plus rougissante, répond : « Bonjour. » Il s'assied sur le banc.

— « Je pensais bien, dit-il à la Lucie,

vous trouver là, sur ce banc, aujourd'hui.

Je suis revenu seulement jeudi.

J'ai été à Barège. Et Lucie dit :

« Eh bien? L'avez-vous vu? Comment va-t-il ?

Pourquoi ne m'a-t-il pas encore écrit? »

l\2 LE TRIOMPHE DE LÀ VIR

Et le paysan lui répond : a Je l'ai vu.

Il a ses brebis dans les pauvres huttes qui sont en bas du col du lac d'Assu. Et il vous aime bien, je vous assure; car il m'a dit : Tu diras à la Luce qu'à la Toussaint je serai revenu.

Et il m'a dit : «Voilà des fleurs pour elle. » Et le paysan lui tend des fleurs fanées, les pauvres fleurs qui hantent les sommets, les édelweïss, ces fiancées des neiges, et la gentiane et les roses daphnés.

Et la Lucie pleure sur le bouquet.

Elle lui dit: « Lorsque vous l'avez vu, où était-il? Et comment est sa hutte? » Il lui répond : « Il était au-dessus d'un grand rocher, auprès du lac d'Assu... Mais il m'a dit : Tu diras à la Luce qu'à la Toussaint je serai revenu. »

— « Pauvre Martin 1 fait-elle... Et la Bergère,

la brave chienne, l'avez-vous vue? » — « La chienne,

elle a été malade au mois dernier.

JEAN DE NOARRIEU 43

La neig'e l'a roulée dans la raillère.

Elle avait eu la patte sous les pierres. Elle est guérie. Martin l'a bien soignée. »

— « N'a-t-il pas froid, la nuit, dedans la hutte? »

— (( Ils ont du feu. Il y a de la brume.

Les ours ont peur lorsque les branches brûlent. »

— « Est-ce qu'il m'aime ? En êtes-vous bien sûr ?

— « Oui. Il m'a dit : Tu diras à la Luce qu'à la Toussaint je serai revenu. »

Et, au retour, la Lucie met dans Teau

les fleurs. Et Jean de Noarrieu lui dit : « Oh !

qu'elles sont belles ! Dis-moi d'où elles sortent ? »

Et la Lucie rougit et dit : « Tantôt

une fille, au marché, m'en fit cadeau ;

elle les a cueillies sur le coteau. »

Et Jean, soudain, regardant les gentianes, les edelweiss, les daphnés rose-pâle, sent que son cœur se tord et lui fait mal. Et il lui semble que sa gorge se casse.

Et il répond d'une voix sèche et basse :

«c Lucie, ces fleurs sont des fleurs de montag-ne.

Et elle dit : « Il y en a aussi

sur le coteau où est la métairie

dedans laquelle habite mon amie. »

Et, en mentant, encore elle rougit.

— « Ce sont des fleurs de montagne, te dis-je î

Elles ne mentent jamais à leur pays. »

Lucie se tait. Silencieusement,

et tristement, tristement, tristement,

Jean de Noarrieu jette de temps en temps

une bouchée à Médor bien content,

qui fait claquer ses mâchoires gourmandes.

Que le premier soupçon est faux, souvent I

Ce fut la canicule de Juillet :

les stigmates des maïs s'argentèrent, et leurs étamines se desséchèrent.

Le geste rond dont on étend le blé avec la faux au râteau attachée

JEAN DE NOARRIEU 45

sonna dans le tremblement du soleil.

La faux qui pousse un clair gémissement

rasa le blé et les liserons blancs,

la salicaire et le chardon volant.

La chaleur fit crépiter dans les champs

la paille creuse, aig-uë, ronde et brisante.

Et éclata la cig'ale grinçante.

Son cri prit feu, soudain, comme la poudre, se continuant d'arbre en arbre, et toute la plaine bleue courbée sur le blé roux, à l'heure de la sieste où rien ne boug-e, fit ce sifflement qu'entre ses dents pousse un enfant qui excite un chien sur la route.

Tout, hors ce cri déchirant, fit silence. Un jour seulement, sur la route blanche, interrompant l'après-midi brûlant, le triste et sourd et g-rave frappement d'un tambourin, dontjouait un mendiant qui montrait un pauvre ours, éveilla Jean.

Et, entr'ouvrant la fenêtre, il vit l'ours qui dansait, plus poussiéreux que la route.

46 LB TRIOMPHE Dm LÀ ▼!£

et il vit l'homme avec sa chéchia rouge, et la gitane au déhanchement souple, le coude au flanc pour demander un sou, les dents serrées, les narines farouches.

Jean vit Lucie en bas. — « Donne deux sous

à cette femme-là, pour leur pauvre ours? »

— « Ah ! non! » fit-elle. Il s'étonna. Toujours

elle donnait aux pauvres sur la route.

Elle reprit : « Qu'ils aillent se faire foutre I

Meirtin m'a dit : les ours sont mauvais bougres ! »

Jean de Noarrieu se tut, mais il donna les sous lui-même, et puis il caressa l'ours poussiéreux qui, en pleurant, dansa. Et les mendiants et leur ours misérable s'en furent, et Jean, revenu dans sa chambre songeant aux mots de Lucie, s'attrista.

Cette nuit-là, Lucie à son côté, la fenêtre ouverte à ce souffle frais qui vient du sommeil du figuier épais,

JEAN DE NOARUIEU

Jean tend son front à ce moite baiser du clair de lune à la douce baig-née . La Lucie dort, ronde comme un bébé.

Et, respirant long'uement sa douleur, il se souvient de son âge à sa fleur. La lune avait jadis cette lueur qu'il emplissait avec tout son bonheur.

Il a fallu seulement quelques heures pour le détruire et tuer la douceur.

Pourtant la nuit est si tranquille au loin ! Il sent bouger l'odeur des derniers foins qui engourdit et caresse ses mains, cependant que, trempées par le serein, agenouillées comme des pèlerins, ,les gerbes de blé attendent le matin.

Gonflés et purs les seins de Lucie luisent.

Quant l'aube vient, fumeuse et endormie,

Jean de Noarrieu regarde son amie.

C'est l'heure trouble où les choses blanchissent

comme un brouillard, dans la chambre où se glisse

le point du jour aveugle, opaque et triste.

Il se demande : A quoi donc rêve-t-elle ? Puis il se dit: Gomme elle est dure et belle... Peut-être bien que c'est moi seul qu'elle aime. Mais bientôt, il ressonge aux fleurs-de-neige, et se dit que, par quelqu'un de Barèges, Martin à Lucie les a envoyées.

Alors, il songe à la claire montagne où les bergers vivent dans les cabanes, au marbre pur où bruinent les cascades sur les iris d'acier et les gentianes, et aux brebis, à Bergère et à l'âne, et à la vie belle et douce des pâtres.

Et il se dit : Ils sont plus beaux que moi.

N'est-il pas naturel que Lucie soit

celle qui aime un pâtre au fond des bois?

Qui je suis, Lucie ne le comprend pas.

La poésie que j'ai rêvée gâta

toute ma vie. Ah ! Qui donc m'aimera?

— « Tu dors ? » demande-t-il tout doucement. Et la Lucie s'éveille en s'étirant.

Et il la prend dans ses bras mi-dormante. Et elle aussi le presse tcTil'on». nt.

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Il ne la questionne point, se disant que le soupçon est indigne et méchant.

Et, quand il met sa gorge sur sa gorge, posant sa lèvre à cette nuque d'org-e, et lorsqu'il sent que se cabre ce corps, dont il jouit soudain jusqu'aux sanglots, il ne croit plus aux soupçons de tantôt \m s'en vont, alouettes, dans l'aurore.

Si l'aconit est bleu

comme tes yeux ; si la cascade est vive

comme ton rire;

si tes jambes sont lisses

comme les buis ; si tes cheveux sont comme

les toits de chaume;

si ta gorge est pareille à ce soleil

.s TRIOMPHE DB LA VIK

qui réchauffe le marbre où dort un pâtre :

Pourquoi ne vas-tu pas

à la montagne qu*étourdit, le matin,

l'odeur du thym?

Va-t'en, ô ma Lucie,

sur les rég-lisses, sur la pelouse où glisse

une génisse.

Quitte la pauvre plaine.

Va vers la neige où Martin et Bergère

ont leur chaumière.

Va-l*en. Mais reste. Vois,

je souffre tant...

Mais que suis-je pour toi?

... Lucie, va-t'en...

Va-t'en où Dieu t'envoie, si c'est ta voie.

JEAN DE NOARHIEU 5l

Va- t'en, et laisse-moi seul au villag-e.

Ce ne sera plus toi

auprès de moi.

Le puits ne pleurera

plus sur tes bras.

Oui, la fontaine qui

coule aux prairies te donnera l'oubli

de mon vieux puits,

et le son des clarines

qui se balancent te donnera l'oubli

de ma souffrance.

La batteuse, pareille au bruit du vent qui s'enfle, qui s'apaise et qui reprend, s'est tue. Dans l'ombre carrée de la g-rang-e, on voit le chien et le petit enfant

LE TltlOMPHB DB LA VIE

du métayer sur le ventre. On entend le ventilateur frapper le froment.

Jean de Noarrieu est assis sur un banc, dans le jardin. Il fume lentement sa pipe de bruyère en regardant les touffes de belles-de-nuit dormantes, les ricins bleus, les prunes transparentes qu'un sucre d'or fendille en les poissant.

Oh I Fin d'après-midi ! quand la lueur du jour trop chaud se velouté et se meurt sur le mystère triste et beau des fleurs. On sent je ne sais quoi qui prend le cœur. On sent qu'alors on mourrait de bonheur, si l'on n'avait toujours quelque douleur.

Perron d'amour où sommeillent les poules! Jardin doré de vert où le jour coule ! Portail fendu d'azur, orné de boules !

Toit du g-renier où le pigeon roucoule I Oh 1 Dites-moi quel est le pays où le bonheur existe et où rien ne le trouble?

Jean de Noarrieu sq lève et il s en v^

JEAN DE NOARRIEU 53

vers la grang-e où l'on coule dans les sacs le flot du blé qui se ride et se tasse. Lucie est là, les pieds nerveux, qui passe aux travailleurs du vin dans une tasse. Dans ses cheveux, il y a de la paille.

Elle s'agite, elle rit, presque nue dans une robe en toile où elle sue.

Et, un moment, courbée sur la mesure de blé liquide où plongent ses bras durs, la croupe haute, à genoux et tendue, Jean a envie de la mordre à la nuque.

Les sacs comptés, les gens du métayage font leur repas : du veau et du fromag-e. Les bœufs patients, dépouillés des feuillag-es, ruminent dans la fraîcheur de l'étable.

Et c'est la paix, c'est la fin de l'ouvrag'e, et l'âpre vin qui brille sur la table.

C'est la Lucie qui, alerte, les sert.

Un vieux paysan à figure rusée,

qui a soixante-dix ans, encore vert, coupe son pain et plaisante avec elle.

Et il lui dit : ce Une jolie femelle ainsi que toi a besoin d'un beau mâle. »

Elle lui répond, sans s'intimider :

« Est-ce que vous voudriez essayer ? » Il répond : « Oui. » Lucie, sur la croisée, prend un morceau de roseau encore frais dont le paysan se sert pour s'appuyer, et elle dit : « Voilà pour vous aider I »

Tous rient. Et Jean, assis sur l'escabeau, riant aussi, plaisante le bonhomme qui, lentement, coupe et mang-e son venu. Le soleil bas filtre par les carreaux, éclairant les profils durs, les couteaux, et la herrade en feu que glace Teau.

Et, tous partis, Jean dit è Lucie : « Viens? » Elle s'assied sur lui, sous l'âtre éteint, et, de ses bras, le caresse et l'étreint.

JEAN DE NOARRIEU 55

Il met la joue doucement sur les seins de la paysanne dorés comme du pain.

Et un grillon chante dans le pétrin.

Dehors, la nuit coupe la lune claire.

Les arbres sont de l'ombre plus épaisse, une ombre si épaisse qu'on dirait qu'ils ont en eux l'ombre de la journée, et que cette ombre en eux s'est retirée pour y dormir jusqu'à la matinée.

Quel silence d'amour que n'interrompt que le grésillement du crapaud qu'on entend sous quelque pierre du perron...

La lune, à travers le catalpa, monte.

On disting-ue ses continents que ronge une lumière où s'endorment des songes...

Le jardin prie. On sent battre le cœur des pêches dans le silence de Dieu.

Elles sont duvetées comme la lueur des joues éclatantes de ces danseuses qui, à Laruns, pareilles à des fleurs, se déploient en lentes rondes paresseuses.

Les fruits pèsent davantag-e la nuit.

La nuit semble s'appuyer sur les fruits.

Ils s'inclinent comme Jean et Lucie.

On aime en tremblant. Les baisers finissent

plus lentement, comme ces rondes rides

que sur leau font naître et mourir les brises.

Et les étoiles se lèvent une à une.

Et Jean, au milieu des vitres obscures, les voit briller, blanches, jaunes et pures. Au sud, lentement, se traînent des nues gonflées d orag-e qui, parfois, sur la lune, passent un instant puis la laissent nue.

Et la Lucie sommeille. Elle se penche de plus en plus. Son épaule luisante jaillit de sa chemise grossière et blanche. Lui, incliné sur elle, longuement respire ces cheveux gonflés qui sentent l'aigre odeur du froment mûr et la menthe.

Ce fut, je crois, le lendemain matin

JEAN DE NOAHRIEU

que le facteur qui a dans une main un bâton de buis à cause des chiens, remit à la Lucie, dans le jardin, la lettre qu'elle attendait de Martin.

Elle la cacha dans ses petits seins.

Et quand Jean de Noarrieu s'en fut allé chasser la caille qui dort, lourde de graisse, parmi la menthe et parmi le millet, dans la torpeur des chaumes roux brûlés Lucie ouvrit avec des doig-ts tremblés cette enveloppe qui venait de Barèges.

Il lui disait : Je vous aime. Il disait sa solitude, sa vie sur les rochers.

Et le troupeau, et son croît, et le lait. Et la location coûteuse des prés.

Et les discussions, et les procès, et le code civil qu'il épelait.

Et sa famille, et sa mère qui avait

la paralysie, et qui habitait

à Laruns, chez Saint-Jean, le frère aîné.

Et que pour la fête il était allé

voir sa mère, deux jours, ayant confié

ses brebis à un pâtre de Barèg-es.

Il avait vu les danses, les costumes, la course à pied et les vieilles coutumes : « J'ai acheté un châle pour vous, la Luce. » Sa lettre était grande comme la brume, quand elle flotte au bas du lac d'Assu sous les troupeaux plaintifs et suspendus.

Elle écrivit sa réponse à Martin.

Elle disait tous les soins du jardin où elle était, lorsque l'autre matin le facteur lui avait remis à la main la lettre attendue, à cueillir du thjra, et à choisir des g'rappes de raisin.

Elle disait : Le maître est toujours bon. Il est juste. Il donne tort ou raison à celui qui vient en consultation.

Il n'y a pas de maître de maison aussi bien que lui pour tous ceux qui ont besoin, et qui n'ont pas eu de moisson.

JEAN DE NOARRIEU 69

Elle parlait de ses économies pour l'époque où il faudrait s'établir. Serait-ce à Barège ou à Gavarnie ?

Ou bien encore à Laruns ? Iraient-ils retrouver la vieille maman infirme ?

Elle soig-nerait la paralysie...

Qu'il ne fallait pas non plus que le maître se doutât qu'il lui écrivait de Barèg-es, parce que le maître avait besoin d'elle pour surveiller les travaux de la ferme, et qu'il pensait que pour se marier elle devait attendre quelques années.

Elle écrivait : On m^a remis les fleurs que vous avez cueillies sur la hauteur. Il ne faut plus m'en envoyer, car leur espèce n'a pas la même couleur que celles de la plaine, et que monsieur pourrait penser que j'ai un amoureux.

Elle écrivait: On dit qu'avec un âne ou peut g-ag-ner un peu à la montag-ne. On conduit, dessus, à la promenade, les riches messieurs et les riches dames.

(tO LE TniOMPflE DE LA VIE

A Barèg-e, il y a beaucoup de malades. Je vous remercie beaucoup pour le châle.

Et cette lettre était soucieuse et belle. On ne sait pas ce que Dieu nous réserve, lorsque, poussés par l'instinct paternel, nous allons, deux, dans la même chaumière. La femme alors, qui doit devenir mère, se fait plus grave et songe à la misère.

Au fond du boîs frais, sur la mousse vive, Jean s'est assis, fatig-ué de poursuivre des perdreaux dans la foug^ère et la tuie. Médor halète, et sa lang-ue va vite.

Jean se met h. g-enoux et boit, avide, à la source où l'eau claire semble vide.

L*odeur de Teau est douce dans les lierres qui, aussi verts qu'une herbe peut être verte, se mirent jusqu'au fond de la fontaine. Cette verdure y est si bien reflétée qu'on jurerait une fenêtre ouverte

JEAN DE NOAUniÉU

sur un ciel clair de lierre et de fougères.

Quelle joie, les mains à plat sur la terre, de boire, le nez enfoui dans l'eau claire, de rafraîchir la brûlure de fièvre que l'après-midi tremblant fait aux lèvres du chasseur suant et plein de poussière qui a posé son fusil contre un chêne I

Qu'importe, dans le bois plein de lumière, d'azur, d'eau creuse et de bourdons d'abeilles, qu'importe sur les mousses en soleil plus mordorées que des coléoptères, qu'importe, dans l'ombre bleue des clairières, ce que Lucie a pu ou ne pas faire?

Qu'importe, si la vie est magnifique?

Si les paysans effeuillent et éciment les flots dorés des épis de maïs ?

Si, près du chien, une petite fille rit et s'amuse avec la fiole vide que le lait de la bonne vache a rempli?

Qu'importe, si les faneurs de regain n'ont pas la pluie à craindre pour demain ?

Oa LE TRIOMPHE DK LA VIB

Qu'importe, ô Dieu, si au bord du chemin Testropié peut s'endormir sans crainte, qu'importe que la Lucie et Martin aient pu s'aimer dans le vaste jardin?

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