DE L'ÉGLISE
Récemment des conflits se sont élevés que la prudence diocésaine a dû taire. Sous signatures ecclésiastiques parurent des ouvrages dont se révolta l'orthodoxie intransigeante des évoques. Or ces écrits trouvèrent plus de mansuétude auprès du Vatican. Par un silence très commenté, la Curie s'abstint de soutenir la sévérité du pouvoir diocésain et les interdits qu'il prononça ne semblèrent pas avoir plu à l'autorité suprême. Un abbé connu pour ses livres de politique indépendante professe qu'il a découvert le vrai sens purement social du christianisme. Aucun avertissement de Rome ne prohibe ses imprimés, c'est à peine si l'on ratifie l'interdiction épiscopale qui le contraint de séparer sa propagande des pratiques religieuses usuelles.
Forts de pareils exemples maints prêtres essayent de répandre la prophétie d'une ère près de s'ouvrir, où vont se modifier les rapports des classes et les systèmes politiques. A coups d'arguments subtils, ;iu moyen de raisons dogmatiques, ils attaquent avec une vigueur inouïe les scrupules des ultra- •montains. Le césarisme, prétendent-ils, qu'il soit personnel ou qu'il offre la forme d'oligarchies républicaines, touche au déclin. La suite des guerres nationales, des querelles civiles, des calamités pu-
bliques enregistrées par l'histoire depuis quatre mille ans, cette période documentaire, volontiers qualifiée par eux de « nemrodisnie », en souvenir du brutal chasseur biblique, blesse le sentiment universel de justice. Si la révolte de ce sentiment ne s'exprima que par de rares et brèves séditions, c'est la peur et l'intérêt particuliers qui empêchèrant la multitude de s'insurger définitivement contre les pouvoirs. Mais qu'un personnage d'autorité soutienne l'idée latente qui menace d'évoluer jusqu'au conflit, et les peuples répondront, unanimes, à la voix de salut.
On ne peut se défendre d'avouer que de sérieuses déductions confirment ces espoirs audacieux. Dénuée du temporel, reléguée par le césarisme en triomphe dans les parcs du Vatican, la papauté ne semble-t-elle pas solidaire de l'humanité souffrante plus encore aujourd'hui que jamais ? Ainsi la Providence, dit le jeune clergé, a-t-elle voulu montrer comme l'alliance séculaire des Césars et de Rome était une duperie pour les successeurs de saint Pierre. Le royaume du Christ devient manifestement et exclusivement celui des pauvres, des opprimés de toutes castes. Ses droits et ses privilèges. César les piétine « en bon Pharisien qu'il fut toujours », Pourquoi dès lors le Pontife hésiterait-il à pousser le grand cri de charité que lui commande le dogme et qu'attend le monde chrétien en agonie?
En outre, des preuves s'accumulent, fournies par l'érudition. Nul de ces jeunes clercs ne craint d'évoquer le caractère de socialisme phalanstérien que gîirdérent les communautés primitives lorsque l'Eglise des Gaules s'installa sur le sol désolé par les invasions et entreprit l'admirable tâche de civiliser les hordes mérovingiennes et de reconstituer la richesse du territoire.
Seule, une constitution adaptée put permettre aux monastères de mettre en culture le tiers de la glèbe et de faire édifier sous leur influence les trois huitièmes des villes et des bourgs ; et cette constitution, la science solide du clergé le prouve, présentait touts les signes d'un communisme précis.
L'Eglise du vi^ siècle, en effet, porta partout, au moyen des colonies monastiques, la première formule socialiste de la propriété. Légendes et chronique établissent que tel devient, propriétaire qui a défriché et ensemencé un sol inculte : son labeur vaut titre. Rudes défricheurs, les moines de ce temps disaient: « le champ au laboureur », ainsi que nos socialistes actuels : « la mine au mineur. »
Le rachat des esclaves, leur affranchissement immédiat, l'accueil des proscrits au droit d'asile, l'adjonction des frères lais et convers chargés plutôt des besognes industrielles, augmentèrent vite les populations des moustiers. Tout ce monde travaillait de concert à des tâches communes, et chacun recevait sa part de nourriture, de vêtements, de soins médicaux. On produisait beaucoup et l'on consommait peu. Pourtant, point de chômage : les pauvres, les infirmes, les vieillards et les hôtes aidaient l'absorption de l'excès de produits, réservé encore pour les époques de guerre et de famine.
Ces convers, ces lais formèrent les fameuses corporations que supprima la Révolution et que nos Syndicats actuels reconstituent. L'idée du Syndicat ouvrier germa donc à l'entour des cloîtres et se réalisa dans les murs du couvent. Bétail et moissons venaient au trésor commun, la grange. Fréquemment les chroniques mentionnent ces granges cisterciennes qui préservaient de la faim des provinces entières, après la désolation des batailles.
lo-VÎ LE TRIOMPHE DES MÉDIOCRES
Agissant avec rapprobation papale, lés fondateurs d'ordres visaient à multiplier les succursales des maisons-mères, piqués d'émulation pour couvrir de ces phalanstères tout le pays de France, dés lors nourri et gardé de nécessités matérielles par la Charte de Charité.
Saint Bernard fonde Giteaux. Le couvent s'entoure bientôt de quatre succursales, c< les quatre filles de Giteaux ». A la mort du saint, ces filles fécondes ont engendré cinq cents fois, et cinq cents maisons nouvelles ouvrent leur asile, leur école gratuite, leurs ateliers, lancent sur le monde leurs syndicats corporatifs.
Get immense essor du socialisme ecclésiastique fut anéanti par les invasions anglaises. Les phalanstères monastiques détruits, les granges cisterciennes pillées, le voyageur ne rencontra plus sur sa route l'abbaye de prévoyance où il recevait sa part d'aliments et un denier au matin du départ. Le césarisme se jouait des vies humaines pour des querelles de murs mitoyens.
Par de telles preuves, le jeune esprit du clergé moderne démontre le bien-fondé de ses espérances. De même que beaucoup de politiciens habiles, il prévoit l'heure du soulèvement des laborieux contre l'indifférence des possesseurs. Il voudrait éviter le confiit terrible, et il pense que ce serait une sublime résurrection du catholicisme délaissé que prendre en mains l'intérôt'des humbles, qu'assumer l'œuvre pacificatrice de charité. Il supplie : «Saint-Père, levez-vous, proclamez la charité du dogme et sa réalisation par des applications sociales ! Ge que l'Eglise protégeait dès le vi^ siècle n'a pu devenir impie au xix°. »
Ges prêtres érudits rappellent avec enthousiasme la majesté des triomphes ecclésiastiques, qui signa-
lèrent les'temps de charité sociale . Les princes et les grands se venaient démettre de leur pouvoir devant le miracle de la fraternité accomplie. C'est Carloman, frère de Pépin, qui veut, au monastère duMont- Cassin, garder les oies. Quelques instants d'inattention, et le loup enlève un des volatiles: « 0 Seigneur, s'écrie le moine princier, comment pourrais-je conduire et sauver les peuples, moi qui ne sais seulement soustraire un troupeau d'oies à la dent vorace du loup ! »
Le farouche Chilpéric s'incline quand le moine Arédius brûle en public les rôles des contributions exorbitantes imposées par le Palais.
L'église des temps carlovingiens s'occupait donc à traduire, dans la vie, les Evangiles. Elle se donnait aux pauvres et aux pécheurs. Elle relevait, consolait et nourrissait.
Voici qu'après tant de siècles de tradition merveilleuse, elle a subitement changé. Elle a pris le manteau du pharisien et Fostensoir de la piété opulente et recommence à jouer le rôle de ces princes des prêtres qui dressaient des embûches au Sauveur du monde et reniaient le Messie, parce qu'au lieu du roi triomphant attendu par leur rêve, ils ne voyaient qu'un Galiléen entouré de matelots et de laborieux. L'Eglise se rallie au Pouvoir de l'Argent.
Le jeune esprit du clergé s'élève contre cette politique de saint Pierre, et rappelle les traditions de l'Eglise carlovingienne . Déjà il a vaincu ces détracteurs de la Foi qui ne se donnaient môme plus le scrupule de laisser la livrée de l'Eglise pour pié- ■Miiner la ligure humaine de La Cause. Sous le froc ^|bu moine ceux-ci opéraient aux applaudissements ^Bd'une presse commanditée par les banques. Les ^■ÎDidon professaient le mépris du Christ à livre ou-
vert. Ils tirent couvrir l'exergue de leurs pamphlets par des signatures ecclésiastiques; et le nombre des mille inscrit sur la couverture du livre indiqua ce que valent aujourd'hui les trente deniers de la Passion .
De l'autre côté de la mer, le cardinal Lavigerie qu'on nous offrait avant qu'il mourût, comme le probable successeur de Léon XIII fit adhésion au gouvernement de l'aventure panamique. Ce cardinal, sollicitant le Pouvoir de soutenir son entreprise africaine, et qui osait affirmer en pleine chaire de Saint-Sulpice ses sympathies pour les protestants d'outre-Manche, flattait l'orgueil des loges maçonniques afin d'obtenir, sans doute, l'aide diplomatique et pécuniaire qu'appellaient ses vœux d'exportation.
A Rome, nul ne protesta quand les gazettes contèrent que Mgr Lavigerie avait parlé selon un accord avec la Curie, ou si elles insinuaient qu'une entente allait se conclure entre M. Gonstans et le Vatican.
En France, la majorité de la droite ainsi prévenue rechercha l'alliance des marchands du centre pour enrayer le mouvement de charité chrétienne qui portait certaines âmes à revendiquer au nom de la douleur humaine. Laïques et ecclésiastiques se lèvent ensemble pour combattre le Christ et défendre l'idole du trafic menacée.
Car il est impossible de séparer la cause du Pauvre de la cause de Dieu. Nul système, avant les Evangiles, ne promulgua les formules d'un socialisme sincère.
Le Christ social, dont tous les pauvres sont les membres, continue de paraître dans notre siècle. Il va prêchant, par le monde, la bonne nouvelle de charité et d'amour. Et les pharisiens du nouveau
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temps, épouvantés de la faveur que lui accorde le peuple, s'apprêtent à recommencer la crucifixion.
La voix du Galiléen souffle puissamment sur les républiques. et les empires. Le cadavre duGolgotha palpite et s'éveille... La douleur humaine, le calice des Oliviers se dresse avec toute son amertume devant le peuple-christ.
Et on s'obstine à ne pas entendre, à ne pas voir, justifiant la prophétie : « Ils ont des oreilles et n'entendent pas... »
Au moment où certains des plus autorisés serviteurs de l'Eglise finissent de s'allier avec les hommes d'argent et de pouvoir, il était nécessaire qu'ils eussent leur blasphémateur pour sceller le premier baiser du pacte.
On s'entendit dans les deux camps, celui du veau d'or et celui des princes ecclésiastiques.
La même semaine, le même jour presque, parurent le dernier livre de M. Renan et le Jésus- Chrisl du père Didon.
Le lecteur non prévenu qui feuilleterait les deux livres pourrait indistinctement passer de l'un à l'autre sans se choquer de la transition. Le même style, le même esprit, une pareille haine du mystère une semblable cécité devant la symbolique existence humaine du Seigneur en forment le fonds commun. Evidemment l'un a copié l'autre. Et dans notre bonne foi nous sommes contraints de croire que le dernier venu plagia.
Si l'on se souvient scrupuleusement de l'époque où la Vie de Jésus connut le.jour des librairies, on remarque que cette date précède de bien peu les premières hurlées de l'anticléricalisme naissant.
A cette page de l'histoire contemporaine, la bour-
geoisie, afrolée par la prévision du mouvement socialiste, s'efforce de détourner la juste colère du peuple; elle se sent sous la menace d'une formidable ruée de travailleurs prêts à, réclamer leur part au bénéfice industriel. Par une ruse digne du Malin que représentent les légendes anciennes, elle défigura l'Eglise, la ridiculisa, la rendit odieuse, la présenta comme l'ennemie naturelle de la Chair, à qui les misérables aiment s'asservir avec le vain espoir de trouver dans les délires du corps l'apaisement de leurs tortures spirituelles. Si malignement prêchèrent ses orateurs et ses tribuns, si habilement ils calomnièrent que le peuple abusé se rua aux trousses de l'Eglise. Ils hypnotisèrent toute la rancœur prolétaire vers cet unique but de leur haine. Le peuple se leurra, et la bourgeoisie, agitant ce fantôme du cléricalisme à la face des électeurs, réussit à détourner de soi la fureur sociale.
Ainsi, l'on put, durant près de vingt années, ne résoudre aucun des problèmes difficiles suscités par les revendications du Capital-Travail. Les financiers besognèrent à l'aise; les krachs se succédèrent; les impôts s'accumulèrent; les sinécures furent exploitées. A part quelques grèves où certains esclaves montrèrent de la mauvaise volonté à se laisser tuer, les choses furent au mieux pour la haute banque et ses entretenus.
M. Renan prépara les esprits à cette exploitation de l'ignorance. Les sectaires de la république bourgeoise répandirent son livre à profusion et en achetèrent des éditions nombreuses.
Une génération de jeunes hommes est survenue qui imite sa technique de vie et cultive, sur son exemple, le moyen de parvenir. Il est des Renans timides qui sourient sobrement à toutes les tenta-
tives de grandeur, des Renans audacieux qui forcent la fortune en louant à l'extrême les renommées reconnues, en vantant les hommes en place. Il est des Renans plus Renans que nature, comme disait le glorieux Villiers de l'Isle-Adam, qui poussent à l'hyperbole le scepticisme du maître et s'en font un ton d'indépendance dont s'accommode la couardise commune.
Si l'on veut essayer de soumettre à la critique les productions de l'écrivain, on découvrira que toute sa méthode d'exégèse consiste en deux subterfuges.
Par le premier, il prend un personnage biblique, le transporte dans notre milieu moderne, et il nous montre comment les arsouilles de notre capitale s'étonneraient et se scandaliseraient à sa fréquentation. Si c'est David qu'il feint d'étudier, il déclare, en un clin d'œil de clown malicieux, que nos juges correctionnels l'auraient condamné pour vagabondage.
Cette interprétation des textes a pu cependant trouver crédit devant la politique de cette fin de siècle, encore que Béranger, Nadaud et tous les cancres du Caveau dont le gâtisme jovial réjouit les huissiers de province eussent, bien avant Renan, découvert ce genre de facétie. Je ne sais quel Hégésippe Moreau rima jadis une saleté graveleuse intitulée les Noces de Cana, qui résume en ses refrains de caserne toute la méthode.
Le deuxième subterfuge, quoique moins naïf,
I peine encore mieux l'esprit. Renan procède par insinuations équivoques, qu'il prend grand soin de ne pas préciser. On sent que M. Renan, à force de servir la discipline des loges maçonniques, s'est imprégné de leur âme. S'il vient à parler des saintes femmes, il sait exciter le soupçon dans
rintollij^^once. En traitant de la religion, il s'attarde au décor, amollit la situation, et après un laborieux travail, il parvient à laisser au lecteur l'impression d'un opéra sacrilège, qui aurait le Christ pour ténor, la Palestine en toile de fond et les saintes pour ballerines.
Durant sa vieillesse, retranché dans son fief de Bretagne, cet insulteur du mystère jouait au patriarche bienveillant; il conseilla les passants et se vanta de finesse. Enlin, il peignit dans l'abbesse de Jouarre une religieuse qui se prépare à la mort par le stupre et un noble qui l'aide à consommer cet étrange in extremis.
Pas plus que M. Renan, le R. P. Didon ne semble s'être douté de ce que renferme la Genèse, du triple sens hermétique de ses versets, des significations humaines, morales et cosmogoniques des Ecritures. Ce sont de bien méprisables exégètes auxquels il ne manque que d'avoir approfondi, dans l'œuvre de Fabro d'Olivet, les signilications réelles du Sepher Bereschit et de la Langue Hébraïque restituée.
Gomme des étourneaux, ils ont abordé cette étude qui demandait au savant téméraire plus qu'une ironie pour reporters radicaux et au prêtre une dialectique inébranlable, austère, incapable de compromissions.
Le moindre tort duR. P. Didon est d'avoir voulu ratiociner sur des articles de Foi. Suivre M. Renan sur le terrain de ces doutes et parmi les cahots de sa criti(iue, avilissait une besogne d'homme marqué par le signe de l'Eglise.
Toute la période évangélique est traitée par ce dominicain selon une allure de publiciste contant la campagne électorale d'un député légitimiste. Il s'ingénie pour prêter au Sauveur des opinions et des^ tactiques dont la bassesse choque l'honnê-
teté.Pourun peu il s'étonnerait qu'il ne pèche pas. Il s'en étonne même et constate avec une merveilleuse niaiserie que Jésus resta la plus innocente personne du monde.
Si par hasard le mot Dieu surgit là, il surprend. On s'effare. On ne s'attendait pas à pareille évocation dans ce fatras profane, évidemment composé pour distraire des auditoires galants et mondains.
Le maigre souffle de l'écrivain, s'il s'élève parfois, traite en un plagiat audacieux du style de Renan, les campagnes de la Palestine ; mais quand il s'agit de révéler le sens des symholes,il retombe sans force.
La matière semble lui faillir et ne pas valoir un élan.
L'immense chagrin qu'impose une semblable lecture à des cœurs chrétiens vient de la crainte que véritablement le Père Didon ne soit pas le seul à penser ainsi dans le clergé moderne. Pour que cette œuvre n'ait pas soulevé, à son apparition, la colère indignée des orthodoxes, il faut que la lassitude de la lutte se soit emparée de bien des âmes catholiques.
Aux siècles de foi, un prompt tribunal de la Sainte-Inquisition eût prescrit une pénitence sévère à ce moine affolé de réclame, envieux des éloges dispensés aux courtisanes et aux pitres par une presse indigne de sa mission. En nos temps d'erfreur et d'ignominie, il reste permis au Père Didon Ide recevoir des deux mains les louanges de la critique publicaine et l'approbation indulgente de collègues ecclésiastiques.
Il existe une pierre de touche infaillible pour connaître si toute œuvre traitant de Dieu sert l'Eglise et la Chrétienté ou leur est adversaire. Comme M. Drumontle démontra naguère dans ses
ouvrages de combat, Topinion publique est suggérée par une presse presque entièrement vénale. Le député républicain banqueroutier Mary Reynaud, qui s'enfuit avec la caisse de la Banque d'Etat, montrait quelques jours avant son départ les offres des divers administrateurs des grands journaux de Paris. Moyennant une somme de huit cent mille francs, la presse importante déclarait Mary Reynaud honnête ho'mme et eût pesé de toute son influence sur les actes de la commission chargée de contrôler le résultat électoral de Saint-Flour. La foule croit difflcilement à la corruption des dirigeants; et si Mary Reynaud avait versé les huit cent mille francs, il escroquait, grâce à sa validation politique, des sommes encore plus considérables à la petite épargne.
Chaque fois que la presse importante de Paris loue une œuvre traitant la Divinité, on peut nourrir en soi-même la conviction que les trafiquants protègent, recommandent cette œuvre, la lancent et l'achètent pour le plus grand dam de l'esprit chrétien.
Ainsi en fût-il de la Vie de Jésus de M. Renan ; ainsi en est-il d\i Jésus-Christ du R. P. Didon.
L'un et l'autre s'astreignirent à insister sur le rôle de l'apparence humaine revêtue par le Fils afin d'omettre le caractère métaphysique de sa mission. L'un et l'autre démontrèrent le mécanisme de la politique locale, décrivirent l'ondulation des collines et l'ombre des vallées pour faire du Christ la résultante des forces naturelles et des forces politiques ambiantes pour obscurcir ainsi la mémoire du Sauveur, comme si la Sainte Face n'avait eu par Elle seule le pouvoir de resplendir selon les décrets de la Providence, ainsi qu'il convenait au salut des hommes.
M. Renan s'occupe davantage des vallées et des
collines. Le R. P. Didon traite plutôt des publîcains, des pharisiens, des esséniens, du parti romain, de leurs querelles, de leur politique locale. Gela surtout l'intéresse et le prend. On sent comme ce dominicain ambitieux regrette les tristes manœuvres électorales, la faveur des comités, les bariolages des affiches et les tréteaux de réunion publique. La majeure partie de son volume sert à montrer en l'auteur une rare habileté à comprendre les machinations des visées ambitieuses dans une province, fût-elle de l'époque romaine; et il ne nous surprendrait pas que ce fût là presque un gage d'utilité individuelle offert par le R. P. qui doit, en sourdine, tendre à égaler en importance effective Mgr Lavigerie et à gagner la bataille parlementaire.
S'il s'enthousiasme, dans certains moments, pour le Christ, c'est lorsque la logique divine terrasse les sophismes des politiciens... Souvent même, le révérend s'oublie; il revêt le Christ de sa chair pécheresse -et lui prête des sentiments de combativité immédiate, des ruses et des raisonnements sur la parfaite loyauté desquels maint et maint n'oseraient juger. Témoin ce passage si caractéristique de l'œuvre entière :
Une députation de prêtres^ de scribes et d'anciens s'approcha et lui demanda compte de la mission qu'il s'arrogeait :
— De quel droit fais-tu ces choses? Et ce droite qui te l'a donné ?
C'est le rôle même de Jésus qni est mis en suspicion. Les émissaires ne se méprennent pas sur les prétentions du 'Prophète. Dès son avènement, il n'a cessé de les affirmer. Depuis trois jours, il se laisse acclamer, îomme Messie, par la foule de ses partisans; il est mtré au Temple en réformateur, il y agit et enseigne
en maître. De quel droit? Il n'a point reçu le mandat du pouvoir; c'est donc un usurpateur^ un perturbateur^ un novateur.
En lui demandant ses titres, les ennemis de Jésus ne cherchaient point la lumière; ils voulaient de lui un mot qui pût le perdre et servir de base à l'accusation projetée. Evidemment ils attendaient l'aveu formel de sa messianité et de sa filiation divine. Une telle déclaration n'était point nouvelle dans la bouche de Jésus. Ses discours, depuis la fête des Tentes à Jérusalem et en plein Temple, en étaient le commentaire et la démonstration. Les Sanhédrites avaient dû les entendre aussi bien que la foule. Ils savaient donc sur quoi Jésus fondait sa mission et de quelle manière il comprenait le règne messianique et son titre de Messie.
Jésus refusa de répondre. A quoi bon livrer la vérité aux perfides? Ils méritent phitôt d'être confondus et démasqués !
— Je vous ferai moi aussi, dit-il à ses interrogateurs en j)résence de la foule, une demande. Si vous y répondez, je vous dirai, alors, de quel droit j'agis. Le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes? Répondez-moi.
La question était embarrassante. S'ils répondaient : Du ciel, — ils se condamnaient eux-mêmes, et Jésus leur eût dit, à eux qui avaient refusé le baptême : (( Pourquoi donc n'y avez-vous pas cru? Mais si, pour justifier leur incrédulité, ils répondaient : — Des hommes — la foule qui était là les eût lapidés, car tous tenaient Jean pour un prophète.
Devant cette alternative, les envoyés du Sanhédrin se taisaient. Ils n'eurent môme \m'?> le courage de leur conviction.
— Nous ne savons pas, dirent-ils, aimant mieux se déclarer ignorants, incompétents, que d'affronter la colère du peuple ou de reconnaître la sagesse de Jésus.
— Alors, répondit Jésus, ni moi non plus, je ne vous dirai par quelle puissance j'agis.
Imaginer une seconde que Jésus, eût spéculé sur la haine de la foule pour confondre les adversaires de la vérité et, tel un meneur de grève, excité le populaire contre les hommes du Sanhédrin, c'est commettre im blasphème triste qui souille à jamais la robe sainte dont ce Père indigne s'est revêtu. Renan attaquait au moins en adversaire. Celui-ci se dérobe sous le froc pour décocher des traits plus sûrs et mieux empoisonner les âmes malades de doute.
Voilà qui révèle la connexité des deux exégètes. L'un comme l'autre, ils s'évertuèrent pour faire du Christ un paradoxal aimable, capable de partager avec M. Coquelin et mademoiselle de Mérode les hommages des chroniqueurs. Naguère on mit la divinité sur la scène afin d'aider la confusion, d'affirmer définitivement que le Christ est un personnage de drame qui adroit à toutes nos sympathies. Certains déclarent qu'ils le considèrent comme le premier des républicains et lui olfrent une place entre MM. Constans et Reinach dans le tabernacle opportuniste.
Aussi laisse-t-on courir le bruit affriolant que R. P. Didon est. un excellent écrivain. Il faut à tout prix qu'on lise ce livre qui ravale le Christ, afin que l'Argent triomphe et s'exalte. Le capital peine, travaille, potine, excite l'un et l'autre en multipliant les éloges, en faisant la vogue et la mode autour du moine.
Je me permettrai de citer ici une seule proposition du R. P. en honneur :
«... Une petite plaine qui fait le fond verdoyant de la coupe au dedans de laquelle Nazareth est assise. »
Cet exemple, cueilli entre cent, indiquera au dilettanti à ({uoi se peut jauger la valeur littéraire de
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ce mauvais disciple qui copie l'exégèse de Renan en style de concierge.
Quand la Papauté aura cessé d'être fme pour devenir simplement forte, les R. P. Didon quittant les tréteaux de la réclame iront, pour le rachat de la faute, mourir le cilice au corps, au fond d'un in pace en suppliant la tardive mais inévitable Justice de Dieu.
LE SENS DES PROGESSlOiNS
ans intelligence ni vénération pour la pensée libre, des athées manifestèrent devant la statue d'Etienne Dolet, supplicié jadis par le soin de quelques sorbonnistes. Ce bruit fut fait en manière de protestation contre la renaissance de fêtes extérieures que l'Eglise tente d'offrir au peuple. On sait que, grâce à une sorte de référendum municipal, tout une ville de province demanda le rétablissement des processions. Des socialistes, amants de la liberté, comme ils le proclament, voudraient que le Pouvoir interdît politiquement les cortèges liturgiques. En cela, les révolutionnaires ne semblent pas abuser moins ({ue les sorbonnistes de l'autorité obtuse. Il faut s'en indigner. Car, s'ils visent simplement à remplacer un système arbitraire, par leur tyrannie propre, ce devient un devoir de les combattre.
Que des jeunes gens avinés couvrent d'injures des catholiques unis en procession, ou qu'une police brutale se rue sur les cortèges allant rendre hommage à la mémoire des fédérés morts pour leur idéal, que des fils de famille envahissent les salles du Congrès féministe et y chantent des choses obscènes, ou que les sergents de ville crûssent les manifestants désireux de prouver leur culte envers Jeanne d'Arc, ces attentats à la libre manifesta-
i'iO LK TBlOMPJlli DKS MKDlOCHKS
tion de l'idée paraissent également dignes de barbares.
Il est admirable qu'après un siècle de formules républicaines, la France ne puisse imposer à chaque citoyen le respect de l'esprit adversaire. Ce besoin d'insulter et d'assommer quiconque manifeste l'adoration d'une idée dilférente de la nôtre, appartiendrait plutôt à ces sauvages d'Afrique vers lesquels nous allons porter à grand fracas de canonnade les bienfaits de la civilisation. Qui donc peut se dire certain de sa foi, sinon l'imbécile? Il faut ne jamais avoir rien lu de sa vie, pas même les journaux, pour ignorer que tout principe réunit en équivalence des objections négatives contre sa vérité, et des arguments aflirmatifs de sa puissance. Les découvertes de la science démentent, chaque jour, la certitude d'hier. Il devient honteux que dans ce grand pays, la tolérance ne domine pas mieux les élans des sectaires.
Très récemment, dans un discours partout reproduit, M. Waldeck-Rousseau déclarait, en ces termes, vouloir reprendre le politique du tribun que Sedan et la chute consécutive de l'Empire mirent au but de ses ambitions : « Gambetta disait d'abord : « La République sera éducatrice, » Et il ne parlait pas seulement, par là, des lois scolaires, de l'instruction technique de l'enfance ; il entendait que la République doit aux générations nouvelles l'enseignement à la fois moral et pratique de la science de la vie, de ses droits, mais aussi de ses devoirs, du but auquel doivent tendre les démocraties, des épreuves auxquelles elles doivent se préparer, des remèdes qu'elles comportent, et qui dépendent avant tout de l'initiative et de la sagesse des individus. »
Malgré l'horrible style de cette éloquence foraine, •
il appert que l'orateur vise à instruire l'esprit public. Et cependant, je me souviens avoir vu cet homme, demander, des heures durant, au milieu du tumulte de la Chambre, et parmi les exclamations puériles des courtiers en sucre, des avocats, des médecins de campagne, le vote d'une loi contre les emblèmes séditieux. Sa voix pleurante rapportait la néfaste promenade de quelques jeunes gens royalistes ayant mis, à la boutonnière, dans une ville du Centre, des fleurs blanches. Sur ce mot de fleurs blanches, la Chambre entière éclata de rire, ravie de vouer à une parole imprévue le double sens d'une grivoiserie sotte. Vers cette époque, on ne comptait guère de socialistes dans le Parlement. Le centre et la droite les remplaçaient fort bien pour la grossièreté de l'esprit.
Donc, cet éducateur du peuple prétendait d'abord lui ofl'rir l'occasion de basses vengeances contre les partis vaincus, et le spectacle d'une police en délire cognant des faibles. M. \Yaldeck-Rousseau parvint à faire accepter cette loi.
J'ignore quel plan nouveau l'intelligence d'un pareil politicien médite pour instruire les foules. Il est à craindre que sans impartialité, il leur enseigne simplement la haine de ceux qui gênent la politique de son parti. Mais le temps n'est-il pas venu de souhaiter, après vingt ans d'inepte anticléricalisme, qu'un gouvernement prenne l'initiative d'éclairer les imbéciles sur ce que fut la religion chrétienne, en attendant qu'il éclaire aussi sur l'héroïsme de martyrs morts en 1871, pendant la semaine de Mai, pour la défense des libertés communales de Paris.
Il conviendrait, enfln, de dire au peuple ceci : « Certes, pendant la seconde moitié de ce siècle, des hommes illustres vous montrèrent le péril de laisser le pouvoir venir aux mains d'un clergé, qui,
ayant perdu le sens des hautes traditions religieuses , faisait de la crainte de Dieu un moyen de chantage pour arracher aux vieillards peureux des donations, et à l'électeur naïf les sulfrages promettant la conquête du pouvoir. Aujourd'hui, le péril écarté, il ne faudra'it point prendre à la lettre les diatribes absurdes dont, au temps de lutte, on nourrit votre énergie.
Jésus vivait en un siècle et dans un pays où les philosophes esséniens, tels que nos anarchistes modernes, enseignaient l'horreur de la servitude et de la guerre, prêchaient le communisme des biens, l'altruisme ou amour du prochain, et niaient, comme les philosophies les plus neuves de ce siècle-ci, le libre-arbitre. Le Christ ayant propagé ces doctrines contraires aux intérêts des riches et du gouvernement, ceux-ci le livrèrent à une foule excitée, et déclarèrent, pour le perdre devant les sots, qu'il blasphémait, se disant Dieu. On le mit à mort.
A la suite de cet incident, les idées esséniennes prirent un essor considérable. Le sang est toujours fertile, De plus les conquêtes entreprises à la tin de la République avaient ouvert les esprits latins au sens des philosophies d'Orient.
Les vaincus absorbaient le vainqueur, comme plus tard l'esprit de Byzance absorba l'âme des Barbares.
Avec le triomphe du christianisme, une religion se forma qui, fondée sur la philosophie d'Orient, en accueillit les dogmes principaux, puis adopta les rites et les symboles des croyances d'origine védique. Elles-mêmes cachaient sous des fables ou paraboles, des vérités métaphysiques, scientifiques d'un sens très précis;
Depuis Strauss et Renan, on sait plus ou moins cela. Par conséquent, il est tout à fait imbécile de
soutenir, et criminel de laisser soutenir, que la Vierge ayant commis un adultère, fit accroire à saint Joseph impuissant qu'un pigeon l'avait engrossée. Le mystère de l'incarnation signifie des idées autrement complètes.
La Vierge-Mère, c'est le principe de l'identité des contraires. Le oui et le non sont équivalents. On peut nier et affirmer tout. Or vierge et mère se contredisent si on les considère, disent les philosophes, dans le même temps et sX)uslemême rapport, soit dans le même être, dans une femme. Elle engendre l'absolu, ou Dieu, le Messie, le Fils, parce que l'homme futur qui pourra concevoir le phénc- \ mène pur en dehors de ses formes affirmatives ou négatives aura fait un pas immense dans l'évolution psychique. Le scepticisme, en annonçant que la certitude n'existe pas, que le oui et le non se prouvent également bien sur toutes choses, prépare l'esprit à cette conception future de l'absolu, pour laquelle nos intelligences encore trop frustes demeurent impropres.
Je demande bien pardon aux lecteurs de ce livre pour cette explication. Je les avertis, en outre, que ces opinions-là ne sont pas très admises. Mais il devient révoltant de voir les socialistes, plus intelligents que les hommes des autres partis, exciter la populace contre les manifestations religieuses, contre la symbolique des Idées les plus admirables entre toutes les philosophies.
On croirait avec autant de sottise que l'hostie est un pain à cacheter dans lequel la religion prétend qu'un vieillard à barbe blanche. Dieu, se cache lorsqu'on communie. L'hostie ronde est le cercle éternel, l'emblème du mouvement elliptique propre aux astres, aux soleils, aux planètes en marche autour d'un centre inconnu. L'hostie, c'est l'em-
blême du mouvement universel, des Forces universelles, de l'ensemble de ces forcer, par conséquent de Dieu, si l'on entend par ce nom ce que les Hébreux entendent par le pluriel ^Elohim, Lui-les-Dieux, l'Ensemble des Forces Inconnues. Ce mouvement met en branle la matière subtile, l'éther, qui, sous certaines conditions, s'échauffe, s'enflamme, tourne fragmentairement par tourbillons, dont quelques-uns sont nommés nébuleuses, soleils, étoiles, planètes. Le mouvement engendre la chaleur, le feu, d'où dépend toute vie végétale et animale, et même la maturité du froment qui sert à fabriquer l'hostie. Le communiant mange donc le monde et la présence Réelle de Dieu, puisque ce résidu de froment est une résultante du mouvement de l'Ensemble des Perces Inconnues, d'.Elohim, de Dieu. Voilà pourquoi Jésus dit, avant que la simplification catholique eût substitué l'hostie au pain et au vin : « Ceci, est mon corps, ceci est mon sang! » Avec la faculté de généralisation que possèdent les Orientaux, il se prétendait de même essence que le pain, le vin, la création et l'Ensemble des Forces ou Dieu. C'est une affirmation du déterminisme panthéistique professé par les sectes analogues à l'essénienne, plus tard et autrement par Spinoza.
Quand, sous son dais de pourpre, le prêtre passe au milieu de la procession, en élevant l'ostensoir, il invite le peuple à l'adoration de l'Harmonie universelle, à la contemplation de cette Beauté, à la pensée des mondes. Donc, il est déplorable que l'avis d'un maire illettré suffise pour interdire cet utile moment de réflexion, et que le caprice de gaillards non moins stupides qu'athées s'y oppose avec succès.
Certainement, les prêtres n'enseignent point cet
ésotérisme des mystères. La religion s'écroule pour n'avoir point voulu le révéler. Les hérésiarquesdes premiers siècles chrétiens tentèrent cette révélation. On les extermina. Mais aux premiers siècles, et il faut en tenir compte, les prêtres, les évêques s'adressaient à des barbares sans instruction qui n'auraient rien compris à l'identité des contraires, ni à la signification cosmogonique de l'hostie ; tandis que le miracle les intéressait. D'ailleurs, ce mode d'initiation par degrés fut toujours celui des religions orientales. Ainsi la légende 'd'Abel et Gain comporte plusieurs sens. A l'initié rustique, on dit : « Ne tue pas le faible, parce que la loi le venge. » Plus tard, on lui découvrira qu'Abel est la force centrifuge, et Gain la force centripète; qu'Abel est la vaporisation (la fumée du sacrifice monte au ciel) et Gain la solidification de la matière ; qu'Abel est l'affirmation, la pensée métaphysique, l'abstraction qui s'élève jusqu'à concevoir l'absolu, et Gain la négation, la pensée positive, le concret, le phénomène de la vie pratique. Ils sont fils d'Adam, parce que la race humaine née de la Terre rouge, de la terre échauffée, finit pour engendrer l'intelligence, sous ses deux formes affirmative et négative.
On pourrait ainsi expliquer sans fin le symbolisme de la Bible et des Evangiles. Les paraboles couvrent les idées admirables. Il conviendrait que chaque homme intelligent le démontrât autour de lui, et réussît à convaincre les perturbateurs de processions. L'intelligence générale s'accroîtrait, partant la tolérance, l'indulgence, la bonté.
Si les prêtres ont perdu le sens de leur religion, il ne s'ensuit pas qu'il faille le nier, et s'en tenir à la niaiserie de leurs sermons.
Evidemment, lorsqu'ils revêtent la chasuble,
bien peu d'officiants s'imaginent que l'agneau couché parmi des rayons au centre du vêtement liturgique, représente l'Agni, le grand feu védique des Hindous, qui engendre les astres, les planètes^ la terre, ses végétaux, ses animaux, et le petit mouton couché sur le livre clos de la Science. Ils ne se rappellent pas mieux, quand ils combattent les partis révolutionnaires, comment les moines établirent le communisme, autrefois, ni comment ces rudes défricheurs de la Gaule et de l'Angleterre, créateurs de notre prospérité nationale, appliquèrent d'abord chez eux la théorie de Proudhon, treize siècles avant sa naissance; puis, héritiers sincères des Esséniens, créèrent contre la brutalité de la guerre triomphante, le droit d'asile, la trêve de Dieu, les hospices, l'amour du faible.
Pour tant de souvenirs, l'homme juste doit réclamer des barbares moins d'insolence, lorsque la procession délile.
NOUVEA.U CATÉCHISME
D. — Qu'est-ce que Dieu ?
R. — C'est l'ensemble des Forces.
D. — Qu'est-ce qu'une force ?
R. — ■ Ce qui crée le mouvement, la chaleur, l'électricité, tous les états et les aspects de la nature, par conséquent, les lois physiques universelles, les rapports attractifs des astres, les nébuleuses, les soleils, les planètes, les vapeurs, les mers, les eaux, les végétations, les cellules plasmatiques, les mollusques, les poissons, les amphibies, les quadrupèdes, et l'homme.
D. — Dieu a donc créé l'homme ?
R. — Oui, à travers les séries des trois règnes et pour que l'homme à son tour, après l'évolution des races> le connaisse et adore l'harmonie des Forces.
P. — Que savez-vous sur Adam et Eve ?
R. — Adam, c'est la terre rouge, la terre incandescente avant le refroidissement graduel de lapla- Tfète. Eve, c'est Aïscha, ou la faculté volitive, l'énergie qui permet l'évolution de la vie, depuis l'humble cellule de plasma végétal, jusqu'au savant et au héros. A cause de cela, les prêtres enseignèrent qu'Eve fut tirée de la côte d'Adam, c'est-cà-dire que l'intelligence humaine fut tirée par évolution de la matière refroidie.
D. — Adam et Kve sont donc les origines, ou les
parents de toute rhumanité ? Dites-nous comment ils furent chassés de l'Eden ?
R. — Adam et Eve vécurent en béatitude tant qu'ils ne s'inquiétèrent pas déjuger. Ils acceptaient comme une splendeur l'équilibre entre la vie et la mort qui engendre la vie de sa corruption fertile. Ils admiraient et adoraient. Mais le serpent Nakasch, leur instinct, conseilla la volonté d'Eve, et lui vanta la précellence de la vie sur la mort. « Car, disait-il, en prolongeant la vie individuelle, Eve et Adam prolongeront la jouissance égoïste ; et la vie sera le bien, et la mort sera le mal. » Adam et Eve perdirent toute confiance dans la mort, quands ils eurent goûté le fruit offert par le mensonge du serpent, leur instinct. Ils méconnurent aussitôt le bonheur d'admirer l'Harmonie du Monde. Ils restreignirent à eux leurs vues, leurs admirations, et leurs soins. Ils s'aperçurent de leur réalité chétive, de leur nudité, de leur faiblesse ; et ils se cachèrent avec des feuilles de figuier, pour que les autres Forces ne leur fissent pas honte. La préoccupation d'exister longuement comme individus leur fit perdre le sens de la vie éternelle et divine où les forces s'entrecroisent, se heurtent, se transforment et périssent sans jamais mourir. Pour défendre leurs vies, ils admirent la haine. Ils distinguèrent le Bien du Mal: ce qui les aidait de ce qui leur nuisait. Adam et Eve perdirent la félicité du paradis.
D. — Ne faut-il pas craindre la mort ?
R. — Il ne faut pas cr-aindre la mort.
D. — Pourquoi ne faut-il pas craindre la mort ?
R. — Il ne faut pas craindre la mort, parce que ridée est immortelle^ et que notre conscience faite d'idées unies est immortelle.
D. — L'âme est donc immortelle ?
R. — L'âme d« Thumanité est immortelle.
D. — . Gomment expliquez-vous que l'idée est immortelle ?
R. — Les positivistes de notre temps continuent seulement l'évolutionnismedes sages dlonie, le perpétuel devenir des Grecs. A travers les races, les idées grandissent, de siècle en siècle. Elles s'expriment par la bouche de l'Homme, par le développement des cités, par l'amour social qui multiplie la présence des hommes dans les villes, par les raisons des guerres, par celles du conflit social.
D. — Qu'est-le Père?
R. — Le Père est la cause inconnue des causes, l'œuf des lois universelles, le centre qui se développe jusqu'aux limites infinies de la sphère. Il est le centre et la périphérie, le commencement et la fin.
D. — Qu'est-ce que le Fils?
R. — Le Fils est la reconnaissance de Dieu dans l'âme humaine après les péripéties de l'évolution planétaire. Aussi il s'engendra de la race de David, qui descendait d'Adam, terre rouge, comme le disent les Ecritures.
D. ~ Connaissez- vous plusieurs incarnations du Fils ?
R. — Tous les Dieux de toutes les religions. Le Fils est le Verbe; la parole du monde.
D. — Le Verbe est-il Dieu?
R. — Oui ; car le Mot seul est réel. Nous ignorons si les vocables correspondent à des réalités. Par exemple, la mère qualifie rouge, devant son rejeton, un objet que celui-ci voit peut-être vert. Au cours de toute sa vie, cet enfant nommera rouges des choses perçues vertes par son organe. Nul ne le détrompera. î]n effet, les autres disciples s'ils perçoivent jaune l'objet que qualifia rouge l'éducateur, ou s'ils le perçoivent noir, ou bleu l'appelleront tous rouge, comniQ leur indiqua l'autorité du maître. Depuis les
origines peut-être, nul ne perçoit les couleurs de façon pareille à celle d'autrui ; mais par tradition tous nomment d'un même mot des sensations contraires. Le daltonisme prouve que certains ne distinguent pas les cerises du feuillage par la couleur. Les erreurs de sens sont innombrables, que révèle la science. Le proverbe dit : « Des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter », tant il semble vrai que mon âme connaît le monde spécialement. L'univers de chacun diffère ; et les philosophies des époques indiquent l'incertitude des rapports entre les noms et les objets. Aucune philosophie ne peut dire si le monde extérieur correspond à ce que nous pensons de lui. L'homme vit dans la prison des sens. Il suit aveuglément la fatalité du Verbe. Le Verbe est Dieu.
D. — La Cause, le Verbe et l'Idée sont-ils les trois personnes distinctes du seul Dieu, Un et Triple?
R. — Un est le centre; deux est la périphérie de la sphère ; trois est le rapport entre le cercle et le centre. Un est le Père. Deux est le Verbe. Trois est l'Evolution, l'Esprit qui rayonne du Père au Fils ; de la Force Originelle à l'être humain qui La reconnaît.
D. — Au nom du Père et du Fils et du Saint- Esprit.
R. — Ainsi soit-il.
D. — Exprimez votre méditation devant le Crucifix :
R. — La face du Christ s'agrandit, oscillante et vaporeuse. Les cheveux roux s'épanouissent dans toute la largeur de la muraille, plus loin encore, au delà des fenêtres, jusque les rousseurs de l'aube devenue elle-même la vraie chevelure de Dieu.
Ses paupières mortes tremblent: Telle l'eau violette des mers nocturnes.
LE TRIOxMPHE DES MÉDIOCRES 157
Les rides du front se joignent en ellipses sidérales, où les gouttes sanglantes des épines flamboient tournent : soleils.
Et chaque cheveu de l'Hostie Sainte étiré du circulus d'ellipses, s'irradie avec la promptitude de la lumière, ondoie dans l'espace ébloui, décrit un cycle universel troublant les mondes, puis revient graviter au gouffre rouge de la bouche rédemptrice, centre de l'essor des Rythmes.
De cette bouche, il s'exhale l'indicible musique du chœur des sphères.
Spirales ascendantes des harmonies mères qui enlèvent l'esprit en râles et en spasmes jusque l'intersection des angles infinis, des courbes stellaires croisées, virant par vitesse de foudre parmi la poudre des nébuleuses.
Les Lèvres. — Notre Père qui êtes aux deux !
L'Esprit. —Les courbes émanent de la bouche de Dieu. Et leur trace dans l'éther développe d'immenses ailes de vapeur blanche : vapeur onduleuse, incurve tantôt cave comme le cteis, et passive de l'impulsion acquise, tantôt infrangible comme le jod, active de bonds nouveaux et productrice des forces.
A cette double nature l'esprit connaît les anges, les êtres messagers porteurs de l'essence créatrice au monde. Les anges! le mouvement !
La mélodie de leur vitesse met l'éther en vibration, et ces vibrations, modifiant la nature de l'essence émue, leur font un sillage de créatures sonores, brûlantes, lumineuses diaprées de sept couleurs, condensées en gaz ardents, noyaux des planètes. A leur passage, les astres s'allument, les arcsen-ciel flambent, les nébuleuses se liquéfient, les soleils refroidis s'animent de leur androgynat,
antagonisme des forces actives et passives : les eaux fécondent les rocs. Les Anges î le mouvement !
Les Lèvres. — Que votre nom soit sanctifié!
L'Esprit. — Ainsi les courbes séraphiques parcourent les cycles de l'inlini.
Et puis elles reviennent vers la bouche de Dieu, source attractive des forces. Et de grandes rumeurs tournent dans l'abîme de la source.
Les comètes partent sur l'élan des anges pour des centaines de siècles.
Des nébuleuses naissent de leur semence, de leur trace.
Elles s'allument à la ride dernière d'une lointaine vibration projetée par un chéroub.
Elles brûlent.
Elles se rétrécissent.
Elles couvrent leur feu intérieur d'une croûte fervente dont la chaleur condense les gaz qui choient en pluie sur elle, la délaye, la féconde.
Les végétaux paraissent, les coquillages, les reptiles, les animaux, les hommes.
Les hordes marchent, les républiques s'instituent, les empires guerroient. Les tyrans inventent des supplices. Les femmes abâtardissent les races. Les plèbes admirent les vainqueurs. Les martyrs saignent dans les criques, dans les carrefours, dans les mansardes.
Et puis la comète revient.
Elle passe.
Attirées dans son action, les planètes, ses filles, y volent. Une étincelle pétille sur l'écrasement.
D'autres mondes renaissent.
Les Lèvres. — Que votre règne arrive !
L'esprit. — Heureux de palpiter à la seule harmonie des sphères courantes, des cataractes d'étoiles pleuvant ©n musiques inconnues : orgues et voix,
cloches et cris de fête, tocsins et galops des déroutes, harpes et lamentations.
Et du murmure douloureux des mondes défaillants, les suaves gerbes de prières jaillies se fondent à l'immédiate attraction d'un chéroub, à la mélodie de son vol incendiaire vite résorbé dans la bouche du Christ.
Cependant les cheveux de flamme bondissent en trombes par l'infini d'ambre, et leurs effluves lumineux font sourdre des mondes imbus de leur vigueur.
Or les étoiles omises par leurs spires demeurent atones comme les corps morts, flottent dans l'éther bleu, blêmes cadavres célestes, passifs réflecteurs des éclats de passade.
Et des autres astres, les mers lèvent leurs ondes vers cette sécheresse ; et des terrasses des temples les femmes lèvent leurs oraisons à cette stérilité des lunes.
Car les terres pourvues du feu divin fleurissent à toutes corolles, à toutes humanités, à toute vie.
Les Lèvres. — Que votre volonté soit faite !
Avec le suc des plantes, la chair des bêtes, les odeurs de l'air, la douceur des eaux, le corps humain absorbe la vigueur divine incluse.
Et toutes reconnaissantes de la vie, toutes terrifiées de la mort, les races regardent leurs cœurs.
Elles y voient l'image de Dieu.
Les autels s'élèvent, les victimes s'offrent au couteau des sacrifices.
Et dans les entrailles, les augures déchiffrent les présages lisibles.
L'encens fume sur le sang.
Alors les siècles partent à la découverte de l'es- >ence mère. Ils la demandent aux pompes du ciel,
à la pureté du feu, à l'ardeur du soleil, à la fécondité de la forme, à la sagesse, à la science.
Astarté brille sur la proue des galères. Molock dévore les fils de Garthage. Phébus parle dans les oracles, Vénus parfume les eaux de sa naissance éternelle. Vichnou s'assied sur le lotus. Isis se voile au fond des déserts.
Or ainsi que ces ancêtres un pécheur s'interroge l'âme. Il s'aperçoit qu'elle contient l'essence de tous les dieux.
Et le fils de l'homme paraît à sa Foi. Car l'œuvre conçue d'après un- principe reproduit ce principe même.
Lus Lèvres. — Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien !
L'Esprit. — Je vis dans ma prière toutes ces vies de peuple, tous ces désirs de siècles. J'ai l'extase des triomphes accrue par la vigueur des luttes successives.
Des angoisses grandioses me surprennent t prévoir l'influence des courbes séraphiques approchantes et qui, d'un rythme contraire au progrès de la race élue vont par l'espace, semant leur pollen de créatures brillantes. Je suis dans le corps des prophètes l'annonciateur des ruines et des défaites. Je chante bien avant leur venue la chute des Sodomes et des Salymes.
Bien avant leur venue je prédis a.ix peuples les eurythmies de l'avenir, les mélodies d'efforts à atteindre. Et les peuples me lapident, et les aristocrates me vouent aux bêtes, et le prince des prêtres me lie sur les bûchers de justice. Mais les villes s'écroulent, mais les eurythmies sonnent, et les générations suivantes bénissent les noms de mes formes humaines.
Je suis aussi dans le corps du coupable, le triste
jouet des chéroubim adversaires conquérants de son esprit déchu enivré. Je connais les fautes du mal exemple qui arrêtent des ans et des ans l'œuvre de la race leurrée.
Et je souffre les tortures, l'impatience des retards pour l'élan cyclique, la tristesse des essors rompus, et toute la géhenne infernale.
Les lèvres. — Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés!
L'Esprit. — Même je revis la mort du péché, la débauche dispersive qui soumet aux caprices de tous les anges.
Je vois mourir dans les âmes des peuples pollués la volonté créatrice qui révèle à la vertu des séraphins, et retourner à la matière des feux intérieurs l'essence astrale des cheveux du Christ.
Car ce rythme divin inclus dans le temple de la forme virile, l'homme, par J'amour, le transporte au temple de la forme féminine et l'y adore, l'y magnifie dans l'apothéose de ses élans passionnels. Or afin que la passion jaillisse plus forte contre la résistance des antagonismes, les peuples, sous l'influence des vigueurs astrales édifient les lois sociales qui restreignent sa liberté.
Ce qui donne aux êtres imbus de fluide passionnel une puissance attractive énorme où doivent se combiner toutes formes du désir, saisies par le flux des ondes magnétiques émises. Parfois même chez les âmes élues, la passion, dédaigneuse des formes tangibles, cherche en elle-mêm.e le Temple et l'Idole : toutes contingences abolies par sa volonté robuste, elle trouve Dieu, vit à sa face, communie de son essence, dans la béatitude de la grâce.
Ainsi armée de vertus formidables, elle subjugue le passage des chéroubim en elle, leur imprime son scel, les unit en sa cohésion et quand le corps liu-
main se désagrège aux fermentations de la mort, les rythmes maintenus par cette forme infrangible se vont joindre aux courbes sidérales et à la nature de l'ange, avec la conscience humaine de leur splendeur et de leur immortalité.
Mais souvent la folie des races nie la puissance de l'effort vers l'extase qui affranchit des nécessités vitales. A toutes les débauches, à toutes les vdnités elle laisse couler et s'éperdre sa vigueur,
Tant qu'après sa mort les rythmes désagrégés, repris par les essences géfiératrices, n'emportent point avec eux le sceau de l'âme défunte et livrée à l'horreur éternelle d'obscures métempsycoses.
Et de cette grande douleur évoquée, je ressurgis vers la contemplation lumineuse, à la face oscillante et vaporeuse, aux grands cheveux roux épanouisdansrinfini,àlaboucheexhalantrindicible musique du cœur des sphères, aux ailes blanches des anges incurves envolés de leur sillage de créatures sonores, lumineuses, diaprées des sept couleurs, condensées en ardents noyaux planétaires, semées en poussière sidérale dans Tespace d'ambre.
Les Lèvres. — Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal.
L'Esprit. — La beauté du miracle, l'odeur de l'harmonie céleste suffoque mon corps secoué comme une mer émue des approches électriques.
L'âme part en pâmoison avec l'onde ultime d'une trace d'ange ascensionnel ; puis à sentir de trop puissants bonheurs, défaille la chair chétive.
Les Lèvres. — Je vous salue, Marie.
L'Esprit. — Me voici devant vous Immensités des apparences sensibles; astres; mers! Espoirs des continents nouveaux; forêts, cascades, grèves et sables ; vous dont la contemplation engendre la connaissance des phénomènes naturels, des forces, des
lois, de l'ensemble des forces, de l'Inconnu, lui Le Fils spirituel !
Les Lèvres. — Pleine de grâce.
L'Esprit. — Marie, visage de l'univers 1 Les beautés remplissent votre Face. L'océan est votre robe changeante, et les profondeurs du ciel teignent l'azur de votre voile. Les vents portent le souffle de votre parole.
Vos yeux sont le scintillement de nuits pures.
Les Lèvres. — Le Seigneur est avee vous.
L'Esprit. — Le brin d'herbe qui plie sous l'ascension de la bestiole, la goutte d'eau où naissent, aiment et meurent des myriades de monstres dans l'espace d'un éclair, la tragédie des orages, les attractions passionnelles des êtres, les marches des peuples envahisseurs, les influences des climats qui rendent les nations nomades, farouches, cruelles, dévotes pacifiques, industrieuses, riches et triomphantes. Toutes les lois obscures qui tressaillent en votre visage. Marie ce sont Lui-les-Forces, Lui-les-Gauses, Lui-les-Justices.
LesLèvres. — Vous êtes bénie entre toutes les femmes.
L'Esprit. — Aux yeux émus des amantes si mon image humaine a tremblé, en se mirant, c'est qu'elle reconnut l'imitation, parleur beauté, de votre Harmonie, mère des idées et des formes; Marie, qui transparaissez en chacune.
Les Lèvres. — Et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.
L'Esprit. — L'ivresse heureuse de mon âme bénit l'idée des forces née de votre aspect, Nature et Normes, mon âme embrasse l'univers, l'effet et la cause, dans un amour sans nom. Je me disperse aux confins des connaissances, je me rassemble au cœur essentiel de la science entrevue.
Et ce double mouvement de ma totale expansion,
de ma plus vigoureuse crispation spirituelle, donne à cet instant de ma vie le délire de toutes joies!
Les Lèvres. — Sainle Marie, more de Dieu.
L'Esprit. — Marie sainte! Aspect du monde, terre qui engendras les eaux, l'air, les plantes, les poissons, les reptiles, les quadrupèdes, les oiseaux, les hommes pour te penser, et enfanter, de leurs cerveaux l'idée de ton créateur, de Dieu, ton Fils, et ton Père, Marie mère de la connaissance, signes de la Cause.
Marie évidente et mystérieuse !
Les Lèvres. — Priez pour nous, pauvres pécheurs.
L'Esprit. — Que la splendeur de votre harmonie soutienne la témérité de notre faiblesse. Marié ! La peur desgouffres nous tentera, la chaleur des saisons nous détournera de la tempérance. Les parures des chétifs solliciteront l'avidité des forts. Nous envierons la richesse des puissants. Notre courroux châtiera les imprudences. Nous nous alanguirons peutêtre dans les villes de fête, parmi les ribaudes, en exprimant le jus des fruits nouveaux dans nos coupes.
Priez pour nous, Mère de Dieu ! Car nous affronterons bien des périls afin de soulever un des plis qui voilent votre sainte face, mère de Douleur I Priez pour eux, priez pour nous; nommez votre fils afin que l'espoir de joindre une connaissance à la connaissance du Verbe saint, rachète notre peine et notre honte.
Les Lèvres. — Maintenant et à l'heure de notre mort.
L'Esprit. — Marie, à l'heure de notre mort reçois notre dépouille lassée. Mère des Douleurs, active la désagrégation des formes. Alors de nous, les forces renaîtront dans les couleurs de l'herbe, la vie des insectes, l'éclat des fleurs écloses sur nos tombeaux, ou le pullulement nacré des bêtes de la mer. Nous ne serons plus et nous serons encore, Vierge-
Mère ; affirmant et niant à la fois notre vie dans le même temps, sous le même rapport, comme vous niez et affirmez à la fois ces deux contraires : Vierge, mère, parce que vous promettez ainsi l'état futur de l'homme, digne de percevoir la Pureté de l'Etre en dehors de ses modes transitoires d'affirmation et de négation.
La Pureté de l'Etre, du Verbe, ton fils, mère de Dieu.
Les Lèvres. — Ainsi soit-il .
L'Esprit. — Nous ne mourrons pas, nous nous élargirons en vous, sainte Marie^ Face de l'univers. Nous participerons à votre sainteté, par TEsprit qui conçut en vous la réalité du Verbe, sainte Marie, mère de Dieu.