‹ Le triomphe des médiocresChapitre 11 sur 37 · L'APOTRE DU TEMPS POSITIF · texte numérisé non relu

L'APOTRE DU TEMPS POSITIF

Le xviii^ siècle étala gaiement ses misères morales. Il prit de la nature ce qu'elle offrait de plaisant pour les joies du corps., Par tactique d'opposition, les conventionnels affichèrent l'amour de la vertu, et ils séduisirent ainsi le peuple jaloux des voluptés que les grands prétendaient connaître avec exagération. Les phrases déclamatoires acquirent autant le petit commerce de province que les guillotinades et les proscriptions, si favorables à ses économies utilisées dès lors pour l'achat des biens nationaux.

La liesse de la réaction thermidorienne et les lascivités martiales de l'Empire n'empêchèrent point qu'il s'accomplit en France, vers ce temps, un phénomène social de moralité; nous assistons à ses phases dernières.

On sentit que l'œuvre de la Révolution prenait une forme définitive. Les Gallo-Romains avaient décidément récupéré leur sol et leurs droits sur les envahisseurs Francs des siècles anciens. Partout s'édifièrent des temples d'architecture gréco-latine. On imita pour l'ameublement et le costume les modèles de l'art originel. Ce fut la résurrection. La colonie romaine triompha, après une si longue servitude sous la féodalité franque. Gomme au forum, les rhéteurs s'exaspérèrent.

Les résultats de la nouvelle conquête éblouirent les citoyens. Ils se glorifièrent. Après la chute du gouvernement de La Restauration, ce fut en eux, un second émerveillement. Etonnée de soi, la bourgeoisie s'alloua toutes les qualités. On prêcha tant la vertu, on proclama si haut son régne, que la nation entière réussit à s'estimer. Elle affecta une tenue en accord avec son principe nominal. Une honnêteté d'apparence se prépara. Le Code était neuf. On ignorait presque les malices qui permettent de mystifier la Loi. La bourgeoisie respectait admirativement son effort. Afin de ne pas ternir ce prestige, elle feignit de ne jamais admettre que sa conscience pût déchoir. Les défaillances du cœur et de la loyauté furent soigneusement cachées. Les erreurs humaines demeurèrent secrètes.

Dès lors, l'esprit d'indulgence constitua le fond même de l'âme nationale. La peur du scandale fut proposée comme le principe de la sagesse. Chaque fois que le péché se révéla, on s'entendit pour ne le point voir. De cette entente naquit l'apparence de vertu propre au règne de Louis-Philippe, exaltée en 1848, et qui, comparée à notre besoin de dénonciation, forme un contraste propre à ravaler le temps présent.

L'esprit d'indulgence commença, vers le second Empire, à recevoir de rudes atteintes, dès que l'opposition se manifesta sous des apparences un peu brusques. Le monde se choqua fort des audaces qui découvraient les faiblesses intimes de la Cour. Il comprit que ces audaces ne tarderaient pas à l'assaillir lui-même. Il se défendit. Les manigances des opposants obtinrent un succès médiocre en somme. Les plébiscites s'élevèrent contre elles. Si les catastrophes de 1870 n'étaient survenues, l'âme nationale n'eût pas donné sa foi à ceux qui la dé-

paraient brutalement de ses masques de vertu.

De bonne heure, les plus astucieux républicains reconnurent ce péril de leurs thèses. La crainte d'échouer par la violence leur fit accueillir avec un enthousiasme très vif l'athéisme équivoque de Renan, qui tapotait tout bonnement sur la joue du Christ et l'excusait d'un sourire ecclésiastique, pour l'espièglerie d'avoir été Dieu.

Cette allure finement sournoise, attira les cœurs voués à la dissimulation. I^'indulgence du Sulpicien pour le Seigneur enchanta. On comprit qu'il se montrerait de pareil accommodement pour toutes les misères de l'esprit, du corps. Il se laissa deviner immédiatement comme capable d'écrire un jour! « ... Le péché?... Mon Dieu, je crois que je le supprime... Je ne comprends rien à ses dogmes ■tristes. Je vous l'avoue, plus je réfléchis, plus je trouve que toute la philosophie se résume dans la bonne humeur. »

Et de fait, son indulgence envers soi ne fut pas moindre que celle témoignée à Jésus, au monde. .11 ne composa point de sa vie, une ligne qui n'en -préparât la louange. Avec une assurance pleine de naïve bonhomie, il se déclara le brave homme, l'honnête savant, le cœur sincère. On le crut volontiers. L'esprit était en lui, et par conséquent la vertu, telle que l'entendaient les contemporains. Le Parlement a statué sur sa gloire et fait mener son corps en grand appareil dans les caveaux du Panthéon. La vertu mérite bien de telles pompes.

L'exemple qu'on nous offre en lui de l'âme parfaite nous doit vraiment intéresser. Rien de plus séduisant, n'est-ce pas, que de connaître la route du Bien ; et pour nous instruire en cela, il conviendrait sans doute de refaire avec des souvenirs le chemin .parcouru par Ren&n, de l'humanité à la vertu,

lis LE TRIOMPHE DES MÉDIOCRES

L'existence précaire de sa famille l'avait rendu réfléchi tout enfant. Ce lui donna de la timidité. Il s'habitua vite à esquiver les heurts et les luttes, ce pourquoi il se connaissait faible. Sortant de l'école, il prenait par les rues détournées et fuyait avec horreur ce qu'il pouvait y avoir de viril dans les jeux des camarades. Le besoin de prendre la responsabilité de ses actes ne l'attirait point. Affirmer en face lui déplaisait déjà; et ce l'effrayait de soutenir du poing ou du pied une opinion nette sur les billes ou la toupie. Il se plut davantage parmi les petites filles. Sa cautèle, ses insinuations, ses pensées hésitantes y furent gracieusement admises. Il dut ressentir des joies extrêmes à goûter leurs menus mensonges, leurs tracasseries minutieuses, leurs affections aigre-douces. Parmi elles, il affina facilement cet art de la dissimulation qui, selon les paroles de l'abbé Siard, était la dominante de sa personnalité.

L'aversion pour les jeunes gens, le penchant pour la société des femmes, pour la tranquillité des propos, le désignaient évidemment à la prêtrise. Il vivait dans ce milieu dévot de petite ville bretonne où les abbés régnent, avec sa sœur Henriette, personne très intelligente et nantie d'un sérieux savoir. Elle ne fut pas sans pressentir le discrédit où tomberait bientôt la foi catholique. Les fautes de la Restauration avaient nui plus au (Uiristianisme que toutes les diatribes des voltairiens. En Bretagne, les prêtres fréquentant la famille parlaient avec épouvante de l'athéisme, de sa croissance inéluctable. Le frère et la sœur conçurent très bien que l'avenir appartiendrait aux démolisseurs du dogme. Leur rêve d'ambition se créa sur cette apparence.

A peine le jeune homme eut-il connu la cellule,

LE TRIOiMPHE DES MÉDIOCRES 119

sa sœur aussitôt le travailla. D'Allemagne où elle habitait, institutrice, elle lui écrivit ses découvertes sur Texégèse germanique. Ses lettres apportèrent des enseignements précieux et elles révélèrent à Renan la source de son originalité. Leur dessein fraternel d'abolir le christianisme s'affermit alors complètement.

Use mit à suivre les leçons de langue hébraïque, et ne tarda point à tenir, parmi ses condisciples la bonne place. L'abl^é Garnier, son maître, le récompensa par de la confiance.

Aussitôt sa réputation de science s'établit. Elle lui paraissait justement indispensable. Par elle seule, il pouvait assumer une grande allure, se dire le champion du temps positif devant l'erreur des vieux rêves. Mais il importait que l'apôtre fût revêtu de titres officiels. Les diplômes conféreraient à sa parole une autorité plus incontestable. Jusqu'en 1848 le soin de les obtenir l'occupa.

La révolution de février lui parut un moment propice pour lancer son idée. On le connaissait déjà dans les cercles de jeunes professeurs pour son adroite apostasie. Lesoin de n'en pas parler bruyamment prêtait à cette savante aventure un grand air de sincérité. L'heure ne sonnait-elle pas de paraître dans la mêlée? En hâte il rédigea cet Avenw de la science, destiné à offrir au public « la foi nouvelle remplaçant le catholicisme ruiné. » Rien que pour le savoir en posture de publier de telles choses, on lui donna une mission en Italie.

Au retour, comme il avait aperçu que les doctrines rudes risquaient de se perdre parmi toutes les violences du temps, il résolut de surseoir à la publication. Jouant la modestie, il fut consulter de ci, de là, et M, de Sacy, parmi d'autres, ce politicien mystique.

Le merveilleux de son plan, fut de concevoir comme ses attaques athéistes porteraient davantage s'il paraissait retenir les alTections catholiques. Ce lui donnerait un caractère de bonne foi évidente. Les adversaires de son choix le respectant, l'aimant, proclamant sa sincérité, n'était-ce pas la plus belle arme dont il se pût défendre? Il les toucha par ses aveux, les maintint en bienveillance à son égard. « Je suis toujours des vôtres ; à peine un dissident... Eclairez-moi ! » La vanité de ceux qu'il étonna par cette astuce le servit à merveille. Ils lui dispensèrent les avis sages. La souplesse de Renan sut les flatter à propos. Et^ les républicains disaient : « Voilà l'apôtre fort, le clergé lui-même doit le reconnaître saint et probe. Que direz-vous, bons croyants ? » Son habileté alla jusque vilipender dans les articles d'alors la civilisation moderne, la révolution, jusqu'à vanter le système féodal comme le meilleur état politique connu du monde. L'église eut la simplicité d'en paraître ravie.

Quant aux démocrates, enchantés de son athéisme, ils ne voulaient point voir l'esprit réactionnaire de ses écrits; plutôt y sentaient-ils une attaque indirecte et fine au pouvoir qui se réclamait des principes de 1789.

Renan, à cette époque, perçut une certaine surprise de la naïveté des hommes. Eh quoi, d'aussi frustes malices réussissaient à les vaincre ! Il multiplia ses témérités. Les acrobaties de son imagination concilièrent sur son talent les opinions les plus diverses. Les ihconséquences outrageantes de ses raisonnements passèrent pour de l'impartialité. Le monde s'engouait de lui.

Il le vit bien lorsque le Pouvoir lui fit des ouvertures. Ce fut d'abord Un poste recherché à la Bibliothèque Nationale et qu'on ne donnait qu'à des

esprits autorisés. L'empereur ensuite le voulut voir. De cette audience, il résulta la mission de Phénicie. Elle coûta 70.000 francs pris sur la cassette impériale, non sur les fonds du ministère. Safemme et sa sœur accompagnèrent l'exégète. Henriette fut à la gloire comme elle avait été à la peine. Le général commandant l'armée de Syrie mit, par ordre, des soldats à leur disposition. Renan adressait les rapports directement à l'Empereur. Jamais les universitaires, de qui il dépendait par hiérarchie, n'en eurent la connaissance immédiate.

Sans aucune gêne, Renan accepta la chaire d'hébreu au Collège de France, de la main du potentat. Le Pouvoir, après tant de faveurs, comptait sur le dévouement de son protégé.

Mais la première hardiesse de Renan, si heureuse pour sa situation, lui avait fait connaître comme le loyalisme importe peu aux hommes pour la considération qu'on leur demande. Il regarda autour de lui. L'empire était dans sa période de force. La Chambre restait muette, la presse rigoureusement (( disciplinée. » Nulle voix ne pouvait surgir contre l'ordre des choses. Seule, l'administration échappait à la main souveraine. On la croyait acquise par les bienfaits du trône.

Renan, avec sa remarquable perspicacité, imagina tout de suite le prestige qu'acquerrait l'homme capable de prendre la parole contre les doctrines du pouvoir, au milieu d'un pareil silence, et quel retentissementauraitunetelleinterventioft.SaFiec?e Jésus, écrite presque entièrement pendant le voyage de Syrie était prête. Jusque la mort, sa sœur l'avait soutenu en cette tâche, de son savoir. Il portait à la main une arme formidable. Chevalier de la Légion d'henneur, titulaire de la chaire d'hébreu au Collège de France, au comble de la faveur

impériale, il allait pouvoir dire encore : « Je doute ; pardonnez-moi. Je vous laisse. » Et la badauderie des hommes applaudirait à son indépendance. Il joua. La Vie de Jésus remporta le triomphe ; et il fut permis dorénavant au gentleman politicien d'afficher son athéisme électoral tout comme le cabaretier du coin. Renan avait créé le dilettantisme de la médiocrité.

Depuis le celte obstiné a crû en grandeur et en gloire. Pour avoir vaincu ses scrupules, il a été le prototype de l'homme honnête et sincère. A en croire cet exemple, l'honnêteté est simplement l'art de parvenir, et le renanisme l'art de se faire indulgent à ses effronteries. Le Panthéon consacra ce double adage.

Nous savons désormais que la vertu c'est l'esprit d'indulgence et Renan, sans le savoir, a confirmé par sa vie la tendance séculaire dé la race.

Vilipender les mœurs de notre temps est devenu l'habitude des propos actuels. Dans l'ordre sentimental, les révélations navrantes du naturalisme, et, dans l'ordre politique, celles plus navrantes encore du boulangisme, du pananisme ont dénué de leurs allures bienséantes l'àme contemporaine. Les esprits .avisés se désistent de croire au désintéressement des parlementaires comme à la vertu des philosophes. Les théoriciens de l'anarchie dénoncent le servilisme et la jobardise du peuple.

A tout prendre, ce n'est pas que nos mœurs vaillent moins aujourd'hui. Toutes les époques donnèrent du découragement aux sages. Que l'on relise les annales de l'humanité, on y constaterales mêmes vices en épanouissement. La vanité, la concussion et la débauche fleurirent en chaque siècle avec une intensité à peu près égale.

Seulement il y eut des périodes de tenue, d'au-

très de cynisme; les malveillants disent, d'hypocrisie et de franchise.

M Renan a été comme un fait de l'histoire. Son esprit représente celui d'un temps, toute une allure de l'âme nationale, ce qu'elle parut en ce siècle aux peuples.

La Vie de Jésus emporta l'assentiment du monde, arce que ce livre permit aux gens de vilipender Dieu sans bassesse. Avant lui l'irréligion appartenait au brutal. Après lui, elle s'acclimata dans les intelligences de finesse. On cessa de n'en point parler pour en jaser avec enjouement. On tira des Ecritures quelques motifs de féeries et des propos de table. Les hommes ambitieux purent spéculer sur la fougue anticléricale de la plèbe sans encourir le reproche de vulgarité. Ils furent soutenus du peuple ravi de voir sauter le joug imposé à ses instincts par la vertu des Evangiles. Ils réussirent par là leurs affaires ;.et on souffrit qu'ils en parlassent au salon.

En cela réside tout le secret d'une si haute gloire. M. Renan a fourni de ladélicatesse et de l'élégance à l'athéisme; Il a préparé les dialogues de nos ministres et l'atmosphère intellectuelle de leurs réceptions; il fut le décorateur des âmes républicaines, plutôt même le chambellan apte à prévenir les incartades des Masanielli contemporains et à leur valoir une sorte d'esprit de cour. Son rôle fut plus d'un politicien que d'un littérateur.

Au demeurant, il n'eut guère de mérite ' autre . Longtemps, ses ouvrages firent la joie des exégétes germains qui en relevèrent les inexactitudes. Mais en Erance il répondait au vœu du peuple en lui offrant la dérision du dieu. La science importe moins dans ces sortes de compositions^ souhaitées à l'avance. Tout de suite, son âme fut jugée charmante;

et l'on goûta la malice de faire paraître les récits des Evangiles sous les couleurs d'une campagne électorale racontée.

Grâce à ses soins littéraires, Jésus offusqua moins de sa supériorité divine les députés et les chefs de bureau. On se complut à lire que l'Homme-Dieu avait conduit sur les bords du Jourdain une petite manigance politique, et que Pilate, fonctionnaire romain, la fit habilement échouer en excitant, avec la passion de la foule, l'émulation du grand-prêtre Gaïphe. Les apôtres se travestirent, pour la joie publique, en membres diligents d'un comité local. Le sermon sur la montagne fut tenu pour une réunion publique à succès. Le miracle des cinq pains multipliés excita le sourire des citoyens édifiés sur les largesses habituelles aux candidats.

Dès lors, maint de nos parlementaires se sentit prêt à devenir Dieu, comme cet empereur romain au moment de la mort. Ils modifièrent leur attitude envers le Christ. Leur hostilité première se marqua moins. Même leur goût confraternel se décida tout à fait pour ce prophète démocrate et mondain invité chez Gana. Le roman de Magdeleine leur donna de l'attendrissement II les séduisit de répéter que Jésus se laissait chérir par les femmes. M. Renan avait mis tant de grâce à le faire voir beau, doux, un peu llirteurf

On s'enthousiasma donc. La Vie de Jésus ne pouvait choquer un peuple capable d'applaudir Orphée aux Enfers et la Belle Hélène,

L'œuvré de M. Renan, malgré tout le talent qu'il y dépensa, n'est point celle d'un grand esprit. Il n'appartenait pas à une âme compréhensive de réduire la légende chrétienne jusqu'à l'opérette. Gustave Flaubert, quand il traita la tentation de saint Antoine, sut au contraire masser en un défilé de mira-

des toutes les merveilles de la conception humaine avide d'incognoscible et s'enivrant à créer ses mondes illusoires. Wagner, quand il reprit les Sagas, ne tenta que de mener aux plus larges synthèses le développement de la mentalité. Ils nous guidèrent, l'un et l'autre, de symboles en symboles, à traversdes routes d'art, vers la science de l'Absolu. M. Renan a mis l'Absolu au niveau des électeurs.

Aussi, son action sur le vulgaire fut-elle immense. A cet humoriste sentimental, la foule a concédé du génie; et, dans le domaine de la pratique, son influence a passé la mesure des influences les plus efficaces. Elle ne se borna point, en effet, à aider un mouvement politique considérable. Il advint que les prêtres eux-mêmes subirent les atteintes de telles dissertations. Le Christ, dans les discours de la chaire, a perdu peu à peu, depuis, le titre de Notre-Seigneur. On le nomme plus volontiers Jésus; on dirait aussi bien Roméo. Les prédicateurs, désireux d'une clientèle brillante, savent saisir ainsi la faveur de l'auditoire. Le plus singulier de tous, le plus hardi, imagina un Jésus-Christ tout pareil aux inventions du Collège de France. Le Père Bidon a introduit le renanisme dans l'Eglise, et avec beaucoup de bonheur. Voici que la divinité du Christ se fond tout à fait devant le sourire indulgent du monde, devant la mine avisée des personnes qui assistent â la messe pour l'encens, les orgues et l'apparat du décor.

A Rome même, il est des cardinaux qui plaisantent l'Evangile et s'égaient des paraboles ; et le pape, accédant aux formes républicaines, répudiant la politique ancienne des pontifes, a moins agi en maître qu'en serviteur de l'opinion.

L'œuvre du mort a donc une portée historique

incomparable. Depuis trente ans, elle nourrit les esprits moyens des hautes castes et les revêt de leur allure; elle a facilité la révolution du 4 Septembre et séduit les imaginations les plus sèches des jeunes littérateurs. Le renaniste a remplacé le voltairien. Il lui succède avec plus de douceur et de persiflage ; il en garde le sourire un peu banal et le scepticisme un peu simple. Les sensations immédiates l'attachent surtout, et il prête mal son enthousiasme aux spéculations métaphysiques. Il se moque avec indulgence et aménité.

Cette manière d'indulgence attira bien des âmes élégantes vers les livres de M. Renan. Il leur parut qu'il y avait beaucoup de sulHilité dans un genre de raisonnements qui concède tout d'abord à l'adversaire ses vœux pour les renverser ensuite par de malicieuses incidences. Au lieu de la lutte ouverte et brusque, de l'affirmation nette, l'auteur dérobe son avis derrière les phrases hésitantes ; il s'attendrit sur ce qu'il attaque; il se passionne pour ce qu'il abat ; il pleure sur ce qu'il détruit, et le lecteur, simple, Unit par croire aune réelle bonne foi, même à de la justice.

Mais M. Renan fut-il toujours sincère, et sa- vision des choses dut-elle le rendre content de soi ? On en douterait, bien qu'il ait pris une attitude satisfaite et qu'il se flattât avec bruit de sa félicité intime.

1^' Histoire d'Israël, dont la composition occupa une partie notable de son existence, semble construite selon des procédés trop rudimentaires pour avoir valu de grandes joies d'exécution. Gomme la Vie de Jésus, elle est surtout une critique. Le souci de réduire au médiocre les types illustres de la légende biblique y domine en tous les chapitres, et

ce souci pousse parfois l'écrivain à de tristes aventures d'esprit. Parlant quelque part de David, ne découvre-t-il pas que si ce pâtre brusque eût vécu de nos jours, il eût, pour tels et tels méfaits de rapines et de rixes, passé en police correctionnelle ! Vraiment, l'observation est misérable. M. Renan semble s'en vanter et sourire avec triomphe. Il faut qu'il se soit laissé, sur ce point, éblouir par son. acharnement à dégrader la légende. Son âme^nous paraît trop vaste pour avoir joui de pareilles trouvailles. Et, cependant, il faut bien avouer que ce cas d'argumentation est le procédé le plus ordinaire des études sur le geste d'Israël.

Il nous tenterait presque de dire, à relever ces petitesses, queM. Renan engagealalutte contre l'Absolue après une querelle personnelle où il se trouva molesté. Il grossit trop ses modestes avantages; il traite, avec une évidence malséante, les personnages symboliques comme des enfants tapageurs, dont son indulgence tapote la joue en feu. Ce souci de considérer pour rien leurs exploits, est une chose très singulière. Verrait-on, sans surprise, un écrivain, doué, ainsi que M. Renan, de science, de style et d'ingéniosité, dresser un réquisitoire contre les crimes d'Alexandre et le vouer à la sévérité de nos cours d'assises?

Le malheur est qu'il gagna la gloire par ces miséres-là. Les descriptions parfaites de la Galilée et de la Palestine, les impressions rares et pénétrantes traduites dans les Souvenirs d'enfance lui acquirent moins d'admiration que le tour parfois grossier de ses raisonnements. Il plaît surtout à la foule pour ce qu'il lui montra d'inférieur et de vulgaire, pour ce besoin d'avilir les idées — propre à la populace, et qu'il réhabilita.

Aussi l'aimons-nous moins que nous le voudrions.

Il nous attriste par ce côté de politique basse. Maintes de ses pages révèlent un esprit plein de la connaissance des hommes, capable aussi de grands essors. Nous les avons toujours attendus. M. Renan n'a pas composé l'œuvre qu'il devait entreprendre. Et cela nous désole, parce qu'elle eût été belle.

L'erreur de M. Renan fut de ne point se séparer des choses qu'il écrivit. Il demeura en gestation perpétuelle sans que le terme advint. Ses essais d'exégèse, ses travaux d'histoire, trop empreints de préoccupations passagères, vaudront dans l'avenir pour la curiosité. Il a été l'écrivain d'un parti, et la réputation qui lui échut, pour avoir servi un nombre raisonnable d'ambitions parvenues au pouvoir, ne se justifia peut-être point assez sur d'uniques raisons d'art.

Son style vanté est, en somme, pauvre de vocabulaire ; il doit sa plus manifeste originalité à l'emploi constant de l'auxiliaire être, mis en toutes les places du discours.'Seulement, il eut un sens admirable de l'incidente, et tout son génie repose en cela.

Voilà que le temps est passé sur lui. Il nous restera longtemps dans la mémoire comme un prélat schismatique des vieux âges, dressant son Eglise devant l'Eglise et tâchant d'attirer les fidèles par la réclame de ses vertus personnelles, par sa mansuétude envers le Dieu qu'il renia, par ses prédictions contre le péril de s'exalter dans la foi.

Il a par dessus le monde annoncé l'inutilité de croire et déchiré le rêve. En cette époque positive et médiocre il a été le grand stérilisateur des enthousiasmes. Avec moins de talent et d'à-propos, il eût été un simple apôtre du Bon-Sens.

Page 1