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DU GÉNIE LATIN

En notre France qui semble reprendre, après Rome, le prestige d'attirer vers son cœur les intelligences du monde, de les yheurter les unes aux autres afin que la lumière jaillisse de leurs pôles, trois hommes de la génération i860 manifestèrent, sous la forme poétique, des génies éclatants mais divers par les origines naturelles.

M. Gustave Kahn dont l'Orient ancestral inspira les Palais Nomades et les Chansons d'Amant, apporta le souvenir du soleil mystique, du grand Agna, en l'espoir duquel les lentes caravanes se déploient sur le désert, bercées par des voix religieuses, imprécises et immenses qui annoncent à tout instant de vie l'éternité du chemin et la douceur d'attendre en contemplant la divinité du désir.

La mémoire de cette beauté mère trop splendide pour qu'on s'attachât à espérer de la traduire exactement, trahit ce poète qui tenta de la dire. Ayant essayé des rythmes et des images il se tut tout à coup, pris de stupeur religieuse à la compréhension de Tœuvre. Il s'assit au bord du chemin de vie, croisa ses jambes, et regarda en lui-môme, dédaigneux de ses ébauches, tout ébloui par la merveille intérieure que nous restitua Le Livre d'Images.

Mais comme la civilisation première des vieux

cultes venue d'Orient, avec des formes imparfaites, jusque l'Mlantide, se trempa défmitivement chez les druides occidentaux pour retourner, avec la con- ([uôte de Ram, dans l'Inde même, et s'y établir selon les lois de perfection mères de notre monde historique; ainsi, tout effort se reproduisant selon son principe, la tentative du sémite Gustave Kahn devait atteindre une autre réalisation excellente dans l'œuvre du Saxon- Francis Vielé Griffm, dont les veines gardent un dixième de sang de cette race rouge des Atlantes qui, avant les cataclysmes physiques du déluge, portèrent la science de vivre à un degré pour nous encore inaccessible.

Jadis, la force latine avait sculpté dans l'intelligence humaine des symboles qui la synthétisent et en montrent immédiatement la grandeur. Ce que l'Oriental aperçoit comme en mirage, et ce que l'homme du Nord réalise dans un esprit de pure perfection rythmique (les Sagas, Wagner) le latin le précise, Tadorne, le charge de joyaux et en fait une parure, bonne à porter. Il saisit l'univers, le synthétise, la réduit en un symbole concret; il le montre au détour du chemin, au fronton d'un monument, dans l'apparence belle d'une créature. 11 étreint les firmaments et en fait un saphir pour les couronnes. Il conquiert les peuples et les unit à Rome. Il enferme l'univers total sous un signe et la religion au cœur de l'ostensoir.

Le spectacle curieux du rythme qui mène l'âme des races, le devait compléter, en cette simple phase de la poésie contemporaine, par le triomphe de l'effort latin. M. Henri de Régnier fut le créateur qui, du fond du creuset, où dansaient les essences, sertit la pierre brillante et philosophale.

Très heureusement Velasquez eût peint ce seigneur dont la moustache raidie en longues pointes

tombe aux angles d'un haut menton mieux fait que sa grande taille même pour élever une noble face par dessus la stature des foules.

L'amour que marquait déjà pour les parcs de Versailles l'auteur très jeune des Lendemains, le désignait comme un dévot des choses que le siècle de Louis XIV nous laissa. Il disait fréquemment comme l'enchantaient les pelouses royales, les charmilles puissantes alignées au cordeau, les pièces d'eau reflétant des frontons purs et des escaliers propres aux évolutions des cortèges.

En effet, le temps de Corneille, de Racine, de Fénelon, de La Bruyère fut ce que la Renaissance, ayant abouti, donna pour la France, de plus strictement gréco-latin. Ces grands auteurs classiques eurent moins d'originalité que de mémoire. Ils écrivaient pour rappeler Rome, mettant dans la bouche des héros telles allocutions composées par Tite Live, par Tacite, ou dramatisant avec une pompe augustale des chapitres de Suétone.

Fils des Quirites qui surent tirer leur art de la Grèce et le transcrire habilement selon leurs coutumes et langage, La Bruyère et ses contemporains empruntèrent aux Grecs les formes de leurs chefsd'œuvre, et l'on pourrait dire, sans paradoxe, que ce siècle du Roi Soleil, fut une résurrection admi-

Iable de la littérature gréco-romaine se réveillant ^près quinze siècles d'oppression barbare. En sorte qu'on reprocherait injustement aux clasliques d'avoir manqué de génie particulier. En réaité, cette mémoire de la race était tout leur génie propre. La Gaule ne cessa jamais de se dire latine, tant aux époques franques, où l'Eglise la manifesta si forte contre la couiiuéte, qu'à l'ère formidable de la Révolution, où la plèbe se para des noms en honneur au forum, où le talent de David garnit les

monuments républicains de faisceaux de licteurs pour préparer les meubles à colonnes et à aigles, les coiffures à la Titus, et les tuniques grecques de la période impériale.

Le succès du grand siècle tient justement à ceci, que l'on y retrouva l'âme perdue des ancêtres, et si vingt auteurs d'un talent plus certain que celui des classiques n'atteignirent pas cette gloire, il en faut imputer la cause à l'esprit national ravi de se revoir tel qu'à sa jeunesse florissante dans le miroir des tragédies cornéliennes.

M. Henri de Régnier eut sur les classiques l'avantage de venir deux cents ans plus tard. Kant, Goethe, Hegel, Flaubert, Darwin, Hugo et Baudelaire avaient parlé depuis la mort de Louis XIV. L'érudition du monde se complète singulièrement. L'art se fortifie par les découvertes scientifiques et la ratiocination expérimentale. x\ l'humble mémoire du xvii*" siècle, des connaissances autrement larges, synthétiques, se sont ajoutées. On a relevé le prestiga littéraire de Montaigne, on a salué l'impeccable phrase et la science encyclopédique de Rabelais, on a lu les chansons de Geste qWq Roman de la Rose.

Le jardin des Hespérides a vu, sous ses antiques pommes d'or, fleurir la rose emblématique du chevalier Bel- Accueil; Hercule, au détour de Roncevaux, a rencontré Roland, et voici qu'Achille s'étonne de ce que surgit devant sa lance le cygne éblouissant qui porte Lohengrin.

En même temps le cycle se ferme. Les vieilles religions s'expliquent. On découvre dans la Genèse un exposé exact des théories évolutionnistes. Adam n'est plus seulement l'homme endormi, dont Dieu tira une côte pour fabriquer l'épouse, il devient la cellule primitive et protoplasmique que la force divine de la vie dédouble par scissiparité. La science,

ramenant tout phénomène à la vibration, au mouvement, au rythme, a retrouvé le Dieu Un, le Jehovah jaloux et terrible, plein de desseins indiscernables et dont la foudre demeure la plus proche, la plus mystérieuse manifestation.

Les légendes se révèlent sous la visière des chevaliers; l'or du Rhin tinte et, pour cette folle apparence, les hommes perdent leur vie, sans voir reluire le Graal à la cime du Mont-Salvat, Le sang de Sigurd coule. Swanhilde, la vierge de beauté harmonieuse, qui se donne au vieux roi pour assurer la paix, engendre, par son cœur fatal la haine, le meurtre et la guerre parce que, en toute harmonie, les contraires s'équivalent, selon que le traça naguère, dans un symbole parfait, M. Francis Vielé- Griffm.

L'enseignement divin des légendes, qui contient la science entière, tenta l'esprit de M. Henri de Régnier. Ses poèmes se peuplent de héros clos dans des armures illustrées de ces légendes mêmes et qui parlent mieux que les philosophes des histoires. Les Armides tissent au haut des tours leurs vies de rêves. Les princesses agitent à leurs terrasses « des mains qui n'ont jamais filé » pour poser aux passants le problème de l'inutile effort. 11 y a des enfants qui jouent avec des glaives, car le caprice d'une créature futile entraîne, d'un regard ou d'un geste, la mort des rivaux. Les galères d'or glissant sur les anses parmi les battements de pourpre de leurs pavillons apportent les illusions des apparences aux mains tendues des adolescents, et puis repartent ayant vidé les cœurs et grossi de souffrances veuves leurs lourdes cargaisons.

L'oiseau ornant le cimier du casque éploie soudain ses ailes, il quitte le guerrier à la lisière du bois mystérieux. Aux ténèbres dures de la forêt,

parmi les épines et les lianes, les embûches et les combats, comment l'espoir étincelant pourrait-il suivre le chevalier surpris de voir l'oiseau s'enfuir.

Le vent voyage dans la nuit, heurte aux portes, secoue sur les places le sable de ses sandales, cogne du bâton contre les dalles et gourmande la mort qui ne se hâte pas. L'effroi du mystère, la crainte des forces devinées ont traversé la ville, les hommes. Les Episodes me parurent toujours un commentaire exquis du Triomphe de Flore, Le tableau de Poussin, dans la salle du Louvre, donne à ce peintre, mauvais en tant d'autres choses, sublime en celle-ci, sa parenté réelle avec les maîtres frères de Sandro Botticelli,

Les Poèmes anciens et romanesques séduisent en ce qu'ils offrent de l'âme propre aux vieux tisseurs des hautes lices où de galants Achilles parés d'armure renaissance relèvent avec des révérences les nymphes endormies sous les bois bleus. Mais le Salut à V Étrangère évoquerait-il moins ces villes djnt Claude Gelée peignit les ports éblouissants dans leurs crépuscules religieux d'or rose ?

Aucun autre écrivain n'a mieux dit les phrases nécessaires à l'intelligence des somptueuses images peintes par Gustave Moreau. Ce sont les mêmes héros ornés de splendeurs sombres et dont l'éclat se recule ; les mêmes femmes au visage de sourire qui distille le sang d'une blessure cachée entre l'émail de la royale parure.

Une Grèce adornée par des artistes italiens, Agamemnon revêtu d'une armure que Benvenuto eût ciselée, Plotin pensé par Le Tasse et qui déambulerait dans les jardins de Lenôtre si pareils à ceux des grandes villas de Ptome ; voilà les prestiges que le poète de Tel qu'en songe sut évoquer, ré-

sumant ainsi, sous des symboles fixes, les merveilles mentales accumulées, d'époque en époque, par le génie latin.

Autant conviendrait-il de dire que le génie de toutes les races, M. de Régnier l'exposa sous les symboles précieux de ses poèmes, s'il ne s'attachait plus à suggérer par les apparences décoratives qu'à exprimer le sens profond des philosophies.

Le tempérament métaphysique des peuples septentrionaux, précis en ses fatalités fabuleuses, échappé à sa vision, comme aussi le sentiment d'attente, l'agnosticisme heureux de l'Orient extrême. Il ne semble point attardé par le spectacle des Walkyries emportant dans le tourbillon rythmique d'un galop les formes mortes des humains, par cette course irrévocable des planètes à travers l'espace où notre effort douloureux meurt sans cesse, renaît et s'exténue vers l'indicible.

Son génie, plus méditerranéen, se rappelle Atys et Xerxès. Les héros ont rapporté des satrapies bien des draps riches, bien des couronnes, et leur science assez concrète est celle de ces chevaliers du Temple faiseurs d'or et adorateurs des dieux puniques.

Le plus récent de ses livres : La Canne de Jaspe îcrit en prose, nous renseigne à merveille sur cet 'tat.

Avec le Dixième Mariage de Barbe bleue, le poète larre la suprême aventure de ce seigneur légenlaire. Ses cinq épouses ont tenté de le séduire par 'la beauté de leurs atours, par leurs robes. Ces fragiles apparences ont vite chu sur la pauvre nudité des Times; les fall)alas de mensonge ont dégoûté le sire de ses femmes et il les a, tour à tour, supprimées de sa vie.

Mais une, simple d'âme et pauvre d'habits, pour

séduire son seigneur, au jour des noces, se dépouille de toutes hardes, les indignes, et se pare de sa seule nudité, de la vérité de son être. Le maître la mène ainsi avec un brillant cortège jusqu'à l'église, l'épouse et la laisse lui survivre.

Cette fiction adorable, propre à symboliser la recherche de son idéal réel poursuivi par l'homme à travers ses amours, enchante aussi par la merveille du style. La phrase longue contient des incidentes qui seraient de nouveaux livres, des manuels entiers de philosophie à développer en mille pages et dont le mot exact évoque, entre deux virgules du récit, les prémisses e.tla conclusion. Quant aux finesses de la sensation rendue, il semble que l'on puisse dire qu'aucun auteur, en aucune littérature, atteignît jamais à cette science de la langue. « Le soir était venu moins peut-être que je n'étais allé vers lui, dit-il. » Voici encore :

« La langoureuse rivière ne coulait pas et s'étendait entre les quais et les arbres, puis elle tournait avec lenteur, attentive et engourdie, à pleins bords, au ras de l'herbe d'une prairie que domi nait, au loin, une ombre forestière sur un ciel nuancé déjà de crépuscule. »

L'orchestration de la phrase déroulée comme le fieuve lui-même n'est-elle point d'autant plus par faite que simple. L'épithète attentive n'exprimet-elle pas, mieux que toute description complexe, l'eau couleur d'yeux, animée peut-être, et qui ne bouge, sous son regard fixe...

La Visite au château de Lucile renferme des merveilles de paysage nocturne Chaque incident et chaque lueur possédant un sens moral très étudié mis en valeur par le mot.

Les Soirs intimes et mondains sont fleuris de ces merveilles. Ce sont de précieuses agrafes pour un

idéal manteau qui serait tissé des seules sensations rares et royales de la vie, de chagrins orgueilleux et reclus, dépassions trompeuses.

Le Combat dans la forêt marque la haine inéluctable qui sépare les amants après le premier baiser, lorsqu'ils se cherchent anxieusement à travers les paysages de la vie, les armures des caractères, les fleurs de leurs poitrines; et de qui la passion meurt, à la minute où enfin ils se reconnaissent.

Hermogène est le symbole de la vie méditative, de l'expérience qui n'enseigne rien en somme et n'empêche même pas la partie adolescente de l'âme dans la folie de chercher encore ses nouvelles voies, pour trompeuses qu'elle les sache prévoir.

Ces inimitables allégories se complètent par l'histoire du Chevalier qui dormit dans la neige, image altière du poète lui-même, auréolé par un espoir de rédemption.

Pour construire ces pièces de littératures dignes, ainsi que de beaux vases ou des armures travaillées, d'orner les vitrines de quelque musée futur, M. Henri de Régnier épuisa le trésor d'un vocabulaire unique. Les joyaux montés sur ces fables étonnent moins par leur éclat que par les lueurs secondes, les eaux révélatrices, dissimulées sous la lumière des vocables. Citons :

« Et partout, parmi le soleil se croisaient des papillons vacillants, des abeilles directes et brèves. »

«... La vie qu'on y menait était bavarde, emphatique et frivole ; le soleil inutile.

«... Au surplus elle offrait le souvenir de tous les paysages où s'efforce et s'exténue ce que nos sentiments y retrouvent de leur image. »

«... Ses mains fleurissaient les horizons dont ses gestes traçaient les lignes flexibles. »

Rien, depuis les poèmes en prose de Baudelaire, ne valut, peut-être, le livre d'allégories ; et son apparition dans le firmament de la littérature se marquerait d'une même importance, si la phrase longue, et diserte, ne s'embarrassait parfois, comme un bel arbre qu'on n'émonda point et dont les branches tortes s'entrelacent, se nuisent, avec l'impression offerte, malgré la magnificence des fruits, que la récolte eût doublé à la suite d'une taille adroite.

Mais n'est-ce point là le défaut même de nos classiques et des Latins célèbres. Qu'on se rappelle les périodes de Gicéron, de Sénèque où le génie oratoire souffle de page en page, déduisant et dissertant sans qu'un repos trace, parmi l'armée des propositions et des figures, des limites nettes, ni jalonne autrement l'abondance du discours.

11 eût été étrange que M. Henri de Régnier échappât à ce défaut caractéristique. Le génie latin fleurit sur sa bouche, et, entre tous, cet auteur semble élu pour offrir au monde des lettres la tragédie puissante que l'on attend depuis deux cents années. Déjà M. Brunetière a reconnu très justement, en lui, le poète de la Tradition française. Il nous appartient seulement d'applaudir à cet avis, qui donnerait la royauté littéraire au seul contemporain dont la physique soit aussi d'un roi.

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