CHANT QUATRIÈME
Le vignoble a peu donné, les vendang'es n'ont pas été comme lorsque les chantent les peintres et les poètes de septembre. On n'a pas vu, comme une forêt d'ambre, mûrir les ceps, ni les chapeaux qui tremblent, ni les retours des cuves odorantes.
On n'a pas vu l'automne roug'eoyer, ni entendu celui qui a vendangé laisser mourir sur la paix des bruyères son grave chant qui se traîne et se mêle à la fumée bleue et acre des herbes, cette fumée qui a l'odeur de l'hiver.
Jean de Noarrieu, en flânant et chassant, a vu, du haut des coteaux, dans les champs, des êtres groupés mystérieusement :
les cueilleurs de maïs qui, en silence,
semblent filer un invisible chanvre sur les quenouilles des épis cassants.
On les voyait, par groupes de six ou sept. De loin on eût dit qu'ils se consultaient sur l'avenir des grains, fils de la terre. Et Jean de Noarrieu se souvenait de la semaille, en ce beau jour de mai, où, la laissant tomber, Lucie priait.
Ainsi, la terre enceinte de cinq mois, avait gardé ce dépôt. Et voilà qu'elle rendait l'intérêt à la fois, servante rugueuse et de bonne foi I servante voûtée que Dieu nous envoie, qui donne beaucoup et qui peu reçoit !
Et la résignation aux travaux vers le bonheur jamais atteint de l'homme semblait planer sur ces maïs d'automne, sur les labours comme des torchons d'ocre, et sur les bœufs paissants qui interrompent leur broutcment pour dévisager l'homme.
JEAN DE NOARRIEU
Octobre passé au sommet des chênes
dans la fureur berceuse des averses!
Et le vin blanc que le palombier verse !
Et sur le pain la sardine salée !
Et le vent qui gémit, qui se déchaîne,
et puis se meurt dans les cimes qu'il berce !
Les voilà. — « Chutt! Faites bien doucement? » Au milieu du silence l'on entend les appeaux dont l'aile fait un frappement. Puis, lentement, un long roucoulement s'élève auquel répondent dans les branches les oiseaux pareils à des fruits pendants.
— « La voyez-vous? Sur quelle tirez-vous? »
— « Et vous? » — « Chutt... » — « Moi? sur celle de
[dessous. »
— « Y êtes-vous ? » — « Oui. » — « Un, deux.» Un seul coup de fusil, dirait-on, ébranle tout.
L'air siffle, fouetté par les ailes souples.
— « Ah ! Ah ! quelle chance I J'ai fait coup double 1 »
Et, au pied des chênes environnants,
les beaux oiseaux d'ardoise couverts de sang*
battent le sol, tandis que, gémissant,
un pauvre appeau continue seul son chant,
son triste chant si funèbre où l'on sent
mourir les bois et bruiner novembre.
Les palombiers rechargent leurs fusils,
les vieux fusils qui datent de l'Empire.
Ils mesurent la poudre, lents et tristes,
dans leur main creuse. Et Ton entend le bruit
des grains de plomb qui chantent quand ils glissent
dans le canon brillant, sonore et lisse.
C'est que, pour eux, chaque coup doit tuer. r La poudre est chère. Il faut se rattraper.
L'un dit : « J'ai la vache malade à crever. \
Je lui ai donné du vin chaud sucré. » >
Et l'on sent bien, dans ces mots attristés, \
comme il a peur de voir mourir la bote. >
Jean de Noarrieu laisse entrer dans son âme le mois d'octobre qui l'attriste et la calme. Il voit houler au loin les cimes d'arbres, et, quand le vent pluvieux d'ouest fait rage,
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on sent, pareille à un bateau qui tangue, se balancer en grinçant la cabane.
Il aime cette rêverie qui endort, ette tristesse des arbres qui se dorent. Pai'fois sa main caresse quelque appeau qui, les yeux épingles, semble mort sur la raquette où ses pieds liés posent, couverts de fiente et meurtris par la corde.
Et c'est ainsi jusqu'à la nuit venue.
Rien ne trouble la vie que, dans les nues, parfois, le vol flexible et lent des grues qui se déroule et crie rauque et aigu, et flotte, et tourne, et ondoie au-dessus des prés d'automne épaissis par la brume.
Jean de Noarrieu, dans la bibliothèque, s'attarde à lire et aussi à rêver.
C'est la saison où les bouffées d'hiver soufflent déjà dans les poussières aigres. Sur le Rousseau aux gravures fanées,
un jour verdâtre filtre par la croisée.
Doucement, Lucie apporte la lampe.
Il est six heures et l'on entend le vent
qui g'cint, en colère, et qui siffle aux fentes
du manteau de la cheminée, et enfle
sa voix, puis s'apaise, puis recommence.
C'est l'automne fou et rouge qui chante.
On a entendu une flûte. Bientôt les bergers s'en reviendront car, là-haut, les Pyrénées vous paraissent plus proches. Elles ont l'air terrible, triste, rauque, et l'on dirait que, sur leurs neig-es jaunes, une nuit longue et effrayante tombe.
Jean de Noarrieu dit: « L'hiver sera froid. Il a beaucoup neigé sur la montagne. » Lucie répond : « On quitte les cabanes. » Jean de Noarrieu fait un sourire grave. Il dit : « A-t-on bien nettoyé la grange? » Elle répond; « Oui. Il y a un mois... »
Et elle dit: « Martin a dû quitter Barèges, et j'ai fait faire une niche à Bergère,
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et tout est prêt pour recevoir les bêtes. J'ai surveillé la grang'e et la litière. Ils ne tarderont plus à arriver.
Voici déjà: le brouillard est épais. »
Jean de Noarrieu, sous la lampe qui tremble, un coude à la table, un poing* à la te] pe, fixe au plafond les ombres de la chambre, puis reg-arde la Lucie et lui prend la main, sans lui rien dire. Et elle sent son cœur inquiet battre dans le silence.
Jean frissonne et sent monter son chag-rin. Sa gorge est sèche. Ses pleurs, il les retient. Dans la main de Lucie tremble sa main, par secousses, comme un sanglot qui vient. Mais, courageux, il se reprend soudain, se lève et dit : « Donne à manger au chien. »
Et maintenant les troupeaux revenaient, fuyant l'ombre mystérieuse des neiges.
On entendait la plaine et la vallée
s'emplir du bourdonnement désolé
des clarines sombres qu'accompag^naient
les piétinements précipités.
Et les enfants qui allaient à l'école, dans l'aigre vent de la tombée d'automne voyaient venir sur la route monotone l'âne au collier de bois et le chien jaune, les parapluies et les bidons qui sonnent, et le berger pensif et les moutons.
Sous le troupeau ennuag-é du ciel, il conduisait le troupeau de la terre.
D'un g-este large et rond il étendait son long bâton, comme s'il bénissait les brebis donneuses de laine et de lait. Et tout à coup, son chien, il le sifflait.
Et alors, l'être fidèle entre tous,
le chien, aux yeux fixes et pleins d'amour,
celui qui aime l'homme sans détour,
celui qui se nourrirait de cailloux
lorsqu'il a pour maître un mendiant des routes,
le chien, mordait les brebis en déroute.
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On le voyait. Il dressait les oreilles.
Puis, immobile et les yeux pleins de braise,
prêt à bondir sur les retardataires,
il surveillait le troupeau de côté.
Et le troupeau passait, passait, passait.
Et sa rumeur divine se perdait.
i Et c'est ainsi qu'un jour, vers la Toussaint, Jean de Noarrieu, assis dans le jardin, entendit s'ouvrir le portail qui grince. Et le moutonnement des bruits d'airain.
Et les cris de la Lucie. Et les chiens dans le ciel gris, avec, debout, Martin.
Et Jean pleura. Et les brebis boiteuses penchaient la tête, sous le souffle de Dieu, dans l'acre automne aux rivières brumeuses. Et Médor flairait Berg-ère, la queue au ventre. Et elle g-rommeladt, harg-neuse. Et l'âne étalait ses oreilles creuses.
C'était si beau que, au seuil de la grange, Jean de Noarrieu s'arrêta un instant, la gorge serrée, et le cœur battant
comme les cloches du troupeau traînassant.
Et la Lucie, joyeuse et roug-issante,
criait : « Martin est là I Ouvrez la grange ! »
L*ombre s'ouvrit. Une à une les bêtes
se pressaient, galopantes, vers les crèches.
Sous leurs cils blancs luisaient leurs yeux dorés.
Et des agneaux nés en route suivaient.
L'un, trop jeune encore pour pouvoir marcher,
comme une loque, au flanc de l'âne, pendait.
Les poules gloussaient, la tête mobile, ouvrant leurs yeux ronds de côté, craintives. L'une sur son dos portait un petit.
Et Jean de Noarrieu voyait la Lucie trembler de joie près du pâtre immobile qui regardait au loin vers les collines.
Elle haletait un peu, les joues rouges comme une grenade ou de la farouche, levant vers lui ses yeux, son nez, sa bouche. Ses dents riaient, elle frissonnait toute. Et elle était comme après une course, quand, le cœur plein d air trop vif, on étouffe.
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Jean de Noarrieu soudain sentit en lui
passer toute la beauté de la vie.
Dans ses cheveux un souffle froid frémit.
II s'approcha de Martin et sourit.
Il se sentait comme un roi pacifique
régnant enfin sur Tempire conquis.
« Bonjour, Martin ! » L'autre dit: « Bonjour, maître I »
Il prit la main calleuse du berg-er.
Et puis il dit : « Lucie, viens embrasser
celui à qui je veux te marier? »
La douce vie emplissait le verg'er
où des moineaux, vers l'hiver, pépiaient.
Ainsi fut fait. Et quand, vers le vieux puits,
Jean de Noarrieu se retourna, il vit,
la bouche rouge et riante, une fille.
— Tiens, se dit-il, comme Jeanne a grandi I
Et il fixait avec des yeux surpris
une enfant brune et tendue comme un fruit.
C'était la fille aînée d'un métayer.
Elle portait sa cruche sur la tête,
un sein dressé par l'eJBFort qui haussait
son frais bras courbe à la cruche glacée. Ses mollets ronds et fermes se touchaient, et, hardiment, elle lui souriait.
Et c'est ça qui s'appelle la vie.
(i) Cette œuvre avait été annoncée sous le titre : Poésib.