‹ Le triomphe des médiocresChapitre 16 sur 37 · PATHOLOGIE DES PEUPLES · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE DES PEUPLES

Après le règne de la force, de la féodalité, de la noblesse, et celui du troc, le prestige de l'intellectualité conduira seul, bientôt le destin des peuples.

Ainsi fut-il prévu, sous la présidence de M. Kovalewski, dont les ouvrages éclaircissant les origines de la famille et du droit, préparent une révolution rationnelle et plus grave que celles annoncées par l^s protagonistes des sectes politiciennes.

La sociologie estune connaissance récente. M. Eugène de Roberty, publia un volume portant ce titre de Sociologie, il y a quelque vingt ans au plus. La théorie générale y fut établie avec sûreté. Naguère, un de nos professeurs, M. Izoulet, vulgarisa, dans un livre traitant de la cité future, les doctrines de M. de Roberty, qui avaient mis tout ce temps à illuminer les esprits trop peu hâtifs de notre université française.

Disciple ancien d'Auguste Comte et de Littré, M. de Roberty trouva sans doute le point initialde ses recherches dans l'idée positiviste delasynthése des sciences, qui doit donner aux hommes une méthode pour approcher la certitude. En fait, le cal-

cul positiviste menait seulement à une métaphysi- (]ue aussi transcendantale que celle de Kant, de Hegel, des criticistes.

Il n'en demeure pas moins acquis que grâce aux efforts de la pensée russe manifestés par MM. Kovalewski, Lilienfeld, Novicow, puis augmentés par l'apport de MM. de Lestrade, Monin, Goldberg, Goste, Limousin et bien d'autres, une science rationnelle du gouvernement, pourrait bien, en une saison prochaine, apparaître tout à coup, sans que ces chercheurs aient eu pour but de la créer directement, car chacun spécialisa ses tentatives dans des visées de déductions abstraites. Mais il se révélera sans doute, à l'exemple de M. Izoulet, un compilateur érudit pratique et doué d'une énergie mentale suffisante pour classer les notions, les assembler, les comparer, les distinguer, les unir en séries, les réduire les unes aux autres, formuler les lois nettes de leur enchaînement, poser desprincipes, des axiomes et des maximes.

Ce jour-là, il ne sera plus besoin de parlementarisme, d'autorité, ni de suffrage populaire. Considérée, par rapport à la masse de laplanéte, comme les cellules cérébrales par rapport à l'individu, l'humanité, cerveau de la terre, deviendra l'objet d'une thérapeutique définie et précise.

Tels que les simples organismes, on le sait, l'intelligence des peuples connut des périodes de santé fougueuse (barbarie), d'autres d'innervation extérieure (fanatisme religieux), d'autres d'activité interne, méditative, raisonnante (civilisation, science, mysticisme), d'autres de pléthore et de consomption (décadence). Chacune de ces phases de la croissance ou de la sénilité des nations, reste constatée par tous les documents de la géologie, des légendes, de Thistoire. C'est une banalité de le dire^

puisque les métaphores usuelles consacrent cette façon de peAser, depuis des siècles.

Or, voici que les études des sociologues parviennent à des résultats surprenants. De ces phénomèfnes principaux, leur minutieuse investigation a su découvrir les causes lointaines. Les climats et la configuration physique des patries créent, selon [les nécessités vitales du lieu, le caractère de race. "Par des altérations successives, les coutumes d'abord utilitaires deviennent traditionnelles, religieuses, ou simplement légales. La horde vénère la force, en premier lieu, pour résister, ensuite pour vaincre et conquérir. Puisque cette force est le don de la nature, l'homme se voue à l'adoration des puissances naturelles, à la peur de l'ouragan, au culte du soleil, au respect des ancêtres qui canalisèrent cette énergie de la planète jusqu'au bras du fils. La religion et la famille émanent de ce respect envers la force physique, présent divin, qui deviendra le droit divin, le droit établi par les puissances naturelles, occultes et inconnaissables.

Très diverse, aux temps de jadis, la famille fut le plus souvent le patriarcat, la gens romaine, reposant sur le droit absolu du père, dont la victoire asservit la faiblesse de l'épouse, ou des épouses, à ses besoins de sécurité et de triomphe. Faible, et périodiquement maladive, la femme fut la première esclave de l'homme robuste. Tel en conquit deux, trois, dix, les associait à ses travaux, à ses luttes^ les défendait contre toute attaque, puisque leurs vigueurs personnelles le servaient. Il y eut ainsi possession, fidélité, mariage. Quand on se fut aperçu que dès quinze ou seize ans les fils, à leur tour, luttaient, chassaient, défendaient, chaque homme voulut procréer beaucoup. De là le rite de polygamie.

En d'autres cas, bien plus rares, la mère régit la famille. On a merveilleusement étudié le matriarcat, ses raisons, ses causes, sa puissance. Le matriarcat dut peut-être ses origines à des coalitions de femmes repoussant l'esclavage que voulaient prescrire des mâles moins nombreux. La légende des amazones pare cette théorie. Aux régions de la Caspienne et du Caucase, vers l'ancienne Scythie, elle prévalut. Entraînés par leurs grandes chasses et les expéditions lointaines, n'ayant point l'habitude du foyer, décimés par les gujerres et les intempéries, les hommes n'étaient que des passants.

La femme sédentaire formait la partie permanente et certaine du peuple. A des époques, la séparation fut entière. Penthésilée vint au secours de Priam suivie par la multitude armée de ses concitoyennes. Elle mourut de la main d'Achille, bien avant que Thalestris voulût visiter Alexandre.

Par cette différence des constatations savantes sur les origines de la famille, — à l'image de quoi fut faite la société où après tant de siècles, nous mouvons notre existence, — l'on peut prévoir la multiplicité infinie des causes qui influencent l'évolution des coutumes.

La nouvelle science créera une pathologie des peuples. Les maladies de l'enfance, de la jeunesse, de l'âge mûr et de la sénilité des races seront connues avec exactitude. On établira des diagnostics. On composera des remèdes. A la saignée des guerres, à la purge des épidémies, des médications plus douces succéderont.

L'on conçoit ai? ément que, dès lors, pour exposer ces diagnostics, traiter les maladies selon les tempéraments des générations, soulager ou guérir, tel militaire plein de bravoure, ou tel avocat à fa-

conJe illustre sera dépourvu de l'instruction indispensable.

Le parlementarisme qui a^j^onise dans la corruption, va périr de la science. De ce mal, on opérera l'humanité avant peu de lustres.

Jusqu'à ce siècle, les sociétés ont acquis l'intensité de leur vigueur par la foi vouée à des individus, héros, chefs, rois; à des dieux; à elles-mêmes, comme Rome. Elles dépérirent dès que le sens critique et l'accroissement de la science supprimèrent cette foi.

L'homme courageux est un simple. Pourvu d'une vanité excessive, il n'imagine pas avec sincérité le possible d'une foi meilleure capable de l'abattre. Il se rue au combat, sur de vaincre.

La légende d'Achille trempé dans l'eau du Styx et rendu de la sorte invulnérable, celle du héros germain baigné dans le sang du dragon où sa peau acquiert la vertu de n'être plus entamée par le fer, marquent bien cette idée initiale de l'homme courageux.

Ainsi prémunis contre la mort ou les blessures, ils assommeront, sans péril, l'ennemi. Et leur gloire n'en sera point entachée.

Très tardivement se manifesta le sons de l'honneur. La vulnérabilité du talon d'Achille fut sans doute une circonstance interpolée par les rhapsodes longtemps après la première version.

Aux premiers groupements, cette foi naïve dans la vigueur immédiate du bras passa de l'individu à la horde.

Au temps social, ayant passé de la horde aux foules, elle constitue la valeur des armées, le patriotisme, la furia francese, le courage.

Par contre, le civilisé, qu'instruisit l'expérience des histoires, des littératures, des dogmes, ne pos-

sèdeplus cet orgueil ingénu. L'énergie l'abandonne parce qu'il ne croit plus en l'infaillibilité de sa force. Certes il demeure capable de sacrifier sa vie, pour un idéal de convenances, mais ce sacriiice indique la faiblesse consentie et l'acceptation de la défaite. Ce n'est plus le courage des époques héroïques.

De l'individu d'élite, cette conviction passe au peuple entier. Voici venue la décadence, la consomption et la sénilité des races. L'Europe en est là. Elle prend la langueur de Byzance dont les armées continrent tant de héros mais toujours dispersés et battus par les Barbares.

Seulement, de nos jours, les Barbares ne sont plus. Notre connaissance totale du globe les ignore.

D'une civilisation plus ancienne que la nôtre, les Jaunes du Céleste Empire conçoivent mieux l'absurdité du courage et l'inutilité des guerres. Leur sens critique a précédé notre philosophie décadente. Le Chinois dédaigne de se battre. Il préfère céder au brutal effort d'un envahisseur, sachant comme l'influence de son nombre et de sa politique habile luttera suffisamment contre l'esprit intrus, pour se dérober à un servage autre que le nominal.

Ces circonstances tout à fait nouvelles dans l'histoire du monde justifient la tâche des sociologues. Pour passagères que puissent surgir encore deux ou trois guerres partielles, il n'en reste pas moins sûr que, dés cette fin de siècle, l'esprit de combativité dépérit. Nous pouvons nous laisser prendre par le charme décadent de ratiociner. Aucun Barbare ne menace réellement le futur.

D'ici à cent ans, les chemins de fer, les télégraphes, les usines, les exploitations mécaniques auront tellement assimilé le souple esprit asiatique à nos habitudes européennes que la pacification

définitive existera par le seul intérêt économique. De Brest à Pékin, les mêmes opinions de gazettes mèneront l'âme de la terre. Les conflits ne surgiront plus que de caste à caste, de travailleurs à capitalistes, et la victoire évidemment probable des premiers fera céder par anticipation la minorité résistante, mais sage.

Le corps social sera devenu exempt à jamais de ces promptes apoplexies : migrations barbares et invasions militaires. La diffusion des produits permettra partout les mêmes plaisirs. Nul ne nourrira la convoitise de risquer son existence pour la conquête d'une proie dont il aura l'usage., à portée de son geste.

Enfin les idées du monde, les peuples, se seront classés. Une harmonie s'établira entre les éléments de la pensée planétaire.

Nous pouvons nous dire à la veille séculaire de cet apaisement.

L'œuvre des sociologues doit le préparer. Munis de leur thérapeutique, ils pourront soigner les parties encore malades de l'humanité. 11 faut croire à leurs promesses de guérir.

Le difficile sera certainement de contraindre les foules à l'acceptation de l'intelligence pour reine.

A cette heure, elles se livrent au médiocre. La faconde du médiocre les enivre. Sa confiance est en celui qui s'affirme, non par des œuvres, mais par des discours, du batelage et l'amitié des grands.

En déclarant que la puissance doit échoir aux intellectuels, dès le temps prochain, le Congrès de sociologie a Jancé une affirmation audacieuse.

Comment, en outre, se distingue Tintelligent du médiocre ?

En philosophie déjà, Cousin ne l'a-t-il pas emporté sur Comte, Janet sur Renouvier?

Très probablement les inventeurs de génie restent inconnus de nous, niés par les savants officiels.

Les audacieux, dans les congrès de sociologie, prétendirent que les littérateurs prendraient le pouvoir, parce que leur métier, les écartant de la spécialisation expérimentale, leur vaut des vues générales indispensables au gouvernement K

Or les écrivains, pour complaire à l'abominable public qui, sans cela, les ignorerait d'ailleurs, se bornent à décrire exclusivement les petites misères de la fonction sexuelle. Certains le font* avec un talent heureux. Mais, en tant que spécialisation obtuse de métier, il semble bien que l'hypnotisme exercé par le bas-ventre des femmes sur le cerveau des poètes ou des romanciers offre un mince gage de leur entente générale.

Il faut espérer mieux. De la sociologie, une science va naître, que les philosophes et les historiens conduiront à l'adolescence; et, durant qu'elle se développera, des intelligences s'adapteront à sa théorie pour la réaliser efficacement.

Il siérait que les -jeunes gens fissent moins de vers et donnassent plus à la méditation sur le sort des races. Maeterlinck, par ses belles études concernant les métaphysiciens, montre la route au nouvel effort. Que la jeunesse laisse cette besogne d'entremetteur, d'excitation au coït sentimental que couvrent les différents masques de l'art contemporain.

Il reste de plus nobles taches pour l'espoir d'un esthète, et où l'habileté d'une plume diserte saurait aussi bien paraître.

\. La Pbychologie des Foules, qu'écrivit M. Le Bon vaut d'être lue, à ce sujet; comme les excellentes éludes de M. Tarde.

Page 1