DU BONHEUR
A lire les ouvrages de M. Maizeroy, on acquieit la certitude que du bonheur entier peut fleurir certaines des heures humaines. Peut-être demeuret-il le seul artiste qui livrât sincèrement son lyrisme hymnaire à la puissance des voluptés sexuelles. Traitant le même sujet, les autres écrivains se lamentent. Aux cheveux des maîtresses, ils goûtent l'amertume des algues mouillées par la fatalité meurtrière de la mer. S'il en parait qui décrivent des félicités véritables obtenues par l'amour, ils ne les attribuent point aux délices de l'étreinte, ni au maniérisme élégant de la poupée. Ce sont des poètes. L'univers, les cosmogonies, les philosophies, le Rien et le Tout, ce qu'ils croient contempler de leurs conceptions métaphysiques, excipient, à travers le fantôme diaphane de l'amoureuse, leur enthousiasme cérébral. Ils trichent avec la passion. En dehors d'elle, ils cherchent des motifs abstraits de la chérir. Mais elle contribue pour la moindre part à leur fièvre, et le bonheur qu'ils expliquent ainsi dépend d'un gros orgueil mental, non de l'attouchement.
Au contraire, M. Maizeroy exprime des joies prises immédiatement à l'épiderme, Il appliqua
sur l'homme une femme palpitante. Cet emplâtre guérit, à l'entendre, de tout pessimisme.
Vraiment, il a découvert d'indicibles joies, le conteur qui s'extasie selon ces phrases heureuses :
... Les mains tremblantes de fièvre, je lui ai écrit ce billet pour qu'elle le lise quand elle se réveillera.
« Mon amour, ma Suzette adorée, je veux te répéter avec des mots qui te caresseront comme mes lèvres, qui t'apj^orteront de nouvelles ivresses, combien je suis heureux et combien je t'aime. Que pourrai-je faire, que pourrai-je imaginer pour te rendre le bonJieur infini dont tu m'as comblé, pour être digne d'une telle tendresse? Je t'appartenais déjà corps et âme, depuis que tes regards, ta voix, ton odeur m'avaient pris, asservi comme des mains dominatrices et conquérantes dont on ne peut éviter le joug. Et à présent, il me semble que je ne suis plus rien, que mon être en ce flot de baisers s'est anéanti dans ton être, que tu penses, que tu existes, que tu rêves pour moi et qu'il en sera ainsi désormais non seulement dans cette vie, mais dans l'autre.
O ma tendresse, ô ma jolie, ô ma câline, ô ma blonde, du fond de mon cœur je te remercie. »
Du même jour.
... La femme de chambre est venue mecliercher dans le salon où je feuilletais, sans le regarder, un album de photographies.
Suzette était encore au lit, les cheveux épars, alanguie, transfigurée. Dans la cabine imprégnée de son parfum on se serait cru en un verger fleuri, au mois de mai. Elle m'enveloppa de ses bras et, silencieusement, nos bouches, assoiffées l'une de l'autre, se retrouvèrent en un Ijaiser triomphal. Puis, d'une voix lointaine et vague, sans desserrer le doux collier qui me retenait contre sa gorge palpitante, la chère aimée s'écria : « Que c'est bon de s'adorer ! » Et elle continua : « Pourquoi m'avez- vous laissée toute seule, pourquoi vous êtes-vous sauvé, méchant?... J'aurais été si heureuse de
me réveiller peu à peu dans tes hras^ de te voir à côté de moi, ma tendresse, quand mes paupières se sont entr'ouvertes... Trouveriez-vous donc déjà le temps long et vous ennuyez-vous auprès de votre petite femme? — et comme j'allais lui répondre, elle ajouta : — Je suis bien sûre que tu m'aimes moins, chéri, voilà plus d'une minute que tu ne m'as pas embrassée ! »
De cela qui n'est ni analytique, ni descriptif, ni synthèse de sensations, mais peut-être seul cri de sincérité reconnaissante, émane la forte évidence du bonheur connu.
Et on se laisse tenter. On désire une telle heure. Cependant quels sont les éléments de cette satisfaction?
Mettons à part la vanité grossière de conquérir la vertu d'une femme et cette autre qui n'est que le premier orgueil, l'instinctif, celui du lutteur faisant toucher le sol aux épaules de l'adversaire, lui dessus. Gomme éléments déplaisir, il faut compter la secousse nerveuse, les douceurs du tact, la saveur de la peau caressée, mordue, l'imprévue délicatesse d^un enlacement, la raucité d'un sanglot de joie, la beauté d'une figure qui s'empourpre, d'yeux qui pétillent, de cheveux qui ondoient, la transfiguration de l'être redevenu soudain une enfant sauvage, maligne et prête à des cruautés de bête agriffante. Ce passage brusque à la haine animale que dénonce le corps de l'amante à l'instant de la pâmoison, offre sans doute le spectacle d'une magnificence unique, comme si, en cette seconde, la créature de nos civilisations dogmatiques retournait à l'origine de la vie sociale, aux rencontres de défiance entre le mâle bramant près de la source et la femelle tourmentée par une vigueur qui la pousse à fuir, devant lui, entre les roseaux, bien qu'elle le craigne, le désirant.
En effet, il semble que l'apogée de la béatitude humaine soit une constatation des forces de la nature. Reposer, étendu sur un gazon, en regardant fuir les nuées blanches, alors que le soleil tiédit nos membres et que murmure, non loin, la mer sans limites, cela, en toutes les littératures, s'appelle bonheur. Le bruissement d'un bois qu'évente la brise, le bouillon de l'eau écrasée contre les rocs à la fm de la cascade, le calme du lac, le bleu des monts valent encore la même joie intense, occulte. Le voyageur couché entre les herbes sous la lumière du ciel, communie vraiment de toute sa chair alanguie avec la puissance de la terre féconde. L'amour donne du bonheur parce qu'il dépouille d'apparences civilisées les partners, et les ramène à la première beauté d'animaux émus par des forces dont ils se sentent consciemment inconscients.
En sorte que, par évidence, le bonheur consiste à se rapprocher des bêtes, des végétaux, des pierres, de participer indistinctement à l'harmonie universelle, inlinie, peu concevable par d'obscures sensations immédiates.
Si l'on goûte \q Journal d'une Ruplure, de M. Maizeroy, aussi bien que les autres ouvrages de cet artiste, il faut admirer le sens merveilleux du bonheur qu'il a su rendre. En ce tome récent, l'amante, après s'être dévêtue des conventions sociales, reprend un à un, les tuniques, les propos et les sentiments de l'époque. Nous assistons à la résurrection du contrat aboli dans un temps passager de passion. Le bonheur s'éteint pour celui qui l'a contemplé. Elle rejouera le même drame de se dévêtir, de s'offrir en ingénuité, de remonter le cours di l'histoire, puis de se revêtir en désespérant.
Dans le Journal d'une Rupture, celui qu'elle a laissé trouve un3 femme encore, la même et l'autre,
qui se refuse ; mais, accouchée des œuvres d'un mari, elle se dit heureuse parce que l'enfant a les yeux de l'ami qui l'impressionna. De cette fm, M. Maizeroy marque excellemment l'influence des forcesphysiques vouées àla perpétuation des races, Elles seules mènent la passion, elles Tenchantent du spectacle de leur harmonie perpétuelle. C'est la sorte la plus vantée du bonheur.
En contant l'histoire de Charlie, M. Vandérem propose une façon différente de gagner de la satisfaction. La méthode précédente convient plutôt à des âmes passives et capables d'admirer sans lassitude des formes ou des décors. Celle-ci, par contre, enseigne aux esprits actifs des choix de lutte pour étudier les soubresauts du 3œur pendant la bataille, et s'enorgueillir ensuite de sa volonté.
Le premier mode séduira les femmes, le second charmera les jeunes hommes, fiers de leurs qualités. Quand Gharlie s'aperçoit delà liaison qui compromet madame Lahonce et son ami Favières, il lui faut, étant admis le milieu social et les préceptes de l'éducation renforcés par la puissance du concept atavique, un courage vraiment hautain pour, à rencontre des préjugés, vouloir faciliter à sa mère le retour vers l'amant, pour accomplir cette bonté que le père, le monde, les moralistes et les badauds jugeront interlope.
Lui, le dandy délicat, épris de toutes les propretés physiques, de toutes les tenues, va-t-il encourir le blâme des autres et de soi, de son moi éduqué, verni par les maximes fondamentales? Le livre entier traite de ce combat contre la force des axiomes sociaux. C'est une œuvre nouvelle en ceci. La beauté du conflit intérieur s'amplifie par l'idée que Charlie n'en tirera aucun avantage personnel. Au cours des thèses ordinairement écrites sur l'adul-
tère, l'union libre ouïe mariage d'amour, les héros, pour sympathiques qu'on les peigne, restent trop intéressés à la réalisation de leur désir illicite. Ils s'excusent afin dépêcher agréablement. Gharlie renverse l'édifice moral au bénéfice d'une seule idée d'indulgence et de douceur. Il le fait par théorie, sans que l'usage des hommes ou de la vie aient pu l'avertir encore des raisons que l'on a de faillir, malgré toute sagesse.
Aidant les pauvres amours de madame de Lahonce et de Faviéres, il agit pour triompher en soi de ce qu'y mirent tumultueusement de solennelles traditions. La thèse eût gagné à ce que le père n'y parût pas aussi quelconque. Plus admirable eût été le conflit des motifs, si ce Lahonce avait acquis d'abord l'amitié de son fils et du lecteur. Aux plateaux de la balance les poids sont inégaux et les complices emportent avec trop peu de peine notre inclination.
Cependant il faut se dire que le triomphe de Gharlie sur son âme éduquée est une des formes du bonheur les plus tangibles pour les esprits ingénieux du temps. A l'époque présente, le nombre semble fort petit de ceux qui pourraient se complaire à la félicité dont M. Maizeroy loue délicieusement les apparences. Pour les actifs, il faut des raisons de combattre, des querelles, des émotions, des victoires où leur personnalité se détermine davantage. En continuant de sa technique sûre l'œuvre de Maupassant, M. Vandérem augmentera nos motifs de bonheur. Car c'en doit être un extrême, pour Gharlie, que de se sentir bien seul à connaître son acte. Ni sa mère, ni l'amant ne lui sauront gré. Ils le redouteront comme un indiscret malin, et sa bonté ils l'estimeront hypocrisie, immoralité, bêtise.
Le sacrifice en vue de la beauté exclusive du sacrifice, sans récompense, afin de voir sa volonté sagace terrasser en son ame ce que les siècles antécédents y firent naître de contraire aux idées chères; puis se complaire à ce spectacle de l'ovation intérieure, c'est la forme de bonheur actif tel que les contingences de la vie contemporaine le préparent.
La troisième méthode d'acquérir du bonheur, M. Camille Mauclair l'enseigne au cours du très beau livre : Couronne de clarté.
Elle consiste à créer en soi des décors d'idées. Alors nous demeurons dans le ravissement perpétuel de les voir. C'est le bonheur contemplatif. Le fakir, installé au bord de la route, lui rigide, immobile, une main tendue si obstinément que les muscles se durcissent, cessent de se replier et que les oiseaux y reviennent, à chaque printemps, établir un nid, cet homme, s'étant séparé de la nature, jouit de ce qu'il admire en son cerveau. Il regarde Dieu.
L'imagination est vraiment efficace pour rendre heureux. Par elle, le bonheur ne dépend plus des hommes, ni des choses, ni du temps. Il appartient au créateur de pensées, dès l'heure où il lui plaît de l'obtenir. C'est le seul bonheur sûr, et qui ne faillit point devant la lassitude d'une femme, la répétition des drames sociaux et la banalité des incidents quotidiens.
Le difficile, en ceci, est de conquérir la force suriisante pour se retrancher des soucis du monde. A qui ne peut devenir l'ascète, le stylite ou le fakir, les bienfaits d'une imagination opulente ne donnent que des raisons de contraste pour se lamenter à propos des algarades.
Le subjectif de l'esprit lutte contre l'objectif des
forces concurrentes, et le bonheur de contempler se ramène au second cas : le bonheur d'agir*. On ne tient pas la félicité avant que se constate en vous la suprématie de l'idée ayant aboli toute la puissance réelle du fait.
A la passion, à l'action, à la contemplation se ramènent toutes les formes du bonheur. On subit l'amour, on agit contre les préjugés des hommes, on contemple des mirages d'idées décoratives.
Mais, ces trois modes de jouir, à être employés seuls, ne satisfont pas entièrement, car ils donnent, chacun, le regret ou le désir de ne pas connaître les deux autres. La somme de ces expériences mènerait à la théorie de la félicité, si, dans le même temps, et sous le même rapport, elles pouvaient être conçues.
Nous attendons encore les littératures ou les arts qui approcheront notre vie d'une telle lumière.
1. M. Camille Mauclairdaas l'Orient Vierge vient d'accroître encore notablement la méthode pour acquérir la félicité spirituelle. C'est une miraculeuse évocation du futur.