L'ENNEMI DE BAUDELAIRE
L'âme très savante de M. iJrunetière fut, à une heure, malheureuse. On prétendit élever une statue à Baudelaire. Depuis quelques années déjà, il s'évertuait à dire que ce poète manque de génie. La manifestation que préparait un comité aux noms illustres, indiqua trop nettement combien les avis de la Revue des Deux Mondes et de son critique inlluencent l'esprit littéraire. Evidemment, ils ne persuadent pas tout le monde. Ces sortes de constatations vexent ; et M. Brunetière en ressentit de l'amertume. Il le laissa voir dans un article publié au Figaro. Voulant morigéner les gens, il donna le spectacle d'une fureur, qui mordrait aveuglément les loques à sa portée, croyant meurtrir la chair. On dirait l'indignation d'un écolier soumis aux huées de ses condisciples.
En effet, on le blâmait fort en ces temps-là pour les erreurs qu'il a tenté de redire à propos des Fleurs du Mal. Il soutient des choses énormes et douteuses avec un aplomb universitaire que rien ^^le détourne ; et cela parce qu'il pense tenir sous sa j^^haire quelques bancs de disciples contraints de lui fournir de l'approbation, sous peine de disciplines variées. Il se trouve que les gens de lettres ne ,^ redoutent pas sa férule et se rient de son cours.
Le voilà qui brutalement s'exaspère, au lieu de demeurer ferme et digne en son opinion. Pour un homme si docte et si disert, il se montra malavisé.
Il faut dire que le cas de ce critique est spécial. Il eut tout d'abord une âme fruste et patiente, docile aux maîtres, soumise à l'autorité, respectueuse de l'enseignement officiel et des opinions académiques. Sur les bancs du collège, il apprit à peu près que la littérature française n'existait pas avant Henri IV et qu'elle déclinait depuis la mort de Louis XIV. La peur des pensums lui persuada d'adopter cette opinion. Elle lui demeure encore en apparence.
Avec ce bagage, il se lança dans le monde, et se valut cette originalité de n'en pas avoir du tout et de nier celles qui pourraient paraître. Gomme il affirmait brutalement, les esprits timides aimèrent le croire. Il ne tarda point à prospérer; car ceux-là réussissent sur tous qui savent restreindre le cycle du savoir et faciliter l'ignorance aux hommes.
Seul parmi les écrivains de son âge, il osa soutenir ce paradoxe que les farces du tapissier Poquelinet les galas rimes par Racine à l'occasion des fêtes de Versailles prédominaient en art sur le reste des lettres françaises. Les gens des salons furent ravis de prendre ce goût. Selon une telle doctrine on possédait au sortir du collège ou du couvent la littérature nécessaire pour faire figure. Plus rien à lire ni à connaître. Même il y avait de l'élégance à insinuer que les imaginations des auteurs récents étaient à priori contenues dans Andromaque. Gela dit finement avec le secours d'un sourire malicieux, on pouvait rire à l'aise, vaquer à ses affaires, consulter la cote ou visiter sa maîtresse. On savait tout par la récitation classique.
Ainsi il emporta la vogue avec l'estime des pro-
fesseurs trop fatigués de leurs cours pour vouloir apprendre plus que les matières recommandées par les programmes.
Alors, et bien qu'arrivé au but de ses ambitions juvéniles, il s'aperçut qu'il manquait quelque chose à son bonheur. Les artistes ne l'estimaient point pour ses articles. Il se mit à lire. Son obstination taciturne aborda l'inconnu des livres; et son âme peu à peu se dégrossit devant la splendeur de certaines esthétiques qu'il avait consciencieusement abhorrées. Gela lui donna beaucoup de tristesse. Il prit un teint plus vert et se voûta. Ses lunettes d'or qu'il portait naïvement comme le signe de sa gravité littéraire ne suffirent pas à éblouir la honte de son orgueil.
Il s'était trompé, abominablement trompé. L'erreur habitait en lui. Quoi qu'il voulût prétendre pour sa justification intime, il lui fallut reconnaître devant lui-même que ses opinions d'apparat cull)utaient.
Se désavouer et revenir sur ses jugements antérieurs, M. Brunetiére n'en eut pas l'inconvenance. Le souci de conserver sa situation le lui interdit. Son humeur se fit plus chagrine encore. Le remords lui dévora le foie. Il souffrit; et bientôt une haine énorme lui naquit contre ceux qui l'avaient, sans le savoir, dépourvu de sa sérénité première.
Pour s'être arrêté au milieu du temps il lui fallut s'obstiner.
Dès lors on fréquenta un étrange esprit, éveillé tard, incapable d'avouer son sommeil par peur de la férule publique. On assiste maintenant à l'effort considérable d'un écrivain devenu subtil à la longue et qui tente de racheter la faiblesse des idées obligatoires par les acrobaties des commentaires.
Car M. Sarcey, par exemple, préconise à peu près
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les mûmes avis. Il le fait en toute bonhomie, selon un désir sincère, personnel et dénué de fard, M. Brunetière se vexerait qu'on le prît pour son égal. Il écrit des horreurs aussi formidables sur les lettres contemporaines, mais il s'éj^uise à inventer des raisons ingénieuses et paradoxales qui, pour les badauds, expliqueraient, pense -t-il, son béotisme, et, pour les artistes, rachèteraient sa dépendance.
. Cette manière de juger les œuvres est évidemment fausse. Il y a là beaucoup de politique. On lui a donné, pour cette attitude, la croix d'honneur et une chaire dans la rue d'Ulm. Oue désirerait-il encore ? Qu'on l'approuvât ! Voilà une grosse ambition. Les hommes de ce siècle eurent de bonne heure le mépris des imaginations serviles. Nous chérissons mal ceux qui se recommandent de théories autres que les leurs. Il nous plaît de voir se révéler l'individu pensant; qu'il se meuve dans la politique, les lettres ou les arts. M. Brunetière imite les critiques qui le précédèrent. En outre, il se leurre lui-même, ce qui est pis que d'en faire accroire au monde.
x\ujourd'hui la querelle est sur Baudelaire. M. Sarcey et M. Th. de Wyzewa partagent à peu prés seuls dans les lettres l'opinion défavorable au poète. Le mort a ses fanatiques et des admirateurs plus tièdes. Mais on se garde de le décrier. De fait, il fut le premier dans le siècle, et peut-être dans toute l'époque moderne qui conçut et traduisit sous des symboles saisissants le dogme fort ancien, mais oublié dé l'identité des contraires. L'idée maîtresse de l'œuvre baudelairienne mène sans cesse à la contemplation de la mort et de l'amour accouplés. Elle engage le lecteur à concevoir dans son immensité terrifiante le rythme qui guide les transfor-
mations de l'être à travers le poudroiement des mondes. Ainsi que Flaubert, mais avec beaucoup moins de génie, Baudelaire a introduit dans la pensée contemporaine le mode le plus spacieux, pour ainsi dire, de sensation.
M. Brunetière qui, au fond de soi, n-est pas un médiocre, doit fort bien comprendre la grandeur d'une telle œuvre et sa portée. La pénurie des arguments qu'il invoque pour blâmer les Fleurs du Mal, annonce sa détresse mentale. Il souffre de ne point établir une dissertation qui prêterait quelque fard de vérité à sa diatribe. Il se reconnaît par avance impuissant devant la tâche dérisoire qu'il s'impose ; et cela seul explique ses emportements singuliers, les bonds qu'il fait hors de la mesure habituelle, toute la série des amertumes extérieures étalées dans les publications.
Il ne peut se méconnaître jusqu'à se croire sincère quand il affirme que « l'une des principales nouveautés de Baudelaire a consisté à dégrader au moyen de mots sales et bas des idées d'ailleurs souvent banales ? Relisez là-dessus, ajoute-t-il, une charogne. »
Je crois avoir suffisamment répondu à la première partie de cette proposition. La poésie baudelairienne a vulgarisé le dogme de l'identité des contraires. Personne ne pensera que les classiques aient eu jamais cette envergure de pensée, eux qui s'en tinrent, dans leurs méchantes adaptations des drames grecs ou espagnols, à faire osciller lentement des âmes par trop naïves entre la passion et le devoir, éternelle danse d'oursons psychologiques. Musset, ce chantre de la jupe à trousser et de la pastille à offrir, George Sand, la pauvre dame, l'admirable Vigny lui-même conçurent-ils jamais sous cette ampleur l'harmonie des forces universel-
les, la parenté de la mort féconde et de l'amour fécond? Baudelaire a introduit daus l'âme de notre âge les visiteurs des autres mondes. Il fut le chambellan de l'Inconnaissable, de l'Indicible. Au chapitre de nos concepts il intronisa tout ce qui se perçoit de subtil et d'inexprimable sous les sensations excessives. Il sut rétal)lir les données des impressions qui mènent vers le mystère, et par elles évoquer ce qui, dans la vie, décèle le contraire du connu, le subtil émoi gagnant l'âme ébahie prête à se croire parvenue au terme de l'impression et soudain avertie de nouvelles existences sérielles, insaisissables, celles qui émanent de la ileur tranchée, du cadavre encore en beauté, de l'inassouvissement d'un amour rassasié.
Toute la tentation de l'Au Delà qui attire l'homme et le penche vers Ailleurs, Baudelaire l'a révélée. Nous lui devons de connaître le seuil des autres vies.
Voilà par où il enchanta les recherches de notre jeunesse et pourquoi il inventa plus que des mots sales et bas.
Ils sont d'ailleurs peu fréquents dans l'œuvre de Baudelaire, les vocables dont s'outragerait M. Brunetiére. La pièce de la Charogne, qui n'est pas des meilleures, ne pouvait point subir un autre vocabulaire. L'horreur à inspirer devant le plus iramonde des aspects, exigeait du poète qu'il atteignît d'atroces sensations précisément amenées par la hideur des images latentes sous les mots. Sur cette brutalité extérieure, première, la pièce repose toute. De là, se lève cette mélancolie, cette essence de douleur, pour ainsi dire, qui s'hyperbolise vers les derniers vers lorsqu'il promet à la beauté et à l'amour, les apparences inéluctables de la transformation des êtres. Quelle horreur aussi grande se fut traduite par des mots amènes et doucereux? Quel-
les périphrases eussent même fait concevoir la pourriture de la mort engendrant les nouvelles existences comme les engendre le baiser. La sublime beauté de cet acte d'amour, la sublime ignominie de cet acte de mort, devaient bien, aux deux termes de l'antithèse, se rendre par les plus hideux et les plus tristes des mots.
Ces choses-là sont de l'art littéraire, et M. Brunetière ne l'ignore pas. Le fond de toute sa mauvaise humeur tient à l'ennui qu'il a de ne pouvoir vanter Baudelaire devant la clientèle de sa revue. Les personnes aux allures mondaines qui s'abonnent afin d'avoir sur leur table cette publication qui leur dicte leur intelligence ne consentiraient pas à comprendre Baudelaire et s'effaroucheraient. Elles le jugeraient indigne de leur commerce austère. La haute bourgeoisie, on le sait, détient le monopole de la vertu, et personne jamais ne s'y laisse aller à déchoir. Si par hasard un procès adventice amène le tlambeau de Thémis à luire sur ces intérieurs rigoristes, les vices les plus saugrenus se révèlent généralement à la barre des témoins et par leurs dépositions. Ce monde, là excuse le crime qui se cache et s'accomplit. Il ne pardonne point au poète d'enclore sous le symbole du vice humain imaginé les révélations les plus hautaines de l'esprit. Nous autres écrivains ou philosophes, nous n'avons que faire de ces considérations-là, et c'est tant pis pour M. I3runetière si le soin de son esprit le force à s'y attarder.
Comme il se voue à l'art utilitaire qui flatte l'hypocrisie sentimentale de la société et se débite dans les familles, le critique blâme le poète d'avoir préconisé la théorie de l'art pour l'art, d'avoir dédaigné d'écrire pour la famille. Paraîtrait-il bien audacieux de dire que Baudelaire ne se livra pas
n\ LE TRIOMPHE DES MÉDIOCRES
exclusivement à l'art pour l'art, puisque l'ensemble de ses poèmes représente une œuvre considérable de vulgarisation philosophique? Que cette vulgarisation n'atteigne qu'un nombre plutôt restreint d'esprits préparés; cela doit-il surprendre?
Pourquoi reprocher à l'écrivain un genre littéraire susceptible d'affecter très peu d'ames, si l'on ne reproche pas à Kant aussi ou à Spinoza d'avoir négligé de penser pour fournir des propos aux censeurs du live o'clock?
Il existe au monde quatre ou cinq mathématiciens d'une force sans égale. Ils recherchent la solution de problèmes compréhensibles pour leurs quatre ou cinq intelligences seules. Ils s'écrivent leurs essais. Ils combinent leurs démonstrations. Mais nul savant ne saurait saisir leurs idées. M. Brunetière voudra-t-il prétendre que l'œuvre de ces quatre ou cinq mathématiciens est absurde, inutile, nuisible? Il ne le saurait faire sensément. Au contraire, il conçoit à merveille que les problèmes une fois résolus, ces mathématiciens en appliquent aussitôt les formules découvertes à des systèmes plus simples et, par là, aident puissamment la science des nombres.
Ainsi en advient-il de l'œuvre des écrivains qui aimèrent l'art pour l'art. Le cénacle d'abord petit qui les entoure promulgue les formules esthétiques par ses brochures et par ses livres. Peu à peu l'idée se vulgarise, se répand, court le monde, passe dans la vie, influence les êtres et les actes. L'œuvre s'accomplit tout entier. Les trois quarts des volumes qui paraissent à présent vivent sur les idées promues au jour par Baudelaire, et immiscent dans le monde l'âme immortelle du poète. Ceux qui pratiquent l'art pour l'art se pourraient définir uu^Jîi bien 6m littérateurs pour littérateurs, On n©
les confondrait point avec les littérateurs pour public; ce qui est incontestablement une fonction inférieure à la première.
Le suprême grief allégué par M. Brunetière contre la gloire du poète se propose en ces termes : « L'individualisme désordonné, Tégoïsme morbide, l'adoration pathologique de soi-même, dont Baudelaire demeure toujours le principal représentant, sont coupables, antisociaux et antihumains. Je m'adresse, dit-il, à tous ceux qui savent la crise que traverse aujourd'hui la morale, et que le premier article du véritable socialisme est le détachement de soi. »
La crise que traverse aujourd'hui la morale, pour parler comme M. Brunetière nous affecte fort peu, je pense. Evidemment, nous ne sommes pas des ascètes ni des saints. Mais, j'imagine qu'à toute époque la morale fut à peu prés dans l'état où nous la connaissons maintenant. Sans doute même, trouverait-on plus difficilement, de nos jours, un prélat pour porter officiellement les billets galants adressés par le chef du pouvoir à sa maîtresse. Ainsi cependant fit Bossuet, en ce grand siècle que chérit M. Brunetière et qu'il propose généralement pour exemple à notre temps de décadence. L'archevêque de Paris accepterait-il de jouer le Mercure galant entre M. Félix Faure et Gléo de Mérode?Qui l'affirmerait?
Il est une chose réelle. Les masques tombent vite à notre époque. L'humanité se dévoile de son travesti vertueux. Le mouvement naturaliste a beaucoup fait pour cela. Il a ébranlé l'hypocrisie publique. Chacun crie sans vergogne ce qu'il voit de la nudité des cœurs. Est-ce un mal, et ne peut-on pas espérer qu'une vertu réelle va renaître, aujourd'hui qu'on ôte leB paravents et qu'on montre les acte^
aux badfiucls? En tout cas, on sera moins trompé sur les hommes, et le mensonge s'écroulera plus vite. Ce sera toujours du gain.
Baudelaire, l'un des premiers, a décelé tout son être. 11 l'a étendu sur la table d'anatomie; et, devant nous, a levé la chair, mis à nu le jeu des muscles, des fibres, le battement des vésicules. Les contemplateurs de soi accomplissent tous des besognes d'anatomistes. Leur œuvre s'assimilerait bien à celle du chirurgien. Ils opèrent sur euxmêmes et nous enseignent ainsi à voir en nous. C'est de la médecine psychique dont ils ouvrent des cours publics. Nous devons en bénélicier. Nous en bénéficions sûrement. Leur individualisme est une manière d'altruisme assez efficace. Ils nous apprennent à nous connaître et nous guident dans la science du moi. Gomme ils demandent peu pour ces leçons, on ne conviendrait pas facilement, selon la demande M. Brunetîère, qu'ils accomplissent une œuvre antisociale et antihumaine. La plupart même, en se regardant la conscience, y découvrent le monde, la représentation qu'ils en ont, et, parla, nous apprennent des choses sur tout. Ce genre d'égoïsme n'a rien qui puisse raisonnablement nous effrayer. Il n'incite même pas ses théoriciens à la jouissance et à l'épicurisme. Car, de coutume, les anatomistes psychologistes vantent le culte de la douleur comme le seul stimulant de la volonté, Baudelaire d'abord. C'est de la morale assez haute et qui vaut bien celle des salons où le flirt prospère et l'adultère fleurit, moralement.
Voilà résolus peut-être, les gros problèmes que suscitait en l'intelligence émue de M. Brunetière la question d'une statue édiflable à Baudelaire. Il ne nous a point dissuadés.